‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 118 sur 316 · Voir Nicolas Perrot, chap. XVIL, et les notes de Tailhan · texte numérisé non relu

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qu'ils ont bu; mais il ne vivait pas, comme les missionnaires, au milieu des indigènes, et les faits particuliers dont il était le témoin à Québec, à Montréal, même au fort du lac Ontario, n'étaient point à ses yeux assez redoutables pour justifier la prohibition totale du trafic des boissons. Puis, comme il était sûr que les sauvages, privés des eaux-de-vie françaises, iraient s’approvisionner auprès des Anglais, il lui paraissait que l’évêque intervenait à tort, au nom de la religion, dans une question politique que lui seul, gouverneur général, était qualifié pour résoudre. Nous avons dit avec quelle ardeur et quel succès, dans les premiers mois de son gouvernement, Frontenac avait poursuivi les coureurs de bois; il comprenait très bien de quels abus ils pouvaient être la cause, et l’abbé Faillon, qui ne lui est guère favorable, cite de lui diverses ordonnances, complétées dans le même sens par un arrêt du Conseil Souverain, en 1675 '. Le gouverneur interdisait l'ouverture de cabarets provisoires sur les routes par où les sauvages apportaient leurs pelleteries; il punissait également les indigènes pris en étal d'ivresse et les colons qui leur avaient vendu de l’eau-de-vie en contravention avec les ordonnances. Quant aux coureurs du haut pays, c’eût été une folie d'organiser, comme Duchesneau le réclamait plus tard, une expédition militaire pour les réduire ?.

Les ecclésiastiques canadiens s'étaient, de tout temps, élevés contre la vente des eaux-de-vie aux sauvages; ME Laval, trop peu patient pour se contenter de demi-mesures, avait, dès 4669, institué, contre cette pratique, un cas réservé, c'est-à-dire soustrait au pouvoir d’absolution des confesseurs ordinaires. Était-ce bien le moyen de remédier au désordre du trafic des spiritueux, et l’ardent prélat, « qui continua toujours d’agir en ce sens avec une fermeté apostolique ? », ne risquait-il pas surtout de troubler bien des consciences, sans obtenir Les résultats souhaités ? En 1673, Frontenac aurait voulu profiter de ce que l’évêque se trouvait en France, pour poser les principes d’une entente définitive sur la traite des boissons *; mais M#' Laval, alors occupé des négociations engagées entre Paris et Rome pour l'érection de Québec en

. Faillon, IN, 443, 490.

. Frontenac à Colbert, 6 nov. 19. Ar. col., C. G. Can., V, 9. . La Tour, 72.

. À Colbert, 13 nov. 73. Ar. Aff. étr., F. Amér., V.

évèché, ne trouva sans doute point le temps de se prêter au désir qu'exprimait Frontenac; il revint au Canada, plus puissant qu'il n'en était parti, sans qu'aucun avis de la Cour l’eût, semble-t-il, engagé à montrer plus de modération. Aussi, dès son arrivée, proclama-t-il insuffisantes les restrictions apportées par le gouverneur au commerce des eaux-de-vie; tant que la traite serait tolérée, l’on ne pourrait empêcher les abus du trafic des spiritueux, car pas un coureur ne montait dans le haut pays sans en être approvisionné.

Ainsi l’évêque, alarmé des ravages de l’ivrognerie parmi les sauvages, aurait volontiers, pour y remédier, suspendu toutes les relations de la colonie avec les nations des Lacs, ou du moins en eût enlevé la surveillance au gouverneur général, à l'avantage des Jésuites. Il joignit donc, dès 1675, ses sollicitations à celles que l’intendant adressait à Colbert, et le ministre, cédant à ces instances, fit signer au roi l’ordonnance du 14 avril 1676‘, qui défendait au gouverneur de délivrer des congés sous quelque prétexte que ce fût. Sans doute Frontenac n’avait pas prévu que l’évêque et l’intendant, à peine arrivés, commenceraient cette campagne, car il n’eût pas manqué d'adresser à Colbert la contrepartie de leurs doléances, et celui-ci ne se fût pas décidé sans un supplément d'enquête. L’ordonnance de 1676 était, d’ailleurs, très

. maladroite ? : elle mentionnait que l'intendant, qui connaissait seul des affaires relatives à la société fermière des pelleteries, devait par voie de conséquence rendre des arrêts contre les coureurs de bois insoumis; Québec, Montréal, Trois-Rivières étaient, pour le trafic avec les indigènes, les seuls marchés autorisés. C'est dire que le ministre n’ayait pas compris l'importance politique de la traite, puisqu'il en abandonnait la direction à un fonctionnaire de second rang, et que, si Frontenac n’imaginait quelque expédient, c'en était fait des relations libres du gouvernement avec les indigènes du haut pays.

