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IOO CINQUIÈME ENTRETIEN
tinuë, et il est béni d'une deuxième grossesse. Cependant le Cavalier guéri par l'absence revient à Séville et impatient de revoir son inhumaine, va au plus viste luy dire, qu'enfin il est en état de ne plus luy déplaire, etqu'il vient lui annoncer qu'il ne l'aime plus.
Imaginés, s'il vous plaît, l'étonnement de la Fille ; la réponse, ses pleurs, ses reproches, et tout leur Dialogue surprenant. Elle luy soutient qu'elle l'a rendu heureux ; il le nie ; que leur Enfant commun est en tel lieu, qu'il est Père d'un autre qu'elle porte; il s'obstine à désavouer. Elle se désole et s'arrache les cheveux ; les Parens accourent à ses cris ; l'Amante désespérée continue ses plaintes et ses invectives ; on vérifie que le Gentilhomme étoit absent depuis deux ans ; on cherche le premier Enfant, on le trouve, et le second naquit en son terme.
Et l'Amant Aérien interrompis-je) quel Personnagejoùoit-il durant tout cela ? Je voy bien (répondit le Comte) que vous trouvés mauvais qu'il ait abandonné sa Maîtresse à la rigueur des Parens, ou à la fureur des Inquisiteurs : mais il avoitune raison de se plaindre d'elle. Elle n'étoit pas assés dévote ; car quand ces Messieurs se sont immortalisez, ils travaillent sérieusement, et vivent fort saintement pour ne point perdre le droit qu'ils viennent d'acquérir à la possession du souverain bien.
Ainsi ils veulent que la personne à laquelle ils se sont alliez, vive avec une innocence exemplaire, comme on voit dans cette fameuse avanture d'un jeune Seigneur de Bavière.
11 étoit inconsolable de la mort de sa Femme qu'il aimoit passionnément. Une Sylphide fut conseillée par un de nos Sages de prendre la figure de cette femme; elle le crût, et s'alla présenter au jeune homme afligé, disant que Dieu l'avoit ressuscitée pour le consoler de son extrême afliction. Ils vécurent ensemble plusieurs années, et firent de trèsbeaux Enfans. Mais le jeune Seigneur n'étoit pas assés homme de bien pour retenir la sage Sylphide, il juroit et disoit des paroles malhonnêtes, Elle l'avertit souvent : mais voyant que ses remontrances étoient inutiles, elle disparut un jour, et ne lui laissa que ses juppes et le repentir de n'avoir pas voulu suivre ses saints conseils. Ainsi vous voyés, mon Fils, que les Sylphes ont quelquefois raison de disparoître ; et vous voyés que le Diable ne peut empêcher, non plus que les fantasques caprices de vos Téologiens, que les Peuples des Elémens ne travaillent avec succès à leur immortalité quand ils sont secourus par quelqu'un de nos Sages.
Mais en bonne-foy, Monsieur [repris-je], étes-vous persuadé que le Démon soit si grand ennemi de ces suborneurs de Demoiselles ?
Ennemi mortel [dit le Comte] surtout des Nymphes, des Sylphes et des Salamandres. Car pour les Gnomes, il ne les haït pas si fort; par ce que comme je croy vous avoir appris, ces Gnomes éfrayés des hurlemens des Diables qu'ils entendent dans le centre de la Terre, aiment mieux demeurer mortels que d'être ainsi tourmentés, s'ils acquéroient l'immortalité. De là vient que ces Gnomes et les Démons leurs voisins ont assés de commerce. Ceux-ci persuadent aux Gnomes, naturellement trés-amis de l'Homme, que c'est lui rendre un fort grand service, et le délivrer d'un grand péril que de l'obliger de renoncer à son immortalité. Ils s'engagent pour cela de fournir à celui à qui ils peuvent persuader cette renonciation, tout l'argent qu'il demande; de détourner les dangers qui pourroient menacer la vie durant certain tems, ou telle autre condition qu'il plaît à celuy qui fait ce malheureux pacte : Ainsi le Diable, le méchant qu'il est, par l'entremise de ce Gnome fait devenir mortelle l'Ame de cet Homme, et la prive du droit de la vie éternelle.
Comment, Monsieur (m'écriai-je), ces pactes à vôtre avis, desquels les Demonographes racontent tant d'exemples, ne se font point avec le Démon ? Non sûrement (reprit le Comte . Le Prince du Monde n'a-t-il pas été chassé dehors ? n'est il pas renfermé ? n'est-il pas lié?
n'est-il pas la Terre maudite et damnée, qui est restée au fonds de l'ouvrage du suprême et Archétype Distillateur ? Peut il monter dans la Région de la Lumière, et y répandre ses ténèbres concentrées ? Il ne peut qu'inspirer aux Gnomes, qui sont ses voisins, de venir faire ces propositions à ceux d'entre les Hommes, qu'il craint le plus qui soient sauvez, afin que leur Ame meure avec le Corps.
