LA POLITIQUE INDIGÈNE DE FRONTENAC. — LA SALLE ET SES DÉCOUVERTES
Concession du fort Frontenac à La Salle, 4675. — Caractère de La Salle. Colonisation autour du fort Frontenac. Développement des missions jésuites au sud-oucst des Lacs. Intérêts rivaux de La Salle et des Jésuites; requête de Lebert et Jolliet pour s'établir aux Illinois; elle est rejetée. — Développement des projets de La Salle; il obtient de nouvelles faveurs de Colbert 1678). Le fort Niagara. Départ de La Salle pour l’ouest. Premières difficultés avec ses créanciers. Malignité de ses rivaux. Il descend le Mississipi jusqu'a son embouchure (1682). — Les créanciers de La Salle saisissent le fort Frontenac (1680), et font retenir à Québec les marchandises qu’on lui envoie de France. L’intendant Duchesneau est hostile à La Salle, — Frontenac tient moins aux découvertes qu’au maintien du fort du lac Ontario, d'où l’on surveille tous les mouvements des indigènes. Il défend moins énergiquement La Salle à mesure que le découvreur s'éloigne du Canada.
Un précédent chapitre! raconte l'établissement du fort Frontenac et dit comment La Salle, associé d’abord aux premiers concssionnaires, Bazire et Lebert, avait sollicité de la Cour, pour lui seul, la concession définitive. Bazire et Lebert avaient adressé la même demande en France, mais La Salle avait fait davantage, puisque lui-même passa l'Atlantique pour plaider sa cause auprès de Colbert, Ses propositions furent agréées par le ministre; peutire y eut-il quelque opposition, comme le dit l'abbé Faillon *, La Salle l'emporta cependant ; aussi bien ses projets étaient-ils fort
1.111,77ss.— Les documents relatifs à l’œuvre de La Salle ont été recueillis avec le plus grand soin par Margry (tomes LI, Il, III des Origines françaises des pays d'Outremer).
séduisants. Colbert devait remarquer avec plaisir que, loin d’imposer au trésor des charges nouvelles, la concession du fort à La Salle allégerait les frais de l’occupation du Canada. En échange de cette faveur, qui comprenait le droit de pêche et la libre disposition des terres, La Salle promettait d'entretenir le fort et sa garnison et d’acquitter Frontenac des dépenses de premier éta. blissement; il aurait le titre de commandant pour le roi, sous la surveillance du gouverneur général; il s’efforcerait de faire défricher, d'attirer des sauvages auprès des Français, et, dès les débuts, assurerait aux habitants et soldats le service de la religion catholique !.
Un arrêt du Conseil du roi, daté du 13 mai 1675, accepta les offres de La Salle; le texte porte expressément que l'affaire avait été rapportée par Colbert en personne, ce qui indique combien le ministre en appréciait l'importance. Vingt ans, à partir de 1676, étaient accordés à La Salle pour mener à bien le défrichement complet de sa concession. Les lettres patentes expédiées le même jour en conformité avec l'arrêt du Conseil, spécifient que «tous les habitants et autres qui s’établiront ci-après au fort Frontenac, auront permission de traiter avec les sauvages en la manière accoutumée..., sans que, sous prétexte de la présente concession, l’exposant puisse les empècher en quelque sorte et manière que ce soit ? ». Ainsi, dans la pensée de Colbert, qui est l’auteur véritable de cette rédaction, le nouveau poste est essentiellement destiné à développer les relations des Français avec les indigènes. Louis XIV ajouta des lettres de noblesse à la concession du fort Frontenac; il entendait récompenser le courage de La Salle qui « méprise les plus grands dangers pour étendre jusqu'au fond du Nouveau-Monde le nom et l'empire du roi de France ». A ce moment done, La Salle est en pleine faveur; muni des actes royaux qui consacrent sa situation nouvelle, il repasse au Canada par les vaisseaux de 1675 ; peut-être fit-il la traversée sur le mème bâtiment que ME Laval, qui venait prendre possession de son siège épiscopal, ou que l'intendant Duchesneau tout récemment nommé par Colbert.
À peine débarqué à Québec, La Salle communiqua ses provisions
2, Id., id., 285.
