‹ Le comte de Gabalis, ou, Entretiens sur les sciences secrètesChapitre 17 sur 17 · LETTRE A MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A MONSEIGNEUR

Monseigneur,

Vous m'avez toujours paru si ardent pour vos Amis, que j'ay crû que vous me pardonneriez la liberté que je prens en faveur du meilleur des miens, de vous suplier d'avoir pour lui la complaisance de vous faire lire son Livre. Je ne prétens pas vous engager par-là à aucune des suites que mon Amy l'Auteur s'en promet peut-être; car Messieurs les Auteurs sont sujets à se faire des espérances. Je luy ay même assez dit, que vous vous faites un grand point d'honneur de ne dire jamais que ce que vous pensez; et qu'il ne s'attende pas que vous alliez vous défaire d'une qualité si rare et si nouvelle à la Cour, pour dire que son Livre est bon, si vous le trouvez méchant ; mais ce que je désirer ois de vous Monseigneur, et dequoy je vous prie très-humblement, c'est que vous ayez la bonté de décider un diférent que nous avons eu ensemble. H ne faloit pas tant étudier,

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Monseigneur, et devenir un prodige de Science, si vous ne vouliez pas être exposé à être consulté preférablement aux Docteurs. Voicy donc la dispute que j'ay avec mon Amy.

J'ay voulu l'obliger à changer entièrement la forme de son Ouvrage. Ce tour plaisant qu'il luy a donné ne me semble pas propre à son sujet. La Cabale, luy ay-je dit, est une Science sérieuse, que beaucoup de mes Amis étudient sérieusement : il faloit la réfuter de même. Comme toutes ses erreurs sont sur les choses Divines, outre la dificulté qu'il y a de faire rire un honnête-homme sur quelque sujet que ce soit, il est de plus très-dangereux de railler en celuy-cy, et il est fort à craindre que la dévotion ne semble y être intéressée. Il faut faire parler un Cabaliste comme un Saint, ou il joue très mal son rôle ; et s'il parle en Saint, il impose aux esprits faibles par cette Sainteté apparente, et il persuade plus ses visions que toute la plaisanterie qu'on peut en faire, ne les réfute.

Mon Amy répond à cela, avec cette présomption qu'ont les Auteurs quand ils défendent leurs Livres, que si la Cabale est une Science sérieuse, c'est qu'il n'y a que des mélancoliques qui s'y addonnent ; qu'ayant voulu d'abord essayer sur ce sujet le stile Dogmatique, il s' et oit trouvé si ridicule luy-

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même de traiter sérieusement des sottises, qu'il avoit jugé plus-à-propos de tourner ce ridicule contre le Seigneur Comte de Gabalis. La Cabale, dit-il, est du nombre de ces chimères, qu'on autorise quand on les combat gravement, et qu'on ne doit entreprendre de détruire qu'en se jouant. Comme il sait assez bien les Pères, il m'a allégué là-dessus Tertullien. Vous qui les savez mieux, que luy et moy, jugez, Monseigneur, s'il l'a cité à faux. Multa sunt risu digna revinci, ne gravitate adorentur. // dit que Tertullien dit ce beau mot contre les Valentiniens, qui étoient une manière de Cabalistes trés-visionnaires.

Quant à la Dévotion qui est presque toujours de la partie en tout cet Ouvrage, c'est une nécessité inévitable, dit-il, qu'un Cabaliste parle de Dieu : mais ce qu'il y a d'heureux en ce sujet cy, c'est qu'il est d'une nécessité encore plus inévitable pour conserver le caractère Cabalistique de ne parler de Dieu qu'avec un respect extrême; ainsi la Religion n'en peut recevoir aucune atteinte; et les esprits foibles le seront plus que le Seigneur de Gabalis, s'ils se laissent enchanter par cette dévotion extravagante ; ou si les railleries qu'on en fait, ne lèvent pas le charme.

Par ces raisons et par plusieurs autres que je ne vous raporteray pas, Monseigneur,

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parce qne j'ay envie que vous soyez de mon avis, mon Amy prétend qu'il a dû écrire contre la Cabale en folâtrant. Mettez nous d'accord s'il vous plaît. Je maintiens qu'il seroit bon de procéder contre les Cabalistes et contre toutes les Sciences Secrètes, par des sérieux et vigoureux argumens. Il dit que la vérité est gage de sa nature, et qu'elle a bien plus de puissance quand elle rit : parce qu'un Ancien, que vous connoissez sans doute, dit en quelque lieu, dont vous ne manquerez pas de vous souvenir avec cette mémoire si belle que Dieu vous a donnée : Convenit veritati ridere quia laetans.

// ajoute que les Sciences secrètes sont dangereuses si on ne les traite pas avec le tour qu'il faut pour en inspirer le mépris, pour en éventer le ridicule Mystère ; et pour détourner le Monde de perdre le tems à leur recherche, en luy en apprenant le plus fin, et luy en faisant voir V extravagance. Prononcez, Monseigneur, voilà nos raisons. Je recevray vôtre décision avec ce respect que vous savez qui accompagne toujours l'ardeur avec laquelle je suis,

Monseigneur,

Votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

Monsieur,

J'ay lu le Comte de Gabalis, et je vous tiendray compte de l'amité que vous m'avés faite de me l'envoyer. Personne ne l'avoit encore vu icy, j'ay été bien-aise de le lire des premiers, pour en faire une nouvelle à mes Amis; ils me savent bon gré que je leur aye communiqué. Quoy que nous l'ayons lu et relu ensemble, ils ne sont pas contens; c'est-à-dire, que vous m'en envoyés encore une douzaine d'exemplaires ; ces Messieurs en veulent faire une pièce de cabinet. Au reste vous me faites honneur d'un savoir que je n'ay pas ; Si j'ay lu quelques Livres, c'a été pour voir les diférentes opinions qu'ont les hommes, et non pour en garder quelqu'une; car je ne tiens guère qu'à ce sentiment, qu'à un petit nombre de vérités prés, toutes choses sont problématiques. Ainsi je suis peu propre à décider sur le diférent que

I l8 RÉPONSE A LA LETTRE DE MONSIEUR

vous avés avec votre Amy l'Auteur. Cependant j'ay si peur que vous ne m'allies faire la guerre, si je vous refuse de dire ce que je pense du Livre, que j'aime mieux vivre en sûreté, au hasard qu'il m'en coûte un jugement bon ou bien mauvais. Si je le fais bien ce sera miracle, car vous savés Omnis homo mendax ; s'il est mauvais, vous serés cause que je l'auray fait, et je me réserve de le désavouer quand il me plaira. En tout cas, il sera fait à l'ami, et je n'y épargneray ni bon sens, ni paroles avec ce que je vous raporteray que j'ai oui dire à d'autres. Quand j'invitay la première fois mes Amis à la lecture du Comte du Gabalis, ils me dirent d'abord, Bagatéle, bagatéle, de votre Roman ; laissés cela à vos laquais ; lisons quelque Livre nouveau qui soit bien écrit. Lises, Messieurs, leur dis-je, en montrant le titre ; Le Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les Sciences Secrètes. Ah vraiment î repartirent-ils, voila qui ne parle plus Roman. C'est ici quelqu'un de nos distillateurs qui a déchargé son imagination, dit le Marquis, que vous connoissez tant : il est sérieux, sans doute, dit un autre; mais n'importe le Livre n'est pas gros. Je n'avois garde de m'y tromper, je leur promis qu'il les divertiroit. En éfet, ils rirent plusieurs fois durant le premier Entretien. Celui qui lisoit alloit passer au second, quand le Marquis, qui est, ne luy en

déplaise, un grand faiseur de Réflexions, le pria d'arrêter pour parler de ce qu'on venoit d'entendre, il crût avoir compris le dessein de l'Auteur. Assurément, dit-il, voicy un homme qui joue les Cabalistes ; il aura sçû qu'il y a un grand nombre de Grans Seigneurs et d'autres personnes de tous Etats, entêtés de secrets, les uns d'une manière et les autres d'une autre : peut-être aussi a-t-il eu la même maladie. Au-moins je ne croy pas mal conjecturer, qu'il va faire découdre bien des Mystères au Comte de Gabalis ; et de la manière qu'il a commencé de raconter nous verrons une Comédie qui ne sera pas le pire. Je me récriay sur le mot de Comédie, et je dis au Marquis, que je connoissois l'Auteur. J'entens, me repartit-il, que l'Auteur veut mettre en étalage les Mystères de la Cabale, et tourner en ridicules ceux qui ont la folie des Secrets ; pour cela il a pris le stile des Entretiens, et il me semble que le Comte de Gabalis commence déjouer merveilleusement bien son rôle. Pour moy, je le reconnois pour un véritable Cabaliste, et il me fait penser que si j'étois venu au monde quelques années plutôt, et que j'eusse sçû par mes lettres me concilier l'amitié de ce bon Cabaliste Suisse Paracelse, comme les Cabalistes sont tous gens généreux, Celuy-cy n'auroit pas manqué de me venir voir en Bourgogne, et selon toutes

les aparences, il m'auroit salué gravement en langue Françoise et en accent étranger, à peuprès dans les termes du Comte de Gabalis. La nouveauté du compliment m'auroit peutêtre surpris, mais pour peu que j'eusse marqué de disposition à l'entendre, il m'auroit promis merveilles. Nous verrons, poursuivit le Marquis, ce que l'Auteur apprendra de son Comte, mais je n'espère pas d'être fort savant à la fin du Livre. Tous les diseurs de secrets sont comme luy magnifiques en paroles, et après avoir demandé mille fois, discrétion et fidélité pour ce qu'ils ont à dire, on n'aprend à la fin que des secrets vuides, seulement propos à repaître des imaginations vigoureuses et spacieuses ; fou qui s'y laisse prendre et plus fou qui dépense son bien à chercher ce qu'il ne trouvera jamais. Il manquoit à Molière une Comédie de Cabalistes, etje souhaite, poursuivit-il en s'adressant à moy, que votre Amy l'Auteur se soit aussi-bien connu en Caractères, il pourra beaucoup contribuer à abréger le Catalogue des fous ; mais encore, Monsieur, me dit-il, peut on aprendre le nom de l'Auteur, nous pourrions peut-être mieux juger du Livre ? Les autres se joignirent à Monsieur le Marquis, ils me firent tous la même demande. Je m'en défendis jusques-à-ce qu'ils eussent vu tous les Entretiens, et je leur demanday à mon tour un jugement désintéressé pour mon

Amy. On reprit le Livre, et on ne discontinua guère qu'on ne l'eût tout lu. Ils en étoient charmés, et le Marquis ne manqua pas de s'écrier que ses conjectures se trouvoient véritables : il soutint de plus, que c'étoit-là le tour qu il faloit prendre pour jouer les Cabalistes. de faire venir sur la Scène un de l'espèce qui démêle bien ses imaginations. La Catastrophe est que tous ceux qui ressemblent à cet homme sont ridicules comme luy. Cependant un de ces Messieurs fut de vôtre sentiment pour le stile sérieux, il porta à-peu-prés vos raisons. Pour moy, je suis pour l'Auteur, et je tiens qu'un homme d'esprit qui parlera sérieusement des chimères d'un Visionnaire, imposera toujours à beaucoup de gens en faveur des chimères : et loin qu'il puisse les ruiner par un manière grave, plus les raisons qu'il portera seront subtiles et fortes, plus elles serviront à faire croire que celuy qu'il combat avoit des raisons aussi et qu'elles sont bonnes, puisqu'un homme d'esprit les entreprend de toute sa force. Vous le savés, il est peu de gens d'esprit, et de ceux-là, il n'en est presque point, qui, dans la contestation de deux personnes, veuille se donner la peine d'examiner sérieusement qui des deux a raison : outre que l'on a un panchant horrible à favoriser le party de ceux qui nous fournissent des doutes sur la Religion et sur les autres vérités qui

nous intéressent beaucoup. Au-moins, je ne doute pas que le Comte de Gabalis n'eut persuadé beaucoup de gens, si l'Auteur luy eût répondu, comme il le pouvoit à toutes ces imaginations fantastiques; au-lieu qu'il n'y aura que des gens faits comme luy, qui croiront à ces peuples Elémentaires et qui leur attribueront tous ces éfets qu'il raporte. Vous auriés ry, si vous aviés entendu 1 impertinence qu'un Médecin me dit l'autre jour, sur ce que le Comte de Gabalis dit que Dieu vouloit bien autrement peupler le monde qu'il ne l'est. Je luy passerois volontiers, me dit ce Docteur d'un ton grave, qu'Eve et toute autre femme auroit pu faire des enfans sans que les hommes les eussent touchées. Car je conçoy facilement que puisque fit gênera tio per ovum, comme nous le voyons dans toutes les femmes que nous disséquons, on pourroit composer un brûvage pour faire prendre à la femme, qui feroit décendre l'œuf dans la matrice et

l'y conserveroit tout de même que la fem

Je l'empêchay d'expliquer plus avant la sotise, et je vous répons, qu'il ne la débita pas impunément. Vous auriés pitié, peut-être des gens, qui comme ce Médecin, chercheroient des raisons pour justifier des chimères, mais moy, je croy qu'on ne sauroy assés les mortifier. Ce sont ordinairement gens pleins d'orgueil, qui se piquent de rendre raison de toutes

choses et qui apuyeront même, pour faire valoir leur esprit, les opinions les plus absurdes. Il est vray qu'ils sont déjà bien punis, de ne se repaître que de chimères, mais il y a toujours de la charité de leur faire bien sentir le ridicule de leurs visions. Il faut que je vous confesse que je ne saurois, sans éclater de rire, ou me mettre furieusement en colère, quand j'entens des personnes qui cherchent à se confirmer et à s'assurer dans les sentimens du Comte de Gabalis ; si je dissimule, c'est pour les pousser à-bout et pour voir, jusqu'où va l'étendue de leur imagination. Je n'en ay pas trouvé qui prît pour vérités tout ce qu'on lit dans les Entretiens ; les uns en vouloient seulement aux Sylphes et croyoient véritable leur commerce avec les hommes; les autres souhaitoient avoir de la poudre solaire de Paracelse ; d'autres plus timides en demeuroient seulement au doute, si les oracles et les exemples de l'Ecriture qui sont raportés étoient bien expliqués par le Comte de Gabalis. Le Médecin ne me parut pas donner dans ces visions. Mais quand je luy entendis dire sa sotise, il me souvint de ce qui m'arriva en une rencontre que j'allay mener un de mes Amis de Province voir les Fous des Petites- Maisons, vous savés que les Provinciaux sont curieux de voir tout. Un homme d'assez bonne mine nous vint recevoir à l'entrée, quand il

eut apris pourquoy nous venions, il nous voulut mener pas tous les endroits, et à chacun il nous faisoit l'histoire de la folie de chaque fou : il continua ainsi avec toutes les aparences qu'il avoit le bon sens. A la dernière Chambre qui nous restoit à voir: Messieurs, voila, nous dit-il, un fou qui croit être Jesus-Christ, il faut qu'il soit bien fou pour le croire; car moy qui suis le Père Eternel, je n'ay point de Fils comme luy. Ah ma foy ! me dit alors le Provincial, cet homme a aussi sa folie; j'en dis de même au Médecin, vous condamnés un tel et un tel de folie, mais au bout je vois la vôtre. Mais vous, Monsieur, que penserés-vous de ceux qui attendent avec impatience le second volume des Entretiens ? Plusieurs qui ne savent pas les liaisons que j'ay avec l'Abbé de Villars, ni qu'il soit Auteur du Livre, m'ont assuré qu'on verroit bien-tôt paroître la suite du Comte de Gabalis, et un de nos Conseillers après m'avoir dit qu'on parloit de censurer les Entretiens et de les défendre, ajouta en bon Politique que si cela etoit, l'Auteur ne balanceroit plus à publier tous les secrets. A vôtre avis, le Conseiller n'avoit-il pas aussi sa folie d'attendre de nouveaux secrets. Je ne luy répondis rien, mais je luy ay souhaité depuis que quelque Italien luy vint escroquer sa bourse en luy promettant des secrets. Ce n'est pas que je ne croye que le Comte de Ga-

balis aura mille fois plus de vogue si on le défend que si on luy laissoit son sort ; mes baise-mains à Monsieur l'Abbé. Adieu, je suis,

Monsieur,

Votre trés-humble et trèsobéissant serviteur.

SUR

Touchant la Nouvelle Philosophie

SUR

Je suis* prédestiné à voir tous les ans un homme extraordinaire. Bénite soit l'Etoile qui m'a donné cette année Monsieur le Docteur Jean le Brun; et béni soit celui de mes Amis ou de mes Ennemis, qui pour se divertir, ou pour me faire insulte, m'a adressé cet excellent homme. Tout autre que moi se serait peut-être offensé d'un certain compliment qu'il m'a fait d'abord; mais je ne fais jamais de ces fautes-là. Je me trouve bien de ménager les gens singuliers en leur espèce; un Original est toujours d'un grand prix pour moi ; et Dieu m'a fait la grâce de reconnoître que les fols ne sont au monde que pour donner des leçons de sagesse. Il est vrai que j'eus un peu besoin de

*Cet ouvrage paroît trente ans après la mort de son Auteur.

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cette grâce, pour ne pas mettre à la porte Monsieur Jean le Brun, la première fois qu'il m'apparût. Il heurta brusquement à mon Cabinet, et entra de même, tenant un Livre et un bâton à une main, et ôtant son grand chapeau de l'autre. Monsieur, me dit-il, je suis votre serviteur : je viens tout exprès d'Irlande, pour vous dire que vous êtes un mal-avisé. Il avoit les yeux rouges et farouches, le visage blême, un habit noir et court, une ceinture de laine sur sa soutanelle, une barbe particulière, et l'air et le poil d'un dévot offensé. Monsieur, lui dis-je fort civilement, en lui saisissant doucement la main du bâton, avant que je réponde à l'honnête compliment, que vous êtes venu m'apporter de si loin, ayez la bonté de me dire si vous êtes Cabaliste, Rabin, ou Rose Croix. Je suis Maître Jean le Brun, me répondit-il, le grand Jordanus Brun us étoit mon Trisayeul, et vous êtes un mal-avisé et un ignorant. Maître Jean le Brun, repartis-je, je demeure d'accord du second éloge; car je ne connois ni vous, ni vôtre Trisayeul : mais aprenez-moi quel sujet vous avez de me donner le premier épitete, et de venir du fonds de l'Irlande pour me complimenter ainsi. Pourquoi, me dit-il, m'avezvous donc ravi dans ce méchant Livre la gloire que j'ai méritée ? Pourquoi donnez-vous à notre Ecolier Descartes, la gloire qui n'est due qu'à Jordanus et à Joannes Brunus?

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Pourquoi l'élevez-vous jusqu'au Ciel? Et pourquoi dites-vous décisivement, qu'il a porté plus de lumière à la Philosophie, qu'il n'y en a eu jusqu'ici depuis trois mille ans? Je n'entens rien à tout ce que vous me dites, Monsieur Jean le Brun, interrompis-je; je n'ai fait nulle part les Panégyriques dont vous me parlez, je ne suis point autrement sujet à louer personne mal à propos; et de plus quoi que je n'aime guère Aristote, je ne trouve pas que personne se soit élevé de nos jours, qui éclaircisse mieux la Nature qu'il l'a éclaircie : or obscurité pour obscurité, je ne louerai jamais la nouvelle au préjudice de l'ancienne. Comment, Monsieur, me dit-il, en me montrant le titre du Livre, vous n'avez pas fait ce Livre-là? Non assurément, lui repartis-je, il ne m'apartient pas de faire de tels essais. Et de plus, poursuivit il, vous n'êtes pas infatué pour Aristote? et vous ne croyez pas que le Breton, dont il est parlé dans ce Livre, est le plus grand Philosophe qui ait jamais été? Pour Aristote, repris-je, j'ai de grandes informations contre lui; et pour Descartes, je n'ai garde de le fort estimer, car je ne l'entens pas. Ah ! Monsieur, s'écria t-il humblement, je vous demande donc mille pardons de ma méprise. Un Religieux m'avoit pourtant assuré que vous aviez composé ce Livre-ci, et m'avoit donné votre nom et votre adresse : je suis tout prêt à vous faire

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toute la satisfaction que vous sçauriez désirer. Je n'en veux pas, Monsieur Jean le Brun, lui dis je; réparez seulement un petit mal par un fort grand bien, faites-moi part de votre science et de votre amitié. Je vous les donne, me dit-il, en mettant sa main dans la mienne. Vous me paroissez même un sujet propre aux grands desseins que j'ai formés dès ma jeunesse. Vôtre Morale est bonne, puis que vous souffrez les injures sans vous émouvoir, et votre Philosophie pourra le devenir, puis-que vous n'êtes pas entêté d'Aristote. Ah ! Aristote, que tu as fait de mal aux bonnes mœurs, et que les Conciles qui défendoient autrefois de te lire étoient bien inspirez du Ciel! N'étesvous pas de cet avis, Monsieur? Aristote n'est il pas pernicieux à la Moralité? Pernicieux, répondis je, Monsieur, du dernier pernicieux. Et ne trouvez vous pas le siècle, continua - 1— il, horriblement corrompu? Horriblement, repris-je. Et ne deviendres-vous pas volontiers, poursuivit-il, le Disciple et le Coadjuteur d'un homme suscité extraordinairement par le Saint Esprit pour la réformation générale des mœurs? Pourvu que ce ne fût ni Luther, ni Calvin, repris-je, ni quelque autre homme de même espèce, j'ai assez de penchant à corriger. C'est, dit-il, la plus louable inclination que puisse avoir un Chrétien : il ne faut songer qu'aux mœurs,

nous sommes tous Pasteurs les uns des autres, Dieu nous a tous chargés en particulier du salut de notre prochain. Malheur à celui qui ne travaille qu'à sa sanctification, et qui néglige celle de ses frères : mais ce n'est rien faire que de corriger des fautes particulières, de ne s'oposer qu'en détail aux abus qui se glissent dans la Morale; il faut aller à la source, saper les fondemens de tous les desordres, connoître le principe de la corruption générale et le ruiner. J'espère que Dieu m'a réservé cette gloire; j'ai connu le mal, et j'en ai le remède. Ah ! Monsieur, lui dis je, mettezmoi en part de cette gloire, faites-moi connoître ce mal, et souffrez que je vous aide à le guérir. Je ne vois rien en vous, me répondit-il, qui m'oblige à vous refuser ce que vous me demandez. Ce zèle si digne de louange, que vous me faites paroître pour la bonne Morale, est l'effet et le manque du peu d'attachement que vous avez pour Aristote : c'est-là le grand point, quiconque aime Aristote ne sçauroit avoir la Morale droite. Quant à Descartes, c'est un mélancolique, plein de bonne opinion pour ses rêveries, qui a voulu aller plus loin que je ne voulois, et qui s'est égaré. Il a voulu ajuster ses spéculations aux miennes et à celles de mon Trisayeul, et il a tout gâté. Si vous ne l'estimez guère, vous avez raison, et si vous ne l'entendez pas, je ne vous estime pas moins, il

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est inintelligible. La Philosophie qu'il avoit aprise de nous étoit claire et pure, solide et sensible; nulle vision ne la rendoit ridicule et suspecte, et tout y étoit propre à réformer les mœurs. Il ne tiendra pas à moi que je ne vous explique tout cela, et même que vous ne soyez admis au nombre de ceux qui prétendent, avec l'aide de la Grâce, réformer les mœurs de ce tems, par les principes que j'ai imaginez. Il faut pourtant que j'aille consulter Dieu làdessus. Je vous prie cependant, Monsieur, d'oublier la brusquerie que je vous ai faite en entrant, je serai plus honnête quand j'aurai l'honneur de vous revoir. Il voulut s'en aller, mais je n'eus garde de le laisser échaper. Tous ces Visionnaires qui s'érigent en Réformateurs, et qui passent leur vie à méditer de nouvelles Loix, une nouvelle Politique, une nouvelle Théologie, une nouvelle Morale, une nouvelle Philosophie, ont toujours du bon et du ridicule. Ils ont certains intervales lucides, où il y a quelque chose à profiter : on rit du reste et on admire jusqu'où se peut exalter l'imagination d'un Homme de Lettres. Monsieur, dis-je à Joannes Brunus, vous ne vous en irez pas, s'il vous plaît, vous êtes fatigué de vôtre long voyage, vous vous reposerez ici. Voilà un petit lit de sale, où vous pourrez vous coucher quelque tems : et pour la consultation que vous voulez faire avec le Seigneur,

voilà un Prie-Dieu. Je vais cependant me faire habiller : nous conférerons ensuite sur vos saints projets, puis nous dînerons, s'il vous plaît. Ah ! Monsieur, me dit-il en m'embrassant, il n'y a rien de si honnête que vous; j'espère que Dieu m'inspirera de vous admettre à l'Apostolat où il m'a appelé, allez vous habiller : laissez moi ici pour lui demander quelle est sa volonté. Je le laissai dans mon Cabinet.

