‹ Le comte de GuicheChapitre 2 sur 9 · LE COMTE BE CIJICHÎU · texte numérisé non relu

LE COMTE BE CIJICHÎU

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On apprit en môme temps la résurrection du roi et son prochain retour, car la reine-mère avait hâte de le sortir d'un lieu dont le mauvais air faisait chaque jour de nouvelles victimes. La cour devait s'arrêter quelque temps à Gofupiôgne, et M. de Lauzun irait droit à Paris avec ordre d'instruire l'archevêque de Paris des dispositions à prendre pour le grand Te Devm qui devait être chanté à Notre-Dame en reconnaissance de la guérison du roi et de la gloire de ses armes.

En sortant de chez l'archevêque, M. de Lauzun se rendit chez son ami, le comte de Guicbe.

— Ma foi, mon cher, dit le marquis en entrant, tu n'as jamais eu une meilleure idée que celle de te faire blesser au siège de Dunkerque.

■— Je ne suis pas de cet avis, car après avoir failli en rester estropié, je souffre encore de ma blessure.

— Tu n'en souffrirais plus que ce serait toujours bon de le dire.

— Par quelle raison? Je n'aime pas les mensonges de luxe*

— C'est que tu ignores ce qui s'est passé à Calais pendant que ces ignorants de médecins déclaraient partout que l'état du roi était désespéré. Jamais on n'a vu d'abandon plus naïf. A peine restait-il quelques officiers de service dans les salons qui précédaient la chambre du roi. En récompense, ceux de Monsieur ne désemplissaient point. Il lui était défendu de voir son frère, dont la maladie pouvait être contagieuse ; et je lui rends justice, il en éprouvait une sincère douleur. Mais la joie de sa cour intime était par trop franche, et madame de Fienne, entre autres, parlait au prince comme s'il était déjà couronné. Dans son impatience d'apprendre la première quand commencerait l'agonie du mourant, elle s'est laissée surprendre par la nourrice du roi et par une femme de chambre de la reine, au moment où, couchée par terre, au milieu de la nuit, elle regardait, par

dessous la porte, ce qui se faisait dans la chambre 9u royal malade. La reine, indignée de la conduite de madaïae de Fienne, voulait la faire jeter par lafenôtr% et sans le doc . de Gréqui, Dieu^ait ce qui serait arrivé. Mais la curieuse en est quitte pour être chassée de la cour. Le duc Le Brisgac et sa femme sont envoyés dans leurs terres. On parle encore ^ de quelque autre exil tombant sur les amis de MoïKieur, et ' comme on n'aurait pas manqué de mêler ton nom à toutes ces intrigues, tu vois que tu ne pouvaid mieux faire que ï& . rester au lit pendant que ce drame se jouait à Gala», car on t'aurait peut-être forcé à y prendre «a rôle.

— Jamais! s'écria le comte de Quiche. J'ai wob amitié très-dévouée pour Monsieur; mais je ne nie Mb pas d'iSu* sion "gur ses qualités, et il n'a aucune de ceHes qui font m grand roi. Grâce au plus rusé des prêtres, Monsieur et son fréore ont été touâ deux fort mal élevés; maie le roi ade9 facultés qui pourront se développer le jour (Et le diable , rappellera à lui le bon cardinal, et malgré la rancune que

. je garde au roi pour la mort de ce pauvre de Fargues, j^aurais T pleuré la sienne comme un grand malheur pour la Francei

— ËhUen, rétablis-toi promptement pour le revoir phis beau que jamais, car cette maladie, loin d'altérer see traits^, lés a couverts d'une espèce de langueurqui lui sied à ravir. Mais il est question de lui faire épouser la princesse de Savoie, et je doute cpi'il se prête de bonne grâce à ce projet, car les soins que lui a donnés mademoiselle de Mancjiniel le désespoir dont elle a £adt preuve pendant tout le t^nps qu'il a été en danger ont encore redoublé leur flamme. C'est un amour à la hauteur des héros de mademeiselle de Scudéri , et nous allons voir im beau d^t eztire la passion et la politique.

En effet, Louis XIV ne put se' résoudre à sacrifier son amour pour Marie de Mancini à la princesse de Savoie; mais quand le cardinal Mazarin vint lui offrir la paix et l'infante, l'intérêt de l'État l'emporta sur tous les autres, et la pauvre Marie de Mancini, celle qui avait été au moment ' d'atteindre à la couronne, ùxt immo^iée sur l'autel de la patrie.

Avant ce grand événement, il en arriva un qui devait avoir une puissante inftijfênce sur la destinée de la princesse d'Angleterre. Grcmi^iViell iBO«rut; chaque perscmne de

la cour s'empressa d'adresser des félicitations à la- reine d^Aagleterre, et c'est alors que la malheureuse princesse, découragée par tant d'illustres infortunes, écrivait à ma^ dame de Malleville •

« Ea vérité, j'ai songé que vous recevriez de la joie de la. mort de ce scélérat, et je vous' dirai que je ne sais si c'est que mon cœur est si enveloppé de mélancolie; qu'il est incapaWe d'en recevoir, ou que je ne vois pas encore les grands avantages qui nous en peuvent arriver; mais je n'en ai pas ressenti une fort vive, et la plus grande que j'aie, c'est de voir celle de tous mes amis (l). »

Cependant celte mort rendit bientôt le trône à son ûls et plaça son auguste fille au premier rang des princesses du sang de la cour de Louis XIV.

Noufi passerons rapidement sur l'année qui suivit la prise de Dunkerque; on sait combien d'autres victoires lui succédèrent, et le parti que le cardinal tira de tant de succès pmir obtenir le fameux traité des Pyrénées, . Le comte de Guiche n'attendit pas que sa main fût complètement guérie pour retourner à Tarmée, qu'il ne quitta que pour venir reprendre son service auprès du roi, et l'accompagner dans les différentes villes du midi de la France où teuFS majestés jpassèrent l'hiver. La santé du roi avait servi de prétexte au séjour de leurs majestés à Toulouse et àfiofcteaux; mais le véritable motif de ce déplacement était l'avantage d^étre plus à portée de recevoir de promptes nou^^l^ die Saint-Jean-de-Luz, où le cardinal Mazarin et doa Luis de Haro tenaient leurs conférences.

gauf quelques-unes de ces aventures amoureuses que les jeunes gens rencontrent partout, et qui ne laissent de souv^irs ni dans leur cœur, ni dans leur esprit, le comte de Guiche s'ennuyait de cette vie provinciale, lorsque le roi le fit appeler un matin pour lui apprendre que le traité était conclu entre la France et l'Espagne, grâce à la clém^ence de la cour et du cardinal, qui consentaient au retour du prince de Condé ; il avait choisit le maréchal de Gramont pour aller à Madrid demander en son nom, au roi d'Ëi^gne, la main de l'infante, sa fille.

Le comte de Quiche ne put se dispenser de remercier Sa

(i) Mémoires de madame de MotteviUe, t. Y, p. S75.

IM ' tB COXTB LB GUIGHB.

Majesté de Tinsignc hoancur qu'elle accordaît à la famîlle Gramont, mais il le fît dans les termes les plus dignes.

— Comme je désire être grandement représenté, dit le roi, et montrer à l'infante l'élite des seigneurs de ma cour, nous avons fait la liste de ceux qui doiyent accompagner notre ambassadeur; les premiers noms inscrits ont été le vôtre et celui de votre frère ; je m*en fie à votre bon goût pour aider votre père dans le choix des moyens de donner aux Espagnols une juste idée de notre magnificence.

Le maréchal de Gramont revint d'Allemagne pour remplir cette honorable mission, et il eut bien de la peine à faire comprendre au cardinal Mazarin qu'il était convenable de déployer quelque luxe en cette circonstance, et qu'on ne pouvait aller demander l'héritière de Charles-Quint, à son père, sans plus de cérémonie que pour une princesse de Savoie. L'avarice du cardinal regardait comme un abus toutes les dépenses dont il ne tirait aucun profit ; enfin il se laissa vaincre par les bonnes raisons du maréchal, et une somme considérable fut consacrée aux équipages et aux nouvelles livrées de tous les seigneurs composant cette grande ambassade.

. Le comte de Guiche se réjouit d'un événement qu'il pensait devoir captiver le roi, et délivrer ses courtisans de la crainte d'une rivalité fâcheuse ; on sait s'il était dans l'erreur; il s'abusait moins en comptant sur les plaisirs du voyage pour triompher du fond de tristesse que son mariage n'avait pu vaincre; il s'était vite aperçu de l'impossibifité d'amener madame de Guiche à penser, à voir comme lui. Tout les frappait différemment, et, comme elle avait la raideur d'une femme irréprochable, il fallait la contrarier ou se taire, se conformer à sa conversation arrangée ou l'éviter; lui déplaire ou la fuir, et c'est ce dernier parti que le comte se décida à prendre.

Avant son départ, il fut invité à un souper d'adieux, chez mademoiselle de Lenclos que la visite de la reine de Suède venait de mettre fort à la mode ; il vint à l'idée du comte de Guiche de se servir de la spirituelle Ninon pour assurer Texistence de la belle Marguerite.

— J'ai une confidence à vous faire, lui dit-il à voix basse; il ne tiendrait qu'à vous de lui donner un autre nom; mais vous êtes occupée, et l'amour de Villarceaux mérite des

égards (1). Je prendrai un autre moment. Maintenant il s'agit de m'aider à réparer une mauvaise action qui fait le remords et le désespoir de ma vie. Je ne connais que vous dont l'esprit ait assez de bonté pour s'intéresser au malheur d'une belle personne; si vous voulez m'accorder un instant d'entretien dans la matinée, je vous conterai mon petit roman bourgeois, et vous me direz s'il n'y a pas moyen d'y faire un dénoûment honnête à l'aide de ce jeune peintre que je vois là.

• En disant ces mots, M. de Guiche désignait à Ninon r^ève de Lebrun, l'auteur de cette Descente de Croix qui était dans la chapelle du chancelier, et pour lequel tableau Marguerite avait posé. Ce peintre était protégé de mademoiselle de Lenclos, et elle avait l'habitude de mêler ses amis aux grands seigneurs qu'elle recevait. C'est là que Molière a eu si souvent occasion de les voir tels qu'ils étaient, quand la présence du roi ne les contraignait pas; c'est là qu'il a saisi leurs manières à la fois gracieuses et insolentes, la flatterie intéressée, la gaieté moqueuse, enfin ce naturel cynique et charmant qu'on retrouve dans le marquis du Bourgeois gentilhomme.

Ninon était non-seulement la plus aimable maîtresse» mais la meilleure amie qu'on pût choisir; elle consentit à recevoir la confidence du comte de Guiche, et dès le lendemain, il lui fît un récit fidèle de son aventure avec Marguerite. 11 intéressa tellement Ninon au sort de cette belle victime, qu'elle s'engagea à user de son crédit sur l'esprit du jeune peintre pour le déterminer à épouser Marguerite.

— Je la doterai, dit Armand.

— Ce n'est pas avec vos économies, je pense, répondit Ninon en riant.

— Non, mais il vient de me rentrer une somme prêtée à

(1) Cet amour avait laissé tant de rancune dans l'âme de la Yeuve de YiUarceaux, qu'ayant dit un jour au précepteur de son fils d'interroger son élève sur les dernières choses qu'il avait i^prises, le pédagogue lui demanda : Quem habuU suecessorem Belus, rex Assyriorum? — Ninunit répondit TenfanL Et madame de Villarceaux, frappée de la ressemblance de ce nom avec celui de Ninon, s'écria : Voilà une belle instruction à mon fils que de l'entretenir des foUes de son père. MoUère a mis ce trait dans 1» Comtesse â^Esearhagnas,

fis LE COMTE DE GUIGNE.

un ioufitu' de mes amis, et que j'aime mieux placer là qut de la rendre au lansquenet. Le sacrifice n'est pas grand, comme vous le yoyez ; mais il sera difficile de le faire accepter, et voilà où tout votre génie est néces^aii-c. Jamais .Marguerite n'acceptera rien de moi,

— Je le crois bien, vraiment, ni de moi non plus; mais le marquis de VîUarceaux a commandé un tableau an jeune T... ; il est son protecteur ; il peut bien doter sa femme, surtout avec votre argent, et c'est ce qu'il fera pour me plaire, je vous le promets. Je me charge de cette intrigue : elle fera pardonner les autres.

— Vous êtes adorable, s'écria le comte, et le phia embafrassant n'est pas de vous témoigner sa reconnaissance, mais de vous la rendre agréable, ajouta-t-ii en baisant la main de Ninon.

— Allons, point de folies, dit-elle en retirant sa main, songez que vous êtes un jeune marié et que vous ne poOTÇt décemment être sitôt infidèle.

— Combien de temps me donney-vous*

— Mais un an tout entier, c'est le moîa^^ qu'on, puian -accorder à la conjugalité.

— Quel siècle, mon Dieu ! Est-ce le terme que tous mettez à votre tendresse pour Villarceaux. Bile n'ira pas jusque-lô, j'espère.

— Que vous importe?

— Ah ! la question est innocente.

— Moins que vous ne croyez; car bien que vous soyei fort beau et fort aimable, je suis très-décMée i ne voui jamais aimer.

— Et pourquoi ! je vous jHne.

— Parce qu'il faudrait vous prendre au sérieux, que votts êtes despote, que vous exigeriez le sacrifice de tous les poursuivants, sans vous refuser un caprice, et qu'après vcms, il doit être difficile d'en trouver d'amusants. Demandez à cette pauvre Marguerite, je suis sûre qu'elle vont pleure nuit et jour; pourvu qu'elle consente à épouser ce jeune T... il est assez gentil, mais pas assez pour vous succéder.

— Trêve d'épigrammes, dit le comte en se levant ; si Mai^erite me garde quelque boa sentiment en dépit de tout le chagrin que je lui cause, c'esk qfkt je la regrette

aussi; mais comme il n'y a aucun moyen de ehanger ma situation, elle consentira à améliorer la sienne. Les affairos désespérées ont cela de bon, qu'on sent qu'il est inutQed'y penser, et surtout d'y sacrifier le reste de son existence. Marguerite cédera à la raison, elle sera heureuse, et je vous devrai son bonheur. Que de motifs pour vous aimer toujours \ Alors le comte de Guicheprit congé de Ninon, en lui promettant de Itii écrire ce qu'il verrait d'amusant enEspagae.

Avant le départ du roi et de la reine-mère pour se rendre à Saint-Jean-de-Luz, le comte de Guiche obtint du roi la permission de devancer la cour à Bidache, où son père se préparait à l'honneur de recevoir le cardinal Mazarin dans son gouvernement et même dans son château. Rien ne prouve mieux la puissance du cardinal que la relation qu'on lit dans la Gazette de la magnifique réception fente à Son Eminence à Bidache par le maréchal de Gramont, gêu* vemeur de la province. Il y a, entre autres, la descrifrtiofl de la chambre destinée au cardinal régnsgott qui mérîle d'être citée.

La voici :

« La maréchale, son épouse, y avait aussi de sa part contribué par divers agréments et fait tracer un ameublement de gaze des Indes à fleurs rebrodées d'or, sur un fond Isabelle doré, tant le lit que la courte-pointe, el tous les sièges et fauteuils pour garnir l'alcôve d'une cfeamère de raiq)artement destiné à Son Eminence, où le boîs do lit était de la Chine, avec des ornements d'êbène à l'espôgnoleet embellis de plaques d'argent vermeil doré (1). »

On est frappé de la différence de ce lit ftistueux avec cd^Bi de l*abbé de la Trappe ; pourtant sur chacun é^x reposait un prêtre!

Le maréchal de Gramont, après avoir dépéché des courriers pour savoir le moment où arriverait Son Eminectoe,

(I) fixtrail de^ k GazêUe de 1669.

120 l'B COMTE DE GUICHE.

envoya le comte de Guiche*à sa rencontre. On avait fait suivre la litière de la maréchale, car le cardinal souffrait de la goutte, et C^n voulait lui épargner toute espèce de fatigue. Le maréchal vint le recevoir avec trois carrosses à six chevaux, marchant à la léte de toute la noblesse de la province et du régiment d'infanterie des terres dudit maréchal, composé de mille cinq cents hommes armés de mousquets de Hollande et de piques de Biscaye. Le comte de Louvigny, le second fils du duc de Gramont, attendait le cardinal à la porte du château, pour le conduire près de la maréchale et de sa fille; toutes deux étaient au bas de Tescalier, comme pour y recevoir le roi en persomie.

On monta le cardinal dans sa chambre dont Télégance aurait mieux convenu à une jolie femme qu'à un vieil ecclésiastique ; on lui fît traverser, porté dans sa chaise, une admirable galerie décorée de tous les portraits des ancêtres de cette illustre maison. G*est là qu'on lui donna le lendemain, à l'issue d'un somptueux dîner, le plaisir d'un concert et d'un ballet, où des danses espagnoles se mêlaient à nos danses françaises.

