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Duchesneau ne méritait point de tels égards; sa lettre de novembre 1679 ‘, réponse à celle où Colbert le traitait de si haut, nous montre toute la médiocrité du personnage; dans un style humble et fluent, Duchesneau se répand en protestations de dévouement. « On ne peut recevoir les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avec un plus profond respect et une plus grande afliction, puisque, n'ayant jamais en vue dans toutes mes actions que de vous plaire et de mériter par ma fidélité et mon exactitude à vous informer de tout ce qui se passe dans ce pays, la continuation de votre protection dont je ressens les effets depuis plus de dix-huit ans, je me vois en état d’appréhender de tomber dans le seul malheur que je puisse craindre, qui est que vous n'ayez plus la mème bonté que vous avez eue toujours pour moi »; plus loin, l'intendant déclare qu'il souffrira tout parce que, dit-il, « je vois que c'est votre intention, et je dois plutôt mourir que de rien faire qui y préjudicie ». Enfin, il assure Colbert, en terminant, qu’il n’a « point de créature plus fidèle, plus obéissante et plus soumise ». Les lettres de Frontenac sont écrites d’un autre style.
Dès les débuts de leur commun séjour, Frontenac et Duchesneau n'avaient pu s'entendre; Colbert accusait l’intendant de faire cause commune de parti pris, avec l’évêque et les Jésuites ?; le fait est que Duchesneau s'était affirmé tout de suite comme le plus dévot des hommies; les missionnaires n'avaient pas assez d'éluges pour lui; nu-tête, chapelet en mains, on le voyait suivre les processions, on citait la rigueur de ses abstinences; on vantait ‘sa piété, sa douceur, son intégrité, son ardeur d’obliger tout le monde et son application aux affaires »; on félicitait « ce digne intendant » d’avoir accordé aux sauvages chrétiens de Montréal «une belle terre d'une lieue et demie, parce que celle de la Prairie, étant dans un fond, n’est pas bonne pour le blé d'Inde * ». Cette dernière touche achève heureusement le portrait : Ducheseau se montrait, en tout, le complaisant auxiliaire des ecclésiasques; parlait-on de fixer les cures, il décrivait au voi la pauvreté des habitants, au lieu de prouver à ceux-ci l'utilité d'accepter
même, il gémissait sur le désordre des mœurs parmi les colons et
L Ar. col, CG, G. Can., V, 21.
2, Voir notamment la lettre du 1° mai 1677. Clément, III2, 619
3, Douniol, Il, 66-68,
COMTE DE FRONTENAC,. {l
lançait avant l'évèque une ordonnance contre les charivaris !: dans le différend sur la vente des boissons spiritueuses, loin de chercher à concilier les opinions du gouverneur et de l’évêque, il avivait le conflit par ses rapports à la Cour ; au Conseil Souverain, Frontenac le trouvait sans cesse en face de lui, qu’il s’agit du titre et des fonctions de président, des relations du Conseil avec la prévôté, de la nomination du procureur général; tous les jours, dans les moindres détails de l'administration, cette hostilité systématique s’affirmait ?. Et Duchesneau, dans sa correspondance officielle, ne perdait pas une occasion de desservir auprès du ministre le gouverneur son chef.
La mésintelligence des administrateurs avait divisé en deux ceanps toute la société canadienne, tous ceux du moins que leur situation personnelle mettait en rapports avec les fonctionnaires du roi : Frontenac avait autour de lui quelques fidèles, son secrétaire Le Chasseur, ses officiers, ses gardes. Duchesneau recrutait ses partisans dans le Conseil; tous deux s'accusaient mutuellement de traiter contrairement aux ordonnances et d'entraver, pour protéger leurs complices, l’action des tribunaux. Duchesneau prétendait que, pendant les différends de Frontenac avec le Conseil, il avait accommodé presque tous les procès à la satisfaction générale, mais le gouverneur n’en déclarait pas moins que ses amis ne pouvaient obtenir justice, ni de l’intendant, ni du Conseil”; deux coteries, aussi bruyantes l’une que l'autre, se partageaient la population, et les documents nous autorisent à nous représenter dans les rues de Québec des rixes continuelles; de part et d'autre, on s’excitait, on s'injuriait; un incident, entre quelques autres, donnera l’idée de l'état d'esprit qui régnait alors dans la ville.