Joannes Brunus fut une heure en conférence avec le Saint-Esprit : il sortit de mon Cabinet enflammé comme un Chérubin. Vous êtes des nôtres, mon fils, me dit-il, Dieu m'a dit que le zèle que vous avez pour la réformation des mœurs vient de lui; que c'est lui qui vous a inspiré le mépris que vous faites d'Aristote; et que c'est lui qui vous a fait entendre que le mélancolique Descartes ne mérite pas toute l'estime que l'Auteur de ce Livre voudroit qu'on en fist. Sur ces trois fondemens je ne ferai point de difficulté de vous dire mes desseins, de vous raconter mon histoire, de vous expliquer ma Philosophie, et de vous associer à la gloire de réformer le Monde Chrétien. Asseyez-vous donc, Monsieur, lui répondis-je; je vais vous écouter avec toute la docilité dont je suis capable. Il s'assit et parla de la sorte.

Ces derniers tems ont été féconds en Réformateurs. L'Enfer semble avoir ouvert toutes les portes pour renverser la Nacelle de Pierre, sous prétexte de la réparer... Dieu toujours

fidèle à la promesse qu'il lui a faite, que les portes de l'Enfer ne prévaudront jamais contre elle, a suscité aussi de son côté des Hommes extraordinaires pour la sauver par les mêmes moyens par où les Emissaires d'Enfer ont voulu la perdre. Un véritable zélé pour une Réformation générale a animé plusieurs grands Personnages, à travailler par des soins infatigables pour rétablir la pureté de la Morale primitive : mais par un secret jugement de Dieu, leurs saints efforts ont été inutiles. J'ai autrefois conféré avec la plupart de ces grands Hommes; je leur ai dit mes sentimens, ils n'ont pas voulu me croire : je ne m'étonne pas s'ils n'ont pu réussir. L'un d'eux voulut entreprendre d'abord de rétablir l'ancienne vigueur de la Discipline, et la sévérité des vieux Canons. Son dessein a échoué : il ne faloit pas aller ainsi ouvertement contre le torrent de la corruption du siècle; le cœur humain veut être autrement ménagé. Un autre d'intelligence avec celui-là, fit une étude prodigieuse, pour faire changer de face à toute la Théologie, pour décréditer les Docteurs Scholastiques, et pour substituer au raisonnement une Science de mémoire et de collections sur les Pères. Ce dessein étoit grand et bon : mais, bon Dieu, quelle entreprise! rompre en visière aux Pédans, aux Universités, aux Moines! Dieu veuille avoir son ame! je lui dis un jour, que

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son projet manquoit de prudence, et qu'il feroit gendarmer trop de gens. Un autre fit grand fracas avec ses railleries, sur certains prétendus relâchemens : mais outre que peu de gens crûrent qu'il fût de bonne foi dans ses citations, beaucoup le trouvèrent peu Chrétien; et tous les gens de bien trouvèrent que cette invention nuisoit plus aux mœurs, qu'elle ne pouvoit leur profiter, puis-que tout au moins elle faisoit sçavoir aux peuples jusqu'où les Docteurs, qui leur étoient en plus grande vénération que cet Auteur, leur permettoient de se relâcher. Si tous ces Messieurs m'eussent voulu croire, nous eussions mieux fait que tout cela; mais chacun abonde en son sens, et c'est par où les affaires de Dieu sont très-souvent retardées. Il faloit commencer par décréditer Aristote, sans faire paroître l'intention qu'on avoit d'établir une Philosophie opposée; ainsi sans qu'on s'en apperçût, la Théologie et la Morale eussent nécessairement changé de face. La chose eût été facile en ce tems-là, je ne sçai si elle le sera maintenant. Des Disciples de ces grands Hommes, dont je vous parlois, se sont avisés de l'entreprendre, et ils font valoir tout de leur mieux une nouvelle Philosophie. Comme leur intention est bonne, et que tout cela ne tend qu'à continuer le plan de nôtre Réformation, je leur en sçaurois bon gré s'ils ne faisoient pas

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deux choses. La première est d'attribuer à Descartes la gloire d'une invention qui appartient à mon Trisayeul et à moi. Et la seconde est qu'ils prennent pour argent comptant toutes les rêveries que Descartes a ajoutées de son chef, qui sont néanmoins toutes propres à ruiner de fond en comble la Morale Chrétienne, si elle n'étoit pas ruinée.

Ils ont grand tort en tous ces deux points, lui dis-je; mais je ne suis pas assez habile pour démêler ce que Descartes a mêlé du sien aux spéculations de vôtre Trisayeul Jordanus Brunusy de qui je ne lus jamais les Ouvrages. Je ne sçai pas même assez la Philosophie de Descartes, pour discerner ce qu'il peut y avoir de si contraire aux bonnes mœurs. Ce que Descartes a pris de nous, reprit-il, est bon et propre à nôtre dessein : mais ce qu'il a ajouté est très-pernicieux. Je veux vous le faire comprendre clairement et en peu de paroles. Et pour cet effet, il faut en premier lieu que je vous dise mes sentimens sur la Philosophie d'Aristote, et qu'ensuite vous demeuriez d'accord avec moi d'un principe de la Morale Chrétienne, sans lequel il n'y auroit point de différence d'un Chrétien à un Payen. C'est que la Foi est l'ame du Christianisme; elle est le principe de tout le bien et de tout le mérite : Or plus cette Foi souffre des contradictions, plus elle est combattue par le raisonnement

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humain, plus elle est seule, d'autant plus elle est méritoire, plus victorieuse, et plus triomphante. Ce principe est admirable, m'écriai-je; de sorte que, poursuivit il, on ne peut rien faire de plus ruineux à la Morale Chrétienne, que de diminuer la gloire et le mérite de cette Foi, en s ingérant d'assujettir à la raison les choses divines. Il est de la gloire du Christianisme que celui qui approche de Dieu croye que Dieu est, c'est à-dire, que la seule Foi le lui apprenne. Tout raisonnement sur les choses divines, ne fait qu'accoutumer et instruire l'esprit à douter : S'il ne détruit pas la Foi, du moins en diminueroit-il le mérite, s'il arrivoit que l'on trouvât une démonstration de ce qu'on croit. Afin que la Foi ait tout son prix, il lui faut laisser toute son obscurité, qui fait une partie de son mérite. Ainsi l'on ne peut rien faire de si pernicieux, que de remplir l'esprit des jeunes gens d'une Philosophie qui entreprend de leur prouver l'existence de Dieu, l'immortalité de l'ame, et les autres choses de cette nature. C'est changer le Christianisme en Peripateticisme, et transplanter la Croix du Calvaire dans le Licée. O Dieu ! extirpez le Syllogisme et l'Entimême de vôtre Eglise, et ne laissez pour tout argument, que l'argument des choses qu'on ne voit point. Monsieur, interrompis-je, vôtre Oraison jaculatoire et vôtre raisonnement me font voir que

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vôtre grand chagrin contre Aristote vient de ce que son étrange Philosophie est propre à prouver qu'il y a un Dieu. Vous l'avez dit, mon fils, me dit-il, cette Philosophie est la ruïne de la Foi; il n'y a rien dans la Religion qu'on ne puisse entreprendre de prouver par elle. N'est-ce pas sur cette dangereuse manière de raisonner, et par ce malheureux principe, que le Phanatique Raymond Lulle a crû démontrer la Trinité, et l'Incarnation; et le plus ignorant des Disciples de cet extravagant, n'a-t-il pas la témérité de dire, qu'il voit plus clair que le jour dans ces mystères ? Voilà le fruit de la Philosophie d'Aristote. Déracinons de par Dieu cet arbre maudit, et travaillons de toutes nos forces à exterminer cette ennemi de la Foi : je voudrois mourir pour cette querelle, et je croirois être Martyr. Vôtre zélé est admirable et singulier, lui dis-je : mais est-ce que par vôtre Philosophie on ne sçauroit prouver qu'il y a un Dieu, que l'ame est immortelle, et les autres choses de cette nature ? Et n'est-elle pas en ce point aussi pernicieuse à la Foi, que la Philosophie d'Aristote ? Non, mon enfant, reprit-il, voici en quoi Descartes s'est égaré. Par la Philosophie qu'il a prise de nous, on ne sçauroit à la vérité prouver évidemment qu'il n'y a point de Dieu, ni que l'ame est mortelle : mais il s'ensuit clairement de nôtre système, qu'il n'est pas nécessaire

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que Dieu ait aucune part à la création, à la conservation, et à la conduite du monde : et pour nôtre ame il s'ensuit, ou qu'elle n'est pas différente de celle des bêtes, ou qu'il n'est pas nécessaire qu'elle ne meure point. De sorte que le mérite de la Foi ne reçoit aucune atteinte par cette Philosophie, et vous voyez qu'elle n'est pas indigne d'être enseignée, ni étudiée par des Chrétiens. Mais Descartes peu soigneux de la gloire du Christianisme, a mêlé des chimères Péripatéticiennes dans cette solide Philosophie : et il a tant rêvé sur une pensée d'Aristote, qu'il est enfin parvenu à en faire une manière de sophisme, qui éblouit d'abord les esprits foibles, et qui leur paroît une démonstration claire et certaine de l'existence de Dieu.

Voilà, Monsieur, lui dis-je, ce que j'avois trouvé de ridicule et d'impénétrable en cet Homme. Il dit ouvertement qu'on ne peut rien entendre dans sa Philosophie, si on ne sçait parfaitement sa Métaphysique; et cette Métaphysique si nécessaire est toute fondée sur cette démonstration dont vous parlez, et qui me parut d'abord un vrai Paralogisme, qu'on ne sçauroit comprendre qu'en supposant deux ou trois fois ce qu'il faut prouver.

Il est vrai, mon enfant, repris Jean le Brun; mais ce n'est pas là le pire : ce ne seroit pas un mal fort dangereux d'avoir fait une fausse

démonstration de l'existence de Dieu; en faisant voir cette fausseté à celui qui seroit persuadé que sa démonstration est bonne, on le fortifieroit dans la foi, et il demeureroit convaincu de l'inutilité du raisonnement sur des vérités plus difficiles, puis que celle-ci qui est si plausible et qui paroit si vraissemblable aux Payens aussi-bien qu'aux Chrétiens, ne peut être démontrée : mais le grand mal qu'ont fait les visions dont Descartes a embrouillé la Physique démon Trisayeul, c'est qu'il met d'abord dans l'esprit de son disciple la plus dangereuse disposition où puisse être l'esprit d'un Chrétien, par cette supposition ridicule que tout ce que les sens et les hommes, et la raison même peuvent lui avoir apris, est faux ou douteux. N'est ce pas ressuciter la Secte dangereuse des Pyrrhoniens, accoutumer l'esprit à douter de tout, ou à ne cesser de douter que par sa propre lumière ; enfin se rendre l'arbitre unique de la vérité ?

Je ne sçaipas, repartis-je, si, dès qu'on veut être disciple de Descartes, il faut devenir Pyrrhonien ; mais je m'aperçois bien que cette disposition d'esprit qu'il demande est toute propre à faire un Calviniste : à force de s'accoutumer à n'en croire qu'à soi même sur les choses naturelles, et à ne rien déférer aux lumières d'autrui, on aura la même présomption pour les choses divines : l'autorité de la tradi-

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tion des Pères et des Conciles ne sera pas comptée pour grand'chose. Tout ce commencement de Métaphysique de Descartes est assez naturellement le précurseur de l'esprit particulier de Calvin : ce qui fait que tous ceux qui sont suspects parmi nous de favoriser une bonne partie des erreurs de ce Novateur, s'accommodent assez de cette Philosophie, et prennent soin de l'insinuer insensiblement, et de la substituer à celle d'Aristote.

Ceux qui favorisent Calvin, reprit Jean le Brun, pourroient encore favoriser nôtre Philosophie par des raisons que l'on m'a objectées dans mes voyages ; mais comme elles sont tirées de la Physique, je les payerai, avecl'aide de Dieu, en disant que Dieu est tout-puissant, et que la Physique et la Foi n'ont rien de commun. Il n'en est pas de même de la Métaphysique. Vous avez sagement remarqué, qu'il est fort dangereux de la commencer par un principe si semblable et si favorable à celui de Calvin.

Mais ce n'est pas là tout le mal, il faut que je * vous dise une petite avanturequi m'est arrivée dans le Nord. Lors que Descartes fit paroître sa Métaphysique, je fus assez simple de me servir de sa méthode contre un Manichéen. Quoi î se trouve-t-il encore des Manichéens au monde, interrompis-je ? Beaucoup, poursuivit-il, et de tous les Hérétiques il n'en est

point de plus opiniâtres. Je voulus donc lui prouver l'unité d'un principe de toutes choses, par la méthode de Descartes, de laquelle j'avois été d'abord un peu ébloui, je l'avoue, et que je n'avois pas encore reconnue si pernicieuse qu'elle est. Je le priai premièrement, suivant cette méthode, de supposer que tout ce qu'il avoit ouï dire, et tout ce qu'il avoit crû vrai jusqu'alors, étoit faux. Le Manichéen me regarda à peu près comme on regarde un fol dont on a sujet de se divertir, en entretenant sa folie. Comment est-il possible, me dit-il, de faire cette supposition ? Dieu qui est toutpuissant, répondis-je, ne peut-il pas avoir voulu vous tromper par quelque raison secrète ? Mais ne faut-il pas que je supose aussi, repartitil, qu'il n'y a point de Dieu, puisqu'il faut que je suppose que tout ce que j'ai sçu jusqu'ici est faux? Comment supposerai-je donc, que ce Dieu, que je suppose qui n'est point, a voulu me tromper ? Et puis, continua-t-il, qu'elle méthode de raisonner est la vôtre ? vous supposez d'abord ce Dieu que vous voulez me prouver, ou plutôt ce principe du mal dont vous voulez me desabuser ; car si j'ayois été trompé jusqu'ici, ce ne seroit sans doute que par le principe de l'illusion et du mensonge, aussi bien que de tous les maux qui sont au monde. De quelque manière que vous fassiez cette supposition, dis-je au Manichéen, faites-

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la toujours ; puisfaisant réflexion sur ce doute universel de toute choses, faites une démonstration de vôtre existence, et dites : Je doute, donc je suis. Le Manichéen sourit. Monsieur le Docteur, me dit-il, je vous demande, s'il vous plaît, que veut dire, je doute, car je l'ai oublié. Seroit ce par avanture la même chose que : je suis en doute ? C'est cela même, lui dis je.C'est-à dire, poursuivit-il, que vous raisonnez sçavamment et ingénument que vous êtes, parce que vous êtes : Je suis en doute, donc je suis, est une plaisante démonstration ; et tant que vous direz, je suis, donc je suis, on ne pourra pas vous contester que la conséquence ne soit contenue dans l'antécédent. Je traitai de chicane de Logique cette raillerie du Manichéen ; et dissimulant le petit embarras où j'étois, vous avez beau plaisanter, lui dis-je, il est certain que je pense et que je connois que je suis, sans qu'aucun corps ait contribué à me donner cette connoissance. Je puis connoître en moi cette pensée, sans connoître aucun corps; il s'ensuit donc que ma pensée n'est point corporelle, et que moi qui pense ne suis ni corps, ni matière ; puisque le corps et la matière ne pensent point, et ne contribuent rien à la connoissance et à #la pensée. Le Manichéen parut peu touché de tout cela. Avant que de répondre à vôtre démonstration si impliquée, me dit-il, il faudroit premièrement que nous fus-

sions convenus de bien des choses, sur lesquelles j'ai peur que vous n'ayez guéres médité. Car sans m'arrêter à contester, que, lors que vous dites, je doute, ou je suis, ce je signifie d'abord un certain composé de corps et d'ame, et que vous ne pouvez vous connoître sans connoître ces deux choses : autrement ce qui fait le je, le moiy la personne, ne seroit précisément que l'ame, dont le corps ne seroit que la prison, ou la demeure, ouïe Navire, comme disoient les Platoniciens, et le corps ne seroit pas une partie essentielle et physique de l'homme ; nous ne conviendrons pas peut-être aisément ce que c'est que pensée, et il n'est pas si évident que vous croyez que l'on puisse penser sans corps. C'étoitun consentement de la Synagogue et des premiers Chrétiens aussi bien que de la Secte de Platon, que les Intelligences et que les Anges sont matériels. Selon cette ancienne Théologie, ou Philosophie,la pensée n'est qu'une très subtile partie de matière, mûë en certain sens par une moins subtile. Il paroissoit aux premiers Docteurs si peu éloigné de la matière de pouvoir penser, que Tertullien n'a pas crû faire injure à la Divinité, de dire qu'elle étoit matérielle ; et notre Docteur Manés n'a point déterminé le contraire. Quoi qu'il en soit de ces Questions si difficiles, je mets en fait qu'il n'y a point d'homme vivant qui comprenne pleinement et sans

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aucune obscurité ce qu'il dit, quand il dit, je pense ; et qui soit évidemmment assuré qu'il penseroit comme il fait, si tout ce qu'il y a de matériel en lui étoit anéanti, et même si les organes étoient troublés, ou disposés d'une autre façon ; ce qui fait qu'il ne peut juger sans hésiter, que sa pensée ne dépende pas essentiellement de la disposition delà matière, et qu'elle ne soit telle quelle est, parce-que la disposition des organes est telle.

Je vous avoue, mon fils, poursuivit Jean le Brun, que ce Manichéen m'embarassoit fort. Cependant comme j'en voulois venir à la démonstration de Descartes pour l'existence de Dieu : Il n'est pas tems, lui dis-je,de réfuter maintenant les imaginations de Platon, et des Rabins ; non plus tout ce que peuvent avoir écrit les premiers Chrétiens, pour attirer les sçavans Payens au Christianisme, par quelque conformité de Philosophie. Mais supposons que je pense que Dieu est, toutes les créatures ensemble étant infiniment moins parfaites que cet Etre, dont j'ai l'idée infiniment plus parfaite qu'elles : il est certain qu'elles n'ont pu me donner cette idée, car la cause doit être autant ou plus parfaite que l'effet. Il n'y a donc qu'un Etre ou plus parfait que cette idée, qui peut me l'avoir donnée, et cet Etre si parfait est Dieu. Le Manichéen étoit rêveur et triste durant tout ce discours. Etes-vous

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fâché, lui dis-je, que je vous dessille les yeux, et que je vous montre qu'il y a un Dieu. Helas ! je m'aflige de ce que vôtre démonstration ne prouve rien ; je désirerois de tout mon cœur qu'elle fût solide, car la doctrine du grand Manés seroit incontestable. Je dirois comme vous à tous ceux qui ne sont pas de ma croyance : j'ai l'idée du principe de tout le mal, d'un Etre souverainement mauvais, comme vous avez l'idée du principe de tout le bien et d'un Etre souverainement bon, nulle chose du monde n'est assez mauvaise pour m'avoir donné l'idéed'un principe infiniment méchant, comme nulle chose du monde n'est assez bonne pour vous donner l'idée d'un principe infiniment bon : Ainsi s'il étoit nécessaire qu'un être infiniment bon produisît votre idée, il seroit nécessaire qu'un être infiniment méchant produisît la mienne ; mais l'une et l'autre de ces preuves ont deux grands défauts. Premièrement, elles supposent que ce n'estpas la nature de l'entendement de ramasser en une seule idée une multitude d'objets. Cependant, il ne faut autre chose que ranger tout ce qu'il connoit sous de certaines idées générales et universelles, et réduire tant d'êtres différens à une certaine unité. 11 voit dans le monde une diversité de maux et de choses mauvaises, il les assemble et les range sous une idée universelle du mal ; et cette idée universelle est

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infinie, parce qu'elle est fondée sur une infinité de maux particuliers : ainsi on a l'idée du mal infini, sans qu'il soit nécessaire que ce mal infini existe pour produire en nous son idée. De sorte que, comme ce ne seroit pas par ce raisonnement que je voudrois prouver un principe du mal, vous ne pouvez aussi vous en servir pour prouver vôtre principe du bien.

Outre ce défaut que je viens de remarquer, continua ce Manichéen, vôtre démonstration en a un deuxième qui est sans réplique ; c'est qu'elle suppose qu'on peut avoir l'idée d'une chose finie et limitée, plutôt que l'idée d'une chose qui n'est ni finie ni limitée, et qu'on peutconnoître plutôt le fini. Cependant, dire, qu'une ligne est finie, c'est dire qu'elle n'est pas infiniment étendue ; comme dire qu'elle est infiniment étendue, c'est dire qu'elle n'est point finie. De là viennent ces axiomes si communs et si raisonnables, que la science des contraires est la même, et que les choses relatives ne peuvent être connues l'une sans l'autre ; c'est pourquoi l'idée de l'infini est aussi naturelle et aussi proportionnée à nôtre entendement, que l'idée de ce qui est fini.

Vraiment m'écriai-je, je n'ai rien à vous dire, si vous ne tenez pas nos conventions. Vous me venez parler de contraires, de relatifs et d'axiomes, avant que nous ayons découvert s'il y a des contraires et des relatifs, et contre

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la supposition que nous avons faite que tous les axiomes quels qu'ils puissent être, sont faux et impertinens, sur tout s'ils sont d'Aristote. Mon ami, me dit mon Manichéen, vous avez été le premier à rompre le marché, je vous ai laissé passer les causes et les effets sans vous obliger à m'en faire un long Traité qui vous eût peut être fatigué, et qui vous eût assurément empêché d'achever ajourd'hui vôtre beau sophisme.

Je ne vous ai point querellé de ce que vous ne vous êtes pas tenu vous-même dans la supposition que vous m'avez proposée, parce-que j'ai bien vu qu'il étoit impossible de s'y tenir. Car nôtre raison se forme insensiblement sur les différentes idées que les sens nous présentent dès notre enfance, et sur les diverses expériences que nous faisons de la vérité ou de la fausseté de ces idées. Il est impossible que nous fassions un raisonnement d'un peu longue haleine, que par le secours de ces idées que nous avons reconnu être raisonnables : ainsi il est impossible de supposer de bonne foi que tout ce que le sens et l'expérience nous ont dit est faux ; et je défie aucun homme du monde de faire un raisonnement juste, en se tenant rigoureusement dans cette fantasque et peu naturelle supposition.

