LE COMTE DE LA TOUHAIU/K
Flèche, le 6 septembre 1769, il entra comme Cadet-gentilhomme à l'école militaire, le 1er juin 1776, servit ensuite comme Cadet dans le régiment de Périgord, et fut nommé, le 8 février 1782, lieutenant au régiment de Bourbon-dragons, devenu le 3e dragons en 1791; en 1793, il émigra et alla rejoindre en Autriche le général Dumouriez; enfin il prit part à l'expédition de Quiberon et fut fusillé le 2 août 1795.2° Louis- Esprit- Juvénal, né dans le diocèse de Metz, le 9 décembre 1767, reçut le 21 août 1775, à l'âge de onze ans, un constitut de 24 000 # de messire Antoine Penfrant-Arnoult, prêtre et chanoine de Saint-Louis-du-Louvre; il fut admis au collège de la Flèche, le 12 janvier 1785, et fut nommé, en 1788, souslieutenant au régiment d'Enghien-infanterie; il mourut sans alliance, le 10 mai 1829. 3° Marie -Thérèse -Mathurine, née en 1769, qui mourut sans alliance, en 1806.
Lors du traité de paix qui mit fin à la guerre de Sept ans, en 1763, le comte de la Touraille était mestre de camp de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, aide de camp et premier gentilhomme de la Maison du prince de Condé. En 1764, il fut nommé directeur en chef des fortifications des côtes de Bretagne, poste qu'il occupa jusqu'en 1767, et il prit une part active aux travaux faits à cette époque aux fortifications du port et de la ville de Brest (1). Pendant son séjour dans cette ville, il eut le désir, qu'il exprime dans une de ses lettres, de s'embarquer avec La Fayette pour prendre part à la guerre de l'indépendance des États-Unis.
Ayant été créé maréchal de camp, le 16 avril 1767, il revint auprès du prince de Condé.
Dix-huit mois auparavant, en juillet 1765, pressé par de« embarras d'argent, il avait vendu la Touraille, par l'intermédiaire du comte Colomban Desgrées du Loû, à son beau-frère,
(1) Correspondance entre M. Larcher de la Touraille, Mestre-dc Camp, Direcf' 'in- en chef des fortifications de Bretagne, avec le duc de Choiseul, M. Bigonnez, Trésorier général de l'artillerie à Brest, M. de Fourquetfx, Procureur général à l;i Chambre des Comptes, et M. de Clugny, Intendant de la marine, relative aux travaux exécutés aux fortifications do Brest (Arch. d'Ille-et-Vilaine. Série C. liasse 982).
Biographie b\ i ojJ ik de la toi raille* 15
Pierre -Noël-Gabriel le Doûarain, seigneur des Vfarchix, moi nani la somme de 26 600* (1). Mais il a soir de stipuler dans Tact»' de vente qu* « il se réserve l<v droit, pour lui, et pour ses successeurs, de porter le titre de cette seigneurie; e\ l'une dos clauses du contrai es1 que ■ M. l<i Doiiarain s'engage à restaurer immédiatement la maison de fa Ton el à la
mettre en parfail état. » Malgré ces précautions, il semble avoir regretté souvenl d'avoir vendu cette Touraille, dont il portait l»k nom, et à laquelle il était attaché; el ses lettres sont pleines du souvenir el de l'affection qu'il gardail à sa paroisse natale.
Il y revint, en L773, pour assister, l<i L6 septembre, au château de Villefief, situé à 1 f>()() i nôtres au Nord du bourg d'Àugan, au mariage de son fils Joseph-Jean-Chrysostome, qui venait d'être nommé enseigne de vaisseau, avec Pen Marie -Gabrielle de la Fresnays, demoiselle de la Villefief.
