Le comte de Lavernie
A dix heures de la nuit , par un temps calme, le 17 août 1690 , la lune, en se levant derrière l'abbaye de Staffarde, en Piémont, éclairait l'un de ces étranges spectacles que l'homme , infatigable destructeur, donne trop souvent au regard du dieu qu il appelle un Dieu de paix.
Un immense terrain, coupé d'ombres noires et de brumes bleuâtres, des ravines proiondes, des marais égralignés à la surface par des points lumineux ; çà et là un roc taillé en forme bizarre et courbé sur la plaine comme une sentinelle gigantesque, des arbrisseaux muets et immobiles : voilà ce que les yeux apercevaient tout d'abord avant que de s'être accoutumés aux ténèbres.
Mais (juand on avait suivi durant quelques minutes les lignes anguleuses de la noire abbaye qui se profilait sur le ciel [lommelé ; quand on avait interrogé les sombres profondeurs de l'horizon endormi, tout ce chaos de l'espace compris entre Revel et Staffarde s'éclairait et se débrouillait peu à peu. Au bord des ruisseaux, derrière les roches, sur la crête des éminences apparaissaient des masses arrondies ou quadrangulaires, animées pour ainsi dire jpar les mouvemens imperceptibles de quelques ombres au'on voyait glisser silencieusement le long de leurs parois.
Ces blocs ronds et carrés étaient les tentes de l'armée française, perdue au milieu du sinistre paysage que nous venons de décrire. Les ombres qui passaient à l'entour éiaient les écliùreujs de Gatipat, qui surveil-
laient la plaine et les collines. LesmystériGuses ténèbres de l'horizon cachaient dans leurs plis l'armée de Victor- Amédée et du prince Eugène, qui, sous Villefranche, admirablement postés, riaient de voir ces Frasçais aventureux s'enfoncer et s'enfermer dans un défilé que Dieu gardait avec l'eau de ses marais et le prince Eugène avec le feu de ses canons.
Cependant cette armée française tant menacée, dormait tranquillement. Catinat, en se couchant le soir, avait reconnu le danger, et annoncé qu'on l>rait prudemment retrait© le lendemain sur Pignerol.
Dix heures, nous l'avons dit, sonnèrent lentement aux cloches de l'abbaye, et la lune s'étant dégagée pour un moment d'un amas floconneux de nuages, ses rayons d'argent tombèrent sur un quartier de rocJie tapissée de lichens, qui dominait le parc d'un escadron de dragons.
Ces mousses fraîches et moelleuses servaient de lit à un lieutenant des aragons, grand et vigoureux olficier de vingt-huit à trente ans, qui profita du rayon de lune pour se soulever sur un coude, regarder attentivement autour de lui, et déplier une lettre toute froissée qu'il essaya de relire, et relut en effet, tant chaque mot lui en était connu.
La lecture achevée, ce.ieune liommc médita profondément, puis sembla clicrcherea regardant le ciel unebonno inspiration qu'il ne trouvait pas sur la terre. 11 se leva d'un bond, secoua dans l'air frais de la nuit sa tête énergiquement belle, et raffermissant autour de ses reins le ceinturon de son épée, il gravit d'un pas assuré la pentr rocailleuse qui conduisait au quartier géi} 6ral. Arrêld
{)Ths de la tente principale qui s* élevait isoée au bord d'un ruisseau bruyant :
— Le général? demanda-t-il à un factionnaire du premier poste.
— Mon officier, le général ne reçoit personne celte nuit ; il dort.
— Fais-moi le plaisir de lui porter mon nom : Gérard de Lavernie.
— Mon officier, ni moi ni mes camarades nous ne porterons votre commission. La consigne du Père -la-Pensée est rude.
L'officier baissa la tête, sans s'éloigner toutefois.
— 11 y a plus, mon officier, continua le grenadier, on ne stationne pas sur ce plateau, il faut descendre.
Et il dessina la consigne par un geste éloquent.
A ce moment du bout de la tente immense s'échappèrent, timides et amortis par les toiles épaisses et les cloisons, les accords d'une mandoline ou d'une guittare. Quelques mesures parvinrent aux oreilles de l'officier, gui regarda le factionnaire d'un air à la fois ironique et mécontent.
