ANNEXES LUI
Mélanges d'histoire et de littérature, recueillis par M. de Vigneul de Marville. Rouen, Antoine Maurry, 1699.
Pope (1688-1744). Poèmes. Cazin, 1788, traduits par MM. du Resnel, Marmontel, M8 du Bocage. (La boucle de cheveux enlevée, poème, héroï-comique est traduit en vers par Marmontel.)
Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine, avec des reflexions pour et contre la critique des ouvrages d'esprit et des jugemens sur ces dissertations, de l'abbé Janet, Paris, Gissey, rue de la Vieille-Bouclerie, et Bordelet, rue Saint-Jacques, 1 739.
Lettres de Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis. Edition Monmerqué.
Desmarets (de Saint-Sorlin). Les Visionnaires. Jean Camusat, rue Saint-Jacques, à la Toison d'or, 1638.
Lenglet du Fresnoy. Histoire de la philosophie hermétique. Coustellier, 1 722, Pierre Gosse, 1 742.
Bibliothèque des théâtres. Catalogue annoté par Maupoint. Chardon, 1733.
La Jeunesse de Madame de La Fayette. Œuvre remarquable d'André Beaunier. Paris, 1921.
Les Voyages de Balthazar de Monconys. Documents pour l'histoire de la science, publiés par Charles Henry. La Vogue, 1887.
Vie des peintres, sculpteurs et architectes, par Georges Vasari, traduites par Leopold Leclanché. Just. Tessier, 1 839 et l'édition italienne de Sansoni. Firenze, 1878.
V. Vermale. Notes sur Joseph de Maistre inconnu. Dardel, Chambéry, 1921.
Anatole France. La Rôtisserie de la reine Pédauque.
L'ÉSOTÉRISME DE GABAL1S
Pas une pierre, pas un brin d'herbe au monde, sur quoi ne règne un Esprit.
La Cabbale.
Est-il possible d'admettre que le Comte de Gabalis soit une œuvre sérieuse, méritant de retenir l'attention de ï occultiste? A cette question, le lecteur averti méprisera le scepticisme du profane qui veut ne voir autre chose, dans les Entretiens sur les Sciences secrètes, quune aimable critique de gens et de doctrines, et il peut garder à cet ouvrage une estime et une considération autres que littéraires.
Pourquoi, diront ceux à qui l'étude des sciences hermétiques n'est pas ouverte? C'est ce qu'on va tenter d'esquisser.
L'œuvre de Montjaucon de Villars est toute basée sur la science des esprits élémentaires. L'école de Paracelse, dont s'est inspiré l'abbé, a classé les esprits élé meniaires en salamandres ou ministrants du feu, en sylphes ou génies de l'air et des tempêtes, en ondins ou démons des eaux, en gnomes ou puissances terrestres, gardiens des cavernes et des trésors. Cette classification,
lvi l'ésotérisme de gabalis
qui répond aux quatre Eléments, a une nomenclature terminologique que nous exposerons dans son aridité :
Les salamandres gouvernent le Feu et l'éther, leur élément est le feu, c'est-à-dire le chaud, la matière radiante. Le feu a comme analogies métalliques le fer et le cuivre, et comme sciences la pyromancie (divination par l'étude de la flamme — couleurs et formes) et le magnétisme. Ces esprits élémentaires sont les plus puissants et les plus redoutables. Avec le concours des sylphes et des ondins, ils produisent les cataclysmes : ouragan, foudre et mers déchaînées.
Les gnomes ont pour élément la Terre (le solide, le sec) dont l'analogie métallique est le plomb; ses sciences sont la géomancie (divination par l'observation des fentes et crevasses naturelles) et la cartomancie. Les gnomes habitent les profondeurs de la Terre.
L'Air (le gaz, l'humide) est l'élément des sylphes ; ces esprits animent le vent. Les analogies métalliques de l'Air sont l'or et l'argent et ses sciences /aéromancie (divination par l'étude de la forme des nuages) et l'cnéiromancie (divination par les songes).
L'élément des ondins est l'eau (le liquide, le froid). Ils déchaînent les tempêtes. L'analogie métallique de l'eau est le mercure; d'où /'hydromancie (il existe environ dix manières de prédire l'avenir avec l'aide de l'eau), et la cristallomancie ou divination par les miroirs, les boules de cristal.
Ces esprits ne furent pas inconnus à l'antiquité et nous les retrouvons, soit comme divinités locales, genii loci, soit comme faunes, nymphes, sylvains, sirènes.
L'ÉSOTÉRISME de gabalts lvii
Au Moyen Age, si propice à l'occultisme, ils s'appellent elfes, fées ou gobelins (') fK°£*^°?» gobelinus, goblin (angl.). Citons encore les génies occidentaux, les Niebelungen, les Dames blanches, Nixes, Korrigans, Farfadets, etc.
La littérature de chaque pays à toutes les époques a recueilli abondamment, à l'aide de traditions, les exploits de ces esprits familiers : de l'Orient à l'Occident, du Nord au Sud, les folklores nationaux sont féconds en histoires dont les esprits intermédiaires sont les protagonistes. En Irlande notamment, les esprits élémentaires se mêlent activement à la vie des paysans. Les auteurs rapportent ces faits sans voir leur portée ésotérique.
Un contemporain de Montfaucon de Villars, le R. P. Sinistrari i Amena, 0. F. M. S. F. (1662-1701), théologien, a très curieusement examiné le problème de leur existence au double point de vue des faits observés et de la doctrine catholique. Son ouvrage latin, resté 200 ans manuscrit, est significatif : « De la Démonialité et des animaux incubes et succubes, où l'on prouve qu'il existe sur terre des créatures raisonnables autres que l'homme, ayant comme lui un corps et une âme, naissant et mourant comme lui, rachetées par N. S. J.-C. et capables de salut ou de damnation » (Paris, Liseux, 1875J. Sinistrari décrit la nature des esprits élémentaires et leurs relations avec l'homme en des
i. Une légende admet que la manufacture des Gobelins doit son nom à quelques follets qui, à l'origine, venaient apprendre aux ouvriers à dessiner et tisser de merveilleux tapis.
lviii l'ésotérisme de gabalis
termes assez souvent corrects, au point de vue de la science occulte. Ces créatures seraient des animaux raisonnables munis de sens et d'organes corporels, ainsi que rhomme; toutefois, elles différeraient de l'homme, non seulement par la nature plus subtile de leur corps, mais par la matière. L'homme, selon les écritures, a été formé de la partie la plus épaisse des éléments, la boue (eau et terre); ces créatures, au contraire, auraient été formées de la matière la plus subtile des éléments ou de l'un d'eux : ainsi les unes tiendraient de la terre, les autres de l'air, de l'eau ou du feu. « Nous admettrons, écrit-il, que ces êtres naissent et meurent; qu'ils se divisent en mâles et femelles; qu'ils ont, comme les hommes, des sens et des passions; que leur corps se nourrit et se développe; toutefois, leur nourriture ne doit pas être grossière comme celle qu'exige le corps humain, mais une substance délicate et vaporeuse émanant par effluves spiritueux de tout ce qui, dans la nature, abonde en corpuscules très volatils... » La constitution de ces esprits correspondrait donc à des éléments dégagés de la matière et leur constitution physiologique à la définition théologique de la substance.
Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, dans ses Lettres cabalistiques, 1 741 , mises à l'Index l'année suivante, au sujet de la vie à donner aux êtres intermédiaires, citait comme une autorité un des Entretiens de Gabalis à son correspondant Ben Kiber et il appuyait ainsi son appréciation : « Voilà les mystères les plus cachés de la Cabale. Ils sont expliqués très clairement, quoiqùen peu de mots, dans cet entretien tiré des écrits
l'ésotérisme de gabalis lix
d'un fameux écrivain qui eut été un des plus parfaits philosophes cabalistiques, s'il eût eu autant de discrétion que de science. »
Dans son traité des nymphes, sylphes, etc., Paracelse précise : « Nous avons dit que ces êtres pouvaient entretenir commerce charnel avec les hommes et avoir des enfants. Ces enfants sont de race humaine parce que le père étant homme et descendant d'Adam, leur donne une âme qui les rend semblables à lui, et éternels. Et je crois que la femelle qui reçoit cette âme avec la semence est, comme la femme, rachetée par le Christ. Nous ne parvenons au royaume divin qu'autant que nous com~ munions avec Dieu. De même cette femelle n'acquiert une âme qu'autant quelle connaît un homme. Le supérieur communique sa vertu à l'inférieur. »
// serait long de rapporter aussi des traits d'union extra-humaine. Les annales ecclésiastiques de sorcellerie fourmillent de pareils cas ; il existe une bibliographie intéressante des Incubes et Succubes.
Un grand occultiste contemporain, Stanislas de Guaita, consacre aux esprits élémentaires de nombreuses pages dans son œuvre magistrale « Le serpent de la Genèse » et les définit : les Animaux de l'invisible. « Certains d'entre eux, dit-il, dépassent de beaucoup le niveau mental des animaux supérieurs et soutiendraient la comparaison avec l'homme, mais à défaut de sens moral, l'inaptitude qu'ils témoignent à décider du juste et de l'injuste, les assimilent sensiblement aux races bestiales. Cependant ils ne sont pas incapables d'affection, et qui plus est, de dévouement; ils poussent parfois jus-
lx l'ésotérisme de gabalis
qu'au fanatisme l'amour que tel ou tel être leur a inspiré, souvent à son insu. Le magicien, qui les domine et les gouverne à son gré, accomplira de surprenantes merveilles par leur intermédiaire... D'ailleurs, capricieux et autoritaires de leur nature, ils deviennent aisément de dangereux amis, pour quiconque n'a pas su leur inspirer la crainte ou le respect : excellents serviteurs, ils font des maîtres détestables... Ils répugnent à voir les énergies de la Nature maîtrisées et réduites en esclavage par le savant ou l'industriel et, bien souvent, des cataclysmes et des accidents leur sont imputables... Le savant n'agit pas directement sur les élémentaires, c'est en manipulant la matière qu'il les force à venir l'élaborer, suivant un plan préconçu par lui. Le sorcier procède à l'inverse... »
Pour Montfaucon de Villars, les circonstances de sa mort font encore quelque crédit aux esprits élémentaires et rien ne peut encore infirmer l'affirmation de leur action vengeresse. Il faut retenir la terrible leçon et se rappeler la sage parole de Dyonisios : « Si tu as ouvert le Livre d'Hermès, crains la lumière du soleil de peur qu'un rayon ne vienne illuminer pour d'autres ce qui est pour tes yeux seuls. » Ce conseil peut paraître un commandement difficile à observer et on peut en déduire que le châtiment fût disproportionné à l'importance de la révélation; cependant Montfaucon de Villars abordait là dans son livre l'un des plus grands secrets occultes : La puissance de l'homme sur les esprits élémentaires.
Ce maniement des puissances de la nature, appelées tantôt supra-terrestres, tantôt infra-terrestres, d'autres fois plus exactement forces semi-intelligentes, dominant
l'ésotérisme de gabalis lxi
le règne animal, n'est permis qu'à l'homme initié, préparé à ce pouvoir par une élévation spirituelle et des pratiques ascétiques. Ceux-ci peuvent avoir un pouvoir réel et une influence bienfaisante sur ces puissances élémentaires et utiliser leurs forces dans un but profitable à l'évolution de l'humanité.
Villars ne tentait-il pas de dévoiler un secret dangereux entre tous, en ce qu'il touche au grand arcane magique ? Un maître de l'occultisme, Eliphas Levi, disait qu'évoquer les esprits élémentaires, c'était avoir la puissance de coaguler les fluides par une projection de lumière astrale. Or cette puissance ainsi dirigée ne peut produire que des désordres et malheurs par qui nest ni appelé à le faire, ni apte à s'en servir. L'esprit est partout, c'est lui qui anime la matière; il se dégage de la pesanteur en perfectionnant son enveloppe. Les formes s'élèvent avec l'épuration des instincts jusqu'à l'intelligence et la beauté ; tels sont les efforts de la lumière qu'attire à lui l'esprit; c'est là le mystère de la génération progressive et universelle. La lumière, dit encore Eliphas Levi, est l'agent efficient des formes et de la vie. parce quelle est en même temps mouvement et chaleur. Lorsqu'elle parvient à se polariser autour d'un centre, elle produit un être vivant, puis elle attire pour le perfectionner, le développer, la substance plastique qu'il lui faut; cette matière élémentale est au demeurant de la terre et de l'eau, la Bible avec raison l'a nommée : le limon de la terre. Mais la lumière n'est point l'esprit, en est seulement l'instrument, elle est la première mani-
lxii l'ésotérisme de gabalis
jestation physique du Souffle divin. Dieu la crée éternellement, et l'homme, à limage de Dieu, la modifie et semble la multiplier.
Si l homme crée un être quelconque objectivement, par sa volonté ou son pouvoir, il accepte une responsabilité certaine et périlleuse. Montfaucon de Villars, tant par sa vie que par son principal ouvrage, a fait œuvre grave, d'une part, en révélant la notion des êtres qui peuvent se manifester des éléments, et d'autre part, en enseignant, quoique d'une façon détournée, les moyens de les susciter sans savoir les rendre utiles, d'où pratique dangereuse de la magie et création d'êtres nocifs à la société. Il en résulte un manque de respect aux Lois occultes et conséquemment aux Pouvoirs divins. Que des Kabbalistes peuvent avoir conçu une violente colère contre l'indiscret, rien nest plus certain! On peut également admettre que l'invocation malencontreuse de Montfaucon de Villars à la suite d'une initiation incomprise ait déchaîné sur lui des forces dont il ne fut point le maître; seul le mystère de sa fin peut en enregistrer le résultat.
