‹ Le comte de Gisors, 1732-1758, étude historiqueChapitre 22 sur 422 · M. DE GISORS COLONEL DE CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

M. DE GISORS COLONEL DE CHAMPAGNE

VOUS ne sauriez vous repeniii' de la voir levé ; » et quelque temps après : « Je ne puis rien ajouter à ce que je vous ai mandé en dernier lieu au sujet du régiment Royal-Rarrois , si ce n'est que je voudrois bien voir M. de (iisors colonel du régiment de Champagne ou de Piémont *. »

Le ressentiment du père de famille avait un moment dominé Tesprit de j ustice qui était une des meilleures qualités du maréchal de Belle-Isle ; bientôt l'équilibre se rétablit dans son âme ^, et suivant le conseil que lui donnait indirectement le comte d'Argenson, il chercha pour son fils un régiment qui remplaçât avec avantage Royal-Barrois dont la suppression était inéritable. Champagne était un des six vieux corps, doyens illustres et respectés de l'infanterie française. Le maréchal Tacheta 73,000 livres au marquis des Salles qui en était colonel depuis trois années seulement ; l'acte fut conclu le 2 avril 1749, mais, pai- une faveur spéciale du roi, les provisions du comte de Gisors reçurent la date du 1" février, c'est-à-dire du jour même où Roval-Barrois avait cessé d'être. Au moment où le jeune colonel de Champagne allait paraître devant ses vétérans, le maréchal de Belle-lsle composa pour lui une instruction, un chef-d'œuvre, qui, en dépit du temps, et par quelques changements que puisse passer l'organisation des armées, restera toujours, pour

1. 9 décembre 1748 [3313, q» 79]; 29 janvier 1749 [3336, doSG].

2. Od trouve dans \e» Mémoires du duc de Luynes^ t. X, p. 100-102, le reflet du mécontentement passager du maréchal de Belle- Islc. La gr&ce quMl demandait avait été accordée à plusieurs marécliaui de France; mais il s'agissait de régiments qui leur appartenaient en propre et qui portaient leurs noms. — Voir aussi Journal du marquis dfÀrgenson, éd. RaUiery, t. Yl, p. 138.

les militaires préoccupés de la grandeur morale de leur profession, un modèle qu'ils ne se lasseront pas d'étudier *.

Voici, dans toute son étendue, ce morceau capital : c< Le régiment que le roi vient de vous donner est un des meilleurs de Tarmée ; sou lieutenant-colonel est un militaire respectable par de longs et excellents services, tous les capitaines qui le composent sont plus âgés qucî vous, et il n'est aucun d'eux qui, si on n'eut considéré que les services personnels, n'eût mérité plus que vous d'être nommé colonel ; cependant c'est vous qui allez | être leur chef; que cette première réflexion ne sorte jamais de votre mémoire.

a Je ne vous dirai point : Cherchez à mériter Testime du corps que vous allez commander; cette maxime est trop triviale ; mais je vous dirai : Cherchez à en mériter l'amour. Tout colonel qui s'est concilié ce sentiment précieux, obtient avec facilité les choses même les plus difficiles, tandis que celui qui ne l'a point acquis, n'obtient qu'avec de grandes difficultés les choses même les plus aisées. Faites- vous donc aimer, mon fils, et le rôle difficile de colonel deviendra pour vous un jeu agréable. Vous vous tromperiez grossièrement si vous vous imaginiez que, pour obtenir l'amour de votre régiment, vous devez laisser fléchir la discipline ou affecter une complaisance extrême pour les désirs de chacun des officiers qui le composent ; ce moyen ne seroit ni sur ni glorieux.

1 . Gela est »i yr&i que M. Darat-Lassalle , dans la notice qui ouvre le tome sixième du Droit et de la Législation des armées de terre et de mer, a reproduit entièrement rinstruction du maréchal de Belle- Isle au comte de Gisors. Des fhigments en ont été aussi donnés en 1826, par le Spectateur mt/ifotre, 1. 1'*', p. 25.