Je tins la meilleure mine que je pus avec ce Manichéen : Je lui dis qu'il seroit damné,

qu'Aristote et Platon seroient l'instrument de sa réprobation ; et qu'au reste, je voyois que la prière étoit l'unique épée qu'il faut employer contre les Hérétiques. Je le quittai pour m'aller mettre en oraison ; mais à vous dire le vrai, j'étois si inquiet sur tout ce que cet homme m'avoit dit, et si scandalisé de ma Métaphysique, que lorsque je fus devant Dieu, j'employai moins de tems à le prier pour la conversion de ce Manichéen, qu'à le consulter touchant la validité de la démonstration que j'avois entreprise, et touchant la solidité de ma métaphysique. Ce fut alors, ô Seigneur ! Auteur adorable et Consommateur de la Foi, que vous me fîtes cette grâce, et que vous répandîtes sur mon esprit cette lumière admirable, que toutes les preuves métaphysiques et naturelles sur l'existence de Dieu, sur l'immortalité de l'ame et sur les autres choses de cette nature, sont plus propres à égarer, qu'à persuader, et que le plus grand service qu'on puisse rendre à la Foi, et le plus agréable sacrifice qu'on puisse faire à la Croix de Jesls- Christ, c'est de lui immoler toutes ces audasieuses Philosophies, qui ont l'insolence de porter leurs enthimêmes téméraires jusques dans l'essence de Dieu. Voilà donc, Monsieur, lui dis-je, la grande raison pourquoi Joannes Brunus renonce juridiquement à l'audicieux Aristote, et même à la Métaphysique de Des-

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cartes. Mais comment pourrez-vous insinuer la gloire de la Foi, la Physique de Descartes ou de vôtre Trisayeul Jordanus, puisque Descartes a prétendu qu'on ne la pouvoit entendre sans le secours de la Métaphysique et ses belles démonstrations de l'ame et de l'existence de Dieu ? Comme Descartes, me répondit-il, n'avoit pas en vue la réformation générale des mœurs et qu'il ne vouloit que faire paroïtre la force de son esprit, il n'a pas dédaigné de marcher sur les traces d'Aristote qu'il méprisoit si fort, et croyant pouvoir fortifier et déguiser tout ensemble une vieille et foible démonstration par un nouveau tour, il a cherché à se signaler et a voulu s'emparer de l'admiration de ses Lecteurs par la hardiesse de ses principes et de la méthode. Mais Dieu qui fuit toujours les superbes qui le cherchent, a confondu celui-ci, et a permis que les démonstrations prétendues ayent plus rebuté de gens de sa Physique, qu'ils n'y en ont attiré. Et certes, ce n'étoit pas pour prouver les choses divines que cette Physique a été inventée. Je vois bien maintenant que ce n'est pas pour cela que Dieu a permis que je l'aye comprise ; aussi je n'ai garde ni de la commencer par là, ni de la faire aboutir là. Je ne veux point de l'admiration de mes Disciples au préjudice de la Foi et de la morale chrétienne. J'ai par la grâce de Dieu un moyen plus sûr

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et plus naturel de faire admirer d'abord ma Physique, et d'en donner une merveilleuse curiosité.

Quoi ! Monsieur, lui dis-je, vous pourrez vous passer dans votre Physique de prouver ou de supposer qu'il y a un Dieu ! Assurément, repartit-il, je puis même supposer tout le contraire, et il n'est aucunement nécessaire que je fasse aucune mention de Dieu, ni pour la création, ni pour la conservation, ni pour la conduite du monde. Je vous dirai bien plus ; mais il ne faut pas trop publier ceci à cause des Moines et des Chaperons. Je suis parvenu par la grâce de Dieu à comprendre qu'il est assez facile de prouver avec cette Physique, qu'il n'est pas nécessaire que l'ame soit immortelle et spirituelle, ni qu'il y ait un principe spirituel qui gouverne le monde : de sorte qu'un Chrétien imbu de cette Physique, ne sauroit perdre la gloire et le mérite de la Foi, puisqu'il ne sauroit trouver dequoi apuyer aucune des choses qu'il croit. Il sera même tous les jours en état de remporter de nouvelles victoires, puis que cette Physique pourra lui fournir en tous et par tout des raisons contre ce qu'il croit. Loué soit Dieu, m'écriais-je jusqu'où va le zélé des serviteurs de Dieu, quand il est selon sa science ! Il porte même à inventer et à favoriser des Sectes contre 1 existence de Dieu. Vous aviez raison,

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Monsieur, de dire que vous aviez un moyen sûr pour vous emparer de l'admiration de vos Disciples. On vous admirera jusqu'à l'étonnement, et presque jusqu'au scandale.

Ce ne sera point, continua-t il, parce que je viens de vous dire, que je me ferai admirer à toutes sortes de gens. Je n'en parlerai qu'aux esprits solides et bien Chrétiens ; pour les autres je me contenterai de les enchanter par un nombre infini de choses rares, singulières, inoùies, étonnantes, inimaginables, et pourtant évidentes dont notre Physique est remplie. Je proposerai en gros toutes ces choses extraordinaires ; et il est impossible qu'on n'en soit enchanté, et qu'on n'ait pas une avidité extrême d'en entendre le détail et les preuves. Enchantez moi donc, Monsieur, lui dis-je, et parcourez en gros toutes ces merveilles, en attendant que vous m'en expliquiez un jour le détail.

Volontiers, me dit-il ; mais Monsieur, vous devez savoir que l'oraison mine un peu le corps, et que les longs discours philosophiques affoiblissent un peut l'estomach. Il me semble que vous m'aviez proposé de me donner à dîner : Ah ! il est vrai, m'écriai-je, Monsieur Jean le Brun, allons-y donc.

Monsieur Jean le Brun dîna sans parler : Je remarquai qu'il étoit extraordinairement altéré. Après le repas il dit grâces longuement, puis s'aprochant du feu : Si nous avions de lafoi, s'écria t -il, comme un grain de moutarde, nous n'aurions pas besoin de manger et de tant boire ; car il est écrit, que l'homme juste vit de la foi et de la parole de Dieu ; la foi nourrit quarantejours, Elie et Moïse. Je crois, lui dis je, Monsieur, que, quand le Fils de l'homme viendra, il ne trouvera guéres sur la terre de cette foi nourrissante. La Morale est grandement relâchée, et les plus dévots ne haïssent pas la bonne chère. C'est que la foi est modique, reprit Jean le Brun : pour moi, je ne mange pas beaucoup par la grâce de Dieu, et ne bois guère que par inadvertance et par distraction. Commed'ordinaire j'ai la tète remplie de quelque grand dessein, et que mon esprit est appliqué ou à Dieu ou à quelque affaire de Dieu, la nature qui ne veut rien perdre prend son tems et se conforte à la dé-

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robée, pour pouvoir ensuite soutenir les travaux que lui impose la grâce et la foi. Toutes choses se tournent en bien à ceux qui aiment Dieu. Je pense, mon enfant, que le peu que je viens de boire me rend bien plus propre à philosopher. Je souhaite, Monsieur, qu'il soit vrai de dire à cette fois que la vérité est dans le vin.

Philosophons donc, me dit-il. Quel est, à votre avis, le principe des choses naturelles, et la première matière de tout ce que nous voyons? Un Comte Allemand, répondis-je, qui avoit beaucoup de votre air et de vos manières, excepté qu'il faisoit profession de vivre sans manger et boire, en appliquant sur le nombril un certain lut de sapience, m'enseignoit l'an passé fort dévotement, comme vous faites, que la lumière est le premier sujet dont toutes choses sont faites. C'étoit un fat et un ignorant, reprit Jean le Brun, car il n'y a point de lumière. Il n'y a point de lumière, m'écriai-je? Non, me dit-il. Comment, poursuivisse, la lumière n'est pas répandue en l'air à l'heure qu'il est? Non, dit41 en élevant la voix. La lumière, continuai-je, n'est pas un corps ou une qualité, ou un être ramassé dans le Soleil? Non, non, s'écria-t-il, il n'y a ni lumière, ni corps lumineux; c'est une vieille erreur. Ceci commence fort bien, lui dis-je, et qu'est-ce donc que ce Soleil que nous voyons,

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et ce je ne sçai quoi que nous apellons lumière? Ce que vous apellez lumière, vous autres ignorans, répondit-il, n'est qu'une pensée de l'ame raisonnable, dont l'homme seul est capable, car les bêtes ne voyent point cette lumière : un lynx et un chien ne voyent pas plus qu'une taupe; et pour le Soleil que vous appeliez grossièrement un corps lumineux, ce n'est qu'un tourbillon de poussière qui pirouette rapidement autour de son centre, et qui pirouettant agite l'air d'une certaine manière; l'air agité vient aussi pirouetter d'une certaine manière et affecter les muscles des yeux et la rétine, et alors nôtre ame à point nommé produit cette pensée qu'elle voit un corps lumineux : mais, vive Dieu, il n'y a point de lumière; et quand Dieu dit dans la Genèse, que la lumière soit faite, c'étoit à dire qu'un grand tourbillon de poussière et de limailles de matière s'assemble en cet endroit, qu'elle pirouette de telle et telle manière jusqu'à nou vel ordre.

Ce Commentaire de l'Ecriture, lui dis je, est-il tiré de quelque Rabin? Point du tout, dit-il, les Rabins n'ont que des visions creuses, et ceci est appuyé solidement sur des démonstrations de Méchanique, si belles, si naturelles et si nécessaires, que pour vous en parler franchement, il est tout-à-fait inutile de supposer que Dieu se soit aucunement mêlé de

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toute cette affaire, de la production du Soleil, de la prétendue lumière qui l'environne, et de tout le reste des choses : et si l'Ecriture ne nous aprenoit que Dieu a travaillé sept jours pour la production du monde, nous lui eussions permis de se reposer dès l'aurore du premier jour, et nous l'eussions tenu quitte de tout travail, pourvu qu'il nous eût créé comme il a fait une matière divisible à l'infini, en petits corpuscules en forme de dés et de vis.

En vérité, Monsieur, m'écriai-je, je suis bien aise de vous avoir fait donner de bon vin, car il vous échaufe admirablement l'imagination. Vous m'admireriez bien autrement, continuat il, si je vous prouvois qu'il n'est même nullement nécessaire que Dieu se donne la peine de créer cette matière, et qu'il est incompréhensible qu'elle ne soit pas d'elle-même telle qu'elle est; mais je crois qu'il est à propos de différer encore un peu à vous expliquer l'essence de cette matière; cela nous engageroit, peut être, à quelque digression épineuse et qui apliqueroit trop notre esprit, ce qu'il faut éviter soigneusement après la réfection, de peur que la digestion n'en soit troublée, car il n'est pas besoin d'altérer sa santé pour philosopher. De sorte que pour ne point sortir de ce que ma Physique a d'agréable, je me contenterai de vous faire remarquer qu'il est évident et clair comme le jour, que ces dés dont

je vous ai parlé pirouettant nécessairement autour de leurs centres, et se frottant les uns contre les autres, il a été inévitable qu'il se soit fait une infinité de raclures, lesquelles s'assemblant en divers endroits, ont composé par ci par là divers tourbillons de raclure et de poussière. Ces tourbillons tournant continuellement autour de leur centre, font ce que nous appelions Soleil et Etoiles. Mr. Jean le Brun, lui dis-je, ne faites-vous jamais la meridiane,etn'avez-vous pas accoutumé de dormir après dîné? Pardonnez moi, dit-il, c'est une bonne pratique que plusieurs serviteurs de Dieu observent. J'irai me coucher dans quelque tems, si vous voulez me le permettre. Allez, Monsieur, allez-y donc tout maintenant. Je veux pourtant encore vous expliquer la suite de la formation du monde; et après vous avoir dit quelque chose du Ciel, vous expliquer encore un petit échantillon de l'histoire de la terre, dans laquelle nous vivons. Car il n'apartient qu'à moi et à Descartes d'être les Historiographes de la nature, et de savoir le détail de toutes les avantures de la matière. Sachez donc, mon fils, que la terre a eu l'honneur autrefois d'être un beau Soleil et un assemblage lumineux de limailles étincelantes, qui piroùettoit aussi glorieusement que ce tourbillon que nous voyons et qui éclairoit quelqu'autre terre et quelqu'autre certain monde

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particulier : mais une certaine fumée s'étant élevée d'un autre certain endroit, comme il nous est fort facile de le démontrer méchaniquement, elle fit autour de ce tourbillon de lumière une certaine croûte obscure, opaque et impénétrable, qui enveloppa ce tourbillon et l'empêcha de pirouetter à son ordinaire, ou du moins de faire pirouetter l'air qui l'environnoit, de sorte que ne pouvant plus demeurer en cette place, et faire la fonction de Soleil, il fut obligé de sortir du tourbillon où il étoit et d'errer sans situation fixe et déterminée dans les espaces immenses de l'Univers, jusqu'à ce qu'ayant trouvé le moyen d'entrer dans ce grand tourbillon qui compose le monde que nous habitons, il s'arrêta parmi les Planètes, et devint Planète lui-même : car notre Histoire mathématique et philosophique nous aprend que toutes les Planètes sont des terres toutes pareilles à celle-ci et arrivées en ce monde de certains autres mondes lointains où elles avoient l'honneur de pirouetter lumineusement et de faire la fonction de Soleil. Je n'ai pas encore bien déchifré par les loix de la méchanique ce qui est arrivé à toutes ces Planètes depuis qu'elles sont entrées dans notre monde. Mais voici les véritables avan tures de notre terre, et celles des autres terres sont aparemment de même. Quand elle fut entrée dans ce tourbillon, quatre autres cer-

taines croûtes vinrent tenir compagnie à cette croûte susdite qui envelopoit le tourbillon des raclures, et elles s'agencèrent les unes sur les autres, à peu près comme les peaux d'un oignon sont arrangées. Nous sommes encore en grand souci, et nous ne pouvons pas bien démontrer dequoi la plus basse de ces croûtes est composée : je crois pourtant être parvenu à découvrir que c'est d'une infinité de corpuscules en forme de vis, qui sortent incessamment et sans jamais s'épuiser, et viennent circuler en ovale dans l'air; d'où nous tirons en tems et lieu la raison démonstrative pourquoi l'aiman attire le fer, car les vis se vont insinuées dans le fer à point nommé, sans s'embarrasser aucunement les unes les autres, et sans entrer en aucun autre corps, de sorte qu'elles attirent mécfianiquement le fer. Je tiens donc que cette première croûte est le premier magasin de ces vis admirables. La seconde étoit une masse de tous les métaux et des pierreries. La troisième étoit un assemblage de corpuscules en forme d'aiguilles qui composoient un grand corps liquide comme l'eau. Quant à la quatrième et dernière croûte, elle étoit un peu dure et suspendue en forme de voûte, comme à peu près la croûte d'un pâté. Il arriva donc par succession de tems, que cette espèce de pâté de lumière s'étant séché, fendu et crevassé par l'ardeur du So-

leil, se brisa enfin en mille et mille pièces. Jugez le beau spectacle que ce fut aux yeux de Dieu et des Anges, et combien fut épouvantable le fracas et le tintamarre qui se fit alors; cela me réjouit quand j'y pense, et il me tarde extrêmement que mom ame ait le plaisir après la mort de voir arriver la même avanture à ce Soleil qui nous éclaire, lorsqu'il aura contracté les croûtes susdites, comme la méchanique nous montre qu'il ne peut éviter de les contracter. Je prie Dieu seulement, et faites-en de même, s'il vous plaît, mon fils, tous les jours en vous levant et en vous couchant, que cette affaire n'arrive pas au Soleil, et qu'il ne vienne point ainsi avant notre mort; car comme il est, suivant le calcul qu'on a fait, plusieurs centaines de fois plus grand que la terre, il nous tomberoit dessus, et nous entraîneroit avec lui dans quelqu'autre tourbillon, ce qui seroit le moyen de faire mourir sans confession le genre humain.

C'étoit, peut-être, par cette raison, interrompisse, que les premiers Chrétiens, au raport de Tertullien, desiroient ardemment la fin du monde, et demandoient à Dieu de hâter le jour du Jugement, ils craignoient assurément que le Soleil ne contractât cette croûte fatale.

Je ne sçai pas s'ils le craignoient, dit Jean le Brun; mais je vous assure que tous ceux qui sont dans nos principes en tremblent de

peur, d'autant plus que certains Astronomes ont eu d'assez bonnes Lunettes pour remarquer de certaines taches dans le Soleil qui font conjecturer qu'assurément cette malheureuse croûte se forme déjà. Voila, lui dis-je, un point admirable pour la Morale, je le veux marquer, s'il vous plaît, sur mon Agenda, afin d'en intimider les pécheurs quand je prêcherai. Appuyez bien là-dessus, continua-t-il; les choses merveilleuses frapent l'imagination; et quand l'imagination est gagnée, ont fait bien du chemin, et on arrive bien-tôt au cœur. Mais pour continuer l'histoire des avantures de la terre : lors-que sa dernière croûte s'entrouvrit et se crevassa, les débris de ce fracas effroyable tombèrent irrégulièrement, confusément et pêle-mêle les uns sur les autres : Il fut donc nécessaire qu'une grande partie se trouvât ensevelie dans l'eau, et laissât paroître la croûte liquide que nous apellons la mer. D'autres parties s'accumulant les unes sur les autres, il en résulta une masse élevée, qui est ce que nous habitons. Sur cette masse se sont assemblés des corpuscules en divers sens et dans toutes les situations imaginables, et il s'en est composé fortuitement un nombre infini de machines différentes, que nous apellons fleurs, plantes, arbres, qui nous paroissent vivre, croître et mourir. Et une infinité de machines bien plus merveilleuses, qui outre cela sem-

blent sentir et connoître, et qui en effet ne sentent, ne connoissent et ne vivent non plus que cette Horloge qui sonne trois heures, qui m'avertit sans savoir ce qu'elle fait, qu'il est tems que j'aille dormir. Allez, Monsieur, dormez au nom de Dieu, lui dis-je.

Comme il passoit dans mon cabinet, deux des plus grands Philosophes du siècle, à qui Dieu et la connaissance profonde et rare de la plus fine Mathématique, ont donné de belles lumières contre les imaginations de Descartes, vinrent pour me voir; ils entrevirent en entrant la figure et le chapeau de Jean le Brun. Quelle espèce d'homme entreteniez-vous là, Monsieur, me dirent ils en riant? Parlez bas, Messieurs, leur dis-je; car c'est un Serviteur de Dieu, suscité extraordinairement pour la réforme de la morale et des mœurs de l'Eglise. Il me fait l'honneur de m'associer à son Apostolat, et dans peu de jours nous allons mener par un beau chemin les probabilités et toutes les imaginations licentieuses, qu'on apuye si foiblement par la manière de philosopher du foible Aristote. Mais nous prouverez-vous du moins, me dirent-ils, par votre nouvelle méthode, qu'il faut s'habiller extravagamment comme fait cet homme, et se distinguer d'abord par un habit et des manières fantasques, d'entre ceux qui ne sont pas de votre parti? Ce sont minuties, répondis-je, que nous

l66 NOUVEAUX ENTRETIENS

n'avons encore pu traiter à fonds : nous avons commencé par le solide, et nous n'avons encore touché que le principe fondamental de la Morale.

Nous avons enfilé une belle carrière, et mon nouveau Maître me donnoit des lumières rares; mais l'oraison lui ayant affoibli l'estomach, il m'a demandé à dîner : durant le repas une distraction lui étant survenue, mon Apôtre s'est enyvré par inadvertance, et il y a une heure qu'il me dit des choses si foibles, que vous et moi sommes fort heureux que l'heure de la meridiane soit arrivée, sans quoi vous couriez risque d'être régalés d'une extravagante conversation. Nous sommes tous accoutumés, repartirent-ils, à ouir extravaguer des Réformateurs. Paris en abonde : Mais encore que vous disoit celui-ci, quand il vous parloit de bon sens, et quel est son grand principe ? Le mérite et la pureté de la Foi, répondis-je, l'inutilité et même le danger de la raison humaine, le mépris de tout ce qui s'apelle preuve métaphysique, et une profonde aversion pour le téméraire Aristote, et pour l'impudence des Théologiens Scholastiques, qui sur les principes de ce Payen, entreprennent à la honte et à la diminution de la Foi, de prouver qu'il y a un Dieu, que lame est immortelle, et les autres choses de cette nature, comme si le plus grand esprit de ce siècle

n'avoit pas été obligé d'avouer de bonne foi qu'il ne se sentiroit pas assez fort pour trouver dans la nature dequoi convaincre un Athée.

Cette imagination est plaisante, dirent ces Messieurs, mais elle n'est pas nouvelle; je connois bien des gens qui en sont frappés. Ce bel esprit dont vous parlez s'étoit mis cette vision dans la tête, et il avoit entrepris de concert avec un grand nombre de beaux esprits comme lui, de faire un Livre pour établir ce beau principe, qu'on ne peut prouver par aucune raison naturelle, ni l'existence de Dieu, ni l'immortalité de l'ame, ni aucune vérité divine, et que toutes les raisons naturelles qu'on en peut alléguer, ne font qu'égarer l'esprit. Ce grand Homme dédaignoit même les démonstrations métaphysiques que Descartes en a faites, quoi qu'il en aprouvât beaucoup la Physique. Il ne vouloit que des preuves morales, c'est-à-dire qu'il devoit résulter de tout son Livre, que moralement parlant l'ame est immortelle; de sorte que cette espèce de preuves ne convainquant point l'esprit, la Foi conservoit toute son obscurité et toute sa difficulté, et par conséquent toute sa gloire et tout son mérite.

C'est à peu près le jargon et l'intention de mon Docteur Mr. Jean le Brun, qui repose là dedans : mais il enchérit encore par dessus ce bel esprit; car outre qu'il ne veut pas d'une

Philosophie qui puisse prouver les vérités de la Foi, Dieu lui en a révélé une qui détruit de fonds en comble les vérités capitales et les mystères essentiels du Christianisme, de sorte que la foi aura bien plus de gloire et plus de mérite quand elle demeurera ferme et inébranlable, malgré les démonstrations physiques dont cette nouvelle Philosophie en renverse tous les points. Est-il au monde, dirent ces Messieurs, un homme assez fol pour former ce projet insensé ? Mais quelle est encore cette Physique terrible, qui veut établir la Foi en la ruinant? Je n'en sçai rien encore, répondis-je, Monsieur Jean le Brun m'en a entretenu durant le dîné, ou a prétendu m'en entretenir; mais il m'a dit des choses si bizarres, que j'ai crû que le vin les lui inspiroit. Car où est l'homme de sens rassis, qui s'aviseroit de vouloir expliquer comment le Soleil, les Astres, la Terre, les Animaux et le Monde entier ont été formés par le mouvement nécessaire et inévitable d'une infinité de dés invisibles? Ah! c'en est assez, interrompirent-ils, nous voyons bien de quelle Secte est ce Monsieur Jean le Brun; ce qu'il vous a dit dans le vin, il vous le dira de même quand son vin sera cuvé. Il est du nombre de ces Serviteurs de Dieu qui font profession de dire que la Philosophie de Descartes a de grandes difficultés pour la Religion; et cependant quoi

que ce dût être une raison insurmontable à toute personne tant soit peu Chrétienne pour rejetter cette doctrine, ils l'autorisent et la font valoir de toute leur force. Ils sollicitent ouvertement pour en éluder la condamnation : ils la font aprendre à leurs jeunes neveux et aux enfans de leurs amis; et s'ils trouvent quelque chose de foible dans les écrits de cet homme, ce n'est que la démonstration qu'il a faite de l'existence de Dieu; car selon eux un bel esprit ne sauroit trouver dans la nature dequoi convaincre un Athée. Mais pour la Physique de Descartes, elle est toute à leur gré, comme vous l'a sans doute dit votre Jean le Brun, parce qu'elle est toute propre à conserver à la Foi toute son autorité. Je ne connois assez, repliquai-je, ni la Philosophie de Descartes, ni les Serviteurs de Dieu dont vous me parlez, pour juger si vous avez bien raison de dire ce que vous dites. Mais Maître Jean le Brun et ces gens-là sont animés par un même esprit; et s'ils sont inspirés de mettre en crédit la même Philosophie, je serai instruit avant la fin du jour de tout le fin de leurs projets. Car Dieu a dit à M. Jean le Brun de ne me rien taire. Nous allons donc vous quitter, interrompirent-ils pour donner lieu à cet Apôtre de vous catéchiser sur sa doctrine, et de vous instruire sur sa Mission; et afin que vous ayez le tems de parcourir, avant qu'il se réveille,

L Traités contre la **££*££ cartes, dont ^«^^Sance des bêtes; Vautre est intitulé la Conno ^

cette lecture vous d>JK»ser ^ ^^

la doctrine de votre ^JJ»^ et je lus ces de leur présent ils s forts etbien

deux Ouvrages. Us sont écrits.

