Le comte de Guiche
Richelieu, et presque* sur les genoux d^Anne d'Aulrfc: elle Yenalt de donner Louis XIY à la France, et elle \o^ dans le jeune comte de Guiclie le complaisant naturel' son royal enfant. Mais Armaçd était d'un caractère t indépendant, et, msilgcé les recommandsftions de sa m( malgré les pénitences qu'il s'attirait ' souvent pour a^ résisté aux caprices de son auguste compagnon, il reto bait toujours dans le même tort, et sans le bon esprit d( reine qui encourageait Armand de Guidie à ne pas se h ser opprimer par le Dauphia, il aurait ])ç;[\|çoup sçufferi cette noble camaraderie.
Cn jour la mère d'Armand, tout en larmes, vint le pi dre pour le conduire dans la cbambre de son parrain, toute la famine du cardinal de Richelieu <ttait réunie [ le voij mourir. Le roi lui-mêuie était là, feignant des grets qu'il était loin d'éprouver, et le cardinal diisait vue de l'hostie consacrée que lui présentait le cur Saint-Eustache; ' j
— - Voilà mon juge qui prononcera ma sentence ; je f de me condamner si, dans mon ministère, je me sul posé autre chose que le bien de la religion de l'Étati
Ces mots, dits avec le calme et toutes les apparenc«^ parfaite confiance en Dieu, laissèrent dans l'esprit d? comte de Guiche une impression que les histoi cardinal de Richelieu n'ont pu effacer, il est resté i qu'une si belle mort ne pouvait couronner qu'une prochable. Eh! qui n'a pas connu ces saintes illf l'enfance I ^ «
Le maréchal de Gramont était à la cour lors df événement, Jl perdait un protecteur puissant, ? fut profonde; le roi lui-même ne put l'en consq^ les promesses qu'il lui fit de lui continuer af
(1) Histoire de France, H
^t Vamitié ([ue le cardinal avait pour lui. Il lui donna une preuve de cette amitié en le nommant son lieutenant général dans Tarmée que' Sa Majesté espérait conânander 6Q personne à la prochaine campagne; mais la maladie du ^^\ ne lui permit pas d'accpmplir ce projet.
Louis XIV avait quatre ans et demi lorsqu'on vintrafflrf-
l)ler d'un grand manteau de deuil et l'obliger à recevoir
les^ salutations de tous les corps de l'État. Le comte de Gui'
' <che, âgé d'un an de plus, était debout surune4es marches
du trône, où la reine l'avait placé pour servir de modèle à
son fils et l'engager à rester tranquille, conmie Armand,
' tout le temps que jureraient les présentations.
Le sérieux de ces deux enfants ne venait pas dela^me source; celui de Louis XIY était le fruit de^Porgueil, celui d'Armand de l'ennui: deux ennemis qui ont également fait faire ^^ grandes fautes à l'un et à l'autre. -
Avoir été le camarade d'enfance de son souverain n'esrt pas toujours un avantage. 11 n'y a plus de prestige, et l'on se sent moins porté à l'obéissance envers, celui dont on a si souvent partagé les fautes et les pénitences. Le moyen . de s'imaginer que cet enfant, avec qui l'cm vous autorise i. jouer conraie avec un frère, aura, à peine adolescent, le droit \dc vie et de m^t sur vous? qu'il vfeus faudra vous soumettra aveuglément àrtous ses caprices, et vous persuader enfin de sa supériorité d'esprit et d'âme sur vous, dont l'esprit et J'âme sont bien supérieurs. La vie -entière du oomte de Guiche répond à cette question.
Ântoand était chez sa marraine, la duchesse d'Aiguillon, à. Ruel,'T!orsque la reine y vint passer six semaines, en 164â, : jfec le roi t; son petit frère le duc d'Anjou. " Iflln semblable ho'hneur fsdt à sa famille, la taanière dont on lui reconunandait de faire les honneurs du château de Ba parente au jeune roi, encourageaient encore Armand dans ses idées d'égalité, idées plus nobles que sages et encore plus dangereuses en ce temps que dans le nôtre. Armand était de la promenade que firent un jour la reine et les jeunes princes dans le parc de Ruel, ce jour où Anne d'Autriche aperçut le poète Voiture rêvant au fond d'une allée, et fit arrêter sa calèche pour demander au rimeur à quoi il pensait. On sait les vers burlesques que Voiture improvisa à cette occagfôn, et nous ne les reproduisons ici
i hB cjomtb. de Gmsfflb
qa*à propos de la répm&ande cpillft TalarcnA um maod de Guialie.
WPROMPTU»
Je pensais que la destinée, Après tant d^njastes mailiears^ Vous a justement oonronnée De gloire, d'éclat et d'honnears; Mais que votts étiez heureuse.
Lorsque vous étiez autrefois, Je ne veux pas dire amoureoset La rime le veut toutefois. '
Je pensais qoe oe pau^nre ainooTy
Qui toujours vous prêta ses armai,
Est> banni loin de yotre cour.
Sans ses trait», son arc et ses charmii»
Et ce que je puis profiter,
En passant près de vous ma vie.
Si vous pouvez si maltraiter
Ceux qui vous ont si bien senrie.
Je^ pensflôs» earnovs autres poëtes.
Nous pensims extravagamment, Ce que, dane l'humeur où vons èiMfi Vous seriez, si dans ce moment»
Tous avisiez en cette place Venir le duc de Buckiogham?
Et lequel serait en disgrâce De lui ou ùa père Vincent ?
Ces vers, familiers de plus d'une manière, qne, danstc autre disposition, on aurait pu trouver assez imperMna furent très-bien accudUis, grâce àPémotion agréaMe te nom du beau lord faisait toujours éprouver à k d'Àutricbe et à la protection que madame la prince qui était présente, portait à Voiture.
On lui fit redire plusieurs fois son improvisation, €( reine, n'ayant pas l'air d'en comprendre la hardiewCi demanda une copie, à la condition qu'il n'y en aurait p d'autre.
(kï a'usait pas alors l'intelligence et la mémoire de» âmts par des êtudea précoces. Armand avait sept ans^ c savait à peine; lirë^^; mm sa mémoire taâs aliix»B^ iti
LI GtmTE DE GCICHE* ^
^ cbait à tout ce qnl la |irappait. Il amit Yirrdfet prodigi^ >de ces trois couplets, et^an^ s'expliquer ce qu'ils a«ai^t de si piquant, jl les avait retenus, à foiH^er de lès entendre âiïe et oommenter. .
B'aà)ord, sa gouYjBmante, à cpii il oaccmtait lès moindres 8cUons de sa îonmée, eut la première confidence de kt micontre faite dans les allées du parc, des vers et des applaudissements qu'on leur avait prodigués. Cette rime d'à* moureuse, exactement redite, fit sourire la gouvernante. A la hardiesse de ces stances, elle crut un mom^it que l'enfont les altérait-, mais Armand jura qu'il ne changeait pas XBi mot, et il se fît croire, car la gouvernante, qui lisait quelquetois les contes de Perrault, s'était a^rçue qu'il en redisait des pages entières sans sul)stituer une seule expression à une autre.
N'étant pas aussi sûre de sa propre mémoi^p, elle écrivit ces vers sous la dictée de l'enfant, et ils coururent bientôt du château de Ruel au palais, du Louvre, et du Louvre dans tout Paris.
U reine s'en plaignit à l'auteur, dont l'innocence ne suffît pas à la justification, et les malins de la cour en plaisantèrent de manière à ne faire rire ni l'auteur ni la feine; elle s'obstinait à reprocher à Voiture sa prétendue indiscrétion, lorsqu'elle entendit Armand déclamer cet impromptu au jeune noi, et se vanter à lui de l'avoir si -vite ^ si parîaitement^pris par coeur qu'il l'avait redit le soir ïûéme k sa gouvernante sans se tromper d'un mot.
jfe/ors tout fut expliqué. On gronda Armand; on l'appela rapporteur et on le menaça de ne plus le laisser jouer j m ^^}^ princes , s'il racontait jamais à personne ce qu'il ^ vo^itou entendait chez la reine. Il promit tout ce qu'on ^ulut; mais il garda une rancune étemelle au rimailtay? ■^ <nw lui avait valu cette disgrâce..
es!
» d'i -^^^^ <ï"î suivit, Armand jouait avec le roi et ie duc J "^QJou sur la terxasse du PalaisrRoyal, qui séparait les
ir ■ ' LB COMTE^ DE GtJIGHE.
deux corps de logis, lofsque le cardinal Mazarin "vint a] prendre % la reine réclatartte victoke remportée par le di d'Ënglûen (depw legrïuad Gonc^, à Nortlingen.Lardire i leva pour aUer au-devant doxardinal, en* marquant là pli vive joie. Mais les tictoireSï^ui font la jqie des souveraia font souvent le désespoir des familles. Le cardinal répond d'un ton grave aux airs riants, aux félicitations d'Anr d'Autriche (1) : «
— Madame, tant de gens sont morts qu'il ne fkut pas qu Votre Majesté se réjouisse de cette victoire.
Alors chacun se regarde tristement ; les mères, les femme respirent à peine. Le cardinal s'apprête à lire la liste de morts; il commence par le récit de l'affaire, où le marécliî de Gramont, à la tête des deux seuls régiments de Fabei et du Wal, après avoir résisté longtemps et par^ miracle, un corps entier de l'armée ennemie, après avoir triompl et avoir vu tomber le général Mercy qui la commancÉâ son capitaine des gardes, deux de ses aides de camp, tro de ses pages et tous sas domestiques, le maréchal alla succomber lui-môme au nombre, lorsqu'un capitaine d'C régiment allemand nommé Sponheîm le reconnut et le w clama pour son prisonnier, ainsi que le lieutenant du mi réchal blessé comme lui.'
Il fallut se rendre; mais la vie du maréchal de Gramoi n'en fut pas moins de nouveau très-exposée. Gar le cap taine Bponheim voulant le conduire au général Mercy, doi il ignorait la mort, rencontra en route Un petit page d baron de Mercy, qui s'imagina de vouloir venger la mo de son maître sur le général français. Voyant qu'on le m nait les rênes de son cheval rabattues, il s'empara d'un d pistolets du maréchal, le tira sur sa tête à bout portan mais l'arme ayant été déchargée dans le combat, ajouta cardinal, il n'en résulta aucun mal. Les Allemands, indiga d'une action si noire, allaient la chàtiei' sévèrement lorsq* le maréchal de Gramont demanda grâce pour le page (
En cet instant, la lecture de la dépêche fut interromï^ par des sanglots. C'était le pauvre Armand qui se désol' en appelant sa mère.
(^) BIcmoires de madame de MoUeyiUe, t. I, p. 305. (8) Mémoires du maréchal de Gramont, t. I, p. 169.
Avant d'entamer le récit de la bataille de No. tlingen, le Cardinal Mazarin s'était assuré de Pabsence de la duchesse de Gramont, mais il n'avait pas pensé au petit camarade qui jouait avec le roi. On ordonna de le ramener chez sa mère, et madame de Montausier se chargea de la triste mission de préparer la duchesse de Gramont à la nouvelle de l'honorable captivité du maréchal.
Si quelque chose avait pu distraire madame de Gramont de ses inquiétudes sur son mari, c'eût été le désespoir, la rage d'Armand, qui voulait aller tout seul combattre ce qui restait de l'armée erinemie et délivrer son père. On comprend que de tels sentiments, subis dans l'âge des douces impressions, devaient porter un caractère naturellement passionné à des émotions profondes et à des actions violentes.
Les courriers qui se succédèrent rassurèrent bientôt la maréchale de Gramont sur la blessure et le sort de son mari; on sut que l'électeur de Bavière avait ordonné au commandant d'Ingolstadt de laisser le maréchal sortir, non-seulement du château, mais même de la ville, sur parole et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang et à sa bravoure.
Bientôt l'échange du maréchal fut demandé par son ami le duc d'Enghien, qui menaça de faire passer le comte de Cleen en France, si l'on différait plus longtemps de l'échanger contre le maréchal de Gramont. L'électeur consentit k tout, à la seule condition de recevoir chez lui, à Munich, ViDustre prisonaiev, et d'avoir cette occasion de le combler de toutes les marques de considération qu'il méritait.
Le récit des honneurs rendus par les eijnemis à son père ne calma pas le ressentiment d'Armand de Guiche contre les Allemands, il s'éleva dans le désir de venger les blessures et la courte captivité du maréchal de Gramont, et il a tenu le serment qu'il s'est fait si jeune, de maintenir la gloire de sa famille.
Le roi avait neuf ans, lorsqu'étant au milieu de sa brillante cour dans la galerie du'Palais-Royal où l'on jouait ^ comédie, il se trouva mal ; la reine effrayée le fît mettre au Ut, et le lendemain les médecins déclarèrent que le roi avait la petite- vérole. Aussitôt toutes les personnes qui redoutaient cette maladie s'éloignèrent du Palais-Royal.
Ai||»^d de Guiche était i^ors confié aux soins de sozi
10 LE GOMTK DE GUICSE.
gouverneur. La maréchale de Gramont ayant été xs^oioà son mari qui commandait en Catalogne, Armand se troQTi près du lit de son royal ami, lorsque la nouvelle de lais ladie du roi mit en fuite tous les courtisaas. Le gouverne s'empressa de venir chercher son élève pour ie soustlaire la contagion ; mais Armand refusa de lui obéir eii diaai gu*il ne quitterait le roi que lorsqu'il serait hors de daDge
La reine, touchée d'un semblable dévouement dans 1% où il est 6i naturel de craindre la mort, yoiLixi s'opposeri désir d'Armand. Elle lui commanda, au nom'^e sa mère doi elle ne voulait pas mériter les reproches, de quitter chambre du roi, et de ne revenir au Palais-Royal que lej«» où elle le ferait demander. 11 fallut céder, mais ce ne fi pas sans répandre un torrent de larmes; on fut mes obligé de promettre à Armand de lui faire savoir d'hE» en heure l'état du malade : on lui donna pour eim^ M. le duc d'Anjou qu'on envoya chez l'intendant des finn ces, dont l'hôtel, situé à la porte Saint-Honoré, était en \a air.
Mais Armand, passionné en amitié comme il devait Tèt plus tard en amour, échappait à chaque instant à la su veillance de son gouverneur, séduisait à prix d'arge quelques serviteurs, et s'en faisait suivre au Palais-Royî Là, il profitait de l'habitude que les gardes avaient de; voir entrer chez le roi pour arriver jusqu'aux portes de chambre, d'où on le renvoyait toujours, mais non pas sa l'avoir rassuré sur la maladie qui suivait sa marche ord naire.
Un matin qu'Armand avait de nouveau bravé les ordr de son gouverneur et de sa tante la duchesse d' Aiguille pour venir au Palais-Royal, il trouva le peu de persona restées pour soigner le malade, dans une consternât!! profonde. Le roi, disaient-elles, est tombé depuis dei heures en faiblesse ; aucun secours ne peut le ranimer, a rougeurs ont disparu. Les médecins ne peuvent nier danger; on vient d'envoyer chercher la reine à Notre-ûam où elle est allée faire ses dévotions en reconnaissance de santé du roi, qui paraissait entièrement rétablie;
En ce moment la reine revint au Palais-Royal, et da la douleur où elle s'abandonna en retrouvant son fils à Hior^oUe ne s?aper^ut paa qu'Airmand ^it tit^ à gsnfii
LE GOMT& DE GUlCHE. Il
U pied du lit, les yeux fixés sur le visage inanimé du malade, et priant Dieu de le sauver avec toute la ferveur du désespoir.
II avait profité du désordre qui régnait dans le palais, pour pénétrer jusque dajos la chanabre de son pauvre ami.
Une première saignée rendit la. respiration du roi plus libre, et bientôt après il reprit connaissance. Mais la petite vérole était rentrée, le danger augmentait à chaque moment. En reprenant ses sens, le roi avait aperçu Armand et lui avait tendu la main en lui souriant d'un air affectueux. Armand s'était précipité sur cette main pâle et la couvrait de baisers. La jaie du malade, à Paspect de son jeune ami, avait frappé la reine. Une mère se sert de tout pour calm^ les souffrances de son enfant. Elle oiiblia le danger qui menaçait Armand de Guiche, et elle lui permit de rester auprès du roi. Cependant , voulant rassurer sa conscience, elle consulta à ce sujet le docteur Vallot, qui œ manqua pas de répondre selon le désir de la reine, que l'effet (te la contagion devait être produit, et que le jeune de Guicbe s'y étant exposé de lui-même, il n'y avait plus de précaution-^ h prendre, qu'elles seraient inutiles.
A cet arrôt,^ Armand tressaillit de joie et pria laTeinc de ' le feiire savoir à son gouverneur, qui se désolait dans la grande galerie. Alors, s'établissant en garde-malade, Armand fusait l'essai des tisanes les plus amères, pour encourager le roi à les prendre; et le voyant las d'offrir son bras, à la laucette du cbirugien, il alla jusqu'à proposer de se faire piquer la veine en même temps que le roi, pour juger lequel des deux verrait couler son sang avec le plus de courage. Mais le jour ou la maladie revint à la peau^ le jour où les médecins proclamèrent la résurrection du roi, on rapporta le jeune Armand à l'hôtel d'Aiguillon dans le délire de la fièvre; et il resta deux semaines entre la vie et la mort, des suites d'une petite vérole très-violente.
Les soins de la duchesse d'Aiguillon et la bonne constitution d'Armand aidèrent à son prompt rétablissement et sa mère, qui accourut à la première nouvelle de sa maladie, eut le bonheur de le trouver hors de danger et de voir que le charmant visage de son fils n'en serait point enlaidi, psAtOi vanité tr.ès-pardonnable dans une mère.
Le roii^élait.àpmne rétabli, que les troubles de laFconde
éclatèrent. Le maréchal de Gramont, rappelé àlacourpoi y servir d'intermédiaire entre le prince de Condé et le ca dinal de Hazarin, tous deux ses amis, fit de vains effor pour concilier tant d'ambitions diverses; mais fidèle s parti du roi, il éleva son fils dans ce culte des anciens gei tilshommes qui ne permettait pas de contester Tautori royale.
Armand fut un des plus distingués des jeunes seîgneui devinés A suivre et à garder le roi. Cependant, l'espèce c camaraderfe, qui avait existé depuis longtemps entre lui < le jeune monarque, lui rendit pémMe la distance marqua
- où il se trouva tout à coup de son compagnon d'enfanc( Après avoir partagé si fraternellement les périls dans lei quels les émeutes parlementaires plongeaient chaque joi le roi; après l'avoir suivi plus d'une fois dans le donjo où la reine le cachait pour le soustraire à la fureur d peuple; après lui avoir donné asile à Ruel chez sa tani
' au moment qui suivit les barricades, et s'être exposé aini à être pillé, égorgé pour sa défense, il était permis au comi de Guiche de se croire des droits à une préférence mai quée, à une sorte d'égalité de cœur qui console de l'inéga lilé du rang. Mais les rois ne sont pas élevés dans le cdl de la reco/"T.aissance. Oq leur répète incessamment qa s'immoler pour eux, c'est remplir un devoir, et ils croiei de bonne foi payer les plus grands sacrifices parThonneii demies accepter. Grâce à la bassesse des courtisans, à l'adi lation païenne, au servage cupide dont ils les entourent les princes sont innocents de leur ingratitude ; et c'est êti
^ injuste que d,e leur en garder un vif ressentiment. Le comte de Guiche tomba dans ce tort; il ne put B'ha bituer à traiter en divinité terrestre ce jeune roi avec lequ» il avait joué à la clémusette et près de qui une année c plus lui avait donné dans leurs {petits combats l'avantage i la victoire; il s'offensa des oublis naturels entre le malt et le ^ujet. Un jour entre autres qu'Armand suivait à cheii le roi au palais de justice, où ce malheureux prince ails trop souvent incliner le pouvoir monarchique devant tyrannie parlementaire, il arriva que le chevaV du cfom de Çuiche, effrayé par les cris du peuple : Vive le roif bas Mazarin! se cabra d'une telle manière, qu'il renVer son jeune cavalier et lui lança un coup de pied qtii faîL
le luer. Les gardes du roi composant le cortège s'empressèrent de le secourir et le rapportèrent à riiôtel de Gramont, où les soins de sa mère et ceux des médecins aussitôt appelés eurent bien de la peine à le rappeler de son évanouissement.
Pendant ce temps, le roi suivait sa marche, entrait dans la grand'chamLre, écoutait de son mieux le discours que son chancelier lui faisait dire à messieurs du parlement et se promettait tout bas de châtier leur extrême insolence, dès que sa main pourrait tenir les rênes du gouvernement. ^
De retour au palais, il apprit révénement arrivé à son ami. La régente envaya un gentilhomme s'informer de ses nouvelles et donna secrètement au messager l'ordre de ne point dire la vérité, s'il trouvait le comte de Guiche en danger et cela de peur d'attrister le roi. La précaution n'était pas vaine, car la duchesse de Gramont, dans son inquiétude maternelle, avait répondu que son fils était au plus mal. En effet, il fut longtemps à se rétablir de cette chute et lorsqu'il parut, en état de reprendre son service auprès du roi, le jeune comte se fit i^n prétexte de la faiblesse que la perte de son sang lui avait laissée j pour retar^ âer l'instant de reparaître devant Sa Majesté. Le fait est qu'il ne lui pardonnait pas de n'avoir pas demandé k le voir. La reine mère conduisait si souvent son fils chez la duchesse d'Aiguillon, qui était beaucoup moins grande dame que la duchesse de Gramont ; elle avait si souvent renoncé à TétiqijLQiie pour se réfugier chez cette famille
- dans les moments d'émeute, que le roi pouvait la braver.
^ aussi pour irenir embrasser un ami mourant; mais ce raisoimement de cœur, Armand seul le fit ; et sa mère, à qui il en paria, le blâma sévèrement et lui recommanda avec instance de ne confier à personne ce qu'elle appelait sa ridicule exigence.
— Ah! c'est ainsi que l'amitié se traite entre un roi et uage&tilhonune, dit Armand indigné» Eh bien, soit, je ne
Jt'aîuwai plus.
Pf
Jr
f4 IB COMTE DE GUIGRl,
On ne se promet point d'étouffer ses plus tendres timents, de renoncer à ce servage de cœur qui a tai charme pour les âmes passionnées, sans se livrer à de gretsdontramertume s'étend parfois sur toutes les a impressions, et altère le meilleur naturel; les affec déçues font plus de haines que les antipathies.
Armand, une fois éclairé sur le faible attachement c pour lui, s'appliqua à connaître l'ami qu'il perdait, < dépouillant de toutes les qualités dont son imaginatioi vait paré, il se mita le juger, sorte de crime de lèse-mi dont un courtisan, si indépendant qu'il soit, porte tou la peine.
D'abord, il faillit être dupe de la joie que tém( Louis XIV lorsqu'il le revit après son rétablissement joie était fort sincère, car l'esprit, la gaieté du jeune G amusaient beaucoup le roi et les égoïstes ont cela de que si votre mérite et vos agréments ne les engag( rien, du moins ils les apprécient!
Louis XIV donnait dès*sa jeunesse l'idée du profond cernement dont il a fait preuve depuis dans le choiî hommes distingués, capables de le servir avec talent e( et qui devaient illustrer son règne. Mais si déjà son poiir les qualités qu'il pouvait mettre à profit lui f louer tout haut de certaines supériorités, déjà sa jal pour les agréments, les avantages auxquels il prête d'une manière exclusive se faisait remarquer. Elevé la croyance qu'il serait le plus bel homme de sa coi partant, le seul adoré, il devait nécessairement prend haine tout ceux qui, par leur beauté, leur esprit, leui voure, s'attiraient de brillantes conquêtes, Loin de cher à amortir dans Tâme du roi ce sentiment d'en\ reine-mère le partageait et ne pardonnait pas plus qu aux jeunes seigneurs, qui pouvaient devenir les rivai son fils.
* Cela seul peut expliquer le changement qui s'opéra dans l'affection qu'elle portait au comte de Guiche, à mesure gue VtgQ et l'éducation d'Armand développaient ses facultés supérieures et les grâces de sa personne. *
Le plus grand des malheurs attachés à toutes les régences est dans les efforts que font les régents, pour éterniser le plus possible l'enfance de leur royal pupille. Les plus injiûcents se contentent de le maintenir dans une ignorance profonde 'de la science de régner et poussent leur vigilance . àtet égard, jusqu'à éloigner de lui les gens qui pourrçiient lui inspirer le goût de l'étude. Sauf ses prières, quelque» exjerciœs militaires nécessaires pour passer ses troi]^es en revue et une connaissance fort approfondie, de l'étlquetie des cours, Louis XIV, à quinze ans, ne savait rien de ce que le moins fort écolier sait à cet âge. * Ainsi le voulaient Anne d'Autriche et le cardinal Mazarin. Le comte de Guiche était le seul des jeunes ami9 à^ roi cpii pût les contrarier dans ce dessein. Sa loyauté le portait souvent à dire des vérités dangereuses; et son esprit, naturellement moqueur, devait finir par tomber sur quelques-unes des questions plus que naïves que le roi adressait souvent à lui, au prince de Marsillac ou au marquis de Yardes. Aussi la reine et le cardinal résc^urent-ils de s'opposer, par tous les moyens possibles, à laconfiance du roi envers son compagnon d'enfance.
GeUe opposition, que tant de points d'achoppement dans les àeux caractères devaient rendre inutile, produisit l'effet contraire à ce que la reine en attendait. La présence d'Armand devint d'autant plus indispensable au roi qut'on la lui interdisait, et son entêtement prit un faux air d'amitié dont la reine s'alarma vivement (1).
Elle destinait le prince de Marsillac à l'emploi de Tarori. Son caractère doux, son esprit nul étaient garants du peu d'influence qu'il aurait sur le caractère absolu et sur les idées romanesques du roi. Anne d'Autriche, non contente de donner à son &ls pour favori un homme médiocre, tra-
(1) La reine prit le parti de Marsilla^, par la craduto qu'elle avait du comte de Guiche, agréable de sa personne, sayant, plein d'esprit^ete^^eto. (Mémoiceâ. de madame. djè^^^MotievUlt».!. Y, p. 245.
> ri"!
iér LE COMTE DE GUIGHP. *
vaillalt aussi à diriger ses premières amours vers une fei qui fût encore plus dévouée à elle qu'au roi.
Son choix tomba sur madame de Beauvais, sa pren femme de chambre. Cette femme, que la reine nom Gataut, ne manquait point d'esprit ; mais elle n*était jeune. Le roi parla de cette conquête au comte de Gui
— Est-il bien vrai?s'écria le comte en éclatant, de Quoi ! pendant que je me morfonds en soupirs auprès ( fille, Votre Majesté séduit la mère! ... Je n'avais pas be de la voir prendre sur moi cet avantage de position, ] joindre à tout mon respect pour elle celui qu'on doit i grands paçents.
Il fqjlait se fâcher ou rire de la plaisanterie ; te r( l'un et 4'autre. 11 savait bien que ^ madame de Beau avait 4ane fille de dix-huit ans, jolie, spirituelle (1)^ mg se trouvait trop jeune lui-môme pour entreprendre une. séduction. Le comte de Guîche, qu'une année de plus àdiQ, moins timide et moins innocent, avait déjà dépou que, pour sa gloire et son plaisir, il valait mieux éch< prés d'une belle femme que de réussir près d'une h D'ailleurs, on ne sait jamais bien, disait-il, jusqu'où ^ constance des rigueurs.
Louis XIV, humilié de son bonheur, pensa qu'Ârn était mieux partagé que lui et ne pouvant supporter V d'une telle infériorité, 11 porta ses vœux sur la plus . femme de sa cour. G'était Olympe de Mancini, Tune des ces du cardinal Mazarin, celle dont l'esprit vindicatif d€ avoir une si cruelle influence sur la destinée du comt Guiche.
' Olympe était vaine, méchante, spirituelle, mais fort éùisante et' rien ne lui coûtait pour satisfaire son ambi pu'sa Jîaine,' pas mêpie Tapparencedes vertus les plus et gères à son caractère, 'fille était noble et dévouée i Louis XIV, dévote avec la reine, soumise et adroite av cardinal Mazann, franche, jnoqueuse, rieuse avec le c( de Guiche, et coquette avec tout le mond#.
Toutefois Armand, averti par un instinct secret du < ger de livrer son cœur à une personne qui changeait auvent dft vertus et detiéfauts pour .être sincère éprou'
(i) EMê 4pou8m en m^ U marquis de JEUchelieo.
^§^ pour elle une sorte d'éloignement qu'il s'appliquait à vaincre ; car le roi pouvait s'en offenser. .
Un jour que la reine mère donnait, dans ses appartements particuliers, un petit bal cotnposé des personnes de sa mai- «oa, pour distraire la reine et la jeune princesse d'Angleterre, que les malheurs de leur famille empêchaient de prendre part aux grandes fêtes de la cour, le roi, qui voulait ayant tout faire honneur aux nièces du cardinal, surprit tout ce qui se trouvait là en venant prendre la main de la ^'UrnilOlyuîpe, madame de Mercœur, pour la conduire à la <iaxi.si^^ au lieu de venir inviter la princesse Henriette d'Angle-X^i^e. La reine, indignée de cette faute, se lève brusque* ^^xît, fait quitter au roi la main de madame de Mercœur, et X^ dit tout bas d'aller prendre celle de la princesse. Mais ^* ^eiae d'Angleterre s'aperçoit de la colère de la reine et covM.rt la supplier de ne pas contraindre le roi ; elle ajoute W^ sa fille a mal au pied et qu'elle ne peut danser.
— ^'Eh bien, réplique Anne d'Autriche, si la princesse n«
P^lif danser, le roi ne dansera pas de la soirée.
,U fallut céder, malgré l'obstination du roi à répéter qu'il
^ ^^'^mait point les petites filles^ et la pauvre princesse, qui
i^> * trop bien entendu ces paroles, dansa en pleurant (1).
. G^ost alors qu'elle attira, pour la première fois, les regards
r^ la. cour. Car élevée à la campagne, à Colombes, où sa mère
»^ Vaîi dans le deuil et la retraite, on ne la voyait jamais au
if^^'V'Te * Bile avait déjà onze ans ; elle touchait à l'âge où
j^ ^^^cx^iu des jeunes princesses royales est convoitée par tous
jj^ 'Q'ouverains à marier. Mais Henriette d'Angleterre, vic-
^g^^^ des révolutions, exilée, sans puissance, à la charité de
^Q ^^.mille maternelle, se voyait oubliée de tous les princes
^ J^ ^ elle eût été recherchée dans sa prospérité ; elle gran-
g»^^^-it en beauté, en grâce, en esprit, sans que personne
^^ -— aperçût. Il fallait qu'une seconde révolution, en remetj^^^ son frère sur le trône d'Angleterre, vint révéler tout à
)^X^ son mérite et ses agréments.