— Dame, mon officier, répondit le grenadier qui avait compris ce muet reproche, s'il aime la musique, ce cher homme 1
— 11 choisit bien mal son temps, grommela le lieutenant de dragons en revenant sur ses pas avec une lenteur pleine de tristesse. Hélas! Catinat chanterait moins s'il avait dans son cœur tout ce qui dévore le mien.
Ces mots, à peine intelligibles furent entendus par un homme assis, les jambes pendantes, sur le talus qui dominait le quartier général. La tête couverte d'un cha-
Eeau sans galon, ses larges épaules ensevees dans une vaste redingote brune , cet homme interrogeait d'un œil perçant les sombres inégalités de la vallée. Aux* paroles
Îirononcées par l'officier de dragons, le siencieux observateur tourna la tête, et lut sur le visage désolé du jeune homme tout ce désespoir exhalé dans une phrase jetée aux vents.
Il se leva, se dressa pour ainsi dire devant l'affiigéqui passait sans l'avoir aperçu.
— Que voulez-vous à Catinat, dit-il d'une voix brusque, et en fronçant d'épais sourcils.
— M. de Catinat! mon général, murmura l'officier saisi de crainte et de respect en reculant involontairement.
Catinat posa un doigt sur ses lèvres, prit par le bras son interlocuteur, et s'éloigna rapidement du quartier-général; tandis que
le jeune homme encore étourdi essayait de rappeler ses idées.
Quand ils furent à cent pas environ du tertre, le général s'arrêta, et, regardant fixement son compagnon :
— Qu'alliez-vous faire chez moi ? demanda-t-il.
— Mon général, pardon, ai-je l'honneur d'être connu de vous?
— M.Gérard de Lavernie, je n'ai pas la réputation d'oublier le nom des braves gens, et des gens à qui je dois un service ou une pohtesse. Eh bien, mais, est-ce que vous n'êtes pas le fils de ce brave Lavernie, tué près de moi en 1673, à l'attaque de Maéstricht? Est-ce que vous n'avez pas pour mère la digne comtesse de Lavernie, qui me reçut si bien dans sa maison, il y a deux ans, à mon retour de Savoie ? Voyons, dites-moi la cause de cette mine longue- : vous veniez frapper à ma porte? laissez-moi espérer que vous avez besoin de moi et que je vais pouvoir guérir ce mal dont vous parhez tout à l'heure et qui vous dévore l'âme. Ah ! ah I je vous vois une lettre dans la main.
Les yeux du jeune homme brillèrent; Catinat se hâta d'ajouter :
— J'espère que madame votre mère se porte bien?
— Oui, par bonheur, mon général. 11 y a longtemps qu'elle n'a souffert de ses palpitations.
— Bon, et le petit chien, dit gaîment Catinat, celui qui m'a mordu aux jambes dans le vestibule, parlons-en ?
Gérard sourit tristement.
— Et avec le petit chien, dit gaîment Catinat, nous avons l'abbé... le bon petit grassouillet... eh là... votre précepteur... celui qui a essayé de me parler latin et qui n'a jamais pu... une bonne âme...
— L'abbé Jaspin, mon général; merci, l'abbé va bien.
— Me voilà tranquille, dit Catinat en jetant sur la plaine un regard attentif, suivi d'un court silence... et la lettre qui m'inquiétait d'abord ne m'inquiète plus, parce qu'à votre âge, quand on aime sa mère, son maître et son chien, et que tout cela vit en santé, il n'est pas de réel malheur.
Gérard, se rapprochant du général :
— Monsieur, dit-il, ne peut-on pas aimer autre chose encore à mon âge?
— Oh ! répliqua brusquement Catinat, si vous aimez autre chose que cette excellente mère, ce bonhomme abbé, et ce charmant petit chien noir et blanc, tant pis pour vous, ce sont vos affaires.
DE LAVERNIE.
Et il fit un mouvement comme pour rompre l'entretien.
— Mon général, dit Gérard, je suis malheureux, j'ai droit à ce que vous m'écoutiez.
— Oh! oh!... voyons.
— Cette lettre qu'en effet j'ai reçue à quatre heures par le dernier courrier de France, m'apprend une nouvelle affreuse.
Catinat leva son regard intelligent sur le pâle visage du jeune homme qui continua :
— Une femme que j'aime tendrement et à laquelle je voudrais donner toute ma vie, une jeune fille qui mérite tous mes respects va' m'être enlevée avant huit jours si je ne prends un parti extrême.
