‹ Le comte de FrontenacChapitre 135 sur 358 · Ar. col., C. G. Can., VI · texte numérisé non relu

Ar. col., C. G. Can., VI

à Paris * une lettre désabusée, annonçant son intention de ne plus poser les questions difficiles, de se résigner à l'inaction, il ajoutait qu'il garderait jusqu'au bout toute son énergie contre les coureurs de bois, qu'il s'était promis de détruire. Ces vagabonds, trop indociles pour se plier à la discipline d'une administration presque européenne, servaient d'abord de commissionnaires entre les indigènes et les négociants du bas Canada; mais bientôt, vivant de chasse et de pêche au milieu des sauvages, ils prenaient goût à cette existence violente, toute de plein air et d'entière indépendance; ils chassaient pour leur propre compte, et ne descendaient plus dans les habitations françaises que pour vendre leurs pelleteries, au moment des foires annuelles, et recruter parmi les colons de nouveaux compagnons d'aventures. Ce sont eux qui apprirent aux indigènes l'usage de l'eau-de-vie, et cette boisson fut pour ces malheureux « ce qu'elle avait été pour le patriarche Noé : ils en furent surpris et enivrés, parce qu'ils en prirent sans défiance et avec excès ^ »

Petit à petit, deux catégories se déterminèrent parmi' les coureurs de bois : les uns, désireux surtout de vivre de la vie des indigènes, se consacraient à la chasse, sans autre souci que de poursuivre un gibier de plus en plus rare, et de découvrir, en vivant sur le pays, quelques tribus nouvelles, auxquelles ils parlaient du ^rand Onontio, le gouverneur de Québec. C'étaient les enfants percfH5, les courriers d'avant-garde de la Nouvelle-France. Nicolas Perrot à ses débuts, La Hontan mieux encore, quelques années plus tard, nous représentent avec un relief singulier le type de ces chercheurs d'aventures'. Les autres, plus particulièrement négociants, s'attachaient surtout à tirer parti du voisinage des indigènes; à travers les forêts à peine frayées qui entourent les grands Lacs, ils s'étaient fait des itinéraires qu'ils suivaient régulièrement; de loin en loin, ils avaient des postes de relai, autour desquels ils rayonnaient pour desservir les habitations des sauvages; de plus en plus, leurs courses prenaient l'allure régulière des tournées de commis-voyageurs; ils recevaient les pelleteries

\. Ar. col., C. G. Can., V, 158.

2. La Tour, Vie de Laval, V. Tout ce chapitre, relatif au traOc des boissons spirilueuscs, est particulièrement intéressant.

3. Voir surtout la lettre XVI de La Hontan, et ci-dessous, troisième partie, chap. IV et V.

amassées pendant Thiver, ils donnaient en échange des vêtements, des armes, des munitions, ou des barils d*eau de feu,

A ces négociants, la géographie s'imposa, comme jadis aux missionnaires : à Michillimackinac,au Saut-Sainte-Marie, à Saint-François Xavier, sur la baie des Puants, à Saint-Esprit du lac Supérieur, missionnaires et marchands se virent forcés bientôt de vivre côte à côte, les uns, soucieux de garder leurs néophytes des mauvais exemples, les autres engagés au contraire par leurs intérêts, on pourrait presque dire par leurs devoirs professionnels, à se mêler intimement à la vie des sauvages. Il n'est pas douteux que la conduite de ces coureurs fût peu édiOante, et la multiplication des métis est assurément hors de proportion avec le nombre très restreint des mariages mixtes régulièrement célébrés. Les Pères s'en alarmaient, et c'était leur droit; ils devaient considérer la présence de ces Français, de mœurs si libres, comme un des obstacles suscités par le démon aux efforts de leur prédication; c'était à leurs yeux une propagande de corruption qui contrariait le succès de leur zèle apostolique; ils ne pouvaient manquer de dénoncer les abus dont ils étaient chaque jour les témoins; n'estimaient-ils pas, en effet, qu'il y allait du bonheur de ces Ames à peine initiées au christianisme, dont ils devaient assurer le salut?

On a dit que les Pères craignaient surtout, dans les coureurs de bois, des rivaux de commerce : c'est rabaisser la question, et méconnaître ce qu'il y a toujours eu chez nos missionnaires d'abnégation personnelle et de désintéressement; assurément, ceux de Michillimackinac et du Saut vendaient différents objets aux sauvages; mais ce commerce était pour eux un moyen, non une fin; la concurrence des trafiquants laïques alarmait leur religion, non leur cupidité. D'après une lettre de La Salle, publiée dans le document janséniste de Margry *, les Jésuites tenaient dans leurs missions de vrais magasins, où ils vendaient « le pain, le vin, le blé, le lard », non sans de grands bénéfices. Peu importe que ce profit fût considérable, ou qu'il se limitât, comme le disait le P. Frémin répondant aux observations de Frontenac, à 4000 livres par an : les missionnaires ne devaient-ils pas, pour s'attacher les indigènes et les fixer autour d'eux, leur fournir

quelques objets d'usage courant? Sera-t-il juste de les blâmer, ; supposer même que l'Ordre tirât de ce trafic certains avantage matériels? Leur politique est celle des Livingstone, des Brazza des Binger. en un mot des colonisateurs pacifiques, qu'il n*est pa défendu de trouver supérieurs aux Pizarre et aux Stanley. Dira t-on qu'ils devaient se borner à prêcher, sans s'abaisser à de marchandages où ils compromettaient leur caractère? Mais Texpé rience leur avait appris que, sans ces appels aux intérêts des sau vages, ils prêcheraient en vain, dans le désert. Ils faisaient c qu'ils jugeaient nécessaire pour développer le succès de leur missions, c'est-à-dire de l'œuvre qu'ils considéraient comm Tobjet principal de l'établissement de la France en Amérique; il étaient dans la vérité de leur rôle; il reste que nous nou demandions si leur place était bien, ici, au rang qu'ils préteo daient.

Les Pères n'encourraient de reproches très mérités que s'il avaient eux-mêmes pratiqué ce trafic des eaux-de-vie qu'ils voi laient interdire aux coureurs de bois. Or, aucun document dign de foi n'en donne la preuve ; La Salle, qui a contre les Jésuites le plus légitimes sujets de rancune, eût certainement dénoncé, s'i y avait eu lieu, des abus de ce genre; il n'en dit rien. Ces seulement dans des pièces d'une autorité médiocre, comme l mémoire janséniste deMargry, que cette accusation est formulée ' Partout au contraire nous voyons que l'usage des spiritueu: était rigoureusement proscrit parmi les indigènes des missions et que les Pères n'attaquaient aucun vice plus assidûment qu l'ivrognerie *. En combattant, comme ils l'ont fait, les coureur de bois qui apportaient de l'eau-de-vie aux sauvages, les ecclé siastiques canadiens ne luttaient donc point contre une concur rence commerciale; pour eux, il s'agissait avant tout « de n point dépraver le Canada, de former un peuple chrétien pendan qu'il était jeune encore » ', par conséquent de préserver les sau vages des contacts réputés dangereux pour leur conversion. Cett politique comportait l'appropriation exclusive par le clergé de postes du haut pays; elle était en contradiction fiagrante avec le ambitions très naturelles d'un gouverneur tel que Frontenac

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