^^^ïi voyant les larmes qui roulaient sur le charmant visage
^^ Xa princesse, tandis que ses petits pieds s'appliquaient à
'^^ïïier le pas d'une danse joyeuse, le comte de Guiche se
^^xvtSt ému d'un sentiment qui tenait de la pitié et de la co-
(!iy Mémoùes. do madame da MottevUle, t. Y» p. 187.
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U LX COMTE I^E GUIGBB.
lôre. Manquer ainsi à ce qu'on doit au rang, au malh«ir, 1 semblait un crime, et il avait peine à se contenir assez po n'en pas faire au roi de vifs reproches, lorsque Louis s'approcha de lui, pour se plaindre de l'acte d'autorité qu'i venait de subir de la part de la reine. C'était mettre la franchise d'Armand à une trop grande épreuve ; il ne put s'empêcher de répondre que la reine avait raison et de détailler tous les motifs qui auraient dû épargner à la princesse d'Angleterre une mortification pareille.
' Le roi, surpris de la chaleur que mettait Armand à plaid une cause qui devait lui être indifférente et plus encore d le voir quitter le ton plaisant avec lequel il traitait tous petits événements de cour, lui demanda si c'était sérieuse-^ ment qu'il prenait parti contre lui pour une petite fille maiM gre et niaise. .
— Moi, je la trouve jolie et intéressante, reprit M. deGuL^^" che ; mais ce n'est pas la première fois que j'ai le malheu:— — ^ de différer de goût avec Votre Majesté et j'espère qu'il e sera de celui-ci comme d,e l'autre, il changera.
A ces mots qui faisaient allusion à l'amour du roi pou madame de Beauvais, Louis XIV tourna le dos au comte e^ ne lui parla plus le reste de la soirée.
C'est par de semblables traits que le jeune de Guich^ perdit ses droits à la faveur du monarque, n s'en consola d'abord par ses succès à l'armée et par le bonheur de voir son illustre père se glorifier de lui; puis l'amitié de Mon— sieur, qui commençait à prendre de l'importance à la cour, le dédommagea bientôt de la perte de ce qu'il appelait la gracieuse indifférence du roi. Certes l'affection, où, pour mieux dire, la familiarité de Louis XIV, n'était pas regrettable. Et Armand aurait eu raison d^en fuir les périls avec joie, si les rois pouvaient pardonner à leurs confidents de ne plus l'être. Mais les avoir vus et connus de trop près est un tort dont ils se vengent toujours; et il n'est point de favori déchu qui n'ait payé sa faveur momentanée delà haine éternelle du maître.
Ainsi, sans querelle, sans cause sérieuse, il s'établit entre Louis XIV et le comte de Guiche une malveillance mutuelle dont le dernier aurait été plus tôt victime, sans les services émiaents que le maréchal de Gramont rendait à la France, et sans la fierté qui empêchait le roi de s'avouer
lE COMTE DE GUIGHE. \^
S^ éa héttt de son ttoône^ il était enyieux des agréments et qualités briUântes qui faisaient du comte de Quiche -''tioinme le plus aimable et le plus aimé de sa cour*.
^Tant de suivre le comte de Guiche sur le théâtre où il itîouer un r^e margiant^ nous allons hasarder de fairt
portrait
Ânnaûd de Guiche était le vrai type du jeune soigner
•«mçais. Sa taille était moyenne et bien prise; son main-
ayait cette assurance militaire qui ajoute cpielque
de màle à l'élégance d'un habit de cour bien porté;
Jï regard était tout à la fois vif et caressant, observateur
distrait; son sourire était tendre et malin, mélancolique
ei4oué; son visage, beau et gracieux, s'embellissait et
«^atristaât au méma instant des expressions les plus eon-
Tout en lui* révélait un esprit supérieur, mais indépennt jusqu'à la témérité, léger jusqu'à la folie, moqueur ^% l'insolence, dont, la sature malicieuse combattait .ns cesse les impulsions d'un cœur noble, constant, cou- MSL et susceptible des sentiments les plus profonds. ïleré à la cour, le comte de Guiche avait appris à y r 868 qjiialités plus que ses défauts ; il était même paru à s'y faire une réputation d'humeur brutale qui éloide lui les importuns et lui assurait la reconnaissance personnes auxquelles il répondait avec une politesse ^*^oins rude» Ce travers, Armand l'avait adopté pour dissiï*^^ler une sensibilité dont on aurait facilement abusé; il w^ donnait de plus un caractère d'originalité qui lui atti-' i^i d'abord Fattention des femmes et^ finissait souvent Var leur inspirer .le désir d'apprivoiser^ cette humeur farouche et de fixer cet esprit frivole. Quelques-unes, avorta par rinstiiict féminin, soupçonnaient sa ruse. Elles ^enàe^, ^pvec raisoHi, que ehes un homme aussi d»- (ingué de tout point, PÈrenîé des^ jugements, PamertUBse
^ LE COMTE DE GUiGHt.
des réparties, la franchise impitoyable, étaient autant de boucliers pour couvrir Fendroit faible; et que tout c^ arsenal était mis en avant pouf la défeilse d'un cœur Hpop facile à se rendre.
En effet, c'était la conscience de tout ce qu'il souffrirait si jamais la passion s'emparait de son cœur, qui a^aii porté le comte de Guiche à se donner les airs d'un homme à l'abri de tout sentiment sérieux et de toute passion an[ioareuse. Pour affermir ses amis dans cette croyance, il leur disait « qu'un bon gentilhomme avait pleinement satisfait à tous ses devoirs, en étant amusant avec les femmes, .respectueux avec les maîtres, poli avec ses inférieurs, inso" lent avec ses égaux et magnifique avec tout le monde. » ^
C'était seulement à l'armée que le comte de Guiche h^^ sardait de paraître bon, cordial, indulgent. Aussi étai tt>^, adoré de ses camarades et de ces soldats, dont il pardot3^^^ nait souvent les frasques amoureuses, ce qui n'empêdia^^ pas qu'il fût sévère pour, toutes les autres. Le maréchi ^ d« Gramont, heureux de voir son fils marcher sur traces, l'offrait pour modèle aux officiers qu'il commandai
— Imitez-le à l'armée, disait-il, mais gardez-vous bioddi le singer à la cour; car on croirait que le ciel et l'enfer disputent sa vie. Ici c'est l'archange Michel, et là-bas c'est le diable.
Et chacun disait :
— Yoil4^ en deux mots le comte de Gulfihepmtt son père.
Lé chevalier de Gramont, son oncle, ne le traitait pas avec, tant d'indulgence. D'abord ravi des défauts élégant que son neveu montrait, il les encouragea par ses élogi et par son exemple.
— No va pas t'imaginer, lui disait-il, de prendre ici l'a— -*" mour au sérieux et de te faire, ainsi que le duc de Laro-— ^ chefoucaiult, révolté, fusillé (1), banni et ruiné, le tou^^ pour les beaux yeux d'une grande dame qui paie aujour d'hui tout ce dévouement par une bonne infidélité etdonn h ce pauvre duc, pour toute consolation, le plaisir d médire des folies qu'elle fait sous ses yeux pour le duc (i0
(1> Au combat de la porte Saint- Antoine le duc de Laroehefoti« tault reçnt mne mousquetade qtd loi perça \% visage a^-dMSOfll dM yeux et dont il faiUit rtatt r aveugle.
LB COMTE Dr GUICHB.
^etàour8. VoU^ ce qu'on gagne à violer les usages de la
cour. Ici les grands g^entiments sont exclus, comme ty-
ranniques et ennuyeux. On y déteste ce qui dure. Les
femme» n'y courent qu'après ce qui leur échappe et, si
en dépit de leur légèreté naturelle, on les voit tout à coup
se livrer à un sentiment romanesque, ce n'est jamais qu'en
faveur de l'amant d'une autre. La colère, les pleurs d'une
nvale, sont les plus doux plaisirs. Le reste n'est qu^un
accessoire de peu d'importance. Ainsi donc, la première
condition pour leur plaire, est de ne point aimer; la
deuxième, de leur sacrifier celle qui ne plaît plus, et la
troisième, de les amuser en médisant avec esprit de tous
ceux qu'elles envient. *
— Eh quoi? s'écriait Armand, ces heaux sentiments qui sont dans les livres, ces chevaliers si heureux d'obtenir après des années de servage un regard, un simple sourire, ces amours si respectueux, si éprpuvés, si constants...
— Existaient du temps de nos aïeux, interrompit le chevalier; mais comme tout s'use, il n'en reste pas vestige et le ne pense pas que tu aies la prétention de nous ramener cet âge d'or. Va, suis mes conseils, excepté la maîtresse du ^'oi, prends tout ce. qui se présentera d'agréable, et songe ^© de tes premiers pas dans la carrière de la galanterie dépendront tous tes succès en ce genre; qu'une intrigue ^l>aUeme, l'amour d'une femme laide ou sotte, par exem- J^^i est une tache honteuse dont les triomphes les plus èclâtâaiiis ont pe\ne à vous laver; que les adorateurs sont classés selon Zeur choix plus que selon leur mérite et qu'il J^Ut mieux échouer près de la grande dame à la mode que j^ î^éussir auprès d'une honnête inconnue; enfin qu'après ^tre parvenu au noble but des amants ambitieux, il faut ?l^i^r entre l'affront d'être quitté ou le plaisir d'être ^ï^ûa^le. ^
\. Ces conseils, donnés moitié en riant, moitié sérieusement,
^^^^ent faire d'autant plus d'impression sur l'esprit du
^^te de Guiche, qu'il entendait chaque jour vanter les
^cès de son oncle. Pourtant le chevalier de Gramont avait
^"^ià plus de quarante ans; il fallait chez lui que l*art vînt
^ secours de l'âge et le neveu expliouai^ la durée des
^<^cès éclatants de l'oncle, par s€fn ei^Cactuude à se conduire
4'après ses principes eii îan0ur. '
m LE iCOMTiE BE GHI^GHB.
Uadmiratiou d'Armand pour uu rôle û bleu soutenu Jbixi donna le désir de débuter sur le théâtre où le chey^Iier SB |.j fiaisait applaudir depuis si longtemps. Mais décidé à surrz*e t^ en tout point ses préceptes, il dioisit pour objet de ses îp soins empressés la femme dont on parlait le plus. C'était 1 ' alors la comtesse de Fiesque (1). Ses yeux bruns et brillantSt 1 ir les traits fins de son charmant visage, le seul, disait Xe 1 < comte de^Bussy, qui se fût jamais embelli d'un menucr» pointu; ses beaux cheveux, son élégance lui attiraient 1 hommages de tous les soupirants de la cour, et, partie: lièrement, ceux du chevaher de Gramont. Elle avait v esprit vif et naturel qui le captivait. Quant à son humei^-^^ elle avait celle de tout le monde; sorte de mobilité qt-^^ chacun prend pour l'effet de son influence ou d'une vr sympathie et dont le charme est irrésistible.
La comtesse de Fiescpie, étant dame du palais de madi moiselle de Montpensier, l'avait suivie dans son exil et chevalier de Gramont s'était cru autorisé à plus d'une inl délité pendant cette longue absence; mais comme la coïï^^^', tesse n'avait jamais récompensé son amour, il était resCWÇ^'^ dans toute sa faveur, en dépit des distractions que le dies valier s'était permises. Aussi, dès que la clémence royal» mit fin à la disgrâce de Mademoiselle £t qu'on la revit à
cour, accompagnée de mesdames de Fiesque et de Froi
tenac, le chevalier de Gramont quitta tout pour reprendr^"^^ sa chaîne.
Madame de Fiesque le reçut avec cette aménité prudent' — ® qu'inspire à toute femme d'esprit la crainte de se. brouilla avec un homme dont les jugements sont des arrêts, et U épigrammes des blessures mortelles. Mais la vertu qu'el^^® avait mise à lui résister, quand il était plus jeune et pic îi^éable, ne devait pas fléchir devant sa trop savante sédUtion. La grâce inexpérimentée du comte de Guiche L^ parut bien préférable.
A peine Armand vit-il l'effet étourdissant que produis^«Jt le retour de la comtesse de Fiesque, qu'il se dit : Voilà u*=^® belle occasion de mettre à profil les conseils de mon oncl ^> et sanfi^'se flatter de l'emporter sur la foule d'esclaves att^^^
(i) On connaissalst madame de Fiesque sons le nom de « nudame la comtesse. » Lettres d« jDftdame de IftéWcn^i t.1,^. "
LE COMTE DE GUIGHE. fS
chés au char de madame de Fiesque, il se décida à tenter sa conquête, toujours guidé par ce principe du chevalier qu'il faut mieux échouer près d'une jolie femme que de réussir près d'une laide.
En écolier soumis, il commença par soupirer ostensiblement pour la comtesse d'OIonne ; ces dames étaient liées entre elles d'une de ces amitiés de cour, qui consistent à s'aimer tout haut, à se déchirer tout bas et à se faire mutueliement tout le mal possible. *
Madame d'OIonne ne manqua point de se vanter à madame de Fiesque des soins que lui rendait le comte de Guiche, ce charmant étourdi qui promettait de dépasser son oncle en.esprit, .en beauté, en folie et en magnificence. La confiience amena tout naturellement l'entretien que le comte le Guiche aurait vainement sollicité, tant il est vrai qu'un iomme intelligent fait tout servir au succès de ce qu'il aédite et qu'un défaut bien employé est d'un grand secours n intrigue.
Le soir d'un bal chez la reine, la comtesse de Fiesque se pouvant près d'Armand, lui dit :
— Gomment se fait-il que vous ne dansiez pas? Le bal st charmant, le roi y est plu3 animé que jamais et vous avez que Sa Majesté n'aime pas qu'on ait l'air de dédaigner ;e qui l'amuse.
— Je le sais, madame, aussi n'en ferais-je pas autant jour la belle personne avec laquelle il danse en cet insiaxit-, mais j'ai, grâce au ciel, trop peu d'importance pour ju'/Z remarque ma bonne ou ma mauvaise humeur.
— Ah f vous avez de l'humeur, dit en souriant la com- :.esse. Eh quoi! vous ferait-on l'injure de mépriser vos soupirs? es
— Vous les croyez donc bien méprisables?
— Non; mais vous conviendrez qu'ils n'ont pas encore a.e réputation. -^
— Il ne tiendrait qu'à vous, madame, de leur en faire une.
— A moi ! reprit la comtesse, plus émue qu'elle ne voulait le paraître. Vous n'y pensez pas, me brouiller avec ma meilleure amie? '^
— Et pourquoi se brouiller?...
— Ah! vous trouverez plus simple f^e tromper toutei lA'deiu. Je reccmnais bien là l'école de votte oncle.
i% C0MT« DB «■ madame
.ans, «^^'^.«^a de ceux <P»/;*iie aue vous, s a
'*^^-Jg'.S.r 'T.. ;.,oue. COUP-», «t une voix qtti ^V^nnand se l»^*' fTe remerciant ta
^o A'un Hoinme k
LE COMTE 1)E GUICHE. fS
^ m iWiffrage- C'est le momeat où son choix n'est plua qu'une ^ M. Appréciation, un titre aux hommages des connaisseurs, où m ^^ ÏÎ6 l'attire que par calcul, où on ne le. retient que par crainte, où, sans l'aimer, on se sert de son amour pour ^Uîquérir celui du plus* jeune et du plus aimable. Condition foxi humiliante, à laquelle nul héros de ruelle, comme oix ies appelait alors, ne peut échapper.
Une sage retmie les mettrait à l'abri de ce malheur ;
sAs Ja justice divine ne permettant pas le repos à l'homme
a passé ses belles années à troubler celui de tout le
nxcnde, le condamne à poursuiTre son métier de séduc-
t^^r après ayôir perdu ses moyens de séduction. Alors
L'^i.nfortuné, irrité par des obstacles trop longtemps incon-
r-^is, oublie ses devoirs, ses principes d'homme à boimes
rtunes et il se laisse aller au ridicule d'aimer comme
simj^ÏQ mortel.
Le (àevalier de Gramont venait de tonAer dans celte
trémité. A force de coquetterie et de rigueur surtout, la
c^omtesse de Fiesque l'avait rendu amoureux, lui que les
ns belles femmes de France et d'Angleterre n'ont jamais
fixer; lui qui n'a jamais sacrifié un instant de plaisir à
sentiment tendre, le voilà tombé dans toutes les infir-
DMtés de la maladie du cœur; il devient jaloux, exigeant,
importun; son esprit si fin, si original, répète, sans s en
stpercevoir, tous les lieux communs des amants les plus
^VTilgaires. 11 demande à madame de Fiesque ce qu'elle
compte faire de ce 'petit ^'arpon (1). qui ne l'aime pas, car
est fou de madame d'Olonne, ajoute-t-il avec un dépit
'il aurait bien trouvé provincial dans ses jours lucides;
toutes les épigrammes que le chevalier lance contre
Bon neveu, prouvent à la comtesse que M, de Quiche est
^^^connu par son oncle comme un jeune homme fort dan-
Ç^teni, car il s'y connaît trop bien pour mal placer sa
lîdousie.
Pendant ce temps, Armand est de l'autre côté de la ga-
iftTie, où il raconte à son ami, M. de Manicamp, comment
*e chevalier de Gramont vient de l'interrompre dans son
^^tretien avec madame de Fiesque, juste au moment où il
^«TOait intéressant et en véritable oncle de comédie.
(l)^ comt# de Bussi, t. L p, 19|
t$ LE COMTE DE GUICHE.
Alors tous deux fîxeat leurs regards sur Toncle jaloux et sourieut en voyant la rage peinte dans ses yeux.
— Je me crois dispensé de toute reconnaissance pour réloge qu'il fait de moi en ce moment, dit le comte; mais les femmes ont Tesprit chevaleresque et celle-là est trop généreuse pour ne pas prendre le parti de l'opprimé.
— Surtout quand il est jeune, beau et spirituel, interrompit M. de Manicamp. Ah ! mon cher ami, je prévois de grands désastres. Cette femme là va t'aimer,
— Voyez le beau malheur!
— Sans doute, c'est un malheur, parce que tu lui plairas trop pour qu'elle puisse le cacher, que tu ne l'aimeras pas assez pour être discret, et qu'avant de mériter la haine de ton oncle, tu en recevras une preuve évidente.
— Je comprends ; il obtiendra de madame de Fiesqtre de me défendre sa porte. Tant mieux, cela lui donnera l'idée de me recevoir furtivement.
— Il n'est pas homme à commettre une faute si grossière, vraiment; mais tu recevras tout à coup l'ordre de rejoindre ton père à l'armée.
— Cela ne se peut; j'ai été nommé pour accompagner le roi et je n'irai à l'armée qu'avec lui.
— On persuadera à la reine que tu te perds ici, que tu donnes de mauvais exemples au roi et l'on te fera partir avant l'ouverture de la campagne.
— Raison de plus pour proflter des moments qu'on me laisse, reprit Armand. Ah ! mon oncle a recours aux coups d»État?
— C'est son jeu.
— Oui, mais le mien est de parer ses attaques, et je vais de ce pas supplier la belle Olympe de me protéger contre ce méchant projet.
— Belle idée, vraiment ! aller faire l'agréable, le suppliant près de la nièce du cardinal, rendre le roi jaloux? comme si la colère du chevalier n'était pas suffisante pour te perdre.
— Eh bien, dit Armand avec impatience, puisque rien lae peut me soustraire à toutes ces inimitiés, tâchons de nous en rendre digne.
Et il revint à son tour prendre la place qu'occupait le chevalier de Gramont, derrière le fauteuil de madame d« Fiesque, lorsqu'il les avait interrompus.
' D espérait rester là quelque temps sans être aperçu et entendre plusieurs des reproches, des injures que prodiguait le cheyalier à sa belle ingrate. Mais la comtesse, avertie comme par miracie de la présence du comte de Guiche, éprouva un si grand trouble, que le chevalier, surpris, se retourna pour en deviner la cause. A peine Teut-il devinée que le lestin de son neveu fut arrêté irrévocablement. Le lendemain, au sortir de la messe du roi, le cardinal fit remettre SU! comte de GuiGbe Tordre de partir le même soir pour la PJandre.
Le comte s'approcha de madame de Fiesque, lui montra 'ordre du roi et dit en riant:
— Voilà pourtant ce que vous me valez, madame?
— Quoi! Ton vous force à partir, dit-elle d'un ton où Tinignaiion et le regret se peignaient également, c'est un trait bominable.
— Et dont vous me vengerez, n'est-ce pas?
— Se servir du crédit de votre père pour obtenir un ori*e contre vous ! continua madame de Fiesque sans palître avoir entendu la question d'Armand.
^- M'éloigner de la cour au moment où Le plus vif inté- \t m'en faisait trouver le séjour ravissant.
>— G^est une méchanceté, une perfidie dont votre oncle Drtera la peine, je vous l'affirme bien et dès demain, je
— Àh l par grâce, n'épuisez pas cette charmante colère andantmon absence.
— Non, vous m'implorez en vain pour ce traître chevasr ; je lui ferai payer cher votre départ.
— Eh! vraiment, je ne demande pas mieux, pourvu que 5 soit à mon retour, dit le comte en baisant respectueuseent la main de madame de Fiesque, pour prendre congé elle, n croit sentir cette main presser doucement la sienne; veut lire dans les yeux de la comtesse si elle est sincèment émue, ils sont humides de larmes. Alors, voyant es de là le chevalier de Gramontqui les épiait tous deux, comte s'écria un peu trop haut peut-être :
-^.Abt.jie m6 plaignez pas ! je pars trop heureux.
E DE €UIC0B«
Le soir môme, des chevaux étaient attelés à la chaise de poste du comte de Guiche ; il venait d'embrasser sa mère et sa tante, il prenait dans son secrétaire l'argent nécessaire pour son voyage et quelques lettres amoureuses qui devaient égayer sa route, lorsqu'il vit entrer son ami, M. de Mafiicamp, avec le marquis de Wardes et le duc de Candale.
— Eh bien, lui dit M. de Wardes, tu prétends nous quitter ainsi, sans nous faire tes adieux,- sans que nous buvions ensemble à ton heureux voyage, à ton prochaitt combat, à ta gloire?... Tu n'y pense pas !...
— Si vraiment, j'y pense et je m'en dépiie, réponâ Armand ; mais que faire? l'ordre est positif. Ils ont poussé l'attention jusqu'à y noter l'heure où je dois arriver a^ camp. ^
— Et il faut obéir, dit le duc de Candale. Nous le savol^^ aussi bien que toi. Mais si l'autorité dispose de nos jour^ elle nous laisse du moins le libre usage de nos nuits ^ rien n'empêche que tu donnes d'abord celle-ci, quitte courir la poste pendant la nuit qui suivra.
— La proposition est for.t séduisante, j'en conviens, (f le comte de Guiche ; mais j'ai fait des adieux solennelles chevaux sont attelés, il faut que je parte.
— Voilà une assez belle résistance, dit M. de Manicam^ Le devoir est satisfait. Mais, crois-moi, ne t'entête pas d^ vantage. Quand on doit céder, le mieux est de se rend--
- tout de suite.
— Ah ! tu défies ma vertu?
— Je sais bien que s'il s'agissait d'un simple souper a«/ Vendanges de Bourgogne (1) tu pourrais faire leRomai et nous laisser noyer notre chagrin entre nous seuls. Mai quand tu sauras dans quelle charmante retraite nous allons te conduire ; quand nous t'aurons dit les noms des femmes
(I) Gàbmt oélèbrt.
^les qui nous y attendent, je te connais, tu n'y résispoint. *
)ù donc voulez-vous me mener? ' \ .
hez rhomme de France qui se réjouît le plus de ton * , dit M. de Wardes.
hez mon oncle? dit en^riant le comte de Guiche. Técisément, répliqua M. de Wardes.
il! vous pensez peut-être m'engager h le supplier de évoquer Tordre de mon départ?...
i donc! si tu étais capable d'une telle faiblesse, nous «ttrions avec toi. C'est, au contraire, pour répondre ans que le chevalier prend de tes plaisirs, que nous imaginé de le rendre complice de la petite fête que ;e ménageons. Voici comment : pour prix d'un sertie j'ai eu l'occasion de lui rendre dernièrement, j'ai chevalier de me prêter, jusqu'à demain, sa petite i du faubourg Saint- Antoine. J'ai invité la (fivine î, celle qui joue si bien la Sabine du Menteur^ et la ise Dorothée, celle dont ton oncle croit être adoré, (u'elle en a accepté un collier d'émeraùdes. et qu'elle jacrifié le vieux duc d'Estrées. Ne trouves'-tu pas At de lui souffler cette petite conquête qui le console uttufs'de certaine dame et de lui prendre sa Dorothée ndant mieux?
b! vous m'en direz tant, s'écria le comte.
i servais, bien qu'il ne serait point sourd à la voix de on, dil«M. de Manicamp avec un sérieux comique; j les^ contenances exigent qu'il se fasse écrire chez icle avant de partir et qu'il lui laisse un témoignage ceconnaissance.
'est fort juste ; m^is songez donc que je suis censé j désespoir de mon, départ et que si l'on apprend
ous te jurons le plus profond secret, interrompit le s Caudale et si ces demoiselles se permettaient es indiscrétions, nous nierons si bien, qu'elles en pour leur fatuité. Allons, voilà qui c&i xiécidé, tu nter-dans ta chaise de poste devant tous les laquai^ aaison qui sont là-bas, désolés de voir partir leur naître et charmés de recevoir le pourboire qu'ils en it en manière d'adieu» Nous allons t'embrasser Um
les larmes aux yeux comme si nous ne devions jamais le re voir; tu crieras bien haut à tes postillons : Barrière Saint Jfarrtn/ puis arrivé sur les boulevards, lu enverras to courrier l'attendre à Meaux, et tu prendras la route d faubourg Saint- Antoine; là, nous confisquerons tes che
vaux, nous griserons les postillons pour élre sûrs de leî avoir à nos ordres à la pointe du jour et pour les empôchei d'aller dire où nous sommes; car ce traître de chevaliei est cfi^able d'avoir déjà soudoyé ces coquins-là pour vem'r lui apprendre ton arrivée à la première poste. Ah ! si celï était, quelle joie nous aurions de le savoir jurant, pestant, se donnant au diable pour deviner ce que lu es devenu, et tout cela pendant que nous serons gaiement chez lui à boir( son vin et à divertir sa maîtresse.
— C'est délicieux! c'est divin! s'écrièrent-ils tous.
— Tromper le chevalier de Gramonl!... Gela devrait nouî valoir le cordon bleu ajouta le marquis de Wardes. Mais le temps presse; commençons vile notre scène d'adieux. Aussi bien, nous ne serons guère en état de la répéter demaii inatin. Toi, prends l'air d'un homme qui rassemble tout sot courage pour s'arracher à ses amis, et tu vas voir comme nous saurons répondre à tes embrassements. Si ta mère:^^® nous regarde de sa fenêtre, je suis bien sûrqu'eUe en sera^^'* tout attendrie.
En parlant ainsi, M. de Wardes entraîne le comte de^^ ^^ Guiche dans la cour de l'hôtel de Gramont. Chacun joue son rôle exactement; Armand n'ajoute au.sien qu'un regai tendre adressé à sa mère, qu'il aperçoit pleurant sur le haZcon de son appartement; et l'idée de la nuit qu'elle va pa ser attriste un peu l'espoir de la nuit qui l'attend. Mais il ^' dix-neuf ans ; le plaisir et la gloire rappellent. Est-il ui*^ regret qui résiste à tant de sortes d'ivresses.
Nous n'essayerons pas de raconter ce souper joyeu tous ceux de ce genre ont, dit-on, le tort dô se ressemble or, la peinture en paraîtrait fastidieuse aux personnes
Ê LB GOVTE DE GTIICAE. 31
¥ J^ £9iinaîssent et ne serait pas sans danger pour* les ' entres. Ces plaisirs-là, comme disait le duc de Lauzun, ^ont les infirmités de la jeunesse, il faut les cacher et les -Pardonner.
A peine arrivé à Tannée, le comte de Goiche fut eoroyé son x)ère vers le vicomte de Uarenne qui faisait alors siège de Gapelle ; il ménageait la prise de cette petite ville our Je moment où Je roi allait venir la première fois c^<Dnmiander en personne ses armées ; mais ayant appris que s ennemis avaient quitté Saint-Guilain (1) pour venir secour Gapelle, M. de Turenne voulut les fweer à livrer bae et pour leur en donner l^nvie, il tit aplanir les tran- ^ées de leur côté, désirant leur faire plus beau jeu et avoir lus de place pour combattre. Dès que M. de Turenne sut uele roi, conduit par le cardinal Mazarin , était arrivé à uise, d'où Ton pouvait voir la prise de Gapelle, il choisit comte de Guiche pour faire savoir au commandant de la "^rdlle assiégée que si elle ne se rendait pas le lendemain, C31 1 ne ferait point de quartier. La ville se rendit, et M. de TCurenne fit peu après lever le siège de Saint-Guilain. Le 3 «une roi, qui voulut prendre part aux glorieux travaux de 4m armée, alla conduire en personne un convoi à Saint- [Qilain, action assez téméraire, qui se fît à la vue de Tenemi, dont les forces étaient employées alors à empêcher s approvisionnements d'entrer dans la place et à priver L^ assiégés du moyen d'éterniser le siège.
Après les six mois que dura la campagne, le comte de Guicheen revint avec une blessure très-grave au bras droit, ce cjai mit le comble à son élégance. Revenir de la guerre avec ua ses agréments et le bras en écharpe, c'était se présenf à la cour de la manière la plus séduisante. L'absence Bivail considérablement agi sur le sentiment de M. de Gui- '^liepourla comtesse deFiesque et il allait s'embarquer d^Bs une autre aventure, lorsque ses amis lui dirent qu'il ^ allait de son honneur de se venger complètement du che- 'y^^ de Gramont et que, d'ailleurs, il ne pouvait abandonner un roman si bien commencé.