Peu de temps après, Monsieur Jean le Brun se réveilla. Dieu soit loué, mon fils, me dit-il en passant dans ma chambre. Dieu soit béni, qui veille pour le salut de ses serviteurs quand ils dorment, et qui vient éclairer les vapeurs du sommeil par les lumières de sa grâce. Dieu vous parle-t-il aussi quand vous dormez, lui dis-je ? Quelquefois, reprit-il ; mais pour aujourd'hui il ne m'a pas parlé en personne, il m'a seulement envoyé un Ange de paix pour m'annoncer sa volonté, et pour m'ordonner de me réconcilier avec Mr. Descartes. Avec Descartes, m'écrai-je, Mr. Jean le Brun! Cet Ange prétendu est un esprit de ténèbres, transfiguré en Ange de lumière. Nullement, repartit-il : Aprenez, mon enfant, comme je l'aprens aujourd'hui, à ne précipiter jamais votre jugement, et à ne condamner personne sans l'entendre. A peine ai-je été endormi, que l'Ange de paix s'est présenté à moi, tenant par la main Mr. Descartes : Embrassez-vous Serviteurs de Dieu, a-t-il dit, et il a disparu. M. Descartes m'a embrassé avec beaucoup de res-

pect, et ensuite il s'est amplement justifié sur toutes les plaintes que je pouvois faire contre lui. C'étoit un habile homme, mon fils, et peu de gens pénétrent ses intentions et entendent sa doctrine. Je lui ai reproché d'abord qu'il avoit entrepris de diminuer la gloire et le mérite de la Foi, en prouvant l'existence de Dieu et l'immortalité de l'ame, en supposant que Dieu est l'auteur du mouvement de toute la matière. Il a fort bien répondu à ce reproche, et je suis très-content de lui. Il est certain, comme il me l'a fort bien dit, qu'il faut, quand on fait un Livre, ménager les esprits foibles autant que contenter les esprits forts. Lorsqu'un esprit foible voit qu'on tâche de prouver les vérités de la Foi, il prend cela pour argent comptant, et ne se défie de rien ; mais un esprit fort démêle facilement dans un Livre ce qu'on y a mis pour les foibles ou pour lui, et il distingue facilement le nécessaire du politique. Il étoit de sa prudence d'éblouir d'abord les Moines et leurs partisans par un sophisme sur l'existence de Dieu, et par une supposition spécieuse, qu'il est seul moteur de la matière. On se met par là à couvert de la persécution de ces faux Chrétiens, qui ne peuvent souffrir qu'on fasse servir la Philosophie à conserver l'obscurité de la Foi, et qui veulent opiniâtrement qu'on accorde toujours la Religion avec la raison. Cependant un

esprit fort pénétre assez là-dedans, et ne prend que ce qui est écrit pour lui, sa Foi demeure pure et inviolable dans toute son obscurité, et il ne trouve rien dans la nature qui puisse convaincre un Athée quand il est fortifié par un Physique aussi claire et aussi convaincante que celle de Jordanus Brunus, et que Mr. Descartes a été inspiré du Ciel de mettre en son jour. Vous croyez donc, Monsieur Jean le Brun, que votre Philosophie est propre à conserver la gloire et le mérite de la Foi, en empêchant qu'aucune raison naturelle ne puisse confirmer les vérités divines. Assurément, répondit-il, la Foi remportera tous les jours de nouvelles victoires : cette Philosophie lui opposera à tout moment des démonstrations physiques contre tous les mystères. Ah ! Monsieur, lui dis-je, faites donc triompher ma foi, et armez un peu ma raison, afin que je croye les mystères avec tout le mérite que peut avoir un esprit fort. Vous êtes trop bien intentionné pour la réformation de la Morale, me répondit-il, pour n'être Chrétien que comme les esprits foibles. Voici donc de quoi il est question. Premièrement il n'est pas vrai que, si Dieu n'étoit pas le Créateur de toutes choses, il n'en seroit ni le Conservateur, ni la fin. Vraiment, lui dis-je, Dieu n'est notre fin, que parce qu il nous a créés pour lui, et il ne peut conserver le monde que parce-qu il

l'a pû créer. Mais pensez-vous, reprit-il, que Dieu ait pû créer la matière, ou du moins qu'il soit nécessaire que Dieu Tait créée? Sans doute, lui répondis-je. Vous ne savez donc pas, ajouta-t-il, que 1 étendue, c'est àdire, la longueur, la largeur et la profondeur, est l'essence de la matière. Quand cela seroit, repris-je, s'ensuivroit-il que Dieu ne la pas créée. Oui, repartit-il, parce qu'il s'ensuivroit, qu'il est impossible d'imaginer un moment où cette matière n'existe point ; et voici le petit raisonnement que je fais, auquel il n'y a certainement point de réponse. Il faut dire nécessairement qu'une chose existe, quand on ne peut en aucune manière concevoir qu'elle n'existe point : or est-il qu'on ne peut en aucune manière concevoir que la matière n'existe point. Pourquoi non, interrompis-je ? Il est impossible que devant que le monde fût créé, cet espace que le monde occupe ne fût point. On ne peut pas ne point concevoir cet espace. Or il est impossible de concevoir cet espace sans concevoir une longueur, une largeur et une profondeur ; cette longueur, cette largeur et cette profondeur, c'est l'essence de la matière. Concluez, mon fils, et jugez s'il est nécessaire que la matière ait été créée. Je vois bien, Monsieur, repartis-je, que suivant cette définition de la matière il n'y a que la foi qui en puisse persuader la création, parce-

qu'il n'y a que la foi qui puisse persuader que de toute éternité il n'y a point eu d'espace, ou que cet espace n'a point été long, large et profond. Faites donc un acte de foi, mon fils, reprit-il, sur la création de la matière, et commencez au nom de Dieu à faire triompher votre foi, de Praxeas, d'Hermogene, et des Platoniciens, à qui la raison démontroit aussi que la matière est éternelle; mais à qui la lumière de la grâce n'inspiroit pas qu'elle est créée malgré la démonstration. Mais quand bien la matière seroit éternelle, lui dis-je, s'ensuivroit-il qu'elle n'est point créée, et Dieu ne pourroit-il pas l'avoir créée de toute éternité ? Puisqu'il est impossible, répondit-il, de comprendre que l'espace n'existe point, encore que Dieu ne le crée pas, il s'ensuit clairement de deux choses l'une, ou que Dieu n'a pas créé cet espace, ou qu'il ne l'a pas créé librement. De sorte que vous avez à faire un second acte de foi sur la liberté dont Dieu a créé le monde, et il faut croire malgré la raison qu'il l'a créé, et qu'il l'a créé librement. Cela s'entend en général de la matière du monde ; car pour tout ce que nous voyons, il n'est nullement nécessaire que Dieu se soit mêlé de le faire ainsi. Il est impossible, comme Mr. Descartes l'a fort bien expliqué, que suivant les loix de la méchanique, le monde ne se soit formé de lui-même tel qu'il est, et vous avez trop d'es-

prit pour ne pas comprendre après ce que je vous ai dit, que la supposition que Mrs. Descartes fait que Dieu a créé une certaine quantité de mouvement et de repos dans la matière, moyennant quoi on peut démontrer mathématiquement la nécessité de la production de toutes les machines que nous voyons : vous avez trop de discernement, dis-je, pour ne vous pas apercevoir que cette supposition n'a été faite que pour se mettre à couvert de l'importunité des Moines, qui ne peuvent souffrir qu'on explique les choses naturelles sans y mêler Dieu > cependant il est clair que cette supposition est inutile et ridicule, et Mr. Descartes mérite une grande louange d'avoir eu l'humilité de dire une sottise pour contenter les petits esprits. Car qui ne voit que la matière étant essentiellement longue, large et profonde, ses parties le sont aussi ; et qu'une longueur, une largeur, et une profondeur égale, faisant un dé ou un corps cubique, il est impossible que ce corps cubique n'ait quelque poids et ne tende en bas, et qu'ainsi tous ces corps cubiques se rencontrans, ils ne se meuvent les uns les autres en plusieurs sens ; et qu'enfin par le différent assemblage qui résulte de leur mouvement, il ne résulte des corps de différentes figures et des machines diverses. Monsieur, interrompis-je, j'ai peur que vous ne ressuscitiez la

Philosophie d'Epicure et de Démocrite, ce qui seroit odieux pour la Morale. Vous savez que les Epicuriens étoient accusés d'être Athées; et parce-qu'ils ne croyoient point de Dieu ni d'ame raisonnable, ils mettoient assez raisonnablement le souverain bien dans la volupté. Cependant tout leur Athéisme n'étoit fondé que sur certains atomes de figure irréguliere, qui se mouvant de biais, produisoient aussi bien que vos dés tous les corps différens que nous voyons ; et ainsi Epicure n'avoit besoin pour expliquer la nature, ni d'un Dieu qui formât le monde, ni d'une Providence qui le gouvernât. Il n'y a point de différence, répondit Jean le Brun, entre cette Philosophie et la nôtre pour le fonds des choses. Car, comme vous voyez, qu'importe à la Religion et à la Foi que les parties de la matière soient quarrées ou irréguliéres, qu'elles se meuvent de biais ou perpendiculairement, ou en rond, pourvu que l'un ou l'autre arrive nécessairement, et qu'il en résulte des machines, sans qu'il soit besoin de recourir à une Divinité, ni à rien de ce qui s'appelle esprit ou ame spirituelle ? Mais la Philosophie d'Epicure, quoi qu'elle soit très propre à combattre les vérités divines et à conserver l'obscurité de la Foi, n'est pas si propre au dessein que nous avons de réformer F Eglise, parce que, comme vous avez fort bien dit, elle est odieuse

à la Morale Chrétienne, et fort décriée chez les Pérès. Celle de Mr. Descartes est mieux notre fait, elle a la grâce de la nouveauté, ce qui est un grand article pour la réformation : et de plus, elle est encore plus propre à conserver l'obscurité de la Foi, que n'est la Philosophie d'Epicure; car il y a deux différences considérables entre Epicure et nous. Epicure admet le vuide, et nous soutenons qu'il est impossible. Qu'est-ce que cela fait à la Foi, interrompis-je? Vraiment si le vuide étoit possible, reprit-il, vous voyez bien que tout ce que nous avons dit de l'éternité et de l'indépendance de la matière, seroit renversé. Il n'y auroit qu'à mettre devant la création du monde le vuide au lieu de l'espace. Ah! je le comprens, repris je, un Epicurien n'est assurément pas si contraire à la Foi qu'un Chrétien. Non, par la grâce de Dieu, poursuivit-il; cela se voit encore dans l'autre différence qu'il y a entre Epicure et nous. Il met que les parties de la matière sont indivisibles, et nous soutenons quelles se peuvent toujours diviser jusqu'à l'infini. De sorte qu'il nous est incompa rablement plus facile qu'à Epicure de composer le Soleil, les Etoiles et les Planètes, des limailles des corps cubiques, qui se frottent ensemble, et de montrer par les régies de la méchanique, que ces parties si divisées de la matière, s'assemblent nécessairement en tour-

billon ; au lieu qu'Epicure est obligé de dire que tout l'assemblage de la matière se fait fortuitement, ce qui est absurde et inconcevable. Or la Foi a bien plus de gloire et de mérite de s'élever au-dessus d'une raison nécessaire, et d'une démonstration de Mathématique, qu'elle n'en auroit dans le système d'Epicure. Il résulte, Monsieur, lui dis-je, de tout ce que vous venez de m'expliquer, que, lorsque Descartes supose que Dieu a créé la matière, qu'en suite il l'a divisée en dés et en cubes, qu'il a agités en divers sens, chacun autour d'un centre, et tous autour d'un cercle commun, après laquelle suposition cet incomparable Philosophe consent que Dieu ne fasse plus rien, et prend à prix fait de déduire évidemment par des régies nécessaires de Méchanique et par des conséquences infaillibles, tous les effets de la Nature : il résulte, dis-je, que ce sage et politique Philosophe n'a mêlé Dieu dans son raisonnement, que pour ménager les Moines et que ses Disciples ne l'y mêlent, comme lui, que pour ménager Rome. Vous le prenez bien, reprit Jean le Brun; il est certain que Jordanus mon trisayeul et Monsieur Descartes, n'ont eu dans l'esprit qu'une grande émulation contre Epicure, et une envie très-forte d'expliquer mieux que lui tous les effets de la Nature, et la formation, l'ordre et la durée du Monde, sans avoir besoin

l8o NOUVEAUX ENTRETIENS

de recourir à Dieu, mais seulement par la seule matière. Car si Monsieur Descartes eût parlé de Dieu de bonne foi, et non point par considération et par crainte ; et s il avoit crû seulement que celui qui vit éternellement a créé dans le tems toutes choses ensemble, pourquoi se fût-il avisé de se tourmenter à chercher par les régies de la Méchanique, si les parties de la matière tournant autour d'un centre sont des limailles, et s il est nécessaire que ces limailles s'assemblent en tourbillon, et fassent le Soleil ? Si ce Soleil doit contracter une croûte opaque, et aller ensuite errer par TUnivers ? Tout ce soin et tout ce détail lui eût paru inutile et ridicule, s'il eût été certainement persuadé que la chose ne s'est pas passée de la sorte, et que Dieu a produit toutes choses par une seule parole : mais nous qui sommes animés par un esprit de réformation, nous disons les mêmes choses que lui par un meilleur motif que le sien : ce qu'il a dit par vanité ou par jalousie contre Epicure, et même ce qu'il a dit par la crainte des Moines, nous le disons par le zélé de Dieu, et par l'amour d'une pure et primitive morale; c'est pourquoi quand nous parlons aux foibles, nous mêlons Dieu dans notre discours, persuadés que les Esprits forts verront que nous ne l'y mêlons que ad honores, et qu'ils ne perdront rien du mérite de leur foi, puis-qu 'ils

SUR LES SCIENCES SECRETES l8l

comprendront bien qu'en bonne Physique il n'est aucunement nécessaire de l'y mêler; car où est le bon Esprit qui ne verra pas que Monsieur Descartes se moque des Capuces et Chaperons, et élude ironiquement les censures des Facultez ; quand pour sauver la foi d'un Moteur, il supose que Dieu a créé dès le commencement une certaine quantité de mouvement, et une certaine quantité de repos, et qu il a divisé l'un et l'autre aux diverses parties de la matière, lesquelles s'entreprêtant ce mouvement et ce repos, en sont un commerce et un échange continuel d'où résultent tous les différens effets, tous les changemens, la production et la ruine de toutes choses ? Quand nous voyons qu'une boule en pousse une autre, c'est que cette boule qui pousse, prête à l'autre une partie du mouvement que Dieu lui a donnée, et que cette boule poussée prête à celle qui la pousse une partie de son repos; et par ce troc mutuel du présent que Dieu leur a fait, la boule qui prête le repos se meut, et celle qui prête le mouvement s'arrête. A vôtre avis n'est-ce pas une burlesque ironie, et les Moines ne sont-ils pas bien simples de prendre tout cela pour argent comptant, comme s'il n'étoit pas plus qu'évident qu'une meule de moulin, par exemple, suspendue d'un fil d'archal tombe d'ellemême par son propre poids, dès que le fil est

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dénoué, sans qu'elle emprunte d'ailleurs son mouvement, et sans prêter son repos à quoi que ce soit. Vous voyez bien que, tant que l'existence de Dieu, ou la nécessité de sa Providence dépendra de savoir si cette meule de moulin tombera d'elle-même, ou si elle demeurera immobile, il ne faudra pas avoir beaucoup de pente à l'Athéisme pour conjecturer qu'il n'est pas nécessaire que Dieu ait créé en particulier un être appelé mouvement, sans lequel cette meule ne tomberoit pas à terre. Pour peu qu'on ait de .penchant à l'irréligion, on aimera mieux dire que c'est la nature de cette grosse masse de tendre en bas par son propre poids, que d'avouer qu'il est nécessaire qu'il y ait un Dieu qui la précipite et qui lui fasse prêter le repos qu'elle a à quelque être voisin.

Ce prêt de mouvement et de repos, répondisse, est fort extravagant et fort burlesque. Descartes vouloit assurément jouer les esprits foibles, quand il a fait créer ces deux êtres. Il s'est attendu que tout esprit raisonnable trouvant en cette supposition une contradiction manifeste, penetreroit facilement le motif pourquoi on la fait, car, ou cet être est matière lui-même, et en ce cas il aura la même indifférence au mouvement et au repos que la matière même, et ce seroit l'inconvénient que l'on craindroit le plus. Que si l'on dit que c'est

un mode ou une façon d'être de la matière, il est clair que c'est encore une fiction pour amuser les simples; car, ou ce mode est en effet une même chose avec la matière, ou non : si ce n'est pas la même chose, c'est donc un esprit : si c'est la même chose, n'est-il pas ridicule de penser qu'une chose se puisse prêter, le diviser et le communiquer à une autre, c'est-à-dire, devenir une autre chose sans cesser d'être ce qu'elle est. De deux boules, par exemple, dont l'une pousse l'autre, si le mouvement est la même chose avec celle qui pousse, il s'ensuit qu'en communiquant à l'autre son mouvement, elle se divise d'ellemême, et donne une partie de soi-même, laquelle partie devient ensuite une même chose avec la boule poussée ; de sorte qu'il se feroit toujours dans la Nature une transsubstantiation continuelle et une transmigration d'être en être, et de substance en substance, plus incompréhensible qu'aucun mystère de la Religion, puis-qu'une chose se changeroit en une autre chose, sans cesser d'être ce qu'elle est; par où il est constant que Descartes na pas mêlé de bonne foi dans sa Philosophie cette création de deux êtres, mouvement et repos.

Non, mon fils, me dit Jean le Brun, en m'embrassant, avec la grâce de Dieu le mérite de la Foi ne sera jamais diminué par aucune

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apparence de la nécessité de cette création particulière de ces êtres, mouvement et repos. Que les Moines cherchent s'ils la trouveront dans la Genèse; qu'ils y cherchent, dis je, si le repos est autre chose que la cessation du mouvement, et s'il n'est pas vrai que la matière a d'elle-même un mouvement qui lui est naturel. Ce qu'il faut seulement observer, c'est de ne lui pas attribuer un mouvement bizarre, comme fait Epicure, qui suppose qu'elle se meut de biais; il faut seulement supposer quelle se meut en bas par son propre poids, et en rond autour de son propre centre, parce que c'est le mouvement qui demande le moins d'action, et par ces deux mouvemens si naturels et si nécessaires, on explique la composition méchanique de toutes les machines que nous voyons.

Je vois bien, Monsieur, lui dis-je, que tout ce que vous dites est raisonnable; mais comme c'est une chose odieuse de dire qu'un homme n'est pas de bonne foi, et de plus comme il est fort mal-honnête de ne dire pas nettement ce qu'on pense en Philosophie, sur tout sur le chapitre des choses Divines, j'ai peur que la Morale ne recevroit pas un fort grand secours, si nous nous érigions en Philosophes de mauvaise foi, et s'il falloit que nos Disciples fussent toujours en garde pour pénétrer quand

nous parlerions en Philosophes, ou quand nous parlerions en Politiques. C'est pourquoi il me semble qu'il seroit bon de laisser croire, à ceux qui le voudront croire ainsi, que nous disons de bonne foi qu'il y a un Dieu qui s'est mêlé de la création, et qui s'applique à la conservation de toutes choses; et pourvu que cela ne serve pas trop à la confirmation des vérités du Christianisme, je ne vois pas qu'il y ait beaucoup d'inconvénient, puis-que la Foi conservera tout son mérite, et la Morale toute sa pureté.

Vous avez raison, mon fils, reprit-il, aussi avons-nous mis bon ordre, qu'encore qu'on prenne à la lettre tout ce que nous disons de la nécessité d'un premier Moteur, une partie des vérités de la Foi, bien loin d'être confirmées sont très-évidemment combatues, sans parler de quantité de conséquences bizarres et ridicules qui s'ensuivent de là : car pensez-vous, par exemple, mon fils, que, lors-qu'un petit enfant a fait un château de cartes, il soit au pouvoir de tous les Anges du Ciel, et de tous les Démons de l'Enfer de le renverser? Ceci seroit curieux, répondis- je, qu'ils ne le pussent point. Ils ne le peuvent pas assurément, poursuivit-il; et quand tous les Démons de l'Enfer, et tous les Anges du Ciel s'uniroient ensemble, le château de cartes subsis-

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teroit, supposé qu'il soit vrai de bonne foi que Dieu soit l'Auteur du mouvement et du repos. Le petit enfant, interrompis-je, est donc plus puissant que tous les Anges et que tous les Démons, puis qu'il renverse en soufflant son petit château qu'ils ne sauroient abattre. Non, mon ami, vous perdez les étriers, et vous ne vous tenez pas ferme dans le principe supposé. Si Dieu est uniquement l'Auteur de l'être appelle mouvement, il en est uniquement le Conservateur, il lui appartient uniquement de le continuer, puis-que la conservation est une création et une production continuelle; donc c'est à Dieu et non pas à l'enfant à renverser immédiatement le château de cartes. Quoi î lui dis-je, l'enfant qui soufle ne le renverse pas? Non vraiment, repliqua-t-il. Et qu'est-ce donc que le soufle fait, repliquai-je ? Il fait signe à Dieu de renverser le château, répondit-il; car Dieu a fait un pacte avec soi-même de toute éternité, de renverser ce château de cartes, toutes les fois que ce petit enfant lui en feroit le signe en souflant. Ainsi quand un boulet de canon est tiré contre un moulin à vent, ce n'est ni le feu, ni le boulet qui abat ce foible moulin : voici philosophiquement comme l'affaire se passe. Le Canonnier fait signe à Dieu avec sa baguette d'allumer l'amorce dans le bassinet, et Dieu l'allume : l'amorce allumée fait

signe à Dieu d'allumer la poudre qui est-dans le canon et Dieu l'allume : la poudre allumée fait signe à Dieu de pousser le boulet, et Dieu le pousse : le boulet poussé fait signe à Dieu de pousser l'air, cet air poussé de pousser la muraille; et Dieu fait tout cela pour exécuter le pacte éternel qu'il a fait d'être ponctuel à tous ces signes : et voilà le moulin abattu philosophiquement, mon fils.

Mon Père, cette Philosophie n'est-elle point la Théurgie, ou la Magie blanche des Anciens, qui operoit, dit-on, toutes ces merveilles par des pactes faits immédiatement avec Dieu, et par des signes que ces Mages lui faisoient, et qui leur tenoient lieu de culte et d'enchantement tout ensemble? Je n'aime pas, me dit-il, d'entendre parler de ces curiosités, et je crois que toutes ces traditions Théurgiques sont fabuleuses; quoi qu'il en soit, il est certain que la nature ou la matière peut être assez ingénieusement appellée une savante Magicienne, qui par les signes differens qu'elle fait à Dieu, par les différentes situations où elle se trouve, oblige Dieu de produire tous les differens mouvemens que nous voyons.

Je ne trouve pas cela trop ingénieux, lui dis-je, cela est burlesque à la vérité; car puis-que Dieu est uniquement l'Auteur de tout le mouvement, il seroit Auteur aussi de

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toutes les différentes situations de la matière, et ce seroit lui par conséquent qui se feroit signe à lui-même de ce qu'il auroit à faire. Cette manière de philosopher est aussi ridicule que le seroit un homme, qui à toutes les actions qu'il voudroit faire gesticuleroit, et se feroit cent signes à soi-même pour exprimer son dessein; ce seroit un homme à peindre, et je me rejouïrois bien d'un Arlequin comme celui là.

Mon enfant, me dit Jean le Brun, ce ne seroit pas grand'chose, si cette Philosophie sur le mouvement n'étoit que ridicule; ce qu'il y a de bon et d'heureux, c'est qu'elle est manifestement hérétique de plusieurs côtés; car selon ce que nous venons de dire, Dieu est immédiatement et uniquement Auteur de tous les effets; ce n'est pas le feu qui brûle, c'est Dieu à la présence du feu : ce n'est pas l'homme qui remue sa main, c'est Dieu seul, et cela est depuis long-tems condamné par Saint Thomas, comme faux, comme dérogeant à la divine Sagesse, comme renversant l'ordre de l'Univers, ôtant à toutes choses leurs propres effets, et détruisant sans ressource tous les jugemens que portent nos sens. Outre cela, mon fils, cette opinion ruine admirablement la liberté, puis-qu'elle ôte absolument à l'homme le domaine sur ses propres actions, en quoi la liberté consiste.

