EFFECTIF ET COMPOSITION
besoin? En f:iit, les soldats ne connaissaient que leur brigadier et par exception quelque lieutenant général ou maréchal de camp qui, soit par un mérite hors de pair, soit par une chance heureuse, s'était fait une réputation dans l'armée.
Le maréchal d'Estrées avait un des plus grands commandements qu'on eût encore vus dans l'histoire militaire de la France, car il allait avoir sous ses ordres la moitié des forces régulières du royaume. Au mois de février 1757, le roi soldait deux cent trente-six bataillons d'infanterie et deux cent vingt-deux escadrons de cavalerie; cinq mois après, au moment où le maréchal d'Estrées quitta le commandement, de nouvelles levées avaient accru de seize bataillons l'infanterie, et la cavalerie de douze escadrons. L'effectif était alors de 184,294 hommes de pied, et de 37,432 chevaux. Telle était l'armée régulière. Au fond, depuis Louvois. sa constitution n'avait point changé ; les régiments et les compagnies, propriété des colonels et des capitaines, étaient par eux acquis et vendus à titre onéreux, et les frais d'entretien, le roi y aidant plus ou moins, restaient toujours, en principe, à la charge des propriétaires. C'était aussi de Louvois que datait l'organisalion des milices ; mais elle avait, depuis ce grand ministre, subi de notables changements. Il n'y avait pas, en 4 757, moins de cent quarante-neuf bataillons de milice, inégaux d'ailleurs entre eux ; dix étaient chargés d'un service purement local; le plus grand nombre devait four-
mi LAHMÉt; FRA>(,".A1SE lo9
nir, conjointement avec les troupes régulières, aux garnisons des places ; quelques-uns, d'un effectif plus élevé, étaient appelés h servir au dehors, pour garder les communications et les magasins de l'armée active, et surtout pour aider h son recrutement, quand il devenait difficile ou (|uand il fallait qu'il fût promj)t ; enfin des bataillons d'élite, assimilés aux troupes régulières et comme anoblis, pour participer à l'honneur de la grande vie militaire, portaient le nom de grenadiers royaux. En 17o7, le nombre de ces bataillons était de vingt-deux, associés deux par deux, de manière à former onze régiments. Au total, l'effectif des milices de toute sorte était de 7'l,33o hommes. Enfin il y avait encore une force auxiliaire que Louvois n'avait pas connue, et dont les hussards, créés un an après sa mort, avaient été le premier modèle. Mais, au dix-huitième siècle, les hussards avaient cessé d'être comptés comme troupe irrégulière, et leurs douze escadrons réunis en régiments venaient à la suite de la cavalerie de l'armée. C'était à des corps mixtes d'infanterie et de cavalerie, bandes de partisans, propres au service d'avanl-garde et d'éclaireurs, qu'on avait réservé le nom de t/'oiijjes légères (i).
(1) L'cftcclifde ces troupes était de 3,013 hommes, ainsi répartis :
Volontaires rovaux 9:»0 S ?S infanterie.
( o90 cavalerie.
Volontaires de Flandre m\ 7^*! '^nfmlcne.
l 180 cavalerie.
Volontaires de Hainault Id. Id.
Guides de Plinchamp -25 ^ î? ^ P'^"^^' ,
' ( 12 a clieval.
Chasseurs de Fischer 1.200 S If^'f^'^r.^'
( 480 inlanterie.
160 TRÉLLMINAIRES DE LA CÂMPAOE
A la fin du mois d'avril, l'armée confiée au maréchal d'Estrées comprenait cent dix bataillons, cent trente escadrons et quatre-vingt-dix pièces de campagne, sans compter l'artillerie légère attachée à l'infanterie, à raison d'une pièce par bataillon. L'effectif total était de quatrevingt-quinze mille hommes à peu près (1).
Dans les conseils tenus chez le maréchal de Belle- Isle, il avait été reconnu que les sièges de Wesel et de Gueldre, préliminaires obligés de la campagne, n'exigeraient pas qu'on mît d'abord toute l'armée en mouvement ; cinquante mille hommes y devaient largement suffire. On avait calculé aussi que ces deux sièges seraient une affaire de deux mois environ. Ce devait être au plus tôt dans les derniers jours de mai, c'est-à-dire à une époque où les fourrages verts seraient en état d'être fauchés, que l'ensemble des forces françaises aurait à marcher du Rhin sur le Weser. Tels étaient les calculs et les présomptions sur lesquels Pàris-Duverney avait fondé tout son système, de sorte que, pour ménager la dépense, il avait condamné et arrêté les approvisionnements considérables que l'intendant d'Alsace, M. de Lucé, nommé à l'intendance de l'armée, s'était proposé de faire, et les gros magasins, soit de farine, soit de fourrage sec, qu'il aurait voulu former sur le Rhin, de Landau à Dusseldorf.
