‹ Le Comte de La Touraille, maréchal de camp de cavalerie, brigadier des armées du roi, chevalier de Saint Louis, philosophe et poète, 1720 à 1794Chapitre 17 sur 17 · LE COMTE DE LA TOUBAILLK · texte numérisé non relu

LE COMTE DE LA TOUBAILLK

J'allais voir une grande dame que je ne connaissais point; j'allais me trouver an milieu d'une nombreuse compagnie que je ne connaissais pas davantage; mais je portais l'ordre d'un père et les hommages de sa reconnaissance. — Au fait, me disais-je en moi-même, Mme la présidente n'est pas de meilleure condition que le (ils d'un brave officier qui a reçu cinq blessures au travers du corps, dont l'ont honoré les ennemis du Roi; d'ailleursje la compare dans mon compliment à la Reine des Cieux. <]e fut avec ces pensées que j'arrivai dans la cour du château.

« Après avoir confié Jean-le-Cerf à mon nigaud de valet, j'entrai dans une vaste et superbe pièce qui était la salle à manger, où je ne trouvai personne : tout le monde était à la promenade avant le dîner, pour profiter des rares beaux jours du printemps. Je vis un couvert mis pour plus de trente personnes. Je pénètre dans la salle voisine; j'y trouve un monsieur et une dame d'un certain âge, qui avaient préféré le repos à la promenade. Je ne doute point que ce fût là la maîtresse du logis. Alors je détache ma révérence en trois temps, et je dis : « Madame la présidente, je viens de la part de mon ché-père, le respectable auteur de mes jours, pour... (ici ma mémoire me fait faux-bon), qui m'a dit, comme ça, va-t'en la remercier pour les bontés... d'un procès que... qui... par ses soins... » — « Monsieur, me dit cette dame, je n'ai pas l'honneur d'être celle à qui vous croyez devoir adresser votre compliment; elle est dans les jardins, et elle va rentrer. »

« J'aperçus, en me rengorgeant, ma figure dans une glace, et j'en aurais ri moi-même, si je n'avais été un peu déconcerté.

« Une autre porte s'ouvre, et je vis entrer une femme d'assez bonne mine qui apportait un bouquet à celle que je venais de haranguer. « Ah ! dis-je tout à part moi, voici mon affaire ! » Je me jette au-devant d'elle, et je recommence mon compliment « pour un procès, dont... auquel... etc.. » — Eh! Monsieur, me dit-elle, vous vous trompez; je suis la première femme de Mmc la présidente, de la part de laquelle je venais apporter des fleurs à Mmc la marquise » (1). — Je sentais

(1) Cette marquise, dame d'un certain âge, devail être Hél^no-Célesto Magon de

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mes bévues, et la bonté m'étouffait. Enfin (a compagnie l'entra.

« Je ne doutai point que la maîtresse du château ne fût à la tête : une présidente! J'arrête donc la colonne, en recommençant encore ma harangue. La dame à qui je l'adressais, qui s<> j inçait les lèvres en riant de ma figure, de ma frisure el de mon éloqi ence, me dit : « Monsieur, Mm(> la présidente va venir; elle esl restée derrière avec M. de la Garoulaye » (1). « Ah! mon Dieu, dis-je en moi-même, qu'une présidente est difficile à trouver ! »

« Alors, je vis paraître, appuyée sur le liras de M. de la Garoulaye, une petite femme: à mon grand étonnement, car je me figurais qu'une telle dame devail être aussi éminente en taille qu'en dignité. C'était cependant bien elle à qui j'avais ail aire.

« Le gentilhomme qui lui donnait la main me rassura beaucoup; il était notre | loche voisin, et j'en étais connu. « Ah! dit-il, qu'est-ce qui amène ici le petit du Bois-du~Loup? (("était mon surnom de collège.) Madame, dit-il, en me présentant, voilà le jeune homme le plus sage du monde, et le meilleur écolier. »

« Encouragé, ou, pour mieux dire, étourdi par cet éloge, je recommençai ma révérence, <it je vis la compagnie m'entourer pour écouter mon discours, a Madame la présidente, dis-je rdors avec une assurance équivoque, mon père, qui ne se porte pas bien, m'a envoyé vers vous... vers vous... pour un procès... dont, sans vos boutés... comme si c'était la Heine (\<>+ Cieux... jamais Ja justice n'aurait pu...» - «Laissons là les compliments, mon jeune ami. les petites choses n'en valant pas les frais, » me dit la présidente pour me tirer d'embarras.

« Nous en étions là. Madame la duchesse, quand le maître

la Lande, qui avait épousé en 1701 Piem Jo eph de Lambilly, marqui deBaud- Kerveno, le fameus Maître Pierre » de la Conspiration du marquis de Guer Pontcallec.