Vous VOUS tromperiez encore si vous vous imaginiez qu'une seule vertu, quelque heureuse et brillante qu'elle soit, pût vous concilier ce sentiment ; comme ce ne sont point les yeux seuls d'une femme qui vous captivent, mais l'ensemble, l'accord de ses traits, ce n'est de même que la réunion des vertus et des connoissances dont je vous parlerai dans le cours de ce mémoire, qui vous conciliera l'amour de votre régiment.

tt Ayez pour votre lieutenant-colonel la déférence la plus grande ; ne donnez aucun ordre sans le consulter; je vous ai souvent donné ce conseil, cet ordre ; je le renouvellerai chaque fois que j'en trouverai l'occasion; si, à l'exemple de quelques jeunes chefs, vous manquiez d'égards ou de considération pour votre lieutenantcolonel, vous me feriez concevoir de vous l'opinion la plus défavorable, et vous deviendriez bientôt la victime de votre imprudence ; votre régiment, divisé entre vous et lui, seroit en proie aux partis, aux cabales, et dès lors vous ne pourriez plus espérer de faire le bien.

tt Ayez pour les anciens capitaines des égards marqués, consultez-les fréquemment , témoignez-leur de l'amitié et de la confiance. Soyez le soutien, l'ami, le père des jeunes officiers; aimez les vieux bas officiers et les anciens soldats; parlez-leur souvent et toujours avec bonté, consultez-les même quelquefois ; un chef de corps se trouve toujours bien de cette popularité; elle m'a été souvent utile.

(( Étudiez, connoissez à fond tous les officiers de votre régiment; dépourvu de cette connoissance, vous seriez chaque jour trompé ; vous confondriez la modestie avec le manque de talents, la confiance que donne la persuasion de ses forces avec une vaine suffisance, le

désir du bon ordre avec une critique maligne, Tamour de la justice et du bien avec la délation, Tenvie ou une ambition démesurée , la modération avec Tapathie ou l'indififérence, et la sévérité avec la roideur ; vous prendriez des conseils donnés par la flatterie ou Tinlérèt pour ceux que la vérité dicte ; vous croiriez verser des récompenses sur la vertu , elles tomberoient sur Tintrigue , protéger des talents réels, et vous ne prôneriez que des talents apparents ou factices.

ce Quand, après avoir étudié longtemps les officiers de votre régiment, vous les connoltrez tous, vous choisirez, parmi les plus anciens, deux amis particuliers en qui vous aurez reconnu de la vertu, des connoissances, Tamour de la vérité et du bon ordre; vous les attacherez intimement à vous par votre amitié ; vous leur confierez l'emploi important de vous parler de vos défauts avec franchise et de vous montrer vos fautes toutes nues. Écoutez ces officiers avec attention, avec docilité ; gardez-vous cependant de leur accorder une confiance ou exclusive ou aveugle, et de montrer trop clairement au reste du corps la préférence que vous donnerez à ces deux officiers; cette connoissance pourroit devenir la source d'inimitiés funestes.

« J'ai développé devant vous le génie et le caractère de la nationalité française, ses mœurs, ses préjugés ; je vous ai fait connoître la meilleure manière de la retenir et de ranimer, de la récompenser et de la punir ; je ne vous répéterai donc point ici les leçons que je vous ai données sur ces objets; mais je vous dirai de n'employer jamais avec vos soldats des expressions dures, des épithètes flétrissantes, et de ne proférer jamais en leur présence des mots ignobles ou bas. Le colonel qui

:A IXàTRCCTION DU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

se sert avec ses soldats de quelques-unes df ces expression» s'avilit lui-même, el s'il s'adresse à des officiers, il se compromet de la manière la plus évidente. N'oubliez jamais que les offlciers d»:; votre ivgiment sont I hommes, François, vos égaux, et que ^ous devez, par conséquent, en leur donnant des ordres, prendre un ton et employer des expressions convenables à des personnes dont l'honneur est le mobile. Croyez bien, mon fils, que ce moyen est le seul bon, qu'il prut seul faire respecter les ordres, les rendre agréables, en accélérer l'exécution, et inspirer aux soldats cette confiance en leurs officiers qui est la mère d'une bonne discipline et des succès.

