Jug. du C. S., I, 744 (22 juin
autres avaient été réprimées comme nous Tavons dit; donc à ce moment, le Conseil agissait certainement sous l'inspiration du gouverneur.
Un ordre royal du 2 mars 1668* avait réglé comme suit les préséances aux cérémonies religieuses : le gouverneur général ou particulier, selon la localité, puis les officiers de justice, après eux les marguilliers, c'est-à-dire les habitants qui assistent le curé pour l'administration financière de la paroisse; l'esprit de ce règlement est de donner le pas aux fonctionnaires royaux sur les collaborateurs laïques du clergé; on ne s'y trompa point au Canada, et dans plusieurs paroisses, les marguilliers refusèrent de se soumettre. A la suite d'une contravention d'un marguillier de Montréal, le Conseil déclara que l'ordre de 1668 était toujours en vigueur, et le délinquant fut invité à venir à Québec, rendre compte de sa conduite « lorsque la navigation sera libre et sans faire préjudice à ses semences ». A la côte de Lauzon, non loin de Québec, le marguillier Maugue, soutenu par son curé, l'abbé Morel, prétendit reléguer à un rang inférieur le juge du lieu, nommé Couture ; celui-ci tint bon : le jour de Pâques, en pleine église, un huissier se présenta pour faire sommation à Maugue ; le curé, qui célébrait la messe, s'interrompit pour empêcher l'huissier de procéder, bref, la querelle s'envenimant. Couture fit jeter en prison l'insolent marguillier; plaintes de la victime, protestation du curé; le Conseil Souverain, saisi de l'affaire, ordonna de relâcher provisoirement Maugue, mais commit pour faire une enquête sur place un de ses membres, Peyras. A Québec, devant le Conseil, Frontenac admonesta vertement les sieurs de Comporté et La Ferté, marguilliers de la paroisse Notre- Dame, dont le curé, l'abbé Dernières, était l'un des grands vicaires et le représentant de M»' Laval, absent. Au lieu, leur dit-il, de contester les honneurs dus aux officiers de justice, ils feraient mieux de s'occuper exactement de la fabrique; d'ailleurs, les juges séculiers ont le droit et le devoir de prendre connaissance de leurs comptes, et s'en souviendraient, le jour où ils pourraient craindre des abus « avec des ecclésiastiques moins soigneux et vertueux que ceux d'à présent ». On jugera, par celte
1. Jug. du C. S., I, p. 904-921. Tous ces incidenls sont des premiers mois de 1675. — Voir, pour des différends déjà anciens (1660) relatifs à celle mOme question : Mandements.,, des évêques dn Québec, T. 1, 29.
dernière phrase, que Frontenac avertissait ses adversaires, avant de les frapper.
Le Conseil Souverain, pour couper court à de nouveaux incidents de ce genre, rendit le 26 mars 1675 un arrêt conforme à Tordre royal de 1668 ; les prétentions des marguilliers de passer avant les officiers de justice furent condamnées, et le gouverneur annonça qu'il tiendrait la main à la stricte observation de ce règlement. Mais une autre affaire s^était greffée sur cette question de préséance, par Tobstination de Tabbé Morel, « missionnaire faisant les fonctions curiales à la côte de Lauzon ^ ». Le conseiller Peyras, chargé d'informer sur la dispute entre le marguillier Mangue et le juge Couture, avait tout d'abord cité le curé à comparaître devant lui; Tabbé Morel refuse; il ne relève dit-il, que des juges ecclésiastiques, et ne peut recevoir de citation que du grand vicaire Dernières, qui remplace Tévéque. Déjà Tannée précédente, au moment du procès de l'abbé de Fénelon *, la même question s'était posée, mais le dossier ayant été renvoyé à la Cour, aucune solution franche n'était intervenue; cette fois, le Conseil Souverain tient plusieurs séances, tandis que l'abbé Morel, venu à Québec, va soumettre son cas aux grands vicaires ; sommé de comparaître devant le Conseil, il refuse encore, et Frontenac le fait enfermer au château Saint-Louis. Aussitôt, un des grands vicaires de Laval, l'abbé Dudouyt, qui s'intitulait « promoteur de Tofficialité de Québec », introduit au Conseil une requête pour obtenir la mise en liberté de Morel et sa comparution devant le tribunal ecclésiastique; le Conseil riposte qu'il ne connaît aucun tribunal de ce genre dans la colonie, et délibère que Dernières et Dudouyt aient à remettre incessamment au greffe les titres de la « prétendue juridiction ecclésiastique ». Aidés d'un notaire nommé Decquet, les grands vicaires rédigent leur mémoire; mais 8oit que la fermeté du Conseil ait modéré leur ardeur, soit qu'ils veuillent gagner du temps, ils n'ont garde de trop insister sur les principes; tout en produisant diverses pièces qui datent du gouvernement de d'Argenson, ils développent de préférence quelques arguments spéciaux en faveur de l'abbé Morel : après tout, ce prêtre n'a fait qu'adresser des observations à un huissier
i. Jug. du C. S., I, 934-960.
2. Ce procès ne pouvant être séparé de ceux de Perrot, gouverneur de Montréal, et des coureurs de bois, nous rétudierons plus bas, chap. IV.
dont l'intervention troublait la cérémonie du jour de Pâques. Le Conseil se montra conciliant; Tabbé Morel fut élargi, sous la caution des deux grands vicaires, et nous ne voyons pas que l'affaire ait eu des suites judiciaires. Quant aux titres produits par Dudouyt, le conseil sursit à se prononcer à leur sujet : on était alors à la fin de juillet, c'est-à-dire à Tépoque de la descente des sauvages, de la grande traite et aussi de Tarrivée des vaisseaux de France apportant les ordres de la Cour : c'était la saison de la trêve. Mais Frontenac n'avait pu qu'ajourner la création d'un tribunal ecclésiastique : Me' Laval revint par les vaisseaux de 1675, et l'officialité de Québec fut presque aussitôt constituée ^ Nos documents ne donnent pas la solution, deux fois ajournée pour attendre le retour de Tévêque, d'une autre question intéressante : il s'agit des registres de l'état civil, que Louis Chartier, lieutenant général de Québec, avait demandes aux ecclésiastiques « pour être par lui parafés et une copie laissée à son greffe ». Le Conseil donna simplement acte à Cbartier de ses diligences, dans la séance du 6 mai 1675 '.
On aura remarqué que, dans ces incidents des débuts de Frontenac, il n'est point parlé une seule fois des Jésuites. Talon, jadis, avait été si bien accueilli par les Pères de cet ordre, qu'il avait commencé par rendre hommage à la sagesse de leur conduite' ; il était, depuis, revenu de cette bienveillance; Frontenac, de même, fut reçu avec empressement par les Jésuites : spontanément, les Pères de Québec lui offrirent leur maison pour y assembler les États Généraux *; des Jésuites lui envoyaient des renseignements sur les dispositions des tribus iroquoises^. Et pourtant, averti par le ministre, informé sans doute aussi par Talon, Frontenac se méfiait; on dirait même qu'il redoutait comme un espionnage^ puisqu'il chiffrait, dans sa correspondance avec Colbert, tous les passages où il parle librement des Jésuites : « J'ai en mon particulier, écrit-il en langage clair, tous les sujets du monde de me louer de la civilité et de l'honnêteté des révérends Pères Jésuites. » Mais cette déclaration de politesse officielle est encadrée de deux
i. Voir plus bas, chap. V.