LE GRAND PAN EST MORT
C'étoit les Peuples de l'Air, qui donnoient avis aux Peuples des Eaux, que le premier et le plus âgé des Sylphes venoit de mourir.
Lorsque cette voix fut entendue (luy dis-je) il me semble que le Monde adoroit Pan et les Nymphes. Ces Messieurs, dont vous me prêchez le commerce étoient donc les faux Dieux des Payens.
Il est vray, mon Fils, (repartit-il) les Sages n'ont garde de croire que le Démon ait jamais eu la puissance de se faire adorer. Il est trop malheureux et trop foible, pour avoir jamais eu ce plaisir et cette autorité. Mais il a pu persuader ces hôtes des Elémens, de se montrer aux Hommes, et de se faire dresser des Temples ; et par la domination naturelle que chacun d'eux a sur l'Elément qu'il habite, ils troubloient l'Air et la Mer, ébranloient la
Terre, et dispensoient les Feux du Ciel à leur fantaisie : de sorte qu'il n'avoient pas grand' peine à être pris pour des Divinitez, tandis que le Souverain Etre négligea le Salut des Nations. Mais le Diable n'a pas reçu de sa malice tout l'avantage qu'il en espéroit : car il est arrivé de là que Pan, les Nymphes, et les autres Peuples Elémentaires, ayant trouvé moyen de changer ce commerce de culte en commerce d'amour (car il vous souvient bien que chez les Anciens, Pan étoit le Roy de ces Dieux, qu'ils nommoient Dieux Incubes, et qui recherchoient fort les Filles) plusieurs des Payens sont échappez au Démon, et ne brûleront pas dans les Enfers.
Je ne vous entens pas, Monsieur, [repris-je.] Vous n'avez garde de m'entendre [continua-til en riant, et d'un ton moqueur] voici qui vous passe, etquipasseroit aussi tous vos Docteurs, qui ne savent ce que c'est que la belle Physique. Voicy le grand Mystère de toute cette partie de Philosophie qui regarde les Elémens : et ce qui seurement ôtera [si vous avez un peu d'amour pour vous-même] cette répugnance si peu Philosophique que vous me témoignez tout aujourd'huy.
Sachez donc, mon Fils, et n'allez pas divulguer ce grand* Arcane à quelque indigne igno-
* Terme de VArt, pour dire Secret.
rant. Sachez que comme les Sylphes acquièrent une Ame immortelle, par l'alliance qu'ils contractent avec les Hommes qui sont prédestinez : de même les Hommes qui n'ont point de droit à la gloire éternelle, ces infortunez à qui l'immortalité n'est qu'un avantage funeste; pour lesquels le Messie n'a point été envoyé... Vous êtes donc Jansénistes aussi, Messieurs les Cabalistes ? (interrompis-je.) Nous ne savons ce que c'est, mon Enfant, (reprit-il brusquement) et nous dédaignons de nous informer en quoy consistent les sectes diférentes, et les diverses Religions, dont les ignorans s'infatuënt. Nous nous en tenons à l'ancienne Religion de nos Pérès les Philosophes, de laquelle il faudra bien que je vous instruise un jour. Mais pour reprendre nôtre propos : ces hommes de qui la triste immortalité ne seroit qu'une éternelle infortune, ces malheureux Enfans que le Souverain Père a négligés, ont encore la ressource, qu'ils peuvent devenir mortels en s'alliant avec les Peuples Elémentaires. De sorte que vous voyez que les Sages ne risquent rien pour l'éternité ; s'ils sont prédestinez, ils ont le plaisir de mener au Ciel (en quittant la prison de ce corps) la Sylphide, ou la Nymphe qu'ils ont immortalisée : et s'ils ne sont pas prédestinez, le commerce de la Sylphide rend leur ame mortelle, et les délivre des horreurs de la seconde mort. Ainsi le
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Démon se vit échapper tous les Payens qui s'allièrent aux Nymphes. Ainsi les Sages ou les amis des Sages à qui Dieu nous inspire de communiquer quelcun des quatre secrets Elémentaires (que je vous ay appris à-peu-prés) s'afranchissent du péril d'être damnés.
Sans mentir Monsieur, (m'écriay-je, n'osant le remettre en mauvaise humeur, et trouvant à propos de diférer de luy dire à plein mes sentimens, jusqu'à ce qu'il m'eût découvert tous les secrets de sa Cabale que je jugeay bien par cet échantillon devoir être fort bizarres et récréatifs) sans mentir ! vous poussés bien avant la sagesse, et vous avés eu raison de dire que cecy passeroit tous nos Docteurs. Je croy même que cecy passeroit tous nos Magistrats : et que s'ils pouvoient découvrir qui sont ceux qui échappent au Démon par ce moyen, comme l'ignorance est inique, ils prendroient les intérêts du Diable contre ces fugitifs, et leur feroient mauvais party.
Aussi est-ce pour cela [reprit le Comte) que je vous ay recommandé, et que je vous commande saintement le secret. Vos Juges sont étranges ! ils condamnent une action très innocente comme un crime très noir. Quelle barbarie, d'avoir fait brûler ces deux Prêtres, que le Prince de la Mirande dit avoir connus qui avoient eu chacun sa Sylphide l'espace de
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quarante ans ! Quelle inhumanité d'avoir fait mourir Jeanne Vervillier qui avoit travaillé à immortaliser un Gnome durant trente-six ans! Et quelle ignorance à Bodin de la traiter de Sorcière ; de prendre sujet de son avanture, d'autoriser les chimères populaires touchant les prétendus Sorciers par un livre aussi impertinent, que celuy de sa République est raisonnable !
Mais ils est tard, et je ne prens pas garde que vous n'avés pas encore mangé. C'est donc pour vous, que vous parlés, Monsieur, (luy disje) car pour moy, je vous écouteray jusqu'à demain sans incommodité. Ah! pour moy, (reprit-il en riant, et marchant vers la porte) il paroit bien que vous ne savés guéres ce que c'est que Philosophie. Les Sages ne mangent que pour le plaisir, et jamais pour la nécessité. Javois une idée toute contraire de la Sagesse (repliquay-je) je croyois que le Sage ne dût manger que pour satisfaire à la nécessité. Vous vous abusiez (dit le Comte) combien pensézvous que nos Sages peuvent durer sans manger? Que puis-je savoir? (luy dis-je.) Moïse et Elie s'en passèrent quarante jours, vos Sages s'en passent, sans doute, quelques jours moins. Le bel éfort que ce seroit [reprit-il.] Le plus savant Homme qui fût jamais, le Divin, le presque adorable Paracelse assure qu'il a vu beaucoup de Sages avoir passé des vingt
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années sans manger quoy que ce soit. Luymême avant qu'être parvenu à la Monarchie de la Sagesse dont nous luy avons justement déféré le Sceptre, il voulut essayer de vivre plusieurs années en ne prenant qu'un demyscrupule de Quinte-effence Solaire. Et si vous voulés avoir le plaisir de faire vivre quelqu'un sans manger, vous n'avez qu'à préparer la Terre, comme j'ay dit qu'on peut la préparer pour la société des Gnomes. Cette Terre appliquée sur le nombril, et renouvellée quand elle est trop seiche, fait qu'on se passe de manger et de boire sans nulle peine : ainsi que le veridique Paracelse dit en avoir fait l'épreuve durant six mois.
Mais l'usage de la Médecine Catholique Cabalistique nous afranchit bien mieux de toutes les nécessitez importunes à quoy la Nature assujettit les ignorans. Nous ne mangeons que quand il nous plaît ; et toute la superfluité des viandes s'évanoùissant par la transpiration insensible, nous n'avons jamais honte d'être Hommes. Il se tût alors, voyant que nous étions prés de nos gens. Nous allâmes au Village prendre un léger repas, suivant la coutume des Héros de Philosophie.
Sur les Sciences Secrètes
Apres avoir dîné, nous retournâmes au labyrinthe. J'estois rêveur, et la pitié que j'avois de l'extravagance du Comte, de laquelle je jugeois bien qu'il me seroit difficile de le guérir, m'empêchoit de me divertir de tout ce qu'il m'avoit dit, autant que j'aurois fait, si j'eusse espéré de le ramener au bon sens. Je cherchois dans l'antiquité quelque chose à luy opposer où il ne pût répondre ; car de luy alléguer les sentimens de l'Eglise, il m'avoit déclaré qu'il ne s'en tenoit qu'à l'ancienne religion de ses Pères les Philosophes ; et de vouloir convaincre un Cabaliste par raison, l'entreprise estoit de longue haleine : outre que je n'avois garde de disputer contre un homme de qui je ne sçavois pas encore tous les principes.
Il me vint dans l'esprit que ce qu'il m'avoit dit des faux Dieux, ausquels il avoit substitué les Sylphes et les autres peuples élémentaires, pouvoit estre refuté par les Oracles
des Payens, que l'Ecriture traitte par tout de diables, et non pas de Sylphes. Mais comme je ne sçavois pas si dans les principes de sa Cabale, le Comte n'attribuëtoit pas les réponses des Oracles à quelque cause naturelle, je crûs qu'il seroit à propos de luy faire expliquer ce qu'il en pensoît.
Il me donna lieu de le mettre en matière, lors qu'avant de s'engager dans le labyrinthe, il se tourna vers le jardin. Voila qui est assez beau (dit-il) et ces statues font un assez bon effet. Le Cardinal (repartis-jeï qui les fitapporter icy, avoit une imagination peu digne de son grand génie. Il croyoit que la plus-part de ces figures rendoientautrefois des Oracles: et il les avoit achetées fort cher, sur ce pied-là. C'est la maladie de bien des gens (reprit le Comte.) L'ignorance fait commettre tous les jours une manière d'idolâtrie tres-criminelle, puisque l'on conserve avec tant de soin, et qu'on tient si précieux les Idoles dont l'on croit que le diable s'est autrefois servy pour se faire adorer. O Dieu ne sçaura-t-on jamais dans ce monde que vous avez dés la naissance des siècles précipité vos ennemis sous l'escabelle de vos pieds et que vous tenez les Démons prisonniers sous la terre, dans le tourbillon de ténèbres? Cette curiosité si peu louable, d'assembler ainsi ces prétendus organes des démons, pourroit devenir innocente (mon fils)
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si l'on vouloit se laisser persuader qu'il n'a jamais été permis aux Anges de ténèbres de parler dans les Oracles.