Ce seroit, lui dis-je, une grande affaire, si nous pouvions aussi exercer la Foi touchant la liberté. Vous allez voir, poursuivit-il, si la Foi d'un homme imbu de notre Physique n'a pas un grand combat à rendre sur ce point-là. Pourquoi faut-il dans notre Physique que Dieu soit l'Auteur du mouvement de ma main quand je la remue, parce-que, répondis-je, le mouvement de la matière n'a pas pu être produit au commencement que par Dieu même, et que c'est à celui qui donne l'être à une chose de la conserver? Ainsi Dieu ayant donné l'être au mouvement, c'est à lui seul à le conserver dans la matière. Vous avez bien parlé, me dit-il; donc Dieu est l'Auteur immédiat et unique de tous les mouvemens de nôtre volonté, et nôtre ame n'y a pas plus de part que la matière en a eu au mouvement. Comment, repliquai-je, prouveriez-vous cette conséquence? Fort clairement, repartit-il : Aristote, Saint Thomas, Saint Anselme, et généralement tous les Auteurs qui ont parlé en Philosophes, ou en Catholiques, ont supposé, ou démontré, que Dieu a dû nécessairement donner le branle à notre volonté, et produire lui seul le premier mouvement, ou la première action qu'elle sentit en elle. Raisonnez maintenant, et dites : Tout mouvement ne peut être continué que par celui qui l'a commencé : Dieu seul a pu commencer le

mouvement de notre volonté, donc Dieu seul peut continuer de la mouvoir. Selon cela, repliquai-je, nous ne sommes pas libres; jamais Luther n'a si bien combattu la liberté que votre Philosophie, et ce sera l'effet d'une Foi épurée, et fort détachée du raisonnement et de l'apparence, lors que vos serviteurs croiront être parfaitement maîtres de leurs actions; d'autant mieux, mon fils, poursuivit-il, que nous expérimentons à toute heure, qu'il nous vient inopinément cent pensées et cent désirs ausquels la raison n'a point de part, et qu'aucune délibération ne précède; il paroît assez naturel de dire qu'ils sont produits en nous par quelque agent extérieur qui ne peut être que Dieu; et si vous faites réflexion que l'essence de l'ame est de penser toujours et d'être dans un mouvement continuel, il est clair que celui qui commence le mouvement est celui qui le continue.

Les Théologiens et les Philosophes Catholiques vous diront pourtant, Monsieur, que l'ame conjointement avec Dieu est la cause physique de nos actions, tant des mouvemens du corps que du mouvement de l'ame. Nous ne pouvons dire cela, reprit-il, sans convenir avec eux de deux choses, et il faut bien s'en garder. Premièrement, qu'un esprit puisse agir sur la matière : et en deuxième lieu, que l'ame soit unie physique-

ment au corps. Est-ce que votre Physique, interrompis-je, leur contesteroit ces deux choses? Si cela étoit, je prévois bien de grands inconveniens contre la Foi. Tant mieux, reprit-il, et je le sai bien : c'est pourquoi il faut toujours soutenir que tout mouvement vient de Dieu par préciput; qu'il n'appartient qu'à lui qui l'a commencé, et que c'est à lui de le continuer; et que l'ame, les Anges, les Diables, ne sauroient agir contre un corps, parce-qu'étant des Esprits, ils ne peuvent que penser et connoître : or penser et connoître ne font aucune impression, et ne peuvent produire aucun mouvement dans la chose connue.

Les Moines sont donc bien ignorans, lui dis-je, de s'imaginer qu'un Ange enleva par un cheveu le Prophète Abacuc, pour porter dequoi dîner à Elizée. Ignorance crasse, répondit Jean le Brun, tous les Anges ensemble n'eussent pu faire dresser un cheveu d'Abacuc, c'étoit Dieu même qui faisoit tout cela, à la présence et à la prière d'un Ange. Mais il y a encore ici une petite raison oculte, que je vous dirai bien, si vous voulez. Ne voyez-vous point que de cette proposition si raisonnable, qu'un Esprit ne peut que penser et connoître, et qu'il est contre sa nature de produire aucun mouvement local, il s'ensuit assez naturellement que plus un Esprit est pur, plus il est

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éloigné de la matière, et moins il est propre à la mouvoir : ainsi Dieu étant le plus pur de tous les Esprits, il est évident qu'il pense plus simplement que tous les autres, et qu'il peut moins que tous les autres agir sur la matière; par où vous voyez en combien de façons un Chrétien imbu de notre Philosophie, est obligé de captiver son entendement à l'obéissance de la Foi, seulement pour cette vérité que Dieu a créé et gouverne le Monde. Je vous avois prié, Monsieur, dis-je, de ne toucher plus à cela, et de supposer toujours un Dieu et sa Providence. Eh bien, me dit-il, j'aurai désormais cette complaisance pour vous, quelque difficile qu'il soit de le supposer toujours dans nos Principes, la Foi aura assez de victoires à remporter ailleurs. On n'est pas Chrétien parce-qu'on croit un Dieu, et une Philosophie qui en prouveroit l'existence ne diminuëroit pas extrêmement la gloire de la Foi Chrétienne. Mais une Philosophie qui prouveroit la possibilité de l'Incarnation : ah! ce seroit celle-là qui seroit pernicieuse au Christianisme et à la Morale, parce-qu'elle diminuëroit le mérite de la Foi dans un mystère qui est le fondement de la Religion.

Dieu vous auroit-il encore inspiré, m'écriai-je, de ruiner l'Incarnation par votre Philosophie? Assurément repartit-il, Dieu m'a

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fait cette grâce, que nos Principes posez, ma raison me démontre l'impossibilité de l'Incarnation, et voici sur quoi je me fonde : suivant ce que nous avons dit l'ame n'est pas unie au corps, de telle sorte qu'elle puisse être la cause des actions et des mouvemens du corps. Supposé que Dieu en soit l'unique Auteur, tout ce qu'on peut dire pour expliquer l'union de l'ame au corps, c'est que Dieu a établi un certain raport entre le corps et l'ame, et qu'il a fait un pacte que toutes les fois qu'il arriveroit un tel mouvement au corps, il produiroit une telle pensée dans l'ame; et que toutes les fois que l'ame penseroit de telle manière, il se produiroit dans le corps un tel mouvement. Ainsi quand Dieu agite l'air, après avoir allumé la poudre dans un pistolet, et qu'à l'occasion de cet air agité il émeut certains petits nerfs qui viennent répondre à la glande pineale, il exécute le pacte qu'il a fait de produire dans notre ame cette pensée qui s'appelle ouïe, ou sentiment du son; ainsi quand nôtre ame pense que le corps marche, suivant cette manière de penser que nous appelions volonté, à l'occasion de cette pensée Dieu ébranle la machine du corps, et fait mouvoir les ressorts et les nerfs qui servent à marcher, et voilà comme se doit entendre l'union de l'ame avec le corps.

Voilà qui est fort Philosophique, interrom-

pis-je, c'est-à-dire, fort contraire à la Religion, et fort injurieux à Dieu. Extrêmement, reprit-il, extrêmement. Dieu merci, je vous aime bien, de ce que vous pénétrez d'abord les choses; car vous voyez, sans doute, que Dieu est l'Auteur et la cause unique et immédiate de tous les mouvemens sales et deshonnêtes qui préviennent la raison et la volonté, et qui affligent l'ame du juste. Dieu, tout pur qu'il est, selon ces Principes, est l'unique Ministre, et l'Exécuteur unique des plus infâmes et des plus abominables désirs : en un mot, la seule cause physique et véritable des plus noires actions des hommes.

Je vois bien qu'il s'ensuit de-là, répondis-je, que l'union du corps et de l'ame n'est qu'une union morale, et que l'ame n'est qu'une cause morale des actions du corps : car un Bachelier me disoit l'autre jour, que les Théologiens qui sont d'avis que les Sacremens ne sont que les causes morales de la Grâce, expliquent cette affaire de cette sorte. Ils disent que Dieu a résolu de produire la Grâce dans notre ame, toutes les fois que le Ministre du Sacrement fera tels et tels signes extérieurs, avec les conditions requises, et alors ces signes sont censés être les causes morales de la Grâce. Ainsi quand un Fantassin s'enfuit de la tranchée, épouvanté par le bruit du canon, la glande pineale fait signe à Dieu de produire

dans lame de ce Fantassin cette pensée qui s'appelle peur, et cette pensée fait signe à Dieu de mouvoir les nerfs, les muscles et les tendons du Fantassin d'une certaine manière, et de le faire fuir à toutes jambes.

Fort bien, me dit Jean le Brun, et par là il s'ensuit clairement que lame n'est que la cause morale des actions du corps. Je suis fâché qu'un certain grand Partisan de Descartes n'eût plus de raison qu'il n'en avoit dans une certaine distinction qu'il m'apporta là-dessus, car on tireroit de sa distinction une fort bonne démonstration contre une certaine vérité de la Religion. Il disoit qu'une cause devoit être appellée cause physique, lors-que Dieu à un certain signe, produisoit toujours un certain mouvement dans le cours ordinaire de la nature ; mais que, lors-qu'un mouvement est produit par une institution singulière et extraordinaire, le signe, à l'occasion duquel ce mouvement est produit, doit être appelle cause morale. Plût à Dieu que cela fût vrai, il seroit d'un bien plus grand mérite qu'il n'est, de croire que l'ame raisonnable est spirituelle; car Dieu s'étant obligé, dans le cours ordinaire de la Nature, de produire toujours l'ame raisonnable toutes les fois que l'embrion sera formé, et que la matière sera dans telle et telle disposition, il est clair que la matière ainsi disposée seroit la cause phy-

sique de l'ame raisonnable, et qu'un Esprit ne pouvant être l'effet d'un corps, il faudra chercher ailleurs que dans la spiritualité, l'essence de l'ame et la raison de son immortalité.

Mais en quoi faites-vous consister, lui dis-je, la différence de la cause physique et de la cause morale? Je n'en sai point d'autre, reprit-il, et je n'en cherche point, parce-que je souhaite qu'il ne s'en puisse trouver que celle-ci. La Foi n'en seroit pas mieux; car outre les difficultés susdites, elle en auroit encore assez d'autres à surmonter. Par exemple, ma raison pourroit me dire quand il lui plairoit, que mon ame est physiquement unie avec le Saint-Esprit; car ne m'est-il pas libre d'expliquer la Grâce par une union toute pareille à celle dont nous parlions tout-àl'heure, et de bons Théologiens ne l'ont ils pas expliqué ainsi? Monsieur, interrompis-je, ne vous embarquez pas dans les mystères de la Grâce et pour cause ; mais souvenez-vous qu'il y a assez longtems que vous êtes en digression : vous m'aviez, ce me semble, proposé de parler de l'Incarnation. Ah! il est vrai, reprit-il, mais je n'en suis pas si éloigné que vous pensez. Cette façon dont nous avons expliqué l'union de l'ame raisonnable avec le corps nous y mené naturellement. Vous vous souvenez bien que les Pères et toute l'Eglise, après Saint Athanase, ou tel autre que ce

soit, qui est l'Auteur du Symbole qui porte son nom, expliquent l'union du Verbe avec notre nature, comme l'union de lame avec le corps. Sicut anima rationalis et caro unas est homo ita Deus et homo unus est Chris tus. Cette union de l'ame au corps n'étant véritable, qu'au sens que nous avons expliqué, et de plus l'ame et le corps ayant, selon nous, chacun sa subsistance particulière, c'est-à-dire, subsistant indépendemment l'un de l'autre, il est clair qu'il n'y aura entre le Verbe et l'Humanité du Seigneur, qu'une union morale et nullement hypostatique; que l'union ne se fera point dans le supôt, comme parlent les Théologiens, et qu'il en faudra revenir nécessairement à l'Hérésie de Nestorius, qui ne veut pas admettre cette union, et cependant admettoit entre le Verbe et l'Humanité, une union toute pareille à celle que Monsieur Descartes et moi admettons entre l'ame et le corps. Il est vrai, lui dis-je, et cela ne vaut pas la peine que vous vous expliquiez plus au long : j'entens assez qu'on ne peut être Cartésien, sans être manifestement Nestorien. Cela s'entend, repartit-il, si l'on ne prend pas soin de faire là-dessus de bons actes de foi, contre les démonstrations que la raison oppose : car sans cela on seroit aussi Socinien : je n'ai point trouvé de Socinien dans mes voyages qui ne m'ait accordé de tout son cœur cette union morale de la

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Divinité avec l'Humanité de Jesus-Christ : mais ils m'ont tous soutenu que l'union hypostatique et l'unité de la personne est impossible; et ils se soutenoient par les mêmes raisons par lesquelles je leur prouvois que l'ame et le corps ne pouvoient être unis de telle sorte qu'ils n'ayent que la même subsistance, parce que la subsistance n'étant, selon nous, qu'un mode de l'être, la subsistance de la matière ne peut être une manière d'être de l'esprit, ni la subsistance de l'esprit une manière d'être de la matière. Il y a autant de contradiction à faire subsister la matière par l'esprit, qu'à faire subsister l'esprit par la matière; et il y a autant de contradiction à unir véritablement et physiquement l'ame avec le corps, qu'à faire que l'esprit soit long et large, et que la matière pense. N'admirez-vous pas, mon enfantjusqu'où nous a conduits insensiblement ce Principe, que la longueur, la largeur, et la profondeur sont l'essence de la matière; et n'espérez-vous pas, qu'avec l'aide de Dieu, cette Philosophie fournira de grandes matières de triomphe à la Foi de tous ceux à qui nous pourrons l'insinuer? N'est-elle pas contraire à d'autres mystères, lui dis-je? Je n'ai point encore trouvé, me dit-il, d'homme plus insatiable et plus infatigable que vous : je crois que vous écouteriez philosopher jusques au Jour du Jugement, sans songer à vous ra-

fraîchir et à prendre aucune réfection. Vous ne savez pas, sans doute, que je me couche régulièrement à huit heures et demie en cette saison, et qu'il ne nous reste pas trop de tems pour souper, pour nous recréer ensuite, et puis pour me retirer chez moi, faire ma prière et mon examen. Hé bien, lui dis-je, je vais donner ordre à vous faire servir, car pour moi je ne fais qu'un repas; je prendrai ce tems pour aller écrire, durant que vous mangerez.

Bonsoir, Monsieur Jean le Brun, dis-je, en rentrant dans ma chambre, après avoir écrit, avez-vous bien soupe et sans distraction ? Fort bien, par la grâce de Dieu, me réponditil, j'ai médité durant tout le repas sur l'extravagance de certains Hérétiques que j'ai vus en Allemagne, appelles Ubiquitaires, qui croyent communier toutes les fois qu'ils mangent, parce qu'ils s'imaginent que le Corps de Jesus- Christ est par-tout. Ne faut-il pas être insensé pour dire cela ? Car si l'étendue et l'impénétrabilité sont de l'essence de la matière, n'est-il pas aussi impossible qu'un corps soit reçu dans un autre corps d'égale ou de moindre étendue, qu'il est impossible qu'un corps cubique de neuf pies soit renfermé dans l'espace d'un corps cubique de trois pies ? Ce qu'il y a de plus ridicule dans ces Ubiquitaires, c'est qu'ils croyent que leur opinion est probable en bonne Physique, et qu'il n'implique point du tout qu'un corps puisse être en deux endroits, ou que son étendue puisse être augmentée, ou rétressie.

Si ces gens-là, répondis-je, n'étoient Héré tiques qu'en ces deux points, ils ne seroient point rétranchés de notre Communion ; car un Maître ès-Arts me contoit l'autre jour que ces deux opinions sont problématiques dans les Ecoles Catholiques, où il me disoit, qu'on considère dans la quantité trois effets différens : le premier est de distinguer les parties entr'elles et à leur égard : le second, de les distinguer et les situer les unes hors des autres par raport au lieu : et le troisième, d'exclure tout autre corps de ce même lieu. Le premier de ces effets est de l'essence de la quantité et toujours nécessaire ; les deux autres ne le sont pas : de sorte que les Ubiquitaires ne sont pas ridicules du côté de la Physique, en ce qu'ils assurent une chose impossible ; mais ils le sont du côté de la Théologie, de la Tradition, et de l'Ecriture qu'ils combattent.

Mon Dieu, mon enfant, reprit Jean le Brun, d'un ton de compassion, vous êtes tombé dans le sens réprouvé, depuis que vous êtes passé dans ce cabinet, et voulezvous encore vous égarer dans les imaginations d'Aristote ? Ah ! Monsieur, repartis-je, je n'ai pas cru que ce fût-là l'opinion d'Aristote : le Maître-ès-Arts me disoit au contraire, qu'Aristote étoit assez conforme à ce que vous m'avez dit, de l'impénétrabilité et

de l'étendue essentielle à la matière. Il m'alléguoit Saint Thomas pour ces trois effets de la quantité. Il disoit que ce Saint, qu'il loûoit infiniment, a ratifié la Philosophie d'Aristote, et l'a accommodée à la Foi, quoique par une modestie Angélique il dissimule souvent les chûtes de ce Philosophe, pour se dérober la louange qu'il mérite de l'avoir redressé ; et qu'il se contente d'en expliquer modestement les obscurités et les erreurs, en leur donnant un tour et un sens conforme aux vérités de la Foi, en quoi il mérite, sans doute, plus de louange que tous les Fondateurs de Sectes, et tous les Inventeurs d'Opinions nouvelles. Ce Maître-ès-Arts me gagna le cœur en faveur de Saint Thomas : c'est pourquoi, Monsieur, si vous ne voulez point vous brouiller avec moi, je vous prie ne traitez point d'imagination les pensées du plus solide et du plus sage de tous les Docteurs ; car pour Saint Thomas je me broûillerois avec vous, avec votre trisayeul Jordanus, avec Descartes, et avec une certaine Cabale de Philosophes hypocrites, qui sous ombre de tourner Aristote en ridicule, confondent dans leur raillerie insolente, et mêlent dans leurs brocards sacrilèges, la Doctrine de ce grand Homme, seulement peut-être, parce-qu'il étoit grand ennemi de tout ce qui s'appelle invention et nouveauté

en matière de Théologie, et dans les questions de Philosophie qui ont quelque raport aux vérités de la Religion. Contentez-vous, Monsieur Jean le Brun, que je vous abandonne Aristote dans tous les points où il ne s'accorde pas avec Saint Thomas. Comme nous ne lisons guéres les Ouvrages de ce Docteur, reprit-il, parce-qu'il raisonne trop, et qu'il prend même à tâche de prouver tous les points de la Religion, et de faire voir que la Physique ne leur est pas contraire : et comme je me garderai bien de m'appliquer à le lire, de peur de diminuer le mérite de ma foi, je ne puis pas juger si l'estime que vous avez pour ce Saint, et les plaintes que vous faites, ont beaucoup de fondement ; ainsi je ne me brouillerai point avec vous pour cela, et nous pouvons continuer à dire, sauf le respect de Saint Thomas, qu'il y avoit une manière plus facile d'expliquer la Nature, que de s'aller embarrasser et soutenir avec Aristote qu'il y a des accidens. N'étoit-il pas plus court et plus aisé de dire qu'il n'y a que des substances ? Mais comme chaque Serviteur de Dieu a sa vocation particulière, qui compose son caractère, et qui est propre au tems dans lequel Dieu le fait briller dans l'Eglise, le caractère de Saint Thomas étoit de rectifier les mœurs de son siècle, en rendant les vérités de la Foi vrai semblables,

et mon caractère et celui des Conducteurs de ma vocation, est de faire voir clairement que les vérités de la Foi sont contraires à la raison, et de réformer les mœurs des Chrétiens, en réformant leur manière de croire : car vous devez savoir, mon fils, qu'il y a trois sortes de Foi. La première est de croire aveuglément, sans examiner si ce qu'on croit est raisonnable, puis-qu'on nous le propose à croire. La deuxième est quand on croit, ou en connoissant, ou en cherchant la raison de ce qu'on croit. Et la troisième enfin, est de croire en connoissant clairement que ce qu'on croit est contre la raison. Or de ces trois sortes de Foi vous voyez bien que la troisième est la plus glorieuse, et la plus méritoire. Béni soit le Père des Lumières, qui a fait les premiers Pères de l'Eglise les Apôtres de la première de ces trois sortes de Foi, Saint Thomas de la seconde, et moi de la troisième. C'est pourquoi, lui dis-je en riant, vous eussiez sans doute voulu que les Ubiquitaires eussent pris votre principe de l'impénétrabilité et de l'étendue essentielle à la matière, afin qu'ils vissent que ce qu'ils croyent de la matière, est tout à fait contraire à la raison ; mais ne seriez vous pas bien aise aussi que les Catholiques Romains suivissent cette Philosophie, afin d'élever leur Foi, en leur démontrant évi-

demment que tout ce qu'ils croyent de ce mystère est physiquement impossible ? Vous l'avez dit, mon fils, me dit-il, en m'embrassant, comme ce qu'on croit de l'Eucharistie est le point essentiel qui divise les Hérétiques de ce tems d'avec l'Eglise Romaine ; et comme il sera toujours un sujet de discorde, quand même les Calvinistes se relâcheroient sur les autres points, il est important d'exalter la Foi des Chrétiens sur ce mystère, d'en augmenter le mérite, la gloire et la pureté, et de distinguer ceux qui ont quelque penchant au Calvinisme, d'avec ceux qui sont inviolables dans leur créance. Ce dessein est louable, lui dis-je. Et de plus très-facile, reprit il ; car par la miséricorde de Dieu, ce que je vous ai dit de l'étendue et de l'impénétrabilité de la matière, renverse de fond en comble tout le mystère de l'Eucharistie, et le ruine si évidemment que le plus ingénieux et le plus habile Sophiste du monde n'y sauroit trouver de réponse. De sorte que, quand notre Philosophie nauroit pas la gloire d'avoir fourni à la Foi des matières de triomphe dans les autres véri tés de la Religion, elle le fait tellement dans ce mystère, que ce seroit uniquement pour cela qu'il faudroit la mettre en vogue, pour hâter la Réformation que nous méditons. Car enfin, il est impossible que dans

nos Principes la Raison et la Foi s'accordent jamais dans l'Eucharistie. Suposé que l'étendue soit de l'essence de la matière, et qu'il soit de l'essence d'un corps de trois pieds, d'occuper l'espace de trois pieds, n'estil pas vrai qu'il est physiquement impossible que ce corps de trois pieds soit dans la plus petite particule d'une Hostie ? On a beau se tourmenter, on ne répondra jamais à cela, non plus qu'à ceci. L'impénétrabilité est de l'essence de la matière, donc il est impossible qu'une partie de la matière soit dans un même lieu que l'autre. Je donne au plus grand Chicaneur de l'Univers de repartir à cela.

Vous êtes bien présomptueux, Monsieur Jean le Brun, lui dis-je ; et moi je trouve qu'il est très facile de vous répondre. Dieu n'est-il pas tout-puissant, et l'Ange Gabriel n'a-t-il pas dit que rien n'est impossible à Dieu ? Ah, mon fils, s'écria-t-il, avec un grand éclat de rire ! Voilà une des choses habiles et politiques que le sage Monsieur Descartes a insérées ironiquement dans ses Ouvrages, pour amuser les simples, pour se moquer des Moines, et pour éluder les censures des Universités, et il a prudemment fait d'en user ainsi ; avec un Passage de l'Ecriture on éblouit bien des gens, et avec un peu de crédit et d'intrigue on gagne du tems :

mais entre nous qui savons en quel sens l'Ecriture a parlé, et ce que c'est que la toute-puissance de Dieu, dequoi vous avisezvous de vouloir détruire mes deux démonstrations, par une réponse si frivole ? Est-ce que vous étendez sérieusement la puissance de Dieu sur les essences des choses ? Voyons un peu quelle est votre créance sur la puissance de Dieu.

