LOUIS XV ET M. DE FRONSAC
du comte de Maillebois était exceptionnellement grave et que les tolérances du roi s'appliquaient d'ordinaire à des fautes qui n'avaient aucune proportion avec celle-là. Cependant ses tolérances avaient sur l'esprit de subordination et de discipline de funestes effets. Quand le duc de Fronsac, sans permission, sans excuse, sans autre motif avoué que celui de se divertir, quittait tout à coup l'armée et venait, par sa présence à Versailles, scandaliser son père, le maréchal de Richelieu luimême, quand, au lieu de repartir sur-le-champ, comme le lui ordonnait le maréchal, ou tout au moins de se tenir caché, il se plaçait effrontément sur le passage du roi, tout le monde attendait un éclat, tout au moins un signe de mécontentement; mais Louis XV souriait. « Je suis fort aise de vous voir, vous souperez ce soir avec moi, » disait-il, et le duc de Luynes, après avoir raconté cette anecdote, ne pouvait s'empêcher d'ajouter : « C'est assurément une grande mar([ue de bonté, mais la sévérité du maître est quelquefois nécessaire, surtout lorsqu'il est question de rétablir une discipline trop mal observée (1). » Quelle autorité pouvaient avoir, après cela, les ordres du maréchal de Belle Isle aux commandants des places frontières pour faire arrêter au passage tous les officiers qui, venant de l'armée, se présenteraient sans passe-port ?
Cependant le ministre ne se lassait pas de poursuivre et de combattre les abus, partout où il pouvait les atteindre. Les états-majors étaient encombrés, les officiers généraux escortés d'une brillante jeunesse ; mais dans les régiments d'où ces beaux jeunes gens se fai-
(1) Mémoires du duc de Luynes, t. XVII, p. 112.
RÉFOUMES DU MAHÈCIIAL DE DELLE-ISLE 453
saient détaclicr, le service était en souffrance cl la besogne retombait sur leurs camarades ; pour ceux-ci, des corvées plus nombreuses, pour ceux-là, le bien-être, des occupations douces, faciles, et presijue aussitôt le titre de colonel. Le maréchal de Belle-lsie coupa court à tout ces agréments; d'abord il réduisit le nombre des aides de camp et des officiers d'état-major; puis, à ceux qui préféraient ce genre de service, il imposa l'obligation d'abandonner, par une démission formelle, leurs emplois dans les troupes; le litre de colonel sans régiment devint une rareté, la récompense exceptionnelle des actions de guerre les plus éclatantes. « Je veux, disait le ministre, remettre en honneur l'état de capitaine et rendre sans effet les commissions de colonel postiche (1). » Une ordonnance sur ravancement établit qu'à l'avenir aucun officier ne pourrait être i>ourvud'un régiment avant d'avoir accompli sept années au moins de service, les cinq dernières comme capitaine (2). Pour les grades subalternes, la vénalité fut absolument proscrite. Une coutume étrange, sous le nom de concordat, s'était introduite dans les corps, dans rinfaiiterie surtout ; afin d'arriver plus vite par le commandement des compagnies de grenadiers à celui des bataillons, et par suite à l'emploi de lieutenant-colonel, les officiers les plus aisés s'associaient et contribuaient pour une bourse commune dont les fonds étaient employés, sous forme d'indemnités plus ou moins considérables, à multiplier et à bâter, parmi les anciens capitaines, les demandes
(1) BcHc-Islo à Clorniont, 10 avril; à Moiiaigne, 13 mai. Pap. Clemiont, I7:i8, t. II, n» 1(56; t. III, n' l;i8.
{% Onlonnance du id avril I7.j8. — BcUe-Islo àMortaiiifno, l" mai. Ibid., t. III, h«83.
4o4 RÉFORMES DU MARÉCnAL DE BELLE-ISLE
de retraite. Une lettre, adressée par le ministre à tous les colonels, condamna sévèrement cette vilaine pratique. « Je vous promets, écrivait-il à M. de Mortaigne, en lui envoyant sa circulaire, que le premier colonel qui y contreviendra sera destitué sur-le-champ (1). » Les prescriptions contre le luxe et la mollesse, contre les festins somptueux, la vaisselle d'argent et les cristaux, contre le grand train et les nombreux équipages, étaient renouvelées ou aggravées (2). « Il faut, disait le maréchal, bannir la honteuse habitude que les officiers viennent retenir leurs places chez les otTiciers généraux; c'est aux colonels à défendre absolument, chacun dans son corps, qu'aucun officier aille manger chez les officiers généraux sans y être invité (3\ » M. de Mortaigne voulait qu'il fût défendu aux officiers subalternes d'aller au quartier général sans la permission du commandant de leur division ; le comte de Gisors applaudissait vivement à cette défense, « parce que, disait-il, ces assemblées tumultueuses du quartier général étant la source des mauvais propos, sont celle de l'indiscipline (4). » L'officier subalterne atteint par la contagion, comment n'aurait-elle pas infecté le soldat*^ « Le soldat, disait à son tour Pàris-Duverney, a appris de son officier à raisonner et à juger, de sorte qu'il n'est plus dans la main du général un instrument aveugle qui ne doit
(1) Bcllc-Islc à Montaigne, 22 mai. Pap. Clcrmont, 1758, t. III, n° 161. — A Duvcrney, lijuin. Correspondance Duverney-Belle-Isle, n" 60. — Le texte de la circulaire se trouve dans les Mémoires du duc de Luijncs, t. XVI, p. 4oO.
(2) Ordonnance du 3 juin 1738.
(3) Belle-Isie à Mortaigne, i" mai, Pap. Clermont, 17o8, t. III, no 83.