Je ne croy pas (interrompis-je) qu'il fut aisé d'établir cela parmy les Curieux : mais il le seroit peut-estre parmi les esprits forts. Car il n'y a pas long-temps qu'il a été décidé dans une conférence faite exprés sur cette matière par des Esprits du premier Ordre, que tous ces prétendus Oracles n'estoient qu'une supercherie de l'avarice des Prêtres Gentils, ou qu'un artifice de la Politique des Souverains.
Estoient ce (dit le Comte) les Mahometans envoyez en Ambassade vers vostre Roy qui tinrent cette conférence, et qui décidèrent ainsi cette question? Non, Monsieur (respondis-je.) De quelle Religion sont donc ces Messieurs-là (repliqua-t-il) puis qu'ils ne content pour rien l'Ecriture Divine qui fait mention en tant de lieux, de tant d'Oracles differens? Et principalement des Pythons qui faisoient leur résidence, et qui rendoient leurs réponses dans les parties destinées à la multiplication de l'image de Dieu ? Je parlay (repliquay-je) de tous ces ventres discoureurs, et je fis remarquer à la Compagnie que le Roy Saûl les avoit bannis de son Royaume, où il en trouva pourtant encore un la veille de sa mort, duquel la voix eut l'admirable puissance de ressusciter Samuel à sa prière et à sa ruine.
Mais ces sçavans hommes ne laissèrent pas de décider, qu'il n'y eut jamais d'Oracles.
Si l'Ecriture ne les touchoit pas (dit le Comte) il falloit les convaincre par toute l'Antiquité, dans laquelle il estoit facile de leur en faire voir mille preuves merveilleuses. Tant de vierges enceintes de la destinée des mortels, lesquelles enfantoient les bonnes et les mauvaises, avantures de ceux qui les consultaient. Que n'alleguiez-vous Chyrsostome, Origene, et Œcumenius? qui font mention de ces hommes divins, que les Grecs nommoient Engastrimandres , de qui le ventre prophétique articuloit des Oracles si fameux. Et si vos Messieurs n'aiment pas l'Ecriture, et les Pères, il falloit mettre en avant ces filles miraculeuses, dont parle le Grec Pausanias; qui se changoient en Colombes, et sous cette forme rendoient les Oracles célèbres des Colombes Dodonides. Ou bien vous pouviez dire à la gloire de vostre nation, qu'il y eut jadis dans la Gaule des Filles illustres, qui se metamorphosoient en toute figure, au gré de ceux qui les consultoient, et qui, outre les fameux Oracles quelles rendoient, avoient un empire admirable sur les flots, et une authorité salutaire sur les plus incurables maladies.
On eût traitté toutes ces belles preuves d'apocryphes (luy dis-je-) Est-ce que l'Antiquité les rend suspectes? (reprit-il.) Vous
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n'aviez qu'à leur alléguer les Oracles, qui se rendent encor tous les jours. Et en quel endroit du monde? (luy dis-je.) A Paris!
(répliqua-t-il) A Paris, m'écriay-je. Oûy à Paris! (continua-t-il.) Vous estes Maître en Israël, et vous ne sçavez pas cela? Ne consulte-t-on pas tous les jours les Oracles Aquatiques dans des verres d'eau ou dans des bassins; et les Oracles Aériens dans des miroirs et sur la main des vierges ? Ne recouvre-ton pas des chapelets perdus, et des montres dérobées ? N'apprend-on pas ainsi des nouvelles des païs lointains, et ne voit-on pas ses absens? Hé Monsieur? que me contez-vous là? (luy dis-je.) Je vous raconte (reprit-il) ce que je suis sur qui arrive tous les jours; et dont il ne seroit pas difficile de trouver mille témoins oculaires. Je ne croy pas cela, Monsieur (repartis-je.) Les Magistrats feroient quelque exemple d'une action si punissable, et on ne souffriroit pas que
l'Idolâtrie Ah que vous estes prompt!
(interompit le Comte.) Il n'y a pas tant de mal que vous pensez en tout cela : et la Providence ne permettra pas qu on extirpe ce reste de Philosophie, qui s'est sauvé du naufrage lamentable qu'a fait la vérité : S'il reste encore quelque vestige parmy le peuple de la redoutable puissance des noms Divins, seriez-vous d'avis qu'on l'effaçât? et qu'on
perdît le respect, et la reconnoissance qu'on doit au grand nom AGLA qui opère toutes ces merveilles, lors mesme qu'il est invoqué par les ignorans, et par les pécheurs et qui feroit bien d'autres miracles dans une bouche Cabalistique. Si vous eussiez voulu convaincre vos Messieurs de la vérité des Oracles; vous n'aviez qu'à exalter vostre imagination, et vostre foy : et vous tournant vers 1 Orient crier à haute voix AG Monsieur (interrompisse) je n'avois garde de faire cette espèce d'argument, à d'aussi honnestes gens que le font ceux avec qui jestois; ils meussent pris pour phanatique : car asseurément ils n'ont point de foy en tout cela; et quand j'eusse sçeu l'opération Cabalistique dont vous me parlez, elle n'eut pas réussi par ma bouche; j'y ay encore moins de foy qu'eux. Bien bien, dit le Comte si vous n'en avez pas, nous vous en ferons venir. Cependant si vous aviez crû que vos Messieurs n'eussent pas donné créance à ce qu'ils peuvent voir tous les jours à Paris : vous pouviez leur citer une histoire d'assez fraîche date. L'Oracle que Celius Rhodiginus dit qu'il a veu luy-même, rendu sur la fin du siècle passé, par cet homme extraordinaire, qui parloit, et predisoit l'avenir par le mesme organe que l'Eurycles de Plutarque. Je n'eusse pas voulu (répondis-je) citer Rhodiginus; la citation eust esté pédantesque; et
puis on n'eust pas manqué de me dire que cet homme estoit sans doute un démoniaque. On eust dit cela tres-monacalement (répondit-il.) Monsieur (interrompis-je) malgré l'aversion Cabalistique que je voy que vous avez pour les Moines, je ne puis que je ne sois pour eux en cette rencontre. Je croy qu'il n'y auroit pas tant de mal à nier tout à fait qu'il y ait jamais eu d'Oracle, que de dire que ce n'estoit pas le Démon qui parloit en eux, car
enfin les Pères et les Théologiens Car enfin
(interrompit-il) les Théologiens ne demeurentils pas d'accord que la sçavante Sambethé la plus ancienne des Sibyles étoit fille de Noé? He! qu'importe? (repris-je.) Plutarque (repli qua-t-il) ne dit-il pas que la plus ancienne Sibylle fut la première qui rendit des Oracles à Delphes? Cet esprit que Sambethé logeoit dans son sein n'estoit donc pas un Diable, ny son Apollon un faux Dieu puisque l'idolâtrie ne commença que long-temps après la division des langues : et il seroit peu vraysemblable d'attribuer au Père de mensonge les livrez Sacrez des Sibyles, et toutes les preuves de la véritable Religion que les Pères en ont tirées. Et puis, mon enfant (continua-t-il en riant (il ne vous appartient pas de rompre le mariage qu'un grand Cardinal a fait de David et de la Sibyle, ny d'accuser ce sçavant personnage d'avoir mis en paralelle un grand
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Prophète et une malheureuse Energumene.
Car ou David fortifie le témoignage de la Sibyle, ou la Sibyle affoiblit l'authorité de David. Je vous prie, Monsieur (interrompis-je) reprenez vostre sérieux.
Je le veux bien [dit-il] à condition que vous ne m'accusiez pas de l'estre trop. Le Démon a vostre avis, est-il jamais divisé de luy-même? et est-il quelquefois contre ses interests? Pourquoy non? [luy dis-je.] Pourquoy non? [dit-il] Parce que celuy que Tertulien a si heureusement et si magnifiquement apellé la Raison de Dieu ne le trouve pas à propos. Satan ne s'est jamais divisé de luy-même. Il s'ensuit donc, ou que le Démon n'a jamais parlé dans les Oracles, ou qu'il n'y a jamais parlé contre ses interests. Il s'ensuit donc que si les Oracles ont parlé contre les interests du Démon, ce n'estoit pas le Démon qui parloit dans les Oracles. Mais Dieu n'a-t-il pas pu forcer le Démon [luy dis-je] de rendre témoignage à la vérité et de parler contre lui-même? Mais (reprit il) si Dieu ne l'y a pas forcé? Ah! en ce cas-là (repliquay-je) vous aurez plus de raison que les Moines.
Voyons-le donc (poursuivit-il,) et pour procéder invinciblement et de bonne foy : je ne veux pas amener les témoignages des Oracles que les Pères de l'Eglise raportent; quoy que je sois persuadé de la vénération que vous
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avez pour ces grands hommes. Leur religion et l 'interest qu'ils avoient à l'affaire, pourroit les avoir prévenus, et leur amour pour la vérité pourroit avoir fait, que la voyant assez pauvre et assez nue dans leur siècle, ils auroient emprunté pour la parer, quelque habit et quelque ornement du mensonge mesme : ils estoient hommes et ils peuvent par conséquent, suivant la maxime du poëte de la Sinagogue avoir esté témoins infidèles.
Je vas donc prendre un homme qui ne peut estre suspect en cette cause : Payen, et Payen d'autre espèce que Lucrèce, ou Lucien ou les Epicuriens, un Payen infatué qu'il est des Dieux et des Démons sans nombre, superstitieux outre mesure, grand Magicien, ou soy disant tel, et par conséquent grand Partisan des Diables : c'est Porphire. Voici mot pour mot quelques Oracles qu'il raporte.