Un courrier, qui vint apprendre l'arrivée de don Luis de Haro à Saint-Sébastien, détermina le cardinal à ne pas prolonger son séjour dans ce château qu'il appelait un lieu ; enchanté; et il en partit pour se rendre à Saint- Jeande-Luz. Là, les conférences ayant amené le résultat tant désiré, le maréchal reçut l'ordre d'accomplir sa mission.

A la dernière conférence, le comte de Guiche et son frère avaient été invités à dîner par don Luis de Haro à Fontarabie; et M. de Guiche y fut si parfaitement aimable avec tous les seigneurs espagnols qui avaient suivi leur ambassadeur, et dont il pai^Uiit très-bien la langue, que don Luis lui fit présent, au nom de son roi, d'un des plus beaux chevaux de race qui fussent en Espagne.

C'était se montrer, en entrant dans le pays, déjà paré des bienfaits du souverain, et cela, joint à tous les avantages du comte de Guiche, devait lui assurer de faciles Succès.

Les articles principaux du traité de paix étant arrêtés, le Biarécbal de Gramont partit, le 27 septembre 1659, pour

se rendre à Madrid (1). Il séjourna quelque temps à Irun pour soigner les préparatifs de son entrée, puis il se rendit à Manden , petit village à un quart de lieue de Madrid. Là lui et ^a suite changèrent d'habillements, et disposèrent tout pour que rien ne manquât à l'éclat du cortège.

Le maréchal trouva à Manden un lieutenant des postes, un lieutenant particulier, six maîtres courriers et buit postillons conduisant soixante et dix chevaux envoyés par le roi d'Espagne pour servir à l'entrée de l'ambassadeur. Ces postillons, en veste de taffetas couleur de rose, couvertes de boutons d'argent, furent mis en tête du cortège, ainsi que les lieutenants du roi d'Espagne. Le maréchal leur dit qu'étant envoyé par un roi jeune, galant et amoureux, il n'était pas convenable qu'il entrât à Madrid autre^ ment qu'en courrier empressé de témoigner à l'infante l'impatience et la passion de son maître, et que lui et sa suite franchiraient au grand galop toute la partie de la ville qui sépare la porte du Prado du Palais-Royal.

Cette manière de montrer son empressement plut inûniment aux Espagnols; elle rappelait, disaient-ils, l'ancienne galanterie des Abencerages. Aussi entendait-on crier :

Vivat el mariscal de Gramont que es de nuestro sangre^ y que nos trae la paix!

Jamais entrée pompeuse ne s'était faite avec plus de magnificence et de promptitude. Les cinquante gentilshommes qui accompagnaient l'ambassadeur attirèrent particulièrement l'attention générale par leur bonne mine et leur élégance. Les balcons et les fenêtres étaient occupés par les plus grandes dames de Madrid, dont les saints multipliés forcèreût le maréchal à rester tête nue pour répondre à leurs politesses. Enfin il arriva au palais et entra à cheval dans le vestibule qui est au pied du grand escalier, où il rencontra l'amirante de Gastiile, et tous les premiers sei-

(1) « Le maréchal de Gramont est parti de cette ville pour se rendre à Saint-Jean-de-Luz, et continuer de là son voyage à Ma- Jrid, non-seulement avec un équipage des plus lestes, mais avec une suite d'un nombre infini de personnes de marque, qui

Dt voulu accroître l'éclat d^une ambassade de cette importance. »

Bayonne, le 27 septembre, Gazette de 16o9.}

Ift LB COMTE DE GUIGUE.

gneurs de la cour désignés par le roi pour le -recevoir et le conduire vers Sa Majesté Catholique.

Ce qui surprit beaucoup Armand et son frère, ce fut de trouver mêlée à tous ces grands d*Espagne une troupe de tapades (1); chacune d'elles agaçait de la manière la plus provoquante les Français composant la suite du maréchal de Gramont, et plusieurs de ceux qui ne savaient pas Tespagnol se fâchèrent en entendant ces bacchantes répéter sans cesse :

— Es muy bizarres !

Le comte de Guiche avait beau leur dire qu& c'était une flatterie, que muy bizarro, et de muy g^alano, signifiaient en français, fort galant et fort magnifique^ ils s'obstinaient à se croire injuriés, et en auraient peut-être prouvé leur mécontentement avec trop de vivacité, si l'obligation d'accompagner l'ambassadeur chez le roi ne les avait distraits de leur colère.

Après les compliments échangés entre le maréchal et Pamirante de Castille, don Henriquez* fit passer le duc de Gramont et sa suite sous plusieurs portiques et dans diverses salles basses, remplies de peuple et de bourgeois. Les femmes éblouies par le faste et l'élégance des seigneurs français, admirant surtout les belles plumes et la diversité des rubans dont ils étaient parés, ne purent s'empêcher d'y porter les mains et d'en prendre autant qu'il leur fut possible.

Ce pillage galant amusa beaucoup ceux dont les avantages personnels pouvaient se passer d'ornements; mais les gentilshommes déjà sur leur retour, et que leur culte pour la mode maintenait seul au rang des jeunes agréables^ souffrirent avec impatience cette singulière agacerie, et défendinmt leurs panaches et leurs rubans avec une bravoure ridicule.

Enfin, après avoir traversé une haie de gens de qiialitéi

(1) FiUes de joie de Madrid.

h mftféebal umz iâm un immense salon nthemadt orBé. C'est là que le roi d'Espagne Tattenâait, sous un daie recK plendissant et entouré des plus grands s^oeurs de sa cour. Pendant que Tambassadeur faisait sa troisième sahitatioa aux pieds du trône, que le rdl y répondait en ôtant sou chapeau, et qu'il fsôsait signe au maréchal de se couyrir eu prononçaut sa harangue au nom du roi de France, le comte de Guiche disait tout bas à M. de Manicamp :

— Tout cela est fort pompeux, mais une cour sans femmes me parait un corps sans âme, et j'espère qu'où nous fera hiefitôt sortir de cette prison dorée, pour nous conduire aiux pieds de notre future souveraine. Là aous trouverons iiien, parmi ces dames, cpelque beauté digne de nos ado-' rations ; car, venir en Espagne sans être le héros de quelque aventure romanesque, ce serait nous perdre de réputation ; et, pour ma part, dussé-je éprouver un revers, dussé-je

^re pourfendu par la lame de quelque mari espagnol, rien ne m'ôBapéchera de tenter une de ces entreprises qui font la gloire ou le désespoir d'un hidalgo. G'e^ un des fruits du pays dcmt' il faut qu'un voyageur goûte; et, si tu m'en crois, tu entameras, comme moi, au hasard, Mne petite intrigue, pour avoir quelque chose à raconter à notre retour.

M. de Manicamp n'était pas homme à refuser une telle INToposition, et ils convinrent tous deux de faire leur choix a^smt de sortir de l'appartement où la reine et l'infante aîident les recevoir.

Ils furent interrompus par la présentation que Je maréchal fît au roi de chacun des seigneurs de sa suite, eu comm^çant par son fils aîné. Sa Majesté regarda le comte de Guiche avec attention, et dit en s'adressant au maréchal :

— Buen mozo es (1).

Et en voyant le comte de Louvigny, frère du comte dô Quiche, il ajouta, dans sa langue, qu'on reconnaissait bieu, à leur beauté et à leur air noble, qu'ils avaient du sang espagnol dans leurs veines.

— C'est très-flatteur, dit Armand à son frère, et il faut . espérer que les dames de la cour d'Kspagne ne seront pas moins indulgentes que leur souverain).

(i) C'est un Joli garçon.

En achevant ces mots, il leva les yeux sur une espèce de treillis doré à travers lequel il aperçut des robes, des diamants qui trahissaient la présence de la reine et de Tinfante; En effet,àprès s'étfe donné le plaisir de voir, sans être vues, la réception de notre ambassadeur, elles passèrent dans leur appartement pour le recevoir à leur tour.

Les regards de ceux qui composaient Tambassade se fixèrent d*abord sur la jeune princesse qui allait devenir leur reine, excepté ceux du comte de Guiche, dont Tintérêt personnel remporta sur une curiosité qu'il pensait avec raison avoir tout le temps de satisfaire. D'ailleurs Marie-Thérèse n'avait rien de ce qui frappe à la première vue. Elle était blanche et fraîche, elle avait de beaux yeux peu expressifs, et sa petite taille nuisait beaucoup à la noblesse de sa tournure. Cependant le cercle de vieilles duchesses dont elle était entourée faisait ressortir tous les avantages de sa jeunesse; mais les yeux d'Armand ne s'arrêtèrent pas sur ce premier rang, et bientôt ébloui par la beauté de la msypquise del C... il ne vit plus qu'elle. En vain M. de Manicamp et le marquis de Noirmouliers lui montraient Jes charmants visages des filles d'honneur de la reine ; en vain- chacun d'eux, épris d'une des dames de cette cour brillante, voulait le prendre pour juge de sa préférence; tout à son admiration passionnée, le comte ne leur répondait même cas. Choqués de cette préoccupation, ils en devinèrent la cause, et furent forcés de convenir que la marquise del C... était assez belle pour l'excuser.

Le magnétisme du regard est une puissance incontestable et la marquise del C... en subit l'effet promptement. Ses yeux rencontrèrent ceux du comte de Guiche; troublée tout à coup par le sentiment qu'ils expriment, elle les baisse comme pour échapper à un danger inconnu. Mais, se reprochant aussitôt de céder à un mouvement involontaire, elle veut porter de nouveau ses regards sur le héros de la cérémonie, elle veut admirer la magnificence,la bonne tenue de nos seigneurs français ; mais, subjuguée par un attrait irrésistible, ses yeux se tournent sans cesse vers Armand, et elle se sent rougir en voyant la joie qui brille aussitôt sur le beau visage de celui que nul intérêt, nulle curiosité ne peuvent distraire d'elle.

Cette manière brusque de se choisir, de s'adorer et de

se l'avouer, était fort en usage alors en Espagne, où la surveillance des parents, des tuteurs et des maris laissait fort peu de liberté aux femmes; là où il leur est défendu de parler et d'écrire, le langage des yeux devient le seul qu'elles comprennent et* qu'elles' emploient, et il n'en est pas de plus compromettant, ôar si la pétrole a été inventée, comme l'a dit un bonhomme d'e$prit," pour cacher ce qu'on pense, le regard l'a été pour trahir ce qu'on sent. Ceux du comte de Guiche étaient animés d'un feu qui devait être contagieux ; pourtant,, ils ne peignaient ni langueur, ni martyre; seulement ils promettaient de braver, tous les obstacles pour parvenir à plaire, fallût-il tenter mille extravagances pour prix de lamoindre faveur.

Tout cela avait été compris à merveille.

Le temps était précieux ; il ne s'agissait pas de le perdre en coquetteries,' en démarches insignifiantes. Bien que le maréchal de Gramont eût chargé un courrier de porter à Louis XIV la réponse du roi d'Espagne et de l'infante, et que l'ambassadeur dût rester à Madrid le temps de voir tout ce que cette ville renferme de curieux, et de visiter les maisons royales qui en sont à quelque distance, le séjour était limité et il fallait mener une intrigue avec beaucoup d'adresse et de bonheur pour arriver au dénoûment avant l'heure des adieux; mais les difficultés encouragent les hommes supérieurs, et donnent souvent à leurs caprices toute l'énergie de la passion.

Armand avait si bien persuadé à ses jeunes amis qu'il y allait de l'honneur français de laisser d'eux quelques brillants souvenirs à la cour d'Espagne, que presque tous s'étaient engagés dans une aventure amoureuse, au risque d'en sortir sans gloire. Ils convinrent de se servir mutuellement dans leurs amours, et M. de Manicamp s'étant chargé de prendre toiit les renseignements possibles sur le caractère et les habitudes de la marquise del G..., revint dire au comte :

— Ah ! mon ami, c'est désolant, la toison d'or n'était pas mieux gardée!

• — Par un mari jaloux, sans doute?

— Non, grâce au ciel, la diplomatie nous débarrasse pour le moment de ce cerbère donné par la loi. G'est la mère du

marquis (Jel G... qui s'est *fait le dragon de la vertu de sa belle-fille, et l'on dit que cette vieille coquette la surveilte d'une manière pbsédente.

— Tant mieux, elle doit lui inspirer le dés^r de la trom^ per. Tu dis de plus que cette* vieille est encore coquette?

— Et ses prétentions de coquetterie font la joie de la cour adorable, malgré ses cinquante ans, et s'établit m rivalité avec sa belle-fîlle ; c'est sa rage de galanterie qui redouble la haine et les mauvais procédés' dont elle aoca« ble cette charmante dona Femanda. -

— Elle s'appelle Fernanda? interrompit le comte ; f ai toujours adoré ce nom.

~ Eh bien, restes-en à cette adoration innocente, et ne te flatte pas d'aller plus loin.

— Si tu étais un véritable ami, tu me H prouverafe en cette circontance, dit le comte en soupirant.

— Comment cela ? Parle.

— Non, je ne veux pas te soumettre à un telle épreuve.

— Tu n'as pas le droit de douter de mon zèle à t'obliger. Sans reproche, tu l^s plus d\ine fois employé. Comment puis-je te le prouver de nouveau?

— En faisant la cour à la vieille duchesse.

— Ah! cela dépasse mes devoirs dePylade, et je ne connais pas d'amitié capable d'un tel dévouement.

■— Eh bien, ce que l'amitié ne peut faire, l'amour Faecomplira.

— L'amour... tu crois cette vieille Chimène encoreasses aimable pour en inspirer?

. —Qui te parle de l'aimer? C'est une sottise qui ne me serait jamais v^ue dasss la pensée, il s'agit simplement de liri faire croire -qu^on l'adore, et de l'occuper si bien par de pâtîtes scènes de dépit, par des brouilles, des raccommodements et même des transports de jalousie, qu'elle n'ait pas le temps de surveiller sa belle-fille, et que je puisse donner à celle-ci tous les moments que me laissera l'autre.

— Cela est bien facile à dire; mais si ce que le duc ^'Hijar nf a raconté est vrai, l'amour ne se traite pas id aussi légèrement que chez nous. On est obligé d'y tenil ses moindres engagements sous peine de mort; et les propos galants, les œilMes que nous hasardons d'ordinaire sans y attacher dfnpoftamee, sont ici les préliminaires d^un traité dont it

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feirt wdnr toutes les conséquences. Prends-y garde, une fois la séduction de la belle-mère entamée, il faudra Tacliever ; et je doute que ta valeur ne soit pas effrayée d'uB© si terrible conquête.

— Elle est terrifiante, j'en conviens; mais ranM)ur fait f sûre des miracles.

le maréchal de Gramont était alors Tobjet de toutes les bonnes grâces du roi et de la reine d'Espagne. Chacun s'empressait de lui (Mre agréable ainsi qu'à ses fils; et le comte de Guiièhe fut bientôt admis chez la duchesse d'Âl... dont la vanité se réjouit beaucoup de recevoir souvent le seigneur le plus à la mode de la cour de France.

A sa première visite, Armand trouva la duchesse entourée de femmes plus laides et plus vieilles qu'elle et deplusieixrs très-jeunes gens qoll devina être les fils ou les neveux de ces dames. Au milieu de ee collège dont les nobles gouvernifttes semblaient è^e là ptmt modéra les passions, la duchesse d'Al. . . minaudait avec toutes les grâces d'une coquette de vingt ans.

Armand se prêtait avec complaisance aux agaceries de la duchesse dans i'espoir de voir arriver la belle dona Fernioéa ; mais elle ne parut point ce soir-là chez sa bellemère. Oa vint dire de sa part à la duchesse qu'inné était saufh^nte, mais qu'dte espérait pouvoir l'accompagner le lendemain à la grand'messe. Ce message était rempli par mM créature ravissante, dont le costume arabe, la beauté moresque, la démarche fiêre et langoureuse, donnaient à tOQte sa personne quelque chose de romanesque, et rappelaient tes priiicesses esdaves des anciens contes de fées.

Armand ne put contenir une exclamation admirative à la vue de celte charmante Arabe; ^ la duchesse lui raconta comnient son fils, ayant battu un corsaire algérien, n'avait gardé, de tousles prisonniers qu'il avait faits, que cette jeune Moralma, qu'il avait donnée pour esclave à sa femme. Malheuraisment, ajouta-t-elle, donaFernanda la gâte, elle lui accorde b^ucod^ trop de confiance. Ces sortes d'esclaves ont, j'en conviens, un attachement animal qui ressemble beaucoup à celui du chien pour son maître, mais qui garde aussi une e^éee de férocité effrayante. Je ne voudrais pas que Horalma vous crût un instant l'ennemi de sa noâllrmdi

lis LE COMTB DE GUIGHC.

elle serait capable de vous poignarder «ans la Joindre hésitation.