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à Frontenac, qui le reçut au commandement du fort, par lettre du 12 octobre 1675; il acquitta, comme il s’y était engagé, les premiers frais qui montaient à dix mille livres, et reçut un certificat signé de l’intendant Duchesneau; puis, le Conseil ayant enregistré ses lettres patentes, il prêta serment entre les mains du gouverneur général. — Il semble que La Salle se soit attaché, aussi, à désintéresser Bazire et Lebert, qui avaient été ses concurrents pour la concession du fort; tous deux touchèrent douze mille trois cents livres pour diverses fournitures au fort ou à la garnison; à partir de ce moment, ils paraissent tout à fait étrangers à l'entreprise de La Salle ; ils compteront même bientôt parmi ses ennemis; cest sans doute que, le fort Frontenac prenant avec le temps une valeur plus grande, ils regrettèrent d’avoir consenti trop tôt au simple remboursement de leurs avances, même en y joignant le bénéfice que La Salle ne dut point leur marchander sur leurs fournitures.
Le nouveau gouverneur du fort Frontenac avait profité de son voyage en France pour associer des parents et des amis à son entreprise : son beau-frère Nicolas Crevel, greffier de Rouen, lui avait confié plus de mille livres, en argent ou en marchandises; sa famille « persuadée de sa sagesse et de son grand courage », lui donna volontiers les secours dont il avait besoin. La Salle fut alors en état, dès la première année de son séjour, de dépenser pour le fort Frontenac plus de quarante mille livres !. On n'avait élevé d’abord qu'un fortin entouré de pieux; il transforma cette installation provisoire, et le nouveau fort, s’il faut en croire l'abbé Cavelier, frère du commandant, fut dès 1677 un ouvrage considérable, avec cinq bastions réguliers en pierres de taille.
I est évident que les amis de France et les marchands du Canada qui avaient commandité La Salle considéraient surtout le fort Frontenac comme un établissement de commerce, où les relations avec les sauvages permettraient de réaliser rapidement de grands profits. Frontenac estimait plutôt la valeur politique de cette position, d'où l'on observait aisément les courses des lroquois vers les Outaouais, où l'on était maître d'arrêter ou du moins de surveiller les rapports de ces derniers avec les Européens de la côte. Il n’est pas sûr que La Salle s’inspirât des mêmes
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idées que les négociants dont il tenait sa petite fortune, ni que le gouverneur général lui-même. Son plan restait de trouver un chemin vers l’ouest, soit vers la Chine, soit vers le Mississipi, dont le voyage de Jolliet avait démontré le voisinage; comme l'a très judicieusement noté Garneau ‘, il espérait couvrir par les bénéfices du commerce les frais de ses explorations; commandant du fort Frontenac, La Salle se juge dans une situation provisoire, comme lorsque naguère, après ses premiers échecs, il chassait avec les froquois pour refaire ses ressources; les circonstances lui ont livré le moyen d'agir selon ses goûts, en servant les intérêts des marchands qui ont foi dans ses talents: il demeure, au milieu de ce trafic où d’autres eussent poursuivi seulement une prompte fortune, le découvreur anxieux du nouveau, impatient des délais que la prudence lui impose, désintéressé jusqu'à la maladresse, et bien différent, dans son attitude de chercheur opiniâtre et pensif, du conquistador rapace de l'Amérique espagnole, ou de l’aventureux coureur de bois du Canada français.
Son entourage le regarde comme captif d’une idée qui le domine ?, se lançant à l’étourdie, sans avoir bien mesuré les obstacles contre lesquels sa passion l’entraine; dans la société si tumultueuse et bruyante qui est alors celle du Canada français, La Salle nous apparait silencieux, triste, brutal parfois comme les voyants, mais animé toujours de cette conviction robuste qui préserve des plus légitimes découragements. Par sa persévérance, par sa volonté froidement inflexible, par l'humeur farouche de son caractère et son goût de la solitude, comme s’il eût craint de ne trouver personne pour le comprendre, La Salle mérite dans l’histoire de la Nouvelle-France, une place particulière ?; quoique
2, Voir l’Introduction,
3. Depuis les ouvrages de Parkman, les Américains étudient volontiers les origines de leur histoire, et le caractère de La Salle les a vivement frappés. Dans un Recueil historique, entièrement rédigé par des dames américaines, et qui figurait au palais de l'Illinois de l’Exposition de Chicago (1893), on lisait sur La Salle ces lignes, signées Lura Nash Griggs : « A very Romanin courage, in fortitude, patience and perseverance, his name shines with an ever increasing luster, as the years close over that episode of American History, which, though familiar, seems but a vision evoked from the silence primeval, only to loose itself again in the solitude of forest and fairy land of lakes, so ephemeral, so transient was the vast domain of New-France. » —