Puis-qu'il faut toujours, lui dis-je repondre positivement, précisément et sérieusement, quand on nous interroge de notre Foi, je vous dirai que je croi là-dessus ce qu'un certain grand Jacobin me disoit l'autre jour que Saint Thomas en croit : il me disoit que ce Saint explique cela de cette façon. Il dit que Dieu tout-puissant peut tout faire ; mais que tout ne peut pas être fait par ce Dieu toutpuissant. Qu'est-ce que cela, s'écria Jean le Brun, vous raillez-vous de moi, et votre Saint Thomas ne raisonne-t-il pas autrement ? Attendez, lui dis-je, vous serez assurément content de lui. Il y a des choses, selon ce Saint Docteur, qui sont essentiellement impossibles, et il y en a qui ne sont impossibles que par accident. Une chose est essentiellement impossible, quand elle ne peut pas arriver sans qu'il implique contradiction, et sans qu'on puisse dire d'elle, ou de quelque autre chose, cela est et cela n'est pas tout en-

semble. Une chose est impossible par accident, lors-qu'à la vérité il n'implique pas de contradiction qu'elle arrive ; mais qu'elle ne peut arriver dans le cours ordinaire de la nature, quoi-qu'elle puisse arriver par une disposition extraordinaire de Dieu. La première impossibilité est ordinairement attachée à l'essence des choses, et la seconde aux propriétés et aux accidens. Un Ange, par exemple ne peut manger et boire, parce-que la nature de l'esprit n'est que de penser et vouloir ; et il y auroit contradiction de supposer qu'il mange et boit : on pourroit dire qu'il est esprit, et qu'il ne l'est point ; qu'il est esprit, puisqu'il est Ange ; et qu'il n'est point esprit, puis-qu'il mange et qu'il boit. Mais vous, Monsieur Jean le Brun, vous mangez et buvez fort bien, par la grâce de Dieu ; n'est-il pas vrai qu'il est impossible dans le cours ordinaire de la nature, que vous vous passiez de manger et de boire ? Assurément, me dit-il. Hé bien, repris-je, cela s'appelle une chose impossible par accident ; car il pourroit se faire que Dieu, par une disposition extraordinaire, vous pourroit faire vivre sans manger ni boire, et vous n'en seriez pas moins animal raisonnable. J'entens, me ditil. Saint Thomas dit donc, poursuivis-je, que Dieu peut faire toutes les choses qui ne sont impossibles que par accident, et qui n'im-

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pliquent point de contradiction ; mais que pour celles qui sont essentiellement impossibles, et qui ne peuvent arriver sans une contradiction manifeste, Dieu ne sauroit les faire, non pas par un défaut de puissance du côté de Dieu, mais par un défaut de possibilité du côté des choses. Fort bien, s'écrie Jean le Brun, Saint Thomas est un excellent homme, ne veut-il pas dire que Dieu ne peut changer les essences des choses ? Ou du moins, repris-je que les essences des choses ne peuvent être changées ? C'est pourquoi, ajouta-t-il, l'impénétrabilité et l'étendue étant de l'essence de la matière, il est impossible que le Corps du Seigneur n'ait toute son étendue dans l'Eucharistie.

Cela est certain dans vos principes, lui dis-je ; mais voici une certaine idée, qui peut-être vous embarrassera. Tout le Corps de Jesus-Christ étoit dans l'embrion, quand Dieu y créa une Ame raisonnable, et dans ce moment on pouvoit dire que c'étoit-là tout Jesus-Christ. Or Dieu qui prévoyoit que Jesus-Christ devoit se laisser en viande dans l'Eucharistie, n'a-t-il pas pu faire que cet embrion soit aussi petit, que la plus petite particule de l'Hostie ? et ne peut-on pas dire que Jesus-Christ ne s'est laissé que tel qu'il étoit à la création de sa sainte Ame ? Ha ! non, mon fils, s'écria Jean le Brun, outre que

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ce seroit changer entièrement la façon de l'expliquer; et de plus il est aussi impossible que Jesus-Christ demeurant dans toute sa grandeur et ses dimensions, se soit réduit à cette figure qu'il avoit à l'instant de la création de son Ame, qu'il étoit impossible de faire qu'il n'eût pas trente-trois ans quand il est mort, et qu'il n'eût pas crû en taille et en grandeur depuis sa naissance ; Dieu ne pouvant empêcher que le passé ne soit passé. Il ne reste donc point de réponse, repartis-je, que de s'obstiner à dire, sans savoir pourquoi, que Dieu peut changer l'essence des choses. Et en ce cas-là, reprit Jean le Brun, on sera de la Secte de l'Hérétique Praxeas, qui étendoit à l'étourdie la puissance de Dieu sur les choses passées, aussi-bien que sur les essences. C'étoit grand dommage, car il avoit de l'esprit et étoit bon Philosophe. Il soutenoit que la matière est éternelle et indépendante de Dieu : si nous eussions vécu en même tems, nous nous fussions bien accordés ensemble ; je l'eusse fait revenir de cette imagination insensée, que Dieu peut changer l'essence des choses, et faire que le tems passé ne soit pas passé. Comme il faut prendre les gens par leur foible, je lui eusse fait voir qu'il donnoit par là grand avantage à Valentin son Antagoniste, et père des Valentiniens, comme Praxeas l'étoit des Praxéens ;

car, lui eussé-je dit, si Dieu peut changer l'essence des choses, il peut faire que deux et un font trente, et non pas trois : de sorte qu'il n'est pas impossible que la Divinité soit multipliée en trente yEones, comme Valentin se le figure, et que de ces trente ^ones résulte encore cet essain de Divinités, dont Tertullien raille Valentin d'avoir eu la libéralité d'enrichir les Gieux, par là j'eusse assurément ramené Praxeas à mon avis.

Il seroit à souhaiter, Monsieur Jean le Brun, dis-je, que vous y ramenassiez encore tous ceux, qui font profession d'expliquer, ou de suivre Descartes ; car ils disent tous d'un commun accord, qu'ils ne veulent point mettre de borne à la toute-puissance de Dieu, et sous ombre de respect et de soumission, ils accordent cent suppositions contradictoires.

Ne vous embarrassez pas de cela, repartit Jean le Brun, et souvenez vous des raisons politiques qu'on peut avoir de parler de la sorte, pourvu que les vérités de la Foi soient bien combattues par cette Philosophie, la Morale ira bien, et ne nous mettons pas en peine du reste. Je loue Dieu de ce que surtout elle combat le mystère de l'Eucharistie par tant d'endroits, qu'il est impossible que ce mystère puisse jamais s'accorder avec aucun de nos Principes.

Vous savez bien, par exemple, que c'est la

Foi de l'Eglise que les accidens du pain et du vin demeurent après la consécration, c'est le langage des Pères, des Papes, et des Conciles. Le Concile de Constance, le Pape Martin 1 1 1, et le Concile Romain sous Jean XXI I, le Concile de Trente, celui de Cologne y sont tous formels. Cependant notre Philosophie démontre qu'il n'y a point d'accidens dans la nature, que tout est substance, parce-que tout est matière, et que le différent arrangement des parties de la matière fait toutes les machines, toutes les couleurs, tous les sons, et tout ce que nous sentons et que nous voyons. Or comprenez, mon fils, combien grande est l'atteinte que cette démonstration qu'il n'y a point d'accidens, donne à la confiance que nous avons que le Saint-Esprit préside aux Conciles, dirige les Papes, et conserve la Tradition ; car s'il n'y a point d'accidens dans la nature, pourquoi le Saint Esprit a-t-il décidé que les accidens subsistent sans sujet dans l'Eucharistie ? Quoiqu'on ne puisse pas conclure nécessairement de l'Infaillibilité de l'Eglise pour les vérités de Foi, son Infaillibilité pour les matières de Philosophie ; il n'y a guère d'apparence que, quand le Saint- Esprit parleroit de Philosophie par la bouche d'un Concile, en décidant quelque point de Foi, il voulût, en censurant les Hérétiques, s'exposer inutilement à la censure des Phi-

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losophes, et faire une indigne alliance des ténèbres d'une ignorance crasse et infructueuse avec ses lumières salutaires, non plus qu'expliquer la vérité d'un mystère obscur par la fausseté d'une Philosophie encore plus obscure. Lors-que le Saint-Esprit se serviroit d'une proposition de Philosophie pour expliquer un mystère, si cette proposition n'étoit pas de Foi, elle seroit voisine de la Foi, si liée et si enchaînée avec la Foi, qu'il sembleroit qu'on ne pût détacher l'une de l'autre. La ruine du fondement est la ruine de l'édifice ; et l'absence du Saint-Esprit dans l'examen d'une vérité, est une grande conjecture qu'il n'est guère présent à la décision de cette vérité. Aussi pouvons-nous espérer que notre Philosophie rendra très-difficile la créance de l'Eucharistie, puis-que nous pouvons dire hardiment avec Monsieur Descartes, que personne jusqu'à nous ne peut avoir expliqué véritablement le mystère de l'Eucharistie, puis-que tout le monde a suposé jusqu'ici que les accidens du pain et du vin y demeurent. L'avantage que la Morale et la Foi reçoivent en ceci, c'est qu'outre que cette démonstration contre l'existence des accidens décrédite et rend fort suspecte la vérité de la Tradition de l'Eglise, et taxe d'ignorance les Papes, les Conciles, les Pères, et tous les Docteurs : il arrive que n'admet-

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tant point d'accidens, on ne peut expliquer ce Mystère par nos Principes, sans tomber dans de grands inconvéniens, et sans renouveller plusieurs Hérésies. Avez-vous ouï parler de l'Hérésie des Stercoranistes ?

J'ai ouï dire, répondis-je, que le Cardinal du Perron et le Président Manquin en parlent, et qu'ils prouvent que ces sales Visionnaires croyoient à la vérité la Transsubstantiation, mais qu'ils disoient, que le Corps du Seigneur avoit le même sort que les viandes que nous digérons.

Ce n'est pas-là tout, répondit Jean le Brun : ils expliquoient leur opinion, en disant que le Corps de Jesus-Christ avoit dans l'Eucharistie la forme de pain, et tous les accidens sensibles qu'a le pain, ou pour mieux dire, toutes les apparences du pain. C'étoit là le fin de leur opinion, et la raison pourquoi ils disputoient ensuite si l'Eucharistie passoit en excrémens, ou s'exhaloit par insensible transpiration. Quoique Thomas Yaldensis rapporte qu'Heribalde Evêque d'Autun, et Raban Evêque de Mayence fussent du parti des excrémens, on voit au septième tome du Spicilegium qu'Amalarius, qui à mon avis étoit le Chef de ces Hérétiques fantasques, laisse problématique si le Corps de Jesus- Christ, quand nous l'avons reçu, retourne invisiblement au Ciel, ou demeure dans no-

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tre corps jusqu'à la mort, ou s'exhale par transpiration, ou sort avec les excrémens : de sorte que ce fur quoi ces Hérétiques fondoient leur extravagante curiosité, c'est que le Corps de Jesus-Christ dans l'Eucharistie a la même forme, les mêmes accidens, et la même apparence que le pain : ce que nous sommes aussi obligés de dire nécessairement dans notre Philosophie. Car ôtant les accidens, comme nous faisons, il faut dire que les parties extérieures du Corps de Jesus-Christ prennent la même situation et le même lieu, et pirouetent de même que les parties extérieures du pain : or les parties de la matière constituant, selon nous, les formes essentielles des choses, il s'ensuit nécessairement que la forme essentielle du pain demeure dans l'Eucharistie : de sorte qu'outre l'Erreur des Stercoranistes, on voit encore ici l'Impanation de Luther, puis-que des parties de matière disposées, tout comme l'étoient celles du pain un peu auparavant, constituent la forme essentielle du pain. Au reste, il arrive ici, malgré qu'on en ait, une chose bizarre ; car le pain est transsubstantié au Corps de Jesus-Christ, et le Corps de Jesus-Christ est transsubstantié en pain. Vous êtes ingénieux, lui dis-je, à tirer de grandes extravagances de vos Principes. Ce n'est pas tout, mon enfant, poursuivit-il, quant aux accidens et aux appa-

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rences du pain, que les Stercoranistes disoient être nécessairement dans le Corps du Seigneur, il est clair que cela doit être ainsi dans nos Principes. Le changement qui arrive dans certaines parties du vin, sans en détruire la forme essentielle, et qui fait qu'il est aigre, par exemple, arriveroit de même dans le saint Calice, si on l'exposoit longtems à l'air, et ce seroit, selon nous, certaines parties du Sang de Jesus-Christ, qui prendroient cette situation, et qui piqueroient notre langue et notre odorat, aussi véritablement que seroit du vin qui commenceroit à se faire aigre ; d'où il faut conclurre, avec les Stercoranistes, que le Corps de Jesus-Christ a les mêmes accidens et la même forme du pain et du vin, et de plus qu'il est pain et vin ; puis-que les parties sont arrangées de même que les parties du pain et du vin.

Cela est convaincant, lui dis-je : un Cartésien est pire qu'un vilain Stercoraniste. Ou le seroit sans la Foi, poursuivit Jean le Brun ; mais la Foi s'épure par ces contradictions. En voici encore une : L'Eglise a toujours dit et cru que les mêmes accidens en nombre, qui étoient auparavant, demeurent après la consécration ; or cela ne peut être, puis que cette blancheur et cette rondeur ne sont ou ne s'offrent plus par le différent arrangement des parties du pain, mais par la diverse disposi-

tion des parties extérieures du Corps de Jesus-Christ ; de sorte que ce qu'on a dit encore jusqu'ici est faux, que pour une véritable transmutation il faut qu'il reste quelque chose de ce qui étoit auparavant, puis qu'il ne reste ici quoi-que ce soit. Ne trouvez-vous point, mon enfant, que notre Philosophie fait d'assez grands ravages ?

J'admire, lui dis-je, comme quoi le Seigneur Descartes, se jette inconsidérément dans tous les précipices, et donne tête baissée dans toutes les Hérésies. Il est vrai, répondit Jean le Brun, que cela est merveilleux, qu'il ait pu tout à la fois favoriser tant d'Hérétiques ; car il semble encore être de la Secte de ceux qui troublèrent l'Eglise du tems de Charles le Chauve. Ils soutenoient que dans l'Eucharistie il n'y a ni voile, ni figure ; qu'on y voit et qu'on y touche véritablement Jesus- Christ ; et qu'entre ce qu'on y voit et qu'on y croit, il n'y a point de différence : il est impossible que dans nos Principes nous ne souscrivions à cela, que nous ne disions que nous touchons véritablement le Corps de Jesus- Christ, et qu'il n'y a point d'autre voile ni d'autre signe que lui-même. Au reste, quant à la Tradition qui dit que dans le Sacrement il y a un signe et une chose signifiée, cela ne peut compatir avec nos Principes, si ce n'est qu'on voulût accorder une chose ridicule, et

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avouer que le signe n'est point distinct de la chose signifiée, et que le Corps de Jesus- Christ est le signe de lui-même.

Ne pourroit-on point, lui dis-je, éluder une partie de ces choses que vous opposés à la Foi, et dire que Dieu conserve dans nos sens l'impression que le pain et le vin avoit faite avant la consécration ; et qu'ainsi de quelque manière que le Corps de Jesus-Christ soit dans l'Eucharistie, nous croyons toujours voir et savourer du pain, quoi-qu'il n'y en ait point effectivement ? Ce seroit-là, mon fils, répondit Jean le Brun, une extravagante réponse. Premièrement, outre qu'elle n'auroit point de lieu à l'égard de ceux qui n'auroient pas vu le pain avant la consécration, on attribueroit à Jesus-Christ, si je l'ose dire, un prestige et un enchantement continuel ; ce seroit l'accuser de fasciner nos yeux, sans comparaison ; comme on dit que font les Démons et les Sorciers ; et on le rendroit immédiatement Auteur d'une illusion phantastique, très-indigne de la gravité et de la Majesté de Dieu, et très-injurieuse à la sincérité de son amour. Je me souviens en effet, lui dis-je, que le grand Jacobin, dont je vous parlois tantôt, me disoit hier que Saint Thomas prend un très-grand soin de justifier, qu'il n'y a aucune sorte d'illusion dans l'Eucharistie ; parce-que les sens ne peuvent juger que des

accidens, et rapporter seulement qu'il y a de la blancheur, de la rondeur, et de la saveur ; Or tous ces accidens sont effectivement les mêmes qui étoient auparavant ; ainsi il ne se passe nulle illusion, puis-que la raison n'est point forcée de conclure qu'il y a du pain, quoi-que les accidens du pain s'y rencontrent ; parce-qu'une Lumière divine qui les éclaire mieux que ne font les sens, lui fait voir le Corps de Jesus-Christ sous ses accidens que les sens lui montrent.

Quoi-qu'il en soit, dit Jean le Brun, il est certain que, si Dieu ne faisoit autre chose, pour conserver les apparences du pain et du vin, que de conserver ou de produire cette impression dans nos sens, il ne resteroit dans l'Eucharistie rien de tout ce qui y étoit auparavant ; et si on eût expliqué ainsi ce Mystère du tems de Théodoret, les Eutichiens eussent remporté sur lui tout l'avantage, et il n'eût eu rien à répliquer. Les Eutichiens soûtenoient que par la Résurrection, ou par l'Ascension, la Nature Humaine de Jesus-Christ étoit entièrement absorbée par la Nature Divine ; en sorte qu'il ne reste plus maintenant en Jesus-Christ que la Nature Divine. Théodoret et Gelase soutenoient pour les Catholiques la vérité des deux Natures en Jesus-Christ, aussi bien maintenant qu'il est à la droite de la Majesté de son Père, que

lors qu'il étoit parmi les hommes. Les uns et les autres se servoient, pour expliquer leur créance, de la comparaison de l'Eucharistie. De même, disoient les Hérétiques, que les simboles sont entièrement changés par la Consécration, et deviennent toute autre chose que ce qu'ils étoient: ainsi la Nature Humaine est entièrement changée par la Résurrection ou par l'Ascension en la Nature divine. Théodoret et Gélase prétendoient aussi convaincre les Eutichiens par ce même Mystère. Comme les signes sacrés, disoient-ils, ne sont pas tellement changés, que leur première figure et les mêmes accidens ne demeurent : de même la Nature Humaine n'est pas entièrement absorbée en la Nature Divine. Vous voyez, mon Enfant, que, quoiqu'il y ait peutêtre à dire dans cette comparaison de l'Evêque de Cir et de ce Pape, elle leur donne pourtant tout l'avantage sur les Eutichiens ; mais ce n'est que *dans la supposition qu'il demeure véritablement quelque chose des simboles sacrés ; car s'il n'en demeuroit rien du tout, comme effectivement dans notre Philosophie il n'en peut rien demeurer, les Eutichiens ont gagné, il faut leur quitter la partie ; et voilà Dieu merci un nouveau sujet de triomphe pour notre Foi.

Mais ne pourroit-on pas dire, repartis-je, dans cette Philosophie, qu'il reste effective-

ment quelque chose de ce qui étoit auparavant, en ce que Dieu y conserve miraculeusement les apparences du pain, c'est-à-dire, les mêmes modes du pain, sans conserver le pain ? Cela implique contradiction, répondit Jean le Brun ; car, puis-qu'il n'y a point d'accidens, les modes seroient des substances qui ne seroient point distinguées du pain, et par conséquent qui ne pourroient être, le pain n'étant point. Pourroit-on imaginer une plus grande chimère, que de dire que la manière d être d'une chose peut subsister sans que la chose soit, c'est-à dire, qu'un homme peut demeurer assis dans un fauteuil, sans que son corps soit dans le fauteuil ?

On dit quelquefois des choses bien foibles, quelque fort qu'on soit, lui repliquai-je. J'avois ouï faire cette réponse à un homme de bon sens et de bon esprit, qui a pris à tâche d'expliquer la Philosophie de Monsieur Descartes. Il est impossible, reprit Jean le Brun, que ceux qui expliquent cette Philosophie, s'accordent jamais avec la Foi ; et toutes les fois qu'ils l'entreprendront, ils ne peuvent jamais se passer de dire des choses trèsfoibles. Il n'y a point de parti à prendre que de dire que l'esprit humain n'est pas capable de comprendre les liaisons de certaines vérités de Foi, avec certaines vérités de Philosophie ; et bien loin de nous plaindre de cette

foiblesse de notre esprit, nous devons en louer Dieu, puis-que plus les vérités de la Philosophie sont éloignées des vérités de la Foi, plus nous avons de mérite à être fidèles.

Cependant, comme cette grande opposition qu'a notre Philosophie à la Foi, pourroit peut-être la rendre odieuse, il sera bon de faire remarquer que la Philosophie qui soutient que les accidens peuvent subsister sans sujet, n'est pas la Philosophie des Pères de l'Eglise ; et pour cela il faut assembler avec grand soin autant de passages des Pères qu'on en pourra trouver, qui sembleront dire cela ; sur tout il faudra fort appuyer sur ce qu'a dit le Cardinal Pierre Dailli, que, s'il se trouvoit quelqu'un qui dît que les accidens ne peuvent subsister sans sujet, il ne seroit point Hérétique.

Vous voyez, Monsieur, répondis-je, je ne doute point que tous nos Confrères, les Réformateurs de la Morale, ne cherchent avec grand soin, et ne fournissent des Passages des Pères pour combattre la Philosophie des accidens; mais je vois à ceci de très grands inconvéniens. Premièrement, s'il est vrai que les Pères de l'Eglise n'ayent point tenu cette Philosophie des accidens, dira-t-on qu'ils ayent tenu la vôtre, et que votre Trisayeul Jordanus ni Joannes Brunus, ni Descartes, n'ont point la gloire de l'avoir inventé ? Il

seroit ridicule de dire, repartit-il, que les Pères ont su cette Philosophie, personne ne le croiroit. Il faut dire que la Foi des Pères étoit une Foi aveugle et soumise, qui n'avoit nulle liaison et qui ne dépendoit nullement de la Philosophie particulière que chacun d'eux pouvoit tenir ; qu'ils proposoient simplement les Mystères à croire, et qu'ils n'en faisoient nullement dépendre l'explication des questions de la Philosophie.

Tout ce que vous dites là, Monsieur, repliquai-je, ne vous sauve point d'un étrange inconvénient, que je m'étonne que vous et vos Amis n'ayez point senti. Ne voyez-vous point quel avantage ce sera pour les Calvinistes, et combien leur Erreur sera confirmée, si vous leur apprenez, ou si vous allez copier dans les Livres de leurs Ministres, les Passages des Pères qui semblent prouver, que les accidens ne sauroient subsister sans sujet ? Ils inséreront de là, que la manière dont l'Eglise Romaine explique l'Eucharistie, n'est pas conforme à la Tradition des Pères ; et puis-quand ils verront que votre Philosophie prouve si évidemment, par tant de démonstrations, que ce que l'Eglise Romaine croit de ce Mystère est physiquement impossible, ils ne s'y rangeront jamais. Tant pis pour eux, répondit Jean le Brun ; s'ils sont prédestinés, ils croiront contre la raison et

contre la démonstration ; et s'ils sont réprouvés, Dieu les hait de toute éternité, et je les hais aussi : Es au autem odio habui, iniquos odio habui.

Il seroit pourtant bon d'aimer nos Frères, et de travailler à leur conversion, lui dis-je ; et il seroit encore à propos de ne point scandaliser les Fidèles, de ne point donner occasion de douter de notre Foi, ni lieu de penser que nous sommes Calvinistes dans le cœur. Car enfin quoique nous puissions dire, nous ne dissuaderons jamais le monde que nous ne soyons Calvinistes dans le cœur, tant que nous ferons nos efforts pour donner cours à une Philosophie, par laquelle les Erreurs de Calvin sont physiquement démontrées. Or je vous avoue, Monsieur, que votre Secte de Calvin me paroît par tant d'endroits si injurieuse à Jesus-Christ et si peu Chrétienne, que nonseulement j'aimerois mieux mourir mille fois que de l'embrasser; mais j'aimerois mieux mourir et renoncera la gloire d'être le Coadjuteur de votre Apostolat, que de donner le moindre ombrage qui favorise cette Secte.