(l) Pirm-.X. ël le Doûarain étail alors âgé de qùarante-sep1 ans el ex-capitaine d'infanterie. Il lit faire des réparations à la Touraille, où il vinl habiter en 1766 après avoir donné sa démission. 11 épousa, en novembre 1770, Mari -Angélique Louvarl de Pontigny, et mourul en 1799, laissant trois Rlles, qui, d'accord avec leur mère, vendirent la Touraille à leur cousin Jacques- Marie- Joseph, comte le Doiiarain de Lemo. M •■•le Doûarain, née 'I • Pontigny, mourul à Ifonteneuf, en 1823, el s s filles moururent sans alliance, en 183»», is'i'.i . i isi'.i. !..• «■. .;;■,;»■ i,. Doûarain de Lemo, le nouvel acquéreur de la Touraille, était âgé de quara sept ans et veuf d'A^laé D s du Loû, qu'il avait épousée en 1798. Page du
Roi en L789,il avait fait, comme Capitaine el Chef de bataillon à l'Armée Catholique et Royale du Morbihan, toutes les guerri - de la Chouannerie, i i avait été nommé, en 1814, Colonel de territoriale, chevalier de Saint-Louis et du Lys. Il continua à habitei K1 château de Lemo, i ù il mourul en L 832, conseiller g rai du canton deGuer. et Maire d'Augan démissionnaire en 1S30. 11 n'avait qu'une fille, Aglaé 1«' Doûarain, héritière de Lemo et de la Touraille, <|ui avail épousée Rennes, le 28 avril 1824, Charlemagm Mouèsan, comte de laVilliri sous-inspecteur des Postes, el habita le château <!•■ la Touraille avec ^.m mari. Us moururent à Renn< s.elle le h décembre i s 7 J . lui,le 26 juillet 1874 ;leur ni-. Paul comte de la Villirouét, reçut !«• château de Lemo; et leur lill«'. Aglaé, celui de la
Touraille. Celle-ci, née à Rennes le 6 janvier 1827, 3 avait é] I< 28 avril ;
Edouard Fournier de Bellevûe, plus tard rouit.- et marquis de Belle vile, avec lequel elle habita la Touraille, et <>ù ils sont morts, elle, le 23 juillet 1903, lui, 1»' 2 juin 1904. Le château de la Touraille devint la propriété d< l >ur I Is, \ Fournier, marquis de Bellevûe, né .1 la Touraille le '1 juillel 1854 pitaine de
cavalerie, conseill r général de la Loire- Inférieure, époux, depuis 1883, d« brielle Regnaull de Bouttemont.
L'année suivante, le 16 septembre, il revint à Augan pour servir de parrain à sa petite-fille Marie -Ghrysosto mine Larcher de la Touraille, issue de ce mariage, et dont la naissance tua sa mère. "•
Cette même année (1774), il siégea aux États de Bretagne, tenus à Rennes, et auxquels il avait déjà assisté en 1751 et 1770. Mais ses relations avec Voltaire et les philosophes le firent mal voir de la plupart des gentilshommes bretons et, peiné de la froideur de cet accueil, il retourna à Paris, pour ne plus revenir en Bretagne, où cependant il comptait, et où il conserva beaucoup de fidèles amis.
Il était alors « Comte de la Touraille, Maréchal de Camp, Brigadier des Armées du Roi, Chevalier de Saint-Louis, Aide de Camp et Gentilhomme de la Chambre de S. A. R. le Prince de Condé. » Il devait devenir « Commandant de la place de Sarre guemines, Gouverneur des villes de Poutrelles et d'Auxonne, et Gouverneur général du duché de Bourgogne. »
Cil UMTIŒ II L'Œuvre littéraire du Comte de la Touraille.
\ Paris, le comte de la Touraille continua à s'occuper <l . littérature et de philosophie. Il tut élu, en L774, Directeur honoraire de la Société Patriotique de Bretagne; membre de l'Académie de Dijon, le IS mai 177r>; de l'Académie des Inscriptions le 13 mai 1778; de l'Académie de Lyon, de l'Académie de Cassel, de l'Académie de Nancy, le 8 mai L786; enfin de l'Académie de Metz, le 25 août 1788.