•^Vous avez raison, répondit Armand, il faut s'épargner ^ remords d'une vengeance perdue ; mais peut-être mon
W Vmt'da BRriftaut ewtnéhien, à detx fiews^e^liMifc
oncle ne pense-t-U plus à la comtesse ; il n'est pas 8iq< aux maladies de langueur. - .
—Sans doute, reprit H. deWardes; mais comme le marquis de Beuvron est toujours là'pour lui disputer la comtesse et pour ^'emparer des moindres faveurs qu'il néglirait de prendre, cela maintient son zèle; et puis il a pouj loi un fond d'envie, de jalousie, trop riche pour ne pas remployer. Gela est si amusant pour nous de voir ce modèle des mauvais sujets tourmenté comme un honnéti homme!
— Je suis charmé de vous procurer ce plaisir, dit ei riant M. de Guiche; mais rappelez-vous qu'il m'a déjà coûl cher et que je ne veux pas aller passer l'hiver dans quelque château lointain. Le roi est amoureux. Nous allons avoiir— =• de grandes fêtes à la cour, pendant lesquelles, tout occupa de sa passion, il ne prendra pas garde aux nôtres. Ge n'esl pas l'instant de risquer une disgrâce pour des plaisirs trèsincertains. La comtesse est fort aimable, je ne le nie pas;^^ mais sans l'amour qu'elle inspire à mon oncle, j'en aime^ — rais autant une autre. N'importe, vous le voulez, je feraL tout mon possible pour vous contenter.
Le soir même, le comte de Guiche alla au Luxembourg faire sa cour à Mademoiselle pour revoir madame de Fiesque. Il en fut accueilli de la manière lapins encourageante et l'entendit dire à l'abbé Fouquet qu'elle irait le lendemain tnatin se promener au Jardin-du-Roi, et qu'il devrait l'y accompagner. L'abbé s'empressa de répondre qu'il était^ aux ordres de madame la comtesse.
—• Et moi aussi, dit tout bas M. de Guiche, qui pensa que ce rendez-vous était donné autant à lui qu'à l'abbé Fouquet.
L'espoir de se trouver presque en téte-à-tôte avec ma— i damé de Fiesque, avait fait oublier au comte que sa bles-^ ; sure faisait craindre une inflammation, dont les suites se^ [ raient fort dangereuses ; son chirurgien avait décidé qu'il ^ Tiendrait le saigner le lendemain matin de bonne heure* - L'ordonnance était irrévocable et le maréchal de Gramont«. qui se trouvait alors à Paris, entra chez son fils pour s'as— f *^urer de sa docilité et lui ôter toute idée de renvoyer lai saigna il un autre moment. J
Armand se laissa faire, puis ayant l'air de céder au sont^ xneil qu'omtoe ordinurement vm forte saignée, il dM
LE COMTE Dti GUICHE. 33
manda à rester seul avec son valet de chambre. Le maréchal sortit avec le chirurgien, eu recommandant bien à ce dernier de revenir dans la matinée voir son jeune blessé.
A peine Armand fut-il débarassé des soins de son père et de ceux de son chirurgien, qu'il dit à Etienne :
— Va me chercher un bouillon.
— Ah» monsieur, c'est trop tôt, s'écrie Etienne; aprèô avoir perdu tant de sang, il faut au moins rester deux heures sans rien prendre.
— Va me chercher un bouillon, te dis-je et ne raisonne pas. Tu m'apporteras aussi un verre de vin de Halaga.
— Monsieur veut se tuer, c'est certain.
— Tout au contraire, je veux me rendre un peu des forces que ce carabin vient de m'ôter; car il faut absolunient que* je sorte.
' — Sortir! pâle comme vous voilà. Mais on vous croira en délire, monsieur le comte, et le suisse refusera de vous ouvrir la porte.
— Et vraiment, c'est pour me donner des couleurs que je veux avant tout du vin d'Espagne, allons dépôche-toi <l'ea aller chercher.
— Si j'en demande au sommelier, il ne m'en donnerapas, Sx ne voudra jamais croire que c'est pour monsieur le Comte.
— Et qui te parle de le demander à personne? Morbleu, tu en voles si souvent pour toi que tu peux bien en voler %xae fois pour moi.
— Ah ! monsieur le comte veut rire, dit Etienne en rougissant. Certainement... que... jamais...
— Allons, point de verbiage. Si tu hésites à faire ce que Se t'ordonne, va me chercher la Brèche.
— Ce grand sergent que M. le comte a ramené de Yarmée?
— Oui, celui-là ne fera pas tant de façons pour , m'obéir.
— Je le crois bien, vraiment : il mettrait le feu aux quatre coins de Paris, si vous lui faisiez seulement signe que cela peut amuser votre seigneurie. Mais pour n'être pas aussi fou que lui, on n'en est pas moins capable d& bien servir monsieur le comte et sans la crainte de Taider à faire une imprudence... *'
34 LE COMTE DE GjirCHlB.
— Sois trancruille, on n'en saura rien. Dès ,que mon père sera parti pour Versailles) tu feras mettre mes chevaux; tu diras que je f ai chargé d'aller chercher mon ami, H. de Wardes, pour qu'il vienne me tenir compagnie , puis tu remonteras ici, tu m'aideras à m'habiller. Je descendrai par le petit escalier dérobé, dans la cour des écuries; là, je monterai dans mon carrosse avant qu'il soit sorti de la^ remise; tu viendras avec moi, on ne verra que toi à liu portière, et une fois hors de l'hôtel, nous serons libres de faire ce qu'il nous plaira.
Grâce à ces instructions et à Tintelligence d'Étienn pour tout ce qui était furtif, le comte de Guiche sortit être vu de personne et il arriva au Jardin-du-Roi ei même temps que madame de Fiesque.
L'abbé Fouquet, en confident discret, alla du côté d serres, qui n'étaient pas longues à visiter dans ces tempâ-Ià puis Û tira un crayon de sa poche et se mit à copier le noms des plantes nouvellement arrivées d'Amérique, e M. de Guiche profita de ce moment pour dire à madam de Fiesque tout ce qui devait la décider à combler vœux. Déjà, elle lui avait permis de venir la voir heures où elle ne recevait personne; elle daignait lui indî quer les moyens d'échapper à la surveillance du chevaliei de Gramont, lorsque le jeune Armand, peut-être trop ém du bonheur qui l'attendait, et très-affaibli par sa saignée tomba sans connaissance (1). L'abbé Fouquet accourut aussitôt au cri d'effroi de la comtesse. On fit respirer des sel au pauvi'e blessé, on le transporta dans son carrosse; Vabh^ Fouquet y monta aussi, car la comtesse éplorée lui avait fait promettre de ne pas quitter M. de Guiche avant de l'avoir vu mettre au lit et d'avoir fait appeler son chirurgien.
En voyant dans quel état on lui ramenait son maître, Etienne fit tant d'imprécations contre l'imprudence commise, qu'on apprit ainsi la cause de son évanouissement. Madame de Fiesque se flatta que l'émotion de l'espoir y était pour quelque chose et l'imprudence du comte de Guiche lui parut être la preuve d'un amour délirant. On pouvait s'y tromper. Gomment reconnaître l'amour du péril, la manie de se risquer, d'avec le dévouement d'un
(1) Mémoires da comte de Bas si.
%^ COMTE DE 6U1GHB. 35
passionné? Les effets en sont les mômes; et pmales SiBimies aiment tant à s'abuser!
Le chevalier de Gramont ayant appris* par ses émissaire la promenade faite au Jardin-du-Roi, i^splut de savoir à quoi s'en tenir sur le degré d'intimité qui existait entre son neveu et la comtesse de Fiesque. 11 profita de ce que la blessure du comte devait le forcer à écrire de la nuiîn gauche pour adresser en son nom un billet à la comtesse et traça de la main gauche aussi ce peu de mots: i
u Je vous en supplie, madame, faites que je puisse vous parler un moment aujourd'hui; mais que mon oncle n'en sache rien, car il nous tuerait tous les deux. Devinez, je vous iHPie, ce que j'ajouterais à cette prière, si je n'étais réduit à écrire de la main gauche. »
Madame de Fiesque, qui craignait de se compromettre, fit lire au porteur du billet qu'elle chargerait M. de Manicabç ^ sa réponse à M. de Quiche. Le chevalier vit dans cette récaution une preuve de l'intelligence qui régnait entre ^n jeune rival et sa perfide. Alors, s'efforçant de dissimu- »* sa rage, il alla chez madame de Fiesque et lui demanda Tun air indifférent s'il y avait longtemps qu'elle avait vu 3 comte de Guiche,
— Je ne l'ai pas vu depuis cinq ou six jours, dit-elle.
— Mais il n'y a pas si longtemps que vous en avez reçu Les lettres?
— Des lettres! Gomment cela se pourrait-il? Est-il en fetat d'écrire à personne?
— Prenez garde à ce que vous dites, madame! reprit le chevalier d'un ton amer; cela tire à conséquence.
— La vérité est, dit la comtesse, que M. de Manicamp vient de me faire demander si je pouvais recevoir aujourd'hui le comte de Guiche, et que je lui ai fait répondre de
venir sans son ami.
— Il est vrai que vous venez demander à Manicamp qu'il vînt sans le comte de Guiche; mais vous oubliez que c'est swr une lettre de celui-ci que vous lui avez mandé cela. Je le sais d'autant mieux, ajouta le chevalier avec un rire infernal, que c^est moi qui l'ai écrite, cette lettre.
— Eh bien, reprit la comtesse, la réponse que j'y ai faitt doit vous convaincre de...
— Âh! j'en sais plus qu'U s'en laot po«r ne plus douter
de votre perfidie, s'écria le chevalier hors de lui ; me sacrE fier à un étourdi qui vous sacrifiera bientôt vous-mém« au premier minois qui lui sourira, et qui vous aurait déjS quittée impitoyablement si madame d'Olonne accueillai un peu mieux ses soupirs ! *
. Le chevalier continuait sur ce ton, sans que madame de Fiesque songeât à lui répondre, tant elle était préoccupée des moyens de sauver le neveu de la vengeance de Toncle. lorsque M. de Manicamp entra. Âlora M. de Gramont^ortifl honteux de laisser voir à l'ami d'Armand à quel point zL était jaloux de son élève.
Madame de Fiesque instruisit aussitôt M. de Manicamp da la ruse du chevalier et de la cause de l'état violent où iH venait de la trouver. Elle le conjura d'engager M. de Gui— che à se mettre en garde contre les méchants tours qu9 son oncle méditait sans doute contre lui.
— Se mettre à l'abri des fureurs du chevalier, lui? Ah vous ne le connaissez pas, madame ; il sera si heureux dm votre inquiétude qu'il tentera tout pour la maintenir. Mais je lui parlerai du mal qui peut résulter pour vous de la colère d'un jaloux, ;jue l'habitude déjouer le rôle du trpmpeufl doit rendre fort mauvais dans celui du trompé et comme Armand se pique d'originalité, il sera prudent par amour- Avant que son bras fût guéri, le comte essaya de teni*
une plume pour écrire à madame de Fiesque un billet fori tendre, dans lequel il lui affirma que c'était unîquemenfl pour qu'elle tie fût plus dupe des faussaires qu'il prenait Im liberté de lui adresser quelques lignes. Enfin, malgré les persécutions, les ruses, l'espionnage du chevalier de Gra— mont, son neveu parvint à le supplanter. D'abord mdign^ de l'infidélité de la comtesse, le chevalier résolut de cesseT de la voir; puis il pensa que c'était probablement leur faire un grand plaisir à tous deux que de les délivrer de sa présence et il préféra contraindre son ressentiment et feindre même une sorte de résignation. '
— Puisque vous êtes folle de cet écervelé, que votre fàûtaisie s'accomplisse, dit le chevalier à la comtesse. Au fait, je ne vois pas pourquoi ce caprice nous brouillerait : oui, ce serait un mauvais procédé de ma part de vous abandonv ner lorsque vous êtes à la veille d'un de ces malheurs qar ^éclame^t tous les secours de ramitiéf
— Je vous remercie d'une pitié si prévoyante, répondit la comtesse en riant, et je ne demande pas mieux que vous restiez mon ami; mais c'est à une condition. '^
— Ah! je la devine sans peine. Vous voulez que je l'adore aussi, n'est-ce pas? Mais vous me permettrez de m'en tenir pour lui à mes sentiments de famille. On aime rarement ses héritiers. Et la peine que celui-ci se donne pour hériter de mon vivant, ne mérite pas ma reconnaissance, convenez-en. Cependant, comme au fond il n'est pas si coupable que vous le croyez, je lui pardonne.
Ainsi, le chevalier ayant l'air de passer sans regret à l'état d'ancien ami, se conserva les moyens de voir journellement . la comtesse de Fiesque et de se tenir au courant de toutes ses démarches. Il sut par l'abbé Fouquet, qui tirait vanité de la confiance de madame de Fiesque, que devant suivre très-prochainement Mademoiselle aux eaux de Forges, la comtesse lui ferait remettre quelques papiers importants dont elle le priait d'être le dépositaire jusqu'à son retour.
Le chevalier, présumant que ces papiers n'étaient autres que les lettres du comte de Guiche, obtint à prix d'or du porteur qu'il lui en confierait seulement une.
Muni de cette pièce de conviction, le chevalier va chez M. de Wardes, où il savait trouver M. de Manicamp. Après quelques plaisanteries sur les bonnes fortunes du comte de Guiche et sur sa confiance dans les sentiments qu'il inspirait, M. de Gramont dit :
— Ma foi! mes pauvres amis, vous êtes plus jeunes, plus agréables que moi, et jamais je ne' vous disputerai une maitresse dont vous serez les premiers vainqueurs, mais pour celles qui m'honorent de leurs bontés, il faut que vous renonciez à me les enlever. La vanité d'augmenter le nombre de leurs adorateurs peut bien les engager à vous donner quelque espérance, mais elles ne tardent pas à sacrifier le caprice au sentiment. Vous croyez, mon cher Armand, qu'après toutes les coquetteries, les belles paroles dont madame de Fiesque a payé votre ardeur, elle était tout au bonheur de vous enchaîner? Eh bien, pendant que vous épuisiez votre verve en phrases amoureuses^ elle me donnait vos lettres à commenter. Nous nous divertissions ensemble de votre style ampoulé, de vos serments éternels. Je vous en montrerai quand vous voudrez tous les orîgi-
naux. En attendant, voici la copie de la dernière ' qu'elle a reçue de vous.
Et le chevalier se mit à lire tout haut la copie de la lettre quil avait apportée.
Le comte de Guiche, MM. de Wardes et de Manicamp se regardaient étonnés d'une trahison aussi grossière ; mais tous trois étaient bien décidés à déconcerter le plus qu'ils pourraient le petit triomphe du chevalier.
— En vérité, s'écria M. de Wardes, ce fripon de Guiche est trop heureux; il ne savait comment se débarrasser poliment de la comtesse, et voilà son oncle qui, après avoir eu la bonté de la lui céder, daigne avoir la charité de fe reprendre. C'est un procédé deux fois admirable.
— Et qui lui répond de ma reconnaissance, dit Armand du ton le plus naturel. Oui, mon cher oncle, je reconnais vos droits, et jure de les respecter à l'avenir.
— Ce n'est pas assez, ajouta M. de Manicamp, puisque le dfôvalier attache tant de prix à la correspondance de madame de Fiesque, il faut compléter la collection en lui donnant aussi toutes les lettres qu'elle a bien voulu te répondre, et qui peignent si vivement la terreur, l'ennui qu'il lui rospire.
A ces mots, le chevalin se leva brusquement comme pour repousser une insulte.
— C'est la comtesse qui parle, coutinua M. de Wardes, Nous sommes bien loin d'être de son avis ; mais les femmes ont souvent des accès de mauvais goût dont elles se repentent. Leur seul tort est d'en laisser la preuve par écrit.
— Cela n'est un tort qu'avec des indiscrets, interrompit M. d« Guiche ; mais que madame de Fiesque soit tombée dans celui d^ médire de ses adorateurs passés ou présents, c*est ce qu'on ne saura jamais par moi. J'aime mieux passer pour être sa victime que d'être son délateur.
Le ton grave qui accompagna cette déclaration mit fin aux plaisanteries qui auraient pu devenir blessantes dé part et d'autre. Le chevalier entra dans le cabinet de son firère ; et, à peine fut-il sorti, que M. de Wardes et de Manicamp se réunirent pour écrire à madame de Fiesqc^ sur l'infamie dont ils la supposaient coupable. La pauvre femme, forte de son innocence, leur répondit qu'ils étaient «aais doute encore dupes de quelque ruse du chevalier
imoQt. La preuve ea fut bientôt acquise ; mais Armand, ensait déjà à une autre conquête, persista dans sa ranen redisant cette sentence de son oncle : Eîi amour ^ lélité seule est inflexible.
ame d'Olonne apprit avec plaisir la rupture qui faisait espoir de son amie et se donna, en présence du comte iche, des airs de langueur qu'il ne fut pas longtemps rpréter. Mais le prince de Marcillac régnait alors osilement sur le cœur, ou plutôt sur Pamour-propre de ne d'Olonne, il était jeune, assez bien fait, prince et du roi, ce qui avait déterminé la comtesse d'Olonne sacrifier tous ses autres soupirants, parmi lesquels se lit le chevalier de Gramont. Gomme le prince était îsprit et partant fort ennuyeux, elle cherchait à se amager de sa conversation stérile par la conversation iielle du comte de Guiche.
it à propos du prince de Marcillac que le chevalier de 3nt avait appelé les adorateurs de madame d'Olonne ïilistins^ parce qu'ils avaient été défaits, -disait-il, par ndchoire (Pane (1).
•es avoir supplanté le chevalier de Gramont, il ne t pas être difficile de l'emporter sur le prince dé Mar- , et le comte de Guiche était au moment de se donner joie, lorsque le duc de Caudale vint un matin chez lui ipagné du marquis de Wardes.
Tu vas me trouver bien ridicule! dit le duc dans une ion extrême; mais c'est lui qui m'a déterminé à cette lîère démarche, ajouta-t-il en montrant M. de Wardes. tend que loin de me jeter par la fenêtre, comme ta rais bien le droit après avoir entendu ma proposition^ capable d'avoir pitié de ma démence.
4ette démence-là me paraît fort raisonnable, dit Ar*
lUtoire du comte de Buui, 1. 1, p. 64«
mand, car elle me prépare, on nesaurait jnieux, aux propositions les plus saugrenues.
— Voici le fait : tu entames une aventure avec madame d'Olonne; moi, j'en suis amoureux fou ; tes soins pour elle, et sa complaisance à les recevoir, me mettent au supplice; je ne me sens pas de force à te la disputer, mais j'ai la certitude de remporter sur tous les autres prétendants. C'est pourquoi je viens te supplier de me sauver la vie, en renonçant au succès qui t'est promis, et qui ne te donnera jamais autant de bonheur qu'il me causera de désespoir.
— En effet, dit le comte, la proposition est bizarre et vient mal à propos, car le prince de Marcillac est avec le roi à Saint-Germain; il n'en reviendra que demain au soir, et comme on a pris la peine de m'en instruire, j'aurais bien mauvaise grâce à ne pas profiter d'une si belle occasion.
— Et n'en as-tu pas tous les jours de semblables ? s'écria M. de Wardes. N'es-tu pas l'enfant gâté de toutes nos coquettes? que t'importe un triomphe de plus ou de moins? Qu'as-tu besoin de désespérer ce pauvre duc, qui, beau, jeune, aimable, a la bonhomie d'aimer madame d'Olonne d'un amour passionné? As-tu cette bonté-là, toi? Non, tu l'acceptes plutôt que tu ne la désires. Il n'y a pas l'onibre d'amour dans cette intrigue-là: et tu peux être généreux sans regret.
— Cela vous plaît à dire, renoncer volontairement à une jolie femme qui daigne vous accueillir d'une manière.,. Ah! c'est impossible, on se moquerait de moi, j'entends d'ici tout ce que dirait mon oncle sur ce beau trait d'un imbécile!
— Veux-tu qu'il le trouve charmant, dit M. de Wardes, habille-le à sa façon.
— Comment cela?
f- Rends le sort arbitre de cette grande affaire. Voici des cartes; jouons au quinze. Le premier décavé cédera tout ses droits au vainqueur. Si c'est moi, j'en serai quitte pour mon argent; mais si c'est un de vous, il perdra non-seulement sa mise, mais sa maîtresse.
-— Oh! la bonne idée! s'écria M. dejGuiche; Je ne refuserai jamais une partie si extravagance. Jouer une femme de la cour au quinze!... Ah! le chevalier nous envierait ce tour-là ,0
LE COHTB DE GUICIIE. Il
— C'est fort amusant pour vous deux, dit le duc tristement; mais ici, je joue plus gros jeu que toi, et j'ai trop peur pour ne pas perdre.
-r- Allons, du courage, reprit M. de Wardes en faisant préparer la table de jeu. Le ciel n'est pas toujours contre les honnêtes gens. C'est dommage que madame d'OIonne oe puisse pas savoir les émotions dont elle est cause en ce moment, elle serait capable d'en rire.
— Et de nous en punir aussi, dit le comte; mais si on calculait les suites de tout, on ne ferait jamais rien. L'essentiel est de nous jurer le secret sur cette partie de quinze, et qu'on ignore à jamais que le duc et moi étions caves d'une belle comtesse. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'on joue ce qu'on n'a pas, ajouta le comte de Guiche.
Et il s'approcha de la table en riant.
Le duc de Caudale mit quelque temps à choisir sa place ; il ne voulait pas être sous la coupe de son rival et il s'abandonnait à toutes les superstitions des joueurs pour se guider dans cette circonstance; enfin M. de Wardes s'empara des cartes et le jeu commença.
La fortune aime les indifférents; après plusieurs coups où la prudence du duc de Caudale l'avait préservé d'un revers, il succomba à un quinze premier dont la chance favorisa le comte de Guiche. Il y a dans les faveurs du sort quelque chose d'enivrant qui inspire la joie, lors même que le résultat en est peu avantageux; et Armand se laissait aller à cette hilarité naturelle au gagnant, lorsque, levant les yevu sur le duc de Caudale, il fut frappé de sa pâleur et de l'expression funèbre répandue sur son visage.
— A beau joueur, beau joueur et demi, s'écria le comte de Guiche en tendant la main au duc. Je vous donne votre revanche, et cette fois l'arrêt sera irrévocable. Alors, reprenant les cartes, la partie recommença; mais Armand, touché du désespoir de M. de Caudale, résolut de se faire décaver au premier mauvais jeu qu'il aurait. Cette bonne action accomplie, le duc de Caudale se jeta à son cou en disant :
— Cher comte, ma vie est à vous, disposez-en.
— Eh bien, reprit Armand, je la cède à madame d'Olonne. Hais je garde votre amitié ; elle suffit à payer tous les sacrifices. '
— Cela est fort beau, dit en riant M. de Weffdes, et les cheyaliers dont mademoiselle de Scudéri veut nous humilier, ne font rien de plus héroïque. Mais il faut joindre l'effet aur paroles et compléter le sacrifice par ton ahBence ; car si tu restes ici, ajouta de Wardes en s'adressant à Armand, malgré que notre cher duc soit aussi beau qu'aimable, tu déconcerteras sans le vouloir toutes ses séductions. Tu as je ne sais quoi d'impertinent qui ravit nos plus fières ; croismoi, va-t'en/
— - On ne saurait chasser un ami d'une façon plus flatteuse, répondit Armand, et je cède à cette gracieuse invitation. Je rejoindrai l'armée sans nécessité im mois plus tôt, soit; mais vous me tiendrez au courant de ce qui se passera ici. Je veux savoir à qui ma désertion profite.
— Ce sera à moi, je le jure, reprit M. de Caudale, ou fj perdrai mon nom.
La suite a prouvé qu'il savait tenir ses serm^ts.
Un de ces hasards qui bouleversent tant de projets, vint ajourner le départ du comte de Guiche pour l'armée. Cependant les ordres étaient donnés de tout disposer à cet effet, et Armand, caché derrière la jalousie de sa fenêtre, regardait charger sa voiture de voyage, lorsqu'il vit entrer dans la cour de l'hôtel de Gramont, une jeune fille d'une beauté remarquable. A son costume bourgeois, sa cornette blanche, ornée de rubans couleur de rose, ou reconnaissait une ouvrière ; mais à ses yeux baissés, à sa démarche pudique, à ses johes mains blanches, on devinait la sagesse de sa conduite et la distinction de son état.
A peine eut-elle demandé au concierge à parler à M. Etienne, que celui-ci l'ayant aperçue, alla vers elle et prit le petit carton qu'elle lui remit, puis il lui fit signe de le suivre ; mais elle lui répondit qu'elle préférait l'attendre chez le concierge.
* — Quelle est cette belle personne qui vient te voir ainsi, sans façon ? demanda le comte à son valet de chambra en le voyant poser le carton sur une commode.
— Quoi ! monsieur le comte ne la connaît pas? C'est la fameuse Margumte Duverger, celle que les peintres se dia^ patent. Àhi M. Lebrun a plus d'une fois emprunté son beau visage.
— Je le crois bien ; yraiment il m'a para assez régulier pour cela, mais ce n'est pas en qualité de modèle qu'elle vient te voir, je pense.
— Oh l si je savais peindre, je ferais son portrait mieux que personne, car j'ai toujours sa figure devant mes yeux; mais, c'est que la belle Marguerite n'est pas souvent occupée à poser pour des tableaux, par la raison qu'elle ne veut jamais laisser voir au peintre que sou visage et ses bras, et que les jours où elle ae sort pas, elle raccommode des dentelles. Vous allez voir, monsieur, comme elle travaille! c'ert une vraie fée...
En parlant ainsi, Etienne montrait las omnchettes que venait de rapporter Marguerite.
— Ce qu'il y a de positif dans tout cela, reprit le comte, c'est qu'elle est adorable, et que tu en es fort amoureux.
— Moi! amoureux de la belle Marguerite? Âh! pas si héte, vraiment. Est-ce qu'elle prendrait garde à un pauvre diable comme moi î Elle est bien trop fière ; sa tante l'a élevée dans des idées d'ambition qui n'ont pas le sens commun, et cela sous prétexte qu'elle n'était pas n/ée pour travailler, et <îae si son p^ n'avait pas fait de mauvaises affaires dans son commerce, elle ne serait pas obligée de raccommoder des dentales pour vivre. Enfin, elle veut pour sa nièce un clerc de notaire ou de procureur : pas moins que cela.
— Peste! quelle ambition! s'écria le comte en riant; et tu crois qu'avec l'un de ces deux grades, on pourrait parvenir à se faire écouter de la belle Marguerite?
— C'est trop sûr ; et nous autres, gens de maison, noua n'avons rienà prétendre auprès de ces princesses qui font les dédaigneuses. C'est dommage, cela m'aurait bien conveaUi une femme comme celle-là, ajouta Etienne en soupirant.
— Je le crois sans peine, et à ta place je me vengerais do ses dédains.
— Vous croyez rire, monsieur, mais j'en ai quelquefois l'idée. Au fait, elle en épousera peut-être un qui ne me VKudra pas. fih bien , quand je la verrai malheureuse, ça ttie fera plaisir.
44 LB €OHTE DE GUIGHE.
— Tu as là un mauvais sentiment fort naturel, mon garçon, dit en riant le comte ; mais il faut espérer qu'un vœu si cbaritable ne sera pas exaucé, et que le ciel, en donnant à la terre une si belle créature, a voulu qu'elle fût heureuse. Dans quel quartier de Paris voit-on luire ce bel astre?
— Rue d'Enfer; et quand le dimanche elle va se promener avec sa tante au Luxembourg, il faut voir comme tous les étudiants la suivent, et des plus grands seigneurs même ; car si j'étais indiscret...
— Eh bien, sois-le.
— Ah ! je ne puis pas, j'ai reçu de l'argent pour me taire.
— Belle considération! si je t'en donne davantage pour parler?
— Ah! c'est différent!
— Eh bien, je t'en promets, cela revient au môme.
— Pas tout à fait; mais si monsieur veut bien s'engager à ne pas me compromettre...
— Je m'engagerai atout ce que tu voudras. Allons, parle...
— C'est que M, le marquis de Wardes n'est pas endurant; et que s'il venait à savoir...
— Quoi! Wardes connaît cette belle Marguerite? interrompit Armand.
— Il Ta rencontrée un soir au Luxembourg au moment où il sortait de chez Mademoiselle; et dernièrement, comme je portais les manchettes de M. le comte chez Marguerite, j'ai trouvé Jà Siméon, le valet de confiance du marquis de Wardes, qui rôdait autour de la maison où loge la tante ; il m'a demandé où j'allais, et quand il a su que c'était chez la belle Marguerite, il a fait un cri de joie, et m'a conjuré de glisser dans le tablier de la nièce un petit billet qu'il tenait à la main, sans savoir comment il pourrait le faire parvenir à son adresse; car d'après les informations prises dans le quartier, Siméon savait que la tante était un vrai cerbère. Dans mon premier mouvement, je m'indignai du métier que Siméon voulait me faire faire ; puis tout à coup je réfléchis que cela m'éclairera sur la vertu de la belle, et je me charge de glisser le billet.
— Non pas gratis, je pense?
— Ah ! monsieur sait qu'on ne fait pas ces choses-là pour rien-
— Elle a lu la lettre, sans doute? est-ce qu'une femme se refuse jamais ce plaisir-là?
— Certainement elle Ta lue, mais elle a eu la niaiserie de la montrer à sa tante. Alors celle-ci m'a demandé si le marquis de Wardes, qui faisait de si tendres déclarations d'amour, n'était pas un ami de mon maître.
» — Oui, ai-je répondu.
» — Eh bien , a-t-elle ajouté, engagez-le à faire entendre raison à son ami, et à lui conseiller de ne pas perdre son temps, ses pas et son encre pour entraîner à mal une honnête fîUe qui n'est pas assez sotte que d'écouter ses promesses, ses paroles dorées.
» Pendant que la vieille me dégoisait tout cela, je ne me sentais pas d'aise ; et Dieu sait avec quel plaisir j'ai répété à M. le marquis les injures de la tante, car il a voulu savoir par moi même l'effet de son billet.
— Il a dû être fort découragé?
— Pas le moins du monde. 11 a dit :
» — Gela commence toujours ainsi. Au second billet, elle jettera encore feu et flamme, au troisième elle s'humanisera. Avec les femmes il faut de la persévérance. Voilà tout.