ORACLE
IL Y A AU DESSUS DU FEU CELESTE UNE FLAMME INCORRUPTIBLE, TOUJOURS ÉTINCEL- LANTE, SOURCE DE LA VIE, FONTAINE DE TOUS LES ESTRES, ET PRINCIPE DE TOUTES CHOSES. CETTE FLAMME PRODUIT TOUT, ET RIEN NE PERIT QUE CE QU'ELLE CONSUME. ELLE SE FAIT CONNOI- TRE PAR ELLE-MEME; CE FEU NE PEUT ESTRE CONTENU EN AUCUN LIEU ; IL EST SANS CORPS ET
SANS MATIERE, IL ENVIRONNE LES CIEUX, ET IL SORT DE LUY UNE PETITE ÉTINCELLE QUI FAIT TOUT LE FEU DU SOLEIL, DE LA LUNE, ET DES ESTOILES. VOILA CE QUE JE SÇAY DE DIEU : NE CHERCHE PAS A EN SÇAVOIR D'AVANTAGE, CAR CELA PASSE TA PORTÉE, QUELQUE SAGE QUE TU SOIS. AU RESTE, SÇACHE QUE L'HOMME INJUSTE ET MÉCHANT NE PEUT SE CACHER DEVANT DIEU. NY ADRESSE NY EXCUSE NE PEUVENT RIEN DÉ- GUISER A SES YEUX PERÇANTS. TOUT EST PLEIN DE DIEU, DIEU EST PAR TOUT.
Vous voyez (mon fils) que cet Oracle ne sent pas trop son Démon. Du moins (répondisse) le Démon y sort assez de son caractère: En voicy un autre (dit-il) qui presche encore mieux.
ORACLE
IL Y A EN DIEU UNE IMMENSE PROFONDEUR DE FLAMME : LE CŒUR NE DOIT POURTANT PAS CRAINDRE DE TOUCHER A CE FEU ADORABLE, OU D'EN ESTRE TOUCHÉ; IL NE SERA POINT CON- SUMÉ PAR CE FEU SI DOUX, DONT LA CHALEUR TRANQUILLE, ET PAISIBLE, FAIT LA LIAISON, L'HARMONIE, ET LA DURÉE DU MONDE. RIEN NE SUBSISTE QUE PAR CE FEU, QUI EST DIEU MESME. PERSONNE NE L'A ENGENDRÉ, IL EST SANS MERE IL SÇAIT TOUT, ET ON NE LUY PEUT RIEN AP- PRENDRE : IL EST INEBRANLABLE DANS SES DES- SEINS, ET SON NOM EST INEFFABLE. VOILA CE
QUE C'EST QUE DIEU ; CAR POUR NOUS QUI SOM- MES CES MESSAGERS. NOUS NE SOMMES QU'UNE PETITE PARTIE DE DIEU.
Hé bien! que dites-vous de celuy-là? je dirois de tous les deux (repliquay-je) que Dieu peut forcer le père de mensonge à rendre témoignage à la vérité. En voicy un autre (reprit le Comte) qui va vous lever ce scrupule.
ORACLE
HELAS TREPIEDS ; PLEUREZ, ET FAITES L'ORAL SON FUNEBRE DE VOSTRE APOLLON. IL EST MOR- TEL, IL VA MOURIR, IL S'ETEINT] PARCE QUE LA LUMIERE DE LA FLAMME CELESTE LE FAIT ÉTEINDRE.
Vous voyez bien (mon enfant) que qui que ce puisse estre qui parle dans ces Oracles, et qui explique si bien aux payens l'Essence, l'Unité, l'Immensité, l'Eternité de Dieu; il avoue qu'il est mortel et qu'il n'est qu'une étincelle de Dieu. Ce n'est donc pas le Démon qui parle, puisqu'il est immortel, et que Dieu ne le forçeroit pas à dire qu'il ne l'est point. Il est arresté que Satan ne se divise point contre luy-mesme. Est-ce le moyen de se faire adorer que de dire qu'il n'y a qu'un Dieu? Il dit qu'il est mortel; depuis quand le Diable est-il
si humble que de s'oster même ses qualitez naturelles? Vous voyez donc, mon fils que si le principe de celuy qui s'appelle par excellence le Dieu des Sciences, subsiste, ce ne peut estre le Démon qui a parlé dans les Oracles.
Mais si ce n'est pas le Démon (luy dis je) ou mentant de gayeté de cœur, quand il se dit mortel; ou disant vray par force, quand il parle de Dieu : à quoy donc vostre Cabale attribuëra-t-elle tous les Oracles, que vous soutenez qui ont effectivement esté rendus? Sera-ce à l'exhalaison de la terre, comme Aristote, Ciceron, et Plutarque? Ah! non pas cela, mon enfant (dit le Comte.) Grâces à la Sacrée Cabale, je n'ay pas l'imagination blessée jusqu'à ce point-là. Comment! (repliquay-je) tenez vous cette opinion-là fort visionaire ? ses partisans sont pourtant gens de bon sens. Ils ne le sont pas, mon fils, en ce point icy (continua-t-il) et il est impossible d'attribuer à cette exhalaison tout ce qui s'est passé dans les Oracles. Par exemple cet homme, chez Tacite, qui apparoissoiten songe aux Prestres d'un Temple d'Hercule en Arménie, et qui leur commandoit de luy tenir prests des coureurs équipez pour la chasse, Jusques-là ce pourroit estre l'exhalaison : mais quand ces coureurs revenoient le soir tous outrez, et les carquois vuides de flèches
et que le lendemain on trouvoit autant de bestes mortes dans la forest qu'on avoit mis de flèches dans le carquois; vous voyez bien que ce ne pouvoit pas estre l'exhalaison qui faisoit cet effet. C'estoit encore moins le Diable; car ce seroit avoir une notion peu raisonnable et peu Cabalistique, du malheur de l'ennemy de Dieu, de croire qu'il luy fût permis de se divertir à courir la biche et le lièvre.
A quoy donc la Sacrée Cabale (luy dis-je) attribuë-t-elle tout cela? Attendez (répondit-il) Avant que je vous découvre ce mystère, il faut que je guérisse bien votre esprit de la prévention où vous pourriez estre pour cette prétendue exhalaison; car il me semble que vous avez cité avec emphase Aristote, Plutarque et Ciceron. Vous pouviez encore citer Jamblique, qui tout grand esprit qu'il estoit, fut quelque temps dans cette erreur, qu'il quitta pourtant bien-tôt, quand il eut examiné la chose de prés, dans le livre des mystères.
Pierre d'Apone, Pomponace, Levinius, Sirenius, et Lucilius Vanino, sont ravis encore, d'avoir trouvé cette défaite dans quelques-uns des Anciens. Tous ces prétendus esprits, qui quand ils parlent des choses divines, disent plutost ce qu'ils désirent que ce qu'ils connoissent, ne veulent pas avouer rien de surhumain dans les Oracles, de peur de recon-
noître quelque chose au dessus de l'homme. Ils ont peur qu'on leur fasse une échelle pour monter jusqu'à Dieu, qu'ils craignent de connoitre par les degrez des créatures spirituelles, et ils aiment mieux s'en fabriquer une pour descendre dans le néant. Au lieu de s'élever vers le Ciel ils creusent la terre, et au lieu de chercher dans des estres supérieurs à l'homme, la cause de ces transports qui l'élevent au dessus de luv-méme, et le rendent une maniere de divinité, ils attribuent foiblement à des exhalaisons impuissantes cette force de pénétrer dans l'avenir, de découvrir les choses cachées, et de s'élever jusqu'aux plus hauts secrets de l'Essence divine.
Telle est la misère de l'homme, quand l'esprit de contradiction et l'humeur de penser autrement que les autres le possède. Bien loin de parvenir à ses fins, il s'enveloppe, et s'entrave. Ces libertins ne veulent pas assujettir l'homme à des substances moins matérielles que luy, et ils l'assujettissent à une exhalaison : et sans considérer qu'il n'y a nul rapport entre cette chimérique fumée et l'ame de l'homme, entre cette vapeur et les choses futures, entre cette cause frivole, et ces effets miraculeux; il leur suffit d'estre singuliers pour croire qu'ils sont raisonnables. C'est assez pour eux de nier les Esprits et de faire les esprits forts.
La singularité vous déplaist donc fort Mon-
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sieur? (interompis-je.) Ah! mon fils (me dit-il) c'est la peste du bon sens et la pierre d'achoppement des plus grands esprits. Aristote tout grand Logicien qu'il est, n'a sçeu éviter le piège où la phantaisie de la singularité mène ceux qu'elle travaille aussi violemment que luy; il n'a sçeu éviter [dis-je] de s'embarasser et de se couper. Il dit dans le livre de la Génération des Animaux et dans ses Morales, que l'esprit et l'entendement de l'homme luy vient de dehors et qu'il ne peut nous venir de nostre Père : et par la spiritualité des opérations de nostre ame il conclud qu'elle est d'une autre nature que ce composé matériel qu'elle anime, et dont la grossièreté ne sait qu'offusquer les spéculations bien loin de contribuer à leur production.
Aveugle Aristote, puisque selon vous, nostre composé matériel ne peut estre la source de nos pensées spirituelles, comment entendezvous qu'une foible exhalaison puisse estre la cause des pensées sublimes, et de l'efror que prennent les Pythiens qui rendent les Oracles? Vous voyez bien, mon enfant, que cet esprit fort se coupe, et que sa singularité le fait égarer. Vous raisonnez fort juste, Monsieur [luy dis-je ravy de voir en effet qu'il parloit de fort bon sens, et espérant que sa folie ne seroit pas un mal incurable] Dieu veuille que...
