‹ Le comte de FrontenacChapitre 144 sur 358 · La Hontan, I · texte numérisé non relu

La Hontan, I

saires des idées de Frontenac, il avait jugé au fond; il avait rendu à Frontenac les pleins pouvoirs de sa charge. Mais, pour celui-ci, les luttes ne sont pas terminées : à Tévéque assagi va succéder, comme chef de l'opposition, Tintendant Duchesneau.

Dès que Frontenac avait été sûr des bonnes dispositions de Golbert, il avait hardiment développé ses plans d'extension de la colonie : La Salle partait du fort Frontenac pour ses grandes découvertes, et du Lhut S au nord des Lacs, entrait en relations avec des tribus encore inconnues. Mais, dans la colonie , ces succès mêmes devaient exciter des rivalités et des jalousies : l'intendant commence à dénoncer à la Cour le trafic illicite que ferait le gouverneur; celui-ci, de son côté, multiplie contre Duchesneau des accusations du même genre; l'un ou Tautre n'écrit pas une lettre en France, sans charger son adversaire de quelque nouveau grief *.

L'intendant déclare au ministre que Frontenac est d'accord avec les coureurs de bois, dont les chefs et protecteurs sont avec lui Perrot, gouverneur de Montréal, La Salle, du Lhut, Beccancourl, grand voyer, et Boulduc, procureur de la prévôté ; les domestiques du gouverneur et ses gardes traitent publiquement avec les sauvages; d'ailleurs, du Lhut est le beau-frère d'un des officiers de Frontenac, » qui laisse faire tous ces gens-là, et profite même avec eux ». Vainement, Duchesneau tente de s'opposer à ces abus : les gardes, répond le gouverneur, sont des fils d'habitants auxquels on ne saurait refuser la faculté de gagner quelque chose ; quant aux domestiques, cela ne regarde que le maître qui les emploie; puis l'intendant est-il fondé à condamner un commerce qui se fait à Montréal, dans les habitations françaises? Est-ce que l'ordonnance de 1679 n'est pas respectée? Il eût fallu démontrer, en effet, que gardes et domestiques agissaient par Tordre et pour le compte du gouverneur général, et de telles imputations sont toujours plus faciles à lancer qu'à prouver justes. Frontenac expose, à son tour, les raisons de l'hostilité de l'intendant; la cause principale en est que, dans les poursuites dirigées contre les négo-

1. On écrit souvent du Lulfi, et cette orthographe a été adoptée en Amérique pour la ville de ce nom, & l'extrémité 0. du lac Supérieur. Nous avons gardé l'orthographe d'une signature authentique de du Lhut. (Ar« col.. Postes divers.)

2. Voir correspondance de 1679-1681. Ar. col., C. G. Can., V, passim,^ sur» (Out p. 9, 38-43, 161, 180, 269, 316, 359, 384. — M. S. M., I, 65.

dants en faute, plusieurs de ses amis se sont trouvés enveloppés ; ces amis sont des marchands de Montréal, Lebert, Le Moine, La Chesnaye, Jolliet qui a des magasins près de Tadoussac ; la maison de l'intendant, à Québec, est un véritable entrepôt, où Ton voit tontes sortes de marchandises de traite, épicerie, étolTes, chaussures, quincaillerie. L'un et l'autre s'accusent de traiter avec les Anglais, malgré les prohibitions les plus formelles, Duchesneau parle de 60 000 livres de pelleteries envoyées aux Anglais par le gouverneur, Perrot et d'autres complices; il n'ose pas affirmer, dit-il, mais c'est un bruit public; en échange des pelleteries, qu'ils paient très bien, les Anglais donneraient des draps dont le placement est facile sur le marché de Montréal. Frontenac, d'autre part, avance des faits dont les preuves écrites seraient aux mains de l'abbé DoUier, supérieur de Saint-Sulpice : c'est La Chesnaye, traitant avec les Anglais par sa barque la Sain te- Anne; c'est Jolliet, envoyant de Tadoussac des marchandises aux Anglais de la baie d'iiudson.