Il usait de ses relations et de son influence pour rendre service à ses compatriotes, comme le prouve une pétition manuscrite en vers, à lui adressée par un gentilhomme du. pays de Chateaubriant, poète lui aussi à ses heures, M. Normant de la Baguais, châtelain de Boisbrianl . M. de la Baguais priait le comte de la Touraille de l'aider de son crédit dans un procès qu'il avait avec les procureurs du prince de Condé, baron de Chateaubriant. 11 écrit eu télé de sa pétition qu'elle peut se chanter sur l'air des « Gas de Campagna »; ce qui, à son avis, devait être un moyen de se faire bien voir; cette fameuse « chanson des gars de Gampénéac >?, ayant pour thème une scène qui s'étail passée vers L585 dans la cour de la ferme du Bois-du-Loup. Voici le premier couplet de cette pétitionromance :
« De l'hôtel de Condé
« J'espérais, la Touraille,
s Qu'on m'aurait a< c »rdé
«Certaine représaiïïe
« Comte, si tu t'en mêles,
« Le prince enfin dira :
« Rendons les gallicelles « Aux gars de Campagna (1 ).
Penseur et poète distingué, le comte de la Touraille obtint, le 15 novembre 1775, le premier prix, consistant en une médaille d'or, au concours de FAcadémie des Inscriptions (2); et il fit imprimer plusieurs de ses ouvrages, de 1769 à 1790;
1° Êpitaphe de M. de Chevert, imprimée dans V Almanach des Muses, en 1769;
2° Lettre à M. de Voltaire sur les opéra philosophi-comiques, où l'on trouve la critique de « Lucile », comédie en un acte et en vers, mêlée d'ariettes. Amsterdam, et Paris, chez Pesnot. 1769, in-12.
3° Apologie oies arts, ou lettre à M. Duclos. Paris, chez Monory, 1772, in-8 de 25 pages.
4° Discours prononcé pour sa réception à Y Académie de Dijon, 1775, in-4;
5° Nouveau Recueil de gaîté et de philosophie, par un gentilhomme retiré du monde. Paris, chez Belin, rue Saint-Jacques, 1785, 2 vol. in-12 de 236 et 198 pages.
6° Discours de M. le Cte de la T..., destiné à être lu à l'Académie de Nancy le jour de sa réception, le 8 mai 1786. Lausanne, et Paris, chez Belin, 1786, in-12 de 28 pages.
7° Les trois exemples de V importance du choix en politique, (n amour, en amitié. Paris, chez Belin, 1787, in-12;
8° Discours sur V êconomde, ou éloge de la simplicité. Paris, chez Belin, 1788, in-8;
• 1° Discours prononcé le jour de sa réception à l'Académie de Metz. 1788, in-8;
j& 10° Le songe creux', ou le génie créateur des mensonges. Paris, chez Belin, 1789, in-12; ;
11° Nouvelle édition du Nouveau Recueil de gaîté et de philosophie, considérablement augmentée avec des notes intêres-
(l)Voir : Un poète breton inconnu. M. Nor/nant de la Baguais, châtelain du L'n sh/iant, en Châteaubriant, par M. le marquis de Belle VUE, 1911. (2) Gazette de France, numéros des 17 novombre1775 et 15 mai 1 778.
l'œuvre littéraire du comte de la touraille. 19
santés et moins timides depuis la liberté de la [>resse, par un gentilhomme, s'il en reste, retiré du monde. Paris, 171)0, 2 vol. n-12, d'un total de 288 pages, avec portrait de l'auteur.
« Dans ce portrait, le comte de la Touraille a une figure intelligente et douce, axant beaucoup d<> la physionomie de Louis XVI. Toutefois le nez, très droit, n'a rien de Bourbonnien. La face est large el ouverte; I»' Iront haut; coiffure à bourse et rubans tombant sur le dos; grand uniforme de Mestre-de-Gamp de cavalerie, avec brassards et cu'rasse; et, sur cette cuirasse, la croix de Saint-Louis. Le tout dans un médaillon circulaire de quatre centimètres et demi de diamètre. Simple gravure sur bois assez soignée. Au-dessous du médaillon, les quatre vers suivants, adressés au comte de la Touraille, et signés : M. Georgelin, secrétaire de la Société Patriotique de Bretagne :
« Théophraste en ! is mains a remis son crayon, I >émocrite les jeux de sa philosophie. E1 l'enchanteur Anacréon • Les charmes de sa poésie » ( l ).