A ces .mots, Armand fit un geste d'effroi pour cacher la joie qu'ils lui causaient; car l'espoir d'associer à ses pro- • jets un être aussi dévoué, redoublait son audace, et même son amour : se faire aimer de son esclave avec tant de fanatisme, n'était-ce pas prouver qu'on était adorable! Déjà enivré d'espérance, Armand met, dans ses flatteries à la duchesse, cette tendresse vague qu'il éprouve ; elle est reconnue sans être comprise; oui, c'est bien là cette émotion contagieuse qui naît d'un rêve, d'une ambition de cœur, je suis cause de ce trouble!... pense la duchesse.

La vue de Moraïma, ce que lui en avait dit la duchesse d'Al..., inspira aussitôt à Armand le désir d'en faire sa complice ; il savait par expérience que les êtres dévoués sont les plus faciles à duper. L'importapt est de leur persuader que ce qu'on exige d'eux n'a pour but que le bonheur de ceux qu'ils aiment.

A peine Moraïma a-t-elle quitté le salon après avoir subi Vexpasition qu'en fait la duchesse, en montrant sa riche tunique, son écharpe brodée d'or et de soie, ses longs cheveux, ses dents d'ivoire, ses bras ornés de bracelets brillants, que le comfe de Guiche prétexte l'obligation d'aller rejoindre son père, et sort assez tôt après Moraïma pour avoir le temps de la rejoindre.

Il la rencontre dans le vestibule au moment où elle va ouvrir la porte de l'appartement de sa maîtresse. 11 l'aborde en vantant sa beauté, sa parure ; il s'extasie particulièrement sur le ruban broché d'or et d'argent qui lui sert de ceinture. 11 la supplie de lui céder ce ruban ; mais elle s'y refuse, c'est un don de sa maîtresse, elle ne le changerait pas contre un plus beau encore.

— Quoi! pas môme contre cette bague, dit le comte en tirant, de son doigt une superbe émeraude entourée de diamants?

A l'aspect de ce bijou resplendissant, Moraïma reste interdite; Armand profite de son silence pour s'emparer de la petite main noire de Moraïma; il la pare de la riche bague, puis tirant aussitôt un des bouts de la ceinture qu'il convoite, le nœud se détache, il s'empare du ruban, et rejoint précipitamment son carrosse.

Cette petite scène avait pour témoins la foule de pages et de laquais, dont les antichambres, les escaliers des palais d'Espagne étaient toujours garnis, et la générosité du comte de Guiche envers la jeune esclave devint bientôt la nouvelle de toute la maison. Chacun l'interpréta à sa manière. Le majordome prétendit que par ce riche présent à une pauvre Arabe, le fils de l'ambassadeur avait voulu donner un exemple de la magniflcence des seigneurs français. La vieille duchesse y crut voir l'intention de corrompre Moraïmapour arriver jusqu'à elle; dona Fernanda s'en trouva flattée, sans trop savoir pourquoi... et lorsque Moraïma vint s'accuser d'avoir accepté cette belle bague pour prix de sa ceinture, elle lui montra tant d'indulgence, que l'esclave en fut étonnée.

— Je n'ai donc pas mal fait de la garder? dit-elle.

— Non, certainement, reprit la marquise; mais j'ai peur que tu ne la perdes ou qu'on ne te la vole ; tu es étourdie, sans cesse courant seule dans le palais, dans les ' jardins.

Cette réflexion produisit l'effet qu'en attendait la marquise. Moraïma la conjura d'être dépositaire de ce qu'elle appelait son trésor, et d'en disposer comme il lui plairait. On devine que la marquise se rendit bientôt acquéreur de la bague^ uniquement pour mettre à la disposition de son esclave une somme qui dépassait de beaucoup ses espérances de fortune.

Le lendemain, à la grand'messe du roi, qui fut célébrée avec pompe, ei à laquelle avaient été conviés le maréchal de Gramont, le nonce et les autres ambassadeurs, on vit paraître le comte de Guiche, revêtu d'un habit magnifique dont les aiguillettes en ruban brochées d'or et d'argent fixèrent ^ous les regards des personnes pour qui la mode est un culte dont le fanalime l'emporte sur tous autres. Les vieillards seuls, plongés dans le recueilletaent de la prière, ne s'aperçurent point ttu mouvement qui se fit lorsque le jeune conite entra dans la chapelle. La marqui€e del C... reconnût aussitôt la ceinture de Moraïma dans les* élégantes aiguillettes qui ornaient l'habit du comte. Et la marquise ayant ôté son gant, le comte reconnut à son doigt la bague qu'il avait donnée. Il n'avait pas trop présumé de l'intelligence de doua Fernanda. D'abord elle était spiri-

fJO LE COMTB DE GVlCUt.

tuelle, mais en Espagne les femmes qui le sant le mxms^ ont uae perspicacité en amour gui^ 4éûerait la surTeiUai^ jalousé de tous les Bartholo,

Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs du récit des moyens employés par le comte de Guiche pour arriTer à la conquête de la belle dona Femanda. Peut-être avec plus d'amour n'eût-il pas été capable de Tobtenir par d'aussi étranges sacrifices; mais l'imagination et le désir ne sont arrêtés par rien.

11 nous suffira de dire que le jour où le maréchal d« firamont quitta Madrid avec toute sa suite, trois femmes cachées derrière des jalousies pleuraient séparément te départ de celui qu'elles aimaient, et que le comte deGuicto portait à son cou le riche chapelet de la duchesse d'AÎ.^., à son bras l'écharpe de Moraïma, et dans son portefeuille le portrait de dona Fernanda.

Pendant que le niaréctaal de Gb*ament accomplissait à Madrid son importante mission, trois grands événements jetaient la cour de France dans l'ôtonnement, le deuil, et la joie : le roi Charles Stuart venait d'être rappelé sur le trône d'Angleterre ; la réconciliation du prince de Coudé avec la cour rendait à la France un grand capitaine ; et Monsieur, frère de Louis XJU, Gaston d'Orléans, ce timide €9m«aii de Mazarin, ce frondeur amnistié, venait de succomber presque subitement à une fièvre iallammatoire. Sa mort n'était un malheur pour personne; elle rendait la Uberté à sa femme et la paix à ses enfants qu'il.tyrannisâit sans relâche. Mais cette mort arrivait en plein carnavals au moment où la France se réjouissait du retour du prince de Gondé, et l'ennui du deuil suppléait aux regrets qu'aurait dû causer la mort d'un fils de Henri IV. Les clocbef de toutes nos cathédrales sonnaient en même temps le fë Devm chanté en l'honneur de la paix, et les pnèrei

LE CM ris M €0IGftfe. %ii

fomêl»^ adréssëes as ckA poBr le repon de l'Ame en premier prince du sang. On pe s'abordait à la coar, à la vllle^ qu'en se félicitant des bonnes nouvelles d'Espagne, et de la rentrée en grâce de ce grand capitaine dont la gloire présente répondait de la gloire à venir ; jamais on n'avait TU réunie à ce point la tristesse des vêtements à la gaieté des visages.

Le dernier courrier expédié par le maréchal de Gramoat en sortant de son audience de congé et la lettre d-desBOUs venaient de mettre le comble à l'ivresse générale.

« Sire,

1^ Je m'estime le plus heureux de tous les hommes, de pouvoir, sans flatter Votre Majesté, l'assurer qu'il n'y a rien de plus beau que l'infante, et que le roi d'Espagne l'aaccordée pour femme à Votre Majesté avec des témoignages de joie et des pardes si obligeantes, qu'on n'y saurait rien ajouter, dont je me réserve à rendre en peu de jours un compte plus exact à Votre Majesté, lorsque j'aurai l'honneur de lui présenter la lettre du roi calhoîicpie. Ceux qui ont l'honneur de connaître l'infante sont en admiration de sa beauté et de la douceur de son esprit. Mais, à dire vrai, d'est de quoi je puis informer Votre Majesté, ses paroles, dans les deux audiences que j'ai eues, ayant été si mesurées, qu'elles n'ont point passé, la l^renûère^ la demande de la saiité de la reine; et la seconde, des assurances d'être en tcnites occasions soumiseç à ses volontés-, sans qu'il m'ait été possible d'en tirer d'avantage ; de quoi Votre Majesté ne s*étonnera pas, s'il lui platt, puisque, excepté le roi son père, elle n'entretint jamais homme si longtemps.

» Je suis, avec un profond respect, etc., etc.

< Maèiid, ce 9t octobre 1089. •

Cette lettre ne laissait aucon doute sur l'alliance tant désirée, et l'ordre fut aussitôt donné de tout préparer pour hâter cette grande solennité; mais en s'abandonnant à l'idée de joindre à tous les biens dont le sort te comblait, «àiii tie posséder une jolie femme, Louis XIV se méfiait pour la

tas LE COMTE DE GUIGHB.

première Tois des flatteurs; il devinait que ce maréchal si brave, qui avait déjà si souvent risqué sa vie pour son roi, n'aurait jamais le courage de lui dire que sa royale fiancée était laide, si le malheur voulait qu'elle le fût. En cherchant de qui il pouvait attendre un tel excès de franchise, le souvenir du comte de Guiche fut le seul qui lui vint à l'esprit, et il se promit de le faire demander aussitôt son retour à Toulouse, où le maréchal de Gramont devait incessamment rejoindre la cour.

k peine arrivé, le maréchal se rend chez la reine-mère^ dans l'espoir d'y trouver le roi et de n'avoir qu'un réci^ à leur faire de tout ce qu'il a vu en Espagne, et du poin où en sont les conférences du cardinal Mazarin et de Hn i Luis de Haro. Le roi l'écoute d'un air distrait et l'interromEr:^^ pour lui parler d'Armand, il feint de désirer vivement Wt e revoh- et fait promettre au maréchal de le lui envoyer ^e plus tôt possible. Le duc, pensant qu'il s'agit de quelqa^ nouvelles grâces pour son fils, s'empresse de lui coramTxniquer les ordres de Sa Majesté^ et le comte de Guiclie se rend à l'audience du roi sans se douter du piège qui 7'j attend.

Cependant il est sans illusion sur ce que les courtisans de Louis XIV appelaient Vineffable bonté de Sa Majesté, et lorsqu'il voit le roi venir au-devant de lui et raccueiilir avec toutes les démonstrations d'une vive amitié, Armand se dit tout bas :

— Il attend quelque chose de moi.

En effet, le roi, pressé d'arriver au sujet qui l'intéresse,

et voulant par sa familiarité encourager la franchise de son camarade d'ienfance, dit :

— Ce que j'ai à te demander va te prouver mon estime pour ton caractère.

— Ah! mon Dieu ! sire, vous me faites frémir. Qu'exigezvous de moi?

— Ce que je n'oserais réclamer de personne, tant je serais certain de ne pas l'obtenir.

— Pourtant les frondeurs sont vaincus?

— Oui, on ne sait plus s'il en reste; mais les flatteurs bout plus vaillants et plus nombreux que jamais, et ce n'eôt pas d'eux que j'apprendrai la vérité ! Toi seul peux me ^^ dire sans crainte ; enfin, je n'en croirai que toi, car ton pêi^

lui-même, qui fait profession d'une bonne foi à toute épreuve envers moi et les miens, nous ment probablement de tout son cœur en nous affirmant que rien n'égaie la beauté de l'infante, et c'est pour savoir au juste ce qu'il en faut penser que j'ai voulu causer avec toi.

— C'est la première fois que cet honneur-là ne me sera point envié, sire.

— Allons, parle franchement, elle est laide? n'est-ce pas?

— Non, sire.

— Quoi I elle serait aussi belle que le prétend ton père?...

— Non, sire; mais avec des traits assez réguliers, un teint éclatant et toute la fraîcheur de la jeunesse, on peut se passer de beauté. Celait du moins l'avis de Votre Majesté, il y a peu de temps, ajouta le comte en souriant.

— Je te comprends, reprit le roi, tu veux parler de Marianne, Mais que de grâce! que d'esprit! que de passion suppléaient chez elle à de vains agréments! Ah! sans l'intérêt de l'État jamais je n'aurais eu la force de l'abandonner.

Cette exclamation, lancée uniquement pour se justifier d'une inconstance trop subite, resta sans réponse, et le roi reprit le cours de ses questions.

— Est-il vrai qu'elle ressemble à la reine ma mère?

— Mais autant qu'une petite femme, à peine développée, peut ressembler à une grande et belle princesse.

— Enfin, penses-tu que je puisse l'aimer ?

*- Et comment ne pas aimer la jeune personne à qui l'on va donner la vie? comment ne pas être ému à chaque sentiment, à chaque sensation qu'on fait naître en elle? Songez donc, sire, qu'excepté à son auguste père et au mieu, jamais l'infante n'a adressé le moindre mot à un homme; que la voix de Voire Majesté sera la première à faire battre son cœur, et que s'il en faut juger par l'exprès^ sion à la fois naïve ei langoureuse, par le regard à la fois calme et brûlant de notre future reine, il y aura autant de mérite que de bonheur à lui plaire.

— C'est fort bien; mais que conclure de tout cela?

— Que Votre Majesté doit rendre grâce à Dieu de n'être pas contrainte par des raisons d'ïltat à épouser un de ces nobles monstres dont les familles royales sont trop souvent pourvues.

«- Il est vrai que je puis m j vanter de l'avoir échappée

belle, dit le roi en riant, et que le souvenir de la princesse de Savoie doit me rendre fort indulgent pour les défauts de rinfente; mais je voudrais les connaître, et cda dans son intérêt même, car, après Tavoir rêvée telle que ton père me i*a dépeinte, si la réalité me la montre tout autrement, j'aurais bien de la peine à dissimuler ma surprise et la profonde tristesse qui en résultera; au lieu que, préparé à la vérité, je Taflronterai courageusement.

'— Si c'est ainsi, reprit le comte, je ne risque rien de la^ dire, et même de la montrer du côté le plus défevorable^

Votre Majesté n'en sera frappée que plus agréablement

En bien, je lui affirme, sur rhonnenr^ que Finfante eat jwtt#=»g assez jolie pour être épousée avec plaisir 6t trompée beaucoup de remords.

— Ab! quelle indigne prévoyance!

— J'en demande pardon à Votre Majesté ; mais elle bien jeune; les femmes de sa cour sonttrés-^flêduisaiites, Ton peut, sans crime, avoir l'idée qu'un }mc,,.

— Je vous défends d'avoir cette mauvaise pensée, inter— rompit le roi avec humeur; j'ai promis à loa mère d'étn^ un mari parfait, je lui tiendrai parole^ seul^oeat, je pei^ sais que cela me serait plus facile.

En disant ces mots le roi sonna pour deiufflderle prince de Marcillac, et le comte de Guicbe, sentant ^^ cette inte^ ruption volontaire marquait la fin de son aiidience, prït congé de Sa Majesté par un salut re^ecleux, et sortit de chez elle avec le profond regret, conmxim à tous les coitf^ tisans qui, entraînés par les cajoleries d'an roi se laisse&t aller au tort de lui dire la vét^itéJ

Le récit des cérémunies du mariage de Louis XIV et àiss fêtes qui le suivirent, se trouve dans tant d'ouvrages, que nous nous croyons dispensé de les répéter ici. Nous diroBB seulement qu'en revenant de Fontarabie après que dofl Luis de Haro eût épousé l'infante au nom du roi de France^ 6t le|ttf du jour otL Louis XIV m^iOA ào s« déguiser éo

Liti liUiUl£i U SU trUlv^Uili* ij^

Impie gentilhomme pour se mêler à ceux qui accomparaaient la relue mère choz son frère le roi d*Espagae, -oiiis XIV dit au comte dé Guiche :

— Il faut que les jolies femmes de notre cour vous aient lonné le droit d'être bien difficile, monsieur le comte, aurement vous auriez été moins sévère pour la beauté de infante. J'avoue qu'elle n'a pas l'éclat de celle de madame e SoissoBs et que sa taille n'est pas aussi élancée que celle e la comtesse de Guiche ; mais elle est parfaitement proortionnée, et l'on n'a rien vu d'égal à la fraîcheur éblouisante de son jeune visage. Convenez-en? ajouta le roi avec me sorte d'aigreur dont Armand aurait pu s'alarmer, s'il l'avait été vivement préoccupé d'une apparition qui le taisait dans un grand trouble, et dont voici la cause : Lorsque le roi d'Espagne et sa fille s'entretenaient dans a salle des conférences avec la reine Anne d'Autriche et lonsieur, le comte de Guiche avait été choisi par le roi )Our aller dire au cardinal Mazarin d'obtenir du roi d'Es- )agne la permission de laisser pénétrer jusque sur le seuil le la porte an inconnu. Ce personnage mystérieux ne vouait que jeter un coup d'oeil sur cette illustre assemblée. Pendant qu'Armand attendait la réponse de S. M. Gathoique, il se sentit tout à coup brûlé par l'étincelle d'un re- :ard électrique, et ses yeux se portèrent, comme par l'effet .'une attraction irrésistible, sur la belle marquise del G... lile avait été désignée par le roi d'Espagne pour accompa- Tier l'infante jusqu'à la frontière, sous la garde de la canarera mayor, dont la surveillance redoubla d'activité au Qoment oix parut le comte de Guiche. Mais là où règne la yranniê, la ruse est toujours sous les armes.

