‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 50 sur 277 · MADAME PITT · texte numérisé non relu

MADAME PITT

miers orateurs de la Chambre des communes et il touchait même au gouvernement par sa charge de payeur général de l'armée : mais il affectait de se tenir à Técart et d'être en bons termes avec l'opposition. Cette affectation d'indépendance était encore plus marquée dans la conduite de madame Pitt. A cet égard, il y a un curieux témoignage du comte de Gisors. Un soir, après avoir accompagné la dame à l'Opéra, il était revenu souper en compagnie chez elle. Comme il témoignait le désir d'assister h. une séance de la Chambre des lords : « C'est inutile, dit madame Pitt, il n'y a rien à voir; les lords en général ne font rien du tout. Il est vrai que la Chambre des communes ne fait guère plus de besogne, qu'elle laisse tout aller au gré du ministère et que les bills les plus contraires au bien public passent à peu près sans opposition. » — « Ce langage de la part de madame Pitt m'a paru singulier, ajoute le comte de Gisors ; mais, un moment après, j'en ai su la cause ; à propos de quelques plaisanteries qu'on lui faisoit en anglois et que je ne comprenois pas, elle m'a déclaré qu'on l'accusoit d'être jacobite et qu'elle l'étoit en effet... Elle a plaint le sort des seigneurs qui avoient perdu la vie dans le temps de la rébellion et exaltoit beaucoup le courage avec lequel ils avoient subi la mort... Milord Hubbard se tuoit à me dire que madame Pitt étoit la seule jacobite qu'il y eût dans Londres, et elle soutenoit opiniâtrement qu'il yen avoit bien d'autres; cela dura assez longtemps (1). » Mais le plus curieux de la scène c'est l'attitude de M. Pitt qui écoute le débat sans y prendre aucune part. Deux jours après, à la fin d'un

(1) Journal, 23 février.

OPINION SUR M. PITT 7o

dîner, au moment des toasts, le duc de Grafton explique au comte de Gisors que madame Pitt, femme habile, est de l'opposition parce qu'elle calcule que, de ce côté, l'élection de son mari sera moins dispendieuse, tandis que, pour se faire nommer comme partisan du ministère, il lui en coûterait dix ou douze mille guinées. Madame Pitt, selon le duc, a donc très bien fait de n'aller point jusqu'à présent à la cour, mais après l'élection elle ira sûrement. « Cela, remarque le comte de Gisors, m'a donné le nœud du jacobisme qu'elle affichoit l'autre jour, tandis que M. Pitt observoit un profond silence (1). » Enfin, un autre soir, le général Elliott, menant M. de Gisors au concert chez madame Pitt, se fait fort de lui prédire que M. Pitt, zélé tory jusqu'alors, insensiblement se rapprochera de la cour, parce qu'un homme qui, comme lui, dépense beaucoup en chevaux, en musique, en livrée, en toute sorte d'agréments frivoles, a besoin de la cour, dispensatrice des grâces. Quelque surprenante que soit déjà cette opinion du général Elliott sur un homme comme M. Pitt, la suite est plus étrange encore, à savoir qu'il n'a pas la solidité nécessaire pour jouer un rôle dans le parti de l'opposition (2). Voilà de ces jugements partiaux des contemporains que l'impartiale histoire est obligée de recueillir, mais dont elle n'est pas obligée détenir grand compte. Quoi qu'il en soit, il ne reste pas moins du détail qu'on vient de lire ce fait certain que, dans la succession ouverte par la mort de Henry Pelham, le nom de M. Pitt ne se trouve point parmi ceux des prétendants à l'héritage.

(1) Journal, 2o février. — (2) Journal, 26 février.

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