L'ARISTOCRATIE ANGLAISE
les rangs introduits par l'usage et ceux que les lois admettent, les titres d'un côté, la réalité de l'autre ; il y a des seigneurs pour qui la noblesse n'est qu'une décoration, comme en France, mais il y en a pour qui elle est une fonction publique ; tels sont les lords qui siègent dans la Chambre haute ^ On lui montre aussi que la noblesse plus honorée, plus respectée peut-être, n'est pas aussi recherchée qu'en France ; la raison est qu'en France l'humiliation des inférieurs leur fait désavouer leur état et les excite à en sortir, tandis qu'en Angleterre, le bourgeois, le commerçant, le paysan, indépendants et jouissant tous de certains privilèges, ne rougissent pas de leur condition et n'ont nul motif de désirer paraître autres que ce qu'ils sont en effet ^. M. de Gisors en convient, mais il s'étonne que, lorsque l'aristocratie politique des lords a son siège et sa forteresse dans la Chambre haute, l'autre Chambre soit si facilement ouverte aux fils de ces mômes lords ; il lui paraît bien étrange et imprudent que ce soit à de tels patrons qu'un peuple aussi jaloux de ses droits en confie la défense avec le soin des intérêts populaires. On lui répond qu'en fait ces jeunes seigneurs étant plus que d'autres en état de répandre des grâces et de distribuer de l'argent, c'est à eux que les électeurs donnent plus volontiers leurs suffrages ^.
Ici s'étale la grande plaie, le grand mal chronique, national eu quelque sorte , la corruption politique ; personne ne cherche à la voiler, personne ne cherche à s'en défendre. La grande science du gouvernement, diton au jeune étranger, est de connaître le prix de cha-
1 . Journai, 5 février. — 2. Journal^ 3 man. — 3. Journal^ 5 février.
LA CORRUPTION POLITIQUE. 5o
Clin, lous les suffrages, du plus grand au plus petit, étant à \eudre. A défaut d'espèces sonnantes il y a le •vm et les ^dctuailles. Quand le due de Grafton est dans ses terres, chaque dimanche il tient table ouverte. A Theure du dîner on voit arriver tous les gentilshommes du voisinage; ils entrent dans une salle immense où est dressé le couvert; aussitôt que le duc paraît, ils lui font la révérence sans rien dire, s'attablent sans plus de façons, mangent et boivent le plus quils peuvent; au moment où le duc juge que le vin de Portugal commence à faire effet, il se lève, porte la santé du roi et Ton se met à parler politique; de propos en propos, l'amphitryon vient à faire Téloge de celui qu'il voudrait voir élire dans tel ou tel bourg; les convives entendent et, s'ils sont contents du traitement qu'on leur a fait, ils agissent en conséquence. De son côté, le grand seigneur qui acquiert à grands frais du crédit dans ses domaines, compte bien se rembourser aux dépens du ministère.
Le marché des suffrages est plus avantageux, partant plus actif dans la Chambre des communes que dans la Chambre des lords. Comme toutes les affaires, en lin de compte, aboutissent à des lois de subsides et que les lois de subsides appartiennent de droit à la Chambré basse, si le roi se brouillait avec elle ou si un ministre audacieux essayait de lui résister, le budget étant annuel, la Chambre aurait bientôt raison de son adversaire. Aussi est-ce la; Chambre des communes qui est l'arène des grandes ambitions et le théâtre des grandes luttes politiques. Le ministère et l'opposition s'y disputent les votes, mais les gagner n'est qu'une victoire sans avenir si Ton ne gagne aussi les suffrages du
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dehors. Celui-là est électeur qui a quarante shillings de revenu en bien-fonds ; on a \u de grands seigneurs faire des ventes fictives de leurs terres par portions de quarante shillings de rente, de façon à créer autant d'électeurs à leurs ordres, puis, l'élection faite, annuler les ventes. L'objet de celui qui obtient ou plutôt qui achète un siège à la Chambre est surtout de faire fortune en se livrant au ministère ou en s'en faisant craindre. De là vient qu'en général les Anglais résident le moins qu'ils peuvent à Londres afin d'épai'gner pour suffire, en temps utile, à tous ces frais immenses. On cite par exemple le duc de Bedford qui , étant mécontent de la cour, dépensera peut-être vingt mille guinées pour faire élire des opposants, tandis que d'autre part le duc de Marlborough en dépensera au moins autant à Oxford pour y faire élire des membres agréables à la cour ; mais c'est la cour apparemment qui fournit à la dépense. On calcule qu'après tout le ministère ayant plus de moyens de corruption que les particuliers, c'est lui qui doit l'emporter sur le marché aux suffrages'. Dans le temps môme où le comte de Gisors visite l'Angleterre, le ministère se prépare à renouveler le Parlement qui touche à sa fin , aussi l'agitation électorale est-elle universelle et plus active que jamais. Le spectacle que M. de Gisors a sous les yeux répugne à ses sentiments d'honneur et à ses idées sur la probité politique, a Le moment des élections est quelque chose d'affreux, dit-il; ceux qui doivent être élus pour veiller à la salubrité de TÉtat sont actuellement occupés à le corrompre. On dit qu'il est bon que tous les sept ans