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science. Je rae bornerai à vous redire qiie l'histoire est la source dans laquelle vous devez puiser sans cesse ; ne lisez pas Thistoire pour apprendre l'histoire, mais pour apprendre la guerre, la morale et la politique. L'histoire a été, dès mon enfance, Tobjet démon étude, et c'est à elle que je dois tout ce que je sais. Ne négligez point les sciences mathématiques; je suis fâché de ne les avoir point assez cultivées ; je les ai apprises de bonne heure , je les aimois, j'y avois fait des progrès ; j'ai du beaucoup au peu que j'en sais.
« Vous êtes brave,- vous l'avez prouvé, mais gardezvous de Têtre avec excès. Combien de larmes ne m'a pas coûtées la bravoure de quelqu'un qui m'étoit bien cher ' ! Que la vôtre ne me soit point aussi cruelle. La bravoure, qui est la première des qualités pour un soldat, doit, dans le colonel, être subordonnée à la prudence. J'aimerois cependant mieux avoir à pleurer votre mort que votre gloire, que votre honneur. Souvenez-vous que les hommes qui vous conseillent le plus hautement de ménager votre personne, seroient les premiers à vous blâmer, si vous suiviez leurs conseils.
<( Aimez votre patrie, aimez votre roi ; vous le devez, mon fils, et parce que c'est un devoir imposé à tout citoyen, et parce que les grâces dont j'ai été comblé vous en font une loi. Ces sentiments sont assez profondément gravés dans votre cœur pour que je puisse me dispenser de les approfondir encore en y repassant le burin.
a Aimez la gloire ; que le désir de l'obtenir soit tou-
1. Le chevalier de Belle-lele, firère du maréchal , tué à Pattaque du Col de rÀBsieile. Voir ci-desius , p. 20.
jours ardent. Celte passion de la gloire m'a soutenu dans la carrière difficile que j'ai parcourue; elle m'a fait oublier que j'étois né avec une santé délicate, un corps foible.
« Je ne vous parlerai pas de la probité, mais je vous recommanderai de veiller sur celle de vos gens. On accuse quelques colonels de vendre les emplois de leurs régiments ; je ne crois pas que cela puisse être ; ils les donnent, mais leurs gens les vendent.
« Ayez un régiment meilleur et plus instruit que les autres ; cet amour-propre est permis à un colonel ; mais ne cherchez pas à le rendre plus beau ot surtout à le surcharger de pompons. Veillez à ce que les compagnies soient toujours complètes en hommes propres à la guerre ; qu'une fausse pitié ne vous (^ngage pas à laisser les capitaines tirer la paye des soldats qu'ils n'ont point; celui qui se permet cette malversation trompe le roi et manque de probité. Celui-là en manque encore qui n'apporte pas la plus exacte justice dans la distribution des grâces et qui surtout n'empêche point ses subordonnés de faire sur le soldat des gains illicites. Cett*î attention est, mon fils, une des principales que doit avoir un colonel.
(( Assistez à tous les services que fera votre régiment ; soyez toujours le premier au rendez- vous que vous lui aurez assigné ; paroissez uniquement occupé de vos devoirs ; soyez actif, \igilant, exact, et vos officiers seront ponctuels, attentifs, zélés; dans le cas contraire, vous verrez une triste et froide apathie s'emparer de votre régiment ; tout colonel négligent entraîne tout son corps vers l'oubli de ses devoirs.
v< Ne vous laissez jamais emporter par Timpatience
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OU la colère : on se repent toujours d'avoir obéi aux premiers mouvements des passions. Voidez-voiis faire une sottise ? a dit avec raison un de nos poètes, prenez conseil de la colère; c'est en l'écoutant qu'un chef de corps compromet quelquefois son honneur, quelquefois sa \ie, et plus souvent encore celle des hommes qui lui sont soumis.
« Obéissez aux lois et aux hommes que le prince a choisis pour en être les organes ; l'insubordination est le premier, le plus grand des vices militaires ; il se communique avec une rapidité extrême, et il acquiert des forces à mesure qu'il se propage. Tout colonel qui n'obéit point à ses supérieurs peut-il exiger, peut-il espérer que ses subordonnés lui obéissent?
tt Regardez-vous comme le juge, comme le censeur, conMne le magistrat et comme le père de votre régiment : en qualité de magistrat et déjuge, vous veillerez au maintien des lois; en qualité de censeur et de père, vous veillerez au maintien des mœurs. Occupez-vous surtout de ce dernier objet, toujours oublié ou trop néglige par les chefs des corps militaires ; là où les mœurs régnent, on observe les lois, et ce qui vaut mieux encore, on les aime. Veillez donc à épurer les mœurs ; mais ne pensez pas qu'elles se commandent ; elles se montrent, elles s'inspirent. L'autorité de l'exemple est ici, comme presque partout, plus forte que celle de la volonté ; la vigilance nous feroit en vain découvrir, dans les autres , des vices qu'on pourroit . nous reprocher à nous-mêmes. Si vos mœurs sont pures, celles de votre régiment le seront , votre tempérament se fortifiera , vous économiserez beaucoup de temps , vous vous mettrez à l'abri de plusieurs ridicules
38 INSTRUCTIOÎf DU MARECHAL DE BELLE-I9LE
durables , vous ne serez jamais le jouet des circonstances, et restime publique vous dédommagera des privations que vous vous serez imposées.