» Puis il a parlé de différents projets pour lesquels il a mis à contribution mon savoir-faire, et comme il a payé d'avance et très-généreusement mon zèle et mon intelligence, je vais de ce pas, quoi qu'il m'en coûte, disposer Marguerite à être moins!...
— Ne te presse pas... va donner tout ce que je possède de dentelles à ta belle ouvrière.
— Mais j'ai beau chercher, je n'en vois pas de déchirées; elles sont toutes en bon état, dit Etienne en regardant dans la commode de son maître.
— Qu'à cela ne tienne ! reprit le comte en s'emparant d'un rabat que tenait son valet de chambre, et il y fit deux grands accrocs.
En ce moment, M. de Wardes arriva ; Etienne sortit en faisant une foule de mines qui toutes voulaient dire : Pour Dieu, ne me trahissez pas! Et le comte de Guichc, n'y prenant pas garde, s'écria :
— Ah! ce traître de Wardes qui ne se contente pas des plus jolies femmes de la cour ! et qui veut encore séduire nos bourgeoises!
— Pourquoi pas? dit le marquis; cela fait diversioa : nos grandes dames sont peu variées dans leurs intrigues; ce sont toujours les mêmes cajoleries, les mêmes tromperies, le même dénoûment; et, lorsqu'on rencontre ailleurs on peu d'ignorance et de candeur, on s'y attache, cola repose.
— Tu me persuades, et j'en veux essayer, reprit Armand en souriant. Il faut qu'un homme bien élevé sache un peu de tout, et connaisse les mœurs de son pays. N'avoir d'idée que sur la cour et l'armée, c'est par trop restreindre sa science, et j'ai dessein de porter mes études sur une autre partie de la société qui, quoique dédaignée, n'en est pas moins intéressante.
— Que veut dire ce pathos philosophique?
— Que je me précipite, sans nulle restriction, dans tm amour bourgeois.
— Quelle folie !
— Ah ! tu n'as pas le droit de la blâmer, puisque c'est la tienne.
— Je ne te comprends pas.
— Eh bien, je vais être plus clair, reprit le comte. Ttl veux plaire à la belle Marguerite ; j'ai le même projet. Nous avons les mêmes obstacles à vaincre, les mêmes armes i employer, les mêmes avantages à faire valoir. Eh bieu, agissons en bons camarades : servons-nous mutuellement, et convenons que celui des deux qui sera repoussé ne nuira point au succès de l'autre.
— J'y consens de bon cœur, dit M. de Wardes en serrant la main d'Armand ; j'aime les choses qui sortent de la route commune, et ce mélange de vice et de vertu, cette manière d'appliquer la loyauté à une mauvaise action me ravissent. Tu peux compter sur ma parole.
— Ce n'est pas tout, il faut traiter ce roman avec toutes les ressources du genre; l'héroïne en vaut, ma foi, bien la peine. Travestissements, mystères, enlèvement, nous ne devons rien épargner. Voici mon plan : les chevaux de poste vont venir méprendre; au lieu de me conduire à Saint-Denis, ils me descendront dans une mauvaise auberge, près de la barrière d'Enfer. Là, je prendrai le nom de M. Dufour, puis j'enverrai chercher, chez un costumiei-, un habit de clerc de notaire et j'irai me planter avec un livre dé droit dans l'allée solitaire où la belle Marguerite vient cha-
que soir se reposer de son travail du jour. Après quelques œillades et quelques soupirs adroitement glissés, il faudra que je sois bien sot, ou bien malheureux, si je ne trouve pas une occasion de déclarer et même de faire accueillir mon amour. Il est nécessaire que l'intrigue marche vite; je n'ai (ju'utî mois à y consacrer; passé ce temps, je dois rejoindrj Tarmée.
— Un mois entier, s'écria le marquis, c'est bien asses * vraiment pour triompher d'une vertu bourgeoise. Mais il n'y a pas de temps à perdre et je pars avec toi.
— Allons donc! c'est impossible! Et que diront la comtesse, la petite baronne et tant d'autres qui ne peuvent se passer de toi!
— Elles gémiront.
— Mais le roi, comment lui expliquer ce brusque départ?
— J'inventerai quelque vieux parent à la mort dont je dois hériter... et qu'il me fallait embrasser avant son dernier soupir ; le roi lui même approuvera mon absence, et je reviendrai à temps pour faire taire les mauvais propos des gens qui en auront médit. Attends-moi un quart-d'heure, le temps d'aller chez moi prévenir mes gens de l'état du moribond dont l'agonie me réclame, puis je reviens suivi de Siméon, qui nous sera fort utile dans l 'apprentissage que nous allons faire, toi dans le notariat, et moi dans labazoche; car tu penses bien qu'en te créant çfei^ de notaire, tu me fais clerc de procureur.
Alors les deux amis se mirent à rire de la comédie qa*i}$ allaient jouer : s'exiler du grand monde pendant tout un mois, se faire simples bourgeois pour s'initier dans les habitudes, les plaisirs, et même les secrets d'une pauvre ouvrière ; quitter le ton, les manières des seigneurs de la cour, pour adopter les airs modestes et la galanterie vulgaire des soupirants de la classe moyenne ; aller au bal du carrefour, m café des étudiants, aux guinguettes des artisans ; voir «n nouveau public, de nouvelles coquetteries, des plaisirs lans vanité, des sentiments sans calcul ; que de joie en espérance 1
M. de "Wardes ne se fît point attendre. Siméon le précéda de quelques minutes, muni d'une petite malle qu'il attacha derrière la chaise de poste du comte de Guiche.
— J'ai une commission importante à te donner, dit ce dernier à Etienne; il te faudra bien deux jours pour la faire, car il s'agit d'aller porter cette lettre au château de B... ; puis tu viendras me rejoindre à Amiens, où je compte passer une semaine... ^
— Qui monsieur le comte emmènera-t-il à ma place?
— Personne, Siméon nous suffira, au marquis et à moi, pendant la route.
Etienne ne fut pas dupe des raisons que donnait son maître pour l'éloigner de lui ; mais il fallait obéir, et il dissimula de son mieux la curiosité inquiète que lui causait ce voyage fait sans lui. 4..
Une heure après le départ des deux amis, ils descendaient à l'auberge du Grand- Monarque^ près de la barrière d'Enfer. Us avaient eu soin de se faire conduire fort au delà pour avoir l'air d'arriver de province. En descendant, ils avaient feint de se disputer sur les avantages et les inconvénients de loger en dehors de Paris. Mais le comte ayant fait valoir que tout devait y être meilleur marché, et l'aubergiste ayant nécessairement appuyé sur cette vérité, ils ^'étaient décidés à s'établir dans les deux chambres les plus propres de cette hôtellerie, plus souvent visitée par des rouliers que par des gentilshommes.
Siméon est aussitôt chargé de se procurer tout ce qui doit servir au déguisement de son maître et du comte; il doit louer de plus un appartement ou deux mansardes, le plus près possible de la maison habitée par Marguerite Duverger. Si le bonheur voulait qu'il y eût une seule chambre à louer dans cette maison môme, Siméon avait ordre de la retenir à tout prix, et le démon, protecteur des mauvais sujets, voulut qu'il se trouvât, justement en face des feâêtres de la belle Marguerite, deux petits logements va- ^cauts, l'un au deuxième, l'autre au troisième.
LE GOMTK DE GUIGHE. 49
Armand céda poliment le plus beau à son ami, trait moins généreux qu'il ne le paraissait ; car c'était se raj^i proclier de la belle Marguerite que de s'établir un étage plus haut.
— Maintenant, à l'ouvrage l dit M. de Wardes. Simon va s'informer des faits et gestes de la tante, des heures où la nièce sort, de celles où nous pouvons la trouver à l'église ou à la promenade ; et quand il nous aura donné nos instructions, u'^us combattrons loyalement chacun pour notre gloire. ^ 4
— G^est entendu, reprit Armand, et nous convenons de gioùs nuire mutuellement le plus que nous pourrons, tant qu'il s'agira de plaire; mais le choix une fois fait par la belle, le sacrifié se retirera sans mot dire, et le vainqueur jouira en paix de sa conquête.
Les moyens à employer en semblables circonstances sont toujours les mêmes; ils ont beau être prévus, ils n'en ont pas moins de succès. En peu de jours, le comte de Guiche avait inventé un danger où il était arrivé à temps pour sauver la vieille. Le marquis de Wardes avait écrit un volume de lettres passionnées dont il attendait un effet merveilleux, car il s'était opéré un changement visible dans les habitudes delà belle Marguerite; elle ne travaillait plus près de la fenêtre, comme de coutume; ce n'était plus elle qui nettoyait la cage accrochée au treillage de la fenêtre, et dans laquelle un joli chardonneret gazouillait dès l'aurore. On ne la voyait plus dans les allées du Luxembourg, et Siméon n'avait pas encore découvert de quel côté elle allait prendre l'air; lorsque Marguerite sortait pour aller reporter de l'ouvrage, ou pour se rendre à l'église, elle était toujours accompagnée de sa tante ou d'une voisine.
— G'est toi qui nous vaut toutes ces précautions, disait Armand à son ami ; avec tes idylles en prose et tes bouquets, tes corbeilles de rubans et tes soupirs en plein air, tu as jeté l'alarme dans la maison, nous ne pourrons jamais y pénétrer. Je suis sûr que tu es déjà consigné par la vieille ; et je te préviens qu'à dater d'aujourd'hui je suis sensé ne pas te connaître, je n'ai pas envie de partager la mauvaise humeur que tu lui donnes.
— Ah! je ne demande pas mieux que de la supporter tout entière, dit le marquis, pourvu cpie la nièce m'en dédoili-
mage. Mais n'as-tu pas remarqué Texpressioa langoureuse ^es beaux yeux de Marguerite, lorsqu'en entrant ce matin à Téglise elle les a levés au ciel, en s'inclinant devant l'autel. Mon Dieu qu'elle était bulle! et que sa pâleur, son embarras Tembellissaient encore! Car je ne sais lequel de nous deux la trouble, mais elle est visiblement émue, lorsqu'en passant au milieu de la basilique, elle nous aperçoit parmi les fidèles. Bien que noiis soyons toujours séparés, elle nous reconnaît presque en même temps, et sa démarche, sa physionomie décèlent aussitôt une émotion inviucible.La pauvre enfant n'est plus à elle : reste à savoir auquel de nous elle voudra appartenir.
- — Si elle a bon goût je suis perdu, dit Armand d'un ton moitié humble, moitié moqueur.
-^ Tu railles, mais tu es forcé de convenir que si elle avait un peu de jugement c'est en ma faveur qu'elle se déciderait.... Gai* je suis par nature facile à attacher, et je serais capable d'aimer cette belle Marguerite très-sérieusement, tandis qu'elle ne sera jamais pour toi qu'un charmant caprice.
— Qui sait?.on a vu des rois épouser des bergères, on peut bien voir un simple officier adorer une grisette.
En cet instant, Siméon accourut apprendre à son maître fue la tante et la nièce allaient sortir pour se rendre à l'atelier d'un des rivaux du fameux Lebrun.
— Elle pose, ajouta Siméon, chez Testelin, pour un tableau d'église qui doit être livré incessamment au curé de Saint-Paul. Il faut qu'elle traverse Je jardin du Luxemboui^ pour gagner la rue de Vaugirard , où demeure le peintre.
— C'est bien, dit le marquis, donne-moi mon chapeau et un parapluie, je vais la rencontrer comme par hasard, et la suivre comme par distraction. Tu le permets? ajouta-t-il, en se tournant vers le comte.
— Je t'en prie même; sois très-séduisant, très-pressant, audacieux, tu ne saurais m'obliger davantage, rf^oondit Armand sans bouger de son fauteuil.
Alors M. de Wardes se précipita vers l'escalier et fut se poster à la grille du Luxembourg, pour y guetter le passage de la belle Marguerite.
Elle ne tarda pas à paraître; sa tante marchait k côté d'elle, et d'un pas que son âge i-endait assez ient. La mar*
quîs les suit à quelque distance, ayant soin d'éviter les regards de la vieille en attirant l'attention de la jeune. Peu à peu il s'enhardit jusqu'à lui adresser la parole à voix basse, de manière à n'être entendu que d'elle. Marguerite fait un mouvement de surprise et d'effroi en s'entendant parler d'amour par un inconnu, et dans un lieu public! La peur de faire un esclandre l'empêche d*avoir recours à sa tante pour imposer silence à l'impertinent. Dans la terreur qu'elle éprouve, elle est prête à se trouver mal, lorsqu'une voix impérieuse demande au marquis de quel droit il s'obstine à importuner, dans sa promenade, la plus belle femme de Paris.
— Apprenez, monsieur, ajoute-t-il d'un air menaçant, que je ne souffrirai pas qu'on l'insulte et que si vous troublez plus longtemps la marche de ces dames, c'est à moi que vous aurez affaire.
— Qu'entends-je? s'écrie M. de Wardes en reconnaissant la voix du comte de Guiche, il se pourrait...
— Silence ! reprit le comte. Je ne doute pas, monsieur, que vous ne soyez un homme d'honneur, et je m'en fie à * tout ce que votre loyauté vous dictera en c^ttQ circonstance.
— Il suffît, monsieur, reprit le faux clerc de procureur d'un ton irrité, je sais à quoi m'oblige votre procédé, et j'y . répondrai comme je le dois. Votre adresse, s'il vous plaît!
— Rue d'Enfer nM5.
A ces mots, le marquis s'éloigna, et Marguerite laissa échapper une exclamation qui prouvait son regret d'être cause d'une semblable querelle.
Alors la tante se confondit en remercîments envers le comte de Guiche et se décida à accepter son bras jusqu'à la porte du peintre.
— Ah ! monsieur, que d'obligations nous vous avons ! dlflait-elJe. Hélas! ce n'est pas sa faute, mais cette chère enfant a un visage qui nous attire journellement des désagréments de ce genre. En vérité, on n'est plus en sûreté à Paris; on y laisse parcourir les rues à tant d'indignes créatures que les hommes s'y trompent et attaquent les honnêtes Mes aussi bien que les autres ; cela fait horreur. En vérité, IDonsieur, ajouta-t-elle, je ne sais comment reconnaître le Wffvicc que nous vous devons, car cet insolent personnage
m'avait l'air d'être un bieù mauvais sujet^ un de ces misérables qui se croient tout permis auprès des pauvres femmes qui n'ont point là d^liommes pour les défendre, et sans vous, Dieu sait ce que nous serions devenues !
— Eh bien, madame, si* vous croyez me devoir quelque chose pour vous avoir débarassée de cet impertinent monsieur, prouvez-le-tûoi en acceptant mon bras pour votre retour; car malgré l'air penaud qu'il avait en se retirant, il est bien capable de ne pas se décourager et de vous ennuyer dB nouveau quand vous serez sans protecteur.
— Volontiers, reprit la tante, et si vous n'avez rien à faire pour le moment, je vous proposerai d'assister à la séance que ma nièce va donner; c'est raffajre d'un quart d'heure. M. Testelin veut retoucher aux yeux de sa Madeleine, et comme Marguerite lui a servi de modèle pour cette belle tête, il l'a priée de poser un moment, ce sera la dernière fois.
On devine avec quel empressement le jeune clerc de notaire accepta la proposition. Pouvoir contempler à l'aise ce noble visage, rester près de cette adorable Marguerite, l'entendre, lui parler, c'était atteindre en un instant à tous les biens qu'il pensait devoir être longtemps à obtenir ; aussi se félicita-t-il de sa ruse aussi vivement que M. de "Wardes la maudissait.
Le tableau de Testelin avait pour sujet une descente de croix, où Madeleine éplorée baignait de ses larmes les pieds sanglants de Notre-Seigneur. Le modèle était obligé de lever les yeux au ciel et de donner à sa figure l'expression la plus dramatique. La beauté de Marguerite gagnait encore .à cette révélation de son âme. Armand sentit en l'admirant que son caprice pour cette charmante personne prenait un caractère plus sérieux, et que près d'elle il ne lui restait ni regrets, ni souvenirs de toutes les grandes dames de la cour.
La séance terminée, Armand reconduisit ces dames; il parla en route du bonheur qu'il avait d'être leur voisin. On l'invita à profiter du voisinage, le soir, en sortant de l'étude de son notaire; et l'on se doute qu'il profita de la permission pour achever sa séduction que ses agréments perfionnels et sa modestie feinte avaient déjà commencée.
En sa présence, la pauvre Marguerite rougissait et pâ-
issait chaque fois qu'il lui adressait la parole. Elle était )rise d'un frisson général chaque fois que la main d'Armand îffléurait la sienne.
Un soir, elle travaillait à la lampe, et raccommodait un •abat de point d'Alençon. C'était celui qu'il s'était amusé i déchirer, pour qu'Etienne le donnât à raccommoder à farguerite et qu'il lui fournît par là l'occasion de revenir il'hôteJ deGramont.
— Ahl voilà de helles dentelles! s'écria le comte; j'ai )onne idée de celui à qui elles appartiennent : il sait bien choisir.
— Elles sont à M. le comte de Guiche, dit îttSirguerite, «ins lever les yeux de dessus son ouvrage; autrement, jlle se serait aperçue de la joie qui brilla tout à coup sur es traits d'Armand, en entendant son nom prononcé par ette Yoix si douce.
— Le connaissez-vous, ce beau comte de Guiche? deaanda la tante Duverger.
— Non, madame ; mais je crois que le notaire chez qui i travaille fait ses affaires.
— Si c'est ainsi, il ne doit pas lui donner souvent d'arent à garder, car il ne sait faire que des dettes, et nous n savons quelque chose; depuis le temps que Marguerite iccommode les dentelles de la maréchale et de son fils, lie n'a pas reçu un sou de celui-ci.
— C'est infâme, s'écria vivement le comte, en oubliant m moment son rôle, je suis sûr que c'est la faute de son ^guin de valet de chambre; ce scélérat aura reçu l'ar- [ent de son maître et il n'aura point payé; ils n'en font imais d'autres.
— Ah! mon Dieu, comme vous prenez chaudement le arti de ce beau monsieur! dit Marguerite. S'il faut en îroire le concierge de l'hôtel, ajouta-t-elle en souriant, ce l'est pas un très-bon sujet, il ne rentre qu'au petit jour, ou bien quand il reçoit ses amis, c'est un train à bouleverser toute la maison.
— S'il s'en tenait là, ce ne serait rien encore ; mais on raconte de lui des choses qu'on ne peut pas répéter, dit la tente en montrant des yeux Marguerite, comme pour faire entendre qu'on devait épargner à l'innocence de sa nièce le récit des amours du comte de Guiche l
— Ah! bien, si vous jugeî des maitres.par les propos des domestiques, vous serez souvent dans l'erreur, répliquaM. do Guiche, subissant cette impulsion naturelle qui porte à ne pas se laisser calomnier , lors môme qu'il est dangereux de prendre sa propre défense. Il aura peut-être grondé son valet de chambre ou son portier, le jorn* où vous serea venue rapporter ses manchettes et les drôles se sont vengés, comme toujours, en disant du mal de leur maître à lous les gens qu'ils rencontrent.
— On ne peut dire cela de M. Etienne, reprit Marguerite; il paraît fort attaché à son maître, et quand il affirme que le comte de Guiche est le plus grand scélérat de toute la cour, il croit en faire le plus bel éloge. Je sais bien qu'à force d'en médire ainsi, il m'avait donné un grand désir de voir ce beau monsieur; mais comme je vais ordinairement avant son lever à l'hôtel de Gramont, je n'ai pas eu l'occasion de le rencontrer.
— Il n'y a pas grand regret à avoir, dit la vieille. Tu-es bien assez jolie pour atiârer les regards de ce franc libertk, et il vaut tout autant le laisser à ses duchesses. Les pauvres filles comme toi n'ont jamais ri^ à gagner à donner dans l'œil de ces beaux messieurs. U les prennent et les plantent là quand ils en ont assez; voilà tout.
A ces mots, Armand fut saisi d'un remords de conscience qui l'interdit. Madame Duverger, étonnée de son silence, lui demanda s'il n'était pas de son avis.
— Si, vraiment, répondit-il en sursaut; puis l'amour l'emportant sur toute considération, il ajouta : Ce n'est pas moi qui vous vanterai les manières des seigneurs de la cour. Certes, je crois qu'il se trouve dans un rang très-inférieur de braves garçons qui peuvent arriver un jour à la fortune et faire le bonheur d'une belle femme ; ne le pensez-vous pas? mademoiselle.
•— Mais .. sans doute... Cependant on doit... Et la pauvre enfant, émue au dernier point, regardait sa tante comme pour la supplier de l'aider à répondre.
— U est certain, reprit la vieille en prenant un ton caressant, que lorsque de& intentions honnêtes sont connues, on ne doit pas les repousser; mais c'est qu'il faut qu'on œ puisse pas s'y tromper; comprenez- vous bien?
•— Cela va sans dire, reprit le comte^ et la-difficoltt
a'est pas là; c'est bien plutôt dans la (îrainte d'être mal accueilli... Encore faut-il se croire un peu aimé pour s'aventurer dans certaines démarches, et je n'ai pas l'espoir... d'être vu comme je le désirerais...
— Menteur! dit Marguerite avec un sourire angélique. Alors la joie d'Armand ne se contraignit plus. Il baisa la
main de Marguerite, il embrassa la tante et les força à partager sa gaieté folle. Madame Duverger avait beau vouloir interrompre toutes les actions de grâces qu'il adressait à Marguerite, toutes les extravagances que le bonheur d'être aimé lui faisait dire, en vain elle voulait le ramener à des choses raisonnables, il n'écoutait rien.
— A un autre jour, répondait-il, quand j'aurai la tête à moi; mais comment voulez- vous qu'un homme dans le ciel vous parle d«s affaires de la terre? Demain, ou après, je serai à votre disposition, mais d'ici là, laissez-moi savourer mon enchantement
— Eh bien, soit, reprit la tante, mais allez-vous-en savourer ce beau plaisir chez vous, monsieur l'amoureux, il est tard; nous avons à travailler demain matin de bonne heure, commencez par ne pas nous déranger avant de nous arranger pour le mieux ensemble.
— Je vous obéis, quoiqu'il m'en coûte furieusement, dit le comte, mais c'est à condition que vous me permettrez de lui apporter demain un joli bouquet.
— Quand à cela, je n'y vois pas de mal] cependant, avant d'aller plus loin, il faut que nous causions tous les deux.
— Tant qu'il vous plaira, pourvu que Marguerite me promette de penser à moi, tout le temps de notre entretien, vous pourrez l'éterniser si cela vous -convient.
— Je vous le promets, dit Marguerite, avec cet accent tendre, ce regard lai^oureux qui révèlent le premier amour d'une femme.
Et le comte de Guiche la quitta pénétré d'un sentimeot que nulle belle dame ne lui avait fait éprouver, car il s'y m^Mait un respect pour l'innocence, qui redoublait la joie coupable d'avoir ce rare obstacle à vaincre. Être le premier trouble, la première faiblesse d'ua cœur tout neuf, se voir aimé pour ce qu'on vaut, et non pour ce qu'on est, c'étaient deux séductions irrésistibles; aussi Armand y 5UCComba4-il. Nous
ne l'excuserons pas dans ce tort, il est de ceux que la société ne punit point assez sévèrement. C'est sans doute pour cela qu'il se recommence sans cesse.
— Ah ! je te rends les armes, avait dit M. de Wardes en rentrant le soir du jour de la scène qui s'était passée .au Luxeml)Ourg ; quoique le plus jeuae, tu es en état de m'en remontrer. Diantre! je n'aurais jamais imaginé de me servir de toi pour jouer le rôle d'un chevalier errant, et pour me faire le sauveur de toutes vertus qu'on attaque, surtout dans la bonne intention de profiter seul de ma bravade chevaleresque; car, d'après nos conventions, il n'y avait pas moyen de dénoncer ta ruse. Je ne pouvais que l'en demander raison et laisser croire à la belle que nous allions nous couper la gorge pour elle, événement dramatique dont tu es capable de tirer d'immenses avantages.
— Ma foi, tu m'y fais penser, reprit Armani en souriant, et je sens d'avance tout ce qu'il y a de charme à tenir son bonheur des mains d'un ami.
— C'est cela, vante-toi du succès après y être parvenu par tant d'affreux moyens. Vraiment, je crois bien qu'on t'aime beaucoup plus que moi; tu me places en poursuivant et toi en protecteur, et quand tu es prêt à recueillir le fruit de toutes tes tromperies, tu t'en fies à ma parole pour ne pas apprendre à cette pauvre fille ce qu'elle doit attendre d'un monstre tel que toi; mais puisque tu comptes sur ma loyauté, je n'en manquerai pas en cette circonstance. Ainsi donc, poursuis ton roman avec Marguerite, je me rends justice, tu mérites mieux que moi d'en être le héros; seulement je voudrais bien, de mon côté, mettre un peu à profit Vincognito forcé où me réduit ma sotte manie de prendre part à tes folies. >-
—C'est juste, répondit le comte, et lu peux mettre à l'épreuve mon zèle à te procurer tous les plaisirs dont notre incognito est susceptible.
— Eh bien, la foire de Saint-Germain vient de s'ouvrir.
LE COMTE DE G131CUE. gX
Les bateleurs, les escamoteurs, les danseurs de corde y attil*ent chaque soir en catimini nos belles de la cour. léserai <îliarmé de les voir là dans tout l'abandon de rintimité Bans être aperçu ; cela peut être un plaisir mêlé de beau* Coup de découvertes.
— Eh bien, nous irons dès demain. Tu es si parfaite- Hxent aimable envers moi sur un point que tu ne peux douter de mon empressement à satisfaire à tes moindres Caprices.
En effet, dés le lendemain les deux amis, après s'être déguisés d'une manière méconnaissable, se rendirent à la foire de Saint-Germain. Les premières personnes qu'ils y rencontrèrent leur donnèrent une idée des couples qui Tenaient s*y amuser : c'était la comtesse de Fiesque et le duc de Caudale.
— II paraît qu'elle se console de mon absence, dit le comte de Guiche d'un ton amer.
— Ne va pas lui reprocher de se laisser adorer par un autre, répondit M. de Wardes, occupé comme tu l'es en ce moment?
— Cela n'est pas juste, j'en conviens, mais mon crime n'excuse pas le sien; au contraire, à force de chercher la candeur, la sincérité, il faut bien descendre où elles se trouvent. Ce n'est pas ma faute, si nos grandes dames n'ont rien de vrai, pas même le teint.
— Que vois-je, interrompit le marquis d'un air stupéfait, la comtesse de Soissons avec le duc de Guise? Ah! si le roi savait cela!
— II n'en serait pas plus content que toi, dit en riant le comte. •
—Moi, reprit M. de Wardes avec une indifférence affectée, je ne me lance pas dans de si hautes régions.
— A quoi bon feindre avec moi? Tu es amoureux de la comtesse, tu attends que le roi s'en lasse pour lui déclarer ta passion. Eh bien, tu n'as pas longtemps à languir, seulement il ne faut pas laisser le duc de Guise profiter du premier moment de dépit : la femme quittée par un roi appartient de droit au premier gentilhomme un peu bien tourné qui se trouve là. Aussi je t'engage à finir ton voyage an faubourg avant le mien, et à te presser de t'inscrire en tôte de la liste de ceux qui vont s'offrir en qualité de pis-
58 LE COMTE ÛB OpiCIIE.
aller. C'est prudent, je t'en averti&.,Vois les petites mînes' qu'elle adresse au duc; elle ne se doute pas qu'elle fait toutes ses gentillesses devant les gens qui s'en amusent le moins et en jugent le mieux. Va, crois-moi; tu n'as pas un moment à perdre.
— Le conseil me paraît bon. Je ne suis pas fier, moi ; i'aime mieux succéder à un roi qu'à un faquin, c'est plus rare et moins humiliant. Voilà qui est résolu. Dès demain je tue mon cousin.
-— Ah! mon Dieu, quelle férocité!
— Oui, je tue ce vieux cousin dont je devais hériter ; je serai arrivé trop tard, il ne m'aura pas laissé un sou, et mes créanciers n'en seront pas plus avancés ; seulement je leur aurai prouvé, par cette fable ingénieuse, mon zèle à courir après l'argent qu'ils désirent.
— Je comprends, dit le comte; s'ils ne sont pas contents ils seront bien difficiles. Je n'aurais jamais autant d'esprit pour faire prendre patience aux miens !
Par suite de cette résolution, M. de Wardes abandonna toutes ses prétentions sur la belle Marguerite, pour aller commander la troupe de soupirants qui étaient déjà aux ordres de la belle Olympe de Sçissons. Le comte de Guiche s'en trouva plus libre dans tout ée qu'il voulut entreprendre pour réussir. Si peu gêné qu'on puisse être par la présence d'un rival complice, il est pourtant de certaines ruses si coupables qu'on n'oserait les confier même à un mauvais sujet. Celle que méditait Armand était de ce genre.
Le terme de son congé approchait; il voyait le moment où ce mois, auquel il avait sacrifié tant d'intérêts <iivers, s'achèverait dans les seuls plaisirs d'un amour platonique. Il croyait, comme la plupart des seigneurs de son âge et de son époque, qu'il y allait autant de sa gloire que d^ son bonheur à remporter, sur l'objet de son amour, une victoire complète, et, pour arriver à ce but, voici ce qu'il imagina :
Madame Duverger lui avait déjà demandé plusieurs fois comment s'étajt terminé son défi avec le monsieur du Luxembourg. Il lui avait répondu qu'ayant été remarqués par les gardes de la grilié du jardin et certains d'être arrêtés sur-le-champ s'ils n'ajournaient leur /iffaire, ils s'étaient doané rendez-vous aru bois de Vincennes quinze jours plus tard pour mieux, déroutei' la police.
—- Maïs, dît alorô Marguerite avec anxiété, les quinze purs sont passés.
— Aussi est-ce demain matin que je vais .me promener au lois de Vincennes, répondit'le comte d'un air indifférent,
— Ahl mon Dieu, s'écria Marguerite, si vous alliez être blessé!...
— ïranquillisez-vous, Jbelle Marguerite; cet effroi me portera Jboniïeur.
