‹ Le Comte De FrontenacÉtude Sur Le Canada Français À La Fin Du XVIIᵉ SiècleChapitre 271 sur 316 · LE COMTE DE FRONTENACG · texte numérisé non relu

LE COMTE DE FRONTENACG

dant la saison des achats, c’est-à-dire du 1°" juillet au 15 octobre; ils refusaient, de parti pris, toutes les qualités médiocres, tout le castor sec, tué en été.

Vraiment, on ne saurait blâmer les fermiers de défendre ainsi leurs intérêts; ils étaient dans leur rôle, et l’on s'explique leur mauvaise humeur contre La Salle et les autres fondateurs de postes dans les pays de l’ouest : en ces régions d’un climat relativement tempéré, le castor est moins beau que dans des contrées plus septentrionales, autour de la baie d'Hudson, par exemple. Michillimackinac, dont la valeur politique est si grande parmi les nations des Lacs, n’est plus, dans les mémoires des fermiers, qu'un « entrepôt pour aller aux tribus les plus éloignées, courir la chasse et la débauche »; les stations reculées de ce genre sont inutiles, dangereuses même; des aventuriers en partent pour disputer aux Iroquois le commerce des Lacs, et de là des guerres qui coûtent fort cher au roi; conséquemment, il faut diminuer le nombre des congés, réduire ou même supprimer tous les postes des Illinois, des Miamis, Michillimackinac enfin; il n’y a point de profit à tirer de ces pays et La Salle n’est qu’un imposteur, qui a pillé ses actionnaires de France en leur promettant de gros dividendes qu'ils attendent encore; Tonty et La Forest, qui lui ont succédé comme concessionnaires des Illinois, font le même tort aux fermiers; il faut les rappeler sur le Saint-Laurent !.

Ces réclamations dont le ministre était assailli n'étaient pas sans fondement; peut-être, comme le disaient les administrateurs en 1696, la ferme eût-elle écoulé son stock, si elle n’eût voulu maintenir trop haut ses exigences ?; mais, en somme, il appartenait aussi peu à Frontenac de veiller aux intérêts des fermiers, qu’à ceux-ci d'imposer au gouverneur une politique indigène, et le malheur de la colonie était précisément que son développement fût lié à la prospérité d’une compagnie de marchands, trop exclusivement soucieux de faire fortune pour s'associer aux préoccupations plus élevées d’un gouverneur général de la Nouvelle- France. Les fermiers comprenaient-ils qu’une question d'avenir était posée, quand Frontenac disputait aux Anglais le commerce des Iroquois et des nations d’en haut? quand La Salle joignait

1. Nombreux mémoires, 1694 et 1695. Ar. col., C. G. Can., XIII, 200, 404, 404, 421, 433.

2, Lettre du 26 oct. 1696. Id., XIV, 123.

par sa découverte la Louisiane au Canada, le Mississipi au Saint- Laurent?

Et les fermiers avaient sur Frontenac l'avantage de s'adresser directement, tous les jours, au roi et au ministre, la facilité de gagner des convictions par l'exposé persévérant des difficultés de leur entreprise, celle aussi d'acheter des concours au meilleur moment; d’autres plaintes, celles des missionnaires, ajoutaient à l’autorité de leurs observations, et les lettres de Frontenac, arrivant une ou deux fois chaque année, ne suffisaient pas à réagir. Les officiers les plus distingués de la Nouvelle-France, Callières, La Mothe Cadillac écrivaient au ministre dans le même sens que le gouverneur; mais lintendant, toujours ménager d'avis indépendants, contribuait par les insinuations ou les maladresses de

sa correspondance à ruiner le crédit de Frontenac. Voilà com-

ment on doit expliquer les décisions du ministre Pontchartrain, qui ne manquait pourtant ni d'intelligence ni de fermeté; tant de raisons conspirèrent à lui représenter la traite comme un simple commerce, qui ruinait des marchands et pervertissait les sauvages, qu’il erut bien faire en la proscrivant. L'erreur est certaine, mais ce n’est pas lui qui doit en porter la responsabilité principale.

En effet, pourquoi la traite était-elle devenue l'occupation essentielle de beaucoup de Canadiens? C’est qu’ils n’en pouvaient plus trouver d’autres, depuis que l'hostilité des Iroquois, provoquée par La Barre et Denonville, condamnait nombre d'habitants à laisser leurs terres incultes. Il est vrai que ce commerce était parfois l’occasion de conflits avec les sauvages ; mais c’est la guerre iroquoise qui avait multiplié les traitants, qui par contre-coup encombrait les marchés du castor et menaçait la fortune des fermiers; on voit où est la faute, si c'est du côté de Frontenac qui avait jadis si sagement maintenu la paix, ou du côté de ses adversaires, laissés maîtres après son départ de la politique canadienne. Aussi bien, le gouverneur n’avait-il jamais été partisan de la liberté absolue de la traite; d’après Callières!, il: aurait, avant de rien savoir des intentions de la Cour, rappelé plusieurs Francais de Michillimackinac; c’est que ceux-là desservaient sa politique. Mais il fallait des traitants ; dans les postes, les officiers détachés et les soldats vivaient surtout de leurs échanges avec

1, Lettre du 20 oct. 1696. Ar. col., C. G. Can., XIV, 224.

les sauvages, et c’est pour cette raison que Frontenac les choisissait avec tant de soin : Cadillac, La Forest étaient dignes de le représenter après des indigènes; leur rôle étant diplomatique plus encore que militaire, le commerce était indispensable à leur succès.