La belle dona Fernanda avait prévu ce que la curiosité de iOuis XIV lui ferait tenter; et, dans l'espoir qu'il se serviait de son plus spirituel courtisan pour obtenir ce qu'il mulait, elle avait écrit à tout hasard, ainsi que la Rosine ie Beaumarchais, ces simples mots sur la marge d'un petit livre depriôreg qu'elle comptait faire tomber dans les mains d'Armand, par le secours d'un do ces moyens miraculeux que le ciel fournît aux amants dans les moments désespérés :

« Cette nuity à une heure, à la petite 'porte du pavillon de ta Casa Bianca. »

L'mconnu royal ayant péatHro assez avant dans la salle de la conférence pour voir tout à son aise la princesse qui lui était destinée, et ayant joui suffisamment du trouble que sa présence faisait naître, se retira discrètement pour retourner à Saint-Jean-de-Luz< rendant que la reine mère et Monsieur suivraient le roi d'Espagne dans la chapelle attenant à la salle des conférences, là où devait se chanter le Te Deum en réjouissance de cette auguste réunion.

Le comte de Guiche, décidé à se délecter le plus longtemps possible du bonheur de voir dona Fernanda, avait suivi Monsieur dans la chapelle, en feignant de ne pas s'apercevoir de la retraite du roi pour se dispenser de le suivre.

Les prières achevées et assez mal entendues par tous les assistants, dont la plupart étaient en proie à de grandes agitations, un jeune moine s'approcha timidement de M. de Guiche, lui dit en espagnol et à voix basse :

— Voici le livre de messe que Votre Excellence a oublié sur son banc.

— Un livre? vous vous trompez, mon frère.

-— Pourtant, c'est bien à monseigneur le comte de Guiche que j'ai l'honneur de parler?

— Certainement, mais je n'avais pas de... Alorâ, s'interrompant tout à coup à la vue d'un signe que lui fit le moine. Ah! oui, je me le rappelle maintenant, ajouta-t-il en prenant le petit livre. Oui, je l'avais oublié: oui, et, en reconnaissance de la peine que vous prenez de me le rapporter, je vous prie de distribuer ceci aux pauvres de votre communauté.

En finissant ces mots, le comte glissa sa bourse dans la main du moine, et courut s'enfermer pour feuilleter le livre saint où il découvrit bientôt les paroles mystérieuses dont le souvenir le rendait inattentif aux discours du roi ; car peu lui Importait sa faveur présente ou future, en comparaison du bonheur qui l'attendait à la Casa Bianca. Toutes ses pensées se concentraient dans celle d'être libre à l'heure indiquée, mais cela était presque impossible. De service auprès du roi, dont il commandait les gardes, il ne pouvait s'éloigner de Sa Majesté que sur un ordre d'elle, et Armand cherchait vainement un prétexte raisonnable pour obtenir la permission de retourner à Fontarabie, d'y passer une heure et d'en revenir aussitôt.

Dans le temps où le roi le traitait en camarade d'enfance, Armand n'aurait pas hésité à se confier à lui avec franchise, et à réclamer sa protection en cette circonstance délicate. Mais dans la disposition où se trouvait le roi, c'eût été commettre une indiscrétion en pure perte ; il fallait avoir recours à quelque mensonge innocent dans le fond, quoique terrible dans la forme, et le comte de Guiche imagina de se servir de l'antipathie de Louis XIV pour les duels.

11 lui confia, sur sa parole royale d'en garder le secret, que le marquis de Wardes ayant pris querelle avec ua seigneur espagnol à propos d'une place que tous deux prétendaient occuper pendant l'entrevue de la reine mère et du roi son frère, ils s'étaient donné rendez-vous la nuit suivante sur les remparts de Fontarabie, et qu'il croyait da son devoir d'en instruire le roi, afin d'obtenir de Sa.Majesté la permission de s'éloigner pendant quelques heures, qu'il emploierait à arranger cette affaire, dont les conséquences pouvaient être fort graves dans les circonstances présentes.

— Quelle démence! s'écria le roi, se battre au moment où l'on va signer la paix ! Mais il y a là de quoi renverser toutes nos espérances. 11 faut empêcher ce duel à tout prix. Je vais dire au cardinal de faire arrêter M. de Wardes... de^: lui défendre en mon nom de...

— Gardez- vous-en bien, sire : ce serait causer un scandale qui rendrait tout arrangement impossible, et qui n'aboutirait à rien ; car la cause de l'arrestation de Wardes une fois connue, il ne manquerait pas de remplaçants, et la chose prendrait alors une tournure beaucoup plus menaçante. Que Votre Majesté s'en fie à moi; j'ai l'habitude de ces sortes de querelles ; je ferai entendre raison aux offensés : je leur prouverai que tous deux ont tort, et qu'il ne peuvent se battre en ce moment sans compromettre les intérêts de leur pays. Mais j'ai besoin d'un mot de Votre Majesté pour m'autoriser à me rendre cette nuit à Fontar rabie, et à parler aux deux champions de manière à me fîiire obéir.

— J'écrirai tout ce que tu voudras, dit le roi revenu à la cordialité, par le besoin qu'il croyait avoir de l'entremise du comte de Guiche; mais ne perds pas un moment, re;^

tourne sur-le-champ à Fontarabie, demande àvoirœgen tilUomme espagnol qui se nomme...

— Sire, j*ai juré sur l'honneur de ne le pas nommer; le roi d'Espagne punit sévèrement les duellistes, et je ne puis...

— Peu m'importe! reprit le roi vivement; l'essentiel est de décider cet Espagnol à sacrifier son ressentiment à la raison d'État, gui veut que nulle altercation ne vienne troubler les giands intérêts qui se traitent aujourd'hui. Va, prie, commande, persuade, emploie tous les moyens qui seront en ton pouvoir, pour nous sauver du danger d'une telle extravagance ; je te promets de tout approuver, mais pars à l'instant.

Armand, à qui ce brusque départ ne laissait pas la faculté de prévenir M. de Wardes, insista pour aller instruire son père de l'ordre qui l'obligeait à retourner sur-Ie-diamp à Fontarabie ; il prétendit aussi qu'il serait bon de pressentir M. de Wardes sur la clémence qu'on exigeait de lui.

— Non, dit le roi, je le connais; il aurait l'air de consentir à tout, pour être plus libre de faire ce qu'il vent; tu seras bien plus fort contre lui en le surprenant au moment de se rendre sur le terrain. Là on ne porara nier sa bonne volonté de se battre; et tu en auras d'autant plus de facilité pour tout concilier.. Prends avec toi deux de tes meilleurs officiers, et reviens demain m'apprendre le succès que j'attends de ton intelligence.

En parlant ainsi, le roi arrivait chez le gouverneur de Saint-Jean-de-Luz, où l'on avait préparé ses logements. Il fit signifier au comte de le suivre dans son cabinet ; il ^rivît quelques mots à la hâte qni devaient proléger la ' iémarclie du comte, si quelque incident veaait l'entrave. Dans l'habitude quo le roi avait alors de soumettre ses moindres actions aux avis du cardinal Mazarin, il désirait lui communiquer l'ordre qu'il venait de signer, avant qu'Ar- . mand en fît usage; mais celui-ci, qn*une telle eommuni- ' tatîon aurait plongé dans le plus grand embarras, se récria avec tant de véhémence sur les difficultés qu& l'intervention du cardinal apporterait dans la conciliation de celte affaire, que le roi, terrifié par tous les malheurs que le tomte Ini prédisait, si tout autre que lui se mettait entre les combattants, céda à la volonté d'Armsoid en le rendant respon^uUe de ce qui arriverait.

C'est tout ce cpie souhaitait le comte de Goiche, et V quitta le roi, pénétré d'une reconnaissance dont Louis XIV était lofn de soupçonner la cause.

Un léger incident vint gâter sa joie et le mettre en péril. Il était important qu'il vît le manpis de Wardes, pour le prévenir du rôle qu'il lui faisait jouer, et pour le prier d« ne point paraître le soir à la cour, ni le lendemain au petitlerer. Le dévouement habituel de son ami ne lui laissait pas douter de sa complaisance en cette occasion; mais, encore fallait-il la réclamer, et cela devenait bien difficile, car le roi, voulant s'assurer du prompt départ d'Armand et savoir le plus tôt possible qu'il avait passé la frontière sans obstacle, avait chargé un de ses écuyers de l'accompagner jusque-là et de revejiir aussitôt lui rendre compte du voyage. Cet écuyer ne devait pas quitter le comte de Guiche avant qu'il eût atteint les remparts de Fontarabie. Armand ne se faisait point d'illusion sur le eompagnoa chargé de l'es^ corter ; c'était un honnête espiou cpii devait le surveiller juîsque dans ses moindres démarches. Il n'y avait pas moyen de s'en débarrasser pour courir après M. de Wardes. D'ailleurs, le jour finissait; Armand avait quatre lieues à faire; et pour ne pas perdre de temps, le roi fit apporter à souper sur une petite lable, ne voulant pas que le comte de Guiche se remit en route sans avoir repris des forces. 11 fallut obéir et se confondre en remercîments pour un soin si charitable.

— Dien sait ce qui arrivera de tout ceci, pensait Armand en sablant le vin de Champagne du roi ; si Wardes pouvait être mtilade! Mais non, il va venir faire l'agréable ce soir, chez la reine mère, comme à son ordinaire. Le roi le verra, lui parlera, lui dira peut-être quelques mots indirects sur le duel imaginaire. Vardes dans son ignorance,, répondra quelques sottises qui découvriront la ruse. Le roi sera ûi* rféux; on me honnira, m'exilera, me décapitera... N'importe, â la grâce de Dieu ! La nuit qui m'attend vaudra biea^ j'espère, ce qu'elle peut me coûter; ne pensons qu'à elle,

* Puis remplissant son verre, il dit à haute voix :

-^ Permettez-moi, sire, de boire au succès de mon voyaj^ Eocturne!

— Non-seulement je te le p^roets, refKWkdit le roi; mais je Yeu:x joindre mes vœux aux tiem et trinquer av^c toi, comme dans le temps où nons fusions iatKffôtt* e&iâ8il>le.

iiO LE COMTE DE GUIGHE.

— Ah! sire, c'est trop d'honneur, et fort heureusement nous ne sommes point à la veille d'une bataille; car cet honneur-là me coûterait la vie.

— Allons, pars, reprit le roi, en congédiant Armand^ voici les étoiles qui se montrent, et je crois que la nuit sera belle.

— Je l'espère, dit le comte, avec un sourire où se peL gnaient toutes les joies qu'inspirent à une âme exaltée V poir, le danger, le mystère et l'amour.

Le dieu protecteur des intrigues amoureuses conduisit le comte de Guiche, sans obstacles à la porte du jardin de la Casa Bianca, On ne l'y laissa pas longtemps. Moraïma vint le chercher pour le conduire dans le pavillon qu'habitait sa maîtresse ; et de grosses larmes coulèrent sur ses joues d'ébène lorsqu'elle referma la portière en tapisserie qui séparait l'oratoire de la chanîbre de dona Fernanda.

Avant que le jour parût, Moraïma, qui avait veillé assise sur les marches du perron, frappa trois petits coups à une fenêtre qui donnait sur le jardin ; quelques instants après le comte de Guiche ouvrit cette fenêtre et l'escalada sans bruit. Il était près de franchir la porte qui donnait sur la rue, lorsque, saisi par un bras vigoureux, il entendit une voix mâle dire eu espagnol :

— D'où venez-vous?

-^ Cela ne vous regarde pas, répondit le comte dans la même langue. Alors l'Espagnol tirant son épée, Armand en fit autant, et après quelques passes où l'adresse et le sangfroid du comte lui donnaient un grand avantage sur son adversaire, celui-ci tomba grièvement blessé.

Pendant ce temps, Moraïma, se tordant les bras, criait de toutes ses forces :

— Que faites-vous, grand Dieu! c'est don Ramire, le cousin de madame; ah! ne le tuez pas!

— Prends soin de lui, crie à son tour le comte de Guid^^* Puis s'élançant vers la porte du jardin^ il court reJQÛwi^

LE COMTE DE GUTGRE* lll

son escorte et reprend aussitôt la route de Saint-Jean-de- Luz.

Les sujets de méditations ne lui manquèrent point pendant ce long trajet. Partagé entre des souvenirs enivrants ou tragiques et les plus vives craintes, il se laissa conduire par son cheval dont la fougue, n'étant point modérée par la prudence de son maître, le fit arriver une heure plus tôt qu'il ne l'espérait.

Armand ne prend que le temps de changer d'habit, et il se rend à la hâte chez le marquis de Wardes ; mais il ne le trouve point chez lui : le roi, désirant aller visiter un château historique situé à la cime d'une montagne voisine, a fait avancer l'heure du petit-lever, et le marquis est déjà chez le roi.

A cette nouvelle, tout autre que le comte de Guiche se serait jugé comme étant perdu à jamais et n'aurait pensé qu'à se soustraire à la colère du roi ; mais il était en série de bonheurs et se sentait la force de résister à l'orage. D'ailleurs ayant pour principe qu'on n'échappe au péril qu'en marchant droit à lui, il se décide à se rendre à l'instant même chez le roi et cherche dans son esprit sous quel bouclier il pourra se mettre à l'abri des coups qu'on ^a lui porter.

Le comte était déjà depuis quelques moments près du maréchal de Gramont qui lui disait tout bas :

— Le temps est à l'orage aujourd'hui.

Lorsque le roi l'aperçut il lui dit d'un ton amer :

— Ah! vous voilà, monsieur ? J'ai à vous parler; allez m'attendre dans mon cabinet. .

— Ah! mon Dieu, que va-t-il te dire? s'écria le maréchal d'une voix étouffée par la crainte.

— Je le sais, répondit le comte en marchant vers la porte du cabinet.

Là il réfléchit à tout ce que la situation avait de dramatique, et sentit redoubler son courage à l'approche du combat.

— Vous m'avez trompé, monsieur, dit le roi en entrant.

— Je ne pouvais faire autrement, sire.

— Quoi, vous chercherez à me persuader que ce conte d'un duel entre Wardes et un grand d'Espagne était indispensable!

lit'' I*B COMTE DE GUICHE:-

-— Sans cela Votre Majesté n'aurait jamais consenti àiDe laisser aller cette nuit à Fontarabie.

*«*- M'épouvanter ainsi des suites d'une affidre qui m de* Y^ pas avoir lieu !

'^^ Et si elle était terminée, sire?

•^ Que voule3'Vûus dire?

•«^ Si ce duel qu/e Votre Majesté voulait ^npêcher s'était .accompli assez secrètement pour n'en pouvoir redouter les suites, si j'avaiig remplacé 1^^ marquis de Wardes, serais-je doac si coupable aux yeux die Votj^e Majesté?

— Quoi ! c'était pour bravar ma défense, pour vous exposer aux eonséqueiiûes d'une rixe pareille, que vous im* pjcariez msa protection?

— Oui, sire, c'était pour soutenir l'honneur d'un de vos gentilsbûngnes, l'honneur du nom français, et, quelle que 8(M h. punition que Votre Majesté me réservei pour ce tort,

^ je sens que je ne m'en repentirai jamais.

-" Mate ne pouviez-vous me confier la vérité? Ne valaitil 'pas mieux risquer d'être blâmé par mol que de me rendre cli^e d'une ntse grossière?

'^ Soyes de bonne foi, sire; si je vous avais dit : je vais nK battre avec don Ramire, vous m'auriez dé&ndu de partir. C'est votre devoir de roi, comme c'était mon devoir dor gentUbomai^ d'sylier tépondj^e à l'ap|)el qui m'était fait.

— Enfin qu'est-il arrivé de ce duel? demanda Jû roi d'im ton moins sévère.

-^ Que don Ramire del M... est blessé légèrement, j'es^ père, et qu'on ne saura jamais par qui il l'a été. ^ Vous êtes donc bien sûr de sa discrétion?

— Autant que de la mienne, et à je pouvais dire à Votre Majesté sur (fnoi cette assurance est fondée, elle serait en pleine sécurité. Oui, je l'atteste, le roi de France est en ce noomenl le $eal qui ^mi divu^er cette affaire, qui n'a em pour tésioûi qu'uiK? porsonne lrè»-intéres6ée au secret. La punition seule peut faire connaître le crime.

.r- U suffit, reprit le roi; de semblables exemples 4»)nt si dangereux que j'en préfère l'impunité au scandale. Maûs que cette indulgence forcée ne vous encourage pa à retomber dans le même tort; car, j^ vous en préviens, mGit sieur, ie serais inexorable.