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les Jésuites l’aient beaucoup combattu, plus d’un trait de lui rappelle le missionnaire; on se tromperait également si l’on voyait en lui l'ennemi systématique de la propagande des Pères, ou le serviteur docile de la politique de Frontenac. Son œuvre est toute d'inspiration personnelle; comme elle dépasse les limites de l'étude qui nous occupe, nous ne devons dans ce livre en montrer que certains côtés; La Salle s’est trouvé longtemps le collaborateur de Frontenac, mais le gouverneur général, esprit plus positif, plus capable de cette diversité d'intelligence et d'efforts qui distingue l’homme d'état, s’est servi de lui, plutôt qu’il ne l’a servi. Ce que nous avons à raconter ici de La Salle, c’est l'histoire de ses luttes avec les Pères Jésuites et leurs partisans au Canada ; et l'analogie est bien curieuse, entre les procédés qui étaient également ceux de ces adversaires; les Jésuites ouvraient des magasins dans leurs missions pour attirer les sauvages et remplir le rôle d’évangélistes qu'ils s'étaient volontairement imposé; pour La Salle non plus, le commerce n’était une fin, mais un simple moyen, un moyen de s'appuyer sur des intérêts pour accomplir une œuvre désintéressée; et tel était, chez lui, l'empire souverain de l’idée, que le découvreur fit tort bien vite au commerant; La Hontan, trop peu contemplatif pour y rien comprendre, en reste tout étonné.
Pendant deux ans, de 1675 à 1677, La Salle demeure au fort Frontenac. L'abbé Failion ? assure qu'il n’avait là qu’un poste de commerce, n’ayant aucunement tenu ses engagements de faire défricher et de fonder une colonie agricole. Le seul texte qu’il cite à l'appui de cette opinion est une liste des personnes fixées au fort en 14677 *, sur laquelle figurent seulement deux habitants mariés et pères de famille; mais cela ne prouve point que les autres colons du fort, ouvriers ou soldats, ne s’occupaient que de commerce; nous savons, au contraire, que La Salle leur avait
Le même recueil contenait sur Tonty, compagnon de La Salle, des vers de M® Elisabeth H. Baldwin, dont on peut noter les suivants :
With tears of blood and anguish
He baptized our valley home,
And lives in song and story
With La Salle —, our nation’s own.
. Ill, 472, 3. Publiée par Margry, I, 296.
assigné des lots de terre, comme le gouvernement l'avait fait naguère dans le bas Canada pour les hommes du régiment de Carignan-Salières, et cela, dès 1677; nous possédons encore un acte de donation aux Récollets, dont deux Pères desservaient le fort Frontenac, de « quinze arpents de front sur vingt de profondeur sur le lac Ontario, bornés d’un côté par la concession faite au sieur Ÿson, sergent de la garnison dudit fort‘. » La Salle appliquait donc exactement les mêmes procédés de colonisation que les administrateurs; il faut même noter, ce que n'a point fait l'abbé Faillon, que des sauvages, iroquois et outaouais, s'étaient établis aux environs du fort, où ils venaient sans cesse en traite: le document janséniste de Margry ? assure qu’ii y eut bientôt, à l'abri du fort Frontenac, un village d'Iroquois et un de Francais, et d’autres textes plus autorisés confirment cette assertion : lorsque Colbert fit accorder à La Salle le droit de découvrir les pays du Mississipi, le roi, dans les lettres patentes du 12 mai 1678, s'exprime formellement à cet égard : « l'application que vous avez donnée à faire défricher les terres que nous vous avons accordées par l'arrêt de notre Conseil du 143 mai 1675 et lettres patentes dudit jour, à former des habitations sur lesdites terres, et à mettre en bon état de défense le fort Frontenac,.….. nous donne tout lieu d'espérer que vous réussirez à notre satisfaction et à l'avantage de nos sujets dudit pays *. » De même, la relation de Tonty, compagnon de La Salle, dit qu’en 1678 il y a au fort « quelques habitations françaises, une maison de Récollets et tout proche un village d’Iroquois ‘ »; La Salle lui-même, dans un mémoire soumis à Seignelay en 1681, déclarait qu'il y avait autour du fort « plusieurs habitants français et quantité de nations sauvages jusqu’au nombre de plus de dix-huit mille, qui ont bâti des maisons et ensemencé quantité de terres pour commencer une puissante colonie 5 »; des bestiaux avaient été amenés, une barque, le Frontenac, flottait sur le lac Ontario; bientôt, La Salle lancera sur