1 « Fuyez le jeu et surtout les jeux de hasard ; ban-
1 nissez-les avec soin de votre régiment ; ils perdent la
\ plupart des militaires.
« Gardez-vous de contracter le goût du vin, il abrutit; que votre table soit bonne, mais jamais délicate; admettez-y les officiers de votre corps de préférence aux officier:^ généraux, aux colonels et autres chefs; que les rangs soient marqués chez vous par le degré destime que mériteront vos convives.
' « Réduisez vos équipages au pur nécessaire; vous devez donner l'exemple de la simplicité, de la modestie, parce que vous êtes colonel et parce que vous êtes mon fils. Ct'tte modération vous coûtera d^autânt moins que j'ai eu Tattention de bannir loin de vous cette mollesse voluptueuse qui transforme en femmes délicates la plupart de nos jeunes militaires. Je n'ai point souffert que l'on mît de l'or ou de Targent siur vos chevaux , vos mulots, ni sur Thabit de vos gens; j'espère que. vous * soutiendrez toujours cette simplicité précieuse. La magnificence qui sied si bien à l'homme chargé de représenter un souverain, est vicieuse dans Thomme de guerre en général et funeste dans un colonel; son corps ) se fait un devoir, un honneur de l'imiter. Je n'iii jamais vu sans une vive indignation les jeunes chefs de nos régiments traîner après eux, dans les camps et dans les garnisons, le luxe et la mollesse de la cour , chercher à se faire distinguer par la richesse et le brillant des équipages, la multitude des valets, l'extrême beauté j des chevaux , la délicatesse des tables, rivaliser unique-
ment enfin dans Tari de multiplier les voluptés. Est-ce bien là Tambition qui devroit animer les chefs des corps militaires? Je m'arrête ; Taigreur s'empareroit bientôt de moi; mes conseils vous sont d'ailleurs moins nécessaires sur cet article que sur beaucoup d'autres. l
<c Vous n'avez jamais vu un être souffrant sans désirer vivement de faire cesser ses maux ou de les alléger ; conservez, mon fils, cette sensibilité précieuse. Elle pourra bien quelquefois vous causer des peines , mais elle vous procurera encore plus souvent des plaisirs vifs et purs. C'est autant pour votre gloire que pour votre bonheur que je vous recommande de vous montrer humain et généreux; l'humanité , la libéralité nous gagnent et nous conser\ent le cœur des hommes avec qui nous vivons, auxquels nous commandons. Quelque dépense que vous fassiez pour soulager l'humanité souffrante, j 'y pourvoirai avec joie ; j 'aime bien mieux qu'on parle de votre bienfaisance que de votre habileté dans l'art d'ordonner une fête, que l'on s'étonne du nombre d'heureux que vous aurez faits que de celui des grands que vous aurez essayé de désennuyer. Le souvenir d'une fête qu'on a donnée ne laisse ni dans l'esprit, ni dans le cœur, aucune trace agréable ; celui d'un malheureux qu'on a consolé en. laisse de délicieuses. Je ne m'oppose point à ce que vous distribuiez, dans quelque circonstance importante , une gratification générale aux soldats de votre régiment; j'aimerois cependant mieux vous voir verser le même argent sur ceux qui auront été blessés, qui auront fait quelque action éclatante, ou qui, en remplissant leurs devoirs, auront éprouvé quelque perte grande pour eux. Ne laissez passer aucune semaine sans visiter une ou deux fois les malades de
votre régimeat; pariez à chacun d'eux avec bonté; écoutez leurs plaintes et faites^es cesser; écoutez même le récit de leurs maux, cette complaisance contribuera autant que les remèdes à hâter leur piérison. Visitez souvent les prisonniers de votre régiment: Thomme coupable doit être puni, mais non renfermé dans un endroit malsain. Je ne vous dirai pas de ménager à la guerre le sang et les peines de vos soldats ; celui-là est indigne du nom d'homme qm, pour se faire une renommée, les expose à des maux, à des périls superflus; sachez d'ailleurs que la gloire qu'on obtient à ce prix n'est ni belle ni durable.