4M COMTE ht GCICHE. ifi

*- Ah? sfre^ thittêe h&ùté ronas répond de ma sottmissioaj it le comte en s'inclinant respectueusement.

— Alleï, reprit le roi d'nn ton qui ne dissimulait pas sa ncune, et rendez grâce au secret qu'exige une telle. extraigaiice; mais croyez bien qu'en la laissant ignorer de tout

monde, j'en garderai toujours le souvenir.

— Puissiez-Tous dire vrai, sire, répondit Armand en de îtirant, très-satisfait de la manière dont iJ «'était tiré de utes les difficultés <ie cette audience.

Le maréchal de Gramont attendait son fils à la sc^fie dtt tbinet du roi;- il prit le bras d'Armand, et l'entraînant avec i hors dû Cb&teau, il hîi demanda ce qui s'était passé.

— Car tu as beaulô cacher de moi, pour faire tes folies, outa le maréchal, encore feut-il que je les connaisse potit s réparer. Gomment as-tu laissé le roi?

— Mais en fort bonne disposition, moir père.

— Quoi! la mauvaise bnmeur qu'il avait en t'ordoBimint aller Paltendre dans son cabinet...

— S'est apaisée tout à coup par Peffet des expHcatlctoa ae Je lui ai données.

— Mais à propos de tpioi ces explications?

— C*est ce que je ne puis dire, môme à vous, mon père; roi m'ayant ordonné le plus strict silence à cet égard.

Le maréchal, pour qui un ordre du roi était un arr6t dit el, n'insista pas davantage, et comme, en ce moment, s solennités des noces royales occupaient tous les esprits, ; que Louis XIV affecta de traiter le comte de t5uiche avec isez de bienveillance, on ne pensa plus à ce qui s'était issé entre eux. Seulement, le jour où don Luis de Haro )nvesiait avec le cardinal de Mazarin de l'ordre des cêrê» lonies prochaines, on remit au ministre espagnol des déèches vivement attendues, puisqu'elles apprenaient que lé ai très-catholique, accompagné de l'infante Marie-Thôrôse, e rendrait le lendemain 8 juin, à l'île des Gonférencet, lour 7 conduire la future reine de France ii son angttsti

114 t'E COMTE DE GCIGHE.

époux. Don Luis dit en lisant Taposlille d'une lettre do camarero mayor :

— Ah! c'est le duc de L... qui remplacera don Ramira del M... auprès de Sa Majesté pendant cette dernière entrevue. Le pauvre marquis s'est battu en duel et il est blesser heureusement il n'en mourra pas; mais il en souffrira longtemps. Aussi pourquoi est-il amoureux et jaloux de ss belle cousine?

— Vous mande-t-on à qui don Ramire doit cette blés sure? dit le cardinal d'un air sournois.

— C'est sans doute à quelque rival heureux, reprit dc^ Luis, et, s'il faut en croire les bavards de notre cour, ik des plus brillants seigneurs de la vôtre n'en serait pas ia nocent; mais nous ne voulons pas le savoir; et songez scz tout que je ne vous en ai rien dit.

— Soyez tranquille, répondit le cardinal, je sens au ^e: bien que vous l'importance de ne pas laisser ébruiter cfe t affaire, et je vous promets que mon roi n'en saura rien •

En prenant cet engagement dont le cardinal ne soupçoB nait pas l'inutilité, il se promettait aussi de mettre toute sa police sur pied, "Sans le but de découvrir le nom du gentilhomme français assez imprudent, assez audacieux pour s'être battu avec un grand d'Espagne le jour même où Ton ailait signer le traité" de paix entre l'Espagne et la France.

Ses premiers soupçons tombèrent d'abord sur le marquis de Wardes, et le cardinal le fît appeler sous prétexte de lui ordonner d'être prêt le lendemain, à midi» pour marcher à la tête des Cent-Suisses, qu'il commandait, et pour accompagner le grand prévôt en l'église de Saint- Jean-de-Luz, où devaient se célébrer le mariage du roi et de l'infante.

En recevant cet ordre, le marquis s'étonna de toutes les questions vagues, les mots ambigus, les senteuces voilées, qu'y joignait le cardinal.

— Je m'attendais ajouta ce dernier, à la surprise que vous jouez ; il est de certaines fautes dont on ne convieût jamais, surtout quand la punition est fort grave; mais vous me comprenez très-bien, monsieur le marquis, et vous concevez que celui dont la conduite mériterait le V^^^ sévère châtiment doit chercher à la réparer par tous ^^ tnoyens possibles.

, A cette accusation dont il ignorait le motif, le maripi^

LE COMTE DE GUICHE. . , - j^ç

répondit par des questions et des assurances qui attestviient son innocence et sa sincérité ; mais Tcsprit prévoit! du cardinal s'obstinant dans son erreur, il en résulta une scène assez vive dans laquelle M. de Wardes, indigné de n'être pas cru sur parole, alla jusqu'à offrir la démission de toutes ses charges. Le cardinal redoutant l'éclat que ferait à la cour la disgrâce de M. de Wardes tenta de Tapaiser en substituant les cajoleries aux menaces, et ils se séparèrent avec tout le calme, la politesse qui voilent si bien et si souvent la haine de deux ennemis de cour.

Le confident naturel de cette scène inexplicable pour M. de Wardes était le comte de Guiche; il faut Tavouer, son premier mouvement fut d'en rire : mais revenant bientôt aux conséquences sérieuses que pouvait avoir Terreur du cardinal Mazarin, Armand n'hésita pas dans sa résolution de le détromper. Il s'ensuivit un combat de générosité entre les deux amis, qui laissa le marquis de Wardes et le comte de Guiche également en proie aux soupçons du cardinal Mazarin,

La cérémonie du mariage royal terminée, la cour se mit en route pour se rendre à Paris, où l'on préparait à la nouvelle reine la réception la plus pompeuse.

Dans cette entrée solennelle (1), qui mettait tout Paris en émoi, le comte de Guiche, vêtu d'un habit magnifique et plus paré encore par la noblesse de son charmant visage et l'élégance de sa tournure que par la richesse de son vêtement, suivait à la tête de sa compagnie et monté sur un beau cheval d'Espagne, la calèche, ou plutôt le char de triomphe de la reine. Blasé sur les acclamations, les admira-

(1) On lit dans la Gazette du 3 septembre 1660, à l'article de la Relation de ha superbe entrée du roi et de la reine en la ville de Paris :

« Le comte dé Guiche et le marquis de Richelieu s'y flrenl voir aussi lestes qu'on le puisse imaginer . le premier, vêtu d'un habit en broderie d'argent, enrichi de dentelle d'or, pUssé avec des rangées de diamants, monté sur un cheval d'Espagne gris, dont le harnais était semé de pierreries, et la housse de velours vert en broderie or et argent; et le second, d'un habit en broderie d'argent très-bien assorti Le chevalier de Gramonty parut encore avectaol d'éclat en toute manière, qu'on no saurait l'oublier ici. »

{Gasm de 1660, p. 809.)

LB Gt^MTE DE GtlICHE.

tions, le3 bénédictions prodiguées an cortège royal par ton les villes qil'il venait de traverser, le comte de Guiche fais des réflexions philosophiques sur ramour du f^uple fra ' çais pour ses rois, et sur ce qu'il leur était bien permis s'en croire adoré en écoutant ses cris d'enthousiasme et joie, lorsque le cortège , après avoir fait une halte deva^-:^,*

' l'hôtel de madame de Beauvais, où se trouvaient la reii^^. mère, la reine d'Angleterre, la princesse sa fille, et le c^cr-* dinal Mazarin, fût obligé de s'arrêter de nouveau d^^is la rue de la Tixeranderie , avant d'arriver à l'hôtel </«

' Ville.

. n fallait bien donner te temps aux gardes de faire évacuer une partie du peuple qui couvrait la place de Grèye, Pendant ces haltes forcées, qui se renouvelaient à cha^e rue étroite, les gens qui composaient ce cortège n'avaieuf d'autre distraction que celle de chercher quelque joli visage parmi toutes les tètes qui remplissaient les fenêtres; puis il se les montraient avec complaisance et saluaient les plus belles en signe d'admiration.

— Par ma foi! dit le marquis de Richelieu au comte de Guiche, en voilà une qui mérite d'être saluée jusqu'à terre; c'est dommage qu'elle soit si pâle.

Alors Armand tourna ses yeux du côté que lui désignait M. de Richelieu, fit ilpMit à son tour en reconnaissant la belle Marguerite dans celle qui excitait à un si hairt degré l'admiration de ses amis.

A peine son regard eût-il rencontré le sien qu!il la nt porter son mouchoir à ses yeux, et se retirer du balcon où elle était.

— Ah! mon Dieu, la voilà qui se cache, s'écria M. de Richelieu; c'est ton oncle qui en est cause, je le parie; ces

•vieux libertins ont une manière- de regarder ies jeunes filles qui les effarouche. Il lui aura peut-être fait quelque «igné trop expressif dont elle est offensée, et elle ne reparaîtra plus.

— J'en ai peur, dit le comte avec tristesse, car cette apparition le jetait dana un grand trouble.

Et toutes les pompes de la journée, tout leJ)ruit de Ja fête» tout rintérétattachéâ la distribution des grâces accordée par le roi apropos de cette grande solennité, ne purent distraire Armand du souvenir de Marguerite; sous les voûtes drapées

Bsaf

de la C8ffhéôrâle,.6(;ms5es lambris dwés dn Louvre,, en présence de ces têtes eoufonnées, de ees princesses resprendissantes qui lui souriaient avec taat de gtâces, il ne ^pensait qu'à cette pauwè fillette trompée par lui, et.dont le regard, sans cesse présent à son imagination, peignait encore ï^us d'amour que de colère. ^Bn yain, cédant à Tivresse générale, il s'ordonnait de l'oublier, son image était toujours là, puissante par sa beauté, terrible par sa douleur. Il pressentait que tant d^amour serait vengé, et implorait le ciel pour qu'il se montrât aussi clément envers lui que l'était sa victime.

Enfin, sa jeunesse, ses succès, toutes 1^ joies que peuvent donner la vanité, les grandeurs et la gloire, ne par- •Vrnrent point à vaincre, dans ce jour de délire, la profonde mélancolie du comte de Guiche.

Dès que ses devoirs de cour laissèrent un moment de liberté au comte de Guicbe, il courut cbez mademoiselle de Lenclos. Elle s'-écria en l'entendant annoncer;

— Ah ! que je suis charmée de vous voir. Vous allez me ràcanter toutes lea merveilles de cette grande noce et de isette magnifique entrée à Paris, que mon médecin m'a empêchée d'aller admirer sous prétexte que j'avais un peu de , fièvre ; pourtant j'avais loué à grands frais un superbe balcon rue (iè la Tixeranderie.

-^ Et vous en ayez fait profiter la belle Marguerite, interrompit le comte, cela me prouve que votre intérêt pour elle s'est encore augmenté-, combien je vous en remercie.

— ,U n'y a nul mérite à s'y intéresser, je vous jure; mais parlez-moi de l'entrée de la reine, et de ce cortège qui dépassait toutes les magnificences des Mille et une Nuits. Votre beau-père surtout y faisait, dit-on, l'admiration des :badauds de Paris avec ses deux pages armés chacun d'un tP«ycascd de tabis violet, à franges d'or, dont ils abritaient son auguste personne, et sa sïmarre de drap d\>r firisé^^son

cliapeau de velours, ses dentelles d^or. Le tout monté sur une haquenée blanche, vêtue elle-même d'une housse digne de porter le chancelier de France.

— Non vraiment, répondit le comte, je n'emploierai point les moments que vous voulez bien m*accorder, à vous raconter tout ce que vous pourriez lire demain dans la Gazette ; assez de gens vous ennuieront des récits de ces nobles corvées. Apprenez-moi plutôt ce que vous avez fait pour Marguerite.

— J'ai voulu la marier.

\, — Eh bien? demanda Armand vivement ému.

— Eh bien , elle y consentait.

— Vraiment? dit le comte avec un sourire forcé.

— Ouij'^mais c'était à une condition si ridicule, qu'il n'y avait pas moyen de consentir à en faire l'épreuve.

— Elle voulait qu'on la dispensât d'aimer?

— Bien pis que cela vraiment ! Elle prétendait ne pouvoir épouser le jeune R... qu'après lui avoir raconté tout ce qui s'était passé entre elle et vous. J'ai eu beau lui répéter que ces sortes de probités tournaient toujours contre les nobles cœurs qui en étaient capables; qu'un mari trompé en herbe croyait toujours l'être; qu'il n'y avait pas un moment de repos à espérer dans un ménage où les torts n'étaient pas également répartis, et qu'il y avait souvent plus de vertu à cacher une faute qu'à soulager son repentir par un aveu; elle a persisté dans ses idées romanesques, et tout ce que j'ai pu obtenir, c'est qu'elle ne laisserait pas îsoupçonnerà François R... la cause de son refus; car il est amoureux, il lui offrait sa main avec la confiance d'être bien accueilli; et s'il devinait que c'est pour vous qu'on le sacrifie, il serait capable de s'en venger. A cette idée, la pauvre fille, tremblante des dangers que vous pouviez courir, a promis de garder le secret de sa peine. Elle veut se consacrer à Dieu, et la somme que vous lui destinez va lui servir de dot pour entrer aux Ursulines. Ce n'est pas la première fois que le ciel se sert du diable pour faire des élus.

— J'aurais préféré la voir mariée.

— Je le crois bien, reprit Ninon en riant, cela laissait plus d'avenir; mais si vous me donnez votre parole de ne jamais la revoir, j'obtiendrai peut-être d'elle d'accepter la main de quelque brave garçon. Seulement il faut me jur^

de ne pas contrarier sa conversion; assez d'autres encore se damneront pour vous.

— Jamais de plus belle, de plus tendre, de plus doues, dit Armand en soupirant de regret.

— Voilà bien les hommes, s'écria Ninon avec dédain, aésolés du mal qu'ils font, et toujours prêts à le recom" mencer; et c'est à de semblables héros que les femmes immolent leur tranquillité, leur honneur, et qui pis est, leurs plaisirs! Comment ne sont-elles pas lasses de leur métier de dupes; comment ne voient-elles pas qu'on ne vous plaît que.par Tindifférence et qu'on ne vous attache que par la trahison! Quant à moi, j'ignore si le ciel me réserve de longs jours, mais je suis bien sûre d'être aimée toute ma vie.

— Cela n'est pas douteux; avec votre beauté, votre espri% on peut le prévoir; mais si vous étiez laide et sotte...

— Je n'en serais pas moins adorée, car ce qui vous plaît avant tout, messieurs, c'est d'être aimés pour vos défauts et vantés sur toutes les qualités qui vous manquent ; avec la feculté de vous supposer tels que vous voudriez être, on vous donne une si grande joie d'amour-propre que vous n'en demandez pas d^autres ; là est tout le secret de vous captiver, et comme je l'ai découvert de bonne heure, j'espère m'en amuser longtemps. C'est dommage que le fruit de mes observations et de mon expérience ne puisse être d'aucun secours pour ces femmes charmantes qui ont la bonhomie de vous prendre au sérieux, elles auraient plus de plaisirs, et vous moins de remords ; mais tant que l'hyiwcrisie se partagera entre la religion el l'amour, trompeurs et trompées, tous seront mécontents, car le vrai seul mène au bonheur. A propos de bonheur, ajouta mademoiselle de Lenclos, le roi d'Angleterre vient de retrouver son trône ! Voilà de ces surprises qui déconcertent la politique des plus habiles.

— Je m'en réjouis d'autant plus que le cardinal doit 'en enrager de bon cœur, avoir refusé la main de sa nièce au prince proscrit, n'avoir pas deviné qu'en risquant le sort d'une simple Mancini, il courait la chance de devenir ronde d'un roi d'Angleterre! 11 y a là de quoi s'en pendre de regret; mais il ne nous donnera pas cette joie.

— Espérez, reprit en riant Ninon : la goutte et l'ambition déçue peuvent venger bien des choses. Le cardinal

peti^, dîtM3n, faipe MblteràlUfprinG^se lenrietté le tempt où, gardant pour lui la pension aciiord'ée^ par Amie d?kvi^ triche à la veufe de Clïîirtea i^ et à- sa fille, il cAligeait la pauvre enfant à rester au lit fkutfe de? fetr (1). 11 mâite mi mariage entre elle et le flrère du roi, et comme voas passez à bon droit pour avoir beaucoup d'empire sur l'esprit da Monsieur, vous allez être l'objet de toutes les bonjjes grâces de Son Éminence et des sourires bienveillants^ de la reinemère. L'occasion de lèâ contrarier Tun et l'autre est belle, j'en conviens; tous deux vous détestent, et il faut un graiwl courage pour résister m désir de se faire craindre de deux ennemis sî puissants. Nul doute qu^un mot de vous peut détourner Monsiem» de ce mariage et le rendre impossible;, mais qu'y gagneriez-vous? de voir arriver à la cour une grosse princesse allemande, laide, Hère, maussade, auMew d'y placer pour toujours une femma cbarmaate, élevée dans vos usages, accoutumée à l'esprit français, l'aimant et y répondant avec toute la délicatesse, la finesse qui le . caractérisent. Groyez-moi, cher comte, sacrifiez la petite satisfaction de donner à vos ennemis un moment d^bumeup pour^toter la cour d'une aimable princesse, qui voua saura gré de la venger du refus que le roi a fait de Wpousec l'année dernière.