Nous ne voulons pas clore cet exposé sans rapporter les expériences intéressantes que relate Sir Arthur Conan Doyle dans le « Strand Magazine » (Dec. 1 920 et Mars 1921,). Pour la première fois, on peut voir des vues photographiques d'esprits élémentaires apparues sous la forme de sylphides. Sir Arthur Conan Doyle prête à l'authenticité de ces épreuves son renom; il indique les garanties prises par l'opérateur. A l'appui de sa documentation parue sous le titre : « The Evdence for Fai-
l'ésotérisme de gabalis lxiii
ries », étaient jointes cinq reproductions photographiques. L'une d'elles montre une délicieuse sylphe sautant du feuillage sur lequel elle se trouvait et planant, comme elle avait fait ainsi plusieurs fois, Rapprochant par vols successifs; un des instantanés indique le mouvement de recul instinctif fait par la jeune fille frôlée par la sylphe. La fille de l'air paraît dans un costume adhérent à ses formes et porte des ailes mauves. Sa taille peut avoir une dizaine de centimètres. Une autre photographie représente une jeune fille dans le voisinage d'une sylphe délicatement posée sur une feuille de buisson; les témoins disent que ses ailes sont tachetées de jaune, son vêtement est d'un rose très pâle. Elle offre, dans un geste délicat, un minuscule bouquet de clochettes à la jeune fille qui la regarde émerveillée.
Ces vues ont été prises dans le Yor^shire par les deux jeunes filles. Les premiers essais furent faits avec un appareil de fortune et ceci à seule fin de prouver la véracité de leurs dires à leurs parents qui plaisantaient leurs visions. Ce ne fut que plus tard qu'un ami de la famille leur prêta un appareil de précision et c'est sous sa direction que furent prises les vues reproduites, avec toutes les garanties dont l'auteur des articles se réclame.
Paul Marteau,
COMTE DE GABAL1S
SUR
Sur les Sciences Secrètes.
Devant Dieu soit lame de Monsieur le Comte de Gabalis, que l'on vient de m'écrire, qui est mort d'apoplexie. Messieurs les Curieux ne manqueront pas de dire, que ce genre de mort est ordinaire à ceux qui ménagent mal les secrets des Sages, et que depuis que le Bien-heureux Raymond Lulle en a prononcé l'arrêt dans son Testament, un Ange exécuteur n'a jamais manqué de tordre promtement le cou à tous ceux qui ont indiscrètement révélé les Mystères Philosophiques.
Mais qu'ils ne condamnent pas si légèrement ce savant Homme, sans être éclaircis de sa conduite. Il m'a tout découvert, il est vrai : mais il ne l'a pas fait qu'avec toutes les cir-
conspections Cabalistiques. Il faut rendre ce témoignage à sa mémoire, qu'il étoit grand zélateur de la Religion de ses Pérès les Philosophes et qu'il eût souffert le feu plutôt que d'en profaner la sainteté en s'ouvrant à quelque Prince indigne, à quelque ambitieux, ou à quelque incontinent, trois sortes de gens excommuniez de tout tems par les Sages. Par bonheur je ne suis pas Prince, j'ay peu d'ambition, et on verra dans la suite que j'ay même un peu plus de chasteté qu'il n'en faut à un Sage. Il me trouva l'esprit docile, curieux, peu timide; il ne me manque qu'un peu de mélancolie pour faire avouer à tous ceux qui voudroient blâmer Monsieur le Comte de Gabalis de ne m'avoir rien caché, que j'étois un sujet assez propre aux Sciences secrètes. Il est vray que sans mélancolie on ne peut y faire de grands progrés : mais ce peu que j'en ay n'avoit garde de le rebuter. Vous avez (m'a-t-il dit cent fois) Saturne dans un angle, dans sa maison, et rétrograde; Vous ne pouvez manquer d'être un jour aussi mélancolique qu'un Sage doit l'être ; car le plus sage de tous les hommes (comme nous le savons dans la Cabale) avoit comme vous, Jupiter dans l'Ascendant; cependant on ne trouve pas qu'il ait ry une seule fois en toute sa vie, tant l'impression de son Saturne étoit puissante, quoy qu'il fût beaucoup plus foible que le vôtre.
C'est donc à mon Saturne, et non pas à Monsieur le Comte de Gabalis, que Messieurs les curieux doivent s'en prendre, si j'aime mieux divulguer leurs secrets que les pratiquer. Si les Astres ne font pas leur devoir, le Comte n'en est pas cause; et si je n'ay pas assez de grandeur dame pour essayer de devenir le maître de la Nature, de renverser les Elémens, d'entretenir les Intelligences suprêmes, de commander aux Démons, d'engendrer des Géans, de créer de nouveaux Mondes, de parler à Dieu dans son Trône redoutable et d'obliger le Chérubin, qui défend l'entrée du Paradis terrestre, de me permettre d'aller faire quelques tours dans ses allées : c'est moy tout au plus qu'il faut blâmer ou plaindre; il ne faut pas pour cela insulter à la mémoire de cet Homme rare, et dire qu'il est mort pour m'avoir appris toutes ces choses. Est-il impossible que, comme les armes sont journalières, il ait succombé dans quelque combat avec quelque Lutin indocile? Peut-être qu'en parlant à Dieu dans le Thrône enflammé, il n'aura pu se tenir de le regarder en face; or il est écrit qu'on ne peut le regarder sans mourir. Peut-être n'est-il mort qu'en apparence, suivant la coutume des Philosophes qui font semblant de mourir en un lieu et se transplantent en un autre. Quoy qu'il en soit, je ne puis croire, que la manière dont il m'a confié
ses trésors, mérite châtiment. Voicy comme la chose s'est passée.
Le sens commun m'ayant toujours fait soupçonner, qu'il y a beaucoup de vuide en tout ce qu'on appelle Sciences secrètes, je n'ay jamais été tenté de perdre le temps à feùilletter les Livres qui en traitent : mais aussi ne trouvant pas bien raisonnable de condamner, sans savoir pourquoy, tous ceux qui s'y addonnent, qui souvent sont Gens sages d'ailleurs, Savans la plupart, et faisant figure dans la Robe et dans l'Epée, je me suis avisé (pour éviter d'être injuste et pour ne me point fatiguer d'une lecture ennuyeuse) de feindre d'être entêté de toutes ces Sciences, avec tous ceux que j'ay pu apprendre qui en sont touchez. J'ai d'abord eu plus de succès que je n'en avois même espéré. Comme tous ces Messieurs quelque Mystérieux et quelque reservez qu'ils se piquent d'être, ne demandent pas mieux que d'étaler leurs imaginations, et les nouvelles découvertes, qu'ils prétendent avoir fait dans la Nature, je fus en peu de jours confident des plus considérables entr'eux, j'en avois toujours quelqu'un dans mon cabinet, que j'avois à dessein garny de leurs plus fantasques Auteurs. Il ne passoit point de Savant étranger, que je n'en eusse avis; en un mot à la Science prés, je me trouvay bientôt grand Personnage.
