‹ Le comte de Frontenac [microforme]Chapitre 268 sur 395 · DU CANADA · texte numérisé non relu

DU CANADA

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Avec les troupes qu’il avait amenées de France, le gouverneur général possédait, à la fin de 1685, huit cents soldats environ; comme les levées avaient été faites avec un soin particulier, les hommes qui avaient échappé à la contagion du scorbut pendant k traversée formaient, après quelques jours de repos, un bon régiment. Presque tous les Canadiens étaient armés et constiluaient, en cas de guerre, une milice excellente, rompue aux conditions particulières du pays et du climat. Denonville avait reçu pour eux des munitions et des fusils; le roi lui avait aussi remis des fonds; il avait donc toutes les ressources nécessaires pour donner à la Nouvelle-France une valeur militaire qui lui avait jusque-là manqué; La Barre, aussi piètre officier que «médiocre administrateur, n'avait rien fait dans cette voie, quoiqu'il fût assez bien muni déjà pour commencer cette œuvre. Denonville sut ne point l’imiter *.

Il était entré en relations immédiates avec tous les chefs de

1, Denonville à la Cour, nov. 1685. Ar. col., C. G. Can., VII, 180.

2. Lettres de Denonville, 1685-86. Id., VIII, 51, 53, 169. 3. Id, VIL, 17, 41.

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postes du haut pays; l'établissement de Tonty lui paraissait plus important que tous les autres, parce que de là des contingents illinois, bien dirigés, pouvaient prendre les Iroquois par derrière, et les jeter sur une armée française, débarquée au sud de l’Ontario. Les premières nouvelles qu'il reçut des divers commandants lui montrèrent nos anciens alliés des Lacs hésitants, inquiets, travaillés par les Iroquois et les Anglais. Une autre raison, disait-il, rend nécessaire une action énergique, c’est que les coureurs de bois ont porté chez ces peuples tant d’eau-de-vie que des désordres en sont résultés dont on accuse les Français, meilleurs pour empoisonner leurs amis que pour se battre contre leurs adversaires ; si l’on n’humilie pas l’Iroquois, la France est perdue de réputation dans l'esprit des indigènes !. Peut-être n'y a-t-il pas, comme le prétend Denonville, rapport direct entre le commerce de l’eau-de-vie et la désaffection des sauvages; les Anglais, qui vendaient plus de spiritueux que les Français, n'étaient point alors de la part des nations des Lacs l’objet des mêmes suscipions; il serait plus vrai de dire que les Français ayant paru faibles cessaient par là même d'être respectés; mais pour reconquérir le respect des indigènes, une guerre était-elle nécessaire ?

La Hontan, qui fit partie de l'expédition, par ordre, n'y était pas du tout favorable; il en augurait aussi mal que de celle de La Barre, quoi que Denonville eût fait pour mettre de son côté les meilleures chances; pourquoi, dit-il, attaquer les Iroquois dont nous n'avons pas à nous plaindre? Il vaut d'autant mieux les laisser tranquilles qu'une guerre à l'européenne n'en aura jamais raison : pour les détruire, il faudrait les atteindre, et ils fuiront devant l’armée, pour rentrer dans leur pays dès que les Français s’en retireront. Denonville obéit-il, comme l’insinue La Hontan, à des « perturbateurs du repos public, qui cherchent leur utilité particulière dans le désordre général ?? » Les mêmes préoccupations d'intérêt qui guidaient naguère La Barre ne sont plus celles de Denonville, et la preuve en est que ce dernier gouverneur ne tint jamais compte des conditions du commerce pour régler sur les avantages des marchands la direction de sa poli-

1, Denonville à la Cour, 12 juin 1686. Ar. col., C. G. Can., VIII, 61 ss. 2. La Hontan, I, 91.

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tique. Mais, dès le premier jour, il médita la guerre iroquoise; rien ne le détourna de ses desseins ; tout au plus peut-on dire que quelques traitants désiraient la ruine des lroquois pour la sécurité de leurs relations avec le haut pays; si Denonville est, sur ce point, tombé d'accord avec eux, c’est une simple coïncidence, qui n’emporte point complicité; les congés semblent avoir été délivrés par lui beaucoup moins libéralement que par son prédécesseur, et le nombre légal de vingt-cinq ne dut guère être dépassé ‘. Denonville n’était donc point comme La Barre, prisonnier sinon associé d'une compagnie de négociants, et les accusations de La Hontan portent à faux : la raison de sa mauvaise humeur est peut-être que le gouverneur lui avait refusé jusqu’à la fin de la campagne l'autorisation qu’il sollicitait de rentrer en France ?.

La Cour, d'autre part, pressait Denonville d’en finir avec les lroquois; on lui recommandait de ne rien tenter contre les Anglais, et on lui envoyait quand même des troupes et de l'argent ; il est donc clair que le plan du ministre était de régler en Europe le conflit avec l'Angleterre, laissant seulement à Denonville la charge de réduire les Iroquois; des vaisseaux faisaient alors le trajet de France à Québec au moins deux fois par an, et, dans l'été de 1687, comme on venait de commencer la marche contre les Tsonnontouans, le chevalier d'Amblimont amena sur six bâtiments dix à douze compagnies de marine qui gardèrent le pays pendant l'expédition ?; d'habitude les vaisseaux, ne faisant qu’un voyage annuel, arrivaient à l’automne; il fallait que la Cour comptât sur un résultat décisif pour se départir de sa routine traditionnelle. Et cependant les Iroquois montraient des dispositions plutôt conciliantes; au printemps de 1686, des Onnontagués avaient arrêté cinq déserteurs français qu'ils conduisirent au fort Frontenac ‘; ils ne se souciaient donc pas de provoquer des hostilités nouvelles. Peut-être se rendaient-ils compte que, depuis le changement de gouverneur, la politique plus énergique des Franqis avait affermi singulièrement leur situation et qu'ils ne se tontenteraient plus, le cas échéant, d'une démonstration sans

