ÉTRANGE ERREUR DU COMTE DE CLERMOXT
sont pas épargnés ; car, comme avec raison ils ont Thonneur de tout ce qui se fait de bien, on leur impute, quoique souvent avec injustice, ce qui arrive de mal (!}. » Si jamais toute une armée, depuis le général en chef jusqu'au dernier homme, avait besoin d'être poussée par un sentiment d'irritation au combat, il suffirait assurément d'une pareille lettre. Cependant le sentiment du comte de Glermont fut qu'elle lui défendait de combattre. Le fait est incroyable, on en reste confondu, mais il est rigoureusement vrai. Depuis Neuss, le prince avait cessé son mouvement rétrograde et rebroussé chemin du côté de l'ennemi. D'Osteradt, où il était campé le 18, il s'était dirigé le lendemain sur Crefeld (2), et s'était arrêté un peu en deçà de cette ville, sur la limite du comté de Meurs et de l'Électorat de Cologne. Cette limite était marquée, du Rhin à la Niers, par un landwehr ou fossé double, dont les deux cuvettes larges et profondes étaient séparées par une levée plantée d'arbres. Avant d'aller chercher l'ennemi par delà cet obstacle, il fallait y ouvrir des trouées, des communications, des passages. L'armée campa donc sous la protection de ce retranchement tout trouvé, et le quartier général s'installa dans un village des environs, à Vischelen (3). Ce fut là que, dans la nuit du 20 au 21 juin, le comte de Clermont reçut la dépèche excitante du maréchal de Belle-Isle, et qu'il y répondit en ces termes : « Toutes mes nouvelles disent, monsieur le maréchal, que l'armée ennemie est arrivée aujourd'hui, sa
(1) Pap. Clermont, 1758, t. IV, n» 73.
(2) Depuis le l-i,lc comte de Saint-Germain occupait Crefeldavec 8000 hommes.
(3) Clermont à BcUe-Jslc, 19 juin [3i77, n» 4-2.]
INSISTANCE DU MARliCHAL DE BELLE-ISLE 473
droite à Kempen, et sa i,'auche à Iliilst. Je me suis arrêté, le landweiir devant moi, position oîi j"ai reçu l'ordre du roi de ne point combattre, si ce n'est avec certitude de succès. Cela m'empêche de passer le landwelir pour marclier à reiinemi (1). «
Stupéfait, doutant de sa propre intelligence et de sa mémoire, le maréchal de Belle-lsie, cette incroyable lettre entre les mains, se fit représenter les minutes des dépêches qu'il avait écrites au prince, le 13,1e 16, le 19; aucune d'elles, ni par la pensée, ni par l'expression, ne pouvait prêter à l'équivoque. Le maréchal en reproduisit textuellement les passages les plus significatifs, et il ajouta : « Je ne prends la liberté de rappeler ces articles de mes dernières dépêches que pour constater les faits. Responsable, comme je le suis, de ce que j'écris au nom du roi, j'aurois été précisément contre sa volonté si j'avois écrit à Votre Altesse Sérénissime, par son ordre, de ne point combattre, si ce n'est avec certitude de succès, et il y auroit bien de l'imprudence à moi d'employer de pareils termes ; car peut-il jamais y avoir une certitude de réussir?... Le roi persiste dans les mêmes sentiments que j'ai déjà exposés à Votre Altesse Sérénissime dans toutes mes précédentes, sur la nécessité de combattre M. le prince Ferdinand ou de l'obliger à repasser le Rhin ; après quoi. Sa Majesté s'en repose entièrement sur votre courage, votre zèle, votre prudence et votre capacité pour y parvenir (2). » Le respect contenait le maréchal ; chez madame de Pompadour,la vivacité du ressentiment éclatait sans scrupule :
(2) 23 juin[3i77, u" 81].