Chap. XXII. — Cf. La Hontan, II, 165 ss
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La Barre ne s'était point demandé si les intérêts généraux de la colonie commandaient cette manœuvre convergente de deux expéditions contre La Salle; il n'avait même point réfléchi qu'il était imprudent de s'établir chez les Illinois, si l’on encourageait contre eux les Iroquois. Il est vrai qu’une campagne suffisait pour enlever du fort Saint-Louis les marchandises amassées par La Salle et les ramener sous bonne escorte à Montréal, et sans doute ls complices du gouverneur ne souhaitaient pas autre chose. L'année 4683 marque donc un succès pour cette politique maladroite de spoliation : parmi les gens de La Salle, beaucoup se
1. Ce surnom, d’après le P. Tailhan, signifie Petit blé d'Inde (notes sur Perrot. p. 268).
sont dispersés; un petit nombre, avec Tonty, ont accepté de mauvaise grâce la direction de Baugy; mais de tous côtés, au nord par Perrot, à l'est par La Durantaye et du Lhut, les indigènes sont détachés d’eux; à la fin de 1683, tous les forts de La Salle sont aux mains de La Barre; une société de marchands protégée par le gouverneur se constitue pour le commerce des Illinois : cette compagnie se compose de quatorze traitants, dont les noms, énumérés dans une relation contemporaine !, ne nous apprennent malheureusement rien, sinon que tous étaieut munis des « congés et permissions de M. le général ». La Barre était probablement intéressé dans l’entreprise; en tous cas, c'était trop déjà de l'avoir prise sous son patronage.
Les Jésuites, à la faveur de ces expéditions, vont s’emparer des missions que la Cour, d'accord avec Frontenac et La Salle, avait jusque-là réservées aux Récollets. Sous Denonville, ils seront au fort Frontenac ; mais déjà le P. Allouez recommençait ses prédications du côté des Illinois. Il aurait même voulu fonder une station au portage de Chicago, mais il en fut empêché par les mouvements offensifs des froquois. Il n’est pas certain que les Jésuites aient été les instigateurs de la campagne menée contre La Salle; la responsabilité principale de ces fautes pèse sur quelques marchands, avides et peu clairvoyants, comme La Chesnaye et Lebert, conseillers du gouverneur, mais au moins les Pères ne manquèrent pas de profiter des incidents dont ils étaient témoins. S'ilest vrai, d'après les expressions de La Potherie, « qu'ils s'embarrassaient fort peu des présents, et pensaient uniquement à jeter les fondations de la maison de Dieu », de nombreux épisodes prouvent aussi qu’ils n’aimaient point, pour ce travail apostolique, les collaborations étrangères ?; avec La Salle, les Récollets sont condamnés, ils cèdent leurs missions aux Jésuites. et, dans la prédication comme dans les découvertes, l'équilibre si savamment maintenu par Frontenac est rompu; toutes les voies commerciales de la Nouvelle-France sont aux mains des mêmes associés, comme tous les postes lointains de missions aux mains du même ordre religieux; au lieu que le gouverneur général
4, Ar. col., GC. G. Can., VI, 255.
2, Lettre du P. Nouvel, 23 avril 1684. Id., id., 523, Cf, Id., id., 154 — Extrait des lettres pour 1686. Ar. AT. étr., Fonds Amérique, V, 4172. — La Potherie, II, 192.
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fasse conspirer au bien commun des rivalités qu’il domine, il n'est plus que le prisonnier d'une coterie dont l'ambition dépasse l'intelligence.
Dans l'hiver de 1683, La Salle était arrivé à Paris; quoique sa découverte rencontrât des incrédules, il avait été bien reçu par Seignelay, même écouté et complimenté par le roi !; on avait résolu de lui confier le commandement d'une expédition nouvelle, sur laquelle on gardait le secret le plus strict; encore une fois, sa constance avait triomphé de la malice de ses ennemis; des lettres sévères, envoyées au Canada par le ministre, dans l'été de 1684, ordonnent aux administrateurs de lui rendre justice. La Salle aurait bien, avant de partir pour la France, obtenu de La Barre la restitution du fort Frontenac, maisil n'avait touché aucune indemnité pour le commerce que l’on y avait fait en fraude de ses droits ?. « Le gouverneur général, écrit le roi à Meulles, s’est mis en possession du fort Frontenac qui appartient en propre au sieur de La Salle; il en a chassé les hommes et les bestiaux dudit sieur ; il doit, non seulement remettre le fort au légitime propriétaire, mais lui fournir réparation pour tout le préjudice causé » ; l'intendant aura soin d’y veiller. Une autre lettre, à La Barre luimême, est plus explicite encore : « Je veux, dit le roi, que vous laissiez la possession du fort Frontenac au sieur de La Salle ou aux gens qui y seront de sa part, et que vous ne fassiez rien contre l'intérêt de cet homme, que je prends sous ma particulière protection » ; et le roi renvoyait en Amérique La Forest, pour commander au fort Saint-Louis des Illinois *. La Rarre obéit lentement ‘; sa réponse aux reproches du roi est pleine d’excuses alambiquées ; La Salle, dit-il, ment insolemment, lorsqu'il se prétend victime de spoliations; c’est d'après ses demandes que l’on a envoyé des soldats au fort Frontenac; les bestiaux qui lui appartenaient n’ont pas été enlevés; jamais les Iroquois n'ont été excités contre lui : « Je leur ai dit seulement que le roi, le temps de sa découverte expiré, voulait le revoir en France 5... » Or ceci n'est pas vrai, et permet de juger du reste; c’est La Salle lui-
1. Voir les pièces publiées par Margry, Il, 353 ss. 2. Mém, à Seignelay. Margry, Il, 36.
3 Lettres d'avril et juillet 1684. Ar. col., C. G, Can., VI, 290, 379. . Lettres de Meulles à la Cour, 10 oct. 1684. Id., M. S. M., Mém. 180. . Lettre du 13 nov. 1684. Margry, IL, 348.
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même qui a décidé de passer en France; s’il a demandé quelques soldats, c'était pour renforcer ses gens, et non pour les supplanter; et La Barre, en indiquant que l'explorateur était rappelé par le roi, laissait supposer aux Iroquois que sa découverte n'avait pas été approuvée et qu'on s’inquiéterait peu de ce qui en adviendrait. Ce n’est pas, à la lettre, une provocation directe, c'est une hypocrite insinuation. La Barre, en toute cette affaire, se montre à nous comme un homme sournois, mais sans initiative, sans art, même pour mentir. Il ne prend pas garde que, pour ce qu'il dit de l'occupation du fort, par exemple, il y a contradiction entre ses lettres de 1683 et de 1684 !.
Cependant, le mal était fait; la justice tardive rendue à La Salle n'empêchait pas que les Iroquois n'eussent massacré des traitants français et attaqué les postes des Illinois; mais c'étaient partout des agents de La Barre qui avaient été atteints, Baugy au fort Saint-Louis, les associés de la nouvelle compagnie de commerce dans la rivière Théatiki, au sud-ouest du lac Michigan; le dommage eût été médiocre, si toutes les relations indigènes de la Nouvelle-France n’en avaient été profondément troublées. Au cours de l’année 1684, La Barre va donner la pleine mesure de son incapacité : ia guerre iroquoise qui eut lieu alors et les négociations avec les Anglais de la côte dont elle fut loccasion ou le prétexte vont faire voir quelle était la nullité du gouverneur que la Cour avait nommé pour succéder à Frontenac: