‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 53 sur 277 · M. DE GISORS ET LORD CHESTERFIELD · texte numérisé non relu

M. DE GISORS ET LORD CHESTERFIELD

qu'à son avis M. Muray ferait une grande imprudence d'accepter un poste d'où il courait risque d'être débusqué, tandis qu'étant, par son génie et son éloquence, à la tête des gens de loi de l'Angleterre, il était sûr d'avoir la place de chancelier, beaucoup plus lucrative et qu'il remplirait avec beaucoup plus d'éclat, et qu'en attendant la profession d'avocat rapportait à M. Murray plus de cent mille livres de notre monnaie par an. « Milord Chesterfield, quand je m'en suis allé, ajoute M. de Gisors, m'a dit qu'il me demandoit bien pardon de ne pas donner un dîner en cérémonie, parce qu'il étoit mort quand il y avoit plus de quatre personnes, mais que si je voulois dîner moi quatrième avec lui et sa famille toutes les fois que bon me sembleroit, je lui ferois un plaisir infini. Je lui ai demandé la permission de commencer dimanche (1). » Et le dimanche venu, il reprend : « J'ai dîné chez milord Chesterfield que j'ai trouvé encore plus aimable que la dernière fois. Le goiit de la littérature ayant toujours chez lui fait diversion à celui des affaires et pris le dessus depuis quelque temps, il a la conversation beaucoup plus variée qu'aucun homme de l'Angleterre ; mais l'envie qu'il a de se montrer au fait des mœurs, des coutumes et des anecdotes de tous les pays étrangers, le rend moins instructif sur l'Angleterre, et on n'est pas du tout aise de trouver des étrangers polis au point de ne pas parler de leurs affaires (2). » La remarque est fine et juste; ce que souhaite d'un Anglais le comte de Gisors, c'est qu'il lui parle des choses anglaises et lui apprenne à les connaître.

(1) Journal, 15 mars. — (2) Journal, 17 mars.

80 gu[:e>\vich, portsmolth et deptford

Le temps pressait ; le jeune voyageur s'était proposé de visiter Liverpool, déjà le centre du grand commerce maritime de l'Angleterre avec le monde entier; il fut obligé de renoncer à ce projet. Il se consolait du moins en voyant qu'à Londres même le mouvement commercial était assez important pour fournir à ses observations et à ses études; de grands marchands, des financiers l'y aidèrent: ils lui expliquèrent la vaste organisation de la Compagnie des Indes. Il n'était pas aussi facile de connaître, sans se déplacer, le mécanisme et les ressources de la marine militaire. On le mena d'abord à Greenwicb; rhôpital, asile des vieux marins, lui parut « un monument digne d'une nation riche et puissante » ; mais il pouvait y opposer l'asile des vieux soldats français, l'hôtel des Invalides. Ce qui dans son esprit demeurait sans comparaison, c'était le tableau qui se déroulait à ses pieds, du haut de la colline de Blackheath, au fond d'un paysage admirable et varié à l'infini, à travers une forêt de mâts, Londres dans le lointain, dessinant à l'horizon le profil de ses monuments embellis par la distance. « C'est, a-t-il écrit dans son journal, un spectacle qui frappe et qui réveille de grandes idées (i). » L'arsenal et les bassins de Portsmouth, le magasin et les chantiers de Deptford lui apprirent à connaître les immenses fondements de la grandeur maritime de l'Angleterre.

Parmi toutes ces visites intéressantes, une surtout devait rester plus profondément gravée dans ses souvenirs. 11 y avait à Spitaltield, dans un faubourg de Londres, une colonie d'ouvriers en soie ; c'étaient des

(1) Journal, o avril.