— En Yérité, s'é(îria la tante, c'était bien la peine de prendre avec lui tous nos arrangements; car tu sauras jiu' avant de laisser M. Armand t'en conter aussi tendrement, j' al voulu savoir à (Juoi m'en tenir sur ses intentions. Elles soTit fort honnêtes, grâce à Dieu, et nous n'avons qu'à nous louer de lui. S'il se maintient dans ses bons sentiments, tu seras une femme heureuse, je t'en réponds. Mais quand nous sommes d'accord sur tous les points, que je te permets de l*a.imer, de le regarder comme ton futur mari, le voilà qui va. se faire tuer ! Gela n'a pas le sens commun. Il faut aller trouver ce monsieur et lui expliquer la situation où vous voTis trouvez, à la veille d'un mariage, et il entendra raison.
— D'ordinaire cela*ne se passe pas ainsi entre gens d'honneur, reprit le comte.
— Bah! quand ce ne sont pas des gens d'épée, répliqua ^a vieille.
— Croyez-vous donc, madame, que les bourgeois ne soient ■pas aussi braves? dit Armand d'un air digne.
— Àhl vraiment, je ne doute pas de votre courage, mais se couper la gorge pour quelques propos galants dits de trop prés à une belle fille, vrai, cela n'en vaut pas la peine.
- Eh bien, reprit Armand, ayant pitié de la douleur pro- %de qui se peignait dans les yeux de Marguerite, puisque vousl^exigez, je ferai une démarche auprès de cet audacieux galant; et, pour peu qu'il se montre traitable, je ne ferai pas le récalcitrant.
^ Merci, dit Marguerite en serrant la main d'Armand, etea lui souriant avec les larmes aux yeux.
Ce remercîraent, qui exprimait tant de douces pensées, l'émut au point de renoncer pour un moment à l'infernal projet qu'il méditait; mais madame Duverger répéta par. malheur qu'elle était obligée d'employer toute sa matinée du lendemain à la recherche des papiers nécessaires
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l'eu 8Ui8i*„a retour. ^ ^, çardme, ^" ^^ ^ a ^o^nSSituonaJ^^Sorer. «P'^^* '"^ """ .^ -las Sfal^^^^^"^ a. marguerite. Un;j a^î,^^
^f..otsi^-j^^3ss^r^r^^ï
i déUbérer, J^^î-ètre maudij^^^ssessiou U P^^ nieUleure de
UB reS^'âVoSsVatoei,;^!?;^ adore.» gie à
tends... S^^°^e Armand.q^ ^?^ désespoir*; ^^^é dM adieu ce Pf J^^e pas T^JS^xaf^^''' * lecture d'uu tel " .
malheur si bien préparé ? et puis le soupçon d'une si
cruelle ruse peut-il venir dans une âme noble, franche,
incapable de supercherie? Marguerite, dans le délire
de l'inquiétude, n'hésita pas un instant; elle prit à la
liàte son mantelet et traversa la rue, puis elle demanda
sans honte M. J^J'mand au portier de la maison qu'ha-
]3itait le blessé. Siméon est Jà qui la guette ; elle veut le
^juestionner, il lui fait signe de garder le silence, et il
la conduit à la chambre du comte. Le jour y pénètre à
peine. Elle s'approche du lit, Siméon sort en fermant la
porte.
L'émotion d'Armand est si vive qu'il ne peut proférer lane parole. Marguerite le croit évanoui, mourant, elle tombe ^ genoux en suppliant Dieu de sauver celui qu'elle aime ; ^lle jure de ne pas lui survivre. Jamais l'amour et la dou-* leur n'ont été plus éloquents. Elle s'empare de la main €pii sort du lit d'Armand; elle la couvre de baisers et de 'K>leurs. C'était mettre la vertu du blessé à une dure épreuve ; iX ne peut se voir aimer si vivement sans en perdre la raison. Il se trahit, s'accuse et se soumet d'avance à tous les c^Ti&timents dus à son crime. Mais s'il n'est point blessé, il plus malheureux encore, car son adversaire est atteint ortellement, et il faut qu'il parte la nuit même pour se soustraire aux poursuites de la maréchaussée. La prispn l.'^attend, l'échafaud peut-être, et il n'a pas eu le courage de se séparer de Marguerite sans l'avoir serrée contre son eoeur. Si elle hésite à combler ses vœux, eh bien, il restera là près d'elle, il y attendra que l'exempt de la prévôté vienne s'emparer de lui; il subira son sort sans murmurer, tel que Marguerite voudra qu'il soit; c'est à elle à décider de sa vie; s'il a mérité la mort en la trompant pour la revoir encore, qu'elle prononce, il souscrira à tout.
fin se soumettant ainsi, le traître savait trop bien que sa désignation obtiendrait plus que son audace, et que la lerf6ur de le perdre, de le livrer au bourreau pourrait seule entraîner la pauvre Marguerite. Elle succomba, et le délire ieson amant, l'idée de n'avoir cédé qu'à la pasâon d'un époux, l'enivrement qui suit le bonheur qu'on donne, rien ne put lui faire illusion sur sa faute : des larmes imères couvrirent son visage; un tremblement convulsif
e2 LE COMTE DE GUICHB.
Tagita longtemps avant que, tombée dans un profoiM accablement, elle fût .en état d'entendre toutes lesbonnei raisons qu'Armand lui donnait pour ne pas laisser soupçonner leur intimité à la tante. Armand fut contraint é parler encore au nom de son intérêt personnel pour obtenii d'être obéi.
Enfin madame Duvcrger rentra sans se douter de œ qu s'était passé dans son absence. Seulement elle troaya m nièce si tristement rêveuse, qu'elle la crut malade, et as sollicitude envei-s elle vint augmenter encore le trouble ai Marguerite. L'arrivée d'Armand lui rendit du courage. I n'est pas de regrets qui résistent à la présence de ce qu'or aime. Il raconta son duel imaginaire de manière à se fain conseiller de sortir au plus tôt de Paris par madame Du« verger, qui mourait de peur d'être mêlée dans une affaire de ce genre, et d'être obligée de comparaître comme témoin au tribunal de la prévôté.
Marguerite joignit aussi ses instances à celles de sa tante pour engager Armand à ne pas s'exposer au danger d'être saisi d'ur instant à l'autre. Mais comme le bonheur l'enchaînait à Marguerite, et qu'il n'avait pas encore rencontra de créature plus digne d'adoration, il ne songeait qu'aux moyens de faire durer son enchantement le plus longtemps possible. En conséquence, il leur répondait qu'elles pouvaient être tranquilles, qu'un ami dévoué le préviendrait du moment où il serait urgent de fuir. Cet ami était fort lié avec des agents de la prévôté; il devait être averti par eux du moment où ils auraient l'ordre de sévir contre l'affaire du bois de Vincennes. Enfin, tout était si bien calculé, si bien prévu, qu'à moins d'un acte public qui aurait compromis la sûreté du coupable, il pouvait rester en paix dana un coin jusqu'à nouvel ordre.
Rien n'était plus ingénieusement arrangé pour se maintenir dans l'état présent des choses, sans que personne eûà blâmer cette immobilité.
Mais pendant que le comte de Guiche était tout à l'amour! 8QÏ1 père et sa mère traitaient pour lui d'un grand mariage Déjà le maréchal de Gramont et la duchesse de Sully C'i avaient discuté tous les points essentiels, ils en étaient désirer l'entrevue prochaine des futurs. Le maréchal venati d'obtenir du mimstre une prolongation de congé pour 1
comte de Guiche, qu'il lui avait adressée chez le maréchal
de Turenne, à Tannée, ne doutaat pas qu'il ne fût instruit
<lu lieu où se trouvait Armand. Mais M. de Turenne ayan>
Répondu à M. de Gramont que le comte de Guiche n'était
Ppmt encore de retour à l'armée, le maréchal s'enquit sé-
rteusement de ce qu'était devenu son fils. La reine lui en
^vait parlé quelques jours avant, de manière à lui faire en-
^ndre qu'e/le désirait voir le jeune comte éloigné du roi,
P^r la raison qu'il donnait à Sa Majesté de mauvais con-
^^ils et de mauvais exemples.
^ Un semblable avis, joint à celui reçu du maréchal de ■^Xjffenne, jeta l'alarme dans le cœur paternel du duc de ^^Tamont. Mais avant de coufier la recherche de son fils i ^ îiutorité, il pensa à consulter l'ami, le confident du comte, 3^ peignit à M. de Wardes l'embarras qu'il éprouvait de ne ^^uvoir faire savoir à Armand la disgrâce qui le menaçait ^î la reine mère apprenait sa conduite désordonnée, et le ^^nheur qui l'attendait, dMn autre côté, s'il consentait à î^jouser la charmante Marguerite-Louise de Bélhune, fille ' .u duc de Sully, et l'un des prcmi^s partis de la cour de *rance.
Exposer son ami aux recherches de la police, au scandale
e le trouver déguisé sous un faux nom et tout occupé à
^«duire une honnête fille, c'était le perdre, et le marquis
^''engagea à ramener Armand avant trois jours à l'hôtel de
Gramont sans bruit, à la seule condition qu'on ne ques-
\.lonnerait ni ne tourmenterait son ami àpropos de la petite
SLbsence qu'il venait de faire.
Le maréchal, ravi de l'idée de revoir bientôt son fils en sa puissance, promit tout ce que voulut M. de Wardes, et ce dernier courut aussitôt mettre fin au bonheur de l'heu- T«\ix clerc de notaire
^vant de se rendre rue d'Enfer, le marquis eut soin d'aller reTètir son habit de clerc de procureur, puis il fit appeler Siméon pour qu'il eût à prévenir le comte de Guiche de s«
visite. Il le trouva heureusement seul et au moment d'aller chez Marguerite. Il lui fît part de l'objet de sa mission, et eut bien de la peine à lui faire comprendre que toute résistance aux volontés de son père ne servirait qu'à le faire persécuter lui et la pauvre Marguerite, qui ne tarderait pas à être reconnue pour la cause de ses refus.
— Gela t'est bien facile à dire, répondit Armand; mais si tu la connaissais comme moi ; si elle t'aimait, tu verrais qu'il n'est rien de plus pur, de plus divin que son amour, et qu'en faire le sacrilice est un trait d'héroïsme au-dessus des forces humaines.
— Pourtant, il faudra bien en venir là ; tu ne peux pas l'épouser?
— Eh! voilà ce qui me désespère; car, j'en suis trop certain, celle qu'on me destine ne la vaut pas.
— Ma foi elle est fort belle, fort bien élevée, d'un nom illustre; elle a tous les avantages qui font supporter le mariage, et tu te pendrais un jour de regret de les avoir laissés échapper.
— N'importe! elle serait la perfection môme, que je l'aurais en horreur. M'arracher à Marguerite, la mettre au désespoir : non, je n'en aurai jamais le courage.
— Eh, qui te parle de t'arracher à elle ! de la faire mourir de chagrin! N'est-il pas possible delà laisser dans toute ses illusions, du moins assez de temps pour que votre ardeur, à tous deux, s'apaise? Le temps fait de grands miracles : tu n'as pas manqué de raisons pour tromper Marguerite jusqu'à présent, tu en trouveras bien encore une pour expliquer l'obligation où tu es de t'éloigner d'elle pendant quelques jours. Tu resteras locataire de cette chambre-ci, où tu pourras revenir souvent reprendre ton rôle de clerc amoureux. Gela te sera d'autant plus facile que tu te montreras plus disposé à suivre les avis de ton père. Ta soumission te délivrera de toute surveillance; tu ne seras pas même infidèle à ta passion ; car ce n'est pas de l'amour qu'on te demande pour ta femme, c'est ^a main, ton nom, quelques égards, et voilà tout ; et, pour prix de cette complaisance, tu mèneras un grand train, tes créanciers seront payés; la reine-mère te laissera tranquille; le roi te croira converti; tu jouiras, dès l'âge de vingt ans, de la considération due à un père de famille; cela te donnera du poids k l'armée,
de llnfluence à la cour, des honneurs et de Fargent-, et, par-dessus le marché, tu garderas ta maîtresse.
— Ah! sans ce dernier article, je ne signerais pas le traité, s'écria le comte. Mais si tu me réponds qu'à travers tous ces nohles-ennuis-làje pourrai trouver souvent moyen de venir m'en consoler près de Marguerite; si ma condesoendance aux volontés de mon père ne doit me coûter ni l*amour, ni Je honheur de l'être le plus adorable cnii soit an monde, alors je verrai à prendre un parti.
— C'est qu'il ne s'agit pas de perdre du temps. Dès demain, s espions du ministre seront à ta recherche, et une fois urzèle en train, on ne pourra plus l'arrêter; tu seras
ocntraint par la force à ce que tu peux faire de bonne Sràce, ettu perdras ainsi tous moyens de communiquer encore avec ta chère Marguerite. Penses-y bien. C'est ta -^^sistance qui vous séparera pour toujours.
Cette dernière raison, la seule qui émût le cœur du comte, 1^ détermina à céder, mais il voulait revoir Marguerite avant ^e retourner à l'hôtel de Gramont. C'était un dimanche, il i'Xii avait promis de la njener se promener avec lui dans les ^^liamps au delà de la barrière a'Enfer. Il suppliait comme "^n enfant le marquis de le laisser encore la fin de ce jour X^rès d'elle.
— Que je la voie encore aujourd'hui, disait-il, que j'en- ^«nde sa voix angélique me dire qu'elle m'aime, et la crainte ^e perdre un tel trésor me donnera la force de m'en éloigner*
— Belle promesse, vraiment! Si je m'y fie, tu resteras ici,
— Non, j'ai trop peur qu'on vienne me l'enlever. Cette Orainte te répond de moi. Ordonne à Siméon de m'attendre demain de grand matin à la barrière, dans la même mauvaise auberge où nous sommes descendus, et où j'ai laissé ma chaise de poste, qu'il la fasse atteler, et je jure sur Vbonneur d'être à l'hôtel de Gramont avant l'heure du rê- 'Veil de mon père.
On ne pouvait sans injure douter d'un semblable serment, et M. de Wardes quitta Armand en le prévenant qu'il allait annoncer son retom* au maréchal de Gramont ; c'était bi ôter tout moyen de le retarder. ^
Resté seul, M. de Guiche ne perdit pas son temps en ïf^V naines réflexions. Sa destiné.' était inévitable, et il avait 4M trop d'esprit pour disKip;:r ses facultés en petites révoltes^
en mulîneries inutiles. Son père, dont le crédit était à la fois celui d'un favori et celui d'un important soutien de rÉtat, aurait toujours Fautorité de se faire obéir. Ainsi il fallait se soumettre, et ne penser qu'à profiter des moments qui lui restaient pour donner un prétexte à son irusque départ, et s'en consoler par des adieux fort
tendres.
Il fut rejoindre Marguerite, qui Tattendait dans sa parure des dimanches, avec sa jupe grise, son corset de velours noir, et ses manches larges de tarlatane blanche, serrées par intervalles de rubans et ornées de bouffettes couleur de feu; avec sa jolie cornette de dentelles, cachant à peine ses beaux cheveux, Marguerite était plus belle que jamais. Et Armand hésitait à jeter un voile de tristesse sur ce beau visage, à rendre cette démarche moins légère, ce sourire moins joyeux, en parlant de la. séparation prochaine. Cependant il fallut bien aborder ce douloureux sujet. Les suites du duel imaginaire servirent encore dans cette occasion; l'adversaire avait succombé au traitement de sa blessure, il fallait se soustraire à la vengeance hypocrite de ses héritiers. Il était convenu qu'Annand passerait pour s'être réfugié en Hollande, et que les amants ne se verraient plus que rarement, le soir, et dans le plus profond mystère, pour éviter le danger d'être pris et livré ' à la justice.
En débitant tous ces mensonges, il ne faut pas croire qu'Armand ne se fît aucun reproche; loin de là; il éprouvait un malaisé indicible, et sa modestie seule venait au secours de sa conscience.
— Je ne suis pas plus aimable qu'un autre, pensait-il, pourquoi m'aimerait-elle plus longtemps que celles qui m'ont honoré de leurs bonnes grâcee? Dans le petit nombre de celles qui ne m'ont point devancé en inconstance, il s'en est trouvé si peu qui ne se soient vite consolées, que je Ji'ai aucune nison de me croire regrettable.
Mais tout en s'efforçant d'apaiser ses remords, M. de Guiche pressentait que Marguerite serait une exception dans les aventures amoureuses de sa vie, et que le désespoir d'une jeune fîlJe si belle et si noblement dévouée, serait un souvenir accablant qui mêlerait son amertume à tous ^ les plaisirs que l'amour lui réservait encore.
Elle s'était déjà aperçue de la mélancolie qu'il ne pouvait vaincre et Taccusait parfois de penser è^ une autre. Alors, heureux de la trouver sur ce point iR>uste envers lui, il lui serrait la main pour toute justification ; mais oette faible démonstration de tendresse était aiicompagnée ci'un regard si brûlant, qu'il pénétrait jusqu'au cœur de Alarguerite et Jui rendait Ja sécurité.
Madai^e Duvei^er les surveillait d'ordinaire dans leurs I>romenades; mais ayant ce jour-là un peu mal aux pieds, -Armand l'avait conduite en voiture de place jusqu'à l'hot-«llerie où ils devaient dîner tous trois -, c'était près des ^ois de Verrières^ dans une vallée délicieuse. Le repas fini, Xa bonne femme leur avait permis de faire leur promenade isans elle. L'amour d'Armand s'augmentait si visiblement c^haque jour, il parlait si naturellement de consacœr sa "Vie à Marguerite, de l'épouser dès qu'il n'aurait plus à «•edouter d'être arrêté par suite de son duel, que la vieille "^ante ne «e faisait plus scrupule de les laisser ensemble. Lorsque le comte de Guiche se tron «a. seul avec Marguerite, il lui dit, qu'ayant appris, par un avis secret, que son ^adversaire avait succombé à sa blessure, les poursuites contre lui allaient devenir plus actives et qu'il serait obligé de quitter Paris dans la nuit même pour se réfugier chez im ami aux environs de Meaux.
A. cette nouvelle, Marguerite fondit en larmes, et le comte, sans courage contre la douleur de cette belle personne, chercha à la tromper de nouveau sur la nature du danger qu'il venait d'inventer, mais il n'y parvint pas complètement ; et Marguerite fut prise d'un accès de tristesse, que la présence, les assurances d'amour de son cher Armand ne purent dissiper.
Un marchand de verroteries qui se rendait au bal de Sceaux vint à passer près de l'arbre sous lequel les aniants étaient assis. Il leur proposa ses colliers, ses bagues de porcelaine, et se mit en" devoir de leur étaler toute sa marchandise avant de s'informer d'eux slls se souciaient de la Toir.
Au milïeu de tous ces bijoux de campagne se trouvait une petite croix d'or attachée à un velours noir dont Armand demanda le prix.
- Obi pour ce qui est de ça, c'est différent, dit le mwr-
chand; c'est de l'or vrai; voyez plutôt le contrôle. J'ai acheté cette croix à une vente cossue, parce que je sais où la placer. Il y a là-bas, près de Châtenay, une gros» fermière qui me l'achètera sans marchander C'est une gaillarde qui ne se refuse pas les belles choses.
r- Mais si je te la payais aussi cher qu'elle, tu me la cedurais, je pense? dit le comte.
— Pardine, ça va sans dire. Mais c'est que les jeunes gens les plus gentils même, soit dit sans vous offenser, ça promet plus que ça ne paye.
— As-tu encore peur? reprit Armand en sortant un louis d'or de sa poche.
— Non, ma foi, prenez tout et la boutique aussi, dit le marchand, si elle vous convient, car la croix ne vaut que huit livres dix sous, et je vous ferai bon marché du reste.
— J'en serais vraiment bien embarrassé! Garde-le et ta monnaie aussi.
— Ah! monsieur, cruelle bonne action! s'écria le marchand; comme je vj^'-^ t^ner Dieu pour vous!
—Et pour celle que /aime, ajouta le comte en passant la croix autour du cou de Marguerite.
— Ce que vous faites là n'est pas raisonnable, dit-elle. Pourquoi donner votre argent ainsi au premier venu!
— Parce que je suis si heureux en ce moment, que je voudrais que tout ce que je rencontre se ressentît de mon bonheur.
— Vous savez bien cependant que je ne veux rien accepter de vous avant notre mariage.
— Ah ! cette petite croix est sans conséquence, et à l'instant de nous séparer pour quelques jours, vous ne pouvez
'^ pas ^refuser de porter ce souvenir. .
— J'y consens, puisque vous le désirez, et je m'engagea ne la quitter qu'à la mort; mais à ce dernier moment, je vous la remettrai, si le ciel me garde la doîlceur dcmourir près de vous, et je vous la renverrai si, abandonnée... par vous... je meurs de chagrin... et seule... dit Marguorite en àanglptant.
* Une lueur funeste venait, sans l'éclairer tout à fait, de
jeter un grand trouble dans son esprit : ce louis d'or, trouvé
. si vite, donné de môme; cette habitude de luxe à laquelle
Armand se reprochait vivement d'avoir cédé, avaient livré
LE COMTE DE GUIGHR. |t
Marguerite à des supppositions inquiétanes, et sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, on peut dire que le vrai agissait sur elle, en dépit de tous les efforts du comte de Guiche pour le dissimuler.
Le moment où il fallut se séparer, mettre un terme à celte jouraée, qui ne devait plus se recommencer, vint encore ajouter une douleur réelle à tous les sinistres pressentiments <iui tourmentaient l'imaginatiou de Marguerite; tout, jusqii'aux regrets déchirants qu'elle lisait dans les yeux d'Armand, ajoutait à sa peine. Ces regrets lui semblaient trop vifs pour une séparation momentanée, et une terreur seorète se mêlait au bonheur de se voir si tendrement aimée. Enfin, l'heureux clerc de notaire s'arracha des bras de la belle Marguerite pour redevenir l'élégant comte de Guiche. Que de fois, depuis, il s'est écrié, en pensant à ce mois de cL^Ûces : Que sont toutes les vanités, toutes les joies du luxe, l'enivrement de la faveur du monde, en comparaison ^es plaisirs d'un amour vrai!
Le comte de Guiche parut au déjeuner de son père sans X^lus d'embarras que s'il avait dîné avec lui la veille. Il pressentait que le maréchal serait trop content de le voir dispesé à lui obéir et à le laisser l'arbitre de l'avenir, pour le tourmenter sur l'emploi du passé.
En effet, le maréchal lui dit de s'apprêter à être présenté l^ soir même à mademoiselle de Sully.
—Mais si je lui déplais? demanda Armand.
— C'est que vous le voudrez bien, et j'espère que vous ii^aarez pas cette fantaisie, reprit le maréchal d'un ton «évère.
— J'aurais désiré m'enchaîner quelques années plus tard ^ char de Thyménée, reprit le comte en souriant.
— Pour achever de vous ruiner de toutes les manières, iaterrompit le maréchal. C'est une belle idée.
— iussi je n'y tiens pas, comme vous le voyez, puisque
Il LE COMTE ȣ atriCHE,
je 6uis tout prêt à vous suivre chez la duchesse de Sully et à dire à sa fille tout ce qu'il vous plaira.
— Vous n'avez vraiment pas besoin qu'on vous dicte des propos galants. Vous en savez que de reste; mais avant d'aller vous faire adorer ce soir à l'hôtel de Sully, il faut partir dans une heure pour Saint-Germain , où le roi veut vous parler.
— Partir sans avoir vu ma mère !
— Vous la verrez à votre retour; soyez tranquille, ses sermons ne vous manqueront pas ; elle n'est pas moins révoltée que moi de vos extravagances; mais j'ai promis de ne pas vous les reprocher, et je me borne à vous dire de ne pas perdre un instant pour courir après la fav^ir prête à TOUS échapper. Pendant que vous allez vous divertir on ne sait où ni comment, le prince de Marcillac, protégé par la reine, prend votre place auprès du roi ; il déviait son compagnon de travail, de plaisirs; et l'avantage d^avoir été élevé avec le roi, d'avoir pris part jusqu'ici à toutes ses joies d'enfant, à toutes ses amours, à ses dangers même, d'avdr reçu ses premières confidences amoureuses, d'être celui de ses favoris qui l'amuse le plus ; tout cela, si vous n'y prenez garde, va vous devenir complètement inutile. Je sais, par
* madame de Fleix, que la reine-mère, craignant votre esprit "d'indépendance et lés mauvais conseils que vous pouvez donner à son fils, cherche à vous brouiller avec lui. Le cardinal, sans seconder ouvertement ce projet, ne s'y oppose pas, et nous sommes au moment de perdre le fruit de tous nos soins. Déjà le duc de Larochefoucault lance des bons mots sur le tort des absents, et court après tous ceux qu'il a dits sur le peu d'esprit et les balourdises de son fils. Pourtant, c'est à ce manque d'intelligence que le prince de Ma^ cillac doit la protection de la reine et le dédain du cardinal. Mais le roi n'a pas encore eu, j'espère, le temps de vous ou blier tout à fait. Allez donc vous rappeler à lui, et tûche de vous rendre assez utile, assez agréable, pour rentre dans tous vos droits. La nouvelle de votre prochain mari; vous sera d'un grand secours auprès de la reine : c'est u acte de raison et d'obéissance qui lui fera croire à votri conversion. Tâchez d'en tirer parti, et ne revenez qu'ave les bonnes grâces de la Trinité.
C'est ainsi que le maréchal désignait les trois puissan éunies ; de la reine, du roi et du cardinal Mazarin.
Aperae le comte deGuiche fat-il arrivé à Saint-Germam
et admis chez le roi, qu'il reconnut la vérité de ce que lui
avait dit son père, et Vinutilité des efforts qu'il tenterait pour
recouvrer la faveur du roi. En livrant Sa Majesté pendant un
grand mois à l'encens épais d'une flatterie grossière, le comte
de Guiche s'était été tous ks moyens de ramener le roi
au goût d'une conversation piquante et à l'atlrait d'une
amitié noWe, où le respect s'aIJiaità des idées indépendantes.
^ Ja manière froide on plutôt indifférente dont le roi
l'accueillit, le comte jugea que sa disgrâce était inévitable^
^t H ne pensa plus qu'à l'atténuer en retrouvant près de
Monsieur ce qu'une négligence impardonnable chez un cour*
^san venait de lui faire perdre auprès du roi. Cette manœu-
"^^x:*e réussit à merveille. La reine, enchantée de voir le roi
^Oustrait à l'influence du caractère indomptable d'Armand^
*^ laissa prendre tout l'empire qu'il voulut sur Tesprit de
*^onsieur. Et le comte de Guiche resta à la cour dans une
l^cisition aussi brillante qu'enviée.
Le comte avoua franchement à son père ce qu'il devait ^^gretter e^^espérer. Le maréchal y vit une raison de plu» ^-^ conclurè*tôt l'alliance avec la famille des Sully ; et l'am^' '^^Stion du jeune comte l'emportant en ce moment sur ffoa ^-mour, il reconnut la nécessité de s'appuyer sur réminent , ^:i^dit du chancelier Séguier, en épousant sa petite-fille, ur résister aux coups portés par la reine-mère. Il rangea onc son mariage parmi ses actions soumises à la disciiline, et que le code militaire ne permet pas de discuter, armi ces expéditions périlleuses où il y a cent à parier ^^ontre un qu'on y laissera sa vie, ce qui n'empêche pas ^'en affronter le danger.
En se rendant le soir avec sa mère à l'hôtel de Sully, Ar* Xknand fut si vivement troublé par le souvenir de Marguerite, ^ÏTili se promit de lui rester fidèle autant que la circonstance le lui permettrait. Pour tenir son engagement, il cornxnença par saluer mademoiselle de Béthune sans lever les ^enx sur elle. Le duc de Sully prit la parole pour dire les phrases d'usage en pareil cas; il se félicitait tout haut àQ l^sséder pour gendre le jeune seigneur le plus aimable d^ la cour. A tous ces compliments flatteurs, Armand répondit «u s'inclinant respectueusement, et son silence fut mie sur Recompte d'une modestie de bon goût.
>n. LE COMTE DE 6UIGHE.
Le maréchal de Gramont, le duc de Sully et le chancelier s'approchèrent d'une embrasure de fenêtre, où ils tinrent une espèce de cbnseil de famille, tandis C[ue la duchesse de Sully, le comte de Béthune et la maréchale de Gramont soutenaient de leur mieux une conversation vague où les futurs ne mêlaient pas une parole.
Pendant que les pères réglaient les formalités à remplir, et fixaient le jour où ils demanderaient une audience à la reine, au roi et au cardinal, les mères parlaient robes, diamants, et se délectaient dans les apprêts d'un riche trousseau et d'une magnifique corbeille. Tous étaient d'accord pour presser la cérémonie solennelle. Le comte de Guiche seul réfléchissait au moyen d'en reculer l'époque.
— Il fajut au moins que j'aie le profit de mon sacrifice, pensait-il; en m'engageant ainsi d'une façon irrévocable, je puis, sans crainte d'événement, me donner le temps de plaire ou plutôt de m'accoutumer à l'état conjugal. Trop d'empressement àm'assurer de la dot de mademoiselle de Béthune compromettrait la noblesse de mes sentiments, et d'ailleurs il me faut bien quelques mois pour préparer Marguerite aux tristes révélations que j'ai à lui faire. Pauvre amie, que de soins réclame son amour! Quel bon génie m'inspirera les mots qui doivent l'éclairer sans la mettre au désespoir? ^
Et M. de Guiche imaginait tour à tour les moyens les plus contraires pour arriver à conserver l'amour de Marguerite, en dépit du ressentiment qu'elle éprouverait en apprenant le rang de son cher Armand, et le devoir qui le forçait à contracter un prochain mariage.
Tout occupé de cette difficulté, Armand ne répondit point à sa mère, lorqu'en revenant de chez la duchesse de Sully, elle lui demanda comment il trouvaitla future comtesse de Guiche. Voyant que son fils ne l'écoutait pas, elle ajouta d'un ton plus élevé :
— Vous reconnaissez là, j'espère, ma sollicitude maternelle; j'ai pensé qu'ayant débuté dans le monde par des succès auprès de quelques jolies femmes, il vous serait trop pénible d'en épouser une laide, et vous voyez celle que je vous ai choisie. Elle est charmante, n'est-ce pas?
— Je le crois, puisque c'est à votre bonté que je la dois, Tépondit le comte en sortant de sa rêverie.
tE COMTE DE 6UICHS. 73
— Comment, vous le croyez, reprit la maréchale avec étonnement ; mais il me semble que vous pourriez en être Bùr?
— Je ne Tai pas regardée;
— Quelle plaisanterie !