« Les colonels françois sont renommés depuis longtemps dans l'Europe entière par leur politesse; on ne fera jamais pour vous, j'en suis certiiin, une exception qui vous seroit injurieuse. Loin de rester au-dessous de vos modèles, vous les surpasserez ; la plupart des colonels ne sont poUs qu'avec les femmes, leurs supérieurs et leurs égaux ; vous, vous le serez avec vos inférieurs. Vous ne parlerez jamais aux ofticiers de votre régiment et jamais vous ne parierez d'eux avec ce ton impérieux et léger qu'aiTectent quelques chefs de corps. Souvenezvous, je vous le répète, que beaucoup de \os subalternes ont mieux mérité que vous de commander un régiment, que beaucoup ont une origine plus antique et plus illustre que la vôtre, et qu'il ne leur a manqué pour être élevés au-dessus de vous qu'un peu de richesse ou de bonheur. Soyez donc accessible, affable, poli, prévenant, mais encore davantage envers vos inférieurs qu'avec vos égaux; la politesse avec ses égaux n'est souvent que l'effet d'une politique adroite; ceUe dont on use avec ses subalternes est une preuve de la bonté
du cœur. Les louanges que j'ai reçues pour n'avoir jamais fait sentir le poids de mon autorité doivent vous encourager à imiter ma conduite.
a Si jamais vous commettez des fautes, hâtez-vous d'en convenir et surtout de les réparer. Quoique cette manière d'agir soit bien naturelle et quoiqu'elle ne mérite pas d'être louée, elle vous attirera cependant des louanges, vous gagnera des cœurs et vous fera pardonner des fautes; je Tai souvent éprouvé moimême.
Cl Aimez, distinguez les officiers qui annonceront quelque talent pour la guerre et ceux qui, sans négliger leurs devoirs, s'adonneront à la cidture des beaux-arts.
a Occupez- vous beaucoup des jeunes officiei's de votre régiment; veillez vous-même sur leur conduite, sur leur instruction et sur leurs mœurs ; soyez, comme je vous Tai dit, leur père, leur soutien , et, s'il le faut, leur instituteur. Vous n'aurez un bon régiment qu'autant que vos officiers seront très-instruits et que le zèle pour le service sera vif et constant; croyez bien que vous n'obtiendrez ces précieux avantages qu'en donnant une attention extrême aux jeunes officiers et qu'en leur faisant contracter de bonne heure Thabitude d'une conduite régulière. Faites en sorte que les vieux officiers conçoivent pour les jeunes la tendresse qu'un père a pour ses enfants, ou du moins qu'un mentor a pour son pupille ; faites que les jeunes officiers aient pour les anciens les égards, la condescendance et le respect que des enfants tendres et bien élevés ont pour leur père. Veillez à faire naître et à maintenir l'union dans votre régiment; hâtez -vous d'étouffer les divisions naissantes, de déraciner les inimitiés, ou du moins
d'en prévenir les effets destructeurs; c'est là, mon fils, une des premières, et des plus essentielles obligations . imposées aux colonels.
« Sachez tout ce qui se passera dans votre régiment, mais n'employez jamais, pour y parvenir, le vil moyen de l'espionnage; celui qui fait le métier de délateur ou d'espion de ses camarades est un malhonnête homme et ne mérite aucune confiance. Ne recourez à d autres yeux, à d'autres bras, que lorsqu'il vous sera absolu.ment impossible de tout voir, de tout faire par vousmême ; descendez dans tous les détails ; on ne sait bien les choses que lorsqu'on enconnoît les plus petites particularités; ce n'est pas aux colonels à voir en grand. Ne cherchez cependant point à attirer à vous les détails que la loi confie à vos subordonnés ; contentez-vous de les sur\eiller tous et de faire remplir à chacun ses devoirs.
a Voici enfin mon dernier précepte : souvenez- vous sans cesse , mon lils , que ce n'est point pour vous que vous avez été fait colonel, mais pour le bien du ser\ice et l'avantage du régiment qui vous est confié; que la gloire de TÉtat soit donc voU'e grande occupation. Si vous réussissez à prouver à votre régiment que vous êtes animé par ces motifs, chacun des hommes qui le composent se fera un devoir, un plaisir de concoui'ir à vos vues; alors toutes les difficultés disparoitront; vous obtiendrez une gloire pure, parce que vous l'aui'ez méritée ; vous verrez l'estime publique et les faveurs du roi voler au-devant de vous, et vous ferez enfin le bonheur d'un père qui vous aime, n^
Il y aura bientôt cent vingt ans qu'un duc et pair, un maréchal de France, un des chefs de l'aristocralie