VISITE A SPITALFIELD 81

protestants français dont les i)ères, après la révocation del'édit de Nantes, étaient venus se réfugier là, depuis bientôt soixante-dix ans. Au retour de Spitalfield, le comte de Gisors écrivit dans son journal : « Ce qui m'a fait le plus de plaisir et vraiment attendri, ce sont les cris de joie dont j'ai été accueilli par deux cents environ de ces François qui s'étoient attroupés autour de mon carrosse pendant que j'étois chez un fabricant; leur ayant fait de mon côté tous les gestes d'amitié|possil)les en les appelant camarades françois,les cris ont redoublé et les petits enfants ont suivi pendantj longtemps mon carrosse (1). » Il avait raison d'être ému, car c'était la vieille et chère patrie, la patrie française|que reconnaissaient et saluaient en lui les acclamations de ces pauvres gens. Dans la belle société anglaise, au contraire, c'était à la personne aimable du comte de Gisors que s'adressaient les empressements polis, mais non point h la France. Ille sentait bien.Déjàen faisant si attentivement au jeune gentilhomme français les honneurs de l'Angleterre, ses hôtes ne pouvaient cacher un certain sentiment de fierté satisfaite ; mais toutes les fois que les intérêts des deux nations, dans leur concurrence fatale, se trouvaient en présence, tout l'orgueil anglais, avec sa roideur inflexible et sa ferme volonté de contenir audessous de la marine et du commerce de l'Angleterre le commerce et la marine de la France, se redressait sans dissimulation devant le comte de Gisors. Quant à l'animosilé populaire, elle ne s'était jamais donné la peine de feindre. Un Français parricide avait été enlevé de Londres et conduit par surprise en France. « La

(1) Journal, 8 mars.

82 L'Â>GLETERnE ET LA FRANCE

populace, dit le comte de Gisors, a fait un tapage horrible au sujet de cette violation de leurs libertés. Il n'est point de cas au monde où les Anglois soient plus injustes envers les autres nations; ils ne rendent jamais aucun malfaiteur et crient à l'injustice quand on leur en refuse quelqu'un de chez eux (1). »

Les négociations destinées à concilier les prétentions des deux Compagnies des Indes, au lieu de tendre et d'avancer vers une solution pacifique, s'embrouillaient et s'aigrissaient tous les jours. Les commerçants français se plaignaient de la mollesse de l'ambassadeur; et en effet le duc de Mirepoix, partisan sincère de la paix entre les deux États, s'efforçait d'amortir les difficultés; il voulait empêcher par-dessus tout que l'Angleterre ne prît prétexte de ces discussions pour dénoncer à l'Europe les prétentions immodérées et l'excessive ambition de la France. Tel n'était pas le sentiment du comte de Gisors : « 11 n'y a, disait-il, aucun inconvénient, ce me semble, à entretenir les puissances étrangères dans la crainte où elles ont été pendant longtemps de la supériorité de la nôtre ; nous avons, je crois, plus que jamais besoin d'entretenir le préjugé où on pourroit être de notre ambition, pour suppléer au peu de moyens que nous avons de la soutenir (2). » Il croyait qu'une nation qui a joué un grand rôle doit s'efforcer de maintenir à tout prix son prestige. En quittant l'Angleterre, il allait voir un peuple qui, dans les derniers conflits de l'Europe, avait achevé de perdre le sien.

Lord Holdernesse, apprenant que le comte de Gisors se proposait de visiter la Hollande, lui avait dit qu'il

(1) Journal, 14 février. — (2) Journal, G avril.

l'a.NGI.ETERUE et la I101.L\M)E 83

n'y avait d'intéressaut à voir que la lace même du pays» le théâtre sur lequel s'étaient passées autrefois de si grandes choses, « laissant entendre, autant qu'un secrétaire d'État du roi d'Angleterre peut le faire, remarque M. de Gisors, qu'il n'étoit plus question d'acteurs en ce pays-là, » Lord Holdernesse avait également cité avec complaisance un bon mot d'un envoyé français qui, l'entendant à La Haye soutenir les intérêts des puissances maritimes, s'était avisé de dire que si en effet l'Angleterre était une puissance maritime, la Hollande était seulement une puissance aquatique (1). Cependant c'était pour l'Angleterre que la Hollande s'était compromise et affaiblie, et si quelqu'un avait le droit de se railler d'elle, ce n'était pas assurément un ministre anglais. Tel n'était pas moins l'orgueilleux et insolent dédain de l'Angleterre pour un peuple qui n'avait plus rien à lui sacrifier, ni sa puissance perdue, ni son prestige détruit.