Dans tous ses ouvrages, le comte de la Touraille témoigne d'une sérieuse érudition, d'une grande facilité de style, d'un esprit vif el mordant, d'une belle droiture et d'une grande indépendance de caractère. Ses vers sont harmonieux, d'une facture simple et agréable. On rencontre dans pits beaucoup de curieuses anecdotes, et une foule iU- pensées originales.
C'est le récit de la « visite qu'il lit à dix-huit ans, en 1739, chez une Présidente, dont le château était voisin de celui do la Touraille, monté sur Jean le Cerf, le palefroy de son ché-père, el armée de sa belle épée d'argent.» Cette Présidente, qui avait rendu des services importants à la famille Gaillard de la Noë; qui habitait près de Ploèrmel un beau château, où elle tenait un grand train de maison: qui était de petite baille, dévote <d dirigée par un Père Jésuite, mais ( !)
(l) ds la Bordbmb, toc. cit. — Le portrait du comte de la Touraille rail d'après ce médaillon cl peinl par Chaillou, existe dans !• salon du château de la Touraille.
20 t.K comté m; la touraille.
la meilleure femme du monde », devait être la Présidente de Cornulier; et le château, théâtre de la scène que raconte plaisamment la Touraille à la duchesse de Rohan, devait être celui de Lézonnet, en Loyat. Cette dame de Cornulier était, je crois, Marie Anne Perret de la Tronchaye, dame de Lézonnet, en Loyat, de Glesvily, de la Villeaubert, en Campénéac, qui, née à Trévé en 1701, fille unique de Pierre -Joseph Perret de 7a Tronchaye, et de Péronnelle-Renée-Angélique de la Villéon, avait épousé, à Loyat, le 12 janvier 1717, Charles- René de Cornulier, marquis de Châteaufromont, comte de Largouet, baron de Lanvaux et de Montrelais, né en 1692, qui fut nommé, le 26 novembre 1787, Président à Mortier au Parlement de Bretagne, et mourut à Rennes, le 9 avril 1738. « La Présidente de Cornulier, lisons-nous dans la « Généalogie de la maison de Cornulier », page 106, tenait un grand état de maison à son château de Lézonnet; c'était une femme de petite taille, modeste et charmante, originale parfois, mais pieuse et charitable, qui réédifia en grande partie à ses frais l'église de Trévé, et fonda, moyennant 1000^, en 1750, un lit à l'hôpital de PJoërmel ». Elle mourut à Rennes, le 15 avril 1767 (i).
Nous trouvons clans les ouvrages du comte de la Touraille plusieurs fables pleines de traits d'esprit et des pensées comme celles-ci :
— « Se vanter de ses ayeux c'est aller chercher dans les racines los fruits qu'on doit trouver sur les branches. »
— « Il reste toujours assez d'esprit aux sots pour tromper les grands qui les écoutent. »
— « Qu'un homme d'esprit paraît peu de chose auprès d'une bête en crédit. »
— « Le peuple vit de chimères, comme la cigale de rosée. » ■ — « Rien des gens sont plus jaloux d'être connus qu'estimés. »
— « Il est bien difficile de prouver à celui qui ne manque de rien qu'un autre a besoin de quelque chose. »
(i) Voir à l'Appendice,
l' CBUVRE LITTERAIRE DU COMTE DE LA TOURAILLE. 21
— « Bien, écouter c'est presque répondre. »
— « J'ai parfois dans ma vie eu bien des torts peut-être, Je n'eus jamais, Monsieur, celui de vous connaître. »
— « A Paris, on rougit presque d'être Français : on y est le matin, Anglais à la promenade; lf soir, Italien à TOpéra; Prussien à la garnison. Nous sommes les imitateurs serviles, pour ne pas dire les singes ridicules, dos peuples qui nous environnent. »
— « On peut avoir en province du goût et de l'argent; mais c'est à Paris qu'on en jouit. »
— « Nous sommes trop faibles pour être justes. C'est toujours la vanité ou l'intérêl personne] qui dictent nos opinions. »
— « J'aime mieux la tranquillité du monde que ma fortune particulière. Ce n'est peut-être pas la façon de penser de nos grands et petits héros qui marchent galmenl suc les morts pour parvenir à des grades. »
— « Le « Siège de Troie • es1 un petit canevas brodé par un grand poète. »
— « Défiez-vous de tous les soi-disants serviteurs du peuple: ces serviteurs-là ne servent presque jam; h è rien. »
— « Il est dangereux d'avoir raison parmi des fous, à plus forte raison parmi des enragés. »
— « N'k dites pas « le ministère des finance a ; niais bien le Mystère des Finances- »
— « Les prétendues réformateurs n'aspirent qu'à mettre de nouveaux abus à la place de ceux qu'ils prétendent réformer. »
— i« Un roi qui est i apable d'abandonner ses arris, n'est pas digne d'être leur maître. »
o — Madame; ils ne boûI pas vi mis « Ces maux donl voua CPaigni /. les rigueurs inhumain M ais qu'ils vous onl cause de pein s maux que vous Q avei pas 6ui
Dans un impromptu fait, an foyer de la^ Comédie Frai çaise, suî une plaisanterie de M"e Luzi, qui lui avait] un mouchoir, le comte de la Touraille lui dit :
« Vo.us inriiii / que je \ oua donne « Le mouchoir que vous m'avez pris.
