‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 111 sur 316 · Voir Clément, II · texte numérisé non relu

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Duchesneau ne méritait point de tels égards; sa lettre de novembre 1679 *, réponse à celle où Colbert le traitait de si haut, nous montre toute la médiocrité du personnage; dans un style humble et fluent, Duchesneau se répand en protestations de dévouement. « On ne peut recevoir les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avec un plus profond respect et une plus grande affliction, puisque, n’ayant jamais en vue dans toutes mes actions que de vous plaire et de mériter par ma fidélité et mon exactitude à vous informer de tout ce qui se passe dans ce pays, la continuation de votre protection dont je ressens les effets depuis plus de dix-huit ans, je me vois en état d'appréhender de tomber dans le seul malheur que je puisse craindre, qui est que vous n'ayez plus la même bonté que vous avez eue toujours pour moi »; plus loin, l'intendant déclare qu'il souffrira tout parce que, dit-il, « je vois que c’est votre intention, et je dois plutôt mourir que de rien faire qui y préjudicie ». Enfin, il assure Colbert, en terminant, qu'il n’a « point de créature plus fidèle, plus obéissante et plus soumise ». Les lettres de Frontenac sont écrites d’un autre style.

Dès les débuts de leur commun séjour, Frontenac et Duchesneau n'avaient pu s'entendre; Colbert accusait l’intendant de faire cause commune de parti pris, avec l’évêque et les Jésuites ?; ie fait est que Duchesneau s'était affirmé tout de suite comme le plus dévôt des hommes; les missionnaires n'avaient pas assez d'éloges pour lui; nu-tête, chapelet en mains, on le voyait suivre les processions, on citait la rigueur de ses abstinences; on vantait « sa piété, sa douceur, son intégrité, son ardeur d'obliger tout le monde et son application aux affaires »; on félicitait « ce digne intendant » d’avoir accordé aux sauvages chrétiens de Montréal « une belle terre d’une lieue et demie, parce que celle de la Prairie, étant dans un fond, n’est pas bonne pour le blé d'Inde * ». Cette dernière touche achève heureusement le portrait : Duchesneau se montrait, en tout, le complaisant auxiliaire des ecclésiastiques; parlait-on de fixer les cures, il décrivait au roi la pauvreté des habitants, au lieu de prouver à ceux-ci l'utilité d’accepter l'obligation d’une dîime régulière; plus sévère que M# Laval luimême, il gémissait sur le désordre des mœurs parmi les colons et

Ar. col. CG. Can.,.V; 21- . Voir notamment la lettre du 4% mai 1671. Clément, III?, 619. . Douniol, II, 66-68.

LE COMTE DE FRONTENAC. Al

lançait avant l'évêque une ordonnance contre les charivaris ‘; dans le différend sur la vente des boissons spiritueuses, loin de chercher à concilier les opinions du gouverneur et de l’évêque, il avivait le conîlit par ses rapports à la Cour ; au Conseil Souverain, Frontenac le trouvait sans cesse en face de lui, qu’il s’agit du titre et des fonctions de président, des relations du Conseil avec la prévôté, de la nomination du procureur général; tous les jours, dans les moindres détails de l’administration, cette hostilité systématique s’affirmait?. Et Duchesneau, dans sa correspondance officielle, ne perdait pas une occasion de desservir auprès du ministre le gouverneur son chef.

La mésintelligence des administrateurs avait divisé en deux camps toute la société canadienne, tous ceux du moins que leur situation personnelle mettait en rapports avec les fonctionnaires du roi : Frontenac avait autour de lui quelques fidèles, son secrétaire Le Chasseur, ses officiers, ses gardes. Duchesneau recrutait ses partisans dans le Conseil; tous deux s’accusaient mutuellement detraiter contrairement aux ordonnances et d'entraver, pour protéger leurs complices, l’action des tribunaux. Duchesneau prétendait que, pendant les différends de Frontenac avec le Conseil, il avait accommodé presque tous les procès à la satisfaction générale, mais le gouverneur n’en déclarait pas moins que ses amis ne pouvaient obtenir justice, ni de l’intendant, ni du Conseil *; deux coteries, aussi bruyantes l’une que l’autre, se partageaient la population, et les documents nous autorisent à nous représenter dans les rues de Québec des rixes continuelles; de part et d'autre, on s’excitait, on s'injuriait; un incident, entre quelques autres, donnera l’idée de l’état d’esprit qui régnait alors dans la ville.

L'un des fils de Duchesneau, jeune homme de dix-sept ans, montait un jour la côte de la citadelle, en compagnie d’un nommé Vautier, valet de son père, lorsque tous deux furent croisés par un ami de Frontenac, Boisseau et un garde du gouverneur #; cette

1. Voir Colbert à Duchesneau, 15 mai 1678. Clément, III2, 633. — Cf. Mandements.…, 1, 114.

2, Voir, pour concessions de terre, Ar. col., C. G. Can., IV, 145; pour remboursement à Frontenac de sommes avancées, id., V, 10, 62. è

3. Frontenac au ministre, 9 oct. 1679; 2 nov. 1681. — Duchesneau au ministre, nov. 4681. Ar. col., C. G. Can., V, 5, 55, 269 et 295.

4. Voir sur cet épisode un long mémoire de l’évêque de Québec aux Ar. col., M. S. M., Mém., 18 ss.

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