J'avois pour Compagnons des Princes, des
SUR LES SCIENCES SECRÈTES l3
Grands Seigneurs, des gens de Robe, des belles Dames, des laides aussi; des Docteurs, des Prélats, des Moines, des Nonnains, enfin des gens de toute espèce. Les uns envouloient aux Anges, les autres au Diable, les autres à leur Génie, les autres aux Incubes, les autres à la guérison de tous maux, les autres aux Astres, les autres aux secrets de la Divinité, et presque tous à la Pierre Philosophale.
Ils demeuroient tous d'accord que ces grands secrets, et sur tout la Pierre Philosophale, sont de difficile recherche, et que peu de gens les possèdent; mais ils avoient tous en particulier assez bonne opinion d'euxmêmes, pour se croire du nombre des Elus. Heureusement les plus importans attendoient alors avec impatience l'arrivée d'un Alleman, Grand Seigneur et grand Cabaliste, de qui les Terres sont vers les Frontières de Pologne. Il avoit promis par Lettre aux Enfans des Philosophes qui sont à Paris, de les venir visiter, en passant par la France, pour aller en Angleterre. J'eus la commission de faire Réponse à la Lettre de ce grand Homme ; je luy envoyay la figure de ma Nativité, afin qu'il jugeât si je pouvois aspirer à la suprême Sagesse. Ma figure et ma Lettre furent assez heureuses pour l'obliger à me faire l'honneur de me répondre que je serois un des premiers qu'il verroit à Paris, et que si le Ciel ne
s'y opposoit, il ne tiendroit pas à luy que je n'entrasse dans la Société des Sages.
Pour ménager mon bonheur, j'entretins avec l'illustre Alleman un commerce régulier. Je lui proposay de tems en tems de grands doutes, autant raisonnez que je le pouvois, sur l'Harmonie du Monde, sur les Nombres de Pythagore, sur les Visions de Saint Jean, et sur le premier chapitre de la Genèse. La grandeur des matières le ravissoit; il m'écrivoit des merveilles inoiiies, et je vis bien que j'avois affaire à un homme de trés-vigoureuse et trésspacieuse imagination. J'en ay soixante ou quatre-vingts Lettres d'un style si extraordinaire, que je ne pouvois plus me résoudre à lire autre chose dés que j'étois seul dans mon cabinet.
J'en admirois un jour une des plus sublimes, quand je vis entrer un homme de très-bonne mine, qui me saluant gravement, me dit en langue Françoise et en accent étranger : Adorez, mon Fils, adorez le trés-bon, et le trèsgrand Dieu des Sages, et ne vous enorgueillissez jamais de ce quil vous envoyé un des Enfans de Sagesse, pour vous associer à leur Compagnie, et pour vous faire participant des merveilles de sa Toute-puissance.
La nouveauté de la salutation m'étonna d'abord, et je commençai à douter pour la première fois si l'on n'a pas quelquefois des
SUR LES SCIENCES SECRETES l5
apparitions : toutefois me rassurant du mieux que je pus, et le regardant le plus civilement que la petite peur que j'avois me le pût permettre : Qui que vous soyez (luy dis-je) vous de qui le compliment n'est pas de ce monde, vous me faites beaucoup d'honneur de me venir rendre visite: mais agréez, s'il vous plaît, qu'avant que d'adorer le Dieu des Sages, je sache de quels Sages et de quel Dieu vous parlez ; et si vous l'avez agréable, mettez-vous dans ce fauteuil et donnez-vous la peine de me dire quel est ce Dieu, ces Sages, cette Compagnie, ces Merveilles de Toute-puissance, et après ou devant tout cela, à quelle espèce de Créature j'ay l'honneur de parler.
Vous me recevez trés-sagement, Monsieur, (reprit-il en riant, et prenant le fauteuil que je luy présentais). Vous me demandez d'abord de vous expliquer des choses que je ne vous diray pas aujourd'huy, s'il vous plaît. Le compliment que je vous ay fait, sont les paroles que les Sages disent à l'abord de ceux à qui ils ont résolu d'ouvrir leur cœur et de découvrir leurs Mystères. J'ay crû qu'étant aussi Savant que vous m'avez paru dans vos Lettres, cette salutation ne vous seroit pas inconnue, et que c'étoit le plus agréable compliment que pouvoit vous faire le Comte de Gabalis.
Ah! Monsieur, m'écriay-je> me souvenant
l6 PREMIER ENTRETIEN
que j'avois un grand rôle à jouer, comment me rendray-je digne de tant de bontez? Est-il possible que le plus grand de tous les Hommes soit dans mon cabinet, et que le grand Gabalis m'honore de sa visite?
Je suis le moindre des Sages (repartit-il d'un air sérieux) et Dieu qui dispense les lumières de sa Sagesse avec le poids et la mesure qu'il plait à sa Souveraineté, ne m'en a fait qu'une part très-petite, en comparaison de ce que j'admire avec étonnement en mes Compagnons. J'espère que vous les pourrez égaler quelque jour, si j'ose en juger par la figure de votre Nativité, que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer : mais vous voulez bien que je me plaigne à vous, Monsieur, (ajoûta-t-il en riant) de ce que vous m'avez pris d'abord pour un phantôme?
Ah! non pas pour un phantôme (luy dis-je) mais je vous avoue, Monsieur, que me souvenant tout-à-coup de ce que Cardan raconte que son Père fut un jour visité dans son étude par sept inconnus vêtus de diverses couleurs, qui lui tinrent des propos assez bizarres de leur nature et de leur employ... Je vous entens (interrompit le Comte) c'étoit des Sylphes, dont je vous parlerai quelque jour, qui sont une espèce de Substances Aériennes, qui viennent quelquefois consulter les Sages sur les Livres d'Averroës qu'elles n'entendent
pas trop bien. Cardan est un étourdy d'avoir publié cela dans ses subtilitez : il avoit trouvé ces mémoires-là dans les papiers de son Père, qui étoit un des nôtres et qui voyant que son Fils étoit naturellement babillard, ne voulut lui rien apprendre de grand, et le laissa amuser à l'Astrologie ordinaire, par laquelle il ne sçut prévoir seulement que son Fils seroit pendu. Ce fripon est cause que vous m'avez fait l'injure de me prendre pour un Sylphe? Injure! (repris-je) Quoy, Monsieur, serois-je assez malheureux pour...? Je ne m'en fâche pas (interrompit-il); vous n'êtes pas obligé de savoir que tous ces Esprits Elémentaires sont nos Disciples; qu'ils sont trop heureux, quand nous voulons nous abaisser à les instruire, et que le moindre de nos Sages est plus Savant, et plus puissant que tous ces petits Messieurs-là. Mais nous parlerons de tout cela quelque autre fois; il me suffit aujourd'huy d'avoir eu la satisfaction de vous voir. Tâchez, mon Fils, de vous rendre digne de recevoir les lumières Cabalistiques; l'heure de vôtre regénération est arrivée, il ne tiendra qu'à vous d'être une nouvelle créature. Priez ardemment celuy qui seul a la puissance de créer des cœurs nouveaux, de vous en donner un qui soit capable des grandes choses que j'ay à vous apprendre et de m'inspirer de ne vous rien taire de nos Mys-
l8 PREMIER ENTRETIEN
téres. Il se leva lors, et m'embrassant sans me donner le loisir de luy répondre: Adieu, mon Fils, rpoursuivit-il) j'ay à voir nos Compagnons qui sont à Paris, après quoy je vous donneray de mes nouvelles. Cependant, veillez, priez, espérez et ne parlez pas.
Il sortit de mon cabinet en disant cela. Je me plaignis de sa courte visite en le reconduisant, et de ce qu'il avoit la cruauté de m'abandonner sitôt, après m'avoir fait voir une étincelle de ses lumières. Mais m'ayant assuré de fort bonne grâce que je ne perdrois rien dans l'attente, il monta dans son carosse, et me laissa dans une surprise, que je ne puis exprimer. Je ne pouvois croire à mes propres yeux ny à mes oreilles. Je suis sûr (disois-je) que cet homme est de grande qualité, qu'il a cinquante mille livres de rente de patrimoine ; il paroît d'ailleurs fort accomply. Peut-il s'être coèffé de ces folies-là ? Il m'a parlé de ces Sylphes fort cavalièrement. Seroit-il Sorcier en effet, et ne me serois-je point trompé jusqu'icy en croyant qu'il n'y en a plus? Mais aussi s'il est des Sorciers, sont-ils aussi dévots que celuy-cy paroit l'être?
Je ne comprenois rien à tout cela; je résolus pourtant d'en voir la fin ; quoy que je prévisse bien qu'il y auroit quelques Sermons à essuyer, et que le Démon qui l'agitoit, étoit grandement Moral et Prédicateur.
Sur les Sciences Secrètes.
Le Comte voulut me donner toute la nuit pour vaquer à la Prière, et le lendemain dés le point du jour, il me fît savoir par un Billet, qu'il viendroit chez moy sur les huit heures ; et que si je le voulois bien, nous irions faire un tour ensemble. Je l'attendis, il vint, et après les civilitez réciproques : Allons (me dit-il) à quelque lieu où nous soyons libres, et où personne ne puisse interrompre nôtre entretien. Ruel (luy dis-je) me paroit assez agréable, et assez solitaire. Allons-y donc (reprit-il). Nous montâmes en carosse. Durant le chemin, j'observois mon nouveau Maître. Je n'ay jamais remarqué en personne un si grand fond de satisfaction, qu'il en paroissoit en toutes ses manières. Il avoit l'esprit plus tranquille et plus libre qu'il ne sembloit qu'un Sorcier le pût avoir. Tout son air n'étoit point d'un homme, à qui sa concience reprochât rien de noir; et j'avois une merveilleuse impatience de le voir entrer en matière ; ne pouvant com-
prendre comment un homme, qui me paroissoit si judicieux, et si accomply en toute autre chose, s'étoit gâté l'esprit par les visions, dont j'avois connu le jour précédent qu'il étoit blessé. Il me parla divinement de la Politique, et fut ravy d'entendre que j'avois lu ce que Platon en a écrit. Vous aurez besoin de tout cela quelque jour (me dit-il) un peu plus que vous ne croyez : Et si nous nous accordons aujourd'huy, il n'est pas impossible qu'avec le tems vous mettiez en usage ces sages maximes. Nous entrions alors à Ruel, nous allâmes au jardin, le Comte dédaigna d'en admirer les beautez et marcha droit au labyrinthe.
Voyant que nous étions aussi seuls qu'il le pouvoit désirer : Je loue (s'écria-t-il) levant les yeux et les bras au Ciel, je loue la Sagesse éternelle de ce qu'elle m'inspire de ne vous rien cacher de ses véritez inéfables. Que vous serez heureux, mon Fils! si elle a la bonté de mettre dans vôtre ame les dispositions que ces hauts Mystères demandent de vous. Vous allez apprendre à commander à toute la Nature ; Dieu seul sera vôtre Maître, et les Sages seuls seront vos égaux. Les suprêmes Intelligences feront gloire d'obéir à vos désirs; les Démons n'oseront se trouver où vous serez ; vôtre voix les fera trembler dans le puits de l'abyme, et tous les Peuples invisibles, qui habitent les quatre Elémens, s'estimeront heureux
d'être les Ministres de vos plaisirs. Je vous adore, ô Grand Dieu ! d'avoir couronné l'homme de tant de gloire, et de l'avoir étably Souverain Monarque de tous les Ouvrages de vos mains. Sentez-vous, mon Fils (ajoûtat-il, en se tournant vers moy) sentez-vous cette ambition héroïque, qui est le caractère certain des Enfans de Sagesse? Osez-vous désirer de ne servir qu'à Dieu seul, et de dominer sur tout ce qui n'est point Dieu? Avezvous compris ce que c'est qu'être Homme? Et ne vous ennuye-t-il point d'être esclave ; puisque vous êtes né pour être Souverain? Et si vous avez ces nobles pensées, comme la figure de votre nativité ne me permet pas d'en douter; Considérez meurement, si vous aurez le courage et la force de renoncer à toutes les choses, qui peuvent vous être un obstacle à parvenir à l'élévation pour laquelle vous êtes né? Il s'arrêta là, et me regarda fixement, comme attendant ma réponse, ou comme cherchant à lire dans mon cœur.
Autant que le commencement de son discours m'avoit fait espérer que nous entrerions bien-tôt en matière, autant en désespéray-je par ses dernières paroles. Le mot de renoncer m'éfraya, et je ne doutois point qu'il n'allât me proposer de renoncer au Baptême ou au Paradis. Ainsi ne sachant comme me tirer de ce mauvais pas : Renoncer, (luy dis-je) Mon-
sieur, quoy faut-il renoncer à quelque chose? Vrayement (reprit-il) il le faut bien, et il le faut si nécessairement, qu'il faut commencer par là. Je ne say si vous pourrez vous y résoudre: mais je say bien que la Sagesse n'habite point dans un corps sujet au péché, comme elle n'entre point dans une ame prévenue d'erreur ou de malice. Les Sages ne vous admettront jamais à leur Compagnie, si vous ne renoncez dés-à présent à une chose, qui ne peut compatir avec la Sagesse. Il faut (ajoûta-t-il tout bas, en se baissant à mon oreille) // faut renoncer à tout commerce charnel avec les Femmes.
Je fis un grand éclat de rire à cette bizarre proposition. Vous m'avez, Monsieur, (m'écriay-je) vous m'avez quitté pour peu de chose. J'attendois que vous me proposeriez quelque étrange renonciation, mais puisque ce n'est qu'aux Femmes que vous en voulez, l'afaire est faite dés long-tems ; je suis assez chaste (Dieu mercy.) Cependant, Monsieur, comme Salomon étoit plus Sage que je ne seray peutêtre; et que toute sa Sagesse ne pût l'empêcher de se laisser corrompre : Dites-moy (s'il vous plaît; quel expédient vous prenez, vous autres Messieurs, pour vous passer de ce Sexelà? et quel inconvénient il y auroit que dans le Paradis des Philosophes chaque Adam eût son Eve.
SUR LES SCIENCES SECRETES t>.3
Vous me demandez-là de grandes choses (repartit-il en consultant en luy-même, s'il devoit répondre à ma question.) Pourtant puisque je voy que vous-vous détacherez des Femmes sans peine, je vous diray l'une des raisons qui ont obligé les Sages d'exiger cette condition de leurs Disciples; et vous connoîtrez dés-là, dans quelle ignorance vivent tous ceux qui ne sont pas de nôtre nombre.
Quand vous serez enrollé parmy les Enfans des Philosophes, et que vos yeux seront fortifiez par l'usage de la Trés-Sainte Médecine, vous découvrirez d'abord, que les Elémens sont habitez par des Créatures trés-parfaites, dont le péché du malheureux Adam a ôté la connoissance et le commerce à sa trop malheureuse postérité. Cet espace immense qui est entre la Terre et les Cieux a des Habitans bien plus nobles que les Oiseaux et les Moucherons ; Ces Mers si vastes ont bien d'autres hôtes que les Dauphins et les Baleines ; la profondeur de la Terre n'est pas pour les Taupes seules; et l'Elément du Feu, plus noble que les trois autres, n'a pas été fait pour demeurer inutile et vuide.
L'Air est plein d'une innombrable multitude de Peuples de figure humaine, un peu fiers en apparence, mais dociles en éfet: grands amateurs des Sciences, subtils, officieux aux Sages, et ennemis des sots et des ignorans.
Leurs Femmes et leurs Filles sont des Beautez mâles, telles qu'on dépeint les Amazones. Comment, Monsieur, (m'écriay-je) est ce que vous voulez me dire que ces Lutins-là sont mariez ?
Ne vous gendarmez pas, mon Fils, pour si peu de chose (repliqua-t-il.) Croyez que tout ce que je vous dis est solide et vray; Ce ne sont icy que les Elémens de l'ancienne Cabale, et il ne tiendra qu'à vous de le justifier par vos propres yeux : mais recevez avec un esprit docile, la lumière que Dieu vous envoyé par mon entremise. Oubliez tout ce que vous pouvez avoir oui sur ces matières dans les Ecoles des ignorans: Ou vous auriés le déplaisir, quand vous sériés convaincu par l'expérience, d'être obligé d'avouer que vous vous êtes opiniâtre mal-à-propos.
Ecoutés-donc jusqu'à la fin, et saches que les Mers et les Fleuves sont habités de même que l'Air ; les Anciens Sages ont nommé Ondins, ou Nymphes, cette espèce de Peuples. Ils sont peu de Mâles, et les Femmes y sont en grand nombre ; leur beauté est extrême, et les Filles des Hommes n'ont rien de comparable.
La terre est remplie presque jusqu'au centre de Gnomes, gens de petite stature, gardiens des trésors des minières, et des pierreries : Ceux-cy sont ingénieux, amis de l'homme, et
faciles à commander. Ils fournissent aux Enfans des Sages tout l'argent qui leur est nécessaire, et ne demandent guère pour prix de leur service, que la gloire d'être commandez. Les Gnomides leurs Femmes sont petites, mais fort agréables, et leur habit est fort curieux.
Quant aux Salamandres, habitans enflammez de la Région du Feu, ils servent aux Philosophes : mais ils ne recherchent pas avec empressement leur compagnie; et leurs Filles et leurs Femmes se font voir rarement. Elles ont raison (interrompis je) et je les tiens quittes de leur apparition. Pourquoy? (dit le Comte.) Pourquoy, Monsieur (repris-je et qu'ay-je affaire de converser avec une si laide bête que la Salamandre mâle ou femelle ? Vous avez tort (repliqua-t-il) c'est l'idée qu'en ont les Peintres et les Sculpteurs ignorans. Les femmes des Salamandres sont belles, et plus belles même que toutes les autres puisqu'elles sont d'un Elément plus pur. Je ne vous en parlois pas, et je passois succinctement la description de ces Peuples, parce que vous les verres vous même à loisir et facilement si vous en avés la curiosité. Vous verres leurs habits, leurs vivres, leurs mœurs, leur police, et leurs loix admirables. Vous serés charmé de la beauté de leur esprit encore plus que de celle de leur corps: mais vous ne pourrez
vous empêcher de plaindre ces misérables, quand ils vous diront que leur ame est mortelle, et qu'ils n'ont point d'espérance en la jouissance éternelle de l'Etre suprême, qu'ils connoissent, et qu'ils adorent religieusement. Ils vous diront qu'étant composés des plus pures parties de l'Elément qu'ils habitent et n'ayant point en eux de qualités contraires, puis qu'ils ne sont faits que d'un Elément; ils ne meurent qu'après plusieurs Siècles: mais qu'est ce que ce temps au prix de l'éternité? Il faudra rentrer éternellement dans le néant. Cette pensée les aflige fort, et nous avons bien de la peine à les en consoler.
Nos Pérès les Philosophes parlant à Dieu face à face se plaignirent à luy du malheur de ces Peuples : et Dieu, de qui la miséricorde est sans bornes, leur révéla, qu'il n'étoit pas impossible de trouver du remède à ce mal. Il leur inspira que de même que l'homme par l'alliance qu'il a contractée avec Dieu, a été fait participant de la Divinité: Les Sylphes, les Gnomes, les Nymphes et les Salamandres, par l'alliance qu'ils peuvent contracter avec l'homme, peuvent être faits participans de l'Immortalité. Ainsi une Nymphe, ou une Sylphide devient immortelle et capable de la Béatitude à laquelle nous aspirons, quand elle est assez heureuse pour se marrier à un Sage : et un Gnome ou un Sylphe cesse d'être
mortel dés le moment qu'il épouse une de nos Filles.
De là naquit l'erreur des premiers Siècles, de Tertullien, du Martyr Justin, de Lactance, Cyprien, Clément d'Alexandrie, d'Athenagore Philosophe Chrétien, et généralement de tous les Ecrivains de ce temps-là. Ils avoient appris que ces demy-hommes Elémentaires avoient recherché le commerce des Filles : et ils ont imaginé de-là, que la chute des Anges n'étoit venue que de l'amour dont ils s'étoient laissé toucher pour les Femmes. Quelques Gnomes désireux de devenir immortels, avoient voulu gagner les bonnes grâces de nos Filles, et leur avoient apporté des pierreries dont ils sont gardiens naturels : Et ces Auteurs ont crû, s'appuyans sur le livre d'Enoch mal-entendu, que c'étoit les pièges que les Anges amoureux avoient tendus à la chasteté de nos Femmes. Au commencement, ces Enfans du Ciel engendrèrent les Géans fameux, s'etant fait aimer aux Filles des Hommes: et les mauvais Cabalistes, Joseph et Philon (comme tous les Juifs sont ignorans) et après eux tous les Auteurs que j'ay nommé tout à l'heure, ont dit aussi-bien qu'Origene et Macrobe, que c'étoit des Anges, et n'ont pas sçeu que c'étoit les Sylphes et les autres Peuples des Elémens, qui sous le nom d'Enfans d'Eloym, sont distingués des Enfans des Hommes. De même
ce que le Sage Augustin a eu la modestie de ne point décider, touchant les poursuites que ceux qu'on appelloit Faunes ou Satyres, faisoient aux Africaines de son tems est éclaircy, par ce que je viens de dire, du désir qu'ont tous ces Habitans des Elémens de s'allier aux Hommes, comme du seul moyen de parvenir à l'Immortalité qu'ils n'ont pas.