Comme le maréchal d'Estrées n'était arrivé de Vienne que le 18 mars, et comme il lui fallait s'entendre avec le maréchal de Belle-lsle, avec le marquis de Paulmy, Pàris-Duverney et Crémille, il ne fit aucune difficulté de
(1) Emplacement des troupes au 27 avril. [3430, n» 228.] — Id. du 8 au 20 mai. [3431, n° 124.
MARCHE DES COLONNES i6i
laisst^r provisoirement IxVun de ses lieutenants p^énéraux le l'Oininitndement des premières troupes qui allaient se rnetlre en marche. C'était an |)rince de Soubise que l'amiiii' de madame de Pompadouret celle du maréchal (le Relle-lsic avaient ménagé cette distinction. Il partit donc vers la fin du mois de mars, accompai-né du comte de M:iillehois, de lintendant, de M. de Vallière, directeur oénéral du corps royal de l'artillerie et du i?énie, et du chevalier de Fonteney, qui commandait Tarlillerie en second. Déjà les troupes étaient en mouvement ; le 14 m irs, trois colonnes étaient parties de Lille, de Va- Icnciennes et de Maubeugc, dirigées sur Wcsel k travers les Pays-Bas autrichiens; quinze jours plus tard, trois autres colonnes partaient de Sedan, de Longwy et de Tliionville ; une septième colonne enfin se formait à Landiu. C'était avec celle de Tliionville que marchait la plus grande partie de l'artillerie de campagne. C'était aussi sous la protection de cette même colonne que les équipages de pont, la grosse artillerie et le matériel de siège, embar(|nés à Metz, devaient descendre par la Moselle d;ins le Pihin.
Le régiment de Champagne tenait garnison à Metz, Le comte de Gisors y était arrivé le 3i mars ; le lendemain il avait mené ses quatre bataillons à Tliionville, et, dès cette première marche, les graves devoirs d'un chef de corps s'étaient révélés à lui dans des détails à peine rennri|ués en garnison, mais qui prennent de l'importance en campagne. Il était bien jeune colonel d'un régiment où il y avait beaucoup de jeunesse. « La gaieté et la imnne volonté du soldat sont très-grandes, écrivaitil à son père, mais ce sont des jeunes gens qu'il faut bien ménager pour que leurs forces se soutiennent
d62 ÉVACUATION DE WESEL
jusqu'à la fin de la campagne. Je puis vous protester que nul officier n'a quitté d'un instant son poste, mais il faut être comme un maître d'école avecla quantité de jeunes gens auxquels j'ai donné de l'emploi cet hiver. » Au moment de quitter Thionville pour marcher à Sierck, il reçut de son père, par une lettre du 30 mars, la surprenante nouvelle que les Prussiens avaient évacué Wesel. Désolante pour le colonel de Champagne et pour ses grenadiers qui voyaient avec peine s'éloigner d'autant l'époque des coups de fusil, cette péripétie si étrangement placée au prologue de la pièce rencontra au moins un approbateur : c'était le commandant de l'équipage de siège qui, n'ayant trouvé à Metz que des bateaux insuffisants ou retenus pour d'autres services, était obligé d'en faire venir de Strasbourg ; mais comme de Strasbourg à Metz il n'y avait de communication pour des bateaux que par l'immense détour de Coblentz, il était de toute évidence que la grosse artillerie n'aurait pu, suivant les ordres donnés, être rendue à Dusseldorf pour le 25 avril (1). Cependant à Paris on se flattait d'avoir tout prévu, tout réglé ; jamais guerre, disait-on, n'avait été préparée avec tant de soin ni de méthode. Une si grosse erreur pour le début n'était pas de bon augure ; il y avait de quoi donner de l'inquiétude au maréchal de Belle-Isle, au ministre de la guerre et à ses aides.
Des deux sièges projetés, il n'y en avait plus qu'un à faire, car les Prussiens avaient laissé huit cents hommes dansGueldre; mais les dépenses et les fatigues que l'importance de Wesel eût justifiées furent jugées inutiles
(1) Gisors à Bolle-Islo, l^r et 3 avril 1737 [3(30. u"* 0 et 13].
OU tout au moins excessives pour une petite place qu'on n'était pas si pressé de prendre et qu'un blocus d'ailleurs suftirait à réduire. On se contenta donc de détacher sept bataillons sur Gueldre et les troupes continuèrent de marcher, les unes par la vallée de la Meuse, les autres par les vallées de la Moselle et du Rhin. Le 8 avril, les premiers bataillons français entrèrent dans Wesel. Deux jours après, un détachement de deux mille cinq cents hommes en partit, sous la direction du comte de Maillebois, pour reconnaître la vallée de la Lippe et surveiller la garnison de Wesel qui s'était retirée à Lippstadt. Champagne n'était point de ces premières troupes.