Plutarque si solide d'ailleurs (continua-t-il en m interrompant) fait pitié dans son dialogue pourquoy les Oracles ont cessé. Il se fait objecter des choses convaincantes, qu'il ne résout point. Que ne répond-il donc à ce qu'on luy dit : que, si c'est l'exhalaison qui fait ce transport, tous ceux qui approchent du Trépied fatidique seroient saisis de l'entousiasme, et non pas une seule fille; encore faut-il qu'elle soit vierge. Mais comment cette vapeur peutelle articuler des voix par le ventre? De plus cette exhalaison est une cause naturelle et nécessaire qui doit faire son effet régulièrement et toujours; pourquoy cette fille n'estelle agitée que quand on la consulte ? Et ce qui presse le plus, pourquoy la terre a-t-elle cessé de pousser ainsi des vapeurs divines? Est-elle moins terre qu'elle n'estoit? reçoitelle d'autres influences ? a-t-elle d'autres mers et d'autres fleuves? Qui a donc ainsi bouché ses pores ou changé sa nature?
J'admire Pomponace, Lucile, et les autres Libertins, d'avoir pris l'idée de Plutarque, et d'avoir abandonné la manière dont il s'explique. Il avoit parlé plus judicieusement que Ciceron et Aristote; comme il estoit homme de fort bon sens et ne sçachant que conclure de tous ces Oracles, après une ennuyeuse irrésolution, il s'estoit fixé que cette exhalaison qu'il croyoit qui sortoit de la terre, estoit un
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esprit tres-divin : ainsi il attribuoit à la Divinité ces mouvemens et ces lumières extraordinaires des Prestresses d'Apollon. Cette vapeur divinatrice est, dit-il, une haleine, et un Esprit tres-divin et tres-saint.
Pomponace, Lucile, et les Athées modernes, ne s'accommodent pas de ces façons de parler qui supposent la divinité. Ces exhaisons (disent-ils) estoient de la nature des vapeurs qui infectent les Atrabilaires, lesquels parlent des langues qu'ils n'entendent pas.
Mais Fernel réfute assez bien ces impies, en prouvant que la bile, qui est une humeur peccante, ne peut causer cette diversité de langues qui est un des plus merveilleux effets de la considération et une expression artificielle de nos pensées. Il a pourtant décidé la chose imparfaitement, quand il a souscrit à Psellus et à tous ceux qui n'ont pas pénétré assez avant dans nostre Sainte Philosophie, ne sçachant où prendre les causes de ces effets si surprenans, il a fait comme les femmes et les Moines, et les a attribuez au Démon. A qui donc faudra-t-il les attribuer? (luy dis-je). Il y a longtemps que j'attens ce secret Cabalistique.
Plutarque même l'a très-bien marqué (me dit-il) et il eut bien fait de s'en tenir-là. Cette manière irreguliere de s'expliquer par un organe indécent n'estant pas assez grave et assez
digne de la Majesté des Dieux (dit ce Payen), et ce que les Oracles disoient surpassant aussi les forces de lame de l'homme, ceux-là ont rendu un grand service à la Philosophie, qui ont étably des créatures mortelles entre les Dieux et l'homme, ausquelles on peut rapporter tout ce qui surpasse la foiblesse humaine et qui n'approche pas de la grandeur Divine.
Cette opinion est de toute l'ancienne Philosophie. Les Platoniciens et les Pythagoriciens l'avoient prise des Egyptiens, et ceux-cy de Joseph le Sauveur et des Hébreux qui habitèrent en Egypte avant le passage de la mer rouge. Les Hébreux appelloient ces substances qui sont entre l'Ange et l'homme Sadaim; et les Grecs transposant les Syllabes, et n'ajoutant qu'une lettre, les ont appeliez Daimonas. Ces Démons sont chés les anciens Philosophes une gent Aérienne, dominante sur les elemens, mortelle, engendrante, méconnue dans ce siècle par ceux qui recherchent peu la vérité dans son ancienne demeure, c'est à dire dans la Cabale et dans la Théologie des Hébreux, lesquels avoient par devers eux l'art particulier d'entretenir cette nation aérienne et de converser avec tous ces habitans de l'air.
Vous voila je pense encore revenu à vos Sylphes, Monsieur (interrompis-je.) Oùy, mon fils, (continuat-il.) Le Theraphim des Juifs n'estoit que la cérémonie qu'il falloit observer
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pour ce commerce : et ce Juif Michas qui se plaint dans le Livre des Juges, qu'on luy a enlevé ses Dieux, ne pleure que la perte de la petite Statue, dans laquelle les Sylphes l'entretenoient. Les Dieux que Rachel déroba à son Père, estoient encore un Teraphim : Michas ny Laban ne sont pas repris d'idolâtrie, et Jacob n'eut eu garde de vivre quatorze ans avec un Idolâtre, ny d'en épouser la fille : ce n'estoit qu'un commerce de Sylphes; et nous sçavons par tradition que la Synagogue tenoit ce commerce permis, et que l'Idole de la femme de David n'estoit que le Theraphim à la faveur duquel elle entretenoit les peuples élémentaires : car vous jugez bien que le Prophète du cœur de Dieu n'eust pas souffert l'idolâtrie dans sa maison.
Ces Nations élémentaires, tant que Dieu négligea le salut du monde en punition du premier péché, prenoient plaisir à expliquer aux hommes dans les Oracles ce qu'elles sçavoient de Dieu, leur montrer à vivre moralement, leur donner des conseils tres-sages et très-utiles, tels qu'on en voit grand nombre chez Plutarque et dans tous les Historiens. Dés que Dieu prit pitié du Monde, et voulut devenir luy-même son Docteur, ces petits maistres se retirèrent. De là vient le silence des Oracles.
Il resuite donc de tout vostre discours, Mon-
sieur (repartis-je,) qu'il y a eu assurément des Oracles, et que c'estoit les Sylphes qui les rendoient et qui les rendent même tous les jours dans des verres ou dans des miroirs. Les Sylphes ou les Salamandres, les Gnomes ou les Ondins (reprit le Comte.) Si cela est, Monsieur (repliquay-je) tous vos peuples élémentaires sont bien mal-honnêtes gens. Pourquoy donc? (dit-il.) Hé peut-on voir rien de plus fripon (poursuivis-je) que toutes ces réponses à double sens qu'ils donnoient toujours. Toujours? (reprit-il.) Ha! non pas toujours. Cette Sylphide qui apparut à ce Romain en Asie et qui luy prédit qu'il y reviendroit un jour avec la dignité de Proconsul, parloit-elle-bien obscurément? Et Tacite ne dit-il pas que la chose arriva comme elle avoit esté prédite? Cette inscription, et ces Statues fameuses dans l'Histoire d'Espagne qui aprirent au malheureux Roy Rodrigues, que sa curiosité et son incontinence seroient punies par des hommes habillez et armez de même qu'elles Festoient, et que ces hommes noirs s'empareroient de l'Espagne et y regneroient long-temps, tout cela pouvoit-il estre plus clair, et l'événement ne le justifia t-il pas l'année même ? Les Mores ne vinrent-ils pas détrôner ce Roy efféminé? Vous en sçavez l'histoire : et vous voyez bien que le Diable, qui depuis le règne du Messie ne dispose pas des Empires, n'a pas pu estre
auteur de cet Oracle et que c'a esté asseurément quelque grand Cabaliste, qui l'avoit apris de quelque Salamandre des plus sçavans. Car comme les Salamandres aiment fort la Chasteté, ils nous apprenent volontiers les malheurs qui doivent arriver au monde par le défaut de cette vertu.
Mais, Monsieur (luy dis-je) trouvez-vous bien chaste et bien digne de la pudeur Cabalistique, cet Organe hétéroclite dont ils se servoient pour prêcher leur Morale ? Ah ! pour cette fois [dit le Comte en riant] vous avez 1 imagination blessée, et vous ne voyez pas la raison physique qui fait que le Salamandre enflammé se plaist naturellement dans les lieux les plus ignées, et est attiré par... J'entens, j'entens [interrompis-je] ce n'est pas la peine de vous expliquer plus au long.
Quand à l'obscurité de quelques Oracles (poursuivit-il sérieusement) que vous appeliez friponerie, les ténèbres ne sont-elles pas l'habit ordinaire de la vérité ? Dieu ne se plaist-il pas à se cacher de leur voile sombre, et l'Oracle continuel qu'il a laissé à ses enfans, la Divine Ecriture n'est-elle pas enveloppée d'une adorable obscurité qui confond et fait égarer les superbes, autant que sa lumière guide les humbles?
Si vous n'avez que cette difficulté [mon fils]
je ne vous conseille pas de différer d'entrer en commerce avec les peuples élémentaires. Vous les trouverez tres-honnestes gens sçavans, bienfaisans, craignans Dieu. Je suis d'avis que vous commenciez par les Salamandres : car vous avez un Mars au haut du Ciel dans vostre figure; ce qui veut dire qu'il y a bien du feu dans toutes vos actions. Et pour le mariage je suis d'avis que vous preniez une Sylphide; vous serez plus heureux avec elle qu'avec les autres : car vous avez Jupiter à la pointe de vostre Ascendant que Venus regarde d'un Sextil. Or Jupiter préside à l'air et aux peuples de l'air. Toutes-fois il faut consulter vostre cœur la dessus; car comme vous verrez un jour, c'est par les astres intérieurs que le Sage se gouverne, et les Astres du Ciel extérieur ne servent qu'à luy faire connoistre plus seurement les aspects des astres du Ciel intérieur qui est en chaque créature. Ainsi, c'est à vous à me dire maintenant quelle est vostre inclination afin que nous procédions à vostre alliance avec les peuples élémentaires qui vous plairont le mieux. Monsieur [respondisje] cette affaire demande, à mon avis, un peu de consultation. Je vous estime de cette réponse [me dit-il] mettant la main sur mon épaule. Consultez meurement cette affaire, sur tout avec celuy qui se nomme par excellence l'Ange du grand Conseil : allez vous mettre en
prière, et j'iray demain chez vous à deux heures après midy.