(1) Armand-Henry Pabrony, écuyer, seigneur <1<- la Garoulaye, en Pbftnnel, à :* kilomètres à l'Ouest de la Touraille, .poux depuis 1720 de Marie-Henry de Bohal, et qui mourut en 1746.

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d'hôtel, qui me parut un monsieur, vint dire que « Madame la présidente était servie. >»

« Je vis que tous los messieurs prenaient an pan de leur habit pour donner la main aux dames. J'en voulus faire autant, mais, en passant à la porte ma longue épée se prit en travers, et j'engorgeai le passage. « Allons donc, Mesdames, dit la présidente, qu'est-ce qui vous arrête? » — « C'est, lui dit-on, l'épée du Petit du Bois-du-Loup. » — «Otez-la, me dit-elle, vous n'en avez que faire. » — «Oh! que si fait, dis-je; c'est une belle épée d'argent; c'est celle de mon ché-père, qu'il a bien voulu me prêter, ainsi que son beau cheval, qui s'appelle Jean-le-Cerf. » - - J'excitai un nouvel éclat de rire. — Enfin me voilà désarmé, et à table avec environ trente personnes dont je ne connaissais que l'obligeant gentilhomme qui s'était montré le protecteur de mon jeune âge et de mon inexpérience. Il voulut prouver que l'on pouvait fort bien ignorer les usages du monde et très bien connaître les principes de la langue latine « sans compter, ajoutai-je, Je catéchisme du père Canésius, que je sais sur le bout du doigt. »

« La présidente, qui était dévote et dirigée par un Père Jésuite, fut enchantée de mon petit savoir et redoubla d'indulgence en faveur de mes bêtises.

« Je mangeais gauchement et n'entendais rien à ce qu'on disait. J'étais l'objet des regards et le jouet des questions de la compagnie : je répondais comme si j'avais été encore sur les bancs de mon collège, en niant ou distinguant la majeure pour y ajouter la conséquence.

« Une jolie femme, qui n'avait cessé de rire de mon jargon et de ma figure hétéroclite, s'avisa de m'envoyer demander un râble de levreau qui était devant moi. J'ignorais ce que c'était qu'un « râble », mais je voulus faire l'entendu, et je me mis à tordre l'échiné de la bête, qui nageait dans une sauce rousse. J'en mondai tout mon voisinage. Les uns criaient, les autres riaient, quand le maître d'hôtel vint me tirer de peine, en me priant, sérieusement, de ne plus me mêler do découper les viandes.

« Je gage. Monsieur, me dit la présidente, que vous vous

entendez mieux à expliquer Cicéron qu'à servir les dai et je vous crois très habile en latin. Pas mal, répondis

j'ai été deux fois César e1 trois fois Empereur, l'année deruière (1). J'ai mis de côté .Iran Despaut< re i our apprendre mon rudimenl et mes particules, afin de traduire les églogues de Virgile. Qu'il y a de belles choses dans le Salve preceptor ! Mais ce qui rh'amusail l»1 plus c'étail les difficultés que je proposais aux écoliers. Je les ai faii endêver en lès mettanl à-quia. Par exemple, permettez-moi, Madame la Présidente, de vous demander comment vous diriez en latin sijeme baignç ce soir, je serai battu? Je n'en sais i

dit la bonne dame, pour vous répondre. • [Jn évêque, un jésuite, deux abbés, un curé, ne purent résoudre ma question. Je triomphais et je me glorifiais de l'ignorance de toul monde-là, à qui j<' dis avec le sourire de la supériorité :

Eh! Messieurs, voici comment cela se mel «mi latin : Si cero nem, vapulabor. » Ma vanité lit éclat, surtoul lorsque Mgr Desmarets, évêque de Saint-Malo, déclara qu'un père devait être bien glorieux d'avoir un fils si docte el si aimable.

« Cependant, en me taisant admirer de mes commensaux, je ne laissais pas que de boire du vin de Champagne que j'avalais comme du lait. Insensiblement ma tête 3' en ' il :

tous les objets me semblèrent tourner dans l'appartement. On s'aperçut que j'étais, ivre : nouveau sujet de joie.

« Enfin, Mme la duchesse, pour terminer cette relation déjà trop longue, je vous dirai qu'après !<* dîner la présidente mo fit asseoir à côté d'elle à sa partie d'hombre : j<> m'y endormis. Les éclats de rire mè réveillèrent; il fallut partir : 0 .'-dieu donc, mon ivtit du Bois-du-Loup ! El me voilà sur la route.