— Vous être enlevée, dit Catinat, comment cela ?
— Mon général, le 26 de ce mois elle doit faire profession.
— Sa famille vous la refuse ?
— Elle est orpheline, et je ne l'ai demandée à personne, pas même à elle. A peine sait-elle tout l'intérêt que je lui porte, et je crois qu'elle n'a ressenti encore que de l'amitié pour moi.
— Qui la force à faire des vœux ?
— Elle a perdu sa mère ; elle ne connaît pas son père ; un protecteur mystérieux la pousse à entrer en religion.
Le général secoua la tête en signe de mécontentement.
— Je n'aime pas ces affaires-là, dit-il, et je vous plains sincèrement. Mais je ne vois pas trop à quoi je pourrais vous servir. Est-ce que je connais le protecteur en question ? Désirez-vous que je sollicite en votre faveur ? Comment s'appelle-t-il ?
— Monsieur, je ne le connais pas moimême, et la jeune fille dont j'ai l'honneur de vous parler ne l'a jamais vu. Non, la grâce que j'avais à vous demander dépend de vous seul.
— C'est?...
— Mon général, vous avez annoncé ce soir à l'ordre que nous battions en retraite demain. Toute l'armée a reconnu là vctre sagesse.
— Ail 1 s'écria Catinat en souriant.
— 11 n'est pas, continua Gérard, jusqu'aux plus enragés parmi nous qui ne comprennent combien la position du prince Eugène est forte.
— N'est-ce pas ? répondit Catinat du même ton de bonhomie.
— Inexpugnable, mon général.
— Aussi bonne que la nôtre est mauvaise,
Poursuivit le grand homme avec un soupir ont l'écho conlrastrait singulièrement avec
le fin sourire qui n'avait pas abandonné ses lèvres.
— Oh ! mon général, avec vous il n'est pas de mauvaise position, dit Gérard ; mais enfin nous décampons, et cette retraite va nous donner au moins quinze jours d'observation.
— Probablement, murmura Cafinat en fouettant de sa canne une broussaille qui s'accrochait à ses bottes... mais enfin tout cela ne me dit pas quelle grâce vous attendez de moi.
— Un congé de quinze jours à partir de ce soir, mon général.
eatinat se redressa vivement et d'un ton sec :
— Impossible, dit-il, impossible, M. de Lavernie !
— Oh ! mon général, s'écria douloureusement Gérard, dont les traits s'altéraient à mesure que la fatale réponse s'enfonçait plus avant dans son cœur, vous oubliez donc que nous sommes au 18 dans deux heures ; que le 26, à midi, cette jeune fille prononcera ses vœux et qu'elle est à jamais perdue pour moi, et qu'alors je suis perdu moi-même ?
— Comment perdu? répliqua le général avec un regard presque cruel, tant il renfermait de tenace curiosité... Un homme perdu parce qu'une femme lui manque !...
— Monsieur, dit Gérard avec douceur, j'ai l'âme malheureusement si tendre, si faible, voulais-je dire, que du jour où cette jeune fille entrera en religion, je quitterai le service et me rendrai chartreux.
Catinat haussa les épaules et se détourna en frappant sa belle à petits coups pressés, non qu'il se fâchât de ces paroles ou les raillât, mais parce qu'il était ému de l'accent simple et vrai dont efies avaient été prononcées.
— Ce sera un grand chagrin pour ma mère, continua Gérard; ma bonne mère, dont vous me parliez tout à l'heure, mon général, et qui ne vit que pour moi en ce monde, à tel point que bien souvent je me suis dit : Elle s'ennuie sur la terre, el sans l'amour qu'elle a pour moi, elle remonterail aux cieux,
Catinat sans se retourner :
— Et cette jeune fille doit faire ses vœux le 26 du mois?
— Oui, mon général.
— En quel couvent?
— Au couvent des Filles-Bleues de Mézières...
— El à supposer que vous eussiez votre congé?...
LE CÛMi%
Gérard tressailKt;
— Que vous n'aurez pas, interrompit Catinat, plus doucement,
Les mains du jeune homme retombèrent à ses côtés.
— Enfln, M. de Lavernie, dites toujours ce que vous feriez si vous étiez libre.
— A quoi bon, mon général, puisque je ne léserai pas?
, — Eh parbleu I cela ne vous regarde point, dites toujours.
— Mon général, s'il faisait clair, je vous prierais de lire la lettre... de cette jeune fille...
Catinat avança la main pour prendre le papier que lui tendait Gérard.
— n fait trop nuit, dit-il.
— Monsieur, je la sais par cœur, et je pourrai vous la réciter.
— Faites-donc.
Gérard appu;)^a une main sur son coeur, et, d'une voix étouffée, il commença :
«Monsieur l'ordre est arrivé..." je ferai profession le 26 à midi. Jusqu'à ce jour j'atais compté sur l'amitié que vous m'avez offerte, et sur les bontés de madame votre mère, car j'espérais que vous la gagneriez à ma cause. Mais je vois que vous semblez m'avoir oubliée et que Dieu seul me reste. Plus rien autour de moi ! Ainsi donc jusqu'au 26 du présent mois, chaque jour, à quatre heures du matin, je serai sur la terrasse du couvent, derrière les bois, et je vous attendrai pour vous dire un éternel adieu, fût-ce d'un signe. Accordez-moi ce dernier bonheur afin que je n'aille point vers Dieu avec désespoir. »
Il s'arrêta ; les derniers mots avaient déchiré sa gorge potir arriver jusqu'à ses lèvres.
—Eh bien demanda le général dont les yeux dévoraient ce malheureux jeune homme, j'avais raison ; même libre, qu'eussiezvous fait là oii il n'y a rien à faire ?
-^Monsieur, je vais augmenter votre colère contre moi, mais je vous assure que rien n'est désespéré. Il y a deux cent cinquante lieues d'ici au couvent ; du 18 au 26 avril, il y a huit jours. Si une marche de trente lieues par jour peut faire peur à un cavalier, ce n'est pas aux dragons de Catinat. J'arriverai donc le 26, avant quatre heures du matin, en vue du couvent.
— Pour faire ce signe d'adieu à la pauvre fille?
— Oh ! non pas, monsieur, pour l'enlever.
— L'enlever!... d'un lieu saint I... un sacrilège!
*** Më ii'ést pas éttècre religieuse..-, et je la mènerais chez ma mère! Tenez, mon général, je vous conjure, je vous suppUe à mains jointes... au nom de votre mère que vous avez tant pleurée, de votre frère que vous adorez, dit-on... ayez pitié de moi, donnezmoi ces quinze jours, donnez-m'en douze, donnez-m'en dix ! je courrai la nuit, je reviendrai mourir de fatigue en embrassant vos genoux... mais j'aurais sauvé cette enfant, et vous m'aurez conservé à ma mère... Dix jours mon général, rien que dix jours !
— Je le veux bien, dit Catinat en relevant Gérard éperdu ; mais, un moment ; écoutezmoi d'abord !
. Il l'entraîna jusqu'au bord du ravin qui laissait entre eux et le reste du camp un large espace vide, et l'œil étincelant, le front illumine par un rayon de lune que tamisait un chêne vert :
— Voyez, dit-il à voix basse, toute cette armée qui dort, bagages plies, prête à faire retraite dans quelques heures. Les officiers généraux, mes deux lieutenans eux-mêmes ont leurs chevaux sellés, leurs valises faites. Deux espions d'Eugène se sont tout à l'heure enfuis par le sentier que vous voyez làbas dans les marais, pour aller rapporter que je me replie et que j'évite la bataille. Eh bien, monsieur, dans deux heures, regardez bien à ma montre, toute l'armée que je commande croyant fuir devant nos ennemis, aura tourné les marais et les coUines, et pivoté par un seul mouvement qui jettera mon infanterie à portée du canon du duc de Savoie. Ne remuez pas ainsi et continuez de m'entendre. Dans trois heures j'attaquerai l'ennemi franchement. 11 appuie à des marais sa gauche et sa droite. 11 a resserré son front qui fait un bloc pareil à une citadelle : c'est, comme vous le disiez, une position inexpugnable. Cependant, je lancerai ma cavalerie dans les marais; je f pousserai mes gens de pied sur le centre ; je chargerai deux fois, dix fois, cent fois, jusqu'à ce que j'aie tout enfoncé, l'épée à la main. Ce jour-là, les braves se feront connaître, et les Savoyards, les Espagnols et les Allemands des deux princes alUés apprendront ce que valent des recrues françaises menées au feu par un général qui paie de sa personne. Demain à midi, je serai mort ou l'on m'appellera le vainqueur de Staffarde. C'est ma première grande bataille à moi seul, j'y tiens. Voilà, monsieur, ce que j'ai résolu de faire, tandis que vous courrez sur le grand chemin de France pour enlever une jeune fille. Venez avec moi dans ma tente que je vous signe votre congé.