Et selon vous (ajoûtay-je), ces Ames meurent ? Elles meurent, mon Enfant (réponditil). Et ceux qui font ces pactes-là ne sont point damnez ? [poursuivis-je.] Ils ne le peuvent être (dit-il), car leur Ame meurt avec leur Corps. Ils sont donc quittes à bon marché (repris-je), et ils sont bien légèrement punis d'avoir fait un crime si énorme que de renoncer à leur Baptême et à la Mort du Seigneur.
Appelés vous repartit le Comte) être légèrement puni, que de rentrer dans les noirs abymes du néant î Sachez que c'est une plus grande peine que d'être damné, qu'il y a encore un reste de miséricorde dans la justice que Dieu exerce contre les pécheurs dans l'Enfer : que c'est une grande grâce de ne les point consumer par le feu qui les brûle. Le néant est un plus grand mal que l'Enfer ; c'est ce que les Sages prêchent aux Gnomes quand il les assemblent, pour leur faire entendre
quel tort ils se font de préférer la mort à l'immortalité, et le néant à l'espérance de l'éternité bien-heureuse, qu'ils seroienten droit de posséder, s'ils s'allioient aux hommes sans exiger d'eux ces renonciations criminelles. Quelquesuns nous croyent, et nous les marions à nos Filles. Vous Evangélisez donc les Peuples Souterrains, Monsieur? (luydis-je). Pourquoy non ? (reprit-il). Nous sommes leurs Docteurs aussi bien que des Peuples du Feu, de l'Air, et de l'Eau; et la charité Philosophique se répand indiféremment sur tous ces Enfans de Dieu. Comme ils sont plus subtils et plus éclairés que le commun des hommes, il sont plus dociles et plus capables de discipline ; et ils écoutent les vérités divines avec un respect qui nous ravit.
Il doit être en éfet ravissant (m'écriay-je en riant) de voir un Cabaliste en chaire prôner à ces Messieurs-là. Vous en aurés le plaisir, mon Fils, quand vous voudrés (dit le Comte) et si vous le désirés, je les assembleray dés ce soir, et je leur prêcheray sur le minuit. Sur le minuit (me récriay-je) j'ay oui dire que c'estlà l'heure du Sabat. Le Comte se prit à rire : Vous me faites souvenir-là (dit-il) de toutes les folies que les Démonographes recontent sur ce chapitre de leur imaginaire Sabat. Je voudrois bien pour la rareté du fait: que vous le crûssiez aussi. Ha! pour les contes du Sabat
(repris-je) je vous assure que je n'en croy pas un.
Vous faites bien, mon Fils (dit-il), car encore une fois, le Diable n'a pas la puissance de se jouer ainsi du Genre humain, ni de pactiser avec les Hommes, moins encore de se faire adorer, comme le croyent les Inquisiteurs. Ce qui a donné lieu à ce bruit populaire, c'est que les Sages, comme je viens de vous dire, assemblent les Habitans des Elémens, pour leur prêcher leurs Mystères et leur Morale; et comme il arrive ordinairement que quelque Gnome revient de son erreur grossière, comprend les horreurs du néant, et consent qu'on l'immortalise, on luy donne une Fille, on le marie, la noce se célèbre avec toute la réjouissance que demande la conquête qu'on vient de faire. Ce sont là les danses, et ces cris de joye qu'Aristote dit qu'on entendoit dans certaines Isles, où pourtant on ne voyoit personne. Le grand Orphée fut le premier qui convoqua ces Peuples Souterrains ; à sa première semonce Sabatius le plus ancien des Gnomes fut immortalisé; et c'est de ce Sabatius qu'a pris son nom cette Assemblée, dans laquelle les Sages luy ont adressé la parole tant qu'il a vécu, comme il paroît dans les Hymnes du divin Orphée. Les ignorans ont confondu ces choses, et ont pris occasion de faire là-dessus mille contes
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impertinens et de décrier une Assemblée que nous ne convoquons qu'à la gloire du Souverain Etre.