« J'étais déjà fait à une lieue quand je m'aperçus que j'avais

(1) Ces noms de Ce ar et <r [mperafor (étaient encore <n usage en •luis les collèges. M. Jules Simon qu'étant, en 1 ' rique

au collège de Vanne: ,1e 1 1

nus dans la d< rnière composition; les numéros pi ir 1 la droite «lu Régi nt, le numéros im] itr< d1 ! m\ le premier, à gauche, ir. 1 Pour moi,

dant mes trob- dernières r.nnées de collège, constamment Eror une

fois, où je der rendis au rons d- Ce ar. ■

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oublié mon épée. Mon paysan de valet ne voulut pas retourner au château, car, disait-il, on s'y était moqué de lui. Comment rentrer au logis sur Jean-le-Cerf sans « l'épée d'argent »? — Je fus obligé d'aller moi-même la chercher. On riait encore lorsque j'arrivai. M. de la Garoulaye fut obligé de m'aider à la remettre à mon côté. Je gagne la porte, où cette longue rapière m'arrête encore (1). Je me retourne avec un ton moitié ivre et moitié plaisant, en disant : « Mesdames, si vous raisonnez, je vais recommencer la harangue du procès. » On se tenait aux côtes, et me voilà parti.

« J'arrivai fort tard à la Touraille, chez mes parents, qui étaient venus au-devant de moi. Ils me demandèrent si je m'étais bien tiré d'affaire : « Oh! que oui, dis-je, je vous conterai cela demain. »

« J'avais besoin de reposer ma grosse tête, un pou défrisée et encore fumante des vapeurs du vin de Champagne. Le lendemain, je me vantai d'avoir fait des merveilles dans ma commission. Mon père et ma mère, qui m'aimaient, Dieu sait comme, prophétisèrent alors que je serais « un très joli garçon. » Ce n'est pas là la seule prophétie dont se soit moqué l'incrédule !

« Recevez, Madame la duchesse, les hommages de mon respect.

« A Paris, ce 12 octobre 1749. »

2° Le Chêne de Lemo (1)

• Je vois d'ici le chêne antique « Révéré des bois d'alentour, « Qui.formant un temple rustique t A l'abri des rayons du jour, t Cacha, sous son toit pacifique, ■ Le premier baiser de l'amour. >

Comte de la Touraille.

Au milieu des guérêts, des prés et des bruyères, Au bord d'un grand étang, au sommet d'un coteau, Se dresse, arbre géant, dominant les clairièr Le chêne de Lemo...

Planté par des Bretons sur la lande bretonne Depuis combien de fois cenl ans, qui le saurait? De feuilles, chaque été, son vieux front, se couronne; Et cet arbre à lui seul est toute une forêt.

Trois mille hommes pourraient s'abriter sous sa voûte, Pour enlacer son tronc, il faut six bras tendus; Et toujours une branche à ses branches s'ajoute, Inextricable amas de rameaux confondus.

Là, les vieux souvenirs reviennent en grand nombre Dans nos cœurs de Bretons, où rien n'est effacé; Et le barde rêveur est bien sous sa grande ombre Pour écouter parler les voix du temps passé.

Combien de nos aveux, voyageurs de la route

Que nous, à notre tour, suivons, Ont reposé, rêvé, sous cette immense \«'ùte, '

Où nous reposons et rêvons!

Permets que du vieux temps, à tes pieds, ô \ ieux chêne, Je cherche à renouer les anneau* de 1 1 « :h aîi Que i.i rouille a rongé: . que la mort a rompus.^ Dis-moi, toi, fier témoin des âges disparus, La grandeur, la vertu, ta force de nos péri Redis-moi les chansons que chantaienl les bergères En filant à tes pieds leur quenouille de lin... Etais-tu déjà grand, alors que Duguesclin

(1) Il m'a semblé à propos do transcrire ici quelques vers que j'ai composés jadis sur le « Chêne de Lemo », cet arbre remarquable, dont parle dans son Recueil le comte de la Touraille; géant plusieurs fois séculaire, qui se dresse entre bl châteaux de la TourailD et dn Lemo, et qui abrita les jeun s amours de Chry* soslome Làrcher de la Touraillo el do Jeanne le Doûarain d<? Lemo,

Battait et poursuivait les Anglais dans ces plaines ?. . ; Conte-moi les amours naïfs des châtelaines,

Redis-moi leur doux rêve et les. tendres secrets Qu'elles ont confiés à tes rameaux discrets... N'est-ce pas, qu'au retour des batailles lointaines, Ils étaient grands et beaux les vaillants capitaim

Ces guerriers triomphants, Dont le sang généreux coule encor dans les veines

De leurs petits-enfants...