(4) Gisors à Mortaigne, 12 mai. Pap. Clcrmont, t. III, n° 137.
POUR LA RESTAURATION DE l'aRMÉE 4o5
avoir que le mouvement qu'on lui donne... Qu'est devenu, se demandait avec une amertume ironique le morose vieillard, qu'est devenu l'honneur et où s'est retiré cet esprit national qui nous distinguoit autrefois de nos voisins? Tout cela a été mis depuis quelques années dans la classe des préjugés de l'enfance (1). » Ainsi Duverney semblait prendre en pitié, comme absolument inutiles, tous les efforts, comme vaines toutes les espérances du maréchal deBelle-lsle et de M. deGisors, du comte de Clermont et de M. deMortaigne. Heureusement il se trompait ; les idées saines, les bons sentiments reprenaient faveur, les âmes se relevaient; l'armée était en chemin de recouvrer sa santé morale. Le mal avait été si grand, si profond, si près d'être mortel, qu'il faut rendre aux hommes qui s'étaient voués au soin pénible de le combattre la justice qui leur est exactement due. Certainement le maréchal de Belle-lsle, le comte deClermimt et le comte de Mortaigne avaient beaucoup et heureusement fait pour le rétablissement de l'ordre, de la discipline et de la dignité morale dans l'armée. Une promotion d'officiers généraux, d'après ces principes, avait été rendue publique, le 8 mai; il y avait longtemps qu'on n'en avait vu d'aussi peu nombreuse ; il y avait plus longtemps encore qu'on n'avait vu dans une promotion autant d'officiers de mérite. II y eut, surtout parmi les gens dont les services n'étaient que vieux, sans être bons, beaucoup d'ambitions et de prétentions déçues, partant beaucoup de plaintes, mais l'effet général fut satisfaisant. On sut gré au maréchal
(1) Duvorncy au marquis Dumcsnil, 9 juin 1758. Correspondance ^DuYcrnoy-Dumesnil^ n° 8i.
4o6 M. DE GISORS COMMANDANT DES CAUABIINIERS
de Belle-Isle d'avoir des principes et d'y conformer ses actes.
Il y eut, quelques jours après, une nomination particulière qui ne fut pas moins bien accueillie que la promotion générale. Le 1" octobre lTo3. le commandement des carabiniers était devenu vacant par la mort du prince de Bombes, fils du duc du Maine et petit-fils de Louis XIV. Le 13 mai 1758, Louis XV y pourvut par une double nomination, l'une tout honorifii[ue et d'apparat, l'autre effective. Le comte de Provence, petit-fils du roi, recevait le titre de mestre de camp des carabiniers, et le comte de Gisors celui de mestre de camp lieutenant, avec tous les droits et toutes les prérogatives attachés au commandement du plus beau corps de l'armée. Les carabiniers comptaient dix. escadrons en cinq brigades; chaque brigade avait à sa tète un officier supérieur du grade de mestre de camp ; il n'y avait guère que le régiment des gardes françaises dont l'organisation pût être comparée à celle-ci. C'était donc un commandement hors de pairet pour un long avenir, car le tout jeune prince dont le comte de Gisors tenait la place avait deux ans et demi tout au plus (1). Il ne fallait rien de moins pour balancer la peine que ressentait le colonel de Champagne h se séparer de ses anciens et chers compagnons de bataille et de misère.
Les carabiniers avaient leurs cantonnements non loin du régiment de Champagne, <lans plusieurs bourgs ou villages dont le plus distant n'était pas à plus de cinq
(1) Le comte de Provence était né le 17 novembre 17,». Quand on songe que le comte de Gisors a été, à la lêle des carabiniers, le lieutenant (lu prince (jin fut le roi Louis XVIII, il nous semble qu'il n'est plus aussi éloigné de nous.
DISPOSITION DE l'armée SLR LE RIILN 457
lieues de Crcfeld ; mais les deux corps ai^partenaient à des circonscriptions différentes. D'après l'arrangement que le comie de Mortaigne avait fait agréer au comte de Ciermontet au maivclial de Belle-Isle, l'organisation de l'armée, en campagne et dans ses quartiers, devait désormais être à peu près la même ; c'était l'ordre de bataille appli(iué aux cantonnements dont les circonscriptions ou arrondissements correspondaient aux divisions actives; car le partage des lignes de bataille en divisions réglées, avec leurs officiers généraux attitrés et reconnus, était également une nouveauté introduite, non sans peine, par les efforts du maréchal de Belle- Isle et de M. de Mortaigne, dans les vieilles pratiques de la guerre. La première ligne des cantonnements s'étendait le long du Rhin, la droite à Cologne, la gauche à Clèves ; elle comprenait soixante-seize bataillons et cinquante et un escadrons; vingt et un bataillons et trentehuit escadrons composaient la seconde; vingt-trois bataillons et vingt-quatre escadrons la troisième, qui occupait, de Juliers à Ruremonde, les deux rives de la Roër. En deux jours, toute l'armée pouvait être rassemblée sur son centre, en quatre ou cinq, à l'extrémité de l'une ou de l'autre de ses ailes. La disposition générale était donc bien entendue. A la fin du mois de mai, les troupes, bien reposées, avaient à peu près achevé leurs réparations ; cependant il restait à combler ((uelques lacunes im|iortanles ; l'incorporation des milices, entre autres choses, n'était point faite ; c'était une affaire de quinze jours. Depuis deux mois, on n'entendait plus parler de l'ennemi, qui de son côté, sans doute, travaillait à se refaire. 11 avait, disait-on, prisses cantonnements sur l'Ems et dans la basse West[)lialie ; son