Nous revinsmes à Paris, je le remis durant le chemin sur le discours contre les Athées et les Libertins, je n'ay jamais oui si bien raisonner ny dire des choses si hautes et si subtiles pour l'existence de Dieu et contre l'aveuglement de ceux qui passent leur vie sans se donner tous entiers à un culte sérieux et continuel de celuy de qui nous tenons et qui nous conserve nostre estre. J'estois surpris du caractère de cet homme, et je ne pouvois comprendre comme il pouvoit estre tout à la fois, si fort, et si foible, si admirable et si ridicule.
Sur les Sciences Secrètes
J'attendis chez moy Monsieur le Comte de Gabalis, comme nous l'avions arresté en nous quittant. Il vint à l'heure marquée, et m'abordant d'un air riant : Hé bien, mon fils, (me dit-il) pour quelle espèce de peuples invisibles Dieu vous donne-t-il plus de panchant, et quelle alliance aimerez-vous mieux, celle des Salamandres, ou des Gnomes, des Nymphes, ou des Sylphides? Je n'ay pas encore tout-àfait résolu ce mariage, Monsieur (repartis-je.) A quoy tient-il donc? [repartit-il.] Franchement, Monsieur (luy dis-je) je ne puis guérir mon imagination; elle me représente toujours ces prétendus hostes des elemens comme des Tiercelets de Diables. O Seigneur (s'écria-t-il) dissipez, ô Dieu de lumière, les ténèbres, que l'ignorance et la perverse éducation ont répandu dans l'esprit de cet Eleu, que vous m'avez fait connoître que vous destinez à de si grandes choses. Et vous, mon fils, ne fermez pas le passage à la vérité qui veut entrer chez
vous : soyez docile. Mais non, je vous dispense de l'estre : car aussi bien est-il injurieux à la vérité de luy préparer les voyes. Elle sçait forcer les portes de fer et entrer où elle veut, malgré toute la résistance du Mensonge. Que pouvez-vous avoir à luy opposer? Est-ce que Dieu n'a pu créer ces substances dans les elemens telles que je les ay dépeintes?
Je n'ay pas examiné [luy dis-je] s'il y a de l'impossibilité dans la chose même; si un seul élément peut fournir du sang, de la chair, et des os : s'il y peut avoir un tempérament sans mélange, et des actions sans contrariété : mais supposé que Dieu ait pu le faire, quelle preuve solide y a t-il qu'il l'a fait?
Voulez-vous en estre convaincu tout à l'heure (reprit-il) sans tant de façons. Je m'en vay faire venir les Sylphes de Cardan; vous entendrez de leur propre bouche ce qu'ils sont et ce que je vous en ay appris. Non pas cela; Monsieur, s'il vous plaist (m'écriay-je brusquement;) différez, je vous en conjure, cette espèce de preuve, jusqu'à ce que je sois persuadé que ces gens là ne sont pas ennemis de Dieu : car jusques-là j'aimerois mieux mourir que de faire ce tort à ma conscience de... „
Voilà, voila l'ignorance, et la fausse pieté de ces temps malheureux (interrompit le Comte d'un ton colère.) Que n'efface-t-on donc du
Calendrier des Saints le plus grand des Anachorètes? Et que ne brûle-t-on ses Statues? C'est grand dommage qu'on n'insulte à ces cendres vénérables! et qu'on ne les jette au vent, comme on feroit celles des malheureux qui sont accusez d'avoir eu commerce avec les Démons. S'est-il avisé d'exorciser les Sylphes? et ne les a-t-il pas traitez en hommes? Qu'avezvous à dire à cela, Monsieur le scrupuleux, vous et tous vos Docteurs misérables? Le Sylphe qui discourut de sa nature à ce Patriarche, à vôtre avis estoit-ce un Tiercelet de Démon? Est-ce avec un Lutin que cet homme incomparable conféra de l'Evangile? Et l'accuserez-vous d'avoir prophané les mystères adorables en s'en entretenant avec un Phantôme ennemy de Dieu? Athanase et Jérôme sont donc bien indignes du grand nom qu'ils ont parmy vos sçavans, d'avoir écrit avec tant d'éloquence l'éloge d'un homme qui traitoit les Diables si humainement. S'ils prenoient ce Sylphe pour un Diable, il falloit ou cacher l'avanture, ou retrancher la prédication en esprit, ou cette apostrophe si pathétique que l'Anachorète, plus zélé et plus crédule que vous, fait à la ville d'Alexandrie : et s'ils l'ont pris pour une créature ayant part, comme il l'asseuroit, à la rédemption aussi bien que nous; et si cette apparition est à leur avis une grâce extraordinaire que Dieu faisoit au Saint
dont ils écrivent la vie, estes-vous raisonnable d'estre plus sçavant qu'Athanase et Jérôme, et plus Saint que le Divin Antoine? Qu'eussiez vous dit à cet homme admirable, si vous aviez esté du nombre des dix mille Solitaires à qui il raconta la conversation qu'il venoit d'avoir avec le Sylphe ? Plus sage, et plus éclairé que tous ces Anges terrestres, vous eussiez sans doute remontré au Saint Abbé que toute son avanture n'estoit qu'une pure illusion, et vous eussiez dissuadé son disciple Athanase, de faire sçavoir à toute la terre une histoire si peu conforme à la Religion, à la Philosophie, et au sens commun. N'est-il pas vray?
Il est vray (luy dis-je) que j'eusse esté d'avis, ou de n'en rien dire du tout, ou d'en dire davantage. Athanase et Jérôme n'avoient garde (reprit-il) d'en dire davantage; car ils n'en sçavoient que cela, et quand ils auroient tout sceu, ce qui ne peut estre, si on n'est des nostres, ils n'eussent pas divulgué témérairement les secrets de la Sagesse.
Mais pourquoy? (repartis je) ce Sylphe ne proposa-t-il pas à Saint Antoine ce que vous me proposez aujourd'huy? Quoy (dit le Comte en riant) le mariage? Ha! c'eust esté bien à propos? Il est vray [repris-je] qu'apparamment le bon homme n'eust pas accepté le party. Non seurement (dit le Comte) car c'eût esté tenter Dieu de se marier à cet âge-là, et
de luy demander des enfans. Comment (repris-je) est-ce qu'on se marie à ces Sylphes pour en avoir des enfans? Pourquoy donc, (dit-il) est-ce qu'il est jamais permis de se marier pour une autre fin? Je ne pensois pas (repondis-je) qu'on prétendît lignée, et je croyois seulement que tout cela n'aboutissoit qu'à immortaliser les Sylphides.
Ha! vous avez tort (poursuivit-il); la charité des Philosophes fait qu'ils se proposent pour fin l'immortalité des Sylphides : mais la nature fait qu'ils désirent de les voir fécondes. Vous verrez quand vous voudrez dans les airs ces familles Philosophiques. Heureux le monde, s'il n'avoit que de ces familles, et s'il n'y avoit pas des enfans de péché. Qu'appelezvous enfans de péché, Monsieur, (interrompis-je). Ce sont, mon fils (continua-t-il) ce sont tous les enfans qui naissent par la voye ordinaire; enfans conceus par la volonté de la chair, non pas par la volonté de Dieu; enfans de colère et de malédiction; en un mot enfans de l'homme et de la femme. Vous avez envie de m 'interrompre; je voy bien ce que vous voudriez me dire. Oûy, mon enfant, sçachez que ce ne fut jamais la volonté du Seigneur que l'homme et la femme eussent des enfans comme ils en ont. Le dessein du tres-sage Ouvrier estoit bien plus noble; il vouloit bien autrement peupler le monde qu'il ne l'est. Si
le misérable Adam n'eût pas désobéi grossièrement à l'ordre qu'il avoit de Dieu de ne toucher point à Eve, et qu'il se fut contenté de tout le reste des fruits du jardin de volupté, de toutes les beautez des Nymphes et des Sylphides, le monde n'eût pas eu la honte de se voir remply d'hommes si imparfaits, qu'ils peuvent passer pour des monstres auprès des enfans des Philosophes.
Quoy, Monsieur (luy dis je) vous croyez, à ce que je voy, que le crime d'Adam est autre chose qu'avoir mangé la pomme? Quoy, mon fils (reprit le Comte) estes vous du nombre de ceux qui ont la simplicité de prendre l'histoire de la pomme à la lettre? Ha! sçachez que la langue sainte use de ces innocentes métaphores pour éloigner de nous les idées peu honnestes d'une action qui a causé tous les malheurs du genre humain. Ainsi quand Salomon disoit : je veux monter sur la palme, et j'en veux cueillir les fruits; il avoit un autre appétit que de manger des dattes. Cette langue que les Anges consacrent, et dont ils se servent pour chanter des Hymnes au Dieu vivant, n'a point de terme qui exprime ce qu'elle nomme figurément, l'appellant pomme ou datte. Mais le Sage démesle aisément ces chastes figures. Quand il voit que le goust, et la bouche d'Eve ne sont point punis, et qu'elle accouche avec douleur, il connoist que ce n'est pas le goust
qui est criminel : et découvrant quel fut le premier péché par le soin que prirent les premiers pécheurs de cacher avec des feuilles certains endroits de leur corps, il conclut que Dieu ne vouloit pas que les hommes fussent multipliez par cette lâche voye. O Adam ! tu ne devois engendrer que des hommes semblables à toy, ou n'engendrer que des Héros ou des Geans.
Hé! quel expédient avoit-il (interrompis-je) pour l'une ou pour l'autre de ces générations merveilleuses? Obéir à Dieu (repliqua-t-il) ne toucher qu'aux Nymphes, aux Gnomes, aux Sylphides, ou aux Salamandres. Ainsi il n'eut veu naître que des Héros, et l'Univers eût esté peuplé de gens tous merveilleux, et remplis de force et de sagesse. Dieu a voulu faire conjecturer la différence qu'il y eût eu entre ce monde innocent et le monde coupable que nous voyons, en permettant de temps en temps qu'on vist des enfans nez de la force qu'il l'avoit projette. On a donc veu quelquefois, Monsieur (luy dis-je) de ces enfans des ele- mens! Et un Licentié de Sorbonne, qui me citoit l'autre jour S. Augustin, S. Jérôme, et Grégoire de Nazianze, s'est donc mépris, en croyant qu'il ne peut naître aucun fruit de ces amours des esprits pour nos femmes, ou du commerce que peuvent avoir les hommes avec certains Démons qu'il nommoit Hyphialtes.
