‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 129 sur 277 · EMBARRAS DES ENNEMIS · texte numérisé non relu

EMBARRAS DES ENNEMIS

Nommé colonel aux grenadiers de France, M. de Louvois ne jouit malheureusement pas longtemps de son grade ; h peine de retour à l'armée, il mourut. Mais le souvenir du généreux appui qu'il avait reçu du comte de Gisors ne s'éteignit pas avec lui.

C'était un grand exemple que donnait aux honnêtes gens la fermeté de ce jeune homme ; bientôt d'autres voix se joignirent à la sienne, et il ne tarda pas à se former, à Paris et à la cour, un concert désagréable aux ennemis du maréchal d'Estrées (1). Entreeux, n'osant trop élever la voix, ils chuchotaient, essayaient de se raffermir, se prêchaient mutuellement la patience. « Mon dieu ! écrivait h Duverney M. de Grémille, que nous en aurons à dire, vous et moi, sur cette journée ! En attendant, laissez dire les antres, et ne tous affectez point de ne voir pas prendre en bien ce qui cependant se fait pour le bien. Tout sera bientôt mis à découvert, et on verra de reste que le parti qu'on a pris étoit nonseulement le meilleur, mais qu'il étoit indispensable (2). » Voici ce que. pour sa part, Duverney mandait au comte de Maillebois : « La commotion a été telle qu'on l'avoit prévue. Chacun, dit-on, serenvoyoit la balle (3), et je suis averti que, par-dessus le marché, je suis mis en jeu, comme si de pareilles déterminations dévoient être l'effet des affections, des fantaisies, de la brigue, et non pas d'une connoissance profonde de l'objet. On en dira tout ce qu'on voudra ; je suis trop vieux pour

(1) Voir les réflexions du duc deLnynes, Mémoires, t. XVT, p. 597 et suivantes.

(f) De Compiègne, 3 août 1757, avec un pst-scriptiim du i, qui est le passage cité. Correspondance Duveriicy-Créniille, n° 3j.

(3) A Compiègue où était la cour; Duvcnicy était à Paris.

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m'en effrayer, et trop ami du bien pour cesser de le faire dans toutes les occasions que j'en aurai. Ce sera, comme vous le dites, la sensation d'un moment (1). »

Duverney, selon son hahitude, aurait bien voulu se tirer d'embarras pour son propre compte et sans trop s'inquiéter des autres; mais il avait beau faire; cet essai d'évasion morale n'était point favorisé par le public, ({ui le tenait justement pour l'auteur, le chef et l'acteur principal de Tintrigue. C'était à lui qu'on s'en prenait et qu'on s'adressait. « Eh bien! monsieur, lui écrivait l'intendant, M. de Lucé, sera-t-on content? Le maréchal a donné bataille, il l'a gagnée, il a pris Ilamelen... Je vous assure que le changement, dans les circonstances présentes, fera un effet prodigieux dans l'armée, je crois à la cour, et vraisemblablement dans toute l'Europe (2). » A quoi Duverney répondait doucement : « 11 est vrai, monsieur, que le maréchal d'Estrées a bien avancé nos affaires dans le pays où vous êtes. Il n'a dû emporter avec lui que le regret d'avoir été arrêté dans l'action par de faux avis. Mais c'est une chose faite, à laquelle il ne faut plus penser que pour plaindre M. le maréchal des circonstances qui ont donné lieu au changement survenu dans le commandement de l'armée (3). »

Avec des correspondants discrets, mesurés, délicats, comme M, de Lucé, laissant entendre les choses qu'ils ne voulaient pas brutalement dire, Duverney n'était pas trop en peine ; mais il y en avait d'impitoyables.

(1) De Paris, 2 août. Correspondance Duverney-Maillcbois, n°21m

(2) -2 août. Pap. Clermont, 1737^ t. I, iio 140. (3;, li août. Pap. Clermont, 17.57, t. I, n« 141.

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