DE lAVERNlE*
— Oh! monsieur, monsieur, dit Gérard pâle d'émotion et de respect, en s'inclinant devant l'homme puissant qui venait de se révéler à lui dans toute la sf)lendeur du génie. Monsieur, l'on se battrait et je ne serais pas là?...
— C'est ce que je me disais, ajouta Catinat, quand vous demandiez à partir tout de suite.
— Vous m'avez rappelé, mon général, que mon p«)re fut tué à vos côtés sur l'ouvrage à cornes de Maastricht. Je serai de votre bataille et j'y ferai mon devoir.
— Je l'espère ; comptez que je vous en fournirai l'occasion; mais votre maîtresse... y renoncez-vous î
— Mon général, quand elle apprendra que je suis mort à Staifarde, elle ne m'accusera plus, et j'aurai un ange qui priera Dieu pour le repos de mon âme.
— Monsieur, répliqua l'intrépide philosophe, vous ne vous ferez tuer, s'il vous plaît, que si je vous le commande. Mon intention est que vous gagniez dans cette affaire une compagnie dans mes dragons. J'ai certaines idées ; et puisque vous êtes venu à moi comme à un père, obéissez au père ainsi qu'au général.
— Ne m'avez-vous pas dit que vous aurez remporté cette victoire demain à midi, ou que vous serez mort î
— Je l'ai dit.
— J'ai deux raisons de mourir alors. Vous comprenez, mon général, qu'on ne survit pas a l'homme qui vient de se montrer tel que vous êtes pour moi. Mais vous échapperez : Dieu le veut. Quant à moi, comme j'aurai perdu tout l'.ivenir de la pauvre enfant qui s'était coniiée à moi, comme j'aurais mal vécu dans un cloître, il vaut mieux que je meure j)our le roi et pour vous au champ de bataille.
— J'ai prévu tout cela, réphqua Catinat, qui recouvra dès ce moment sa douce et sereine gaîté; celui qui veille au sort de trente mille hommes peut bien trouver le moyen d'en sauver un seul. Allons, voilà que nous avons perdu un quart d'heure; dans vingt minut(!S j'ai tous mes ordres à envoyer. Vous dites que le couvent de votre amie est îi Mézières, et (]u'un bon cavalier y peut aller en huit jours?
— Oui, mon général.
— Il est dit que tous mes moyens seront bons, jusqu'au dernier ; j'ai une chance extraordinaire en cemoiuenl. Gare à vous, M. de Savoie I et vous, prince Eugène, gare !
— Eh, monsieur, dit Gérard, le prince Eugène sait à quoi s'en tenir sur voire
compte ! N*a-t-îl pas dit qu'il battrait Villeroy, se battrait avec Vendôme, et serait battu par Catinat.
— 11 l'a dit, sur ma foi, il l'a dit ! s'écria le héros en riant ; seulement il ne le croit peut-être pas! Mais tenez, entendez-vous? murmura-t-il en se penchant à l'oreille de Gérard, tandis que de son doigt il lui montrait la tente isolée.
— J'entends une musique répliqua Gérard.
— La musique dont vous vous plaigniez si fort tout à l'heure.
— Et qui me paraît charmante en ce moment.
— Pardieu ! je conçois que vous la trou*viez charmante.
— Pourquoi? mon général.
— Parce que, grâce à celte musique, mademoiselle... votre demoiselle enfin, ne fera point profession le 26 du présent mois. Vous ouvrez de grands yeux ; allons, entrai chez moi. Laisse-nous passeï:, grenadier I
Bélair la «nfltaw!
Cette tente du général en chef de farmêe d'Italie se composait d'un vestibule et d'une chambre, deux vastes comparlimens qui représentaient pour Catinat une habitation tout entière.
11 dînait et recevait dans le vestibule, il couchait et travaillait dans la chambre du fond. C'est dans cette dernière pièce, à peine éclairée par une petite lampe de cui^Te à deux becs, que le général conduisit d'abord M. de Lavernie.