Lactance a mieux raisonné (reprit le Comte), et le solide Thomas d'Aquin a sçavamment résolu, que non seulement ces commerces peuvent estre féconds: mais que les enfansqui en naissent sont d'une nature bien plus généreuse et plus héroïque. Vous lirez en effet quand il vous plaira les hauts faits de ces hommes puissans et fameux, que Moyse dit qui sont nez de la sorte; nous en avons les Histoires par devers nous dans le Livre des guerres du Seigneur, cité au vingt-troisième chapitre des Nombres. Cependant jugez de ce que le monde seroit, si tous ces habitans ressembloient à Zoroastre.
Zoroastre (luy dis-je) qu'on dit qui est l'Auteur de la Necromance ? C'est luy-même (dit le Comte) de qui les ignorans ont écrit cette calomnie. Il avoit l'honneur d'estre fils du Salamandre Oromasis, et de Vesta femme de Noë. Il vécut douze cens ans le plus sage Monarque du Monde, et puis fut enlevé par son Père Oromasis dans la région des Salamandres. Je ne doute pas (luy dis-je) que Zoroastre ne soit avec le Salamandre Oramasis dans la région du feu : mais je ne voudrois pas faire à Noë l'outrage que vous luy faites.
L'outrage n'est pas si grand que vous pourriez croire; (reprit le Comte) tous ces Patriarches-là tenoient à grand honneur d'estre les pères putatifs des enfans que les enfans de
Dieu vouloient avoir de leurs femmes : mais cecy est encore trop fort pour vous. Revenons à Oromasis; il fut aimé de Vesta femme de Noë. Cette Vesta étant morte fut le génie tutelaire de Rome; et le feu sacré qu'elle vouloit que des Vierges conservassent avec tant de soin, estoit en l'honneur du Salamandre son amant. Outre Zoroastre il naquit de leur amour une fille d'une beauté rare et d'une sagesse extrême; c'estoit la divine Egerie, de qui Numa Pompilius reçeut toutes ses Loix. Elle obligea Numa qu'elle aimoit, de faire bâtir un Temple à Vesta sa mère, où on entretiendroit le feu sacré en l'honneur de son père Oromasis. Voilà la vérité de la fable, que les Poëtes et les Historiens Romains ont contée de cette Nymphe Egerie. Guillaume Postel le moins ignorant de tous ceux qui ont étudié la Cabale dans les livres ordinaires, a sçu que Vesta estoit femme de Noë : mais il a ignoré qu'Egerie fut fille de cette Vesta; et n'ayant pas lu les livres secrets de l'ancienne Cabale, dont le Prince de la Mirande acheta si chèrement un exemplaire, il a confondu les choses, et a creu seulement qu'Egerie estoit le bon Génie de la femme de Noë. Nous apprenons dans ces livres, qu'Egerie fut conçue sur l'eau lors que Noë erroit sur les flots vangeurs qui innondoient l'Univers : les femmes estoient alors réduites à ce petit nombre qui se sauvèrent dans l'Arche
Cabalistique, que ce second Père du monde avoit bâtie; ce grand homme, gémissant de voir le châtiment épouvantable dont le Seigneur punissoit les crimes causez par l'amour qu'Adam avoit eu pour son Eve, voyant qu'Adam avoit perdu sa postérité en préférant Eve aux filles des Elemens, et en l'ôtant à celuy des Salamandres, ou des Sylphes qui eût sceu se faire aimer à elle. Noë (dis-je) devenu sage par l'exemple funeste d'Adam, consentit que Vesta sa femme se donnât au Salamandre Oromasis Prince des substances ignées ; et persuada ses trois enfans de céder aussi leur trois femmes aux Princes des trois autres elemens. L'Univers fut en peu de temps repeuplé d'hommes héroïques, si sçavans, si beaux, si admirables, que leur postérité éblouie de leurs vertus les a pris pour des divinitez. Un des enfans de Noë, rebelle au conseil de son père, ne pût résister aux attraits de sa femme, non plus qu'Adam aux charmes de son Eve : mais comme le péché d'Adam avoit noirci toutes les âmes de ses descendans, le peu de complaisance que Cham eut pour les Sylphes, marqua toute sa noire postérité, De là vient (disent nos Cabalistes) le tein horrible des Ethiopiens, et de tous ces peuples hideux à qui il est commandé d'habiter sous la Zone Torride, en punition de l'ardeur profane de leur Père. Voilà des traits bien particuliers, Monsieur
(dis-je admirant l'égarement de cet homme) et vostre Cabale est d'un merveilleux usage pour éclaircir l'antiquité. Merveilleux (reprit-il gravement) et sans elle, Ecriture, Histoire, Fable, et Nature sont obscurs et inintelligibles. Vous croyez, par exemple, que l'injure que Cham fit à son Père soit telle qu'il semble à la lettre; vrayement c'est bien autre chose. Noë sorti de l'Arche, et voyant que Vesta sa femme ne faisoit qu'embellir par le commerce qu'elle avoit avec son Amant Oromasis, redevint passionné pour elle. Cham craignant que son Père n'allât encore peupler la terre d'enfans aussi noirs que ses Ethiopiens, prit son temps un jour que le bon vieillard étoit plein de vin, et le chastra
sans miséricorde Vous riez?
Je ris du zèle indiscret de Cham, (luy dis-je,) Il faut plûtost admirer (reprit le Comte) l'honnesteté du Salamandre Oromasis, que la jalousie n'empêcha pas d'avoir pitié de la disgrâce de son rival. Il apprit à son fils Zoroastre, autrement nommé Japhet, le nom du Dieu tout-puissant qui exprime son éternelle fécondité: Japhet prononça six fois, alternativement avec son frère Sem, marchant à reculons vers le Patriarche, le nom redoutable JABAMIAH ; et ils restituèrent le Vieillard en son entier. Cette histoire mal entendue fait dire aux Grecs, que le plus vieux des Dieux avoit esté chastré par un de ses enfans : mais voilà la
vérité de la chose. D'où vous pouvez voir combien la morale des peuples du feu est plus humaine que la nostre, et mesme plus que celle des peuples de l'air ou de l'eau; car la jalousie de ceux-cy est cruelle, comme le divin Paracelse nous l'a fait voir dans une avanture qu'il raconte, et qui a esté veuë de toute la ville de Stauffenberg. Un Philosophe avec qui une Nymphe estoit entrée en commerce d'immortalité, fut assez mal-honnête homme pour aimer une femme; comme il dinoit avec sa nouvelle Maistresse et quelques-uns de ses amis, on vit en l'air la plus belle cuisse du monde; l'amante invisible voulut bien la faire voir aux amis de son infidelle, afin qu'ils jugeassent du tort qu'il avoitde luy préférer une femme. Après quoy la Nymphe indignée le fit mourir sur l'heure.
Ha! Monsieur (m'écriay-je) cela pourroit bien me dégoûter de ces amantes si délicates. Je confesse (reprit il) que leur délicatesse est un peu violente. Mais si on a veu parmy nos femmes des amantes irritées faire mourir leurs amans parjures, il ne faut pas s'étonner que ces amantes si belles et si fidelles s'emportent, quand on les trahit; d'autant plus qu'elles n'exigent des hommes que de s'abstenir des femmes, dont elles ne peuvent souffrir les défauts, et qu'elles nous permettent d'en aimer parmy elles autant qu'il nous plaît.
Elles préfèrent l'interest et l'immortalité de leurs compagnes à leur satisfaction particulière; et elles sont bien-aises que les Sages donnent à leur Republique autant d'enfans immortels qu'ils en peuvent donner.
Mais enfin, Monsieur (repris-je) d'où vient qu'il y a si peu d'exemples de tout ce que vous me dites? Il y en a grand nombre, mon enfant (poursuivit-il) mais on n'y fait pas reflexion, ou on n'y ajoute point de foy, ou enfin on les explique mal, faute de connoitre nos principes. On attribue aux Démons tout ce qu'on devroit attribuer aux peuples des Elemens. Un petit Gnome se fait aimer à la célèbre Magdelaine de la Croix, Abbesse d'un Monastère à Cordouë en Espagne; elle le rend heureux dés l'âge de douze ans, et ils continuent leur commerce l'espace de trente. Un directeur ignorant persuade Magdelaine que son Amant est un Lutin, et l'oblige de demander l'absolution au Pape Paul III. Cependant il est impossible que ce fût un Démon; car toute l'Europe a sçeu, et Caffiodorus Remus a voulu apprendre à la postérité le miracle qui se faisoit tous les jours en faveur de la sainte fille, ce qui apparemment ne fût pas arrivé, si son commerce avec le Gnome eust esté si diabolique que le vénérable Directeur l'imaginoit. Ce Docteur-là eust dit hardiment, si je ne me trompe, que le Sylphe qui s'immortalisoit avec
la jeune Gertrude Religieuse du Monastère de Nazareth au Diocèse de Cologne, estoit quelque Diable. Asseurément (luy dis-je) et je le crois aussi. Ha ! mon fils (poursuivit le Comte en riant.) Si cela est, le Diable n'est gueres malheureux de pouvoir entretenir commerce de galanterie avec une fille de treize ans, et luy écrire ces billets doux qui furent trouvez dans sa cassette.