— Je pensais qu'on lui avait laissé ignorer ce refus ?^

— Non, vraiment, ta reine d'Angleterre en a conçu im M vif ressentiment qu'elle n'a pu le dissimuler à sa fillei et jamais humiliation n'a été plus cruellement ressentie*

— Si c'est ainsi, reprit le eomto de Gmcheavec autoriiié, la princesse d'Angleterre sera bientôt la presMere princesse de France.

En cet instant on annonça son altesse le prince dedondé et le plaisir de revoii^ cet illustre rebelle fit tout oublier*

Armand, docile aux conseils de mademoiselle de Lenclos^ décida bientôt Monsieur à demander la main de la princesse d'Angleterre. La reine*mère, qui aimait tendremefit la princesse Henriette, se chargea d'obtenir te consentement du roi ; elle n'y parvint pas sans peine; il avait dies

(1) Mémoires du cardinal de Retz. Il raconte qu'étant allô voit la> reiae: d'Angleterre au Louvre, elle lui dit :

a Voua voirez, je tiens cempagnie à Henriette; la pauvre enfant n'a pu 88 lever aujourd'hui faute de feu. »

iB erdMTE DE GUIQHB. ISI

préventions contre la fille de Charleg r»', et^ pinStendait qu'une alliance anglaise n'était jamais bien vue du peuple français. Enfin la reine mère tfiompT^a de sa résistance; il fut convenu entre les deux reines mères que le mariage de leurs enfants se célébrerait aussitôt après le retour de la; reine d*Angleterre et de sa fille, qui étaient attendues à Londres par le roi Charles, impatient d^embrasser sa mère et de se mcjutrer à elle paisible possesseur du royaume dont il avait été chassé.

La princesse Henriette était à cette époque où la beauté des formes succède aux grâces de l'enfance. Le bonheur embellit. Pans le brusque changement de son triste sort contre la plus brillante destinée, sa taille se développa^ son teint s'éclaircit ; elle devint tout à coup la plus séduisante princtîsse de l'Europe. Le jeune duc de Buckingham (1) offHt un exemple f rappant» de cette séduction, il ne put voir tant de charmes sans concevoir pour la princesse une passiou si vive qu'il en perdit la raison.

A peine en pleine nfer, un ve)it effroyable s'éleva; le navire se trouva ensablé et en danger do périr. L'épouvante devint grande chez tous les passagers, mais rien ne fut comparable au désespoir du duc de Buckingham en voyant, le sort qui menaçait la jeune princesse. Enfin, on tira'le vaisseau du péril où il était; maiffil Mlut relâcher au port.

Pendiant la tempête, une fièvre violente avait saisi la princesse Henriette, ce qui ne l'empÔcha pas de se rembar* quer dès que le vent devint favorable. Mais dès qu'elle fut dans le vaisseau, la rougeole se déclara; on ne put ni quitter le port, ni la remettre à terre. La maladie prit un caractère fort alarmant, ce qui mit le comble à la démence du duc de Buckingham-. 11 fit tant d'extravagances que la reine d'Angleterre lui ordonna de se rendre à Paris pendant qu'elle séjournerait au Havre le temps nécessaire au rétablissement de la princesse Henriette.

Le bruit d'un amour si délirant avait retenti h la cour de Louis XIV, et cette môme princesse, qu'on y avait traitée depuis son enfance avec tout le dédain qu'on porte aux proscrits, devint tout à coup l'objet de la curiosité et de l'intérêt général. C'était à qui lui témoignerait son enthou-

eelui gui f«t assMsiiiè par Pelton.

I5t LE COMTE DE GUIGHE.

siasme et obtiendrait de Monsieur la permission d'aller audevant d'elle. Le comte de Guiche l'ut le seul des favoris de Monsieur qui ne demanda pas à l'accompagner dans son voyage. Une intrigue galante, commencée entre lui et madame de Chalais, la fille du duc de Marmoulicrs, le retint à Paris.'

Un grand événement occupait alors le peuple et la cour. Le cardinal Mazarin venait de mourir, en laissant à sa famille tous les trésors qu'il avait amassés pendant son règne. Il importait beaucoup de savoir si le roi lui donnerait un successeur, ou s'il se mettrait à gouverner par lui-même. La déclaration que le roi fit alors à tous les gens du royaume ne les laissa pas douter longtemps de sa résolution de garder le pouvoir dont la mort du cardinal le faisait hériter.

Pour dissimuler le plaisir que la mort de Mazarin causait à tout le monde, la reine-mère et le roi imaginèrent d'en faire porter le deuil à ceux-là même qui s'en réjouissaient le plus. Ce fut un ordre jusqu'alors sans exemple, que celui qui enjoignit à la cour et aux princes du sang de prendre le deuil pour un ministre, qui n'était ni prince, ni parent de la famille royale ; mais le roi et les reines ayant été les premiers à le porter, il fallut bien les imiter. Seulement les amis du feu cardinal se vengèrent de cette contrainte par des satires de toute espèce; et l'on alla jusqu'à insulter le mort sur son lit de parade. On y trouva un soir ces mauvais vers attachés à l'oreiller funèbre, qui portait la tête du cadavre :

Mazarin sortit de Mazare

Aussi pauvre que Lazare,

Réduit à la nécessité;

Mais par les soins d'Anne d'Autriche,

Ce Lazare ressuscité Est mort comme le mauvais riche.

Le lendemain on trouva le quatrain suivant à la même place, sans que les gardes et les prêtres qui entouraient le corps du défunt aient pu deviner comment et à quel moment il y avait été mis.

Je n'ai jamais pu voir Jules sain ni malade

Dans la saUe, ni sur le degré; Mais enfin, je l'ai yu sur son lit de parade.

Et je l'ai vu fort à mon gré.

lE COMTF ■ r CUICH'Î. 153

Bien que ces vers ne fassent point du comte de Guiche, comme ils rimaient une réponse de lui dite à Ninon de Lenclos, on mit U quatrain sur son compte. La reine-mère en fut indignée et se serait portée à quelque acte de vengeance contre Armand si le mariage de Monsieur avait été conclu; mais la reine, forcée d'ajourner les effets de son ressentiment, se contenta de le faire partager au roi.

L'arrivée de la princesse d'Angleterre ût bientôt oublier la mort et le dôuiï du ministre que, excepté Anne d'Autriche, personne ne regrettait; c'était à qui vanterait la fraîcheur et les grâces de la jeune princesse. Les modes qu'elle rapportait d'Angleterre furent aussitôt adoptées; sa coiffure blonde et bouclée faisait le désespoir des brunes, et elles tâchaient de s'en consoler en singeant de leur mieux sa tournure svelte et sa démarche noble.

Les austérités du carême ne permettant pas de grandes létes, on décida que le mariage de Monsieur se ferait sans apparat au Palais-Royal, dans la chapelle de la reine d'Angleterre, en présence seulement de la famille royale et des personnes de leur service particulier. Le comte de Guiche, l'ami préféré du mari, était nécessairement de ce nombre.

C'est là qu'il revit pour la première fois cette charmante* princesse, devenue tout à coup, et par la toute puissance des révolutions de la nature et par celles de la politique, une femme adorable et un personaage important. Le changement opéré en elle, effaçait si bien tout souvenir de cette petite fille timide, insignifiante, dont Louis XIV se moquait souvent, qu'elle apparut au comte de Guiche comme un astre nouveau, un être idéal qu'on a rêvé, mais qu'on n'a jamais vu. Il est vrai que la parure virginale de cette belle mariée, celte couronne de roses blanches semées d'étoiles de diamants, ce voile transparent, voltigeant sur sa chevelure aérienne, lui donnaient quelque chose de fantastique et un peu de ce charme divin qu'on prête aux anges. Enfin, Armand s'étonna de la respectueuse admiration qui le saisit à l'aspect de cette beauté chaste, il se sentit pénétré d'une espèce de commisération, en pensant que tant de dons du ciel allaient tomber au pouvoir de l'homme le moins capable de les apprécier ; une douloureuse vision troubla son esprit; il se sentit pris d'un frisson de jalousie qu'il essaya de combattre en se disant : '

154 Lfi OOMTE DE 6UICHÉ.

— Elle ne saurait Taimer-, non, ce n'est pôs à lai qtt*est réservé le bonheur de rendre sensible cette pauvre femme ravissante. Ah ! s*il ne fallait que Fadorer pour M plaiw !

Puis se livrant à touties les idées que cette réfl^xibn devait faire naître, craignant de ne pouvoir surmonit?r h& sentiments violents qui le dominaient, le comte de GrUiche demanda h Monsieur la permission de se retirer avant le banquet qui devait suivre la cérémonie. Alors il courut chez son père et le supplia de lui donner une mission quelconque, en lui laissant croire que des raisons majeures Tobligeaient à s'éloigner pendant quelques mois de la cour. Le maréchal supposa que cet acte de prudence avait pour but de lui donner le temps de détruire les injustes soupçons relatifs au quatrain satirique. Il approuva cette absence volontaire, consentit à l'expliquer ainsi que le désirait son fils, et Armand partit le soir même pour Bidache.

Il est un tort que la femme la plus sage, la moins vindicative, ne pardonne jamais : celui de l'avoir dédaignée. Si en refusant d'épouser Henriette d'Angleterre Louis XIV n'avait allégué que des raisons politiques, la princesse n'en aurait conservé aucun ressentiment; mais il avait dit hautes ment qu'elle était trop maigre, qu'elle ne lui plaisait point, et qu'il se sentait incapable d'éprouver jamais pour ellelfe moindre sentiment d'amour.

Ces paroles, rapportées à la princesse, devinrent dès ce moment, et à son insu, le mobile de toutes ses actions, l'arrêt de son destin. Sans se promettre positivement d'oeil tirer vengeance, elle en chercha l'occasion avec une prévision, une adresse, une constance imperturbables. Dans 9on aveugle soumission à cet instinct diabolique, si on avait osé M dire ce qu'il lui faisait faire, elle se serait indignée de bonne foi, car en acceptant la main de Monsieur, plutôt que celle d'un des souverains de l'Europe, en préférant le plaisir de vivre à 1» cotff de France à l'honneur de régner sur un grand peuple, elle ne se • doutait point que l'espoir

I mettre Louis XIV en contradktioa avec lui-môme, Tesirde s'en faire aimer enfin, la dirigeait seul dans le parti 'elle prenait.

De là vint cette coquetterie naïve, dont le charme irrésisle s'exerçait sur tous pour arriver à un seul ; cette applition à orner son esprit de tout ce qui pouvait le rendre Dable; ce soin de réunir dans son palais les plaisirs les is attrayants, ceux que le roi préférerait et que l'austérité la reine mère et la tristesse jalouse de la jeune reine laissaient du Louvre. Tant de séductions unies à des alités naturelles, à des grâces infinies, ne pouvaient maner leur effet sur un jeune roi très-disposé à l'infidélité. Il . taUit bientôt entre lui et Madame une intimité que la paité autorisait, et qui n'en était pas moins très-romanesque. 1 faut avoir passé par tous les degrés d'une humiliation Lgnante pour comprendre les délices attachées aux prois djB l'amour qui doit en être le vengeur. Lorsque chaque r Loui5 XIV quittait le jeu de la reine pour venir aux ileriea, où l'attendaient le bal, la comédie, et tous ces Insé^gantsqui flattent siMen le hérosd'un salon,Madame sentait tressaillir d'une joie secrète, mais craignant de laisser voir à celui qui la causait, elle imaginait aussi toi: elque moyen d'attirer l'attention du roi sur un objet étran-*- * au sentiment qui la préoccupait, et cette affectation à distraire d'elle l'y ramenait avec d'autant plus d'empresœnt et de chaleur.

lUaque jour semblait ajouter à la profondeur de cet attaament, dont nul aven n'avait encore troublé l'innocence, s sermons de la reine mère, l'espoir de la prochaine naisr ice d'un dauphin, ces travaux sérieux auxquels le roi nsacrait beaiucoup de moments, rien ne l'avait détourné ses assiduités chez Madame, et l'on peut croire qu'elle rait longtemps régné sur son coeur et sur son esprit, si mour-propre, ce satan des âmes nobles, ne lui avait fait mmettre une de ces fautes qui perdent également les is, les ministres et les femmes (1).

(1) Madame se sonyenant avec quelque noble dépit que le roi ivait autrefois méprisée quand elle avait pu prétendre l'épouser; le plaisir que donne la vengeance lui faisait voir avec joie de )ntraires sentiments qui paraissaient s'établir pour elle dans Tâme a roi. (Mémaire» d« madame de MoQl«ville, t. YI, p» î>d«)

|i^ LE COMTE DE GUIGHE.

A tous les plaisirs qu'inventait. Madame pour attirer le roi chez elle, le roi répondait par des fêtes plus magnifiques encore dont Fontainebleau était le théâtre, et Madame l'héroïne. En vain la reine-mère reprochait à son fils la préférence et les attentions galantes qu'il avait pour sa bellesœur; en vain elle lui rapportait les soupçons jaloux qui dévoraient le cœur de la reine, il se contentait de se justifler en affirmant l'innocence de ses rapports avec Madame, et il les continuait avec la môme assiduité.

Alors la reine-mère, n'attendant plus rien de ses remontrances, eut l'idée de s'adresser directement à Madame pour en obtenir la cessation de ces fêtes nocturnes qui faisaient, disait-elle, le scandale de la cour et le désespoir de la

reine.

Madame de Mottcville, choisie par les deux reines pour remplir cette mission, fut accueillie avec une froide politesse, et eut bientôt à se repentir de sa complaisance. Madame, n'ayant pu taire au roi les avis qu'était venue lui donner madame de Motteville, il en résulta que cette dernière reçut l'ordre de ne plus donner des conseils à Madame, et de ne plus voir en particulier la reine.

— Je ne veux pas savoir d'où procède mon malheur, dit madame de Motteville à ce sujet, car ce qui regarde les personnes royales doit être pour nous des mystères de respect (1).

Certes, le culte de la royauté ne saurait aller plus loin.

La reine-mère, voyant qu'elle ne pouvait ramener son fils à des plaisirs plus calmes, imagina d'interrompre, au moins pour quelque temps, les fêtes de Fontainebleau et les promenades nocturnes, dont Monsieur commençait à s'alarmer, malgré les feux d'artifice qui les illuminaient. Elle emmena Madame avec elle à Dampierre. C'est dans cette visite des deux reines à la duchesse de Chevreuse que se trama la perte du surintendant. Mais là se borna le crédit d'Anne d'Autriche ; elle n'obtint pas le moindre sacrifice des divertissements dont elle prévoyait le danger; et, lorsque Madame revint de Dampierre, le roi, à qui cette courte absence

avait paru éternelle, redoubla d'empressement auprès delà princesse.

(1) Mémoires de madame de Mottovilla, t. V, p. 65.

LE COMTE 2>E GUICHS. " 157

L'amour est une fièvre dout les accès comme ceux ^q&

iladies aiguës, ont leur marche, leur apogée, ce moment

il faut mourir ou guérir. Tant que la fièvre est modérée,

en souffre en silence, avec une sorte de volupté ; mais

aad l'agitation devient douloureuse, on se trahit, on S6

liât. C'est à ce degré qu'était arrivé Louis XIV.

5e trouvant par une belle nuit d*été au milieu des Los-

ets embaumés de Fontainebleau, près d'une fontaine dont

cascades voilaient de leurs rideaux aquatiques des

il es de feu, et protégeaient par leur doux murmure cette

erie enivrante qui laisse le cœur sans défense, la raison

is pouvoir, le roi, assis sur un banc de mousse à côté

la princesse Henriette, et n'osant lever les yeux sur eUe,

ait à voix basse et comme se parlant à lui-même :

— Quoi! tant de soins, tant de constance, de dévouement, seront pas compris? Elle n'en sera pas touchée?...

— De qui parlez-vous? dit en souriant Madame.

— D'une ingrate qui rit quand on lui témoigne la moini partie des sentiments qu'elle inspire, qui feint de ne jn entendre au langage d'un cœur passionné, et s'amuse as pitié d'une souffrance qu'il lui serait si facile de chanp en bonheur, en délire!...

— Y pensez-vous? reprit Madame avec ironie, vous, soufr de l'indifférence d'une femme qui ne pouvait jamais as plaire?