Ah! nos Sages n'ont garde d'imputer à l'amour des Femmes la chute des premiers Anges; non plus que de soumettre assez les Hommes à la puissance du Démon, pour luy attribuer toutes les avantures des Nymphes et des Sylphes, dont tous les Historiens sont remplis. Il n'y eut jamais rien de criminel en tout cela. C'étoit des Sylphes qui cherchoient à devenir immortels. Leurs innocentes poursuites bien loin de scandaliser les Philosophes, nous ont paru si justes que nous avons tous résolu d'un commun accord, de renoncer entièrement aux Femmes et de ne nous adonner qu'à immortaliser les Nymphes et les Sylphides.
O Dieu ! (me récriay-je) qu'est ce que j'entens? Jusqu'où va la f..... Oùy, mon Fils, (interrompit le Comte) admirez jusqu'où va la félicité Philosophique ! Pour des Femmes dont les foibles appas se passent en peu de jours, et sont suivis de rides horribles, les Sages possèdent des Beautez qui ne vieillissent
jamais, et qu'ils ont la gloire de rendre immortelles. Jugez de l'amour et de la reconnoissance de ces Maîtresses invisibles: et de quelle ardeur elles cherchent à plaire au Philosophe charitable, qui s'applique à les immortaliser.
Ah! Monsieur, je renonce (m'écriay-je encore une fois.) Oûy, mon Fils, (poursuivit il derechef, sans me donner le loisir d'achever.) Renoncez aux inutiles et fades plaisirs qu'on peut trouver avec les Femmes ; la plus belle d'entr'elles est horrible auprès de la moindre Sylphide : aucun dégoût ne suit jamais nos sages embrassemens. Misérables ignorans, que vous êtes à plaindre de ne pouvoir pas goûter les voluptés Philosophiques.
Misérable Comte de Gabalis (interrompis-je, d'un accent mêlé de colère, et de compassion) me laisserez-vous dire enfin, que je renonce à cette sagesse insensée ; que je trouve ridicule cette visionnaire philosophie; que je déteste ces abominables embrassemens qui vous mêlent à des phantômes ; et que je tremble pour vous, que quelqu'une de vos prétendues Sylphides ne se hâte de vous emporter dans les Enfers au milieu de vos transports de peur qu'un aussi honnête homme que vous s'apperçoive à la fin de la folie de ce zélé chimérique, et ne fasse pénitence d'un crime si grand.
Oh, oh, (répondit-il en reculant trois pas, et me regardant d'un œil de colère) malheur à vous esprit indocile ! Son action m'éfraya, je l'avoue : mais ce fut bien pis, quand je vis que s'éloignant de moy, il tira de sa poche un papier, que j'entrevoyois de loin, qui étoit assez plein de caractères que je ne pouvois bien discerner. Il lisoit attentivement, se chagrinoit, et parloit bas. Je crus qu'il évoquoit quelques Esprits pour ma ruine, et je me repentis un peu de mon zélé inconsidéré. Si j'échape à cette avanture (disois je) jamais Cabaliste ne me fera rien. Je tenois les yeux sur luy comme sur un Juge qui m'alloit condamner à mort, quand je vis que son visage redevint serein. Il vous est dur, (me dit il en riant et revenant à moy) il vous est dur de regimber contre l'éguillon. Vous êtes un Vaisseau d'élection. Le Ciel vous a destiné pour être le plus grand Cabaliste de vôtre Siècle. Voicy la figure de vôtre Nativité qui ne peut manquer. Si ce n'est pas maintenant et par mon entremise, ce sera quand il plaira à vôtre Saturne rétrograde.
Ah ! si j'ay à devenir Sage, (luy dis-je) ce ne sera jamais que par l'entremise du Grand Gabalis, mais à parler franchement, j'ay bien peur qu'il sera mal-aisé, que vous puissiez me fléchir à lagalanterie Philosophique. Seroit-ce, (reprit-il) que vous sériés assés mauvais Physi-
SUR LES SCIENCES SECRETES 3l
cien pour n'être pas persuadé de l'existence de ces Peuples ? Je ne say, (repris-je) mais il me sembleroit toujours que ce ne seroit que Lutins travestis. En croirez-vous toujours plus à vôtre nourrice [me dit-il] qu'à la raison naturelle ; qu'à Platon, Pythagore, Celse, Psellius, Procle, Porphyre, Jamblique, Plotin, Trismegiste, Nollius, Dornée, Fludd ; qu'au Grand Philippe Auréole, Théophraste Bombast Paracelse de Honeinhem et qu'à tous nos Compagnons ?
Je vous en croirois, Monsieur, [répondis-je] autant, et plus que tous ces gens-là : Mais, mon cher Monsieur, ne pourriez-vous pas ménager avec vos Compagnons, que je ne seray pas obligé de me fondre en tendresse avec ces Demoiselles Elémentaires ? Hélas ! [reprit-il] vous êtes libre sans doute, et on n'aime pas, si on ne veut ; peu de Sages ont pu se défendre de leurs charmes : mais il s'en est pourtant trouvé, qui se reservans tous entiers à de plus grandes choses, [comme vous saurez avec le temps] n'ont pas voulu faire cet honneur aux Nymphes. Je seray donc de ce nombre [repris-je] aussi-bien ne saurois-je me résoudre à perdre le temps aux cérémonies que j'ay oùy dire à un Prélat, qu'il faut pratiquer, pour le commerce de ces Génies. Ce Prélat ne scavoit ce qu'il disoit [dit le Comte] car vous verrez un jour que ce ne sont pas-là des Génies ; et
d'ailleurs jamais Sage n'employa, ni cérémonies, ni superstition pour la familiarité des Génies, non plus que pour les Peuples dont nous parlons.
Le Cabaliste n'agit que par les principes de la Nature : et si quelquefois on trouve dans nos Livres des paroles étranges, des caractères et des fumigations, ce n'est que pour cacher aux ignorans les Principes Physiques. Admirez le simplicité de la Nature en toutes ses opérations merveilleuses ! et dans cette simplicité une harmonie, et un concert si grand, si juste, et si nécessaire, qu'il vous fera revenir, malgré vous, de vos foibles imaginations. Ce que je vas vous dire, nous l'apprenons à ceux de nos Disciples, que nous ne voulons pas laisser tout-à-fait entrer dans le Sanctuaire de la Nature et que nous ne voulons pourtant point priver de la Société dés Peuples Elémentaires, pour la compassion que nous avons de ces mêmes Peuples.