Que retenir de ces accusations réciproques, parallèles, presque identiques? Il semble, au premier abord, qu'on y puisse trouver seulement le témoignage que, tous deux, le gouverneur et l'intendant tiraient parti de leur situation officielle pour s'associer à la traite, et que, d'ailleurs, toutes les occasions leur étaient bonnes pour se discréditer l'un l'autre à la Cour. Mais, si l'on y regarde de plus près, on peut différencier assez exactement, croyons-nous, les griefs des deux partis : les amis de l'intendant Lebert, Le Moine, Jolliet lui-même, à cette époque, sont de simples négociants. Ceux du gouverneur, au contraire, bien qu'eux aussi s'occupent de commerce, sont de plus en position de jouer un rôle politique, de surveiller nos relations anciennes avec les sauvages, comme Perrot à Montréal, ou de développer à l'ouest des relations nouvelles, comme La Salle et du Lhut. Nous ne manquerions donc point pour justifier la conduite de Frontenac de raisons que l'on chercherait vainement en faveur de Duchesneau; luimême, d'ailleurs, l'intendant va nous faire constater sa partialité : pendant l'été de 1679, Frontenac fit à Montréal un séjour plus long que d'ordinaire; monté le 19 juillet, il ne redescendit qu'à l'arrivée des vaisseaux, c'est-à-dire dans les premiers jours de septembre ^ ; les ennemis du gouverneur disaient qu'il était

1. Frontenac au ministre, 9 oct. 10. Âr. col., C. G. Can., V, 5.

surtout occupé de traiter, soit directement, soit par ses garde; et ses valets; sous prétexte de contrôler le marché, des soldat accompagnaient les sauvages porteurs de cargaisons de pelle teries, et Frontenac exigeait, en échange de ce service, de véri tables primes d'assurance. Duchesneau, qui reproduit mécham ment toutes ces accusations, ne s'aperçoit pas qu'il en dctrui l'effet lui-même, lorsqu'il avoue que, des coups ayant été échangéî entre un jeune Français et un sauvage, une rixe générale ne fu évitée que par l'intervention personnelle de Frontenac *. Un diffa mateur plus intelligent eût passé ce détail sous silence; n< démontre-t-il pas, en effet, que la présence du gouverneur i Montréal, pendant la traite, était absolument nécessaire et que si Frontenac peut-être ajoutait quelque profit à ses appointe ments, il n'en veillait pas moins, sans relâche, aux intérêts supé rieurs de la colonie?

L'intendant qui ne savait pas faire les distinctions convenables condamnait quand même la conduite de Frontenac : les coureurs, dit-il, seraient revenus, à la réserve de trois ou quatre, si Frontenac n'avait éludé les défenses royales en délivrant des congés de chasse ; confiants dans cette protection, les vagabonds « s'attroupent, avec une insolence surprenante, pour aller traiter dans les habitations sauvages » ^ Leur chef est du Lhut. Il faudrait, pcui les réduire, organiser une expédition militaire ; mais le gouverneur déclare le mal trop grand, les pays de traite trop éloignés, et laisse faire; le prévôt des maréchaux, « fort honnête homme est impuissant », car il n'a pas de forces de police suffisantes L'intendant alors veut sévir lui-même; pendant que Frontenac esl à Montréal, en 1679, il fait arrêter La Taupine, « fameux coureui de bois, qui avait été traiter aux Outaouais pour le compte dt gouverneur » ; il suscite à La Salle toutes les difficultés qu'il lui est possible.

Nous étudierons plus bas l'histoire de La Salle, qui fut l'un det meilleurs agents de la politique indigène de Frontenac. Quant è La ïaupine, le gouverneur se plaint au ministre de son incarcéra tion par Duchesneau; ce coureur était muni d'un congé réguliei pour aller porter des ordres aux sauvages ^ ; il ne sera bientôl

!• Duchesneau au minist., nov. 1619. Ar. col., C. G. Can., V, 47.

Page 1