En passant près de Bonn, le comte de Gisors avait été averti parle marquis de Monteil, ministre du roi auprès de l'Electeur de Cologne, que ce prince, qui avait déjà vu l'avant-garde des volontaires royaux, serait fort aise de voir aussi le régiment de Champagne. L'Électeur qui était de la maison de Bavière, fort attaché à la cause impériale et par conséquent à l'alliance française, avait les plus vives inquiétudes pour les domaines qu'il possédait en Westphalie et surtout pour son évèché de Munster que les Prussiens et leurs alliés menaçaient de lui prendre. Aussi, quand il arrêtait au passage les troupes françaises et les priait de déliler devant lui, ce n'était point affaire de curiosité ni pour se distraire, c'était pour se mieux rassurer, et bien voir de ses propres yeux qu'il lui arrivait des protecteurs; leur plus grand mérite, selon la fine remarque du comte de Gisors, c'était leur plus grand nombre. Il y avait en outre cette raison particulière que le comte de Gisors était le fils du maréchal de Belle-Isle dont la réputation était grande en
164 FRAYEUR DE l'ÉLECTEUR UE COLOGNE
Allemai^ne et qui était ministre d'État. Aussi le jeune colonel reçut-il le plus gracieux accueil. « Pendant tout le dîner, écrivait-il à son père, l'Électeur n'a cessé de me parler de vous et ne cliangeoit de conversation que pour en revenir h la frayeur qu'il avoit que les Hessois n'entrassent dans son dnclié de Westplialie. M. de Monteil n'a rien négligé pour le rassurer, en lui représentant que les Hessois, bien éloignés de former des entreprises sur les pays voisins, étoient hors d'étal de défendre le leur (1). »
L'Electeur n'avait pas tout à fait tort d'être inquiet, car le roi de Prusse avait déjà donné des preuves qu'il ne ménagerait guère ceux qui s'étaient déclarés contre lui ; un détachement de la garnison de Wesel venait de faire un exemple sur le comté de Riltberg, qui avait été dévasté parce qu'il appartenait au comte de Kaunitz. Enfin il était certain que Frédéric H n'avait pas permis à son allié le roi George de séparer l'Électeur de Hanovre du roi d'Angleterre, ni par conséquent de rester neutre sur le continent, afin de garer son Èlectorat des représailles dont il était menacé par la France pour ses atta({ues en Amériijue et sur mer. La distinction ét:iit trop subtile pour Frédéric II, et il n'était pas homme à découvrir volontiers son flanc droit pour le bon plaisir d'un allié. On savait que les Hanovriens commençaient à s'assembler sur le Weser ; c'était pour les surveiller et pour contenir en même temps les Hessois que le prince de Soubise avait pris le parti d'envoyer six bataillons à Munster et un détachement encore plus consi-
(1) Monteil à Gisors, lf> avril. — Gisors à BcUe-Islc, 13 el 17 avril
LE COMTE DE GISOIIS A NEDSS 165
dérable à Lippstadt, afin d'en débiis(jiier l'anoiiMine garnison de Wescl. A l'approche des Français, elle se retira; le 2o avril, le comte de Saint-Germain entra dans Lipi)stadt et s'y établit fortement ; il avait avec lui dix bataillons, quatre escadrons et six pièces de campagne; huit bataillons et deux escadrons, échelonnés le long de la Lippe, maintenaient les communications entre Lippstadt et Wesel.
Le régiment 'de Champagne, cantonné sur le Rhin. avait ses logements moitié h Neuss, moitié à Dusseldorf. A peine arrivé à Neuss, le comte de Gisors s'était vu charger d'une mission désagréable. Il y avait dans les prisons de Dusseldorf un Italien qui était réclamé par les généraux français, parce qu'il était fortement soupçonné d'espionnage pour le compte des Hanovriens, mais dont les magistrats allemands refusaient de se dessaisir. Enlevé par un tour hardi des officiers de Champagne, le misérable fut au plus vite expédié sur Wesel au quartier général, « car pour moi, écrivait M. de Gisors à son père, j'ai trop de pitié et d'humanité pour me charger de conduire par mes questions un homme à la potence, et j'aime mieux aller, bon jeu bon argent, tirer franchementj des coups de fusil contre les Prussiens (1). »
En attendant cette meilleure chance, il s'y préparait de tout son pouvoir. Il s'appliquait à enraciner jusqu'au fond dans l'esprit de son régiment le respect raisonné de l'ordre et de la disci[)line, afin de n'avoir plus à songer qu'aux grands objets |de la guerre et d'être tout entier au.xleçons que les maîtres voudraient bien lui
(1) 24 avril [3430].