L'un des fils de Duchesneau, jeune homme de dix-sept ans, montait un jour la côte de la citadelle, en compagnie d’un nommé Vautier, valet de son père, lorsque tous deux furent croisés par un ami de Frontenac, Boisseau et un garde du gouverneur ‘; celle
4. Voir Colbert à Duchesneau, 45 mai 1518. Clément, IIL2, 633. — Cf. Ma dements.…., 1, 114,
2, Voir, pour concessions de terre, Ar. col., C. G. Can., IV, 145; pour renboursement à Frontenac de sommes avancées, id., V, 10, 62.
3. Frontenac au ministre, 9 oct, 16793; 2 nov. 1681, — Duchesneau at ministre, nov, 1681. Ar. col., GC. G. Can., V, 5, 55, 269 et 295.
4. Voir sur cet épisode un long mémoire de l’évêque de Québec aux Àr. col., M. S. M., Mém., 18 58.
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La Cour avait été informée de bonne heure des divisions qui troublaient la Nouvelle-France : en 1677, d'après l'abbé Dudouyt ?, Frontenac envoyait des plaintes contre l’évêque, l’intendant, et le clergé; malgré ses relations, le grand vicaire n'avait pu prendre onnaissance de ces mémoires, mais il dénonçait, comme complices à Paris du gouverneur général, M"° de Frontenac, Le Barrois qui avait été son secrétaire, et un sieur Aubin; il avait mème affirmé à son protecteur, Bellinzani, que Frontenac faisait
à passer des gens exprès en France « pour faire du bruit » contre
M Laval et Duchesneau. De son côté, l'abbé d'Urfé, qui n'avait pas oublié les incidents de 1674, travaillait au rappel du gouverneur. En 1681, Frontenac perdit le plus constant de ses protecteurs : Colbert, fatigué d’un ministère de vingt ans, qui n'était plus, pour lui aussi, qu’une lutte sans trêve, avait remis à son
il. La Barre à Seignelay, 12 nov. 1682. Ar. col., C. G. Can., VI, 59. — Parkman tout Frontenac, 67) date à tort cette lettre de 1683. Le ms. original ne porte bis de date, mais l'extrait rédigé pour le ministre (p. 12) répare cette omis-
Ion
2 Lettre citée, CIV, CVIIL.
fils Seignelay la direction des colonies ! ; c'est à ce ministre que les correspondances de 1681 sont adressées, et, quoique les adminis. trateurs de la Nouvelle-France lui prodiguent tous deux les marques de leur déférence, on sent que Frontenac, découragé, n'a plus la même confiance en l'avenir; il joint à sa lettre officielle au ministre quelques lignes autographes, destinées personnellement à Colbert. Duchesneau se fait au contraire plus pressant, mendiant des appointements supplémentaires, sous prétexte que sa qualité l’expose à des sollicitations qu'il ne peut accueillir faute de ressources, et renouvelant avec insistance toutes ses récriminations contre Frontenac ?.
Vainement celui-ci multipliait les mémoires et les explications; vainement des amis intervenaient en sa faveur; « le désintéressement de M. de Frontenac, disaient-ils, et la religion avec laquelle il s’est attaché à l'exécution des ordres du roi et à l'avantage de la colonie ne pouvant pas s’accommoder aux intérêts du sieur Duchesneau ni des autres personnes qui voient leur autorité diminuée, ils ont, à défaut d’autres prétextes, essayé de persuader que M. de Frontenac était sujet à de grands emportements... » *; puis on racontait les insolences du procureur général, qui n'aurait fait que suivre les conseils de l’intendant. « M. le Marquis, ajoutailon, jugera de la peine qu’elles méritent, et de ce qu'on peut attendre d'un homme de l’âge dudit sieur de Monceaux qui a ét établi procureur général avant vingt-deux ans. » Certes, il était vrai que Frontenac avait été victime d'une opposition sans franchise ; que des motifs personnels avaient trop souvent inspiré ses adversaires; qu'il était insupportable, pour un homme de situation et de sa valeur, de se voir tenu en échec par un jeune magistrat à peine émancipé; mais ses exigences, quoi qu'en disent ses amis, n’avaient-elles point aggravé parfois des conilits provoqués par ses ennemis? Quelque respect, quelque sympathie que l’on éprouve pour son caractère et ses talents politiques, on ne saurait oublier que parfois, docile aux suggestions de ses adversaires, il mit les torts de son côté; son excuse la meilleure
1. Seignelay n’osait pourtant point tout décider par lui-même. Une note, ti marge d’un extrait des correspondances canadiennes, porte : « Montrer à mon père » (Ar. col., M. S. M., Mém., 83).