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INDIGÈNE DE FRONTENAC

Arrivée des nouveaux gouverneur et intendant, La Barre et Meulles. Leurs ioslructions. Efforts pour développer la colonisation. Médiocre succès. — Les anciennes rivaliûs continuent : l'intendant et le Conseil Souverain; le gouverneur et Tintendant. Tout le monde traite comme par le passé. — Cependant la querelle des boissons spiritueuses parait apaisée : c'est <nie La Barre ne refuse rien aux ecclésiastiques. — La portion congrue des curés. M" Laval et les Récollets. Le chapitre de Québec. — La Barre ne sait pas, comme Frontenac, dominer les rivalités des négociants et des découvreurs canadiens : la ferme de Tadoussac et la baie d'Hudson. — La Salle persécuté; La Barre fait occuper les forts Frontenac et Saint-Louis des Illinois. La Salie passe en France. Nicolas Perrot a discrédité son entreprise chez les nations de Touest. La Salle est ainsi dépossédé par une société de marchands que protège le gouverneur; les Jésuites développent leurs missions vers l'ouest. La Cour rend justice & la Salle, mais la politique de La Barre a déjà compromis la paix nécessaire au Canada.

Les successeurs de Frontenac et de Duchesneau, Lefebvre de La Barre et Meulles, avaient reçu leurs provisions du roi en mai 1682. La Barre s'était récemment distingué aux Antilles, dans divers combats contre les Anglais, mais d'une de ses lettres ^ la Cour, nous pouvons inférer que, comme Catinat, il apparte-

nait à une famille de robe, et avait été magistrat lui-même avant de devenir officier; sur la carrière de Meulles avant 1682, nous n'avons aucun renseignement *. La traversée des nouveaux administrateurs, longue et pénible, dura soixante-dix-huit jours; ils débarquèrent seulement à la fin de septembre; le 6 octobre. Tintendant écrit au ministre pour lui envoyer ses premières impressions '. Québec venait alors de subir un véritable désastre : dans la nuit du 4 au 5 août, le feu avait pris à la basse ville, et pendant sept heures, sans que Ton pût s'en rendre maître, il avait détruit les deux tiers des magasins; à ce moment, la plupart des habitants, comme le gouverneur général lui-même, étaient à Montréal pour leurs affaires; malgré le zèle du lieutenant de la prévôté, Lotbinière, qui s'efforça d'organiser la lutte contre rincendie, les secours, insuffisants, ne protégèrent que quelques maisons; celle d'Aubert de La Chesnaye fut ainsi sauvée, mais en général, parmi de légères constructions de bois, le feu fit librement son œuvre; l'intendant Meulles, faute de logement dans les quelques édifices qui subsistaient à la basse ville, dut s*instalier fort mal dans le haut Québec, où il ne se croyait pas en sûreté, « au moindre mouvement de guerre contre les sauvages ' ».

Ce sinistre aggravait encore la situation bien misérable déjà de la Nouvelle-France; il rendait plus difficile aux nouveaux administrateurs l'exécution des ordres de la Cour, qui leur avait prescrit de développer surtout le commerce et l'agriculture; beaucoup des marchandises dont le trafic aurait été profitable à la colonie avaient en effet péri dans les flammes. C'était une raison de plus de s'attacher sérieusement à la colonisation, et de se garder de toute démonstration belliqueuse contre les Iroquois, car il eût été plus que jamais alors malaisé de l'appuyer d'un effort victorieux. La Barre consul ta-t-il son prédécesseur, pendant les quelques jours qu'ils durent passer ensemble? Les lettres de Frontenac citées au précédent chapitre montrent que le gouverneur sortant n'eût sans doute pas refusé ses conseils; pourtant

1. La Barre à Seignelay, 12 nov. 1682. Ar. col., C. G. Can.. VI, 59. — Gha^ levoix, J, 465. — Garneau, 1, 266.

2. Ar. col., G. G. Can., VJ, 79. — La Polherie, II, 148. — L'enregistrement des provisions de La Barre et Meulies au Conseil Souverain est du 9 octobre 1682 (II, 828).

3. Procès- verbal de Tincendie. Ar. coL, C. G. Can., VI, 101. — Hist, de VHôlel'Dieu de Québec, par la Mère Juchereau.

les textes ne disent pas qu'il ait pris part à une grande délibération sur la question iroquoise, qui eut lieu le 10 octobre * ; or à ce moment il n'était certainement pas encore parti de Québec : la lettre de Meulles, qui fut expédiée par le courrier de 1682, est du iî novembre ; comme les vaisseaux du roi venaient de France et y retournaient en groupe, c'est vers cette date seulement que Frontenac et Ducbesneau durent quitter le Canada.

