‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 117 sur 316 · F2 LE COMTE DE FRONTENAC · texte numérisé non relu

F2 LE COMTE DE FRONTENAC

quelques objets d'usage courant? Sera-t-il juste de les blâmer, à supposer même que l'Ordre tirât de ce trafic certains avantages matériels? Leur politique est celle des Livingstone, des Brazza, des Binger, en un mot des colonisateurs pacifiques, qu’il n'est pas défendu de trouver supérieurs aux Pizarre et aux Stanley. Dirat-on qu'ils devaient se borner à prêcher, sans s’abaisser à des marchandages où ils compromettaient leur caractère? Mais l’expérience leur avait appris que, sans ces appels aux intérêts des sauvages, ils prêcheraient en vain, dans le désert. Ils faisaient ce qu’ils jugeaient nécessaire pour développer le succès de leurs missions, c’est-à-dire de l’œuvre qu'ils considéraient comme l’objet principal de l’établissement de la France en Amérique; ils étaient dans la vérité de leur rôle; il reste que nous nous demandions si leur place était bien, ici, au rang qu'ils prétendaient.

Les Pères n’encourraient de reproches très mérités que s'ils avaient eux-mêmes pratiqué ce trafic des eaux-de-vie qu'ils voulaient interdire aux coureurs de bois. Or, aucun document digne de foi n’en donne la preuve; La Salle, qui a contre les Jésuites les plus légitimes sujets de rancune, eût certainement dénoncé, s’il y avait eu lieu, des abus de ce genre; il n’en dit rien. C’est seulement dans des pièces d’une autorité médiocre, comme le mémoire janséniste de Margry, que cette accusation est formulée !. Partout au contraire nous voyons que l’usage des spiritueux était rigoureusement proscrit parmi les indigènes des missions, et que les Pères n’attaquaient aucun vice plus assidüment que l'ivrognerie ?. En combattant, comme ils l'ont fait, les coureurs de bois qui apportaient de l’eau-de-vie aux sauvages, les ecclésiastiques canadiens ne luttaient donc point contre une concurrence commerciale; pour eux, il s'agissait avant tout « de ne point dépraver le Canada, de former un peuple chrétien pendant qu'il était jeune encore » *, par conséquent de préserver les sauvages des contacts réputés dangereux pour leur conversion. Cette politique comportait l'appropriation exclusive par le clergé des postes du haut pays; elle était en contradiction flagrante avec les ambitions très naturelles d’un gouverneur tel que Frontenac :

4. Voir Sulte, les Canadiens français, NV, 39-40. 2. Relat. de 1670, 39, 83. — Douniol, I, 181, 184; II, 224. 3. La Tour, 78.

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de là le conflit dont la querelle des boissons spiritueuses n’est

qu’une des expressions.

Avant l’arrivée des Européens, les sauvages n'avaient d'autre

boisson que « le bouillon de leur chaudière à sagamité », mélange

de viande et de blé d'Inde dont ils faisaient une sorte de pâtée; leurs mets étaient fades, car ils ignoraient jusqu'à l’usage du sel; une liqueur forte, comme l’eau-de-vie, devait donc produire, sur des corps ainsi nourris, des effets très violents ‘; dès qu'ils y eurent goûté, les sauvages ne voulurent plus d'autre boisson; « l’Iroquois, dit un contemporain, boit d’un propos délibéré pour avoir le plaisir de s’enivrer, et vendrait, s’il le pouvait, sa femme et ses enfants pour se procurer de l’eau-de-vie ? ». Il s’enivre lorsqu'il veut se venger d’un ennemi, afin de se mettre dans l’état de surexcitation physique qui doublera pour un instant ses forces ; c’est alors une véritable bête féroce, que l’on n’approche point sans danger; il n’y a peut-être pas, dit le biographe de M£' Laval, d'image plus vive de l’enfer *. Les missionnaires étaient d’ailleurs les mieux placés pour observer de près les ravages de l’ivrognerie ; lorsque les traitants, quelques semaines après l’arrivée des vaisseaux, apportaient leurs provisions dans les postes du haut pays, c'était alors, disaient-ils, une orgie générale, qui durait plusieurs jours. Non seulement les préceptes du christianisme étaient, dans ces moments-là, tout à fait oubliés, mais souvent des rixes sanglantes éclataient, des indigènes et même des Européens étaient tués ou maltraités *. L'usage de l’eau-de-vie était donc manifestement nuisible aux indigènes, et si les preuves que l’on vient d'en lire ne paraissaient point concluantes, il suffirait d'ajouter que de nos jours encore le gouvernement canadien prohibe, sous des peines très sévères, la vente des alcools aux derniers représentants de ces populations presque disparues. Frontenac, comme avant lui Talon, n’était pourtant pas convaincu que le mal fût aussi grand que le déclaraient les Pères; dira-t-on qu'il cherchait à déguiser à Colbert une partie de la vérité? Rien ne serait moins juste; Frontenac savait très bien que les sauvages sont disposés à l’ivrognerie et dangereux dès

A. Perrot, Ed. Tailhan (notes), 212. — Charlevoix, I, 591.

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