Aussi Frontenac estimait-il très regrettable la défense royale d'aller au-devant des sauvages dans les bois; Callières pensait comme lui : tout le trafic des sauvages, disait-il, va passer aux Anglais. Enfin Champigny lui-même formulait, quoique avec les précautions qui lui sont coutumières, un avis analogue; il faut, écrit-il, garder au moins deux postes de traite, aux Outaouais et aux Miamis; quelques congés, vingt-cinq par exemple, sont nécessaires; afin d'empêcher le commerce des officiers,

chaque permissionnaire porterait dans son canot deux cents livres :

de marchandises pour le roi; les commis de la ferme recevraient ces marchandises et paieraient les troupes. Frontenac, pour se conformer aux ordres du ministre, n’expédia dans l’automne de

1696 aucun convoi de traitants; seul La Forest partit avec un canot.

et cinq hommes pour Michillimackinac, afin, disait le gouverneur, d'apporter à La Mothe Cadillac la nouvelle des victoires remportées sur les Iroquois. Champigny ajoute, sans malice, un détail qui a son prix : en attendant les lettres complémentaires de la Cour, les missionnaires seuls monteront chez les sauvages. C'est dire que, si Frontenac n’y prend garde, ils pourront sans contrôle étendre le domaine de leurs prédications, et s’adjuger des possessions nouvelles sur lesquelles l’autorité du roi de France ne sera pas beaucoup plus qu’un mot. Mais le gouverneur n'était pas homme à fermer les yeux sur ces empiétements !.

En condamnant, par la suppression des congés, la politique indigène de Frontenac, le ministre n'avait pas voulu cependant renoncer à faire de la France la principale puissance européenne de l'Amérique du Nord; mais il avait combiné un plan d’après lequel les troupes canadiennes devaient servir surtout hors du Canada; son but était d'enlever aux Anglais toutes leurs positions avancées, des frontières de l’Acadie à la baie d'Hudson, puis de les attaquer dans leurs plus anciens établissements, à New-York. ou

1. Lettres de septembre et octobre 1696. Ar. col., C. G. Can.. XIV, 194, 199, 235. A

plutôt à Boston; mais il ne parait pas qu'il eût en vue les intérêts du Canada; peut-être, séduit par les propositions d'armateurs de la Rochelle ou de Saint-Malo, pensait-il surtout à conquérir les pêcheries du golfe du Saint-Laurent et les territoires de chasse qui entourent la baie d'Hudson. Dans ces projets, le Canada n’était qu'un centre de ravitaillement; l’histoire de ces événements appartient pourtant à notre sujet, car Frontenac fut associé aux entreprises de la Cour et l'honneur des succès obtenus revient presque entier aux Canadiens commandés par d'Iberville.

Les vaisseaux de 1696 avaient apporté à Frontenac, avec la nouvelle ordonnance sur les congés, des ordres du roi pour les campagnes concertées à Paris avec d'Iberville; il y a donc certainement corrélation entre les deux séries de décisions; on se résignait, si telle devait être la conséquence de la révocation des congés, à perdre le haut pays et les voies d'accès du Canada vers le Mississipi; cette résolution, pensait-on, rendait disponibles des forces qui trouveraient ailleurs leur emploi. [l ne paraît pas que l’on ait averti Frontenac à l’avance du rôle qu’on lui réservait, mais, comme le gouverneur avait grande confiance en d'Iberville, comme lui-même avait jadis souhaité que l’on attaquât les Anglais de Terre-Neuve, il ne marchanda point son concours. Les instructions du roi portaient que des Canâdiens embarqués sur un vaisseau de guerre se rendraient à Plaisance de Terre-Neuve pour attendre d'Iberville, auquel il était prescrit de faire d'abord une démonstration en Acadie. « Rien, écrit Frontenac en faisant partir les Canadiens de renfort, rien ne peut être plus avantageux au royaume que de nous rendre maitres de toutes ces pêches; c’est une des plus belles choses que le roi puisse faire en tout le Nouveau-Monde !. » Mais ce n’était pas une raison pour renoncer à la situation acquise dans l’ouest.

Tandis que les préparatifs s’achevaient à Québec et que des troupes descendues de Montréal venaient remplacer les soldats embarqués pour Plaisance, on ne restait pas inactif en Acadie; l'abbé Thury, missionnaire des Abénaquis, entretenait l’hostilité des sauvages contre les Anglais, dont il faisait échouer toutes les négociations ?; en même temps, Villebon fortifiait sa position du

1. Lettre du 25 oct. 1696. Ar. col., C. G. Can., XIV, 157. — Cf. Id., O. d. R., 1696-97, 2, 20, 25, 38.

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