CHAPITRE IX
LA POLITIQUE INDIGÈNE DE FRONTENAC (SUITE). — DU LHUT. RELATIONS AVEC LES IROQUOIS. — ADMINISTRATION ET COLONISATION
Frontenac encourage d’autres explorations que celles de La Salle : du Lhut; ses voyages à l’ouest des Lacs. — Il rencontre aux Sioux le P. Hennepin détaché de l'expédition de La Salle (1680). Plaintes de La Salle contre du Lhut. Duchesneau est hostile à du Lhut comme à La Salle. Du Lhut passe en France, où ses propositions ne sont pas accueillies. Résultats de ses découvertes. — Entreprise de Radisson et des Groseillers à la baie d'Hudson (1682). Pourquoi Frontenac n’y est pas favorable. — L'Acadie. Frontenac y envoie un gouverneur, La Vallière. Relations avec les Anglais de Boston; alliance des Francais avec les Abénaquis; projets français contre New- York. — Relations de Frontenac avec les Iroquois; maintien de la paix, sans faiblesses. Attitude des Jésuites, missionnaires des Iroquois. Ils inquiètent ces sauvages contre La Salle et les Illinois, dont le pays est allaqué et ravagé. La paix générale est très compromise; Frontenac la raffermit au cours d’un voyage à Montréal (été de 1682); il connaissait déjà pourtant son rappel en France. — Frontenac, populaire au Canada. Progrès de la colonisation pendant son premier gouvernement. Conclusion sur cette période.
Les découvertes de La Salle ne sont pas les seules dont la Nouvelle-France soit redevable à la protection de Frontenac; à la mème époque, au nord et à l'ouest des lacs, Daniel Greysolon du Lhut accomplissait, avec l'appui du gouverneur général, une œuvre non moins considérable que celle de La Salle. D'après les lettres de l’intendant Duchesneau, du Lhut serait un de ces chefs de bandes, indifférents à toutes les ordonnances royales, que la complicité de Frontenac aurait encouragés à continuer impuné-
ment leur métier de coureurs de bois‘. La Salle, dans une lettre publiée par Margry, s'exprime sur du Lhut plus durement encore que l'intendant?; c’est que du Lhut, poussant très loin d'auda. Cieuses expiorations, était arrivé bien au delà des Lacs aux limites de la prairie, région nouvelle dont le débouché naturel par le Mississipi supérieur était précisément le pays de la concession de La Salle.
Du Lhut n'est-il, comme le laisseraient croire les plaintes de La Salle et les accusations de l’intendant, qu’un vagabond, dont le but unique était de trouver au loin des populations inconnues des trappeurs canadiens, ses rivaux, et de faire avec elles un commerce lucratif? Les lettres et mémoires qu'a publiés Margry, les relations mêmes que du Lhut entretint avec Frontenac permettent d'assurer qu'il fut plus et mieux; peut-être, au début, ses expéditions vers l’ouest n’étaient-elles que d'immenses parties de chasse; mais, dès que Frontenac se fut rendu compte des premiers résultats obtenus, ses voyages devinrent des explorations plus politiques encore que commerciales, dont le dessein était d'étendre parmi les nations indigènes l'influence et le renom de la France; par son art à manier les sauvages, non moins que par la hardiesse de ses aventures, du Lhut nous apparaît comme un des plus intelligents pionniers de la Nouvelle-France. Il était, d’après La Hontan, de famille lyonnaise, apparenté aux Tonty, et frère de Greysolon de la Tourette, dont il donna le nom à un fort, sur le lac Alempigon; l’un des officiers des gardes de Frontenac, Louvigny, était son beau-frère * ; il tenait donc à ce que l’on peut appeler la meilleure société du Canada; il expose, dans un mémoire à Seignelay ‘, qu’il avait depuis longtemps formé le dessein d’aller explorer le pays des Nadouesioux, et que, dans l'intervalle de deux voyages en Amérique, il avait pris part à la campagne de Franche-Comté et au combat de Sénef (1674) comme « gendarme de la garde de sa Majesté » ; sa correspondance dénoterait même quelques prétentions littéraires *.
1. Lettre de Duchesneau, nov. 1679. Ar. col., C. G. Cun., V, 32 ss. 2. Margry, II, 251 ss. 3. Voir La Hontan, I. Lettre XIII. — Duchesneau à Colbert, nov.1681. 4. Publié par Margry, VI, 20 ss., et Harrisse, Notes sur la Nouvelle-France, A7 ss.
5. La fin de la lettre du 5 avril 1679 à Froi.'enac. Voir Margry, VI, 34.
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Avant de s'engager dans l’ouest, il avait eu soin de nouer des relations avec les peuples qu'il voulait visiter, il avait reçu d'eux trois esclaves, dit-il, et c’est sous la direction de ces guides, accompagné de sept Français, qu'il partit de Montréal, le 4° septembre 1678, « pour tâcher de faire la découverte des Nadouesioux et des Assenidoualaks ‘ qui nous étaient inconnus, et leur faire faire la paix avec toutes les nations du tour du lac Supérieur, qui vivent sous la domination de notre invincible monarque ». Dans une lettre à Frontenac, datée de « son hivernement, à trois quarts de lieue de Sainte-Marie du Saut », 5 avril 1679 ?, du Lhut avoue au gouverneur général que son départ fut facite, et ne parle pas avec la même assurance que dans le mémoire à Seignelay, rédigé trois ans plus tard; c’est que Frontenac n'aurait peut-être pas approuvé sans réserve une expédition partant du Saut-Sainte- Marie, c’est-à-dire de la principale mission des Jésuites; il ne peut être ici question des intérêts de La Salle, puisque, le 1° septembre 1678, celui-ci n’est pas encore rentré à Québec, avec les concessions nouvelles qui étendent son domaine à l’ouest, et que rien ne fait prévoir qu’il se trouvera plus tard en concurrence avec du Lhut, pour les pays du haut Mississipi; pour retenir du Lhut, le gouverneur avait donc d’autres raisons, soit le désir d'observer exactement les ordonnances, soit la crainte de développer, par une expédition de ce genre, le domaine des Jésuites uans la région supérieure des Lacs.
Des avis ultérieurs durent modifier les dispositions de Frontenac; du Lhut lui avait fait savoir ses premiers surcès et prouvé combien son voyage servait les desseins d’une bonne politique indigène; dans sa lettre du 5 avril 1679, il ne cache point sa contravention, La Salle dira, plus durement, sa désertion *; mais, «n'étant pas de ceux qui prétendent pallier une faute par une plus grande », il retherchera, déclare-t-il, toutes les occasions d'informer le gouverneur général de ce qu’il apprendra sur sa route, et de ménager, parmi les populations qu’il rencontrera, les intérêts de la colonie. Il n'avait point encore atteint le pays des Nadouesioux, car il avait hiverné dans les environs du Saut-Sainte- Marie, mais dès le mois de décembre 1678, il s'était lié avec un