Les Salamandres, comme vous l'avez déjà peut-être compris, sont composés des plus subtiles parties de la Sphère du Feu, conglobées et organisées par l'action du Feu Universel (dont je vous entretiendray quelque jour) ainsi appelle, parce qu'il est le principe de tous les mouvemens de la Nature. Les Sylphes de même sont composés des plus purs Atomes de l'Air, les Nymphes, des plus déliées parties
de l'Eau, et les Gnomes, des plus subtiles parties de la Terre. Il y avoit beaucoup de proportion entre Adam et ces Créatures si parfaites ; parce qu'étant composé de ce qu'il y avoit de plus pur dans les quatre Elémens, il renfermoit les perfections de ces quatre espèces de Peuples et étoit leur Roy naturel. Mais dés-lors que son péché l'eût précipité dans les excrémens des Eléments, (comme vous verrez quelqu'autrefois) l'harmonie fut déconcertée, et il n'eût plus de proportion, étant impur et grossier, avec ces substances si pures et si subtiles. Quel remède à cernai? Comment remonter ce luth, et recouvrer cette Souveraineté perdue ? O Nature ! pourquoy t'étudie-t-on si peu ? Ne comprenés-vous pas, mon Fils, avec quelle simplicité la Nature peut rendre à l'Homme ces biens qu'il a perdus ?
Helas ! Monsieur, (repliquay-je) je suis trésignorant en toutes ces simplicitez-là. Il est pourtant bien-aisé d'y être savant, reprit-il.
Si on veut recouvrer l'Empire sur les Salamandres, il faut purifier et exalter l'Elément du Feu, qui est en nous, et relever le ton de cette corde relâchée. Il n'y a qu'à concentrer le feu du monde par des miroirs concaves, dans un globe de verre ; et c'est icy l'artifice que tous les Anciens ont caché religieusement, et que le divin Théophraste a découvert. Il se forme dans ce globle une poudre
solaire, laquelle s'étant purifiée d'elle même, du mélange des autres Elémens, et étant préparée selon l'Art, devient en fort peu de tems souverainement propre à exalter le feu qui est en nous, et à nous faire devenir, par manière dédire, de nature ignée. Dés lors les habitans de la Sphère du Feu deviennent nos inférieurs ; et ravis de voir rétablir nôtre mutuelle harmonie, et que nous nous soyons raprochés d'eux, ils ont pour nous toute l'amitié qu'ils ont pour leurs semblables, tout lé respect qu'ils doivent à l'Image, et au Lieutenant de leur Créateur, et tous les soins dont les peut faire aviser le désir d'obtenir de nous l'immortalité qu'ils n'ont pas. Il est vray que comme ils sontplus subtils que ceux des autres Elémens, ils vivent très-long tems ; ainsiilsne se pressent pas d'exiger des Sages l'immortalité. Vous pourriez vous accommoder de quelqu'un de ceux-là, mon Fils; si l'aversion que vous m'avez témoigné vous dure jusqu'à la fin, peut être ne vous parleroit-il jamais de ce que vous craignez tant.
Il n'en seroit pas de même des Sylphes, des Gnomes, et des Nymphes. Comme ils vivent moins de tems ils ont plutôt affaire de nous : aussi leur familiarité est plus aisée à obtenir. Il n'y a qu'à fermer un verre plein d'Air conglobé, d'Eau ou de Terre, et le laisser exposé au Soleil un mois. Puis séparer les Elémens
selon la science ; ce qui sur tout est très-facile en l'Eau et en la Terre. II est merveilleux quel aiman c'est que chacun de ces Elémens purifiez pour attirer Nymphes, Sylphes et Gnomes. On n'en a pas pris si peu que rien tous les jours pendant quelque mois que l'on voit dans les Airs la République volante des Sylphes, les Nymphes venir en foule au rivage ; et les Gardiens des trésors étaler leurs richesses. Ainsi sans caractères, sans cérémonies, sans mots barbares, on devient absolu sur tous ces Peuples. Ils n'exigent aucun culte du Sage qu'ils savent bien être plus noble qu'eux. Ainsi la vénérable Nature apprend à ses Enfans à réparer les Elémens par les Elémens. Ainsi se rétablit l'harmonie. Ainsi l'Homme recouvre son empire naturel, et peut tout dans les Elémens, sans Démon et sans art illicite. Ainsi vous voyez, mon Fils, que les Sages sont plus innocens que vous ne pensez. Vous ne me dites rien...
Je vous admire, Monsieur, (luy dis je) et je commence à craindre que vous ne me fassiez devenir distillateur. Ah ! Dieu vous en garde, mon Enfant, (s'écria-t il) ce n'est pas à ces bagatelles-là que vôtre Nativité vous destine. Je vous défens au contraire de vous y amuser ; je vous ay dit que les Sages ne montrent ces choses qu'à ceux qu'ils ne veulent pas admettre dans leur troupe. Vousaurés
tous ces avantages, et d'infiniment plus glorieux et plus agréables, par des procédez bien autrement Philosophiques. Je ne vous ay décrit ces manières, que pour vous faire voir l'innocence de cette Philosophie, et pour vous ôter vos terreurs paniques.
Grâces à Dieu, Monsieur, (répondis je)jen'ay plus tant de peur que j'en avois tantôt. Et quoy que je ne me détermine pas encore à l'acommodement que vous me proposés avec les Salamandres ; je ne laisse pas d'avoir la curiosité d'aprendre, comment vous avés découvert que ces Nymphes et ces Sylphes meurent. Vrayement, (repartit-il) ils nous le disent, et nous les voyons mourir. Comment pouvezvous les voir mourir, (repliquay-je) puisque vôtre commerce les rend immortels ? Cela seroit bon, (dit-il) si le nombre des Sages égaloit le nombre de ces Peuples ; outre qu'il y en a plusieurs d'entr'eux, qui aiment mieux mourir que risquer en devenant immortels, d'être aussi malheureux qu'ils voyent que les Démons le sont. C'est le Diable qui leur inspire ces sentimens, car il n'y a rien qu'il ne fasse pour empêcher ces pauvres créatures de devenir immortelles par nôtre alliance. De sorte que je regarde, et vous devez regarder, mon Fils^commeune tentation trés-pernicieuse et comme un mouvement très peu charitable, cette aversion que vous y avez.
Au surplus, pour ce qui regarde la mort dont vous me parlés, qui est-ce qui obligea l'Oracle d'Apolon de dire, que tous ceux qui parloient dans les Oracles étoient mortels aussi-bien que luy, comme Porphyre le rapporte ? Et que pensez-vous que voulût dire cette voix qui fut entendue dans tous les rivages d'Italie, et qui fit tant de frayeur à tous ceux qui se trouvèrent sur la Mer ?