« Parmi les beautés de Paris
« Ma préférence vous couronne,
« Et nul n'en doit être surpris.
« — Vous méritez que je vous donne
« Le mouchoir que vous m'avez pris. »
Un seigneur de ses amis lui ayant un jour reproché « de s'encanailler dans la Société des Gens de Lettres, rien n'étant aussi mauvais pour un homme comme il faut », il répondit : « Vous croyez donc, Monsieur le marquis, que, pour être bon gentilhomme, il faut nécessairement être une bonne bête.. Faire des vers sans malice et sans vanité; chérir l'étude des belles-lettres, qui sont le plus doux charme de la vie; révérer les hommes célèbres, qui ont, pour ainsi dire, débarbarisé la nation; apprendre l'histoire des grands hommes et des grands événements du petit globe que nous habitons; apprendre à bien écrire et à bien parler au moins sa langue maternelle; apprendre enfin avec d'illustres morts à penser audessus du vulgaire des vivants... : c'est là, si je ne me trompe, déroger à l'ignorance, non à la noblesse... Le certificat de M. Chérin, qui fait présenter un gentilhomme à la Cour, ne doit pas l'empêcher de se présenter dans une bibliothèque.. Il n'y a rien à mon avis, qui est celui de Montaigne, de si roturier qu'un gentilhomme mal appris, ignare et non lettré. Ce mépris de la science est le tic de certains de nos grands seigneurs, à qui il est plus facile de dédaigner le savoir que de l'acquérir../ Je conviens que la culture et les dons de l'esprit n'empêchent pas toujours de faire des sottises : cet avantage est même souvent un titre d'exclusion, parce qu'il y a toujours une armée de sots ligués contre un homme d'esprit; mais si cet homme a appris à dédaigner respectueusement la plupart des dispensateurs de la fortune, à voir tranquillement la bassesse des flatteurs, la platitude des courtisans, le succès des fripons et le triomphe des bêtes — c'est déjà beaucoup ! »
« ! ).!iis la bass< cour d'un seigneur l n dindon passait pour un aigle...
i e r. ';?•<! seigneur ( mette2 le ministre) tombe... « Admirez la métamorpho « L'aigle redevient un dindon.
