‹ Le Comte de La Touraille, maréchal de camp de cavalerie, brigadier des armées du roi, chevalier de Saint Louis, philosophe et poète, 1720 à 1794Chapitre 7 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Correspondance de Voltaire avec le Comte de la Touraille (l>.

1° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.

Aux Délices, 10 mars L760.

o II paraît, n sieur, par votre lettre el par vos vers, que

vous êtes bien digne d'être auprès d'un prince qui nous fait espérer de revoir bientôt ■ le grand Condé ». Il eu a l'esprit

(1) Vingt-deux de ces lettres onl été publiées dans « La Correspondance de Voltaire », faisan! suite ô ses Œuvi

François-Marie Vrouet, dit de Voltaire, naquit à Châtenay, près de Sceaux, Le 20 février L694, Qls de Fj ' net, sieur de Voltaire,

ex-notaire au Chfttelel el receveur des vacations à la Chambre Comptes de Paris, el de Marguerite d'Aumart, du Poitou. Il fut élevé chez les P. Jésuites, d< ni il devail être l'ennemi acharné. S'étant, au sortir du collège, compromis par la lôgèreté'de ses mœurs, son père obtinl du marquis de Ch&teauneuf de l'emmener avec lui on Hollande, comme attaché d'ambassade, il n'occupa ce poste que peu de temps, une nouvelle aventure amoureuse ayanl obligé le marquis a le renvoyer, n revint alors à Paris, où il réussil è avoir une place de procureur au Chôtelet, et où il se langa dans la société des beaux esprits et 'les incrédules. Emprisonné en ITlfi ;i la Bastille, à la suite d'une violente satire contre le feu roi Louis XIV, il en sorti! après onze mois de détention e1 quitta le nom (fArouei pour prendre celui de Voltaire, qu'il rendit bientôt célèbre par ses nombreux ouvrages de poésie, d'histoire et de philosophie. Enfermé de nouveau à la Bastille en 1725, a la suite «l'une altercation avec le chevalier de Rohan-Chabot, il fut, après quelques semâmes de captivité exilé 'ai Angleterre, où il resta trois ans. Revenu a Paris en 1728, il dut encore quitter cette ville en \~'M. el se [éfugier à Cirey, en Champagne, chez Mme du Châtelet. Vyanl réussi h rentrer à Paris en 1743, grâce au crédit de la Pompa tour, il fut nommé Historiographe du roi, et admis à l'Académie en L746. En L750, il se rendit à Berlin a la cour du roi de Prusse, Frédéric H. qui le nomma son chambellan, et qu'il dut quitter en 1753. Le séjour ô Paris lui ayant été interdit, il passa eu Suisse, où il acheta, près de Genève, les Délices, pu maine de Tournay,

et enfin, en L758, la belle terre de Ferney, où il se fixa vers le milieu da l'année 1760, et qu'il ne quitta qu'en février 1778 pour revenir à Taris.

on arrivée dans cette ville, il fut l'objel d'une réception enthousi Il y fut reçu le 7 avril l"7- Frère Maçon ;i 'a Loge des Neuf S il y mourut le 30 mai suivant, chez M. «le Villet s l'hôtel, sur le

((uai, dit depui> <c Quai Voltaire ». Il était âgé de 84 ans, et laissait une fortune do [dus de 218 000 livres de rentes ^sept million.- ,

et m valeur. (La Touraille avait envoyé à Voltaire les vers qu'il avait composés sur la bataille de Minden et le rôle glorieux joué par le prince de Condé en cette journée). Les faibles ouvrages, qui ont pu échapper à mon loisir et à l'inutilité dont j'ai toujours été dans le monde, méritent peu d'être honorés de ses regards. Je ne dois sans doute qu'à vous, monsieur, cette bonté de Son ' Altesse Sérénissime. Recevez-en mes remerciements. Le parti de la retraite que j'ai pris ne me rend point insensible à, l'honneur que vous me faites. Je ne suis depuis cinq ans qu'un laboureur et un jardinier ; mais, quoique je ne sacrifie plus qu'à Cérès et à Pomone, votre commerce me ferait encore aimer les muses. Je me souviens avec plaisir de mes premières passions, quand elles sont fortifiées par votre exemple. Un commerce tel que le vôtre me serait bien précieux. S'il vous prenait encore envie de m'envoyer quelque chose, soit de vous, soit de vos amis, je vous prierais de vouloir bien adresser les paquets sous l'enveloppe de M. de Ghénevières, premier commis de la guerre à Versailles. J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec l'estime que vous m'inspirez et les sentiments que je vous dois, votre très dévoué. »

2° Lettre de Voltaire à Monsieur de la Touraille.

Château de Ferney, par Genève, 14 août 1761.

« Si je n'étais pas tombé malade, monsieur, et si je n'étais pas même menacé de perdre la vue, j'aurais déjà remercié ■v on Altesse Sérénissime (le prince de Condé) de la bonté qu'Elle a eue et de l'honneur qu'EUo m'a fait. L'ouvrage que j'entreprends demanderait de meilleurs yeux et une santé plus robuste; j'espère pourtant que nous viendrons à bout de tout avec la protection du petit nombre d'hommes qui suivra

l'exemple généreux de Monseigneur le prince de Condé

Je vous supplie, monsieur, de lui présenter mon profond respect et mes vœux sincères pour des succès dignes de son nom

KT SA CORRBSPONNANCE Wli. VOLTAIRE. •>

et de son courage. Vous ne doutez pas, monsieur, des sentiments avec lesquels j'ai rhouucur d'être voire très humble et très obéissant serviteur. »

3° Lettre du comte de la Touraille à Monsieur de Voltaire.