1. Voir Règlement du 29 janvier 1686. Ar. Af. Étr., Fonds Amérique, V, 384. 2. La Hontan, I, 89.

3. Denonville au ministre, 25 août 1687. Ar. col., M. S. M., Mém. 229. — La Hontan, ], 90.

4 Denonville au ministre, 6 mai 1686. Ar. col., C. G. Can., VIII, 47.

vigueur, comme celle de La Barre. Une convocation générale des chefs iroquois par Ln gouverneur qui aurait su leur parler, comme y excellait Frontenac, eût été certainement plus utile qu'une campagne. Mais Denonville n’y songea pas.

Pour envahir en 1687 le pays iroquois, il fallait prévenir presque une année à l'avance les commandants du haut pays dont on réclamerait le concours. Les lettres de Denonville à ces chefs sont, en effet, datées du mois d'août 1686 !. Dans ces instructions, le gouverneur annonçait qu’il se trouverait lui-même au bord de l'Ontario, vers la fin de juin 1687, avec deux mille Francais et six cents sauvages. Deux corps, partis des Lacs et des Illinois, devaient le rejoindre : Tonty, commandant du premier, prendrait à revers par le sud les cantons des Tsonnontouans; La Durantaye, avec les contingents de du Lhut et de Nicolas Perrot, descendrait de Michillimackinac sur l’Ontario par Détroit et Niagara; ce dernier point était indiqué comme lieu de concentration de tous les pays outaouais; le P. Nouvel à la baie des Puants, le P. Enjalran à Michillimackinac, recevraient en temps opportun des ordres qu’ils communiqueraient aux chefs des troupes, lors de leur passage; si les Anglais étaient établis sur la rive orientale de Niagara quand La Durantaye et ses hommes arriveraient sur la rive occidentale, les Français ne devraient point attaquer d’abord, car très probablement, à la nouvelle que les corps du Canada s’avançaient sur l'Ontario, les Anglais battraient d’euxmêmes en retraite pour n’être pas pris entre deux feux; un convoi de ravitaillement partirait du fort Frontenac pour Niagara vers la fin de juin, et Denonville poussait la prévoyance jusqu’à donner pour les Français et leurs alliés les mots du guet : Louis et Onontio; il prescrivait enfin aux officiers de dresser des rôles complets des troupes placées sous leurs ordres, afin qu'il pût ensuite proposer au roi les récompenses !

Ces lettres nous le montrent soig dique, presque bureaucrate. Denonville, par le me, avait restauré la discipline assez affai dans trous canadiennes : un jour qu'un capitaine d'intuulerie, Macary, s'était permis de répondre par une lettre blessante à une observation du gouverneur de Montréal, Callières, Denonville avait contraint cet officier

1. Ar. col,, M. S. M., Mém. 218 ss., et C. G. Can., VIII, 51, 53.

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à faire des excuses publiques à son chef, La docilité des commandants du haut pays est aussi fort remarquable; elle prouve autant pour le gouverneur général que pour eux-mêmes; Nicolas Perrot, lorsqu'il reçut la lettre d'août 1686, était sur le haut Mississipi ; La Barre lui ayant donné commission pour découvrir les pays de l'ouest, il lui était facile d’alléguer son éloignement, ou même de prétendre ensuite que les ordres ne lui étaient point parvenus : bien au contraire, aussitôt informé, bien qu’il n’attende rien de bon de la guerre iroquoise, il revient à la baie des Puants avec tous ses hommes, pour organiser son contingent ?, À la voix du gouverneur de Québec, on verra quelques mois plus tard se réunir sur les bords du lac Ontario des Français et des sauvages venus des extrémités d'une région bien plus étendue que la France, C'est dire que, s'il y avait parmi les coureurs de bois des déserteurs qui passaient aux Anglais, la plupart ne perdaient point, dans leur vie vagabonde, le sens de ce qu'ils devaient à leur pays.

L'œuvre de La Durantaye et des autres chefs du haut pays fut des plus difficiles; les sauvages n'avaient point encore perdu le souvenir de l'expédition de La Barre, où l’on avait paru se jouer d'eux; il fallut donc beaucoup de tact et de patience pour les décider à s’armer de nouveau. Nicolas Perrot, quittant le pays des Sioux où il était en traite, enferma ses marchandises dans un fortin, et se rendit chez les Miamis, au sud du lac Michigan, pour les disposer à la guerre; pendant qu'il était chez ce peuple, il apprit que des nations de la baie des Puants devaient en son absence piller les marchandises laissées chez les Sioux ; il n'avait pas le loisir d'y retourner, les Miamis eux-mêmes étant suspects de vouloir attaquer et mettre à sac le fort Saint-Joseph, établi sur leur territoire. Perrot, payant d'audace, s'empara de quelques chefs et, sur sa menace de les mettre à mort s’il n'était respecté, les Miamis s’éloignèrent; mais ils ne lui fournirent presque personne pour marcher contre les Iroquois. Des Miamis, Perrot remonta vers la baie des Puants, et sut encore prévenir l'autre complot dont il était menacé, car nous ne voyons pas que ses postes du pays des Sioux aient alors été pillés. Il recruta même, chez les Kiskakons, les Renards, les Outagamis, d'assez

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