« Quand une bête est, quelque chose, r C'esl à l'aide do son patron. »
l/ŒUVRE LITTÉRAIRE Df COMTE DE LA TOURAH I 23
Constamment h comte de la Touraille revient au souvenir do sa Toi raille, de sa paroisse, de son pars, ■< loin duquel la foule n'est pour lui qu'un »aste désert d'hoi »; et quand, en
1785, il cherche à quel ami dédier son « Recueil . celui qui se présente le premier à sa pensée est « son cher Etienne, son ancien domestique, paysan de la paroisse d'Augan, en Bretagne (1).» — «Que les jeux de l'enfance passent rapidement, mon cher Etienne! écrit-il dans sa dédicace; mais encore est-ce un plaisir pour l'âge avancé de s'en rappeler l'i<;< . Mon souvenir va bien souvent vous chercher sous le chaume que vous habitez. Vous êtes le seul dans mon hameau qui ayez survécu à tant de personnes que j'aimais. Les générations nouvelles qui habitent le foyer de mes pères (2) m'ont oublié. J'ignore môme si vous vivez encore; mais je puis vous assurer que vous ne mourrez jamais ni dans mon souvenir ni dans mon cœur. »
« Voyez, connue le dit si bien M. de la Borderie que je me permets de citer une fois de plus, voyez ce la Touraille, dites s'il n'est pas breton jusqu'aux moelles. Malgré ses déceptions de 1774, dix ans après, il ne songe encore qu'à la Bretagne sous les lambris du Palais Bourbon. Ce qu'il voit dans sa pensée, ce qui remue son cœur, ce n'est ni Versailles, ni Chantilly, ni Ferney : c'est le jeune paysan qui fut le compagnon de son enfance : c'est le manoir où il naquit; l'église on il l'ni baptisé; les bois, les vallons témoins de ses premiers jeux : c'est le pauvre coin de terre natale, ce petit coin de patrie, qui vit toujours dans le cœur du Breton, et dont l'image, à la fois amère et douce, fait, dans son exil, son charme et son désespoir. »
Toul - les lettres du comte de la Touraille témoignent do la fidélité de cette affection et d< i e souvenir. « A Paris,
(1) Guillaume Etienne, dis d Julien Etienne el de Chai lotte Minier, qui avait épou ô en 17 a» dans la chap Ile «lu Bois-du-Lmip J> a Commando
(2) Le château <lu Bois-du-Loup, ou i taiî né le comt-' di la Touraille, el qui av. et appartenu pendant plus d'un sied riété des Langan du Boisfévrit r. 11 n'étal habité que pai les régisseurs d< s i nfan Jenn-Baptistc dr Langan ri dr Jeanne-Michelle Lnrchfr.
écrit-il à un ami {Recueil, t. II, p. 15), au miUeu des assemblées les plus tumultueuses, je me trouvais absolument abandonné; et il me semblait toujours voir ma mère désolée disant son chapelet, autour de no-: champs déserts, pour mes jeunts prospérités; et l'entendre gémir de mon absence. Je prêtais son visage à toutes les mères intéressantes, qui me rappelaient le tendre et douloureux souvenir de la mienne. Il est si doux et si naturel de retrouver partout la pensée de l'objet qu'on aime. » —
« J'ai d'abord porté un regard tendre et curieux, écrit-il à M. Ogée à la suite de l'apparition de son « Dictionnaire de Bretagne, » en 1781, sur la paroisse d'Augan, doux berceau de mon enfance; village ignoré, car il est aride et ne se trouve sur la route de personne, mais qui toutefois ne sortira jamais des tendres affections de mon cœur... » Et il reproche à Ogée beaucoup des erreurs commises dans son article sur Augan, où il écrit : « la Louzardaye », au lieu de la Bossardaie; de « Sévérac », au lieu de de Savignhac; « la Ville-Uffrct », au lieu de la Ville fief; « Roucharnier », au lieu de Roherman; « Lemnes », au lieu de Lemo; « la Touralle », au lieu de la Touraille; « Vertene », au lien de Bestanc. L II écrit, en 1774, au comte de Lys, son cousin, châtelain de la Villeder, au Roc Saint-André, près de Ploêrmel (1), et qu'il institua son légataire universel : « J'ai cru renaître et j'ai senti une dilatation délicieuse dans mes poumons en respirant l'atmosphère de mon pays natal et en revoyant le clocher de ma paroisse... Vous ferez passer, après ma mort, quelques petites sommes d'argent que vous voudrez bien confier à mon curé, c'est-à-dire recteur, pour qu'il en soulage
(1) François- Gabriel-Cyrille de Lys, comte de Beaucé, fils de Gabriel-Gaspard, chevalier, seigneur de Lécadeuc, en Guillici s, et d'Anne-Renée-Marie Hardouin dame de la Villeder. Il épousa : l°à Hennebont, le 25 aviil 1775, Françoise- Pauline de Bahuno de Kérolain, veuve de Jean-Toussaint de Plu\ié,qui mourut à la Villeder, le 4 septembre 1756; 2° à Snint-Malo, le 15 juillet 1778, Adélaïde- Marie-Thérèse de Foumier de Varennes, fille de feu Jacques, comte de Varennes, lequel était frère de Pierre de Fournier, comte de Belleviie, mon trisayeul paternel. La comtesse de Lys fut guillotinée à Paris le 20 juin 1794, et son mari mourut à Sairit-ATalôj à l'hôtel de Varennes, le 8 juin 1807.