Je n'eusse jamais imaginé (luy dis-je) que le Sabat fût une Assemblée de dévotion. C'en est pourtant une (repartit-il) trés-Sainte et très Cabalistique; ce que le monde ne se persuaderoit pas facilement. Mais tel est l'aveuglement déplorable de ce siècle-injuste ; on s'entête d'un bruit populaire, et on ne veut point être détrompé. Les Sages ont beau dire, les sots en sont plutôt crûs. Un Philosophe a beau montrer à l'œil la fausseté des chimères que l'on s'est forgées et donner des preuves manifestes du contraire : quelque expérience et quelque solide raisonnement qu'il ait employé, s'il vient un homme à chaperon qui s'inscrive en faux; l'expérience et la démonstration n'ont plus de force, et il n'est plus au pouvoir de la vérité de rétablir son empire. On en croit plus à ce chaperon qu'à ses propres yeux. Il y a eu dans vôtre France une preuve mémorable de cet entêtement populaire.
Le fameux CabalisteZedechias se mit dans l'esprit, sous le régne de vôtre Pépin, de convaincre le Monde, que les Eléments sont habitez par tous ces Peuples dont je vous ay décrit la Nature. L'expédient dont il s'avisa, fut de conseiller aux Sylphes de se montrer en
l'Air à tout le monde; ils le firent avec magnificence ; on vovoit dans les Airs ces Créatures de forme humaine, tantôt rangées en bataille, marchant en bon ordre, ou se tenant sous les armes, ou campées sous des pavillons superbes, tantôt sur des Navires Aériens dune structure admirable, dont la Flote volante voguoit au gré des Zéphirs. Qu'arriverat-il ? Pensez-vous que ce Siècle ignorant s'avisât de raisonner sur la nature de ces spectacles merveilleux ? Le peuple crût d'abord que c'étoit des Sorciers qui s'étoient emparez de l'Air pour y exciter des orages et pour faire grêler sur les moissons. Les Savans Théologiens et les Jurisconsultes furent bien-tôt de l'avis du Peuple ; Les Empereurs le crurent aussi et cette ridicule chimère alla si avant, que le sage Gharlemagne, et après luy, Louis le Débonnaire, imposèrent des griéves peines à tous ces prétendus Tyrans de l'Air. Voyés cela dans le premier chapitre des Capitulaires de ces deux Empereurs.
Les Sylphes voyant le Peuple, les Pédans et les Têtes couronnées même s'allarmer ainsi contr'eux, résolurent pour faire perdre cette mauvaise opinion qu'on avoit de leur Flote innocente, d'enlever des Hommes de toutes parts, de leur faire voir leurs belles Femmes, leur République et leur Gouvernement, et puis les remettre à terre en divers
endroits du Monde. Ils le firent comme ils l'avoient projette. Le Peuple qui voyoit décendre ces Hommes y accouroit de toutes parts, prévenu que c'étoit des Sorciers qui se détachoient de leurs Compagnons pour venir jetter des venins sur les fruits et dans les fontaines, suivant la fureur qu'inspirent de telles imaginations entraînoit ces innocens au suplice. Il est incroyable quel grand nombre il en fit périr par l'eau et par le feu dans tout ce Royaume.
Il arriva qu'un jour entr autres, on vit à Lyon décendre de ces Navires Aériens, trois hommes et une femme ; toute la Ville s'assemble à l'entour, crie qu'ils sont Magiciens, et que Grimoald Duc de Bennevent ennemi de Charlemagne, les envoyé pour perdre les moissons des François. Les quatre innocens ont beau dire pour leur justification qu'ils sont du païs même, qu'ils ont été enlevés depuis peu par des Hommes miraculeux qui leur ont fait voir des merveilles inoùies, et les ont priés d'en faire le récit.
Le Peuple entêté n'écoute point leur défense, et il alloit les jetter dans le feu, quand le bon homme Agobard, Evêque de Lyon, qui avoit acquis beaucoup d'autorité étant Moine dans cette Ville, accourut au bruit, et ayant oui l'accusation du Peuple, et la défense des Accusés prononça gravement que l'une et
l'autre étoient fausses, qu'il nétoit pas vray que ces hommes fussent decendus de l'Air, et que ce qu'ils disoient y avoir vu, étoit impossible.
Le Peuple crût plus à ce que disoit son bon Père Agobard qu'à ses propres yeux, s'appaisa, donna la liberté aux quatre Ambassadeurs des Sylphes, et reçût avec admiration le livre qu'Agobard écrivit pour confirmer la sentence qu'il avoit donnée; ainsi le témoignage de ces quatre témoins fut rendu vain.