Croyez, mon enfant, croyez que le Démon a dans la région de la mort, des occupations plus tristes et plus conformes à la haine qu'a pour luy le Dieu de pureté : mais c'est ainsi qu'on se ferme volontairement les yeux. On trouve, par exemple, dans Tite-Live, que Romulus estoit fils de Mars; les esprits forts disent : c'est une fable ; les Théologiens, il estoit fils d'un Diable incube ; les plaisans, Mademoiselle Sylvie avoit perdu ses gans, et elle en voulut couvrir la honte, en disant qu'un Dieu les luy avoit voliez. Nous qui connoissons la Nature et que Dieu a appeliez de ces ténèbres à son admirable lumière, nous sçavons que ce Mars prétendu estoit un Salamandre, qui épris de la jeune Sylvie, la fit mère du grand Romulus, ce Héros qui après avoir fondé sa superbe Ville, fut enlevé par son Père dans un char enflammé, comme Zoroastre le fut par Oromasis.
Un autre Salamandre fut père de Servius
Tullius ; Tite Live dit que ce fut le Dieu du feu, trompé par la ressemblance, et les ignorans en ont fait le mesme jugement que du Père de Romulus. Le fameux Hercule, l'invincible Alexandre, estoient fils du plus grand des Sylphes. Les Historiens ne connoissant pas cela, ont dit que Jupiter en estoit le père : ils disoient vray ; car comme vous avez appris, ces Sylphes, Nymphes, et Salamandres, s'étoient érigez en Divinitez. Les Historiens qui les croyoient tels, appelloient enfans des Dieux tous ceux qui en naissaient.
Tel fut le divin Platon, le plus divin Apollonius Thianeus, Hercule, Achille, Sarpedon, lepieux^née, et le fameux Melchisedech ; car sçavez vous qui fut le père de Melchisedech ? Non vrayement (luy dis-je) car S. Paul ne le sçavoit pas. Dites donc qu'il ne le disoit pas (reprit le Comte) et qu'il ne luy estoit pas permis de révéler les Mystères Cabalistiques. Il sçavoit bien que le Père de Melchisedech estoit Sylphe ; et que ce Roy de Salem fut conçeu dans l'Arche par la femme de Sem. La manière de sacrifier de ce Pontife estoit la même que sa cousine Egerie apprit au Roy Numa, aussi-bien que l'adoration d'une Souveraine Divinité sans image et sans statue : à cause dequoy les Romains devenus Idolâtres quelques temps après brûlèrent les Saints Livres de Numa qu'Egerie avoit dictez. Le
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premier Dieu des Romains estoit le vray Dieu, leur Sacrifice estoit le véritable, ils offroient du Pain et du Vin au Souverain Maître du Monde : mais tout cela se pervertit en suite. Dieu ne laissa pas pourtant, en reconnoissance de ce premier culte, de donner à cette Ville qui avoit reconnu sa Souveraineté, l'Empire de TUnivers. Le même Sacrifice que Melchisedech...
Monsieur (interrompis-je) je vous prie laissons-là Melchisedech, la Sylphe qui l'engendra, sa cousine Egerie, et le Sacrifice du Pain et du Vin. Ces preuves me paroissent un peu éloignées ; et vous m'obligeriez bien de me conter des nouvelles plus fraîches; car j'ay oui dire à un Docteur, à qui on demandoit ce qu'estoient devenus les compagnons de cette espèce de Satyre qui apparut à Saint Antoine, et que vous avez nommé Sylphe, que tous ces gens-là sont morts présentement. Ainsi les peuples élémentaires pourroient bien estre péris, puisque vous les avouez mortels, et que nous n'en avons nulles nouvelles.
Je prie Dieu (repartit le Comte avec émotion) je prie Dieu qui n'ignore rien, de vouloir ignorer cet ignorant, qui décide si fortement ce qu'il ignore. Dieu le confonde et tous ses semblables ! D'où a-t-il apris que les Elemens sont déserts et que tous ces peuples merveilleux sont anéantis. S'il vouloit se donner la
peine de lire un peu les Histoires, et n'attribuer pas au Diable, comme font les bonnes femmes, tout ce qui passe la chimérique Théorie qu'il s'est fait de la Nature ; il trouveroiten tous tems et en tous lieux des preuves de ce que je vous ay dit.
Que diroit vostre Docteur à cette histoire authentique arrivée depuis peu en Espagne ? Une belle Sylphide se fit aimer à un Espagnol, vécut trois ans avec luy, en eut trois beaux enfans, et puis mourut. Dira-t on que c'estoit un Diable? La sçavante réponse ! selon quelle physique le Diable peut-il s'organiser un corps de femme, concevoir, enfanter, allaitter ? Quelle preuve y a-t-il dans l'écriture de cet extravagant pouvoir que vos Théologiens sont obligez en cette rencontre de donner au Démon? Et quelle raison vray-semblable leur peut fournir leur foible physique. Le Jésuite Delrio, comme il est de bonne foy, raconte naïvement plusieurs de ces avantures, et sans s'embarasser de raisons physiques se tire d'affaire, en disant que ces Sylphides estoient des Démons ; tant il est vray que nos plus grands Docteurs n'en sçavent pas plus bien souvent que les simples femmes ! Tant il est vray que Dieu aime à se retirer dans son Trône nubileux, et qu'épaississant les ténèbres qui environnent Sa Majesté redoutable, il habite une lumière inaccessible, et ne laisse voir ses
veritez qu'aux humbles de cœur. Apprenez à estre humble, mon fils, si vous voulez pénétrer ces ténèbres sacrées qui environnent la vérité. Apprenez des Sages à ne donner aux Démons aucune puissance dans la Nature, depuis que la pierre fatale les a renfermez dans le puits de l'abisme. Aprenez des Philosophes à chercher toujours les causes naturelles dans tous les évenemens extraordinaires ; et quand les causes naturelles manquent, recourez à Dieu, et à ses Saints Anges, et jamais aux Démons qui ne peuvent plus rien que souffrir : autrement vous blasphémeriez souvent sans y penser, vous attribueriez au Diable l'honneur des plus merveilleux ouvrages de la Nature.
Quand on vous diroit par exemple que le divin Apollonius Thianeus fut conçeu sans l'opération d'aucun homme, et qu'un des plus hauts Salamandres descendit pour s'immortaliser avec sa mère : vous diriez que ce Salamandre estoit un Démon, et vous donneriez la gloire au Diable, de la génération d'un des plus grands hommes qui soient sortis de nos mariages Philosophes.
Mais, Monsieur (interrompis-je) cet Apollonius est réputé parmy nous pour un grand Sorcier, et c'est tout le bien qu'on en dit. Voilà (reprit le Comte) un des plus admirables effets de l'ignorance, et de la mauvaise éducation. Parce qu'on entend faire à sa nourrice
des contes de Sorciers, tout ce qui se fait d'extraordinaire ne peut avoir que le Diable pour Auteur. Les plus grands Docteurs ont beau faire, ils n'en seront pas crus s'ils ne parlent comme nos nourrices. Apollonius n'est pas né d'un homme ; il entend les langages des oyseaux ; il est veu en même jour en divers endroits du monde; il disparoist devant 1 Empereur Domitien qui veut le faire maltraiter; il ressuscite une fille par la vertu de l'Onomance; il dit à Ephese en une assemblée de toute l'Asie qu'à cette même heure on tue le Tyran à Rome. Il est question de juger cet homme ; la nourrice dit : C'est un Sorcier. S. Jérôme, et S. Justin le Martyr, dit que ce n'est qu'un grand Philosophe. Jérôme, Justin, et nos Cabalistes seront des visionnaires, et la femmelette l'emportera. Ha ! que l'ignorant périsse dans son ignorance : mais vous, mon enfant, sauvez vous du naufrage.
Quand vous lirez que le célèbre Merlin naquit, sans l'opération d'aucun homme, d'une Religieuse, fille du Roy de la grand Bretagne, et qu'il predisoit l'avenir plus clairement qu'une Tyresie, ne dites pas avec le peuple qu'il estoit fils d un Démon incube, puis qu'il n'y en eut jamais ; ny qu'il prophetisoit par l'art des Démons, puisque le Démon est la plus ignorante de toutes les Créatures, suivant la Sainte Cabale. Dites avec les Sages, que la
Princesse Angloise fut consolée dans sa soli tude par un Sylphe qui eut pitié d'elle, qu'il prit soin de la divertir, et qu'il sceut luy plaire, et que Merlin leur fils fut élevé par le Sylphe en toutes les sciences, et apprit de luy à faire toutes les merveilles que l'Histoire d'Angleterre en raconte.
Ne faites pas non plus l'outrage aux Comtes de Cleves, de dire que le Diable est leur père, et ayez meilleure opinion du Sylphe que l'Histoire dit qui vint à Cleves sur un Navire miraculeux traîné par un Cygne qui y estoit attaché avec une chaîne d'argent. Ce Sylphe après avoir eu plusieurs enfans de l'heritiere de Cleves, repartit un jour en plein midy à la veuë de tout le monde sur son Navire aérien. Qu'a-t-il fait à vos Docteurs, qui les oblige à l'ériger en Démon ?
Mais ménagerez-vous assez peu l'honneur de la Maison de Lusignan ? et donnerez-vous à vos Comtes de Poitiers une généalogie diabolique ?Que direz-vous de leur mère célèbre ? Je croy, Monsieur (interrompis-je) que vous mallez faire les contes de Melusine. Ha ! si vous me niez l'Histoire de Melusine [reprit-il] je vous donne gagné : mais si vous la niez il faudra brûler les Livres du grand Paracelse qui maintient en cinq ou six endroits differens, qu'il n'y a rien de plus certain que cette Melusine estoit une Nymphe ; et il faudra démentir
vos Historiens, qui disent que depuis sa mort, ou pour mieux dire, depuis qu'elle disparut aux yeux de son mary, elle n'a jamais manqué (toutes les fois que ses descendans estoient menacez de quelque disgrâce ou que quelque Roy de France devoit mourir extraordinairement) de paroître en deuil sur la grande Tour du Chasteau de Lusignan, qu'elle avoit fait bastir. Vous aurez une querelle avec tous ceux qui descendent de cette Nymphe, ou qui sont alliez de sa Maison, si vous vous obstinez à soutenir que ce fut un Diable.
