LE COMTE DE CIIESTERFIELD
Un autre nom qu'on s'étonnerait encore plus de ne pas rencontrer dans les notes du comte de Gisors, c'est celui de lord Cliesterfield. Il est vrai qu'une vieilllesse précoce et de graves infirmités l'avaient éloigné de la politique; mais ce n'est point à titre de politique qu'on s'attend à le rencontrer ici. L'homme de goût qui, voulant former son fils et songeant à l'envoyer en France, lui recommandait de prendre modèle sur le duc de Nivernais comme sur le type du parfait gentilhomme, ne pouvait manquer d'être recherché par le gendre du duc de Nivernais et de le rechercher lui-même. En effet, deux jours après son arrivée, M. de Gisors avait reçu de lord Chesterfield le billet le plus obligeant du monde; cependant plus d'un mois se passa avant que le jeune français piit se rencontrer avec lui.
Dans l'intervalle, ce qu'il avait entendu dire de cet homme d'esprit n'était point précisément favorable. On lui avait représenté lord Chesterfield comme un amant passionné des belles-lettres, mais à l'exclusion de toute autre science, ignorantau point de ne savoir pas la différence du système de Copernic à celui de Ptolémée, courant après les bons mots, et lorsqu'il avait rencontré un trait, le répétant avec une complaisance telle qu'un homme qui avait eu la curiosité et la patience de le suivre une journée entière, lui avait entendu répéter dix-sept fois la même chose, au demeurant l'Anglais le plus francisé, le plus versé dans la connaissance des romans et des nouveautés françaises, par-dessus tout joueur effréné, peu délicat dans le choix de ses compagnons et préférant en somme les cartes à la belle littérature, « A Dieu ne plaise, remarque le comte de Gisors, ([ue je donne ceci pour le portrait véritable de milord Chesterfield; je remets à le
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compter quand je l'aurai vu (i). » Dès le lendemain, il put voir l'original en visite dans une maison où il avait dîné lui-même. La surdité du lord était pour la conversation générale une cause perpétuelle d'embarras et d'arrêt; cependant M. de Gisors vit bien qu'il avait beaucoup d'esprit et de grâce, quoiqu'il lui parût parler avec un peu trop d'affectation. « Il n'y a sorte de choses obligeantes qu'il ne m'ait dites, ajoute-t-il, et ce qui m'a fait plaisir, il m'a permis de l'aller voir. »
Ce fut le lo mars, pendant l'agitation causée par la mort de Henry Pelham^ que le comte de Gisors put faire sa visite à lord Chesterfield, et voici comment il la raconte : « Je l'ai trouvé heureusement seul €t ai joui avec délices, pendant une heure, de sa conversation qui cependant a été embarrassante pour moi, ne pouvant répondre si savamment dans certains cas, ni prudemment dans d'autres, aux questions qu'il me faisoit sur la cour de France, dont il me parut avoir fait une étude particulière. Il m'a répété plusieurs fois qu'il étoit surpris qu'aucun seigneur françois ne se destinât aux emplois civils et que les secrétaires d'État fussent la plupart choisis dans la classe des intendants et des maîtres des requêtes, que les choses étoient autrefois ainsi en Angleterre et que le premier seigneur qui avoit accepté un emploi de secrétaire d'État avoit été mal vu des autres, mais qu'on étoit bien revenu de cette ■erreur-là ; qu'un homme dans le ministère de France avoit pourtant plus beau jeu qu'en Angleterre, étant plus aisé de gagner la faveur de son maître que les suffrages d'un parlement dont les membres donnent le
(I) Jjun.al, 3 mars. '