— Non, d'honneur, j'ai craint gue ea personne n'ébranlât in on courage à vous obéir. Son titre de riche héritière va î^rement avec un beau visage, et comme il n'y avait plus à se dédire, j*ai préféré rester dans une douce incertitude sur la beauté de ma future compagne ; d'ailleurs j'aurai assez le temps de la voir.
— Ce quevous avez fait làestfort impoli, fort dédaigneux, vous mériteriez qu'elle s'en vengeât en vous refusant.
— Elle ne s'en est pas seulement aperçue, je gage ; la tiiidité, la pudeur, l'auront tenue les yeux baissés tout le tmps.
— Ne vous flattez pas de cela, interrompit la maréchale ; 'O.ne jeune fille trouve toujours moyen de regarder le mari ^^ïti'on lui offre et n'avoir pas même échangé entre vous deux >Xn regard, c'en est assez pour amener une rupture.
— A la volonté de mademoiselle de Béthune, reprit le ^iomte en se retirant. Je l'épouserai si vous l'exigez et si oda peut lui être agréable ; mais je n'irai pas me noyer si 5*ai le malheur de lui déplaire.
— Le monstre ne caint pas d'être dédaigné, il est bien trop aimablel pensa la maréchale avec toute l'indulgence et l'orteil maternel.
En effet mademoiselle de Béthune ne fit aucuhe observation sur les manières froides de M. de Guiche avec elle. Le consentement du roi et de la reine furent demaodés et accordés ; mais les soins du comte de Guiche à retarder toutes les démarches qui devaient amener la conclusion n'étant pas sans succès, il eut plusieurs occasions de revoir Marguerite.
Chaque fois qu'il revêtissait l'habit du clerc de notaire, il se promettait de faire ses pénibles aveux, il en perdait le courage en recevant les témoignages d'amour de cette belle fille ; alors il revenait en se disant ; Ce sera pour ma prelûière visite.
lîS COMTE DE GUIGOS^
> n étaitd'us'dge, en ce temps-là, de se faf repeindre à répo(iU( de âbn mariage ; cela complétait la collection de portraits qu< possédait chaque famille illustre. La maréchale deGramont insista pour que le comte de Guiche fit faire le sien par m élève de Mignard, dont on vantait le talent pour la ressem blance. Il en donna la preuve dans le portrait du comte, oi il* le représenta revêtu d'une armure qui, sans dissimule r^égance de sa taille, donnait à sa tournure unair martia fort en harmonie avec l'expression de son beau visage (1) Ce jeune artiste, tout en gagnant de l'argent à peindre let grands seigneurs, voulait atteindre àla réputation des Lehrui des Lesueur, et s'exerçait sur des sujets d'histoife ; il aval déjà esquissé le tableau d'une Vierge pleurant sur le tombeai de Notre-Seigneur, et il s'était vu arrêté dans son travail pai la difficulté de trouver un modèle capable de donner un( idée delà Vierge qu'il rêvait. Enfin, ayant parlé de son embarras à un peintre de ses amis, celui-ci lui indiqua labelk "Marguerite, comme le modèle le plus parfait qu'il connût.
—Elle n'a jamais.posé que pour TesteUn, ajouta-t-il , elle ne va pas chez tout le monde, et ne marche jamais sans sa tante. Malgré cela, je t'engage à faire tout ce qui dépendra ^e toi pour te procurer ce beau modèle ; car je n'ai jamais vp de traits plus réguliers, d'ensemble plus admirable.
Le peintre n'avait pas hésité à suivre le conseil de l'ami et la tante de Marguerite avait accepté, sans la consulter, la proposition qu'elle pensait devoir être avantageuse à sa mèce.
Le jour convenu, toutes deux se rendirent dans Tatelier de l'élève de Mignard, et en entrant, Marguerite fit un tel crii que sa tante crut qu'elle s'était blassée. Mais ce cri lui fut bientôt expliqué par la surprise qu'elle éprouva elle-même en reconnaissant les traits d'Armand dans le portrait de ce
(1) Ce portrait est maintenant chez le pelit-aeveu de M. le comt« i» Cuicbe, M. le duc de Gramont,
LB G&JfTE DE GUIGHJS, , 7|
jeoae miMtaâre occopaRt mu des grands chevalets qai 89 tiwftTaient là.
— Ah! mon Dieu, cpiefle ressemblance! s'écria madame Diverger; il est impossible que le hasard seuL..
Pms se tournant yers le peintre ;
— C'est lîine tète de fantaisie?
— Non, madame, c'^st le portrait de M. le comte de Gujcbe, et je rois avec plaisir queaiadeinoîseïle Partout de suite ' recoonu. ^
— M. le comte de Gmche ! r^éta Marguerite en pâlissant, je ne l'ai jamais vu!
— Ni moi non plus ! dit la tante ; mais nous connaissons un jeune clerc de notaire qui a les mômes traits et je dirais presque le même air, s'il n'y avait pas toujours une grande dilRrence entre l'habit bourgeois et la tenue d'un militaire.
— G'est à confondre, disait tout bas Marguerite, et je ne sais, quel effroi m'inspire cette étrange ressemblance...
— AW cela vous rappelle un de vos amis! ma foi, tant nueiix pour lui, car le comte de Guiche est un des plus j(dis hommes de l'armée, reprit le peintre, et son mariage va causer de grands désespoirs parmi les beautés de la cefur.
' — Il se marie si jeune que cela, dit madame Duverger; c*cst trop tôt devenir raisonnable. Je plains la femme qu'il épouse, car il faut que jeunesse se passe.
— Ah! chez ces messieurs-là, le mariage n'oblige à rien: ils ne s'en divertissent ni plus ni moins; cela ne les empêche pas de garder ou de faire autant de maîtresses qu'ils en peuvent avoir. Ne croyez-vous pas que cet élégant comte de Guiche va renoncer à ses amours de jeune homme pour s'établir à vingt ans en père de famille? Il n'est pas si dupe, vraiment, et je suis bien sûr qu'il ne fera pas le moindre sacrifice à sa nouvelle situation. 11 s'arrangera pour contenter la femme qu'il prend sans désespérer celle qu'il a. Pourquoi fsdre des malheureuses, quand on a le coeur vaste et généreux?
Pendant cette conversation, Marguerite les yeux fixés sttP le portrait, se livrait à des suppositions plus désolantes l*utte que l'autre. Une foiUe de petits faits revenaient à son esprit et raffermissaient dans le soupçon d'avoir été indignement trompée. Cependant, l'idée d^un hasso^ de
ressemblance qu'elle avait entendu citer quelquefois, et plus que cela, la conQauce parfaite que témoignait sa tante dans ce hasard auraient dû la rassurer; mais le sentiment du vrai s'était emparé de son àme ; il y portait sa clarté fatale. Elle se rappelait ce louis d'or jeté pour ainsi dire en auniône à ce petit marchand; la scène du Luxembourg, et ce duel dont les suites toujours menaçantes n'aboutissaient à rien, À mesure que ses souvenirs jetaient plus de jour sur son malheur, sa respiration s'altérait, un fi*isson mortel parcourait ses veines, un nuage passait sur ses yeux, et elle tomba sans connaissance.
•— Ah! mon Dieu, c'est la chaleur du poêle qui lui aura fait mal, s'écria la tante en volant au secours de sa nièce, ouvrez la fenêtre.
Et Marguerite, ranimée par le grand air, rouvrit les yeux. Après quelques moments de calme^ elle prétendit être en état de retourner chez elle, et, s'excusa auprès du peintre de se trouver encore trop souffrante pour lui donner séance. L'altération de son visage démontrait visiblement le malaise qu'elle éprouvait, et le peintre ne tdnta point de la retenir.
Dé retour dans sa petite chambre, elle se mit au lit pour obéir à sa tante, qui, la voyant grelotter, croyait avec raison qu'elle avait la fièvre; car, pour Marguerite, elle ne se sentait pas souffrir. Les douleurs de l'âme ont cela de bon, , qu'elles rendent insensible aux autres. Elle aurait éprouvé quelque soulagement k confier à sa tante la cause de ses tortures;' mais un reste d'espoir, une de ces illusions qui n'aveuglent qu'à moitié la retenaient, et puis cette crédulité de sa tante qui résistait à une sorte d'évidence lui semblait le seul obstacle qui la séparât du précipice. Laisser à cette pauvre femme la tranquillité qu'ellemême avait perdue sans retour paraissait à Marguerite un acte de charité.
— Elle sera bientôt assez malheureuse, pensait-elle, car, je l'espère, Dieu me fera la grâce de mourir!
La fièvre ne quittant pas Marguerite depuis deux jours, madame Duverger prit le parti d'appeler un médecin malgré la volonté de sa nièce, qui s'obstinait à répéter qu'elle n'était point malade. En peu de temps la fièvre prit un caractère sérieux, elle devint inflammatoire et se porta au cerveau.
Dans son inquiétude, la tante avait appelé à son aideu ne
àe ses voisines qui veillait la malade, lorsque la pauvre vieille était épuisée dé fatigue. Le médecin vit approcher le neuvième jour de la maladie avec effroi ; on était au soir du IiuitièiBiie^ et le délire allait toujours en augmentant; le docteur, prenant pitié d^ madame Duverger, et craignant que dans un moment lucide Marguerite ne lût son dnnger dans les yeux désolés et sur. le front pâle de sa tante, ordonna à la bonne femme de se mettre au lit après lui avoir promis que la voisine ne quitterait pas le chevet de la malade.
Dès qu'il fut obéi, il sortit lui-même en annonçant qu'il reviendrait à minuit voir l'effet des calmants donnés par lui; et cette triste chambre redevint silencieuse, car le délire de Marguerite se manifestait par crise, et dans les intervalles on n'entendait d'autre bruit que celui de sa respiration haletante.
Madame Grandier, la voisine charitable qui lui donnait ses soins par pure amitié, frémissait de l'idée que cette nuit pouvait être la dernière de cette belle fille, si justement aimée par tous ceux qui la connaissaient. Se trouver seule avec elle au moment de son agonie inspirait une vive terreur à la bonne garde-malade ; aussi fut-elle agréablement surprise lorsqu'elle vit la porte s'ouvrir,
— Que demande monsieur? dit-elle.
— Madame Duverger ou mademoiselle Marguerite.
— La mère Duverger est allée se reposer, elle en avait grand besoin, je vous jure. Quand à la pauvre Marguerite, elle n'est pas en état de vous recevoir, monsieur. C'est sans doute de l'ouvrage que vous venez chercher; mais il n'a pu y...
— Que vois-je! s'écrie Armand, elle est au lit! mouraole...
Et il se précipite vers Marguerite, qui fixe sur lui des yeux sans regard, et lui sourit d'un air stupide.
— Qu'est-il arrivé? grand Dieu!... sa main brûle,., elle respire à peine?... Marguerite... c'est moi... Ciel! elle ne me reconnaît pas...
£t le comte de Guiche tomba anéanti sur la chaise qui était près du lit de Marguerite.
— C'est bien vrai que la pauvre enfant est bien mal, reprit la voisine, et que le médecin ne nous donne guère d'espoir; mais pourtant, si la potion qu'elle vient de pren-
dre^ parvieal à calmer la fièY?e, il a dit (p'eUd^ sCcba perait.
— Elle sait touU. je Tai tué... je guis un iQX)aa3br€, dis Armand en se â^^nt la poitâne. Maie conunent M i courir?
— Âh ! monsieur, elle ne mancpie de rien ; nous yendric plutôt notre moMUer que de lui refuser la moindre drog que le médecin ordosuïe.
— Qui la soigne?
•—'Le docteur Renaudin, un brave homoie, 8*ileni jamais.
• — Je cours chercber Vallot; pourm gu'il ne «>it| près diu roi 1 N'iix^)orte, je le ferai deoiander. Il aura pi de iQoL.. Il la sauv^a... ou jeQieu£&..Hal)(mne^ao ne la quittez pas; donnez-lui tous yos soins, ajouta oomte en posant sa bourse jsor les genoux de la voisiiie. •éUe p^e&adt un moment sa raison, dites-lui cpi'ABDaad i v&m et qu^il va revenir pour la sauver (m miMuir a^eceà
Et le comie s'enfuit aussi/bM; sans écouter ce ipanà Ma pondait ia voisine.
Madame €raadier se demandidt quel pouvait être ce joa bomme si désespéré de Tétat de Ibrguerite, lorsque n dame Duverger, réveillée par Tinquiétude, vint savoir ce méat se trouvait 3a chère malade. Bêlas ! elle n'^^it i mieux !
Madame Gkwdier lui raconta lafiinguUère visite du be jeune homme au désespoir.
— Ah! je le reconnais bien là, s'écria la tante; e'< M. Armand, cet excellent garçoA qui recherdbe ^1 nnrâ notre pauvre Marguerite.
— C'est donc ça qu'il avait la tête à l'envers* Le pa^ diable a été si saisi en trouftant sa bonne amie dana tmte éUt, qu'il ne savait plus ce t^uli disail;, et parlait < ccâ« de la coaxr^. fue sais-je!
^ U oonmeiiit a-4-U im la quittar éaMctt état^Jit
tB «OMTB DE GIIKIB. M
— llTaTeTenir.
£t la Toisine répéta les mots sans aûte q&e le jeime homme ayait dits en p2u:'tanf.
Trois ^arts d^enre après, elles yiregit arriver Armand HoiTi d^uûbomme grave, en babil de docteur, et dont Tair important inspirait une s<»rte de crsinte. Oq devinait, à sa contenanœ magistrale, un juge baMIué à rendre des arrêts. Armand, les yeux fixés sur ceux du docteur, cbercbait à y lire s'il restait quél<pi'espoir d'arracber à la mort sa chère Hargiœrite.
— Gomment ne Fa-t-on pas enc&re saignée? Qui donc a traité cette pauvre fille? s'écria Yallot; comment a-t^m laissé venir l'inflammatiou à ce poiat? Vite, courea <^ercher un cbirurgien, il n'y a pas un moment à perdue.
— Jurez-moi de ne la point quitter, dit le comte à Valtot, et je ^us ramène À TinstaictiiQ chirui^en.
Rassuré par un signe du docteur, Armand sort et revient prescp'aussïtdt avec c^m (fu'on attend pour piqpier le beau bras de Mari^erite. A meBure que son sang s'échappe sa i^^iration devient plus libre; ses paupières se ferment, «n accablement profond succède aux mouvements convulsifs qui l'agitaient
— Si c^ iastaai; àe cahne amèoe tme heure d'assoupissement, elle est sauvée, dit Vallot; mais j'ai peur que l'effet de la saignée ne soit que momentané. Songez à lui feriter toute espèœ d'émotion, ajouta k docteur m js'adressant au comte; 1^ bonnes, comme les mauvaises, lui sciaient mortelles.
Armand se retira dans un coin obscur de la chambre, et il attendit avec ânxiéié le moment où Vallot lui ferait »gne <^e la malade revenait à la vie.
Dans son désir d'éclairer le médecin du roi sui ce qu'il présumait être la cause de la maladie de Marguerite, M. de Guiche lui avait avoué ses relations avec elle. Il n'avait pas hésité à s'accuser pour ajouter le poids de ses remords à toutes les raisons qu'il avait de recourir b lui pour sauver cette adorable jeune fille. Certes, il eût été préférable de ne pas séduire et désespéra une personne si pure; mais le mal était fait, et il fallait encore savoir gré au coupable 4e son repentir et de son zèle à secourir le mieux possible le malh^u' qui était son ouvrage*
— Retirez- VOUS, dit Vallot au comte au bout d'une heure; le sommeil a calmé le pouls, je réponds de sa yie, si nulle impression trop vive ne vient troiÂler ce calme. 11 n*est pas encore trop tard ; vous avez le temp.* de vous habiller et de vous montrer un instant au bal de la reine. Allez-y, croyez-moi ; car si votre père soupçonnait ce Cfui vous a. empêché d'y être, c'est sur cette malheureuse enfant que tomberait sa colère, et Dieu sait ce qu'elle deviendrait. ^
Le docteur avait sagement jugé qu'il n'obtiendrait rien du comte de Guiche qu'au nom de l'intérêt de Marguerite» et que la crainte de compromettre la vie de celle qu'iL aimait lui donnerait seul le courage de s'en éloigner. Mai^ dans quelle disposition arriva-t-il au Louvre? Combien iL lui fallut d'empire sur lui pour dissimuler à moitié less^ sentiments qui le torturaient.
D'abord sa mère lui reprocha de n'être point arrivé à un heure plus convenable.
— Vous saviez, lui dit-elle, que la reine donnait en partie ce bal pour célébrer vos accords avec mademoiselle d Béthune, qu'elle protège particulièrement; et lorsque 1 duchesse de Sully doit présenter à leurs majestés les fut époux, on vous cherche vainement! La reine dit :
» — Mais qu'a-tril donc de mieux à faire que d'être ici ei ee moment?
» Le roi ajouta :
» — Ah ! je le reconnais bien là, se faisant attendre partout^
» — Excepté à l'armée, dit votre père.
» Et cette répartie vous sauve ; mais tout en prenant votr^^ parti, le maréchal est très-mécontent de vous, et je voui engage à changer de conduite, sinon le duc de Sully rom pra avec nous, et votre père ne vous le pardonnera jamais^
— Si vous daigniez me regarder, répondit Armand, ai lieu de m'accabler ainsi, vous auriez pitié de moi; car } souffre le martyre. Et si vous saviez combien il ma faille de coairage pour venir ici... peut-être seriez- vous...
— En effet, vous êtes pâle; vos lèvres sont tremblantes.. Oh! mon Dieu, qu'avez-vous?
— Je ne puis vous le dire, ma mère, mais je suis bien mal-heureux , reprit le comte en se penchant vers l'oreille de Im^ maréchale pourn'êlre entendu que d'elle. Par grâce, par pru-^ dence, aidez-moi à cacher mon supplice... ou je suis perdu^
Un fils n'implore jamais en vain sa mère, La duchesse de Gramont, touchée de l'accent douloureux qui accompagnait la prière d'Armand, s'empressa de donner un nom à la souffrance de son fils pour lui assurer l'indulgence et môme l'intérêt de ceux qui le blâmaient avec le plus de sévérité.
— Ne le grondez pas, dit-elle à voix basse au marécha} ; sa blessure s'est rouverte ; il s'est trouvé mal au moment de se rendre chez la reine, et sachez lui gré d'être venu malgré ce qu'il souffre.
Le duc ne perdit pas un instant pour donner celte bonne excuse au roi et à la reine. On dispensa le comte de Gui« che de figurer au quadrille du roi, et comme il était d'usage à la cour qu'une fiancée ne pût danser qu'avec son futur mari, la duchesse de Sully appela sa fille, qui causait alore avec les filles d'honneur de la reine.
— Marguerite, lui dit-elle, vous refuserez toutes les invitations.
— Excepté la mienne, j'espère, dit le roi en venant prendre la main de mademoiselle de fiéthune, pour la conduire à la contredanse.
Ce nom de Marguerite venait de jeter tant de trouble dans l'âme du comte de Guiche, qu'il saisit invonlontairement le bras de sa mère, et qu'elle le crut pris de mouvements convulsifs.
— Qu'avez- vous? répéta-t-elle, vous m'inquiétez horriblement. J'ai imaginé de dire que votre blessure s'était rouverte : ne me démentez pas. Mais apprenez-moi la vérité; puis-je quelque chose pour vous sortir de peine?
— Hélas! rien... mon sort est irrévocablement fixé ; mais je ne puis trouver que dans votre bonté, votre tendresse, la force de m'y soumettre. Ne m'abandonnez pas, et quand voiis me verrez distrait, sombre, inattentif aux devoirs qu'on m'impose, dites-vous : il est bien à plaindre!
Ces tristes paroles s'écoulaient entre les violons et les fifres, et n'étaient interrompues que par les félicitations des personnes qui n'avaient pas vu le comte de Guiche depuis que son prochain mariage n'était plus un mystère. Cependant la mère du comte, désolée de ce mariage qui semblait désespérer son fils, alla jusqu'à profiter du bruit de la fête pour lui proposer de chercher un moyen d'ame-
LB COUTE DE GUlCilS.
uet la rupture q^u^elle redoutait qœl^ies nnauteB aïs Mais Armand savait qu'il n'avait aucune chaoce ^^amé rer sa situation, et qu'en se révoltant oonti^ TautoriAê temelle, il risquait de la voir sévir contre Itogmerile, sage par désespoir, il supplia sa mère de se rien tei pour le soustraire à sa triste destinée.
— Je saurai que vous me plaignez, dit-il, cela suffira.
— Puisque vous êtes si résigné, re^MÎt la duchesse soupirant, il faut l'être de toute manière, il faut t€«l le silence que vous gardez avec mademcâseUe de fiétlua et qtfelle doit trouver étrange.
— Pour auK^iifd'hui, cela m'est impossible; }% pas ma raison, je dirais quelque sottise. Vous, dont la Ix m'a trouvé un si l^on prétexte pour ne pas danser, laiss moi m'en servir encore pour ne pas parler. Faites qï ne s'étonne pas de me vmr sortir aussitôt que la n aura passé dans son appartement. La blessure roitvi peut motiver tout cela.
— Soit, mais songez que demain matin le chirurgiei votre père sera chez vous, et que le prétexte ne p^t rer que jusque-là.
— C'en est assez, reprit le comte.
Et dès que la cour s'est retirée, il cache à la hâte soie che vêtement sous un grand manteau, et il se faîl « duire chez la pauvre malade.
Là, il trouve le docteur Vallot, qui vient à lui d'i» joyeux, en disant :
— La crise est passée, et je la crois hors de dang^; v flon état exige de grands ménagements.
— Kepuis-jela vok?
— Je veux bien vous le permettre, parce qu'elle dort ce moment, dit Vallot : mais vous prendi^ gsu*de à m point réveiller.
— Soyez tranquille.
En parlant ainsi, M. de Guiche s'approcha da lit de K gerite. Bien qu'il ne fit le pas moindre hruit, elle cmwit yeux^ et l'on ne saurait peindre le sourire emâisyatew illumina, pour maù dire, soaheau visage, en apenwiF devant elle cet Aimand, la oau^ede tout ce qu'elle souffin U 3emUdit quie le piimt iù te temr Haï M euUwr
trahison dont le soupçon Payait mise aux portes du tombeau. Elle lui tendit la main qu'il couvrit de baisers. Elle semblait renaître k- chaque parole qu'il lui disait, et regrettait d'être trop accablée pour pouvoir lui répondre. Enfin, rassemblant le peu de forces que la maladie lui laissait, elle lui fit signe de s'approcher encore plus pour l'entendre, et lui dit d'une voix à peine articulée :
— Ce... n'était pas... vous, n'est-ce pas?...
— Que veux-tu dire?
Et croyant que dans son délire la malade ne le reconnaît point:
— C'est moi, ajoute le comte, c'est ton Armand...
— Ah! ne me quitte plus... sinon... je croirai que... tu... me trompes... que tu n'es pas«..
— Non! je suis tcnit à toi, s'écrie le comte.
— Assez. Vous allez ranimw sa fièvre, dit le docteur en voulant éloigner M. de Guiche du lit de Marguerite.
Mais celle-ci s'efforce de le retenir par un bout de son manteau; tiré ainsi des deux côtés, le manteau tombe et laifise voir le compte en habit de cour. Marguerite jette un cri perçant et tombe inanimée dans les bras du docteur.
— Sortez d'ici, ou vous la ixk&rez, dit Vallot avec autorité. Et M. de Guiche, au désespoir, se laisse entraîner par la
yUsiUe taole qui lui dit en pleurant :
— Vous lui avez lait assez de mal. Pour Dieu, laissez-la vivre. "
11 fallut céder h cet ordre doublement impérieux, et te comte de Guiche rentra chez lui au comble de la douleur.
Il n'essaya pas même de prendre quelque repos ; et lorsque le docteur YalLot se présenta chez lui à sept heures 4u matin, en sortant de chez la jeune malade, il le trouva assis près de sa table, écrivant à Marguerite tout ce qu'il croyait devoir aiténoier ses torts envers elle.
La visite du docteur avait pour but d'effrayer le comte fiur le résultat de son aventure amoureuse, et de l'instruire des volontés de sa victime.
— Elle sait qui vous êtes, elle vous défend de cherchera la revoir, dit Vallot et le désespoir où vous la plongez lui donne bien des droits à votre obéissance. A vous dire vrai je m'étais fort abusé sur la vertu de cette belle fille. Je penj»is qu'uae première «faute la rendrait fort traitable, et
m LE COMTE DE GUIGHE.
qu'elle n'en mourrait pas plus que tant d'autres; mais elle prend la chose plus sérieusement, et j'ai la conviction que si vous ne respectez sa résolution de rompre tous ses rapports avec vous, elle se portera à quelqu'acte de désespoir dont vous serez responsable.. Ainsi respectez sa défense, et comptez sur moi pour lui donner tous les soins que son état réclame. C'est par intérêt pour vous que j'ai entrepris sa cure ; maintenant c'est par intérêt pour elle que je veux l'achever. On ne peut connaître cette adorable Marguerite sans lui porter une vive affection. Soyez sans inquiétude, je vous promets de la traiter comme si j'étais son père; mais, je vous en préviens, à dater de ce jour je suis de son parti «t je ne suis plus du vôtre. Je veux la rendre au calme, à défaut du bonheur que vous lui avez enlevé à jamais; et pour cela il faut qu'elle vous oublie, il faut que je lui prouve que vous ne méritez pas qu'on meure d'amour pour vous.
•— Ah ! dites-lui que je suis ijua monstre de légèreté, de mensonge, que je n'ai rien pour plaire, j'y consens, s'écria le comte ; mais ne calomniez pas l'amour qu'elle m'inspire. Qu'elle sache que cet amour seul m'a rendu coupable, et qu'il là venge bien par le supplice que j'endure.
— Je dirai tout ce que je penserai devoir la rendre à la vie et à la raison ; de votre côté, faites tous vos efforts pour cacher et votre peine et ce qui la cause, autrement Marguerite aurait à joindre les persécutions de deux familles puissantes et la honte d'un éclat scandaleux à tous les chagrine que déjà elle vous doit.
En achevant ces mots le docteur sortit et laissa Armand en proie aux plus amères pensées : les deviner en lui sauvant l'embarras de les exprimer, c'était deux fois lui rendre service.
Le môme jour, à la chasse, le roi, frappé de la tristesse profonde empreinte sur le visage d'Armand, et du peu dlntérêt qu'il semblait prendre à la poursuite du cerf, lui fît signe de s'approcher de lui. Le comte, pensant que c'est un ordre que le roi veut lui donner, s'empresse d'aller le recevoir, et s'étonne d'entendre cette question faite d'un ton affable :
— Qu'avez-vous, de Guiche? Puis-je quelque chose au chagrin qui vous tourmente? Il me semble que pour ou
homme à la veille d'épouser une jolie femme, vous êtes bien taciturne. Serait-ce l'effet du mariage ? J'en ai peur, et sans trop en conùaitre les inconvénients ni les avantages, j'éprouve toujours je ne sais quelle pitié pour le malheureux, qui va s'enchaîner à jamais. Ol dirait un pressenti- * ment. Les rois font rarement un mariage d'inclination; mais la politique n'est pas si exigeante pour nos gentilshommes, ils peuvent épouser celles qu'ils aiment, ajouta le roi en faisant un profond soupir dont Marie de Mancini aurait pu être fière.
— Ah ! sire, quelque soit le chagrin qui m'oppresse, il devrait céder à l'honorable intérêt que Votre Majesté daigne me témoigner. Mais dans ce brillant mariage, qui me fait tant d'envieux, je suis juste heureux comme un roi, et j'ai le trône de moins.
— Quoi! vous n*ôtes point amoureux de mademoiselle de Béthune?
— C'est une injustice que je me reproche. Mais Votre Majesté sait par elle-même que Tamour est enclin à la révolte, et sujet à prendre en haine ce qu'on lui commande d'aimer.
— Conçoit-on rien à l'acharnement des familles contre des sentiments involontaires, invincibles, et que la persécution rend plus impérieux encore ! s'écria le roi avec une véhémence qui trahissait son intérêt personnel, et le motif q[ui lui faisait prendre tant à cœur la cause du comte de Guiche. Les grands parents ont tous éprouvé ce sentiment • qui nous domine, continua-t-il ; eh bien, ils l'oublient pour nous tourmenter, pour exiger de nous des sacrifices qu'ils auraient été incapables d'accomplir...
— Heureusement qu'ils ne les obtiennent pas... complets, dit en souriant le comte.
— C'est qu'ils en demandent trop aussi, reprit le roi Prétendre soumettre nos actions, c'est déjà beaucoup, mais vouloir changer nos sentiments, voilà ce qu'il leur est aussi impossible qu'à nous. Et pourtant comment faire? ajouta le roi en regardant le comte comme s'il attendait de lui un conseil complaisant.
— Je vais vous étonner, sire, car en cet instant je suis peut-être, de tous vos sujets, celui qui comprend et partage h mieux les sentiments et les ennuis dont Votre Majesté
est préoccupée. Eh bien, malgré mon penchant à ia révolte, moti peu de goût pour les actes d'autorité du cardinal, pour ceux des grands parents; malgré mon antipathie pour le mariage et pour la femme qui en est le prétexte,, je vois tant d'inconvénients à résister, sans espoir de succès, à ce qu'ils ^appellent la raison d'État ou la . raison de famille, selon qu'on est roi ou simple gentilhomme, que je me rends sans combat,- mais non pas sans mettre à prix ma soumission.
'— Gomment, tu crois pouvoir accorder cette obéissance avec l'amour qui te tourne la tête en ce moment? dit le roi, revenant à son ancienne familiarité envers le comte de Guiche, à mesure que leurs confidences mutuelles les rapprochaient. Tu penses qu'un mariage tout de politique ne peut nuire en rien à un attachement de cœur?
.—Je crois, au contraire, que la passion en redouble, sire, et j'espèr le prouver.
— kCela peut être vrai pour ceux qui, ainsi que toi et Lauzun, sont chéris de nos belles Françaises, de ces aimables coquettes dont l'aïuour n'exige pas plus qu'il ne donne; mais les cœurs passionmês ne s'arrangent pas de semblables partages. . '
— Votre Majesté croit le sang italien trop irriiahle, trop brûlant pour souffrir de pareils affronts, et je conviens qu'on peut citer plus d'un coup de poignard à l'appui de ce raisonnement; mais les femmes que la passion égare à ce point, n'ont pas l'esprit de celle que votre amour honore aujourd'hui de sa préférence; et je parierais bien, sire, qu'elle ne sera pas la première à rompre une chaîne si douce, quels que soient les sacrifices qu'on lui imposera.