Pensez-vous, Monsieur (luy dis-je) que ces Seigneurs aiment mieux estre originaires des Sylphes ? Ils l'aimeroient mieux, sans doute (repliqua-t-il) s'ils sçavoient ce que je vous apprens,et ils tiendroient à grand honneur ces naissances extraordinaires. Ils connoîtroient, s'ils avoient quelque lumière de Cabale, que cette sortedegeneration estant plus conforme à la manière dont Dieu entendoit au commencement que le monde se multipliât, les enfans qui en naissent sont plus heureux, plus vaillans, plus sages, plus renommez, et plus bénis de Dieu. N'est-il pas plus glorieux pour ces hommes illustres de descendre de ces créatures si parfaites, si sages, et si puissantes, que de quelque sale Lutin, ou quelque infâme Asmodée ?
Monsieur (luy dis-je) nos Théologiens n'ont
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garde de dire que le Diable soit père de tous ces hommes qui naissent sans qu'on sçache qui les met au monde. Ils reconnoissent que le Diable, est un esprit, et qu'ainsi il ne peut engendrer. Grégoire de Nicée (reprit le Comte) ne dit pas cela ; car il tient que les Démons multiplient entr'eux comme les hommes. Nous ne sommes pas de son avis (repliquay-je.)
Mais il arrive (disent nos Docteurs) que
Ha ! ne dites pas (interrompit le Comte) ne dites pas ce qu'ils disent, ou vous diriez comme eux une sottise tres-sale et tres-mal-honneste. Quelle abominable défaite ont-ils trouvé-là ? Il est étonnant comme ils ont tous unaniment embrassé cette ordure, et comme ils ont pris plaisir de poster des farfadets aux embusches pour profiter de l'oisive brutalité des Solitaires, et en mettre prornprement au monde ces hommes miraculeux, dont ils noircissent l'illustre mémoire par une si vilaine origine. Appellent-ils cela philosopher ? Est-il digne de Dieu, de dire qu'il ait cette complaisance pour le Démon de favoriser ces abominations ; de leur accorder la grâce de la fécondité qu'il a refusée à de grands Saints et de recompenser ces saletez en créant pour ces embrions d'iniquité, des âmes plus héroïques, que pour ceux qui ont esté formez dans la chasteté d'un mariage légitime ? Est-il digne delaReligiondedirecommefontces Docteurs,
que le Démon peut par ce détestable artifice rendre enceinte une Vierge durant le sommeil, sans préjudice de sa virginité ?ce qui est aussi absurde que l'Histoire que Thomas d'Aquin (d'ailleurs Auteur très solide, et qui sçavoit un peu de Cabale) s'oublie assez luy-même pour conter dans son sixième Quodlibet d'une fille couchée avec son père, à qui il fait arriver même avanture que quelques Rabins hérétiques disent qui avint à la fille de Jeremie, à laquelle ils font concevoir ce grand Cabaliste Bensyrah en entrant dans le bain après le Prophète. Je jurerois que cette impertinence a esté imaginée par quelque....
Si j'osois, Monsieur, interrompre vostre déclamation (luy dis-je) je vous avouërois pour vous appaiser qu'il seroit à souhaiter que nos Docteurs eussent imaginé quelque solution, dont les oreilles pures comme les vostres s'offensassent moins. Ou bien ils dévoient nier tout-à-fait les faits sur quoy la question est fondée.
Bon expédient (reprit-il) Hé ? le moyen de nier les choses constantes ? Mettez-vous à la place d'un Théologien à fourrure d'hermine, et supposez que l'heureux Danhuzerus vient à vous comme à l'Oracle de sa Religion...
En cet endroit un Laquais vint médire qu'un jeune Seigneur venoit me voir. Je ne veux pas qu'il me voye, (dit le Comte.) Je vous
demande pardon, Monsieur (luy dis-je), vous jugez bien au nom de ce Seigneur, que je ne puis pas faire dire qu'on ne me voit point : prenez donc la peine d'entrer dans ce cabinet. Ce n'est pas la peine (dit-il), je vay me rendre invisible. Ha ! Monsieur (m'écriay-je) trêve de diablerie, s'il vous plaît, je n'entens pas raillerie là-dessus. Qu'elle ignorance, (dit le Comte en riant, et haussant les épaules) de ne sçavoir pas que pour estre invisible il ne faut que mettre devant soy le contraire de la lumière ! Il passa dans mon cabinet, et le jeune Seigneur entra presque en mesme tems dans ma chambre : je luy demande pardon si je ne luy parlay pas de mon avanture.
CINQUIÈME ENTRETIEN Sur les Sciences Secrètes.
Le Grand Seigneur estant sorty, je trouvay en venant de le conduire le Comte de Gabalis dans ma chambre. C'est grand dommage [me dit-il] que ce Seigneur qui vient de vous quitter, sera un jour un des 72 Princes du Sanhédrin de la Loy nouvelle ; car sans cela il seroit un grand sujet pour la sainte Cabale; il a l'esprit profond, net, vaste, sublime, et hardy ; voilà la figure de Geomance que je viens de jetter pour luy, durant que vous parliez ensemble : Je n'ay jamais veu des points plus heureux, et qui marquassent une ame si belle ; voyez cette a Mère quelle magnanimité elle luy donne. Cette b Fille luy procurera la pourpre; je luy veux du mal et à la fortune, de ce qu'elles ostent à la Philosophie un sujet qui peutestre vous surpasseroit. Mais où en estionsnous quand il est venu ?
Vous me parliez, Monsieur [luy dis-je] d'un Bien-heureux que je n'ay jamais veu dans le Calendrier Romain, il me semble que vous
a b. Termes de Geomance.
l'avez nommé Danhuzerus : Ha ! je m'en souviens [reprit-il] je vous disois de vous mettre en la place d'un de vos Docteurs, et de supposer que l'heureux Danhuzerus vient vous découvrir sa conscience, et vous dit: Monsieur, je viens de delà les Monts, au bruit de vostre science ; j'ay un petit scrupule qui me fait peine. Il y a dans une montagne d'Italie une Nymphe qui tient là sa Cour; Mille Nymphes la servent, presque aussi belles qu'elle ; des hommes très-bien faits, très sçavans et treshonnestes gens, viennent là de toute la terre habitable, ils aiment ces Nymphes, et en sont aimez ; ils y mènent la plus douce vie du monde ; ilsontdetres-beauxenfansde ce qu'ils aiment ; ils adorent le Dieu vivant; ils ne nuisent à personne; ils espèrent l'immortalité. Je me promenois un jour dans cette montagne ; je pleus à la Nymphe Reine, elle se rend visible ; me montre sa charmante Cour. Les Sages qui s'apperçoivent qu'elle m'aime, me respec tent presque comme leur Prince ; ils m'exhortent à me laisser toucher aux soupirs et à la beauté de la Nymphe ; elle me conte son martyre, n'oublie rien pour toucher mon cœur et me remontre enfin qu'elle mourra, si je ne veux l'aimer, et que si je l'aime, elle me sera redevable de son immortalité. Les raisonnemens de ces sçavans hommes ont convaincu mon esprit, et les attraits de la Nymphe m'ont
gagné le cœur ; je l'aime, j'en ay des enfans de grande espérance : mais au milieu de ma félicité je suis troublé quelque fois par le ressouvenir que l'Eglise Romaine n'approuve peut-estre pas tout cela. Je viens à vous, Monsieur, pour vous consulter qu'est ce que cette Nymphe, ces Sages, ces Enfans, et en quel estât est ma conscience ? Ça Monsieur le Docteur, que repondriez-vous au Seigneur Danhuzerus ?
Je luy dirois [répondis-je.l Avec tout le respect que je vous dois, Seigneur Danhuzerus, vous estes un peu phanatique ; ou bien vostre vision est un enchantement ; vos enfans, et vôtre maîtresse sont des Lutins ; vos Sages sont des foux, et je tiens vôtre conscience très cautérisée.
Avec cette réponce, mon fils, vous pourriez mériter le bonnet de Docteur : mais vous ne mériteriez pas d'estre reçeu parmy nous (reprit le Comte avec un grand soupir.) Voilà la barbare disposition où sont tous les Docteurs d'aujourd'huy. Un pauvre Sylphe n'oseroit se montrer qu'il ne soit pris d'abord pour un Lutin ; une Nymphe ne peut travailler à devenir immortelle sans passer pour un phantôme impur ; et un Salamandre n'oseroit apparoître de peur d'estre pris pour un Diable ; et les pures flammes qui le composent pour le feu d'Enfer qui l'accompagne par tout. Ils ont
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beau nous dissiper ces soupçons si injurieux, faire le signe de la Croix quand ils apparoissent, fléchir le genouil devant les noms Divins, et même les prononcer avec révérence, toutes ces précautions sont vaines. Ils ne peuvent obtenir qu'on ne les repute pas ennemis du Dieu qu'ils adorent plus religieusement que ceux qui les fuyent.
Tout de bon, Monsieur (luy dis-je) vous croyez que ces Sylphes sont gens fort dévots ? Tres-devots [répondit-il] et très zelez pour la Divinité. Les discours tres-excellens qu'ils nous font de l'Essence Divine, et leurs prières admirables nous édifient grandement. Ont-ils des prières aussi [luy dis-je] j'en voudrois bien une de leur façon. Il est aisé de vous satisfaire [repartit-il] et afin de ne vous en point rapporter de suspecte, et que vous ne puissiez soupçonner d'avoir fabriquée ; écoutez celle que le Salamandre qui répondit dans le Temple de Delphes, voulut bien apprendre aux Payens, et que Porphyre raporte; elle contient une sublime Théologie et vous verrez par là qu'il ne tenoit pas à ces Sages Créatures, que le monde n'adorât le vray Dieu.