l'œuvre littéraire du comte de la touratlle. *25
les pauvres de ma paroisse, surtout les plus vieux et les plus infirmes... » Puis, après l'avoir dissuadé de venir se fixer à Paris, «où malgré ses 30 000 #de rentes, il serait très pauvre », il termine en disant : « Je vous parle contre le vœu <1<1 mon cœur, car j'aurai> cru rajeunir en vieil' issant ave< vous. »
Plusieurs lettres du comte de la Touraille à sou cousin, le comte Desgrées du Loû. châtelain du Loû, près de Mauron, Président de Tordre de la noblesse aux États de Bretagne de 1772 (1), existent aux archives de la maison Desgrées. Aucune de ces lettres n'est signée; et il en donne l'explication dans celle du 8 mars 1784 : « Je ne signe pas; la plupart de mes lettres sont ouvertes. »
Comme le comte Desgrées venait de faire un voyage en Normandie à l'occasion d'un procès, il lui écrit de Paris, le 20 novembre 1767 : « Je déteste les procès, surtout dans les familles, » et il souhaite « que Dieu fasse paix aux magistrats qui sont morts sans rendre l'esprit. » — « J'eusse été un mauvais homme dans le temps de la Ligue : je ne sais ni haïr, ni cabaler; et, pour les pauvres Bretons, imbus des poisons de la discorde (2), j'éprouve la plus grande pitié. Que les hommes, perdent de repos et de consolation à ne se point aimer!... » « Mon fils (3) était recommandé aux ministres par les plus fortes protections du royaume, et le duc de Praslin (4) m'avait promis de faire sa fortune, lorsqu'on a reçu des notes de son ignorance, <l<i son entêtement, e1 de son indocilité à se prêter et à se conformer aux règlements de la Cour. C'est le propre des bêtes dé B*entêter; mais, s'il ne répare ses fautes, c'est un
(1) Voir : Le comte Desgrées du Loû, Président de la noblesse aux Etats de Brem tagne, d>- 1768 et de 1772, par le comte de Bellbvùs. Vannes, Lafolye, I in-8 de 240 pages avec portrait.
(2) Allusion à la lutte des États et du Parlement de Bretagne i entre le despoti me royal, «pu durait depuis 1 763.
(3) C'était Joseph- Jean-Ghry os tome Larnher, vicomte <!• la Touraille, alors
i\ ans; i w fut qu'en 177:; qu'il obtint d'être oommé enseijn seau à la brigade du Ha\ re.
(i) Césaf-Gabriél, comte de Choiseul, créé dm- de Praslin et Pair Se Fra en 1762, Lieutenant-Général de Bretagne en décembre 1762, ministre des affaires étrangères, puis de la marine, mort à Taris, le 15 novembre i âgé de soixante-treize ans.
homme perdu, et je te demande pour lui un emploi de commis dans ta manufacture de savons (1)... La Reine se meurt (2)... M. Bâillon est renvoyé (3); et le président Ogier va tenir à Saint-Brieuc des Ëtats inutiles (4) ».
Il écrit au même, le 10 mars 1784, du Palais Bourbor, où il demeurait chez le prince de Condé : « J'imagine que la rivière, qui alimente l'Étang-au-duc (près de Ploërmel), et qui passe auprès de Saint-Léry (le château du Loû est en Saint-Léry), doit être un torrent dangereux par la fonte des neiges dans la vallée de Concoret (5). Par une crue semblable, j'avais au pont Renaudy, je crois, manqué de me noyer, il y a cent ans, en allant au Loû... Mes hommages, mon beau cousin, aux compagnes de votre solitude (6), surtout à Mme Desgrées, dans le cœur de laquelle j'ai trouvé des vertus étrangères à celles des femmes de ce pays-ci : celles d'aimer son mari et de soutenir ses intérêts au péril de son repos et de sa fortune.» i Du même au même, le 8 mars 1785 : « Je vous promets de parler en faveur de M. du Vauferrier (7) au baron de Breteuil que j'ai connu particulièrement à la guerre, à M. de Galonné, et à M. de la Violais; mais ce qui m'inquiète c'est que l'évêque de Rennes sera sûrement consulté, et certes son suffrage ne sera pas pour les gens de votre parti (8). Qu'il est doux, mon cher cousin, de n'en avoir (de parti) que sur les objets d'une vraiment philosophique tranquillité ! Que le bon saint Marc,
(1) Le comte Desgrées avait une fabrique de savons, près de son château du Loû, en Mauron.