« Ne vous servez jamais de punitions que la loi réprouve, que l'esprit national condamne; quand vous serez forcé de punir, qu'on lise sur votre figure toute la peine que vous éprouvez d'être obligé d'en venir à cette dure extrémité. Ne laissez point échapper le moment de rendre de petits ser\ices aux officiers de votre corps ; en attendant les grandes occasions de les obliger, vous vous exposeriez à ne les servir jamais. Comme ce sont les petites précautions qui conservent les vertus, ce sont les petits services qui gagnent les cœurs. Sollicitez avec autant de suite que d'ardeur les grâces qu'auront méritées les officiers, les bas officiers et les soldats de votre régiment : les ministres pourront refuser Tobjet de vos demandes, mais ils vous sauront gré de la chaleur que vous mettrez d«ms vos sollicitations, et votre régiment vous en aimera davantage. Ne faites jamais concevoir à aucun de vos subordonnés des espérances que vous n'êtes point assuré de réaliser; quand les personnes qui les auroient conçues les verroient détruites.

elles vous accuseroient d'avoir négligé leurs intérêts. • tt Je vous ai accoutumé, il y a déjà longtemps, à vous lever dès quatre heures du matin ; conservez cette habitude heureuse ; jamais vous n'aurez un plus grand besoin de temps, car jamais' vous n'aurez autant d'études à faire et de choses à exécuter. Ayant été fait colonel très-jeune, vous serez, selon les apparences, de très-bonne heure officier général ; il ne sera presque plus temps alors de vous livrer i Tétude des grandes parties de la guerre ; c'est donc à présent que vous devez les apprendre ; mais ne dussiez- vous point parvenir à un grade plus élevé que celui que vous occupez, croyez, mon fils, que l'emploi de colonel exige les connoissances les plus variées et les plus étendues. Pourrez-vous juger des talents de vos caporaux, si vous ne connoissez pas, aussi bien que le plus histruit d'entre eux, quelle est la progression qu'il faut suivre pour former un homme de recrue ; de l'instruction et de l'exactitude des sergents, si vous ne connoissez pas, dans toute leur étendue, les devoirs dont ils sont chiu'gés? Ce que je vous dis du sergent est également applicable au lieutenant, au capitaine , au major, au lieutenantcolonel ; oui, mon fils, ce n'est qu'en vous rendant capable d'occuper les différentes places qui sont au-dessous de la vôtre, que vous pourrez dignement rempUr celle qui vous est confiée, et forcer les autres à s'acquitter de tous leurs devoirs.

« Je ne vous recommanderai pas l'étude des ordonnances miUtaires, vous vous y êtes livré de bonne heure, mais de ne jamais vous écarter de ce qu'elles prescrivent. Je serai le premier à vous punir ou à solliciter votre punition, si j'apprends jamais que vous

VOUS êtes permis de vous en éloigner. La loi est, aux yeux de tout bon citoyen, de tout bon militaire, l'objet le plus sacré ; on dit, je le sais bien, et, dans ma jeu-nesee, je Tai dit comme les autres : la lettre tue et l'esprit vivifie; mais comme j'ai toujours vu que, sous prétexte de cette viviûcation, on se permet les écarts les plus grands, je vous ordonne expressément de vous en tenir à la lettre de la loi. Respectez aussi les usages introduits depuis longtemps ; si vous en trouvez pourtant quelqu'un d'abu&if, il le faut abolir, mais procédez à son abolition avec prudence et avec sagesse ; préparez par votre conduite et par vos discours les changements que vous voudrez opérer ; faites-en sentir les avantages. N'entreprenez jamais de détruire plusieurs abus à la fois ; attachez-vous d'abord au plus important, au plus essentiel. Si Ton attaque en même temps toutes les parties d'un édifice qu'on veut rétablir, on Tébranle to^ijours et quelquefois on le renverse ; ne démolissez qu'après avoir préparé ce qui doit être mis à la place de ce que vous voulez renverser. Souvenez-vous qu'on fait toujours plus de mal que de bien, quand on propose inconsidérément les chimgements même les plus avantageux, et quand on emploie la violence pour les faire adopter. Consultez les anciens officiers sur les réformes que vous voudrez faire ; ils entraînent, par leur opinion^ celle du corps entier.

<( Je ne vous parlerai point ici de l'étude de la guerre ; je vous en ai prouvé la nécessité et les avantages dans un mémoire qui a précédé celui-ci \ et je vous ai indiqué le plan que vous deviez suivre pour apprendre cette

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