A ces mots, le roi s'indigna qu'on pût le soupçonner d'inconstance dans son amour pour Marie de Mancini, et il ajla . jusqu'à insinuer au comte de Guiche qu'il saurait bon gré au maréchal de Gramont de persuader à la reine-mère de consentir à avoir pour belle-fiUe la nièce du cardinal Mazarin.
La loyauté d'Armand ue lui permit pas de servir le roi dans un projet qui lui semblait flétrissant pour la couronne, et les représentations qu'il se permit à ce sujet furent la première cause de la malveillance dont le roi donna depuis tant de preuves au comte de Guiche. Louis XIV ne lui pardonna point de prendre mieux que lui les intérêts de sa
LE COMTE SE GClCtlï:. %^
;gloire ; id arait espéré cfa'en se confiant à un jenne homme placé; comiDe M, entre Tamour et le devoir, il en obtiendrait sans peine Tapprobation de la folie qu'il méditait, et dont M. de Guiche eût été fort capable pour son compte; mais ce qui nuit simplement à la fortune d'un grand seigneur peut compromettre lapuisâancoHi'un roi; et le comte n'hésita pas à s'offrir en exemple à Louis XIV pour lui prouver qu'on pouvait concilier ses devoirs de famille et iBfi faiblesses de coaur.
Le maréchal de Gfamont, très-mécontent du peu d'empressement que témoignait son fils à plaire à mademoiselle ée Béthune, le fit passer pour être pins malade qu'il ire Télait effectivement, et lui ordonna de garder sa chambre pendant plusieurs jours. Armand se félicita de la réclusion qui lui permettait de se livrer sans contrainte à ses tristes «entiments.
Le docteur Vallot venait chaque matin, sous prétexte de le soignep, lui donner des 'nouvelles de Marguerite. EUe >éitait en pMne convalescence, à ce qu'il afllrmait : la religion, qu'elle avait appelée à son aide, calmait ses -chagrins «t ia^rtait à pardonner à celui qui en était rauteur ; mais Armand, peu confiant dans ses paroles rassurantes, môcUtait tout bas d'en vérifier l'exactitude, lorsque le docteur lui «pprit qu'il venait d'être fort surpris, en arrivant ch^ maébme Duverger, de ne plus trouver ni elle ni sa nièce.
— Toutes deux sont parties cette nuit pour se rendre éane une ville de province, dont la portière n'a pas pu me dire le nom, ajouta le docteur ; mais je recevrai sûrement tme lettre d'elles, et je vous en ferai part.
— Vous n'en recevrez pas, répondit Armand accablé, et f ai perdu Marguerite pour toujours. Que le ciel la protège €t lui donne d'aussi beaux jours que j'en vais passer de malheureux !
Le comte, s'étant assiyré par ÏHirewrie de la réalité du «fwut de Marguerite, tombo^dana tmd^wntêressemcnt de "^ *
môme qui le fit se soumettre sans nulle résistance à tout ce qu'on exigeait de lui. Lorsqu'on se croit dans Fimpossibilité d'atteindre à aucun bonheur, on ne dispute pas sur le plus ou moins d'ennuis qu'on vous impose. Armand accepta toutes les conditiors attachées à son mariage avec mademoiselle de Béthune, approuva tous les arrangements pris à cet égard, accomplit toutes les démarches, les devoirs insipides qu'entraînent ces grapdes solennités sans en témoigner la moindre impatience. Aussi le chancelier Séguier disait-il qu'il ne comprenait rien à la réputation de légèreté de despotisme et d'iudépendance qu'on s'était plu à faire au comte de Guiche.
• — Je ne connais pas de jeune homme plus doux, plus sensé, «ajoutait-il, et je lui reprocherais plutôt un excès de retenue dans ses sentiments. Il se connaît trop bien en jolie femme pour être insensible à la beauté de ma petite-fille. Eh bien, on- ci'ôiraît qu'il n'y prend pas garde. Cependant au point où ils en sont, il pourrait, sans craindre d'effa- , roucher la modestie de sa fiancée, lui laisser voir son admiration. •
— C'est par timidité, répondait le ' marquis de Wardes en ayant beaucoup de peine à ne pas rire ; les majivais sujets comme nous ne savent parler qu'aux beautés encourageantes qu'on trouve à la cour. La vue de l'innocence les interdit. 11 ne faut pas s'en plaindre, c'est un hommage rendu par le libertinage à la pureté.
Enfin le jour du mariage fut fixé au 28 janvier suivant. Le chancelier exigea que la cérémonie eût lieu dans la chapelle de l'hôtel Séguier, qu'il venait de faire décorer nouvellement, et la plus brillante partie de la cour fut invitée à être témoin de ce grand mariage. Le cardinal Mazarin promit d'y assister. La raison qui le détermina à honorer la cérémonie de sa présence mérite d'être citée.
On sait que le comte de Guiche avait été élevé avec le roi. L'idée de cette camaraderie d'enfance devait naturellement inspirer à Louis XIY le désir d'en perpétuer le souvenir par quelque gage d'une généreuse amitié. 11 avait déjà choisi le présent qu'il destinait au jeune marié ; mais comme le cardinal Mazarin s'appliquait à laisser le roi sans argent, Sa Majesté se vit coutrainte de prier Son Éminence de lui
donner la somme indispensable pour payer le présent qu'elle voulait faire.
— A quoi bon cette dépense? dit le cardinal, ce souvenir... Votre Majesté ne craint pas que jamais le comte de Guiche oublie Thonneur qu'il a eu de partager ses jeux d'enfant et même ses plaisirs. De semblables faveurs n'ont pas besoin do récompense; il ne faut pas gâter les courtisans. Que Votre Majesté daigne signer le contrat des enfants du maréchal de Graraont et du duc de Sully : ce sera le plus beau présent qu'elle pourra leur offrir. Quant aux autres faveurs à leur accorder, je m'engage à assister à la cérémonie et au repas de noces.
Cette manière de diriger les bienfaits du roi lui déplut infmiment ; mais le cardinal régnait, il fallut se soumettre. Le roi se contenta de se venger de cette ladrerieen la racontant. Le prince de Marcillac fut chargé de la conÇer au comte de Guiche, qui prétendit avoir un moyen de satisfaire à la fois la bonne volonté du roi et l'extrême économie du cardinal.
En effet, le jour où les chefs des deux grandes familles furent admis dans le cabinet du roi, pour lui présenter le contrat de mariage de leurs enfants, le comte s'empara de la plume dont Louis XÎV venait de se servir pour tracer son nom auprès du sien, et lui demanda, la permission de la garder comme un gage défaveur que Sa Majesté lui accord) dait en ce moment.
Le roi, touché de cette requête, y répondit avec une reconnaissance affectueuse, car il avait été deviné dans ses regrets.
Louis XIV possédait à un degré éminént le don de plaire aux personnes qu'il avait intérêt à captiver, et le duc d'Épemon était de oe nombre. Mais si le roi n'épargnait rien pour s'assurer un suffrage important, ou pour reconnaître une action flatteuse, il gardait un souvesir implacable des torts qu'on avait envers lui ou envers les siens. Nous en citerons un seul exemple, parce qu'il fut à son tour la cause du refroidissement qui survint tout à coup dans l'amitié exaltée du comte de Guiche pour son royal compagnon d'enfance.
Par une belle matinée d'hiver, le roi ayant ordonné une grande chasse, se laissa aller si loin à la poursuite du cerf,
que la nuit vint, le força d'abandonner la chasse et de revenir en hâte au château où la reine-mère l'attendait avec inquiétude; elle fut étonnée de le voir revenir sans le comte de Guiche *jans le comte du Lude (1), M. de Wardcs et M. de Lauzun qui Pavaient accompagné. Le fait est que la chasse les ayant conduits dans des parties du bois qu' ' ne connaissaient point, ils s'égarèrent. Las de se laissa conduire par leurs chevaux et dans une obscurité prof o ode à travers les taillis, au risque d'être éborgués par des branches ^infiuses, ils se consultaient sur le parti qu'ils avaient à prendre lorsqu'ils aperçurent, dans le lointain, une petite lumière. Ils se dirigèrent aussitôt vers cette bonne étoile, et arrivèrent à la porte d'un tout petit château. Là, à force de crier, de frapper, de répéter leurs noms, d'implorer Un nioment d'hospitalité, ils se font ouvrir la porte. Le maître de la maison s'empresse de venir au-devant d'eux, les invite à se débotter, à se chauffer, ordonne qu'on mette leurs chevaux à l'écurie, et fait préparer à ses hôtes un excellent souper dont ils avaient grand besoin.
 ces manières polies, ni trop cérémonieuses, ni trop familières, ils ont reconnu dans le châtelain un homme balHtiié au grand monde. Ils apprennent d'abord d'un des domestiqpies qu'ils sont au château de Gourson, chez M. de Fargues; et pids, du châtelain lui-même, qu'il vit depuis plusieurs années, sans femme ni enfants, dans ce même petit domaine, heureux d'y recevoir parfois quelques amis dont Je dévouement pouvait braver l'ennui de la solitude.
Après un excellent repas, animé par une conversation sémillante, M. de Fargues avertit les chasseurs que de bons lits les attendaient.
Le lendemain, à leur réveil, ils trouvèrent leurs chevaux attelés et un déjeuner servi. Gharmés des politesses de M. de Fargues et de sa bonne réception, les élégants chasseurs lui firent beaucoup de remercînients etmêiçe des offres de service; mais M. de Fargues, loin d'en profiter, leur dit qu'il se contentait du bonheur d'avoir eu l'honneur de recevoir les quatre plus aimables seigneurs de toute la France.
(1) Depuis duc du Luda et second mari d« la comtesse d#
(iUiiclic.
- iA tliqiaiitioii «(le 'oes messieftErs pendant taiite la niât, ^ittit fait giunte seosatloa à SaiQ^G^^n«ll; leur retour n'eir fit pas mms. Le roi Youlut savoir ce ({u'ils étaient f^59enu8 pendant cette nuit entière.
-^ Si Yous m'en croyez, dit M. de Wardes à ses amis, vous iaisser ez crove à Sa Majesté tout ce qu^elle voudra sur l'emploi de cette nuit, le suis sûr qia^mi a fiait à œ sujet une foule de suppositroi» tnès-ialtettses pour nous. Pourquoi ne pas les accei^er?
— II a raison, dit M. de Lauzua, et je vds dès à présent pieiidneunairm^érmxtpFi me vaudra, j'espère, quelqmB bonues scèi^ de jalousie.
— T Moi, je sourirai à toutes les questions qu'on m'adresfiora : c'est uoe manière 4'aveu ^i ne comprooiet point et qpi laisse un cÈam^ vaste à l'imagination des quattionnevr.
— To«it «ela ne m'aj^read pas oe que je éémm saToir, dii le f«i , ^ je ^essiens que de Guicbe seul me dira la vérité.
— fi0t-ce un reproche que Votne Majesté me feit de la dire trop souv^t? demanda le comte; c'est un tort ^e fe cocifesse, mm dont on se corrige vite à la cour; encore «fBekpwB inois, et }e promet»...
— £n ce oas, je n'ai pas de temps à perdre pour apprcii- •ére «Gmnent vous vcnis êtes égarés cette nuit, et par quelle ittaML vous ôlesi^evem» si tard et si jo3^ux.
^-^ locaux ! répéta M. de Lausun; aà! vraiment, <m le «eait à ntCMns!
•** Votre Majesté «ait bien ^'auprès de deux beaux ye«x me ouÉt passe vile, dit M. de Wa? déis en souriant
-^ fit que «e feonfeieiur là force à la discrétion, a|0BC6 M. do Lude.
— Mais ce n'est pas tous que j'interroge, reprit le roi wmdc une l^ôre impatience; laissez-le parler, a|©uta-t41 en wmtrant te comte de 6uicbe.
— Vous y perdrez, sii«, dit AriBand, car à la toiaroire ^fVB pi^naienl leiurs mensonges, ils promettaient des bisûntes aaamsaates, -et la véritable est bien simple.
Alors M. de ^icàe raconta comment ils avaient écba^pé m supplice ée passer la muit en pleine fopêtet par un frrâd #acaaà; iis^tetuH^ sorlapolitesseaffectu^Bse, les manières BoUsBda diftteiam do €ouisob, et finit par dife qufto
seraient lous heureux «si SaMajesté leur donnait les moyens de reconnaître, par quelque grâce de sa part, l'aimable hospitalité qu'ils avaient reçue de M. de Fargues.
— M. de Fargues!... s'écria le roi en fronçant les sour*
cils, M. de Fargues est en France, à dix lieues de Paris ?
Je ne m'en serais pas douté! Ëtes-tous bioa sûrs que c»^ soit le nom de celui qui vous a reçus?
— Parfaitement, sire, et nous ne pouvons nous tromper-^ tous les quatre à la fois, répondit M. de Guiche.
A ces mois, le roi réfléchit un instant, puis il passa dan^B la chambre de sa mère, et laissa les quatre chasseurs atter- — rés de Tefifet qu'avait produit sur Louis XTV le nom de M. de Fargues.
Ils ignoraient que M. de Fargues s'était signalé dans h révolte de Paris contre la cour et le cardinal Mazarin; que ce dernier l'avait longtemps poursuivi dans l'espoir de h faire pendre, et que M. de Fargues ayant été formellement compris dans l'amnistie, il avait fallu le laisser tranquille* La prudence exigeait qu'il sortît de France, mais il aval^ cru suffisant de s'éloigner de Paris et de la cour.
En effet, dans la retraite où il avait vécu depuis les troubles, il s'était fait complètement oublier, et sans cette malheureuse circonstance il aurait fini ses jours dans la paix et la solitude. Mais la vengeance des rois se joue souvent des amnisties. Dès que la reine apprit qu'un des ennemiî qui lui avaient causé le plus de frayeur était là, près d'elle, s'en rapportant à la foi des traités^ elle s'étudia à trouver un moyen de s'en débarrasser à jamais, et, avec Vzife d'au magistrat célèbre, elle parvint à faire impliquer M. de Fargues dans le procès d'un meurtre commis à Paris au plus fort des troubles. On l'arrêta au milieu de la nuit pour te conduire à la prison de la Conciergerie.
M. de Fargues, qui savait bien n'avoir rien fait [de répréhensible depuis l'amnistie, réclama en vain contre l'aJbus d'autorité qui le retenait prisonnier pour un fait pardonné. En vain il se défendit contre une accusation injuste avec raison ce éloquence; en vain les jeunes seigneurs, qu'il avait si noblement accueillis, firent tous leurs efforts près des juges, près du roi, pour soustraire ce malheureux à un jugement inique; en vain le comte Guiche se jeta aux pieds du roi pour le supplier de lui épargner le remords d'avoir
' . U COMTR DE GUICHE, 93
livré, sans le savoir, ce frondeur amnistié à la vengeance de la cour, tout fut inutile.
On condamna M. de Fargues à avoir la tête tranchée; ses biens furent confisqués au profit du premier président, et le jour qui vit accomplir cet affreux supplice changea tout à coup Tamitié respectueuse du comte de Guiche, pour son roi, en haine profonde contre l'assassin du châtelain de Courson (1).
A l'occasion du mariage du comte de Guiche, mademoiselle de Gramont, qui fut depuis la princesse de Monaco, sortit du couveat pour assister à la cérémonie, qui devait avoir lieu dans la chapelle de Thôtel Séguier, chez le chancelier, grand-père de la mariée. Armand, que ses devoirs ou ses plaisirs attiraient sans cesse à l'armée ou à la cour, se rencontrait rarement avec sa sœur. Il fut frappé de la trouver si embellie. Ce n'était plus une enfant, et sa beauté gracieuse, élégante, laissait prévoir toutes les passions qu'elle allumerait dans la cour la plus galante de toutes celles de l'Europe. Son frère était, sans qu'il s'en doutât, l'objet de son admiration; sa réputation d'homme à la mode avait pénétré jusque sous les voûtes du cloître. Chaque pensionnaire, en revenant de chez ses parents où elle entendait parler trop souvent de ce qui se passait à la cour, avait quelque aventure à raconter où se trouvait toujours mêlé le nom, du beau comte de Guiche. Sans deviner Jusqu'où allait sa séduction, elle s'en faisait une idée des plus dangereuses, et la sœur de ce héros tant vanté devait nécessairement être fière de lui appartenir de si près.
Les réunions obligées qu'entraînait ce grand mariage furent, pour le frère et la sœur, une occasion de se connaître, et de se féliciter réciproquement des rapports d'esprit qui existaient entre eux. Cette ressemblance fraternelle s'arrêtait à celle de leurs beaux visages à tous deux, ^t de
p) WmçirM d« duc dQ Saint-SimoPi t. YUIf P* ^U
« l^ COMTE OT «ViCfiE.
leur esprit sémillant : (piant à leur caractère, îl difïSradf ett tous points. Celui -de mademoiseHe ùé firamcmt avidt toute la souplesse qui, dans les cours, assure la farew ; et celui de son frère, toute Tindèpendance qui mèiie à Texif .
Le chancelier s'était promis d'éMouir, par sa magïrfftcence, les seigneurs et dames invités aux noces de sa petftefille. Le célèBre évéque de Meaux derait bénir les époux en présence de tout ce que la noblesse et la nw^istra*' ture avaient de plus grands noms. Et la fôte qui suivrait la cérémonie ne le céderait sn rien aux plus brillantes réunions de Tépoque.
Jamais le comte de Guiche n'avait tant regretté d'être trop fier pour être vain. Combien de jouissances auraient tempéré ses regrets s'il avait été plus sensible au faste dont il se voyait entouré, aux éloges qu'on prodiguait à la beauté de safemme, à ceux dont il était l'objet. Mais, absorbé dans te souvenir deMarguerite, il rêvait à ce qu'elle faisait, à ce qu'elle pensait dans ce même moment où on le livrait à une autre. Le marquis de Wardes, le seul qui fût dans le seci»et de sa pensée, l'exî^rtait vainement à se montrer moins soucieux.
— Tu portes fort mal ta croix, lui disait-il à voix basse, et je ne reconnais pas là ton courage habituel ; Pas-tu donc^ laissé à l'armée? On n'a jamais vu épouser une jolie femme^ d'aussi mauvaise grâce, et si celle-là se venge un jour da tes dédains, ma foi tu l'auras bien mérité.
Sensible à ces reproches, le comte de iGrUiche s'éfforçaitr de paraître plus attentif aux nombreux devoir» que lui imposait la grande solennitév mais le moment d'après il retombait dana sa rêverie, et personne n'osait plus lui parler, car on le savait capable de céder à un mouvement de franchise qui aurait tout rompu ; et la maréchale de Gramont se contentait de demandergrâce pour la tristesse de son fils^en : , lui donnant le nom d'une mélancolie sentimentale dont elle fé[isait honneur à mademoiselle de Sully. €e mensonge officieux était de ceux que tout le monde accepte et dont j' ' . . personne n'est dupe. Le chancelier et le duc de Sully aesf ; ' disaient tout bas :
': ^ Le comte de Guiche pense à ses amours de ji homme, on ne renonce pas sans peine à tant dé amusantes^ mais lai joie d« j^o0sédfir oneaufisl belle
te COMTB DE 6IIIGHB.* 9^
^îlnc qtte noire adorable fille lui fera bientôt onbliei tes bonne grâces de nos dames de la cour!
Le maréchal de Gramont disait de son c^é r
— Ce mariage est indispensable à notre, fortune; qii^Arcmand épouse mademoiselle de Sully, voilà ressentie] , le ■^ste est son affaire.
La fiancée pensait qu'elle épousait le seigneur le plus L^réabie de la cour, celui dont le roi lui-même était jaloux, t^. elle supposait que la froideur du comte de Guiche était xnedes conditions de son état d'bomme à la mode; d'ail- ^urs, elle voulait être un jour duchesse, et cette idée Tem- ^rtait sur toutes les autres. Quant au jeune Armand, son :iistinct lui feisait deviner que l'ambition seule présidait à ^es noces, et il ne se croyait pas coupable en n'y apportant ;^as d'amour.
Enfin Ton vint avertir le chancelier que l'évéque de Meaux i.ttendait les mariés; toute l'assemblée se dirigea vers la !^hapelle aux acclamations des gens de la maison et des :iotables du quartier qui avaient été adoiis à J^ii la céré- ^nonie.
Le comte de Guiche tenait la main de maàenroisellfi de Sully et tous deux, embarrassés d'être l'objet de la curiosité générale, marchaient les yeux baissés vers l'autel. La voix ;ïuissante deBossuet les sortit de l'espèce d'engourdiseement ïu'Bs éprouvaient. Il adressa les questions sacramentelles iu marié, et celui-ci, levant les yeux au moment de lui répondre, jette un cri involontaire, et reste interdit, comme trappe de la foudre !
Lé malheureux vient d'apercevoir le grand tableau placé sut le notaître-autel ; c'est le chef-d'œuvre du rival de Lebrun il a recomiu cette divine Madeleine, à laquelle Marguerite a prêté sa belle tête, son regard inspiré, ses bras gracieux, son admirable chevelure... n la revoit là, telle qu'elle est sans ëoute à cette heure : les cheveux épars, lé visage sillonné de larmes, dans l'attitude du plus profond désespoir.
M. dé Wardes, qui avait prévu l'effet du tableau pour lequel Marguerite avait posé, s'approche de son ami, le rappelle par un mot à tout ce que sa situation réclame de son coQiage; etmettant la stupeur d'Armand sur le courte d'un élourdissement subit, mais passager, il engage l'évoque de Meaux à continuer la cérémonie. Elle s'accomplit sans que
le comte de Guiche semble y prendre part. Tout à Teffett que produit sur son cœur cette image adorée , il répète ma chinalement les mots qu'on lui dicte, il fait ce que son am^ lui dit de faire, ce que la YOix de Bossuel lui commande
Enfin, il est marié.
Au sortir de la chapelle, on voit arriver M. de Lauzun il vient, de la part du roi et de la reine mère, annoncer a^ chancelier que Leurs Majestés lui feront l'honneur d'assist à son bal, ainsi que Monsieur, Mademoiselle, la reine la princesse d'Angleterre.
Cet honneur, quoique prévu, transporta de joie les de
familles. Chacun des membres les plus influents se l'attribua
Le maréchal de Gramont, quia quitté pour quelques jou-« Munich, où une mission importante l'avait appelé, ne dou ^ pas que le roi n'accorde au comte de Guiche la faveur d'»^ sister à ses noces, en reconnaissance des services que sczm père vient de rendre à la France dans l'importante négocL ^ tion dont il était chargé.
Le chancelier (1) ne voit dans cette démarche royale qu'^ju acte de déférence dû à sa charge éminente et à son carat o tôre magistral.
Le duc de Sully la regarde comme un hommage rendu ao pptit-fils de l'ami du plus grand de nos rois.
Le comte de Guiche se dit :
— Le roi aime les fêtes, le cardinal lui en refuse, et il veut s'amuser de celle-ci.
Le comte seul a deviné juste.
A vingt ans, quelle que soit la tristesse du cœur, elle ne peut résister au bruit, à l'éclat, aux enchantements d'uns fête où toutes les vanités sont en jeu et tous les charmes en présence, où l'éblouissement des yeux suspend la pensée^ où les sens enivrés ne permettent plus au souvenir d'agir sur l'imagination; enfin, où le présent se manifeste par tant de sensations délirantes, qu'il efface toute idée dupasse et de l'avenir.
Le cardinal avait ménagé au comte de Guiche la plU5
<l)C[estle môme chancelier Séguier qui dit à Louis XIV, lorsque celui-ci voulut donner aux princes de la maison de LorraiDC, le rang des princes du sang : « J'en demande pardon à Votw Majesté, mais elld ne peut faire des princes du sang qu'avec It nine, »
LE COMTE DE GUICHE. 9r
agréable surprise qu'il pût lui faire. Lorsqu'il entra chez le chancelier, à la suite de Leurs Majestés, il alla droit au jeune marié, et lui dit :
— Voilà le présent de noce que Sa Majesté m'a chargé de vous remettre.
Armand s'inclina en prenant le papier revêtu du sceau royal que lui présenta le cardinal Mazarin, et Payant ouvert, il se. sentit rougir de joie, car il tenait en sa main le brevet de mestre de camp du régiment des gardes.
L'amour de la gloire l'emporte sur tous les autres. L'idée de prendi'e dès le lendemain possession de ce beau régiment dans la plaine de Grenelle, d'y être reçu à la tête de dixsept compagnies par le duc d'Epernon, de se voir confier à son âge un poste si important, rendait Armand si fier et si heureux, que dans sa reconnaissance il se jetaaux pieds du roi, qui le releva aussitôt en disant :
— J'ai voulu être gardé par mon camarade, c'est tout simple.
— Ah! sire, que de bontés! c'est m'assurer le bonheur de mourir avant Votre Majesté, car pour l'atteindre il faudra passer par là, reprit le comte en se frappant la poitrine.
Alors les fanfares firent retentir la salle et la fête commença (1).
Au moment où la fête était le plus animée, où le roi, encore épris des charmes de la comtesse de Soissons, se livrait à un nouvel amour, sans dédaigner aucun de ceux qu'il inspirait, et donnait à toute sa cour l'exemple d'une galanterie sémillante, le maréchal de Gramont prenait à part le cardinal Mazarin pour lui parler de l'arrivée d'un courrier
(1) Leurs Majestés, Monsieur, Mademoiselle et Son Éminence s'étant rendus, sur les huit heures du soir, en l'hôtel du chancelier de France, où se trouvèrent la comtesse de Soissons, et quantité d'autres seigneurs et dames. Sa Majesté, avec Mademoiselle, y ouvrit le bal, qui parut des plus augustes et des plus brillants, par la présence de tant de personnes royales et par l'éclat des lustres, des pierreries, dont ceux de cette illustre assemblée étaient entièrement couverts, la collation ayant, aa milieu du bal, été présentée à Leurs Majestés et à toute leur suite, avee une somptuosité digne de la splendeur de celui qui la donnait, e'est-à-dire des plus superbes et des plus galantest (Extrait de Id Gç^Fi^tt^ de janvier lÇ58t BibUetb^ue du roi.)
96 l^ COHTB DE GUICHE.
de Francfort ipA lui annonçait la prochaine assemblée de k diète. U importait à la France que le traité de Munster f^t~ reconnu par le nouvel empereur, afin de priver l'Espagnet^ des secours qu'elle pouvait recevoir de TAutridie. Aussi Mazarin s'empressa-t-il de dire au duc de Gramont :
— J'en suis fâché pour vous et vos joies de famille, moi cher maréchal, mais il faut que vous repartiez dès demain.
Vous avez déjà bien commencé nos affaires à Munich; L faut aller les achever à Francfort. Il ne sera pas dit qu j'amui contracté pour rien une alliance avec ce scélérat d^ Gromwell. Nous voulons la paix, l'Espagne la désire ; mai ^ elle hésite à nous tenir compte des succès que nous avoi^fc-s obtenus dans la campagne précédente. Eh bien, il faut K^^ contraindre à traiter en terminant la guerre par une actic^ ^ éclatante, n faïut reprendre Dunkerque.
— L'idée est excellente et digne du bon génie qui go VCTue aujourd'hui la France, répondit le maréchal en la çant cette grosse flatterie de l'air d'un homme qui croit di-i?e ce que chacun pense, mais l'exécution n'en sera pas faciXe Le marquis de Layde, qui commande à Diiinkerque, est rjLH homme habile; il a mis la citadelle dans le meilleur éUit de défense. Sa garnison est nombreuse; il peut la renforcer encore, et pour lui enôter l'idée, il faut le tromper sur nos projets en le laissant croire que tous nos armements ont pour but de nous emparer d'Hesdin et de le punir de sa révolte. Alors l'ennemi portera ses forces de ce côté , et dégarnira sans doute la place de Dunkerque.
Le cardinal, qui avait un goût naturel pour toute espèce de ruse, ne manqua pas d'approuver celle que proposait le maréchal de Gramont.
— Marcher sur Hesdin pour attaquer Dunkerque? s'écriat-il c'est le seul moyen de réussir, et pour vous prouver à quel point j'en suis convaincu, je vais engager le roi et son frère à se rendre dans trois jours à l'armée de Turenne ; je les y conduirai, et Jà nous méditerons avec le chef as l'armée sur l'à-propos de notre fausse attaque.
— Je préviens Votre Eminence qu'elle trouvera le vicomte de Turenne très- opposé à notre plan. Il prétend V^ qu'il est imprudent de s'avancer dans un pays avant de l ^** s'être empaié des places fortes qu'on laisse derri^e soi- 1 . Gela est vrai en prMeipe ; wsm kkc^qa'ii &'agiLt d'étoûoerj ^^*
I iHqm&dre, il na faut pas suivre la grande loute et faire que tout le monde ferait à votre place.
— C'est évident, reprit le cardinal, et, cette fois, la sagesse TuiL-tiiie aura tort Je vais dooner des ordres pour le
Dcbain départ de la cour. Elle se rendra à Calais; Jà, nous rons plus à portée de diriger les affaires, et de suivre les juvements de Parmée. Vous m'instruirez exactement de it ce qui se passera à Francfort, et, ^ Dieu nous protège, vous enverrai en retour de bonnes nouvelles. Le malheur que ces jeunes époux n^aurontpas longtemps à savourer plaisirs du mariage, car le mestre de camp du beau réœnt des gardes doit suivre le roi.
— Us n'en auront que plus de joie à Be revoir, dit le maclial en souriant.
Et la contredanse étant finie, tous deux se rapprochèrent la reine.
Cie fut la première fcis qu'on s'occupa i la cour de la prin- 3se d'Angleterre; elle entrait dans sa quatorzième année avait encore l'air d'un enfant. Elevée par les soins de sa ^re^ à la campagne, au château de Colombes, près de Paris, plut6t en simple particulière qu'en fille de roi, elle joilailà toute la fierté qu'expliquaient sa haute naissance et 3 grands revers, les grâces d'un esprit fin , délicat, culé, et la naïveiéd'ane jeune fille dont on s'est plu àproiger Tenfance. Le peu de prohabilité qu'il y avait alofs de voir jamais sortir de la triste situation où la plongeait la irolutionqui avait conduit son père à l'échafaud, la faisait garder par tous les courtisans avec indifférence, n fallut i débat d'étiquette pour attirer l'attention sur elle. Au moment de se rendre dans la salle du festin, on ait remarqué que mademoiselle de Hontpensier avait ssé à la suite de Leurs Majestés, avant la princesse d'Anaterre. La reine sa mère Tayant vu, s'en était plaint au eux duc de Gesvres, qui en parla aussitôt à Monsieur.
