‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 146 sur 277 · VISITE AU BARO-S DE ML.NCHHAUSEN · texte numérisé non relu

VISITE AU BARO-S DE ML.NCHHAUSEN

a fait une peur horrible, en lui laissant entrevoir que le régiment passeroit peut-être l'hiver à Hanovre. Quoiqu'il m'eût marqué un désir extrême de me faire les honneurs de cette ville, il souhaite, je crois, bien ardemment, que je n'y remette jamais les pieds. Pendant que je rendois cette visite, M. de Vignoles (4) et dix ou douze autres officiers du régiment cherchoient partout le bailli d'Elbingerode que quelqu'un m'avoit assuré être dans Hanovre. Après bien des recherches, ils ont découvert qu'il étoit mort, il y a trois ans, exerçant un emploi dans la ville. Mon projet étoit de me faire avouer par lui qu'il avoit eu part h votre détention et de le relâcher ensuite. Mon amour pour vous m'a fait trouver le plaisir le plus vif à humilier M. de Miinchhausen. Ma passion satisfaite, j'ai fini par le plaindre, n'y ayant pas, je crois, de supplice plus cruel pour un homme d'esprit que d'essuyer de pareils reproches. H m'a paru en avoir beaucoup ; mais, en vérité, l'esprit n'est que funeste quand il n'est pas dirigé par un bon cœur. C'est vous, mon cher père, qui avez un bon cœur ; aussi quand je ne serois pas votre fils, je vous aimerois et vous respecterois de toute mon âme ; étant votre fils, je vous adore (2). »

Le 22 septembre^, M. de Gisors était au camp sous Wolfenbiittel. Parmi les troupes qui y étaient déjà réunies, les bruits les plus sinistres couraient et trouvaient créance ; on disait M. de Soubise battu, l'armée des Cercles entièrement dispersée. M. de Gisors avait raison de n'y pas croire; mais ces « faits d'opinion », suivant

(1) Major du régiment de Champagne.

^2) 17 et i8 septembre 1757 [3440].

SITUATION CRITIQUE UE FltKDLRlC II 1281

l'expression deDuverney, étaient un bien mauvais symptôme. Jamais au contraire Frédéric II ne s'était trouvé dans une situation |»lus critique. Le 30 août, Lehwald, son lieutenant dans la Prusse royale, avait été battu par l'armée russe à Ja'gerndof; le 7 septembre, le prince de Bevern, son lieutenant en Lusace, avait reçu des Autrichiens une assez verte leçon près de Gorlitz ; le 8, le duc de Cumberland, lieutenant de son allié en Hanovre, avait capitulé devant les Français à Closter-Zeven. C'était assez pour que Frédéric n'inquiétât plus d'aussi près ni le maréchal de Richelieu, ni le prince de Soubise et l'armée des Cercles. Après s'être avancé sur la Saaia et avoir forcé ses adversaires à rétrograder vers Eisenach, il s'était lui-même, sur les mauvaises nouvelles qu'il avait reçues, retiré à Buttstedt, puis à Leipsick, et il demeurait étonné, solitaire, rêvant coups de théâtre, méditant une revanche à tout aulre impossible, rêvant aussi, mais en vers seulement, un suicide héroï(|ue. Le poète était satisfait, le guerrier ne demandait qu'à vivre. « Il paroît que le zèle se ranime contre le roi de Prusse et qu'on seroit fort aise d'avoir affaire à lui. » C'était du maréchal de Richelieu (jue le comte de Gisors parlait ainsi à mots couverts. Le maréchal était-il au fond aussi désireux d'une telle rencontre? On en peut douter, mais il ne lui déplaisait pas qu'on y crût ; il voulait surtout protester contre la partialité de la cour, qui lui imposait l'obligation d'envoyer à l'armée de Soubise un détachement de la sienne. « Il veut, ajoutait M. de Gisors, mener ce renfort lui-même ou demander son rappel... D'après cela chacun politique à sa manière ; pour moi qui politique peu, je ne me suis occupé tous ces jours-ci que d'empêcher la maraude... J'approuve

Page 1