Duchesneau se trouvait seul à Québec au moment de l’arrivée des vaisseaux de 1676; Frontenac était en voyage « au fort qui porte son nom, où les affaires qui regardent le bien de la colonie l'avaient obligé d’aller ». L'intendant s’empressa de porter l’ordon-

4. Colbert à Duchesneau, 4% avril 4676. Clément, III?, 608. Nicolas Perrot (p. 130) attribue aux rapports de l’intendant la décision de la cour. 2. Ar. col, C. G. Can., IV, 155; VI, 173.

nance royale au Conseil Souverain, mais là plusieurs magistrats objectèrent qu'il fallait attendre, pour l’enregistrement, le retour du gouverneur : l’affaire leur paraissait donc assez grave. Duchesneau pourtant insista si bien que l'ordonnance fut enregistrée le 5 octobre, en l'absence de Frontenac, sous prétexte qu'il fallait en envoyer la nouvelle très loin et qu'on devait se hâter à cause de la saison‘. Quelle dut être l’irritation de Frontenac lorsqu'il revint à Québec, à la nouvelle de ce qui s'était passé, nous avons le droit de le supposer d'après ce que nous savons de son caractère. Si, par malheur, nous ne possédons aucune de ses lettres au ministre pour 1676, nous pouvons affirmer cependant qu’il écrivit de sa meilleure plume pour défendre ses droits de gouverneur général, car l’évêque, inquiet de conserver le terrain gagné, fit passer en France son grand vicaire, l'abbé Dudouyt, et cependant Colbert, malgré toutes les protections dont disposait à la cour cet ecclésiastique, n’hésita pas à lui donner tort. Il semble même qu'il veuille s’excuser auprès de Frontenac d’une décision qu'on lui aurait enlevée par surprise.

Dudouyt comptait beaucoup sur la loyauté de Colbert, car, disait-il, « lorsqu'on lui fait connaître la vérité et la justice, il la rend ». Le grand vicaire ne se trompait pas sur le caractère du ministre mais, contrairement à ce qu’il souhaitait, il le trouva peu persuadé que la justice commandât, dans l'espèce, de déférer sans réserve aux vœux de l’évêque de Québec. Averti par Frontenac, Colbert reçut assez froidement Dudouyt et lui demanda quelque temps pour s'informer; il consulta plusieurs avocats qui conclurent, à l'exemple de l’ancien intendant Talon, en faveur de la traite et les lettres qu’il adresse alors au Canada le montrent très décidé contre les revendications des ecclésiastiques ?: «la police générale d’un état, écrit-il, résiste en cela aux sentiments d’un évêque qui, pour empêcher les abus que quelque petit nombre de particuliers peuvent faire d’une chose bonne en soi, veut abolir le commerce d’une denrée qui sert beaucoup à attirer le commerce et les sauvages mêmes parmi les chrétiens orthodoxes comme sont les Français »; et ailleurs, parlant à Frontenac : « si les désordres signalés sont seulement commis par quelques particuliers de ces

AUS AdUILAS SENTE 2. Cf. lettre citée de Dudouyt, XCIX ss. — Lettres de Colbert des 4er et 10 mai 1677. Clément, IIL?, 620 et 633.

gens-là, et qu'ils soient seulement un peu plus sujets à s’enivrer que ne sont les Ailemands et ici, en France, les Bretons, Sa Majesté veut que vous employiez son autorité, non pour rien prononcer directement contre l'autorité épiscopale, mais seulement pour empêcher par l’autorité royale que l’épiscopale n’entreprenne rien en dehors de l'Église sur une matière qui est purement de police * et sujette aux lois et règlements qui sont et peuvent être établis par les juges, et aux peines qu'ils contiennent. » La véritable doctrine du gouvernement est formulée dans ce passage, dont on n’a pas à retrancher un mot. La matière est de police, et non d'église, mais on admettra qu’il en eût coûté, d'admettre cette abdication, aux ecclésiastiques pour lesquels le Canada devait rester la terre privilégiée d’un peuple tout chrétien. Provisoirement cependant le régime de la suppression des congés était maintenu, et Frontenac commence en le constatant sa lettre de 1677 *; mais Colbert avait compris sa faute et l’accueil qu’il fit à Dudouyt laisse deviner qu’il est prêt à changer de politique; le grand vicaire en a le soupçon; il recommande à l'évêque de ne pas « excommunier les traiteurs, cette année », pour ne pas irriter le ministre; il ne cède pas sur les principes, puisqu'il indique quels arguments on devra présenter au roi dans les mémoires envoyés du Canada contre la traite : il faut insister sur la ruine des églises d’Acadie, due à l’ivrognerie des sauvages; mais il ouvre la voie à un compromis, puisqu'il parle d'organiser un trafic modéré des boissons, comme à Tadoussac #. Il y a là, en effet, une bien curieuse exception; tandis que partout ailleurs les ecclésiastiques combattaient le trafic de l’eau-de-vie, ils l’autorisaient à Tadoussac. C’est que, dans ce poste, la traite était monopolisée aux mains des agents de la ferme‘; le gouverneur général n'avait pas de congés à leur donner, ni de défenses à leur transmettre. Nous n’avons aucune raison de croire que les sauvages des environs de cette station fussent plus sobres que ceux du haut pays; limmunité dont les traitants jouissaient à Tadoussac, vis-à-vis

4, L'Université de Toulouse, puis la Sorbonne, consultées, s’élaient prononcées l’une pour, l’autre contre la vente des spiritueux aux sauvages (Lettre de Dudouvyt. — Le Tac, 181).

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