Au camp de Verda, Lo septembre I7<>2.

« Vous compatissez sans doute, monsieur, aux maux de la guerre en blâmant les ministres qui en sont la cause. La France se serait épargnée bien des millions et bien des Ilots de sang si nos plénipotentiaires d'Aix-la-Chapelle avaient mieux déterminé les limites du Canada. Ce sont ces querelle.- qui, pour des propriétés de glaces et de pelleteriesi ont l'ail retentir les canons de l'Amérique septentrionale jusque sur le littoral du Hanovre (1). Quoi qu'il en soit, monsieur, monseigneur le prince de Gondë vient de remporter deux avantages consécutifs sur le prince héréditaire de Brunswick, aux journées de Giumiugue et de Jokannisberg. Voilà notre jeune Condé déjà dans les sentiers qui ont conduit ses illustres aveux à l'immortalité. Mais, monsieur, si on se lasse du plaisir on doit encore plus volontiers se lasser de la peine. Ma mauvaise santé, le régime tumultueux des quartiers généraux, enfin l'ennui de la musique meurtrière des coups de fusil, qui forment l'orchestre assidu de nos journées, tout cela me fait désirer la (in de la campagne e1 même celle de la guerre, .raina4 mieux la tranquillité du monde que ma fortune personnelle. Ce n'esl peut-être pas la façon de penser de nos grands el petits héros, qui marchent gaîment sur des corps morts pour parvenir a des grades mais c'esl la mienne.

(1) La guerre de Sept ans avait été fomentée par l'Angleterre qui, jalouse de L'extension et de la prospérité de nos colonies, s'allia avec la Prusse. Tandis que les Anglais de Georges II ruinaient noire marine et s'emparaient du Canada, malgré l'héroïque défense du marquis de Montcalm abandonné par la France, les Prussiens do Frédéric II cmahissaient la Saxe et le Hanovre.

3f> Le comte dk la touuaillk

Je prie noire cher Nestor du Parnasse do recevoir, avec son indulgence ordinaire, l'hommage de ma vénération. »

4° Réponse de Voltaire au comte de la Touraille.

Ferney, le 20 septembre 1762.

« Je vous félicite, monsieur, sur les deux dernières victoires que monseigneur le prince de Condé vient de remporter. Les héros de sa maison se sont tous fait une habitude de vaincre. Ils ont été successivement la terreur et la gloire de leurs souverains. Quand reviendrez-vous à Paris ? Je vous aimerais tout autant à 1 hôtel Coudé qu'à la poursuite d'un prince héréditaire (Brunswick). Vous m'avez l'air, monsieur, de penser comme un de vos devanciers, attaché à un autre grand Condé qu'il se lassa d'accompagner dans ses dernières campagnes. Autant que je m'en souviens, voici de petits vers qu'il fit en se retirant dans ses terres, je les tiens d'un intime ami de feu S. A. S. monseigneur le duc de Bourbon :

« Je laisse mon illustre maître

Insatiable de lauriers.

Philosophe autant qu'on peut l'être,

Je vais mourir dans mes foyers,

Où, traînant ma faible vieillesse

Dont je sens parfois le fardeau,

J'irai, conduit par la paresse,

( )ccuper mon petil tombeau.

Je suis las du bruil que vous faites,

Dieu des combats, terrible Mars ;

Et, sans tambours ei sans trompettes,

Je vais quitter vos étendards

Pour aller dans ma solitude,

An lieu de foudres entouré,

( lommencer ma béatitude

Près de mon paisible curé. »

« Vous vous plaignez, monsieur, de votre santé ; c'est bien à vous d'en parler à un boni me qui attend la mort dans

KT M COtlRI&PONDANCH àVEl vultaihk. 37

son lit (Je douleur, tandis que vous courez la chercher sur les champs de bataille. Dans tous les cas, il est bon d'appeler à son secours la bonne philosophie qui soutienl le faibli console le malade. Mais j'ose à peine prononcer ce mot de « philosophie » ; tant de gens sont payés pour (a craindre et pour la combattre, qu'on ne sait à qui l'on parle. Vous me paraissez, monsieur, di^ne d'en sentir et d'en trouver les avantages. Recevez, avec vos habituelles bontés pour moi le respectueux hommage du vieux malade. »

5° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.

Château de Ferney, 15 septembre 1703.

« Vous êtes, monsieur, dans le cas de Waller qui proposait une question de philosophie à Saint-Evremond qui se mourait. Saint-Evremond lui répondit : « Vous me prenez trop à votre avantage ». C'est à vous qu'il appartient de parler du héros aimable que vous avez le bonheur de voir.

« Témoin d»! ses vérins, témoin de son courage, C'est à vous de le peindre à la postérité :

On exprime avec vérité

Ce qu'on voit et ce qu'on partage.

Moi je ne suis qu'un pauvre sage Visant dans mes foyers et mourant dans mon lit.

En vain j'aurais tout votre esprit, Ma voix ne peut chanter l'audace extravagante De tous ces grands Gondé, dont la France se \ante : Chacun d'eux, à vingt ans. capitaine et soldat, Va prodiguer un sang nécessaire à l'Etat, Cherchant tous à mourir aux champs de Westphalie. J'admire en gémissant cette illustre folie ; Et tout ce que je puis c'est de former des vœux

Pour que le ciel, en dépit d'eux, Par charité pour nous, leur conserve la \ie. »

Pardonnez, monsii ur, h ces mauvais vers qu'un malade a dictés el faites-en de meilleurs ; cela ne vous sera pas difficile. »

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