Il est pourtant impossible, répondit-il, pour en parler franchement, que nous soyons tout à fait exempts de soupçon : mais, mon fils, les serviteurs de Dieu se mettent-ils en peine de l'estime des hommes ? Oui, quand il est question de la Foi, répondis-je ; et je vous

déclare, une fois pour toutes, qu'absolument je ne veux rien risquer là-dessus. Ah ! mon fils, reprit-il, il sera bien difficile de trouver un expédient pour cela. J'en demanderai pourtant un à Dieu cette nuit ; car enfin, je veux que vous soyez des nôtres, et j'espère qu'il m'en révélera quelqu'un durant le sommeil, qui commence à me presser ; c'est pourquoi je vous donne le bon soir, il est près de neuf heures, je vous reverrai demain. Allez, Monsieur Jean le Brun, dormez bien, vous en avez besoin.

A peine étoit-il jour, que le vénérable Jean le Brun heurta rudement à ma porte. Les Valets le maudirent ; et après lui avoir enfin ouvert, on vint me dire à mon lit, que le Pèlerin si grand buveur demandoit à me parler d'une affaire importante. Qu'il entre, dis-je, et qu'on nous laisse seuls. Monsieur Jean le Brun, lui dis-je, en le voyant entrer, vous est il arrivé cette nuit quelque aventure fâcheuse, et venez-vous si matin pour employer mon service ? Tant s'en faut, répondit-il ; je me suis hâté de venir, avant même que d'avoir fait ma Méditation, pour vous dire une nouvelle qui vous réjouira. Et qu'est-ce, lui dis-je ? C'est que vous êtes Prédestiné : Moïse me l'a dit. La nouvelle est réjouissante répondis-je, et d'autant plus que vous la tenez de bonne part : Mais encore quel commerce avez-vous avec Moïse ? Je ne l'avois jamais vu jusqu'à cette nuit, répondit-il ; je me couchai hier au soir en grand souci, sur la difficulté que vous me faisiez : je m'endormis pourtant ; et sur

l'aurore à l'heure que Dieu a accoutumé d'envoyer les Visions Célestes, Moïse m'est apparu, et après m'avoir remercié de la part de Dieu, des longs travaux que j'ai soufferts, pour la réformation de la Morale, il m'a dit que Dieu vous a prédestiné à être le Bâton de ma Vieillesse, le Coadjuteur de mes Desseins, et l'Héritier de mon Zélé. En disant cela, Moïse qui tenoit en sa main son Pentateuque, l'a ouvert, et a proféré ces paroles : Dy de ma part au Coadjuteur de tes travaux, et au Compagnon de tes Couronnes, que la Philosophie que tu enseignes, et qui mal à-propos lui paroît suspecte, est à la lettre la même que j'avois dans l'esprit, quand je composai la Genèse ; je n'en eus jamais d'autre. Dieu, pour les péchés du Monde, n'a pas voulu qu'on ait encore découvert cela, mais sa colère est passée, et le tems de sa miséricorde est venu : on entendra désormais les deux premiers Chapitres de la Genèse, et on saura comment le Monde a été fait. Alors il a lu ; et s'arrêtant à chaque verset, il y a appliqué ma Philosophie, si clairement et si invinciblement, que j'en ai été tout consolé. Après avoir lu deux Chapitres, il a fermé le Livre, et le bruit qu'il a fait en le fermant m'a éveillé : je me suis levé en sursaut, et suis couru vous dire cette grande nouvelle.

Moïse, repartis-je, ne vous a-t-il expliqué

que la Genèse, et ne vous a-t-il rien dit de lVEneïde de Virgile, et des Métamorphoses d'Ovide? Non, repondit-il : pourquoi me faites-vous cette question là? Parce-que, lui dis-je, Messieurs les Alchimistes auront un grand avantage sur vous. Un homme rare qui me vint entretenir l'an passé, à peu près comme vous faites, avoit eu Révélation aussi, que son Système et tous les Mystères de la bénite Pierre Philosophale, étoient contenus clairement dans la Genèse, dans le Livre de Job, dans la Sagesse, dans les Proverbes, dans l'Apocalypse, et de plus dans Y/Enéide de Virgile, et dans les Métamorphoses d'Ovide; et que tous ces Livres n'ont jamais été composés que pour l'expliquer. Ce qu'il y a de plaisant en ceci, est que cet Homme m'expliqua tous ces Livres à la lettre, d'une manière si précise, que quoi que, je risse de sa folie, je ne pouvois m'empêcher de l'admirer. Je vous admirerois aussi beaucoup, Monsieur Jean le Brun, si vous appliquiez la Genèse à votre Philosophie, aussi nettement que cet Homme, tout insensé qu'il étoit, l'appliquoit à la sienne. Helas! dit il, ce n'est pas moi qu'il faut admirer, c'est Moïse qui me l'a expliqué. Je vous avoue que jusqu'à ce matin j'avois toujours trouvé que la Genèse étoit absolument contraire à mes Principes, et je n'en étois point fâché, parce que cela donnoit d'au-

tant plus d'exercice à ma Foi : car, par mes Principes, le Soleil est la Cause de l'assemblage des parties intérieures de la Terre : c'est lui qui forme les croûtes dont nous avons parlé; ainsi cette Terre ne peut-être formée que long-temps après le Soleil. De plus, le Soleil est la cause des arbres, des fleurs, des fruits, etc., cependant Moïse dit, que la Terre, l'Eau, le Ciel, les fruits, les fleurs, et les arbres, ont été faits plutôt que le Soleil. Je m'étois toujours flâté que ces deux choses étoient d'une contradiction manifeste, et qu'il étoit impossible d'accorder là-dessus la Philosophie et la Foi. De plus, je savois par démonstration physique, que la lumière n'est qu'une pensée de l'homme; cependant l'Ecriture dit, que l'homme ne fut créé que le sixième jour, et la lumière le premier, et le Soleil toujours après la lumière. De plus, l'Ecriture parlant des animaux de l'air, de la terre et de l'eau, leur donne une ame vivante qui les fait mouvoir. Or par mes Principes nulle bête n'est animée, ce ne sont que de purs automates, et des machines insensibles : Tout cela me paroît très-propre à exercer la Foi. Loué soit Dieu, qui ne veut pas que j'aye tant de mérite, et qui m'a fait entendre aujourd'hui que la Philosophie de la Genèse est la même que la mienne : et voici comment. Je vous ai fait entendre, ou j'ai dû le faire, qu'entre toutes les

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différences que les figures peuvent mettre parmi les petits corpuscules, qui sont les parties de la matière, un grand nombre sont ronds comme de petites boules, d'autres assez subtils pour remplir les espaces qui sont entre ces boules, et d'autres d'une figure irréguliére et embarrassante ; de tout cela confondu ensemble, il a dû se former de grandes masses, pareilles à la masse de la Terre : au dessus de ces masses il a dû rester quantité de particules longues comme des aiguilles et fort pliables, et quantité d'autres semblables à celles qui composent l'air; tout cela doit avoir été nécessairement entouré d'un nombre infini de petites boules, et d'un autre nombre infini plus subtil, pour remplir les intervalles des boules. Voilà fort clairement et fort intelligiblement la chose, tout comme Moïse la raconte dans la Genèse.

Hé! Monsieur, m'écriai-je, voilà une Bible sur cette table, montrez moi cela, s'il vous plaît. Le voici, me dit-il, en l'ouvrant : Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre : or la Terre et oit inutile et aride, et les ténèbres étoient sur la face de l'abîme, et V Esprit de Dieu étoit porté sur les eaux. Voilà l'affaire : Peut-on parler plus clairement et avec un plus grand détail? Cela est fort clair, me récriai-je, et j'admire que Saint Augustin, qui avoit tant d'esprit, et que Platon, qui étoit si

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spéculatif, et qui avoit lu les Livres de Moïse, ne se soient pas aperçus de ce Système, qui est expliqué là si clairement : tant il est vrai que cet Esprit, qui étoit porté sur les eaux, soufle où il veut. Vous parlez là selon le sens moral, me dit-il; car vous voyez bien qu'il est évident que selon le sens litéral, cet Esprit qui étoit porté sur les eaux étoit la matière subtile qui étoit agitée au dessus des corpuscules en aiguilles. Voilà qui est fort philosophique, fort naturel, et fort Catholique, repris-je : je vous prie d'appliquer ainsi à vôtre Système toutes les paroles du Passage que vous venez de citer. Comment, me dit-il, est-ce que vous ne trouvez pas ce Passage bien formel et bien clair? Pardonnez-moi, repliquai-je; mais je voudrois voir si je l'entens tout-à-fait comme vous. C est sans doute, dit-il, puis-que vous êtes prédestiné à réformer la Morale avec moi : ce n'est pas la peine que je perde le temps à vous expliquer tout cela plus au long. Remarquez cependant que notre Philosophie a le privilège elle seule de pouvoir expliquer cette grande difficulté, qui depuis tant de siècles a mis tous les esprits à la torture, comment il faut entendre ce qu'a dit Moïse, que la lumière a été créée avant le Soleil : car pour cela il ne faut que supposer que Dieu créa d'abord tout à la fois le Ciel, la Terre et les Eaux, et que des Corps assez sub-

tils, pour être appelles Esprits du Seigneur, étoient portés çà et là; et qu'ensuite tout l'ouvrage des six jours n'a été que pour régler tout le mouvement des corps déjà créés; de sorte que le premier jour, qui commence par la formation de la lumière, veut dire manifestement que s'étant formés différens tourbillons des petites boules dont nous avons parlé, et que ces petites boules tournant autour d'un même centre, la matière subtile qui remplissoit les intervalles de ces boules s'assembla nécessairement vers le centre; de là elle poussa les globules qui l'environnoient : ces globules poussés firent la lumière en tous les endroits où il se trouva un suffisant amas de matière subtile, semblable à celui qui remplit les intervalles des petites boules : mais comme il ne pouvoit pas encore s'être assemblé une grande quantité de matière subtile dans le centre, son effet sur les petites boules ne pouvoit pas s'étendre fort loin, et les petites boules ne pouvoient pas produire fort loin leur lumière; c'est pourquoi elles y laissoient les ténèbres, et c'est précisément et litéralement ce qui est écrit, que Dieu divisa la lumière des ténèbres : c'est-à-dire, que les petites boules furent en certain endroit agitées, et en un certain sens, qui agitoit certaine matière subtile, en un certain autre endroit, dans lequel s'il y eût eu un homme, cet homme eût

formé cette pensée qui s'appelle lumière, et eût dit, il est jour : et s'il eût été en un autre endroit où la matière subtile n'eût pas été ainsi agitée, il auroit dit, /'/ est nuit : et voilà ce qui est écrit, Dieu divisa la lumière des ténèbres. Que dites-vous de cela ? Cette explication est solide et nouvelle, répondis-je. Le second jour est il aussi savamment et aussi curieusement expliqué? Tout de même, reprit-il : il est si vous voulez encore mieux. Voici comme il y a dans l'Ecriture : Dieu dit, que le Firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il divise les eaux des eaux; et il divisa les eaux qui étoient sous le Firmament, d'avec celles qui étoient sur le Firmament, et il appella le Firmament Ciel.

Le Firmament, mon fils, comme Moïse m'a dit ce matin, n'est autre chose que le parfait arrangement de cette infinité de tourbillons qui remplissent nécessairement l'espace immense que la matière occupe. Tous ces tourbillons étant parfaitement arrangés, les masses qui se trouvèrent en ce tourbillon où nous sommes, furent séparées par la matière subtile du tourbillon, laquelle s'écoula entrelles, et qui les divisa, et les tint éloignées du centre, selon qu'elles se trouvèrent plus ou moins pesantes, ou solides. Cette matière du tourbillon n'est autre chose que la matière du Firmament. Ces grandes masses composées

de particules embarrassantes et couvertes d'aiguilles longues, pliables et déliées ne sont autre chose que des terres couvertes d'eaux. Donc il est vrai de dire, que le Firmament a divisé les eaux des eaux, puis-qu'il a divisé ou ces Terres, ou ces Planètes, car c'est cela même. Vous entendez maintenant ce que c'est que les cataractes qui s'ouvrirent au tems du Déluge : cétoit quelqu'une de ces Masses, de ces Terres, ou de ces Planètes, dont la Mer se versa sur notre Terre.

Le second jour que vous venez d'expliquer, lui dis-je, peut faire comprendre qu'il y a des hommes aussi dans les autres Terres, Masses, ou Planètes. Croyez en ce que vous voudrez, reprit-il, il n'est pas maintenant question de cela. Dieu au troisième jour assembla les eaux qui couvroient tout le rond de la Terre, afin qu'une partie de la Terre demeurant à découvert, pût produire des plantes et des arbres. C'est donc en ce jour, Monsieur, lui dis-je, que se fit le fracas épouvantable, dont vous me parliez hier après dîner, dans l'Histoire des Aventures de la Terre. Justement, repartit il; car si la Terre eût demeuré ronde, les eaux n'eussent pu s'assembler en un lieu, et eussent toujours couvert nécessairement toute la superficie. Il faut donc dire que la croûte supérieure s'étant entr'ouverte en ce jour, il s'en entassa irrégulièrement de grands mon-

ceaux les uns sur les autres, ce qui fit les montagnes et les colines : voilà le troisième jour. Pour le quatrième, Dieu créa les deux grands Luminaires, c'est à-dire, qu'il s'écoula tant de matière subtile vers le centre de ce tourbillon où nous sommes, par l'effort que firent les petites boules de s'éloigner de ce centre, qu'elle fut capable de pousser les dites petites boules jusqu'à la circonférence du tourbillon, ce qui forme les rayons qui nous font voir si brillante cette matière subtile, ou ces limailles, ou ces raclures qui sont assemblées au centre de ce tourbillon, que nous appelions Soleil. Il ne faut dire maintenant, si ce n'est que cette matière subtile assemblée dans le centre, a assez de force pour pousser les petites boules des tourbillons voisins, pour y faire sentir son action, et l'on comprendra facilement ce que c'est que la lumière de la Lune et des Etoiles; c'est pourquoi sans m'y amuser, je passe au cinquième et sixième jour, qui sont de très-grande conséquence dans nôtre Philosophie. Il est écrit, que Dieu dit en ces jours : Que les eaux produisent tout reptile ayant aine vivante, et tout volatile; et que la Terre produise ame vivante selon son genre, reptiles et bêtes. Javois cru jusqu'ici que notre opinion sur les automates ou machines apparemment vivantes, que nous apellons animaux, étoit contraire à l'Ecriture;

mais Moïse m'a fait remarquer ce matin, que sa Genèse nous insinue assez que les bêtes n'ont point d'ame : car quoi-qu'il y ait dans la Vulgate, Que la terre produise ame vivante, la vérité Hébraïque porte, Que la Terre produise un individu. Or un individu ne signifie autre chose, qu'une certaine machine disposée et organisée de telle façon, que, si elle étoit rompue, elle n'auroit plus le même mouvement, et ne seroit plus la même. Et pour montrer que cela est ainsi, cette machine, que la Vulgate apelle ame vivante, est produite par la terre et par l'eau; puis-qu'il est dit, Que la Terre produise ame vivante. Or tout ce qu'un corps produit ne peut être qu'un corps : donc cette ame vivante, ou cet individu n'est qu'un corps. De sorte que ce qui fait vivre et mouvoir les bêtes, n'est qu'une certaine disposition des parties de la matière; comme ce qui fait aller une horloge, n'est qu'une certaine disposition des roues. De ce principe s'ensuit nécessairement cet autre, que l'homme se meut aussi par les mêmes ressorts, et par une disposition de la matière et des organes, toute semblable à celle des bêtes. D'où vient que l'Ecriture, après avoir dit que lindividu fut produit par la terre, dit aussi que l'homme fut formé de boue. De sorte qu'il est constant que ce n'est pas une ame qui fait mouvoir les bêtes : et de plus, il est certain que ce n'est

pas une ame qui fait mouvoir les hommes; l'ame ne fait que penser. Je suis bien content de Moïse, mon fils, de ce qu'il m'a expliqué ce matin son Pentateuque, et de ce qu'il m'a dessillé les yeux: j'y vois maintenant clair comme le jour, et je ne crois pas qu'il puisse y avoir rien à objecter.

J'ai pourtant, répondis-je, deux ou trois petits scrupules : Donnez-moi cette Bible. Pourquoi Dieu défend-il de manger le sang des bêtes? et pourquoi, ajoute-t-il, qu'il le défend, parce-que le sang leur tient lieu d'ame : et plus fortement, parce-que l'ame de toute chair est dans le sang? Dieu répète avec de terribles menaces cette raison jusqu'à trois fois en six Versets dans le dix-septiéme du Lévitique. Il semble que cela infirme extrêmement cette réflexion, que l'Hébreu dans le premier Chapitre de la Genèse, au lieu du mot d'ame vivante s'est servi du mot Ôl individu : car outre qu'on lit ame et non pas individu dans le Lévitique, il paroît de la raison que Dieu donne pour la menace effroyable qu'il fait à ceux qui mangeront du sang, qu'il y a quelque chose dans ce sang qui mérite quelque sorte de respect plus que le reste, et qui est plus cher à Dieu, comme partant plus immédiatement de sa main que le reste de la machine. En sorte qu'il semble que la terre et l'eau ayent eu la vertu de produire le corps

des bêtes, ensuite du commandement que Dieu leur en avoit fait : et que Dieu s'étoit comme réservé la gloire de tirer de la puissance de cette matière une ame qui la fit vivre, se mouvoir, croître et multiplier son espèce. C'est ce que Moïse dit assez formellement au premier Chapitre; voici ses paroles. Dieu dit aussi que les eaux produisent le reptile de Vame vivante, et le volatile sur la terre, sous le Firmament du Ciel; et Dieu créa les grandes baleines, et toute Vame vivante et mobile que les eaux avoient déjà produites en leurs espèces. Si les eaux avoient déjà produit les poissons en leurs espèces, quelle nécessité que Dieu les créât ensuite, ou plutôt comment pouvoit-il les produire? Cela ne montre-t-il pas évidemment qu'il s'étoit formé de l'eau, en vertu du commandement que Dieu avoit fait, des corps de toutes les espèces de poissons qui sont dans la mer; et qu'ensuite Dieu tira de la puissance de cette matière ainsi disposée des âmes de différente espèce, suivant l'exigence de cette disposition, pour informer ces corps, les faire vivre, croître et multiplier en leur espèce ? Et cette ame vit véritablement et a une connoissance matérielle et sensitive : selon l'Ecriture. Le bœuf a connu son Maître, et Fane la crèche de son Seigneur.

Je suis bien assuré, mon fils, dit Jean le

Brun, que tout ce que vous dites là n'est pas raisonnable, parce que c'est le jargon d'Aristote : Connoissance sensitive tirée de la puissance de la matière! Quels vilains termes sont-ce-là? Cependant il y a quelque chose dans cette réflexion que vous faites sur l'Ecriture, sur la menace de Dieu, sur la raison qu'il en donne, et sur cette production des bêtes, après que l'eau et la terre les ont produites : il y a là quelque chose d'embarrassant; il faudra méditer un peu là-dessus. Je vous conjure, Monsieur, repris-je, de le demander à Moïse la première fois que vous le verrez. Oùy da, dit-il. Je suis cependant fâché que ces difficultés me soient survenues du côté de l'Ecriture ; car, grâces à Dieu, du côté de la Physique il n'y a rien à objecter contre nos automates. En tout cas, il faudra dire à cette contrariété de l'Ecriture, ce que nous avons dit à toutes les autres contrariétés de la Foi : Le mérite de croire en sera plus grand, et le triomphe de la Foi plus diversifié. Tout de bon, lui dis-je, vous croyez expliquer tout ce que font les animaux, sans leur attribuer aucune sorte dame, ni de connoissance ? Vous ne voulez pas qu'ils voyent, qu'ils entendent, qu'ils ayent de la mémoire, du plaisir, de la tristesse, de la faim, de la soif? etc.

Rien de tout cela, repartit-il; il n'y a qu'à bien comprendre quatre ou cinq choses sur

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lesquelles toute cette doctrine est appuyée, et l'on voit clair comme le jour que ce sont machines pures, sans sentiment et sans connoissance. Premièrement, il faut bien savoir toutes les loix du mouvement que Monsieur Descartes a fort bien expliquées. En second lieu, il faut être parfaitement instruit de notre manière de philosopher sur la lumière. Troisièmement, il faut bien savoir que la rétine de l'œil est tellement composée, que tous les filamens du nerf optique s'y terminent d'une certaine manière. En quatrième lieu, pour pouvoir bien expliquer le mouvement des membres, il est absolument nécessaire de comprendre qu'il y a des muscles et de certaines valvules très commodes pour faire ce mouvement. Cinquièmement, ce qui est le plus important, il faut pour entendre les opérations et les passions des animaux, savoir bien précisément comment toutes les fibres et tous les nerfs vont aboutir à la glande pineale. Sans tout cela il seroit impossible d'expliquer les machines des bêtes, ni la machine de l'homme; mais avec cela tout se démontre méchaniquement.

Mais toutes ces cinq choses sont elles bien vrayes, lui dis-je? 11 faut bien qu'elles le soient, répondit-il : Monsieur Descartes a fondé là-dessus toute cette Philosophie. Il y a donc quelque apparence, repris-je, qu'il en étoit

bien assuré. Eh bien, avec cela nous expliquerez-vous tout ce que font les bêtes ? Tout, dit-il. Jusqu'à cette action surprenante, continuai-je, de la guenon d'un Roi de Pologne? Que fit-elle, reprit-il ?

Une chose de fort bon sens, poursuivis-je : Elle joûoit tous les jours aux échecs avec le Roi. Aux échecs! s'écria Jean le Brun. Le jeu des échecs est un jeu de raisonnement : il faut même avoir assez d'esprit pour le jouer; il y a mille gens qui n'en sont pas capables. Cette guenon l'étoit pourtant, répondis je : elle joûoit aux échecs, et y joûoit fort bien. Un jour après avoir long-tems disputé une partie, elle fit si bien qu'elle donna échec et mat. Le Roi piqué lui donna un grand soufflet. Il avoit tort, s'écria Jean le Brun; mais n'est-ce point un apologue, et une de ces fables à la mode que vous me contez là? C'est une véritable histoire, lui dis je. Mais attendez un peu, vous n'en serez pas quitte à si bon marché. Quelques jours après, le Roi voulut rejouer avec sa guenon : elle se mit gravement dans son fauteuil, et commença fort judicieusement la partie. Après l'avoir encore fort long-tems disputée, elle prit de sa main gauche le bonnet du Roi, que l'application du jeu lui avoit fait mettre sur la table; elle s'en couvre la tête, et de la main droite pousse l'échec et mat, et s'enfuit. Que dites-vous de cette machine,

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Monsieur Jean le Brun ? Elle est admirable, répondit-il, tout pensif. Mais cette histoire estelle bien vraye? Elle est du moins bien célèbre, répondis-je; et je crois que vous auriez bien de la peine à faire comprendre aux Polonois, que cette guenon ne se souvenoit pas du soufflet que le Roi lui avoit donné, et qu'elle donnoit échec et mat, et disputoit long-tems une partie d'échecs sans aucune sorte de connoissance.

Il faut pourtant bien le dire ainsi, reprit Jean le Brun; car si nous allions accorder que les bêtes pensent, et que la matière subtile en se mouvant peut former ce sentiment que nous appelions pensée, on nous viendroit inquiéter sur l'ame raisonnable, et sur ce que les âmes des animaux deviendroient après la mort. C'est pourquoi un grand homme Anglois appelé Morus, a cru que Monsieur Descartes a mieux aimé dire que les bêtes n'ont point d'ame, que d'être obligé de répondre à certains esprits importuns, dont ce siècle abonde, qui mêlent la Religion par tout, et qui mettent la foi de toutes les disputes : gens oisifs et indignes de philosopher, qui n'eussent pas manqué de demander que devient cette ame des bêtes ; pourquoi elle n'est pas immortelle et spirituelle, puisqu'elle pense ; ou pourquoi l'ame de l'homme est immortelle parce-quelle pense. C'est pour-

quoi nous avons toujours sagement recours à une certaine réponse générale, qui nous débarasse de toutes ces petites historiettes incommodes qu'on nous fait tous les jours, sur les singes qui ont eu des enfans des femmes qu'on avoit exposées dans des isles, des éléphans amoureux, de la finesse des renards, de la prudence des fourmis et des abeilles, et de tout ce qu'il y a de machines qui semblent n'être point privées de connoissance. C'est que Dieu est immédiatement le principe de tout mouvement de la matière : Ainsi c'étoit Dieu qui faisoit immédiatement mouvoir la main de la guenon du Roi de Pologne, et c'étoit Dieu qui donnoit échec et mat.