VÏII

Ce fut le 1" mai 1754 que le comte de Gisors quitta Londres pour s'embarquer h Harwich; après cinquantequatre heures d'une traversée bien longue pour trentetrois lieues de mer, il prit terre à Hellevoetsluis. Suivant le conseil de lord Holdernesse, il ne fit que traverser rapidement la Hollande; en huit jours, il vit La Haye, Leyde, Haarlem, Amsterdam, Utrecht et Nimègue ; mais en arrivant à Wesel, qui appartenait au roi de Prusse, il redevint un voyageur attentif. Il alla

(1) Journal^ 21 février.

84 I-E COMTE DE GISOKS A l-OTSDAM

saluer le vieux maréchal de Dessau, Tinstructeur de l'infanterie prussienne, et il employa deux jours à examiner de près les troupes formées par les soins de ce vétéran (1). Munster et Osnabrùck ne le retardèrent point ; à Hanovre il s'arrêta une demi-journée pour voir les troupes lianovriennes et les comparer avec ce qu'il avait vu en Angleterre. Enfin après avoir poursuivi sa course par Brunswick (2) et Magdebourg, il arriva le 18 mai, au point du jour, à Potsdam.

C'était l'annonce d'une grande revue où devait figurer, sous le commandement du roi, une grande partie de l'armée prussienne, qui avait tellement hâté les dernières étapes de son voyage; mais la nouvelle était fausse, il n'y avait ce matin-là qu'une manœuvre comme à l'ordinaire. « Si je n'avois craint, écrivit aussitôt le comte de Gisors à son père, d"ètre vu du roi de Prusse avant d'avoir l'honneur de lui être présenté, j'y aurois volé pour le voir plus tôt. » Il se proposait de partir dans la journée même pour Berlin, afin de saluer d'abord le chevalier de La Touche, ministre de France, naturellement chargé de la présentation ; mais, quoi qu'il eût fait pour que personne ne prit garde à lui, à peine venait-il d'écrire à son père qu'on lui annonça deux officiers, un lieutenant-colonel de cavalerie et un adjudant du roi de Prusse. Le roi venait de dire à la manœuvre qu'il comptait bien voir dans la journée M. de Gisors et dîner avec lui. Le jeune comte hésitait; il craignait de manquer au chevalier de La Touche; on lui représenta qu'il manquerait au roi bien

(1) Journal, \\ et 12 mai.

(2) Journal, 15 mai. Le journal s'arrêle brusquement à cette date.

FRÉDÉRIC II ET LE COMTE DE f.ISORS 85

davantage. L'un des officiers envoya prévenir le général-major de Buddenbrook, premier aide de camp, qui fit répondre que la présentation dont il faisait son affaire allait avoir lieu presque tout de suite avant midi. M. de Gisors n'eut que le temps de se rendre au cliàteau, laissant au chevalier de Keralio le soin de fermer sa lettre au maréchal de Belle-Isle, en y ajoutant en postscriptum l'annonce de cette péripétie.

De retour à son auberge, il reprit la plume : « Je profite d'un instant que j'ai encore avant le départ de la poste pour vous rendre compte des bontés dont j'ai été comblé de la part du roi et des princes ses frères. En conséquence de ce que vous a mandé M. le chevalier de Keralio, je me suis rendu à onze heures et demie au château où M. de Buddenbrook, adjudant de Sa Majesté, m'a répété qu'il falloit absolument que je fusse présenté ce matin, et a bien voulu s'emparer de moi. Au bout d'une demi-heure, le roi a paru, sans me donner pour ainsi dire le temps de lui faire ma révérence, est venu à moi, m'a dit qu'il vous aimoit beaucoup et que tous les plaisirs qu'il pourroit me faire il me lesferoit; il m'a demandé ensuite des nouvelles de votre santé avec l'air d'y prendre intérêt. Je lui ai répondu que vous étiez un de ses plus respectueux admirateurs et lui ai demandé la permission de lui présenter vos respectueux hommages, contenus dans une lettre dont vous m'aviez chargé. Il l'a reçue avec beaucoup de grâce, m'a encore parlé de vous et ensuite s'est allé mettre à table où on m'a fait prendre place vis-à-vis de lui. Il m'a fait l'honneur de m'adresser la parole pendant presque tout le repas, parlant très favorablement de tout ce qui pouvoit avoir rapport h vous

Page 1