— Mademoiselle a eu raison, répondit le prince; nous rons bien besoin que ces gens là, à qui nous donnons iu lin, viennent passer devant nous ! Que ne vont-ils ailursCl)?
Cesmots, dits très-haut et entendus de plusiours persotUM,
(1) Mémoires de midomoistU» d« ItonQ^easler^, t. XHi P* 't.
furent tant commentés et répétés , qu'ils parvinrent aux oreilles de la reine d'Angleterre. Elle en pleura amèrement, La reine le vit et gronda vivement Monsieur. Le cardinal prit parti pour Mademoiselle, en disant que les rois d'Ecosse cédaient autrefois les pas aux fils de France, et que, par cette raison, la petite-fille de Henri IV était eu droit de passer devant la princesse d'Angleterre.
La discussion menaçait de se prolonger, si la bonne grâce de Mademoiselle n'y avait mis fin, en allant dire à sa royale tante qu'elle connaissait trop les devoirs de l'hospitalité pour ne pas lui céder en toute occasion.
Pendant ce temps la jeune princesse, désolée d'être la cause d'un débat qui affligeait sa mère, se tenait près d'elle, accablée sous le poids d'une humiliation, qu'on lui avait jusqu'alors épargnée, et dont l'épreuve lui était d'autant plus douloureuse.
— Pauvre enfant, pensait le comte de Guiche en la regardant, et c'est le jour de mon mariage, c'est chez mes parents qu'elle reçoit une si cruelle injure! Par quel triste fait me voilà établi dans son souvenir ! Quand elle me haïrait tout le reste de sa vie, je n'aurais pas le droit de m'en plaindre; mais Monsieur lui doit des excuses, et il les lui fera.
Alors le comte, s'approchant de Monsieur, l'endoctrina 31 bien, qu'il l'amena à venir demander pardon à la reine d'Angleterre, et à sceller leur réconciliation en invitant à danser la princesse Henriette.
La manière gracieuse dont Monsieur céda aux représentations, aux prières du comte de Guiche, lui inspirèrent une si vive reconnaissance, qu'à dater de ce moment il s'attacha au prince et devint son spirituel favori. Quant à la jeune princesse, elle oublia le souvenir des torts de Monsieur, pour ne se rappeler que la bonté, l'élégance, l'esprit conciliant du jeune seigneur qui en avait obtenu le pardon.
La conversation se porta de nouveau sur toutes les magnificences du chancelier, sur i'à. beauté de la comtesse de Soissons, sur l'esprit de sa sœur Marie, sur la danse du roi, qui surpassait en grâce et en noblesse, celle des plus beaux jeunes gens de la cour. Enfin ce fut une émulation générale, à qui flatterait le mieux les goûts et la vanité de Louis XIV, et c'est pondant ce concert d'éloges, d'agaceries mutuelles,
de frivolités amusantes, que venait de se prendre l'importante décision de la prise de Dunkerque.
Cet exemple d'une grande détermination arrêtée au bruit des violons, s'est si souvent renouvelé depuis, que le maréchal de Richelieu disait : *
— En France, on ne fait de haute politique qu'au bal ; le cons. il des ministres n'a été inventé que pour approuver les projets conçus entre deux menuets.
Le jour de ce mariage qui causait taut de peine au comte de Guiche, et lui faisait tant d'envieux, vit naître un amour qui prit bientôt toutes les allures d'une passion profonde et constante. Le marquis de Lauzun n'avait pu voir mademoiselle de Gramont sans admirer sa beauté, l'esprit qui animait toute sa personne, et cette grâce élégante qui révèle tant de charmes dans une jeune personne. Il était son cousin ; et, bien- que sa fortune ne lui donnât aucun droit à un si riche mana^e, la faveur dont le roi commençait à l'honorer lui permettait d'aspirer à de grands emplois, et il pouvait raisonnablement prétendre â la main de sa belle cousine. Aussi, loin de combattre son amour naissant, employa- t-il tout ce que le ciel lui avait donné de piquant et d'aimable pour s'attirer l'attention de mademoiselle de Gramont.
Sortir du couvent pour se voir tout à coup l'objet des soins d'un des seigneurs les plus brillants de son époque ; s'entendre parler pour la première fois d'amour par l'homme dont le langage séducteur faisait perdre la raison aux plus jolies femmes de la cour et de la ville, c'était une épreuve trop forte pour un cœur de seize ans. Mademoiselle de Gramont, sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, ne cessait de répéter :
— Ah ! mon frère! quel beau jour ! quelle fête admirable! Je savais bien vous aimer, mais je ne me doutais pas encore de toute la part que je pouvais prendre à votre bonheur.
•— - Mon bonheur... redisait le comte en souriant avec
.Ml LB €01ITfi Dft GOICIIS.
4wBle, n» lé: confoodeE-Toas pas un pea ^ycc eém que TOUS avez de ne plus rentrer au couvent?
— Quand cela serait, dit M. de Lauzun^ il n'y aurait rien d^étonnant, et pour ma part je ne serais pas embarrassé de dire lequel des deux me réjouit le plus.
— Ne prétends- tu pas, dit Armand, lui faire accroire que «a sortie du couvent est un événement qui va bouleverser toutes les têtes, à commencer par la tienne ; que sa beaaté va détrôuer celles qui régnent en ce moment; et qu'elle n*a qu'un mot à dire pour voir toute la terre à ses pieds? C'est avec ces beaux discours qu'on les trompe, qu'on les enivre, et qu'on les rend à jamais malheureuses, ajouta le comte •n pensant à Marguerite.
— Ah! mon Dieu! quel accès de morale, s'écria M. de nauzuii ; qfoi peut te rendre toutà coup si sérieux, si sev^e? Le mariage agirait-il si vite? Et te croirais-tu oWigé de médire des sentiments... les plus purs... les plus... respectueuse, ajouta le marquis, en attachant ses regards sur mademoiselle de Gramont, par la raison que tu n'en peux plos avoir ^e pour ta femme? Ah! ce serait par trop injuste! n'est-ce pas, mademoiselle?
Un sourire charmant fut la seule réponse de la sœm d'Armand à cette question. L'orchestre venait de donner le jBignal du branle que devait mener le roi ; et M. de Lanizun, dans attendre le consentement de mademoiselle de Grs^ont, s^empara de sa main pour la conduire à la 4anse. ËUe était fli troublée qu'elle se laissa entraîner sans faire la moinAre observation sur la manière dont M. de Lauzun disposait d'elle avant de connaltrtre sa volonté.
' ' M. de Lauzun, quoique très-jeune encore, avait déjà ^p d'expérience en amour pour ne s'être point aperça da trouble que fe sien faisait naître dans l'àme de mademoiselle de Gramont, et il profita de l'espèce de téte-à-têtc qm le bal ménage aux amoureux dansants, pour dire à sa jolie cousine ce qui devait achever de la séduire.
Tout se réunissait pour l'encourager dans son désir de lui plaire; d'abord, le sentiment qu'elle lui inspirait; et puis, il pressentait l'opposition que le maréchal de Gramont mettrait au mariage de sa fille avec un cadet de famille, et il pensait que la résistance du père céderait à la crainte de faire le malheur de cette fille adorée. Mais ces eoneidé-
latjoas^ n'exerçe^ient md eiopire sur Te^rit du maréchal ; il n'en était paa moins un excellent père; seolement 11 connsdssait la fragilité humaine, et prétendait qu'il n^y avait pas un seul amour digne d» sacrifice d'un grand tatérêt.
— Les affections passent, disait-il, et les situations restent; donc il faut avant tout s'en faire une honne. Lorsqu'on est hien appuyé dans la vie, cm en supporte mieux les coups du sort. Après moi mes enfants seront libres de <X)mpromettre leur bonheur, suais je oommaicerai parl'as- «xrer autant qu'il est en mon peuvoir en leur choisissant des alliances., en leur créant des positions en rapport avec leur nom et la fortune qu'ils SQUt en droit d'espérer pour prix de nos longs services.
Par suite de cette résolution, le maréchal révatt déjà une union entre la maison des ducs de Yalentinois et la sienne; ayant peu d'argent à donner à sa fille, le duc de Gramont comptait sur son crédit pour obtenir du roi, ou plutôt du cardinal Mazarin, de rendre aux Yalentinois tous leurs droits à la principauté de Monaco, et ce fut en effet sur cette espérance que se conclut, quelques années plus tard, le mariage de mademoiselle de Gramont avec le duc de Yalentinois, devenu ensuite prince de Monaco, et cela sans nul égard pour l'amour mutuel de M. de Lauzun et de sa cousine.
Après de semblables coups d'autorité, comment s'étonner de voir ces sentiments romanesques se continuer en dépit des devoirs du mariage et de la jalousie d'un mari?
Le comte de Guiche, à force de s'entendre complimenter sur la beauté de sa femme, finit par trouver qu'il serait fort ridicule à lui d'être le seul à ne pas lui rendre hommage. D'ailleurs à vingt ans un pïaisir présent triomphe sans peine des souvenirs les plus profonds; mais, si la jeunesse se contente du plaisir, le cœur est plus difficile, et lorsqu'il peut faire la comparaison d'un sentiment fondé sur la nanité, l'ambition et la curiosité^ avec un amour tout d'impulsion, avec cet enivrement de l'âme qui fait tout oublier, tout sacrifier pour celle qu'on aime, il reste calme et froid an mdlieu du dôHri&'â^ sens.
Armand trouvaisa teorme Mie, et peuthôtre l%ût-il aôBée $a dépit tte î^amour <pi11 conserveât jçrctr Marguerite, «i
quelcpie point sympathique eût existé entre eux; maisleun caractères et leurs goûts étaient trop opposés pour qu*il pût s'établir entre elle et lui aucune affection tendre. Dans un ménage bourgeois, cette différence aurait fait naître des querelles sans fin; mais le grand monde, qui permet de sa soustraire aux ennuis domestiques, rend Texistencp plus supportable entre personnes qui ne se conviennent pas; rien ne leur est si facile que de vivre séparée?^ sous le môme toit; on leur pardonne leurs infidélités, leurs fautes, on va même jusqu'à en protéger les suites; mais aussi les blSime-t-on sévèrement d'avoir recours au scandale. C'est juste; là où le vice est toléré, l'esclandre est inexcusable.
Le comte de Guiche, décidé à n'accorder à sa femme que ce qu'elle avait droit d'exiger d'un mari qui l'avait épousée sans l'aimer, s'établit avec elle de manière à conserver sa liberté.
Les premiers temps de leur mariage furent employés en grands dîners, en fêtes dont chaque membre des deux familles se croyait tributaire. Le cardinal de Mazarin, luimême, voulut aussi fêter les jeunes mariés; car il était dans son système de seconder de son mieux la passion du roi pour les plaisirs en général, et pour le bal en particulier. En vain la reine-mère pensait-elle qu'il n'était pas convenable de voir un roi figurer dans des ballets, sur un théâtre.
— Laissez-le faire, disait Mazarin : s'il cessait de danser il voudrait gouverner, car il faut bien s'amuser à quelque chose.
Et la reine, trouvant la raison bonne, laissait danser son fils. La mort du duc de Caudale vint attrister ces réjouissances; il était jeune et beau. M. de Guiche avait pour lui une véritable amitié, et il prétexta ses vifs regrets pour échapper à l'ennui des réunions qui se succédaient chaque jour chez l'un ou l'autre de ses grands parents.
En ce temps, nos rois ne dédaignaient pas d'aller visiter le grand seigneur que la mort d'un fils plongeait dans le désespoir (1). Louis XIV fut voir le duc d'Épernon, et lui
(1) Le iw da courant, le roi fit l'honneur au duc d*Epernon de le visiter en son hôtel, pour lui témoigner la part que Sa Majesté prenait en la mort du duc de Caadalt, ton fils. (Extrait de la Ga- M0Ue de lérrier 1G56.)
prodigua toutes les consolations qui étaient en sa puissance. Hélas! il en est peu contre une telle douleur; mais un témoignage d'affection a toujours son prix, et la pitié royale n'a pas moins qu'une autre le don d'adoucir les peines les plus vives. Le roi perdait dans le duc de Caudale un brave général, un courtisan aimable, et les regrets sincères qu'il témoigna en cette occasion aidèrent le duc d'Épernon à supporte** les siens.
Le froid, qui fut très-rigoureux pendant cet Iilver de 1658, retarda l'entrée en campagne. 11 fallut attendre lô mois d'avril pour faire marcher les troupes vers Calais, où le roi devait se rendre accompagné de la reine mère, de Monsieur, du cardinal Mazarin, et des personnes attachées à la maison de leurs majestés.
Avant de partir, le roi, la reine et les princes allèrent en grande pompe à l'église de Notre-Dame prier la sainte Vierge de protéger les armes de la France.
Malgré tous les plaisirs dont on accablait le comte de Guiche, il s'éloigna de Paris sans regret et courut devancer le maréchal de Turenne à Amiens. Tous deux quittèrent bientôt celte ville pour aller rejoindre l'armée alors campée sur les bords de la petite rivière d'Austie. Le maréchal ordonna aux troupes de marcher au-devant du roi dont la présence au milieu d'elles allait, disait-il, faire de chaque soldat un héros.
11 était urgent de punir la trahison du maréchal d'Hoquincourt, qui, séduit par les charmes de la duchesse de Châtillon, venait de traiter avec le prince de Condé, et de lui livrer Hesdin. Les officiers, dans la crainte d'être soupçonnés de vouloir imiter cette défection , redoublèrent d'ardeur. La nécessité de repousser les Espagnols, commandés par don Juan et par le prince de Condé, avait engagé le cardinal Mazarin à s'allier aux Anglais pour assiéger Dunkerque, et avant môme que l'escadre anglaise eût débarqué le renfort qu'on attendait, le maréchal de Turenne commença l'attaque.
Oa sait le talent qoUl d^oya dans ce âmeux si^^ et les prodiges de valeur qui s'y fîreat de part et d'autre, (le roi, suivi du cardinàl^venait chaque jour de Mardick ^courager les troupes; souvent même il allait visiter ks gardes de nuit. Un soir qu'il revenait d'une semblable vi^te, seulement escorté par quelques officiers, il tomba dans une en]d)uscade en traversant un petit bois qui »6 trouve îSÉte Mardick et Dunkerque. N'apercevant d'abord que deux cavaliers, le roi s'apprêtait à les charger, lorsqu'il vit sortir tout à coup de l'intérieur du bois un gros d'ennemis commandés par le traître maréchal d'Hoquincourt. L'énorme supériorité de sa troupe ne permettait aucune résistance de notre part. Le roi et les siens profitèrent de la vitesse de leurs chevaux pour rejoindre la grand'garde de cavalerie, commandée par le comte de Soissons, et que le marédial de Turenne faisait sortir tous les soirs avec ordre de surveiller les mouvements de l'ennemi.
Le maréchal d'Hoquincourt, enhardi par le premier effet de sa ruse, prolite du combat qui s'engage entre sa troupe et celle du comte de Soissons pour s'approcher de nos lignes. Là quelques mousquetaires cachés sous le pont d'une petite rivière et placés là pour donner rjdarme, en apercevant le maréchal d'Hoquincourt et l'officier qui le suivait, tirèrent'sur eux, blessèrent l'un de deux coups de mousquetade, le maréchal eut le corps percé de cinq balles et fut apporté par nos soldats dans les lignes, où il eut la honte de mourir deux heures, après, sous les yeux du roi qu'il avait lâchement trahi, et au milieu de cette braye armée qui venait de venger sur lui l'honneur des maréchaux de France.
Avant de rendre le dernier soupir, le maréchal 4'Hoquii court, cédant au remords d'avoir agi contre son pays, voulut réparer un peu de ses torts en apprenant au maréchal de Turenne que l'armée des Espagnols n'était plus qu'à une demi-lieue des lignes, et que les chefs qui la commandaient avaient résolu d'attaquer le lendemain les assiégeants, te maréchal de Turenne, profitant de l'avis, se décida à marcher sur l'ennemi avant qu'il eût eu le temps de se mettre en ordre de bataille; et la victoire qui résulta de cette décision fut d'autant plus glorieuse, que le prince de Gondé la disputa longtemps.
Li coEYE »E cmcniÊ. 197
Ml là in*emiôpe affaire qtd eut lieu entre les assiégés et los régîmeats commandés par le marquis de Gréqui , le cdole de Soissons et le comte de Guiche, ce dernier regot un coup de mousquet dont la baUe lui traversa la main droite (1); et, malgré l'affreuse douleur qu'il en ressentit, saisissant au même instant son épée de la main gauclfô, il se retourna vers ceux qu'il commandait leur montra sa maiB d'où le sang coulait, et, se jetant le prunier dans la mêlée, il s'écria :
^-> lies amis, vengez-moi!
Ses sciais lui obéirent, et ce premier succès enivra à tel poini le comte de Guiche, qu'il ne voulut point céder sa part des autres. 11 continua à combattre quoique blessé. Cette ragé de gloire pensa le rendre estropié pour sa vie; riniamimation s'étant mise à sa blessure, on fut au moment de lui faire l'amputation ; mais il n'y voulut point consentir, préférant, disait-il, la mort à l'infirmité; seulement, comme il désirait embrasser sa mère et mourir préfe d'elle, il se fit transporter à Paris. Le souvenir de la comtesse de Gmche aurait dû influencer cette détermination: maus^ en historien fidèle, nous sommes forcé d'avouer qu'il n'y eut aucune part.
Pendant ce temps, le roi, succombant à ses fatigues et au mauvais air qu'on respirait à Mardick, était à Calais pria d'une fièvre continue accompagnée du pourpre, qui le mettait daas un grand danger.
Les médecins, voyant la maladie empirer malgré tous leurs remèdes, laissaient deviner qu'ils n'avaient plus d'es péraoce, et déjà tous les courtisans se retournaient du côté de Monsieur.
Le cardinal Mâzarin, qui savait n'être point aimé de Monsieur, envoya un exprès à Paris avec l'ordre défaire enlever de son hôtel ses trésors et ses meubles pour les cacher dans les souterrains de Yincennes (2) ; il se transporta chez le maréchal Duplessis, le gouverneur de Monsieur, lui fit les plus belles promesses. U alla visiter de même tous ceux qai étaient dans les bonnes grâces de Monsieur, et ne voa* laortpas se comproimiettrepar itee lettre, ilcteu'gea son neveOt
(i) Gazette &a iS jtdn 16S9.
(2) Jrim9ff«t ê» mOmt de lottotiUe, t V| fw 1%
lOS LE COMTE DE GUIGHE.
le comte de Soissons, de faire auprès du comte de Guiche toutes les tlémarches les plus humbles pour s'assurer sa bienveillance, et implorer sa puissance sur l'esprit de Mon-,
fiieur^
C'est par cette démarche que le comte apprit Fétat affreux oùse trouvait le roi.
— C'en est donc fait, dit le comte de Guiche, en sentant se réveiller son affection pour Louis XIV, on n'espère plus rien.
— Je ne dis pas cela, reprit le comte de Soissons, à l'âge du roi il y a toujours de la ressource; mais c'est en prévoyant un malheur qu'on empêche les suites d'en être funestes. A peine sommes-nous sortis des troubles de la Fronde, qu'il sçrait cruel d'y retomber, et le plus sûr moyen d'y échapper est de laisser à la tête des affaires celui à qui nous devons le retour de la paix avec l'Espagne.
-- Ainsi soit-il, répliqua le comte d'un air indifférent. Peu m'importe le choix des instruments ; pourvu que cette machine qu'on appelle gouvernement marche bien et se tire de toutes ces difficultés à l'honneur de la France. Gomme il est probable que je n'en verrai pas le dénoûment, on doit me pardonner de ne pas prendre grand intérêt à ce drame et d'en dédaigner l'intrigue, ajouta le comte en montrant sa blessure.
Alors, le comte de. Soissons, qui aimait sincèrement M. de Guiche, insista pour qu'il se décidât à sacrifier sa main à sa vie ; il l'en supplia au nom de la duchesse de Gramont, de la comtesse de Guiche, qui s'adressaient à tous les amis d'Armand, pour les engager à lui faire entendre raison; mais il resta inébranlable. En vain les médecins effrayés par les chaleurs que la saison amenait, le menaçaient de voir la gangrène rendre sa plaie mortelle; en vain sa mère le conjurait en pleurant de se conserver pour ellej en vain sa femme lui disait-elle tout ce qu'il était convenable de dire en pareille circonstance pour vaincre son entêtement ; il résistait aux prières comme aux menaces avec un /^alme, une confiance dans sa destinée qui tenaient de l'inspifUtion.
Une nuit, qu'il souffraitplus que de coutume, et qu'Etienne veillait près de lui, il entendit le brave garçon grommeler des injures contre les docteurs et les chirurgiens, dont tous les remèdes n'aboutissaient qu'à tourmenter ^ou maître.
LE COMTE DE GUfCHE. Ky^
— Ah! si j'étais monsieur le comte, ajouta- t-il en secouant la tôle, comme je les enverrais tous promener !
— Ma foi! dii le pauvre blessé, Tenvie m'en prend souvent, mais ce serait faire trop de peine à ma môre : elle a tant dfi confiance en leur prétendu savoir!
— Pourtant elle voit bien ce qu'il produit. Ont-ils trouvé encore un seul moyen de diminuer votre souffrance?
» — Tous les nerfs sont froissés, disent-ils, rien n'est -si douloureux que cette sorte de blessure, les conséquences en peuvent être fort graves.
» Et, satisfaits d'avoir lancé cette belle sentence d'un air capable, ils s'en vont ennuyer un autre malade de leurs grandes phrases, et augmenter son mal à coups de remèdes inutiles.
— Que veux-tu, mon cher Etienne, il faut bien se conformer à leurs ordonnances, puisqu'ils ont seuls le droit de nous tuer ou de nous guérir, • .
— Ah! si j'osais!... mais non... on dirait que c'est dés remèdes de bonne femme... et pourtant c'est avec un emplâtre pareil que mon cousin le sergent a été guéri, après avoir eu l'épaule traversée par une balle, et cette jeune fille avait si bien l'air de croire à la vertu miraculeuse de ce...
— Que parles-tu de cousin, de sergent, d'emplâtre, de fille, interrompit le comte; est-ce que tu as la fièvre aussi, toi?
— Eh bien, oui, j'ai la fièvre de colère, de chagrin, quand je vois un beau jeune homme comme vous souffrir le martyre sans que personne ne trouve moyen de calmer sa torture; je maudis le diable qui l'a fait naître dans une belle chainbre dorée, au lieu de lui donner pour mère tout simplement une bonne paysanne... car supposons qu'au lieu d'être le fils de madame la duchesse de Gramont, vous soyez celui de ma mère, je vous aurais déjà appliqué cet emplâtre d'herbes miraculeuses qui guérit toutes les plaies en douze heures ; et, loin d'être étendu là comme un vrai patient, vous auriez déjà écrit un billet doux de votre main malade,
;— Quoi! tu connais un remède à ce que je souffre, et tu ne m'en parles pas?
— C'est que vous allez vous moquer de moi et de cette bonne fille... Pourtant il a été un moment où vous n'au* riez pas dédaigné de l'entendre et de lui obéir, peut-être
JilO ' LE COMTE BE CHICHE,
— Que yeiix-tu dire? reiH'it le comte d'ane voix émue.
— fth! ma foi, j'aurais trop de regrets, s'écria Ë tienne; et ({uand vous devriez me traiter d'imbécile, je vais tout vous cont^. Hier soir, comme madame la duchesse et madame la comtesse vous teuaient compagnie, et que j'étais dans votre cahLaet de toilette à guetter par la fenêtre l'arrivée du chirurgien, Francs est venu me dire fally avdt, dans la cour des ^cm^ies, une personne 4|ul me dèm^andait. D^abord je réponds que, pouvant être a^lé d^on momeat à l'autre près de mon maître, je n'ai pas le ten^)s d'sdler bavarder avec qui que soit.
» — Mais c'est quelqu'un qui veut te donner un avis lifiporlant et qui regarde IL le comte, r^it Frangois; eUedit comme ça que sa vie en dépend.
». — Ah! mon Bien, si c'était vrai, m'éerki-je en desc^idant l'escalier quatre à quatre, et je me trouvai bientôt dans la cour des écuriefi. 11 n'y ftvait personi^,* car depuis que M. iA comte est malade, madame te dscliesse et ma<^ane la comtesse ne Borl;e3[£tçliis^ et cocb^, paleèrenier&, tous scfflt ail (^d>airet d» matin au Boir. Je^ccrmiBençais à jui^r contre
' François pour m'iavoir dérangé imUMemeni, lorsque je m*e&lends a^pelor p» une petite vok venaAt de la remise; je me retourne et j'ai peine à recaonnaltre cette qui me parle...
. ' Ah I monsieur, qu'elle est changée, que ses beaux yeux sont gonfiéa pv les Jarmet^ q^isUe est maigre et. pâle; vrai, cela ladt pitié!..,
— ^uoj... c'était... dit Armitai rei^ittraat à peine... c'était...
il ne put acheva, une sueur fi^^Ae coufrit am bmà, sa têite retomba sur «on oreiEer^ ei il iresta qoriqne tenps dans une espèce de torpeur ipL, sans «aie^uidir la pmsée, ]fia*alysait tous ses mouvements. ^
^ Oùif monsieur, continua Éttennei c'èdoit cette pmm arrière en dentelle qui, ayant tq)pri8 par la OazMô que monsieur k comte était giBièveiaent bl^â» venaiiiBe ccm* jurer de lui gq. donner des nouvelles et me recmnmander de profiter du moment où il dormirait pour mettre sur la jolessure un cataplasme composé d'herbes dont l'effet est ;:r^taiQ. £n disant ces mots, eUe aoe remit un paquet de ces herbes auxquels elle attrâbue la vert» de ^écir ks , plaies comme par enchantement. Vous pensez bien que js
IB COMTE DE GUIGHE, |li
n'ai pas laissé croire à cette bonne fille que j'irais de mon €hel ôter les emplâtres de vos chirurgiens pour les remplacer avec ses herbes ; alors elle est tombée dans un grand désespoir en répétant qu'on voulait vous laisser mourir, et que puisqu'on repoussait ce secours infaillible, elle allait s'adresser au docteur Vallot, à madame la duchesse ellemême, pour les supplier d'en faire l'épreuve, qu'elle était prête à brader toutes les humiliations, tous les plus mauvais traitements pour sauver la vie de monsieur le comte. Je vis bien qu'elle avait perdu la tôte, et dans la crainte de lui voir faire ce qu'elle disait, j'ai lâché de la calmer en ^omettant de lui obéir aveuglément; je me suis fait bien expliquer comment on devait employer ces herbes, le temps igtt'il fallait les laisser sur la plaie enfin je l'ai si bien trompée, que la pauvre fille est partie convaincue que nous al- Hon® lui devoir votre guérison.
— Va me diercber ces herbes, dit le comte en se ranimant.
— Quoi! monsietMT voudrait...
— Va les chercher, te dis-je.
—Mais si aii lieu de vous faire da bien, elleè aHaîent «ccrottrè...
— Non, c*est le tâdqoî me les envoie, et j'en veux faire ^ Pi^reove.
^ Que penseront de tnoi ceitx pii vous sorgnetft, bon Itou! qtraml îts verront que je me suis permis. . .
— Je dirai que tu m'as obéi,., va, dôpftche-toi.
— Ah! monsieur, c'est peut-éti« in^rudeçit, et si j'avais JWiaiB à me reprocher un malheur, si. . .
— Va, interrompit le comte avec violence, ou si tu hésites plus longtemps à m'obéir, j'arrache les compresses de cette plaie, et je me traînerai comme je pourrai où sont ces Herbes.
En pariant ainsi, Armand se soulevait pour sortir de bqix Ht. Hais Etienne, effrayé de le voir si pâle, tremblant de fièvre, s'exposer à tomber de faiblesse après avoir fait qnatre pas, le retient en lui disant qu'il va faire ce qu'il désire au risque de tout ce qu'il en peut résulter.
— Ne crains rien, dit le comte lorsque Etienne revint panser son maître et entourer sa main des herbes apportées par Marguerite; j'ai le pressentiment que ce regiëde me sera
salutaire. D'ailleurs, quandje ne lui devrais que la consolation que j'éprouve en cet instant, il me serait déjà d'un grand secours. Elle ne me hait donc pas!... Elle devine ce que je souffre en m'accusant de son malheur?... Ah! bénie soit sa clémence! s'écriait Armand; je lui devrai la vie; oui, je le sens, son pardon est un miracle qui m'en annonce un autre!
Confiant dans la vertu de ce remède infaillible préparé par une main si chère, le comte ne veut pas qu'on en interrompe reifet. 11 recommande à Etienne de dire à ses chirurgiens qu'après avoir passé une mauvaise nuit, il dort; et l'on respectera son sommeiL
Etienne reçoit en même temps l'ordre de s'informer de la demeure de Marguerite; mais lorsqu'elle revient s'informer de l'état du malade et qu'elle apprend la guérison due à son dé voûment, elle demande pour prix de ce bienfait, de la laisser se soustraire à toute reconnaissance et de ne pas chercher à savoir le lieu de sa retraite. Elle a trop de droits à cette preuve de respect pour que le comte de Guiche ne s'y résigne pas.
Malgré le profond dédain des deux docteurs pour le remède de bonne femme dont le comte de Guiche a voulu faire l'essai, ils sont forcés de convenir qu'il a calmé subitement l'inflammation de la plaie, et qu'elle commence à se refermer; les douleurs s'étant apaisées, la lièvre a disparu, et tout présage une prompte cenvalescence. Le blessé guérira et conservera sa main. A peine cette bonne nouvelle s'estelle répandue, que tous les amis d'Armand viennent en féliciter sa femme et sa mère.
Les domestiques en sautent de joie; c'est à qui témoignera le mieux combien il partage le bonheur de cette noble famille, et la personne à qui ce bonheur est dû est la Beule qui n'ose montrer ce qu'elle en éprouve. Dieu en est l'unique confident, car il la voit chaque jour aux pieds de fies autels lui rendre grâce d'avoir sauvé le coupable qu'elle aime encore.