Louis XIV venait d'imposer la paix à l'Europe coalisée; il développait les conquêtes de la guerre par les décrets des Chambres de Réunion; s'il n'eût donné toute son attention aux afîaires continentales, il eût profité de ces loisirs pour pousser vivement l'appropriation du sol canadien par les Français ; quoiqu'il n'ait pas, en ce sens, montré beaucoup d'empressement, il faut pourtant avouer que les instructions de La Barre et de Meulles annoncent la résolution de négliger un peu moins qu'auparavant notre lointaine colonie. On veut la mettre en valeur, sans toutefois l'étendre; car, comme pour commenter les motifs du rappel de Frontenac, la Cour déclare ne point approuver les grandes expéditions : « l'utilité que les habitants du Canada ont trouvée dans le commerce des pelleteries avec les sauvages a obligé plusieurs d'entre eux de faire des découvertes vers le pays des Nadouesioux, la rivière de Mississipi et autres endroits de l'Amérique septentrionale. Sa Majesté estime que ces découvertes ne sont pas avantageuses, et qu'il vaut mieux s'appliquer à la culture des terres dans les habitations défrichées * »; une seule exception est faite en faveur de La Salle. Seignelay, reprenant une des idées favorites de son père, aurait voulu nouer des relations régulières entre les Antilles françaises et le Canada; il recommandait aux administrateurs de correspondre régulièrement avec M. deBlénac, alors gouverneur des Iles, et de montrer aux habitants tous les avantages de ce commerce. L'intendant Meulles s'était convaincu, dès ses premières tournées, que ce trafic serait profitable, mais, <ii8ait-il, nul n'a des ressources suffisantes pour l'établir; les familles sont fort nombreuses, beaucoup comptent plus de douze enfants, mais elles sont très pauvres et, sans les secours du roi, ûe pourront jamais organiser un commerce pour lequel il fau-

<• Ar. col., C. G. Can., VI, 68. — Charlevoix, I, 471.

2- Instructions de Meulles. Ar. col., 0. d. R., vol. i619-82, p. 15 de 1682.

âdâ LE COMTE DE FRONTENAC

drait d'abord une importante mise de fonds ^ Même plus riches, les Canadiens d'alors auraient-ils volontiers tenté de telles entreprises? C'est fort douteux; agriculteurs et marchands sédentaires à Québec, commerçants nomades en résidence intermittente à Montréal, ils n'avaient point de goût pour la navigation; rien ne les attirait vers la mer que les plus jeunes ne connaissaient même pas ; seule TAcadie, mieux peuplée et reliée au Canada par une bonne route, aurait donné à la colonie française cette valeur de pays maritime qui lui manquait encore ; vainement, le roi déclarait que les gentilshommes canadiens pouvaient faire le commerce sans déroger; il exemptait de droits les marchandises qui seraient portées des îles au Canada, et réciproquement; rien n'y fit, le ministre avouait lui-même que ces efforts étaient stériles '. Dans Tétat, tout le transit de la métropole était aux mains de négociants du vieux pays, de Rouen ou de la Rochelle, comme ce Jean Guiton, Tun des premiers commanditaires de La Salle, qui avait acheté à Montréal une propriété de 2500 livres pour obtenir les privilèges réservés aux habitués^ à Texclusion des marchands forains^. Le seul commerce que les Canadiens pratiquaient volontiers, c'était la traite avec les sauvages, msds pour celui-là, le ministre ne les encourageait point.

La colonisation agricole fit-elle, du moins, quelques progrés? Meulles notait que, jusqu'à son époque, on n'avait guère défriché que le long des rivières, « à cause de la facilité des communications et de la douceur de la pèche » ; la population se multipUaut, on commençait à s'avancer dans l'intérieur, où les bonnes terres ne man({uent pas *. Mais les administrateurs n'avaient aucun plan d'ensemble : les concessions étaient délivrées sans méthode, sans contrôle, morne lorsque les vérifications eussent été faciles : en 1684, un sieur Baillv avait obtenu concession d'un terrain à la basse ville de Québec et se mettait en devoir d'y bâtir une maison; or, par une erreur extraordinaire, on lui avait assigné le domaine d'une place publique : un groupe d'habitants se réunirent pour en envoyer les preuves à Seignelay; l'afîaire fut réglée

i. Voir lettre du 12 nov. 1682. Ar. col., C. G. Can., VI, 82, 90. — Charlevoix, I, 465.

2. Le ministre à Meulles, avril 1684. Ar. col., 0. d. R., vol. 1684-85, p. 18. — Ord. roy. de mars et avril 1685. /c/., M. S. M., IV.

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