—Ah! pourquoi rappeler un tort si excusable dans un âge le jugement et le goût ne sont pas formés ! un tort expié r tant d'adorations!...

— Comment croire qu'une telle antipathie cesse tout à

up!

— Mais en le voyant, en faisant l'épreuve de la puissance

•on exerce.

— Gomment se flatter qu'un dédain si bien fondé ait fait

3Lce à tant d'indulgence? Comment oublier que le sort

ait tout disposé pour vous unir à celui que vous aimiez,

que lui seul n'a pas voulu du bonheur qu'il réclame au-

ard'hui! Serait-ce donc que ce bonheur avait besoin d'être iminel pour avoir du prix à ses yeux?

— Non, vous ne le croyez pas, s'écria le roi avec indilation, vous savez trop bien les combats qui se livrent ans mon âme. Hélas! jusqu'à ce jour j'en étais sorti triom-

phaût; ma bouche n'avait pas tralii Te secret de mon cœur. J'étais encore pur à vos yeux, aux miens, car je croyais de bonne foi mourir plutôt que de vous laisser soupçonner ma faiblesse; mais un de vos regards a détruit en un instant toutes mes résolutions : prudence, devoir, tout a disparu devttnt ce prestige enchanteur, cet espoir de plaire que votre patience à vous laisser aimer m'adonne un moment; hélas 1 je m'abusais, votre ironie me l'apprend assez. Cette complaisance, cette bonne grâce à supporter mes soins n'étaient qu'un calcul de vengeance, vous vouliez voir à vos pieds celui qui avait pu vous posséder; vous vouliez le punir d'avoir méconnu tant de charmes; vous vouliez l'amener, pair toutes les séductions d'une coquetterie infernale, à vous sacrifier les devoirs les plus saints, à oublier pour vous jusqu'aux liens sacrés qui vous unissent, et l'orsqu'aveuglé par un amour insensé, entraîné par une espérance dévorante, le malheureux viendrait s'avouer vaincu j vous vous réserviez de lui répondre par des reproches amers, des mépris accablants... Ah! madame, qui l'eut pu croire? ajouta le roi en portant la main à ses yeux.

— Par grâce ne me jugez pas ainsi ! s'écria Madame en s'emparant de la main du roi; non, cen'est point un affreux projet, un sentiment vindicatif qui me dirigent ; peut-être, un moment, affectée, désolée de votre refus, ai-je conçu ridée de vous en faire repentir; mais depuis... Ah! croyezle, depuis que vous m'en avez laissé voir le regret, je n'ai obéi qu'à...

En cet instant, un bruit confus de voix qui s'approchaient interrompit la princesse. C'était Monsieur, qui, suivi d'une partie de sa cour, venait avertir le roi que les comédiens n'attendaient plus que Sa Majesté pour commencer la pièce.

A la manière dont Monsieur regardait alternativement le roi et Madame pendant qu'il leur parlait, on devina que le désir de mettre fin à un entretien qui lui semblait trop prolongé, l'avait porté à venir l'interrompre lui-môme. Le roi et Madame dissimulaient mal leur trouble, et les courtisans s'efforçaient de ne le pas remarquer. Chacun étant dominé par une pensée secrète, ne disait que des paroles insignifiantes en se dirigeant vers le château, où Molière et sa troupe attendaient le roi pour entrer en scène.

ÏÏans ce cour trajet du bosquet à la salle de spectacle, le roi n'offrit pas son bras à Madame, ainsi qu'il en avait Thabilude. Il s'approcha de la comtesse de Soissons, k laquelle il venait de sacrifier les droits de la princesse palatine à la place de surintendante de la maison de la reine, et causa avec elle.

A la cour, les nrofndres faits smit remarqués, et Ton en tire des conséquences qui, justes ou non, dirigent la conduite des observateurs. Leis plus fins devinèrent qu'il s'était passé quelque chose entre le roi et Madame; peut-être -une querelle. L'embarras était de prévoir si cette querelle les brouillerait, ou finirait par une réconciliation fort tendre. Monsieur commençait à être jaloux ; il pouvait résulter de sa mauvaise humeur des scènes curieuses ; et c'est sous la préoccupation de toutes ces idées qu'on vint écouter l'Ecole des Maris,

Cette pièce avait été représentée pour la première fois, un mois avant, chez le surintendant, dans une fôte que ce ministre avait donnée à la reine d'Angleterre, à Monsieur et à Madame. Jouée depuis à Paris, elle y avait obtenu tant de succès, que le roi voulut la voir et faire honneur de cette représentation à Monsieur, à qui cette comédie était dédiée. 11 y a dans cet ouvrage une foule de vers qui pouvaient s'appliquer à la situation des augustes spectateurs, Burtout à Monsieur, qui, jusque-là, avait toujours professé tm grand mépris pour la jalousie, et dont Molière avait riaié les pensées dans ces vers :

Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes;

Dd&.moindres libertés je ne fats point des crimes,

A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti,

Et je ne m'en suis pas, grâce au ciel, repenti;

J'ai souffert qu'eUe ait vu les benes compagnies,

Les divertissements, les bals, les comédies;

Ce sont choses, pour moi, que je liens de tout temps

Fort propres à former l'esprit des jeunes gens ;

Et Féeole du monde, en l'air dont il faut vivre

Instnût mieux à mon gré i|ue ne faii aucun livre.

Un murmure d'approbation, le seul applaudissement permis au théâtre de la cour,, prouva combien cette pbilosopbie, qui justifiait si bien les goûts de Madame,, était celle de tous les courtisans. On rit beaucoup de ces vers qu'on

160 tE COMTE DE GUIGHE.

ne dit plus aujourd'hui, et qui vantaient un édit nouTeân publié contre le luxe des bourgeois de Paris.

trois et quatre fois béni soit cet édit, Par qui des vêtements le luxe est interdit , Les peines des maris ne seront plus si grandes. Et les femmes auront un frein à leurs demandes. Oh! que je sais au rbîl)oa gré de ces décris t Et que pour le repos de ces mêmes maris, Je voudrais bien qu'on fit de la coquetterie. Gomme de la guipure et de la broderie.

Malgré sa préoccupation, le roi lui-môme ne put s'empêcher de sourire à cette apostrophe. Au total c'était une pièce difficile à écouter par un jeune roi amoureux de sa bellesœur, un mari justement inquiet et .une femme coquette, aimante, et qui voulait rester sage. '

Ce soir-là parut pour la première fois, au milieu des filles d'honneur de Madame, mademoiselle de La Yailière.

On croit généralement qu'un homme à la mode, par cela môme qu'il est l'objet de l'envie des jeunes gens et des agaceries des jolies femmes, est à l'abri des ennuis et de la tristesse qui accablent souvent ceux que le ciel a traités moins généreusement. C'est une erreur ; ils sont sujets à des accès de mélancolie, et même de misanthropie dont Jean-Jacques Rousseau se serait fait gloire. Dans cet accès, le monde qui les admire, les copie, les encourage dans leurs folies, leur paraît stupide ; ils n'en peuvent plus supporter le bruit, ni les plaisirs. Portant sur ce qui l'agite un re^ scrutateur, Js s'indigent en découvrant le vil intérêt qui se trouve au fond de tout, même au sein d'une belle action ; ils prennent en dégoût jusqu'aux vices séduisants, aux travers amusants dont ils ont donné l'exemple, et c'est de bonne foi qu'ils se jettent dans la retraite pour échapper à la monotonie de la galanterie et de la débauche.

Là, ceux qu'un esprit supérieur porte à la méditation, i

5tude, y acquièrent ordinairement les connaissances qui anquent à la plupart des gens du monde, et cette puisnce de raisonnement, cette lucidité dans les idées qui relient de l'habitude de réfléchir. Il est vrai que ces quali- 3, dues par fois à un moment de mauvaise humeur, leur ni conter* jcs, tant que le règne de leur élégance se soumt, et qu excepté la bravoure qu'on veut bien leur accorr comme étant l'unique vertu des mauvais sujets, ils auîent tous les autres genres de mérite, qu'on ne leur en connaîtrait pas un.

Le comte de Guiche ne s'en livrait pas moins dans sa traite à toutes les occupations qui devaient améliorer son prit et former sa raiso^; mais à vingt-deux ans, quelle le soit la force d'une résolution prise en face du danger, soutenue par l'aspect d'obstacles invincibles, le cœur ne >ute de rien ; il suit en esclave l'imagination qui s'égare; , dupe de ses illusions, il s'abandonne à tous les maux i'elles doivent enfanter. Cette longue^solitude, si profitae à. l'esprit, au caractère du comte de Guiche, ne fit qu'auter à la force du sentiment et au charme du rêve qui ipti valent son cœur : d'abord espérant s'affranchir par un avail matériel de la vision qui l'obsédait, il avait donné us ses soins au gouvernement de la principauté de son

A cette époque, un seigneur suzerain pouvait faire beau- )up de bien ou beaucoup de mal. Le droit de haute et

basse justice le rendait l'arbitre de la fortune et de la berté de ses vassaux, et cette royauté en miniature, ayant )U3 les avantages et les inconvénients du despotisme, était laudite ou bénie, selon que le seigneur était méchant ou ébonnaire.

Le comte de Guiche, qui aimait par-dessus tout à être limé, s'appliquait particulièrement à protéger le faible coure le fort, à punir l'abus que font d'ordinaire les petits employés de leur petite autorité sur ceux qui n'en ont pas du tout. Chaque jour amenait à son tribunal suprême une affaire importante dont la décision réclamait toute l'intelligence d'un esprit juste, et toute la loyauté d'une conscience éclairée. Mors, réunissant ses forces, et s'ordonnant de fixer sa pensée sur le grand intérêt que le ciel mettait entre ses mains, il remplissait son devoir dignement, à la satisfac-

tîoQ des hommes sages, qui s'étonnaient d'entendre des arrêts si équitables sortir d'une bouche si jeune.

Armand croyait que ces graves occupations, jointes à toutes celles qu'il s'imposait, parviendraient à le distraire, complètement du souvenir de Madame , mais lorsque l'esprit fatigué des travaux du matin, il allait se promener le soir au bord de la jolie petite rivière qui serpente autour du , château deBidache (1) ; lorsqu'enivré des parfums qui s'exhalaient des fleurs, ému par toutes les richesses de la nature et subissant ce pouvoir mystérieux qui, à l'aspect de tant de splendeur, remplit l'âme d'admiration et d'amour, il sentait renaître l'exaltation qu'il croyait amortie ; le besoii) d'adorer, de souffrir, redevenait sa pensée dominante, sa passion, sa fureur. Il ne comprenait plus comment la crainte d'un revers, la certitude de n'y pouvoir échapper le retenait encore. Il s'élançait en idée vers Paris, il voyait la princesse Henriette plus ravissante que jamais, entourée d'hommages d'adorations, souriant à tous ceux dont la galanterie, la bonne grâce attirait son attention, et comme le peintre célèbre, il se disait :

— Et moi aussi, je suis jeune et galant, et moi aussi, je l'adore vpourqjioi ne jouirais- je pas comme eux du bonheur delavoir? d'épier dans ses yeux les impressions de sa jeune âme? Est-il donc si nécessaire d'être compris, d'être préféré, pour supporter la vie? et tout les cultes n'ont-ils pas pour objet une divinité dont on ne peut approcher? Oui, je le sons, après m'être laissé entraîner à* tant d^miours \ti1-' gaires, cet amour extatique est le seul qui puisse réhabiliter mon cœur. Ce dévouement secret de ma vie entière, ce noble désespoir courageusement accepté, me rehaussent à mes propres yeux. Il n'est point de grande action dont ce sacrifice ne. me rende capable. Ah! la plus méritoire sera dans mon silence!

Le retour dn comte de Guiche à Paris Suivit de près cette résolution. Il est vrai qu'une lettre du marquis de Wardes contribua beaucoup à la hâter. Dans cette lettre, qu'il n'aurait osé confier à la poste, et qu'un ami voyageur s'était chargé de remettre lui-même au comte de Guiche, M. de War-

(1) La Bidouse, qui se jeU» dans l'Adour, à quatre lieues de Bayonne.

LE exiun HE entent. lea

iaiMcAyl%{t en détail les tendt*es soms dtt roipour E»bellé- RBur, ef la coquetterie qui les jaccueillait.

« On ne sait encore ce que cela deTiendf a, écrirait le imrquis, mais tout se réunit pour amener un dénoûment [Has heureux que moral îles insipides sermons de la mère, ia i^ousie dji mari de la caquette, les scènes violentes de la femme de Fintldèle, to»ir concourt à raccomplissement ïe cette œuvre du démon. Reviens donc t'amuser avec nous ie cett« comédie à grandis personnages et dont Tintrigue dous diarme^ car nous commencions à redouter la conirersion du premier amoureux de la troupe, et Di€U sait Les ennuis auxquels il nowaiuraït condamnés, si la peur de VentBf Tavatt râiwit au' ftide régime des plaisirs conjugaux. Heureusement, le diable n'a pas permis ce vertueux scandale ; ^âce à lut, nous verrons encore des langueurs, des caprices, des querelles, des raccoBttmodement», des joieft, des désespoirs, enfin fout ce qui Mt Tamusement et qaelquefèis la fon;ane des spectateurs et des confidents de tngécËov Viens en prendi^e ta part.

>> J'oublims de te dire que madame de Ghàlais a les yeux tpèwouges^, qu'on en accuse ton absence, et qu'il y va de ton honneur de les rendre k leur beauté première. »

— Le roi!... c'est le roi qu'elle écouCel s'écria le comte dfe GmQhe arec indignation, lui qui la détestait, lui dont die a reçu Paffrontf le plus sanglant qui puisse allumer la «^re d'une femme ; est-ce donc par de tels outrages qu^on ÉfriVeà se Mre aimer? Non, c'est rameur-propre seul qui les anime, tous deux font l'essai de leur puissance : l'un en détruisant par que^ea^mots tendres l'effet d'un ressentiffleRtredoutdible', l'aulre, en chargeant sa coquetterie de Tanger ses charmes méteonnus. Ce combat de vanités peut avoir un faux air de combat amoureux et les abîmer euxmésoies sur ce qu'ils sentent mutuellement; mais l'erreur ne «afuraït se prolonger, et le moment où l'un d'eux s'aperce»ira dja> sefntiment q^i dirige l'autre^ les désunira pour toujours.

loiiJt m cherdiant ainsi à raisonner son inquiétude, Ar mand sentait redoubler son impatience de juger par luisaéme^du pots^ où était arrivée cette intrigue. M^is il lui fallut subir encwe plus d'une épreuve avant ài^, oarrenêr «DO' vmi.

L*argent prodigué aux postillons le fit descendre quelques heures plus tôt qu^îl ne le devait à Thôtel de Gramont, ou il était attendu par sa mère et par sa sœur avec une joie touchante. Le maréchal de Gramont arriva en même temps de Fontainebleau ; le désir de revoir son fils lui avedt fait demander au roi la permission de venir passer deux jours à Paris, et Armand eut le plaisir de renU)ra8ser presque en même temps que sa mère.

Les premiers moments donnés à la joie du retour d*Armand, ou questionna le maréchal sur ce qui se passait à Fontainebleau;

— Moi, dit-il, je ne veux jamais voir ce qu'on me montre, mais Saint-Simon me suit, il voit tout et n'est pas si discret, adressez-vous à lui.

En effet, M. le duc de Saint-Simon, qu'on annonça, ne se fit point prier pour raconter plusieurs faits qui donnaient lieu à de nombreuses conjectures sur l'intimité établie entre le roi et Madame. Alors eut lieu un singulier débat entre le duc de Saint-rSimon et le maréchal de Gramont sur la nature de celte intimité. Ce dernier s'obstinait à la croire innocente, et en donnait pour preuve le peu de soin qu'on prenait pour la cacher. A cet argument, le duc répondait par un sourire malin et des insinuations accusatrices qui mettaient au supplice le malheureux Armand. Plusieurs personnes qui survinrent ajoutèrent encore à son martyre, en répétant tous les lieux-communs à l'appui de ce vieil adage : « Pour les rois il n'est point de cruelles. »

— Eh bien, dit le duc de Roquelaure avec un ton goguenard, malgré tous vos airs fins et vos belles s^tences, nous ne saurons à quoi nous en tenir qu'après que le comte de Guiche nous aura donné son avis.

— Moi, dit le comte avec dépit... vous oubliez donc, monsieur le duc, que, réfugié depuis quatre mois dans mes montagnes, je suis complètement étranger à tous ces intérêts de galanterie qui occupent en ce moment la cour et la ville, et d'où l'on croirait, à vous entendre, que dépend la destinée du royaume.

— Ma foi! on a vu des empires bouleversés pour des amours moins nobles, reprit M. de Roquelaure, et celuici mérite notre atteution, car il pourrait s'y mêler de cer-

taines considérations politiques... Mais cette idée, qui est, je le parie, celle du maréchal n'est pas la mienne.

