‹ Le comte de FrontenacChapitre 136 sur 358 · La Tour · texte numérisé non relu

La Tour

Là traite et les coureurs de bois 173

de là le conflit dont la querelle des boissons spiritueuses n'est qu*une des expressions.

Avant l'arrivée des Européens, les sauvages n'avaient d'autre boisson que « le bouillon de leur chaudière à sagamité », mélange de viande et de blé d*Inde dont ils faisaient une sorte de pâtée ; leurs mets étaient fades, car ils ignoraient jusqu'à l'usage du sel; une liqueur forte, comme l'eau-de-vie, devait donc produire, sur des corps ainsi nourris, des effets très violents ^; dès qu'ils y eurent goûté, les sauvages ne voulurent plus d'autre boisson; «riroquois, dit un contemporain, boit d'un propos délibéré pour avoir le plaisir de s'enivrer, et vendrait, s'il le pouvait, sa femme et ses enfants pour se procurer de l'eau-de-vie ' ». 11 s'enivre lorsqu'il veut se venger d'un ennemi, afm de se mettre dans l'état de surexcitation physique qui doublera pour un instant ses forces ; c'est alors une véritable bête féroce, que l'on n'approche point sans danger; il n'y a peut-être pas, dit le biographe de M»' Laval, d'image plus vive de l'enfer ^. Les missionnaires étaient d'ailleurs les mieux placés pour observer de près les ravages de l'ivrognerie ; lorsque les traitants, quelques semaines après l'arrivée des vaisseaux, apportaient leurs provisions dans les postes du haut pays, c'était alors, disaient-ils, une orgie générale, qui durait plusieurs jours. Non seulement les préceptes du christianisme étaient, dans ces moments-là, tout à fait oubliés, mais souvent des rixes sanglantes éclataient, des indigènes et même des Européens étaient tués ou maltraités *. L'usage de l'eau-de-vie était donc manifestement nuisible aux indigènes, et si les preuves que l'on vient d'en lire ne paraissaient point concluantes, il suffirait d'ajouter que de nos jours encore le gouvernement canadien prohibe, sous des peines très sévères, la vente des alcools aux derniers représentants de ces populations presque disparues.

Frontenac, comme avant lui Talon, n'était pourtant pas convaincu que le mal fût aussi grand que le déclaraient les Pères; dira-t-on quïl cherchait à déguiser à Colbert une partie de la vérité? Rien ne serait moins juste; Frontenac savait très bien <pie les sauvages sont disposés à l'ivrognerie et dangereux dés

!• Perrol, Ed. Tailhan (notes), '272, — Charlevoix, I, 597.

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