Cependant comme ils échapérentau suplice, ils furent libres de raconter ce qu'ils avoient vu ; ce qui ne fut pas tout-à-fait sans fruit ; car s'il vous en souvient bien, le Siècle de Charlemagne fut fécond en Hommes héroïques; ce qui marque que la Femme qui avoit été chés les Sylphes, trouva créance parmi les Dames de ce tems là, et que par la grâce de Dieu beaucoup de Sylphes s'immortalisèrent. Plusieurs Sylphides aussi devinrent immortelles par le récit que ces trois Hommes firent de leur Beauté, ce qui obligea les gens de ce tems-là de s'appliquer un peu à la Philosophie ; et delà sont venues toutes ces Histoires des Fées que vous trouvés dans les Légendes Amoureuses du Siècle de Charlemagne et des suivans. Toutes ces Fées prétendues n'étoient que Sylphides et Nymphes. Avés-vous lu ces
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Histoires de Héros et des Fées ? Non, Monsieur (luy disje.)
J'en suis fâché (reprit-il), car elles vous eussent donné quelque idée de l'état auquel les Sages ont résolu de réduire un jour le Monde. Ces Hommes héroïques, ces Amours de Nymphes, ces Voyages au Paradis terrestre, ces Palais, et ces Bois enchantés, et tout ce qu'on y voit des charmantes avantures ce n'est qu'une petite idée de la vie que mènent les Sages, et de ce que le monde fera quand ils y feront régner la Sagesse. On n'y verra que des Héros, le moindre de nos Enfans sera de la force de Zoroastre, Apollonius, ou Melchisedech, et la plupart seront aussi accomplis que les Enfans qu'Adam eût eus d'Eve s'il n'eut point péché avec elle.
Ne m'avés-vous pas dit, Monsieur (interrompis je), que Dieu ne vouloit pas qu'Adam et Eve eussent des Enfans, qu'Adam ne devoit toucher qu'aux Sylphides, et qu'Eve ne devoit penser qu'à quelqu'un des Sylphes ou des Salamandres ? Il est vray (dit le Comte) ils ne dévoient pas faire des Enfans par là voye qu'ils en firent. Votre Cabale, Monsieur (continuay-je), donne donc quelque invention à l'Homme et à la Femme de faire des Enfans autrement qu'à la méthode ordinaire? Assuré ment (reprit il). Hé, Monsieur! (poursuivis-je) apprenés là moy donc, je vous en prie. Vous
ne le saurez pas d'aujourd'huy, s'il vous plaît; (me dit il en riant.) Je veux vanger les Peuples des Elémens, de ce que vous avés eu tant de peine à vous détromper de leur prétendue diablerie. Je ne doute pas, que vous ne soyés maintenant revenu de vos terreurs panniques. Je vous laisse donc pour vous donner le loisir de méditer et délibérer devant Dieu, à quelle espèce de Substances Elémentaires il sera plus-à-propos pour sa gloire et la vôtre de faire part de votre immortalité.
Je m'en vay cependant me recueillir un peu, pour le Discours que vous m'avés donné envie de faire cette nuit aux Gnomes. Allésvous (luy dis-je), leur expliquer quelque chapitre d'Averroës? Je croy (dit le Comte) qu'il y pourra bien entrer quelque chose de cela; car j'ay dessein de leur prêcher l'excellence de l'Homme, pour les porter à en rechercher l'alliance. Et Averroës après Aristote, a tenu deux choses qu'il fera bon que j'éclaircisse ; l'une sur la Nature de l'Entendement, et l'autre sur le Souverain-Bien. Il dit qu'il n'y a qu'un seul Entendement Créé, qui est l'image de l'Incréé, et que cet unique entendement suffit pour tous les Hommes; cela demande expli cation. Et pour le Souverain-Bien, Averroës dit, qu'il consiste dans la conversation des Anges ; ce qui n'est pas assez Cabalistique, car l'Homme dés cette vie, peut, et est créé
pour jouir de Dieu, comme vous entendrés un jour et comme vous éprouverés quand vous serez au rang des Sages.
Ainsi finit l'Entretien du Comte de Gabalis. Il revint le lendemain, et m'apporta le Discours qu'il avoit fait aux Peuples Souterrains ; il est merveilleux! Je le donnerois avec la suites des Entretiens qu'une Vicomtesse et moy avons eus avec ce Grand Homme, si j'étois sûr que tous mes Lecteurs eussent l'esprit droit, et ne trouvassent pas mauvais que je me divertisse aux dépens des fous. Si je voy qu'on veuille laisser faire à mon Livre le bien qu'il est capable de produire et qu'on ne me fasse pas l'injustice de me soupçonner de vouloir donner crédit aux Sciences Secrètes, sous le prétexte de les tourner en ridicules, je continuëray à me réjouir de Monsieur le Comte, et je pourray donner bien tôt un autre Tome.