— Eh bien, faites-nous connaître la yôtre, dirent plusieurs voix.

— Non, vous vous moqueriez de moi, reprit le duc.

— En vérité, s'écria le maréchal quand tu nous donnerais bien une fois ce plaisir-là, ce serait justice, car tu ne te le refuses pas avec nous. Allons, livre-toi ; tu penses...

— Que le roi se joue de nous tous, à commencer par tfadame, dit avec mystère M. de Roquelaure.

A ces mots le comte de Guiche se rapprocha du duc, et il se forma un petit cercle autour de lui. Chacun se montrait impatient d'apprendre sur quoi il avait fondé ce soupçon, il ajouta :

— J'ai peur de n'être pas sans reproche dans cette affaire, et si vous me promettiez sur l'honneur de n'en point bavarder...

Les attestations les plus sincères l'empêchèrent d'achever. Alors il continua :

— Me trouvant un jour seul avec le roi; tenez, je m'en souviens, c'était le lendemain de la fête où Molière joua son École des Maris devant beaucoup de ces messieurs qui n'avaient pas attendu cette école-là pour apprendre la complaisance; le roi paraissait rêveur; les bonnes plaisanteries de la pièce l'avaient à peine fait sourire, et, comme de raison, chacun s'occupait moins de la comédie que du soin de deviner la cause de son humeur. Cette mauvaise disposition durait encore au lever du lendemain; enfin il était dans un de ces moments où les princes sont très-difficiles à amuser. Alors il me vint à ridée de sortir le roi de sa triste rêverie en lui racontant la passion folle qu'il inspirait à une pauvre fille à laquelle il n'avait jamais pris garde, et qui venait de refuser un mariage très-avantageux par pur scrupule de conscience, ne pouvant pas, disait-elle, épouser un homme quand elle en aimait un autre.

» — Votre Majesté pense biçn, ajoutai-je, que ses amis, ses protecteurs, ue lui épargntînt pas les représentations. Eh bien, reproches, moqueries^ menaces mêmes; rien n'agi* sur son imagination; elle prétend être plus heureuse de Bon sentiment malheureux qu'elle ne le serait de tous les

onneurs qu'on lui offre, et se résigne de la meilleure

M8 l'fi OOIITB DE Gmcn<B«

grâce à n'avoir jamais d'autre joie qiie celle de wasTOir.

» Alors le roi' me demanda si cette .personne ternît à te cmr. le lui dis que c'était uiie des iîlles .d'honneur de Madame.

» —Eh bien, •vous me la montrerez ce ôoir, reprit-41.

» fit, le même soir, au moment d'entrer chez IMame, le roi Tit passer mademoiselle de Toimay-Charente, etmi ditàvoixibassB':

» — . le «voudrais que ce fût celte-d qui m'aimât.

» Il fallut avouer que oe n'était pas elle, mais celle qm la suivait. Alors le roi, s'approchant de mademoiselle de la Yalliôre, lui dit quelques mots sur la langueur de ses beaux yeux, qui la mirent dans un trouble extrême; le roi, ne cherchant point à l'augmenter, lui fit un salut très-poli, et passa chez Madame. Lk, il parut plus empressé que jamais de plaire à la princesse; mais, en se retirant, il m'ordonna de prendre des renseignements sur la famille demademwselle de la Vatliêre, sur sa fortune et sur les projets qu'on formait pour son avenir. La comtesse de Maure est connue pour détester cette jeune ftlle : je m'adressai à elle pour compléter mes instructions; les ennemis savent toujours tout. J'appris de sa malveillance que mademoiselle de la Valttère, née d^un pauvre gentillâtre de Touraiae, n'avait ni esprit, ni dot, que ses compagne riaient toute la journée de ses naïvetés provinciales, et qu'il était douteux que la duchesse de Navailles (1) la gardât longtemps p^rmi les filles d'honneur de Madame, donnant pour raison que ces Agnès là finissaient toujours par quelque aventure scandaleuse. Je conclus de cet avis que mademoiselle de la Yaliière tenait à une famille honorable; que sa beauté iospirant l'envie, on la disait passer pour être in^gnfflante, et que son innocence était traduite en Imbécillité.

» Quand je rendis compte au roi de mes coaclasions sur les avis recueillis à ce sujet, je crus qu'il m'embraverait de reconnaissance.

» — C'est à merveille, dit-il, et je suis fort content de vous, Mais avec tant d'attraits, si modeste qu^on soft, on ne manque pas d'adorateurs, et je voudrais savoir qbdfl «ont ceux qui méritent le plus sa préférence.

(1) La dachfflse do NivaiUes était gmiveniaDite .èas ;fiU0f d'honneur de Madame,

» Alors j'ai répondu que cette préférence était si bien •nnue que personne n'y prétendait; et ^e le comte de ienne seul persistait -à lui faire sa cour, en dépit de tout qu*elle disait de désespérant. 11 lui demande pour toute veur, ajoutai-je, de se laisser peindre parLefebvre de juise, que Votre Majesté a fait venir à Fontainebleau. » — BTienne yeut avoir le portrait de mademoiselle de la illiôre? s'écria le roi avec ironie; dites-lui que je veux î parler.

» — Eh bien, qu'est-il résulté de tout cela? demanda le ]irécbal de Gramont.

— Que Brienne est resté deux heures avec le roi, que febvre peint, en ce moment, Madame en Vénus, et made- Diselle de la Vallière en Diane; qu'il y a dans le fond du emîer tableau un certain Adonis très-reconnaisssd)le, et ns le second un pauvre Actéon qui ressemble au malurenx Brienne à faire peur.

Cette confidence, qui donna lieu à une foule de commenires, n'inspira qu'une idée au comte de Guiche, celle adresser dès ce moment tous ses soins à mademoiselle 3 la Vallière. On verra comment cette ruse lui réussit.

— Arrivez donc, dit Madame, du ton le plus gracieux, u comte de Guiche, en le voyant entrer dans la galerie le Fotainebleau. Savez- vous que Ton commengidt à tenir es propos les plus alarmants sur votre longue absence ; ïu'on vous soupçonnait de vouloir changer votre uniforme contre un froc, et que cela causait de grandes émotions parmi les plus aimables personnes de la court Enfin, -votre retour vient nous réassurer et nous tirer d'un grand embarras*, car nous ne savions à qui confier le rôle du premier vendangeur dans le ballet dc3 Saisons que nous allons ïjpéter, et où le roi doit représenter Gérés, et Monsieur l'Automne. Ce sera charmant ; Baptiste en fait la musique '^

(1) Laiiy.

I6S l'E COMTE DE GUIGUE*

et Benserade les vers. Nos plus beaux seigneurs et ncs plus belles daines doivent paraître dans les grauae personnages de la fable. Vous voyez que vous nous ôJes indispeû-

sable.

11 faudrait avoir passé, comme M. de Guiche, d'une solitude complète, où chaque objet et chaque souvenir vient ajouter à la profondeur d'un sentiment exalté au séjour le plus brillant, où Ton ne prend au sérieux que les choses frivoles, où le bon goût ordonne l'indifférence, pour se faire une idée de l'impression, qui le glaça tout à coup en entendant cette voix si douce lui parler si gaiement d'intérêts si ridicules. Quel désenchantement cruel? Voir ces traits séduisants, cette image si souvent rêvée comme il la désirait, pensive, tendre ; cette femme déifiée ; descendre de son piédestal pour se montrer telle qu'une autre, et lui parler comme à tout le monde !

Hélas! ce prisme à travers lequel l'espérance croit voir ce qu'elle crée, ces chutes subites de Fidéal au vrai, il n'est point d'âme ardente, d'imagination poétique qui n'en aient connu l'aveuglement. Elles seules pourront comprendre le sentiment qui ne laissa pas au comte de Guiche la faculté de répondre un mot aux choses flatteuses que lui disait la princesse. Un satut respectueux fut tout ce qu'il put obtenir en cet instant de son usage du monde. Heureusement pour lui l'arrivée du roi détourna l'attention générale, et le sortit lui-môme de l'espèce de stupeur où il était plongé; mais bientôt, ranimé par une curiosité jalouse, il mita observer ce qui l'intéressait, toute l'application dont il était susceptible, et ne tarda pas à découvrir ce que chacun s'efforçait à cacher.

— Elle l'aime, pensa-t-il en voyant Madame porter sur le roi un regard inquiet ; elle devine que la pensée du roi n'est plus toute à elle, qu'elle risque de la perdre à jamais, et Dieu sait où cette crainte peut la conduire!...

Alors reportant sur Louis XIV toute sa perspicacité, il crut reconnaître ^ans ses soins pour Madame quelque chose de fastueux; ce dédain du mystère qui distingue le sentiment qu'on affiche de celui qu'on éprouve. Il surprit le roi cherchant des yeux mademoiselle de la Vallière au moment où il baisait la main de la princesse. Plusieurs autres indices ajoutaient encore aux soupçons d'Armand ; il voulut

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les confirmer, et s'arrachant à toutes les agaceries dont les plus jolies femmes de la cour l'accablaient, il alla se placer derrière la banquette où mademoiselle de la Yallière causait à voix basse avec ses compagnes.

M. de Guiche, qui avait tous les genres d'esprit, se mêla à leui conversation en y apportant toute la naïveté, la gaieté d'une jeune fille. S'identifîant, avec un naturel parfait, dans tous les petits intérêts, les caquets malins que ces demoiselles traitaient avec importance, il gardait, au milieu de ce bavardage enfantin, une attitude sérieuse et mélancolique, et lançait, à travers les discours les plus frivoles, de certains mots qui allaient droit au cœur de mademoiselle de la Yallière. On pense bien que ces mots n'avaient aucun rapport au comte de Guiche. Il savait trop bien par lui-même à quelle condition on se fait écouter d'une personne exlcusivement occupée d'une autre. Il parla du roi, vanta les heureux changements qui s'étaient opérés en lui depuis la mort du cardinal Mazarin, et cet air d'autorité qui le faisait craindre, autant que ses qualités et ses agréments le faisaient aimer.

C'était non-seulement flatter, mais approuver mademoiselle de la Vallière dans sa folie ; aussi s'empressa-t-elle de répondre au comte, avec une émotion visible, qu'elle était de son avis, et que le roi lui paraissait aussi supérieur aux autres hommes par sa beauté, son esprit et sa grâce, qu'il l'était déjà par son rang.

Le comte, à qui cette admiration passionnée donnait Vidée de celle que le roi inspirait à Madame, se sentit pâlir de rage. Mais comprimant son impression, ilrencchérit encore sur les éloges prodigués au roi et finit par dire qu'il ne comprenait pas qu'une femme pût Je voir, le connaître sans en être éprise.

— C'est sans doute, répondit timidement mademoiselle de la Vallière, le peu d'espoir d'en être jamais aimée qui les garantit de ce tort...

— Eh! pourquoi ne serait-il pas sensible à un amour yrai, ardent?

— Il le croirait intéressé. Ah! c'est bien dommage qu'il soit roi! ajouta-t-elle en soupirant,

— Cela n'empêche pas toujours d'avoir un cœur, reprit le comte, et je me trompe, fort ou celui de.nolre monarque

est très-susceptible de reconnaissance, n a déjà tant essayé des amours inspirés par la couronne qu'il ne serait p^ fâché d'en découvrir un qui lui fût tout personnel.

— Gomment distinguer celui-là des autres? dit mademoi- Belle de la Vallière avec découragement.

— Mais à sa modestie, à sac onstance, à son muet dévouement, enfin, à ce qu'il y a d'inimitable, à tout ce que la coquetterie ne peut singer ; je m'y connais, ajouta le comte; je sais qu'il y a dans l'amour pur une attraction capable de réunir deux êtres séparés non-seulement par la distance d'un pôle à l'autre, obstacle facile à franchir, mais

Îiar les ambitions, les hontes de la vanité et les calculs de 'intérêt.

— Ah! ne parlez pas ainsi, s'écria mademoiselle de la Vallière, en se levant pour suivre Madame ; ne cherchez pas à me prouver Timpossible.

Ces derniers mots, entendus par le duc de Saint-Aignan qui surveillait l'aimable Louise, furent aussitôt redits au roi, et, natureliement, interprétés comme la réponse d'un aveu dont on veut paraître douter^ pour se donner le plaisir de l'entendre une fois de plus.

Voir cette jeune fille si timide qu^elle en paraissait gauche, cette innocente de qui on ne pouvait tirer une parole, causer pendant une heure avec l'homme le plus séduisant de la cour, lui sourire avec complaisance, que de raijsons pour prédire le prochain triomphe de la séduction sur la naïveté, de l'art d'émouvoir sur la sensibilité ignorante! Le roi en conçut un effroi qui devait bientôt lui faire perdre ICNite retenue.

Pendant l'absence du comte de Guiche, le maréchal de Gramont avait eu le temps de le justifier près du roi des faussa aoGiftsatiQns qui menaçaient de lui attirer une dis- <^ee, et il .avait é^ très-bien accueilli à son retour. Cette bonne disposition s'altéra tout à coup. La présence du iffiinte de Guidie, loin de produire sur le roi l'effet agréable qu'elle avait sur tout le monde, lui semblait importune *, il fie foit À te 'Qi)nli?»ri^.sans motif, h le railler sans pitié; il prit en aversion les femmes qui laissaient voir leur tendre ndTOratipa powr Ajowuad, et même les hommes -qui fiaient ite gei^ i/om mats. Enfin, le nuUheureux n'eut plus de protecteujc. dans la famille royale que Monsieur, dont Tins-

^^ct conjugal le portait à seconder de son mieux tout ce Cla'imaginait le comte pour détourner l'amour du roi et pour ^ fixer exclusivement sur mademoiselle de la Vallière.

iMadame, sans deviner ce qui se passait dans l'âme du 'ci, se repentit beaucoup de Tavoir irrité par des reproches ^troactifs ; elle tentait vainement d W détruire Timpresàon ; peut-ôtr^ ce ressentiment a^était-il qu'un prétexte Tin constance; mais quel qu'en- fût le naotif, il en réiailta m grand changement dans les manières du roi. Detant émoins, il se montrait toujours coquet, tendre pour Jadame, mais dès qu'il se trouvait dans un entretien particulier avec elle, il se livrait à son tour à des récriminaions qui amenaient une querelle, et un sentiment secret Lvertissait la priocessse que l'amour-propre seul disait laître ces discussions, et que l'amour n'y était plus pour len.

L'observation des différents meuvements qu'excitait la induite du roi dans le cœur de la princesse était désespé^ ânte pour le comte de Guiche. Tout autre, en voyant la ;emme qu'il adorait, regretter ainsi l'amour qu'elle avait un noment possédé, aurait abandonné tout espoir de la consoer ; mais Armand savait ce qu'on pouvait attendre du dépit l'une femme, et bien que son orgueil souffrît du titre d'in* itrument de vengeance, il aimait trop vivement pour dédaigner aucun moyen de parvenir même à un bonheur incomplet.

Louis XlV élait jeuûe, agréable, et dansait à merveille, te qui lui inspira l'idée la plus ridicule qui puisse passer 3ar la tête d'un roi, celle de s'affubler d'une tunique greoïue et d'une couronne d'épis d'or pour représenter sw un :héàtre et dans une entrée de ballet la déesse de la moisson.

Le poète courtisan, pour qui une sottise royale est toujours une occasion d'allumer sa verve, ne pouvait pas manquer de s'escrimer à propos de ce projet, et Benserade rima aussitôt les vers ci-joints pour être dits par la Cérès-^oi^ qui les débita sans être un instant arrêté par la grossiérelfé de l'apologue ni par les énormes flatteries qu'il contenait.

^n LB GOMTd 68 G0ICH3.

LE ROI REPRÉSENTANT CÊrjÈS (l).

Desiins, tous le vouliez, par votre ordre tout pnr La terre a dû souffiir qu'nn fer tranchant et dnr Liii déchirât le sein dans nne dure guerre 1 Maintenant c'en est fait, et de ma propre main, Je sème heureusement sur cette même terre De quoi donner la yie à tout le genre humain ; Non, je ne veux plus voir les peuples accahlés; Moi-même je ferai le partage des hlés, Et je prétends qu*à moi s'adresse tout le monde. Qui prend d'autres chemins ne saurait faire pis. Ma seule volonté, lihérale et féconde, Dispersera les grains qui sortent des épis.

C'est une bonne fortune pour un rival, que de voir le héros qu'il envie se donner en spectacle de manière à servir la gaieté des mauvais plaisants. Aussi le comte de Quiche mit-il beaucoup de zèle à monter ce ballet mythologique. Seulement, il n'en voulut accepter que le plus modeste rôle, celui d'un simple vendangeur, mêlé à tous ceux de la suite de Monsieur, sous la figure de Bacchus. L'insignifiance de son rôle ne sauva pas M. de Quiche de l'éloge de Bcnserade, ainsi conçu •

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