AU BARON DE BERNSTORF
en Danemark. « Venez, monsieur, lui écrivait de Schleswig ce fidèle ami de sa famille, le roi sera fort aise de votre arrivée, et moi je vous désire avec une impatience que vous seul pouvez vous représenter... Puisque vous m'accordez la joie de vous voir ici, je ne vous proposerai pas de vous détourner de votre route et de perdre votre temps dans des maisons oubliées pendant tant d'années par leur maître et qui ne sont point en état de vous recevoir (1). » Retenu plus longtemps en Prusse qu'il n'avait compté d'abord et obligé par les instructions de son père de séjourner une semaine au moins à Hambourg, afin de voir avec quelque détail cette capitale du commerce allemand, le jeune voyageur ne vit pas le roi de Danemark à Schleswig, mais il se donna le plaisir de faire à M, de Bernstorf, à Bernstorf même, dans son domaine patrimonial au bord de l'Elbe et tout près de Hambourg, une visite d'autant plus intime et familière. Aussi quel fut l'enchantement de M. de Bernstorf! « Je n'ai guère eu de satisfaction plus douce que de le voir, écrivait-il au maréchal, et ma joie a augmenté à mesure que je l'ai vu davantage. Grâces, vertus, agréments, application, talents, j'ai tout trouvé en lui et je goûte la joie la plus pure de pouvoir me dire qu'il a rempli mon attente. 11 ne me reste que de souhaiter, comme je le fais avec ardeur, que le ciel le conserve, et qu'il soit, comme j'ose augurer qu'il le sera infailliblement pendant de bien longues années, votre félicité et celle de madame la maréchale et l'ornement de la France. Ce n'est pas moi seul qui pense de lui comme je le fais; il a réuni
(1) 7 mai et 6 juin 17oi [3396, ir» 412 et 417].
94 1-E DOCTEUR MATY
partout où il a été tous les suffrages, et je n'ai pardessus les autres que la joie avec laquelle je l'ai applaudi (1). »
Un médecin, savant et lettré, le docteur Maty, né à Utreclît d'un Français, ministre protestant et réfugié, mais devenu lui-même citoyen anglais, s'était pris pour M. de Gisors d'une vive affection pendant levoyage du jeune comte en Angleterre. Le 7 juillet, il lui adressait de Londres à Berlin, où il croyait qu'elle le trouverait encore, une lettre emphatique d'abord et pédante, mais curieuse par le tour des idées et la sincérité du sentiment qui l'anime. « Vous venez de faire bien du chemin, disait-il; transporté dans un autre climat, vous y avez trouvé des hommes et des usages tout différents. Dans le monde nouveau que vous habitez, je crains que nos Anglois ne soient regardés comme des espèces de monstres. Ne vous auroit-on point fait faire une quarantaine pour purger les idées républicaines et mercantiles que vous auriez pu contracter chez nous? Du fer au lieu d'or, une discipline exacte, des peuples soumis, un prince passionné pour la gloire et qui manie également bien la lyre et la pique; quel contraste entre ces objets et ceux que vous avez quittés! C'est Lacédémone que vous voyez au sortir d'Athènes. Je ne doute pas, mon cher comte, que vous ne vous trouviez également à votre aise dans des terres aussi différentes. Vous y démêlerez ces principes de
(1) 23 juillet 17oi [3396, n° 423]. — Cardinal de Tencin au maréchal de Bclle-Isle, 8 juillet : « Champeaux m'a écrit do Hambourg des merveilles de M. le comte de Gisors et tous les applaudisscr ments qu'il a reçus dans les dlHérentos cours où il a passé. » — Champeaux au maréchal, Hambourg, 28 juin ^3376, n°^ 422 et428J.
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l'honnête et du ])e;ui dispersés dans les divers Étals, et comparant le génie des peuples avec leurs lois, et leur histoire avec leurs mœurs, vous conclurez avec notre Pope qu'ici-bas tout est bien... Depuis que vous nous avez quittés, on n'a ni fait ni publié rien de nouveau. Tout le monde est en campagne et nos plaisirs sont plus insipides que jamais. Nos élections ont été, à l'ordinaire, tumultueuses, mais tout s'est arrangé, et le pouvoir de l'or et de la bière forte a disposé, en plus d'un lieu, notre peuple à rendre justice au mérite. Le livre de l'exercice des troupes prussiennes qu'on a traduit et publié ici pourra faire du bruit cet hiver; on en dit du bien, c'est de vous que j'en attendrai le jugement... J'ai relu ce matin cette belle prière universelle de Pope que nous avons admirée ensemble; je me suis cru avec vous. J'avois sous les yeux la traduction de M. Le Franc et n'en étois pas content. La fantaisie m'est venue de tâcher de faire mieux; insensiblement ce que vous allez voir est né. Je vous l'envoie par une assez mauvaise raison, c'est que ce n'est pas la première bagatelle que vous recevez de moi. Souvenez-vous cependant quel est l'original que j'imite; je vous exhorte à le relire. Ne me reprochez ni la longueur, ni le désordre de celte lettre. M'avez-vous jamais fait apercevoir que mes visites fussent trop longues? Je m'entretiens encore avec vous; je ne sais comment vous quitter, et je sens, en finissant celle lettre, le même trouble que j'éprouvois en vous disant adieu (1). »
Ce fut seulement à Vienne que le comte de Gisors dut recevoir la lettre et l'envoi poétique du docteur
(1) [3398, no 427].