(2) La reine Marie Leczinska, femme de Louis XV, mourut à la fin de juin 1768,
(3) M. Emmanuel Bâillon, directeur du Muséum de Paris.
(/j) M. Jean-François Ogier, Président honoraire au Parlement de Pari , fut nommé pour présider les Étais extraordinaires convoqués à Saint-Brieuc, le 18 février 17G8. Il mourut à Paris, le 23 février 1775.
(5) Cette rivière a pour source la fameuse fontaine de Baranton.
(6) La comtesse Desgrées, née Julienne le Malliaud, mère du comte Desgrées, et sa femme, née Marie-Sainte du Hallay, qu'il avait épousée en 1767.
(7) M. du Vauferrier (François-Cyr), né en 17.50, avait été député en Cour par les Étals de Bretagne, en 17G8, et avait été un des commissaires interdits par le Roi, en 1773.
(8) Mgr Fnincois-Bareau de Girac, évoque de Rennes, depuis 1769, et plat courtisan du pouvoir.
i/œuvre littéraibe nu comte de la touraille, 27
patron de ma paroisse (Augan), m'a fait de grâces en m'ayant donné assez de raison pour jouir de mon petit bien-être sans fatiguer ma richesse à poursuivre (\^+ chimères I Eh quoi! mon cher Desgrées, vous ave/, dépensé 60000 // pour un procès que vous avez « presque gagné (1)! J'achèterais avec cela la suffrage de boutes les juridictions de dame Thémisl Comme consolation vous avez ui <i femme douce de toutes les qualités, et un neveu qui vous est cher, même par son nom (2) car vous autres vous tenez encore aux noms ! — Je ne sais ce que c'est que le mariage de mon Jean Bart avec Mlle Quérantonnais (3)? Les pauvres insensés n'ont pas besoin de mon aveu pour faire une sottise. La susdite demoiselle m'écrivil une lettre très pathétique l'an passé. Ce projet de mariage fail pitié sous toutes façons! Il es1 constant qu'à l'âge où l'on se marie. iinr bonne maison e1 60 000^ ne sonl (pie de très faibles moyens pour arriver au bonheur, à moins d'avoir de la raison; et, si l'on en avait, on ne se marierail pas, car qui peut se vanter de trouver une femme comme Mmc Desgrées ? — Adieu, mon cher cousin; je vous aime bien, et jo connais votre affection; mais je me défie toujours du petit bonhomme « le Temps », qui t raine à sa suite tant de révolutions, que je redoute toujours les caprices de ce vieux coquin-là. »
(1) Allusion au procès intenté parle comte l lesgrées au duc dé Duras, <p>i avait suspecté son honnêteté. Ce pi mmencé en 1778, lut arrêté en 1780 parle Roi, qui déclara ne pas vouloir connaître de coupable (mut /,■ Comte Desgréei du f.nû). *
(2) Ce neveu étail Aiexandre-Auguste-Jean D Bgrées du Lou, né en I! officier d'Infanterie, époux, en 1760, de Guyonne Gaudin de la B rillaye ; il mourut à Vannes en 1800, >t Bon Bis, Jean-M ques . hérita, en 1813, de son grand-oncle, l< coml l: de Loû, morl ité.
(.f>) Jossph-J an-Chrysostome Larcher, vicomte de la Touraille, nommé en 1773 enseigne d mme nous Pavons dit, ép lugatt, le
16 septembre de la mêm Péri ini Gabriel] le la Fr mi y< . mort
Villeflef, 1 ■ is septembre 1774, en donnant nai une fille qui ne vécu I