‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 106 sur 277 · M. DE GISORS DÉFEND LE MARÉCHAL · texte numérisé non relu

M. DE GISORS DÉFEND LE MARÉCHAL

supériorité pour harceler leur retraite, ont produit un mauvais effet dans le gros de l'armée qui, injuste sur le défaut de subsistances, blàme encore le peu de vivacité avec laquelle nous nous portons sur le Weser (1). » Mais quelques jours après, rendu à lui-même et mieux éclairé sur les derniers événements, il prenait généreusement le parti du général blâmé mal à propos et plus mal servi. « J'ai vérifié, disait-il, tout ce qui avoit pu occasionner la lenteur avec laquelle nos détachements ont marché à la poursuite de l'ennemi, et j'ai trouvé que les ordres du maréchal avoient été donnés assez à temps pour qu'il y eût cinq mille hommes sur l'arrière-garde avant la ])ointe du jour. La situation de M. le maréchal est réellement à plaindre vis-à-vis des ordres qu'il rei.oit, des difficultés qu'il rencontre dans ce maudit pays, de l'inexactitude avec laquelle ses ordres sont exécutés, de l'humeur que cela lui donne et des ennemis qui empoisonnent les propos que l'humeur lui fait tenir... Nous sommes dans un malheureux temps, mon cher père ; dans tous les états l'indépendance gagne, et chacun, sans rien examiner, censure ceux en qui réside l'autorité; peu de véritables citoyens et de gens qui aiment le bien. » Puis, par un brusque retour, de la situation du maréchal d'Estrées h l'armée passant à celle du maréchal de Belle-lsle au Conseil, il ajoutait : « Par tout ce que je vois, mon chagrin redouble de vous voir dans la place où vous êtes. Je gémis de n'être pas à portée d'être le confident de vos peines... 11 fautbi^n de la gloire pour me dédommager de cequ'ilen coûte à mon amour d'être séparé de vous (2). »

(1) Gisors à Bollc-Isle, 19 juin.

(2) Gisors à Bellc-Islc, :24 juin [^433]

AGITATION DANS l'aRMÉE i9S

Le comte de Gisors faisait allusion h des runieurs qui couraient autour de lui. On disait ((ue la nouvelle armée d'Â!lemai;ne, composée de ([uarante-cin([ bataillons et de cin(iuante-huit escadrons, c'est-à-dire forte de plus de quarante mille hommes, allait avoir pour chef le maréchal de Richelieu ; et en effet le maréchal de Belle- Isle en avait informé son fils(l); mais on ajoutait que le nouveau général, réconcilié avec madame de Pompadour par les soins de Pàris-Duverney, avait été nommé malgré la vive opposition du maréchal de Belle-lsle.

Il y avait un autre événement qui augmentait l'agitation dans l'armée de Westphalie. Le prince de Soubise venait d'être subitement rappelé à Paris pour prendre les ordres de la cour au sujet d'une troisième armée moins considérable, mais complètement distincte des deux autres, et que le roi se proposait d'envoyer encore au secours de l'impératrice. La réserve dont le commandement vaquait par le départ de M. de Soubise avait été tout de suite partagée en deux, corps que le maréchal d'Estrées, dans son libre choix, avait confiés au marquis d'Armentières et au duc de Broglie; de là, dans la foule des lieutenants généraux, une explosion de récriminations jalouses et contre le maréchal et contre leurs collègues favorisés par le maréchal. « Autant que j'en puis juger, écrivait le comte de Gisors à la fin d'une de ses lettres, M. de Maillebois ne donne pas son approbation à tout ce qui se passe (2). » Par ce trait rapide, M. de Gisors avait nettement désigné l'auteur de tout le mal, le mauvais génie du maréchal d'Estrées.

(1) BcUe-Islc à Gisors. H et ISjiiin [3132].

(2) Gisors à Belle-Isic, 19 juin [3433].

196 LE c(iM\E UE .mailll:i;o.s

Actif, hardi, spirituel, intelligent, admirablement doué pour la guerre, mais rongé d'ambition et de passions mauvaises, sans foi, sans mœurs etsans conscience, le comte de Maillebois s'était dès le premier jour heurté contre le caractère rigide, honnête, sévère du maréchal d'Estrées. Comme il lui avait supposé peu d'idées et de ressources d'esprit, il avait compté le dominer et le diriger à sa guise; il s'était trompé. Le marédial, un peu lentement mais sûrement, se conduisait lui-même; quand il avait aperçu dans son maréchal général des logis la prétention de dicJer des ordres au lien d'exécuter ceux du général en chef, sans éclat, sans effort, il l'avait simplement rangé à son devoir. Maillebois s'était vengé; c'était auprès de lui que les mécontents venaient aiguiser leurs rancunes, et les plus dangereuses intrigues contre le maréchal sortaient du quartier de son chef d'état-major.

Maillebois avait fait avec le maréchal de Richelieu la campagne de Minorque; c'étaient deux natures profondément corrompues, que l'aftinité des moeurs et du caractère attirait fatalement l'une vers l'autre. Aussi M. de Richelieu avait-il demandé pour Maillebois, et Maillebois souhaité pour lui-même les fonctions de maréchal général des logis dans la nouvelle armée d'Allemagne. Chose étrange, c'était un ami de l'un et de l'autre, Pàris- Duverney, qui avait empêché ce rapprochement de se faire. Comment et pourquoi voulait-il enchaîner, river Maillebois à l'armée de Westplialie? Maillebois se désespérait. « Je connois votre amitié pour moi, écrivait-il à Duverney, je l'ai éprouvée et j'y suis sensible comme je le dois; mais je suis persuadé que si vous n'aviez consulté qu'elle dans les propositions qui vous

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