Monsieur Jean le Brun, je perds enfin patience ; et tout le respect que j'ai pour vos cheveux gris, ne peut m'empêcher de vous dire qu'ils couvrent une des plus creuses cervelles qui soient dans le monde. Le dessein que vous avez de réformer l'Eglise, est la plus chimérique idée qu'un homme d'aussi peu de vertu que vous se puisse mettre dans la tête ; et votre détestable Philosophie est la plus détestable voye et le chemin le plus extravagant et le plus éloigné qu'on puisse tenir pour un dessein comme celui-là. J'appelle détestable votre fantasque Philosophie : Car enfin, peut-on ne pas détester une chimère qui combat et qui détruit elle seule ce qu'il y a de plus

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saint dans la Religion, et qui couvre d'une sacrilège obscurité toutes les vérités Chrétiennes ? J'excuse ceux qui l'embrassent par l'amour naturel de la nouveauté, sans s'appercevoir du tort qu'elle fait à la Religion, ou sans être persuadés que les objections qu'on en peut tirer sont insurmontables. Mais vous, qui en connoissez la force et le danger, qui l'avouez, qui le dites, que par je ne sçai quelle phanatique imagination de vous ériger en Réformateur, vous donniez cours à des nouveautés si pernicieuses, et que vous vous en déclariez le Protecteur. Je vous souhaiterois les malédictions effroyables que Dieu irrité verse sur ceux qui disent que ce qui est mauvais est bon, si je n'avois quelque compasion de certaine teinture de zélé que je vois en vous ; si toutesfoisce n'est point une apparence hipocrite, tant que je vous vois de sotte vanité, de complaisance pour vous même, d'intempérance, de soin de votre personne, de mépris pour les talens des autres, et sur tout cela un certain esprit de singularité pire que toutes ces choses, ennemi du bon sens, source d'Hérésie, et l'aversion des honnêtes gens. Allez, vieux rêveur : Dieu vous confonde ou vous convertisse. Un valet, qui m'entendit lever la voix, entra. Jean le Brun pâlit, rougit, fronça le sourcil et sortit.

Je croyais être délivré de Jean le Brun ; mais le jour d'après une jeune servante vint me rendre un billet de sa part, conçu en ces termes : Cette Créature de Dieu vous dira, Monsieur, que je suis fort mal, et quil rnesi arrivé une grande affliction qui va me mettre au tombeau. Il est important pour la gloire de Dieu que je vous voye avant de mourir. Ce billet me surprit. Je demandai à la créature de Dieu où son Maître logeoit ; et ayant sçu d elle que cétoit près des Petites-Maisons, je lui promis d'y aller dans une heure, et j'y allai en effet. Je trouvai que la Créature de Dieu donnoit un bouillon à Jean le Brun. Venez, mon fils, s'écria-t-il, venez consoler un homme qui vous estime assez pour vous pardonner le petit emportement qu'un peu trop de zélé vous fit avoir hier : venez moi con soler de la plus épouvantable disgrâce qui pouvoit arriver à un homme de mon âge, de mon savoir et de mon zélé. Hélas! tous mes travaux sont vains; j'ai perdu mon temps et mes soins, je ne réformerai point la Morale.

La Philosophie de Jordanus Brunus et de Monsieur Descartes ne sauroit avoir cours parmi les gens raisonnables; nul homme sage n'en voudra oûir parler. O Dieu ! par quel de mes péchés ai-je mérité cette grande affliction ? faut-il qu'une si belle Philosophie soit ruinée sans ressource, et que tous mes desseins de réformation soient avortés de ce côté-là ?

C'est grand dommage, Monsieur, lui dis-je ; et ce seroit encore plus grand dommage que vous augmentassiez votre fièvre, en parlant avec l'agitation que vous faites. Je n'ai pas la fièvre, me répondit-il, mon mal est une épouvantable tribulation d'esprit, que les Castillans appellent passion danimo ; je serai troussé dans vingt-quatre heures, car on ne le porte pas plus loin avec ce mal-là. Mais, interrompis je, nous trouverons peut-être le moyen de vous consoler. Il est impossible, reprit-il ; car voici le sujet de mon affliction.

Il arriva hier que l'emportement inopiné qui vous saisit, me mit en si grande colère, que je fus obligé de me mettre au lit. La créature de Dieu que voilà fut d'avis que je me fisse tirer du sang : je la crûs : elle fit venir un Chirurgien de sa connoissance. O Dieu ! avez-vous voulu humilier Joannes Brunus jusqu'au point de le faire confondre par un Chirurgien? Est ce que vous entrâtes en dispute avec lui, interrompisje je ? Non, dit il :

Voici comme la chose s'est passée. Il me demanda d'abord quel était mon mal pour juger si je devois estre saigné, et quelle quantité de sang il faudroit me tirer. Je lui dis franchement que tout mon mal étoit une grande colère que j'avois contre vous, sur ce qu'au lieu de convenir des raisons que je vous avois dites pour vous convaincre que les bêtes n'ont point d'ame, vous m'aviez traité de rêveur, et de je ne sçais quelles autres qualités, sans avoir égard à la révélation expresse que j'en avois de Moïse.

Gomment, Monsieur, s'écria le Chirurgien, les bêtes n'ont point dame et Moïse vous l'a révélé! Je ne vous tirerai point du sang, s'il vous plaît. Nous avons ce respect pour les Gens à révélation, que nous ne leur en tirons jamais : Et quant au fonds de la chose, avec la révérence que je dois à Moïse qui vous est apparu, les bêtes sont assurément animées ; et quand nous voyons en elles solution de continuité, nous les pansons de même que les hommes.

Vous n'entendez pas cela, Monsieur le Chirurgien, lui dis-je; quoi-qu'étant Chirurgien, vous devriez mieux l'entendre qu aucun Philosophe : car si vous saviez bien votre Anatomie vous auriez pris garde que toutes les fibres et tous les nerfs vont aboutira la glande pineale, et par ce grand principe vous expli-

queriez facilement toutes les passions et les opérations des animaux, sans avoir recours à l'ame imaginaire qu'on leur attribue. De plus, vous auriez remarqué dans les jointures certains muscles et certaines valvules par l'aide desquelles le mouvement des membres se fait. En troisième lieu, vous sauriez, Monsieur le Chirurgien, que la rétine est faite de telle sorte que tous les filaments du nerf optique s'y terminent de certaine manière ; et de toutes ces choses nous pourrions tirer l'explication de tous les mouvements des bêtes et de l'homme même : car à la pensée près, il n'y a point de différence de l'homme à la bête, quant à la machine.

Moïse, dit le Chirurgien, avec un fou rire insolent : Moïse vous a-t-il révélé tous ces beaux principes ? Non, lui dis-je ; mais le grand Descartes, qui étoit un génie universel, et qui n'ignoroit de rien, l'a dit, l'a éprouvé, et l'a posé pour fondement. Ajoutez, reprit le Chirurgien, l'a imaginé. J'ai fait quarante deux anatomies en ma vie, je vous répons de ma tête que ces trois principes-là sont absolument faux. Vous êtes un ignorant, Monsieur le Chirurgien, lui dis-je : si ces trois principes étoient faux, notre Philosophie le seroit aussi; et ce seroit à tort que Monsieur Descartes auroit acquis tant de réputation. Je vous soutiens positivement, dit-il, et paisiblement,

parce que vous êtes malade, qu'il n'y eut jamais ni fibres ni nerfs, qui aboutissent à la glande pineale. Secondement, quant aux muscles et aux valvules réciproques, par où vous expliquez le mouvement des membres, je vous soutiens qu'il n'y eut jamais dans les hommes ni dans les bêtes la moindre petite apparence de ces valvules : et pour la rétine, cette prétendue conjonction avec les filamens du nerf optique, est la plus grande chimère qui fût jamais ; car la rétine est constamment une peau uniforme, qui n'a nulle conjonction avec le nerf optique : et tout cela je vous le ferai voir demain, si vous voulez, dans une Anatomie que je dois faire à Saint Gôme. Quant à votre Monsieur Descartes, j'ai été Chirurgien, et je l'ai saigné et fréquenté quelquefois durant une fièvre qu'il eut avant que d'être obligé de sortir du Royaume : C'étoit un homme d'esprit, et d'apparence fort sage, mais sur ma parole il y avoit bien du vuide dans ce crane-là. Il me contoit un jour qu'il vouloit restaurer la Philosophie sur sept loix de méchanique, qu'il disoit avoir trouvées, et sur lesquelles il prétendoit expliquer tout ce qui se fait dans la nature. Je le priai de m'expliquer ces loix. Il le fit : et sans vanité je lui fis voir à l'œil qu'elles n'étoient pas toutes véritables ; et il ne sçût jamais me satisfaire sur ce que je lui opposois. Un autre jour il me

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dit avec beaucoup d'ostentation, que jamais personne jusqu'à lui n'avoit sçû ce que c'est que la lumière : Et lui ayant demandé, s'il le savoit bien lui-même ; car la lumière toute claire qu'elle est, est la chose du monde la plus obscure à connoître : il me répondit fièrement, que, si on le pouvoit convaincre de fausseté sur la manière de philosopher touchant la lumière, il étoit prêt d'avouer que tout son nouveau système étoit faux, et qu'il ne savoit rien du tout en Philosophie ; mais outre sa vision sur la rétine, je lui fis voir dans sa prétendue démonstration quatre ou cinq erreurs insoutenables. C'est pourquoi, mon bon Monsieur, si vous êtes infatué de cette Philosophie, et si c'est là votre mal, guérissezen si vous êtes sage; car pour du sang je ne vous en tirerai point, pour cause :j'en vai tirer à un Abbé qui n'est pas malade de votre mal. Bon jour.

Voilà mon affliction, mon fils, continua Jean le Brun : Que deviendrons-nous? Il faut croire chacun en son Art. Si ce que cet homme dit est vrai, notre Philosophie ne peut subsister, et le sistême de Descartes est chimérique. Je voudrois donc, mon fils, que vous allassiez à Saint Côme après dîner, pour voir si ce que ce Chirurgien a dit est vrai. O Dieu! seroit-il possible qu'un aussi grand génie que Descartes eût appuyé tout un sistême sur des

choses que des Fraters de Chirurgien peuvent convaincre de fausseté. Si cela est, il ne faut plus parler que ni moi ni mes compagnons puissions jamais réformer la Morale par cette Philosophie. Hélas! il faudra laisser fleurir celle d'Aristote. Pour moi, plutôt que de la voir ainsi triompher, je veux mourir, la résolution en est prise.

Je vous conseillerois, lui dis-je, Monsieur, de vous reconcilier avec Aristote avant que de mourir ; autrement vous aurez cet Homme en tête en l'autre monde qui vous désolera; et son ombre irritée sera toujours après la vôtre, pour lui faire cent reproches importuns. Vous supposez donc que je serai damné, réponditil. Vous me faites souvenir d'un certain Père le Brun mon cousin et mon compatriote, qui me disoit toujours cela, qui m'a pris en aversion, et qui m'a fait déserter d'Irlande, pour m'y avoir rendu suspect de l'Hérésie de Calvin. Quoiqu'il en soit, repris je, la chose n'est pas moralement impossible : Prenons la chose au pis, je vous assure que, si l'ombre d'Aristote et la vôtre se rencontrent en l'autre monde, vous y passerez mal votre tems. Que me pourroit elle dire de si fâcheux, repondit Jean le Brun ?

Aristote vous dira que vous lui avez volé tout ce que vous avez dit de bon et de raisonnable, et que tout ce que vous avez inventé

est faux et chimérique, comme le Chirurgien vous le disoit hier. Il vous soutiendra que ses Problêmes contiennent le détail de votre Philosophie, sur les couleurs, sur la lumière, sur les tons, sur l'harmonie, sur les plantes, sur les animaux. Il vous traitera d'imposteur, vous et un de vos Collègues de bonne foi, sur ce que vous lui avez imposé qu'il tient que l'air n'est point pesant, et que vous avez tiré grande vanité de donner une preuve fort nouvelle de la pesanteur de cet élément, par l'expérience d'un balon. Cependant Aristote au Livre quatrième du Ciel, Chapitre quatrième, prouve expressément que l'air est pesant, par cette même expérience du balon. Pourtant Pascal, reprit Jean le Brun, qui étoit le plus grand esprit du siècle, a prétendu mériter beaucoup de louange en prouvant contre Aristote que l'air est pesant, par cette démonstration du balon. Il étoit bel esprit, je l'avoue, lui dis-je ; mais vous voyez de là la bonne foi du personnage, et s'il faut s'en raporter aveuglément à ses citations. Les gens qui lisoient pour lui ne lui donoient pas toujours des Mémoires fidèles. De là vient que quand je lis ses Ouvrages, je ne prens garde qu'à la forme, qui marque un grand fonds d'esprit et d'invention, et je me défie toujours de la matière. Je m'imagine qu'Aristote l'aura bien accueilli en l'autre monde.

Apparemment, dit-il, ce railleur d'office aura été un peu défait. Ne vous en déplaise, Monsieur, repris-je, vous serez bien autant embarrassé que lui : car vous avez pris la peine, vous et votre Trisayeul et Descartes, de piller chez Aristote, et de vous approprier ce qu'il y a de supportable dans votre Philosophie, avec les raisons que vous avez pour le prouver : Ensuite vous lui attribuez l'opinion contraire, vous déclamez contre lui, et vous vous érigez en Fondateur de Secte. Cette opinion, par exemple, qu'il n'y a que l'homme qui pense, et que les bêtes ne pensent point, et ne sont par manière de dire que des automates, est toute prise d'Aristote, qui la propose, qui l'agite, et qui enfin semble l'avoir décidée tout comme vous, par les mêmes raisons que vous en alléguez; ce n'est pas grand' merveille que vous avez eu l'esprit de le copier quoique vous n'ayez pas compris sa pensée, et la différence qu'il y a entre penser dépendamment et en vertu d'une proposition universelle que l'on connoit, ce qui est le propre de l'homme ; et penser ou connoître une chose singulière par la seule entremise des sens, ce qui est la manière de connoître des bêtes.

N'est-ce pas Aristote encore qui vous a donné l'idée de votre matière subtile ! UJEther d'Aristote n'est-il pas la matière la plus

subtile et la plus agitée, qui se mêle à l'air et à l'eau, comme l'air se mêle à l'eau et à la terre ? L'ombre d'Aristote vous mal-menera là-dessus, et vous dira que c'est par là qu'il a expliqué le diaphane.

Quoi-qu'il puisse dire, reprit Jean le Brun, il ne sauroit nous disputer la gloire d'avoir pensé cent choses qu'il n'a jamais pensées. C'étoit assurément un esprit court, qui n'a jamais sçu ce que c'est que feu ni flâme : Je lui apprendrai comment se font les odeurs, les saveurs, les différences du son grave et aigu, en un mot tout le détail des choses naturelles à quoi il ne savoit rien.

Je ne fai pas votre opinion sur toutes ces choses, lui dis-je, et il se pourroit faire que vous auriez en cela quelque avantage sur Aristote. Car il me semble qu'il y a quelque chose de frivole dans la recherche qu'il en fait, et il détermine certaines choses qu'il est impossible de savoir au vrai. Par exemple, que la flâme n'est autre chose que de petits corps en un mouvement très-rapide, qui se succèdent continuellemet les uns aux autres : Que le feu est composé de petits corps de figure pyramidale, dont les angles sont fort tranchants, qui nous piquent en entrant dans nos pores, et qui fondent les métaux en s'in sinuant en eux : Que la différence du son grave et aigu vient de la vitesse ou lenteur

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des vibrations de l'air : Que les saveurs se sentent lors-que la salive dissout de certains corps, de certaines figures que l'on nomme sels, et qui sont dans les viandes. Et que les odeurs se sont aussi par certains corpuscules très-déliés qui sortent des corps, se répandent dans l'air, et viennent piquer le nez.

Aristote a-t-il dit toutes ces choses-là, interrompit Jean le Brun ? Oui, lui dis-je. Mais, reprit-il, c'est-là précisément notre Philosophie. J'ai donc eu grand tort de ne point lire Aristote dans ma jeunesse. Descartes en est cause, il l'avoit lûë exactement. Je le trouvai un jour sur le troisième Livre de l'Ame : il me dit qu'Aristote étoit de son avis sur la manière dont la sensation se fait : Qu'il étoit ravi que ce philosophe eût une seule fois en sa vie connu la vérité, et qu'il se fût aperçu que toutes les sensations se font par le toucher. Comme je vis qu'il n'y avoit que cet endroit de bon dans Aristote, je résolus de ne perdre point de tems à le lire.

Beau dessein, repris-je, Monsieur Jean le Brun ! Mais croyez-vous que Descartes ait été de bonne foi cette fois-là ? Il aimoit mieux attribuer cette opinion à Aristote qu'à Democrite de qui elle est, de peur qu'on ne s'aperçût de la conformité de la doctrine avec celle de Democrite. Ce que vous dites-là est-il bien

vrai, reprit Jean le Brun ? Vous n'avez qu'à le vérifier vous même, répondis-je.

Mais si cela étoit, continua-t-il, et que d'ailleurs Descartes eût puisé la plus grande partie de ses opinions dans Aristote, il seroit un ingrat et un homme de très-mavaise foi, de déclamer sans cesse contre son maître, et j'ai été toute ma vie la dupe de ceci. Car sur la parole de Descartes, je me suis déchaîné contre Aristote : cependant je vois bien qu'on ne procède pas de bonne foi dans notre réformation. Je suis un grand Pécheur, mais Dieu ne m'a jamais abandonné jusqu'à la fourberie et à la mauvaise foi. Je n'y entens pas grand'finesse, comme vous voyez, et j'ai toujours regardé la duplicité de cœur comme un caractère de réprobation. C'est du moins, lui disje, le caractère certain d'un mal-honnête homme, de qui je fuirois toute ma vie la fréquentation, et ne ménagerois jamais l'amitié : et à vous dire vrai, le petit chagrin que j'eus hier contre vous, venoit de ce qu'il me sembloit que c'étoit une chose de mauvaise foi de pester comme vous faisiez contre Aristote, de faire mille imprécations contre ses Enthymêmes et ses Syllogismes ; cependant je vois bien que vous ne l'avez jamais lu.

Il est vrai, me répondit-il ; mais Descartes m'en avoit tant dit de mal ; et de plus, ce certain Père le Brun dont je vous ai parlé, m'a

tant inquiété avec son Aristote, il me l'a tant cité dans les disputes que nous avons eu ensemble, et il m'en a tant rebattu les oreilles, qu'il m'en a donné une aversion mortelle : de telle sorte que, dès que j'entens le nom d'A ristote, il me semble que je vois ce Père le Brun à mes trousses, qui me chasse d'Irlande, et qui me fait passer pour un Calviniste.

Je me trompe fort, Monsieur Jean le Brun, lui dis je, ou toute cette levée de bouclier que vous avez faite pour réformer l'Eglise de Dieu, et tout ce grand soin que vous avez pris de faire valoir la Philosophie de Descartes, ne sont précisément que parce que le Père le Brun votre ennemi prétendu fait profession de suivre Aristote.

Pour choquer ce Révérend Père en tout et par tout, vous avez entrepris de donner cours à une Philosophie opposée à la sienne ; et comme rien n'est capable d'empêcher de certaines gens de se venger jusqu'aux choses mêmes les plus indifférentes, quand ils prétendent être offensés, vous avez abandonné pour vous venger de ce Père le Brun, les intérêts les plus vénérables et les plus sacrés ! Dieu et son existence, la Trinité sainte, l'Union Hypostatique, l'Eucharistie adorable, la spiritualité et l'immortalité de l'ame de l'Homme, la divine Providence, et tout ce qu'il y a d'inviolable dans la Foi et de cons-

tant dans la Religion. Vous aimez mieux in troduire dans le monde les Hérésies d'Hermo gène, de Praxeas, de Valentin, de Manez, de Nestorius, d'Eutichez, des sales Stercoranistes, de Luther, de Socin et de Calvin, en un mot, ouvrir toutes les portes de l'Enfer contre l'Eglise, que d'ère ami du Père le Brun.

Que la haine d'un Dévot est ingénieuse, et que l'imprudence de votre cousin le Père le Brun a été grande, de s'attirer un Serviteur de Dieu de votre espèce, et de se commettre avec un Homme qui a de si redoutables révélations ! Quelles machines et quel tout diabolique êtes vous allé chercher pour contredire la Physique de ce bon Père ? Quoi, renverser toute la Religion et tous nos Mystères, sous ombre dune révélation phanatique ; et tout cela, parce-qu 'il faut suivre une Physique différente de celle du Père le Brun, afin qu'il ne soit pas dit dans le monde qu'on ne le contrarie pas en toutes choses ! Je ne sçai pas, Monsieur le Réformateur, quelle est vôtre ame et votre conscience; mais en vérité, il me semble qu il faut être tant soit peu plus que Diable pour avoir pu imaginer une vengeance de cette nature.

Le cœur humain, repartit Jean le Brun, avec un grand soupir : le cœur humain est impénétrable, et sa malice est un abîme qui n'a point de fond ; qui pourra connoître ?

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Hélas ! il peut bien être que mon animosité contre le Père le Brun pourroit m'avoir inspiré cette aversion pour Aristote, et cette imagination d'exalter la Foi, et d'en augmenter le mérite, en établissant une Philosophie également opposée à Aristote et à la Foi : et comme vous me lavez fait remarquer, plus opposée à la Foi qu'à Aristote. Je vois bien que Dieu n étoit pas l'auteur de mon dessein, et que cette Réformation ne vient pas de lui. Quant à moi j'ai toujours marché en simplicité : mais à ce que je vois, mes Coadjuteurs ne sont pas de même. Cependant il est certain que Dieu n'entra jamais dans le conseil des doubles, et qu'il ne favorisa jamais la supercherie et l'artifice. Je vous plains, Monsieur Jean le Brun, lui dis-je : vous avez blanchi dans l'inimitié, et dans l'esprit de vengeance et de discorde ; c'est toujours un grand mal et état déplorable. Si vous n'avez pas été assez malhonnête homme pour procéder de mauvaise foi, vous avez été assez mauvais Chrétien pour vivre sans charité, et assez foible et assez vaïn pour vous mettre dans la tête que Dieu vous avoit suscité extraordinairement pour réformer les mœurs de l'Eglise, dont vous ruiniez la doctrine, et renversiez la croyance. Permettez-moi donc d'exhorter votre tête blanche à la pénitence ; et puis-que vous reconnoissez que Dieu n'est

2ÔO NOUVEAUX ENTRETIENS

pas Fauteur de vos visions, implorez sa miséricorde, renoncez à votre chimérique Réformation, quittez cette Physique d'Athées renvoyez la jeune Créature de Dieu, ne soyez pas si distrait à table ; en un mot, soyez irréprochable dans votre Foi et dans vos mœurs, et vous rentrerez en grâce avec le Père le Brun ; il vous rétablira avec honneur dans l'Irlande, et vous y passerez pour bon Catholique, Apostolique et Romain.

Il parut touché de ma remontrance, et je crois que, s'il eût vécu, il n'eût pas été tout àfait si fou; mais la maladie de passion danimo étant toujours mortelle, quand je voulus revenir le voir le lendemain, je trouvai la Créature de Dieu toute éplorée, qui me dit qu'elle lui avoit fermé les veux. J'en suis tout triste, car apparemment il est damné.

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