Voir Margry, I, 238 ss
paragraphes en chiffres, d'un ton tout différent : ici, Frontenac dénonce les relations de Villeray avec les Pères; là, leur toutepuissance au Canada : « Par le séminaire de Québec et le grand vicaire de l'évêque, ils sont les maîtres de tout ce qui regarde le spirituel, qui est comme vous le savez une grande machine pour remuer tout le reste. » Et s'il déconseille le rétablissement de Villeray au Conseil Souverain, c'est qu'il craint d'en ouvrir indirectement la porte aux Jésuites.
On ne peut nier qu'entre le séminaire de Québec et les Jésuites les relations ne fussent, à cette époque, mieux que cordiales * ; M?' Laval tenait à l'approbation des Pères, qu'il devait considérer comme de précieux collaborateurs dans le pays à demi barbare dont il avait reçu l'administration *. En l'absence de l'évêque, son grand vicaire, l'abbé Bernières s'appuyait sur les mêmes amitiés et, sous de pareils chefs, on ne pouvait guère attendre d'autres sentiments des prêtres du séminaire; or ceux-ci, joints aux Jésuites, avaient presque le monopole de l'exercice du culte, car les Récollets venaient à peine de rentrer, et l'action des Sulpiciens, ordre savant, modeste et quelque peu routinier, ne rayonnait pas loin autour de leur seigneurie de Montréal. Il est certain d'autre part — et nous le verrons mieux au chapitre suivant — que la puissance matérielle et l'autorité morale des Jésuites étaient considérables. Il ne suffit pas, pour réfuter les administrateurs qui en ont noté les abus, de condamner Colbert comme un caractère « naturellement ombrageux », et Frontenac comme « un esprit malade ou étrangement prévenu ^ ». Mais, de ce que les Jésuites et les prêtres du séminaire pensaient de même sur beaucoup de points et agissaient ordinairement de concert, faut-il conclure que ceux-ci recevaient des premiers un mot d'ordre, qu'un véritable complot était organisé pour faire du Canada l'un des domaines réserves de la Société de Jésus? Laval n'était pas homme à se laisser conduire, et, si nous voyons son séminaire d'accord avec les Jésuites, c'est que ses ecclésiastiques jugeaient
1. Frontenac à Colbert, 13 nov. 73 (Ar. Aff. étr., F. Am., V, 321 ss.). Les passages relatifs aux Jésuites sont chiiTrés, avec traduction entre les lignes.
2. Voir la Vie de M" Laval, par M. l'abbé Gosselin, et ci-dessous, fin du ctiapitre IV.
3. Le P. Martin, S. J., préface au recueil des relations inédites de 1672 à
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à son exemple, comme les Pères, qu'il fallait garder au Canada son caractère des années de début, celui d'une marche où quelques Français, entraînés par des exercices de piété continuels, s'apprêteraient à porter les lumières de la religion à de malheureux inûdèles : le clergé du séminaire se chargeait d'entretenir ces sentiments de foi fervente, presque agressive, chez les colons français; les Jésuites dirigeaient au dehors les progrès de la croisade : un gouverneur général qui venait briser ce rôve d'un État purement catholique devait être accueilli comme un adversaire, pour les mêmes raisons par les uns et par les autres.
Frontenac n'était rien moins qu'un homme impie ; tous les textes le montrent, au contraire, fort attaché au catholicisme, dont il observait régulièrement les pratiques : ses ennemis mêmes n'ont jamais osé le contester. 11 pensait seulement que, pour bien servir le roi, dont il était le représentant suprême, il ne devait incliner son autorité devant aucune autre ni laisser à personne la direction de la colonie. On ne saurait trop répéter que, dans ses disputes les plus violentes avec les Jésuites et leurs partisans, Frontenac ne fut jamais inspiré par des passions anti-religieuses. Souvent il montra dans ces luttes la combativité naturelle de son àme de soldat, mais il serait aussi peu juste de le taxer d'irréligion que d'accepter sans examen, contre les Jésuites, toutes les assertions de leurs détracteurs.Dira-t-on que Frontenac manquait à ses devoirs de piété, parce qu'il soutenait au Canada des ordres rivaux des Jésuites? Mais ce faisant, il agissait selon les vues de Colbert, et conformément aux idées du roi Très Chrétien Louis XIV, qui ne craignait pas d'affirmer ses droits de souverain en face du Pape lui-même. La question ici n'est pas de religion, mais de politique.
Courcelles et Talon, sur les conseils de Colbert, avaient encouragé les Sulpiciens de Montréal. Frontenac, en arrivant, apportait sans doute les mêmes intentions, mais ces bonnes relations vont être vite troublées par le différend entre l'abbé de Fénelon et le gouverneur général. Les Récollcts, au contraire, ont joui de la faveur constante de Frontenac *. Le 2 juin 1673, ils recevaient une concession à perpétuité sur la- rivière Saint-Charles, aux
1. C'était pour Frontenac une tradition de famille. Margry rappelle (I, 325, note) que les Récollets avaient été établis à Saint-Germain-en-Laye par le père du comte. — En 1073-74, celui-ci avait pour confesseur un Rccollet, le P. Euslache Maupassant. (Voir Suite, V, 43.)
portes de Québec; c'est au château de cette ville qu'ils « portaient la foi et hommage », mais leur droit de fief et seigneurie ne setendait pas jusqu'à la justice, qui devait être exercée par les magistrats de Québec *. On remarquera cette restriction qui prouve combien Frontenac, même quand il s*agit d'un ordre religieux qu'il soutenait de tout son pouvoir, est attentif à réserver les droits essentiels de l'autorité civile.
On saisit exactement, par ce dernier trait, quel esprit animait le gouverneur : il était hostile, non point aux idées religieuses, dont lui-même fit toujours profession, mais à la prépondérance du clergé dans le domaine temporel; dans ses relations avec les indigènes, c'est avant tout l'influence française qu'il entend propager; il n'aura garde de méconnaître ce que valent, pour cette œuvre, les prédications des missionnaires, mais il voudra surveiller, diriger de haut le progrès de leurs établissements. En un mot, il voudra gouverner la Nouvelle-France comme Louis XIV gouverne l'ancienne; des adversaires, croyant cette politique funeste à l'avenir religieux du Canada, dont ils se sont faits les maîtres, vont combattre Frontenac avec passion. Quoique nos préférences aillent décidément au gouverneur général, nous croyons que la bonne foi est égale des deux côtés ; ce sont deux conceptions différentes de la société canadienne que nous allons voir aux prises. 'Sous le bénéfice de ces observations fondamentales, nous pourrons, semble-t-il, concilier aisément le respect des personnes avec la libre discussion des doctrines.
1. Le p. Le Tac, Récollet, Hist, chronol. de la A'.-Fr., éd. Réveillaud, p. 186.