Nos grand'mères : dis-moi leurs grâces et leurs charmes : As-tu vu leur sourire? Aurais-tu vu leurs larmes ? Peut-être, car la vie est faite de douleurs : Tout sourire ici-bas précède ou suit des pleurs...

Géant, toujours debout sous le ciel clair ou sombre,

Combien sons ton abri, combien sous ta grande ombre

De générations tour à tour ont passé !

Le temps a tout détruit, et la mort entassé

Tous les vivants d'hier pêle-mêle en la tombe...

Nous passerons aussi, tombant comme tout tombe;

Nous passerons : toi, tu vivras ! Et quand, demain,

Comme nous, après nous, parcourant ce chemin,

Nos neveux s'assoieront, pensifs, sous ton ombrage,

Redis-leur des aveux l'honneur et le courage;

Dis-leur d'être, à leur tour, des vaillants, des chrétiens ]

De garder avec soin les souvenirs anciens.

Le culte du passé, l'amour de la patrie:

Que la foi dans leur cœur ne soit jamais flétrie;

Et que, soldats sans peur et chrétiens sans remords,

Ils conservent, pieux, la mémoire des morts!...

De ces morts immortels, dit l'histoire sublime :

L'Anglais usant ses dents, comme sur une lime,

Sur ce sol de granit tant de fois son tombeau.

Dis-leur que tout est grand chez nous, que tout est beau !

O Bretagne, ô patrie, ô terre des vieux âges, J'aime ton ciel obscur et tes sombres nuages, Tes immenses cromlee'hs sur tes champs gris et nus, Et ta mer aux cent voix, et tes grèves arides, Tes fils aux longs cheveux, de ta grandeur avides. Glorieux héritiers de ceux qui ne sont plus.

J'aime ta sauvage falaise Où l'on respire à l'aise; Tes ajoncs aux fleurs d'or;

Ton vent berceur qui nous endort; Ton immense grève Où l'on rêve.

J'aime tes grands menhirs et tes dolmens béants, Témoins et monumenls de Ion antique gloire, Qui gardent à jamais les corps et la mémoire De nos aveux, les saints, les bardes, les géants... ( >ui ! c'est de lonl mon cœur que je t'aime, ô Bretagne, Avec (;i lande rude e1 Ion âpre montagne, Tes doux genêts en fleur sur ton sol 'lur et fier.

J'aime tes forêts, tes calvaires,

Les chants naifs de tes trouvères,

Ton Immense ciel sur l'immense mer.

I ,i a rochers blancs semant tes 1 mdi T ipissanl leur crête et leurs flancs, Ressemblent le loin à des bandes

1 le moutons blan Je t'aime, pays de troublanl mystère, l »" foi i';i\ onnante et de rêve bleu, < >ù le ci( 1 esl près, si près de la terre, Qu'on entend parler la \<>i\ du Bon Dieu... J'aime aller respirer l'air âpre de tes plaget J'aime de tes donjons l'imposante grandeur, D'un illustre passé superbes témoignages

Dont l'aspect fait bondir le cœur.

J'aime ton océan, ta mer sauvage et belle, Miroir de ton ciel gris, miroir de ton ciel bleu, Et dont la vague, au soleil levant elle

En paillettes d'or et de feu...

< i mon \ ieux sol breton, sous le pied qui te foule Les souvenirs anciens se relèvent en foule, Tantôt sous les ajoncs ou l«is fleurs du blé noir, T mtôt sous l is débris d'un cloître ou d'un manoir. Partout, pour racont< r ton histoire efl i Se dressi ni des témoins de ta gloire : Chacun d'eu* la fait voir sous un nouvel aspect : Nous l«^ saluons tous avec même respect... Aussi, lorsqu'on détruit tes forêts, tes bruyè] Qu'on pave les chemins de tous tes fiers débris, Quand on abat tes tours, quand on brise tes pierres, On déchire à la fois l'âme de tous (es fil-...

Mais en vain toul croule, tout ton, h Sous les lourds marteaux <li-s vainqueurs Pour que la Bretagne succombe

II faut d'abord broyer nos cœurs !...

Ils sont nombreux, puissants, les anneaux «le l;i chaîne

Qui nous attache à toi, vieille terre d'Arm

Par le passé, pour l'avenir, jusqu'à la mort...

Tels le pivol et I is racines il" ce chêne

Qui s'enfon< ent profond dans t< n sol dur et fort...

( >ui ! la Bretagne v if ! Jeune < ! chaud y e :

Notre :i grand, notre avenir est beau;

RI je \ ois r-'\ erdir à i imais dans mon rêve

Et la Bretagne, et le \ ieux « < hêne de I em

Xavibd de Hellevue.

La Touraille, 1 1 juillet M

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