Là, sur un escabeau «;e tenait, une guitare entre les bras, un jeune homme de ^-ingtcinq ans, aux magnifiques cheveux blonds, aux yeux noirs, qui se leva dès que le bruit des pas lui annonça des visiteurs.
— M. le lieutenant, dit Catinat à Lavernie, voici M. Beiair, un excellent musicien, un très honnête homme que j'ai l'honneur de vous présenter : Beiair, laissez là votre guitare, et venez causer avec M. Gérard de Lavernie et moi.
Beiair, en se rapprochant pour saluer, vint offrir à Gérard une des plus charmantes physionomies parmi celles que l'on a l'habitude d'appeler heureuses. Ces yeux noirs étaient si veloutés et si doux , ils se dilataient si loyalement, ces dents blanches riaient entre
des lèvres si fraîches et si rouges, le nez fin et légèrement retroussé donnait à l'ensemble tant iJe grâce facile, deux fossettes mignonnes dessinaient au milieu des joues un sourire tellement sincère, que Gérard se sentit dès l'abord prévenu fort tendrement pour 1 aimable personne de ce jeune homme.
Catinat regardait du coin de l'œil ces deux belles natures si différentes que son caprice venait de rapprocher. Gérard était grand, Belair petit. Gérard avait le front haut, la lèvre fière, le nez aquilin, la beauté dure ; son regard disait ce que dit l'éclair d'une épée. Tout cœur, tout intelligence, tout action : voilà M. de Lavernie. Belair avait la main blanche et paresseuse qui rêve et chante sur les cordes d'un instrument : sa bouche s'entr'ouvrait suave comme pour laisser passer une mélodie. Tout âme, tout adresse, tout indolence bienveillante : voilà le musicien Belair.
Quand les deux hommes eurent croisé leur regard et lu franchement au fond de leurs yeux, c'est-à-dire de leurs âmes , l'un et l'autre se tournèrent vers le général comme pour lui dire :
— Eh bien, nous nous connaissons ; que nous demandez-vous ?
Catinat qui avait compris, répondit à Gélard aussitôt :
— M. Belair vous contera comment il se trouve ici dans mon camp et sous ma tente. C'est long; je n'ai pas le temps de faire des histoires. M. Belair prétend qu'il m'a de grandes obligations; c'est possible, mais je lui en ai de plus grandes encoie. Je le sauve, à ce qu'il paraît, de M. de Louvois qui le hait; M. de Louvois n'est pas un ennemi agréable...
— Vous le savez, mon général, interrompit Gcrard de Lavernie.
— Oh 1 mon Dieu, non, je ne le sais pas. M. de Louvois est tout-puissant , il est absolu. Ministre de la guerre, il donne des ordres aux généraux, je commande une armée du roi. M. de Louvois, en me donnant ses ordres, peut croire qu'il me gêne, et il m'en veut sans doute de cela. 11 aurait tort. Personne ne me gêne quand il s'agit de servir mon pays.
On appelait alors Catinat un philosophe, parce qu'il disait souvent : l'Etat avant de ëire : le roi.
— J'avançais, continua- t-il , que l'inimitié de M. ëe Louvois est plus malsaine qu'un bon coup de baïonnette. Ce pauvre Belair l'a encourue. A quelle occasion? vous le saurez en causant avec lui. Je l'en ai sauvé momentanément; mais il m'a sauvé,
lui, d'un ennemi terrible : l'ennui!... Belair chante à ravir et a, comme je ne sais plus quel grec, ajouté une corde à la guitare. Or, j'ai la fantaisie défaire des vers, vous le savez, M. de Lavernie, et ce m'est un grand plaisir d'entendre mes rimes toutes brodées de notes harmonieuses par ce virtuose.
Belair salua. Catinat, se tournant vers lui:
— Quant à M. de Lavernie, dit-il, j'ai beaucoup de raisons pour lui être agréable. Tandis que je vais écrire ici quel ues lignes de prose, faites-moi le plaisir de vous entretenir ensemble. Vous ne vous serez pas plutôt mis en rapport parfait que je vous apprendrai à l'un et à l'autre ce que j'attends de vous. A propos, M. de Lavernie, sachez que M. Belair est tort amoureux ; et vous, Belair, apprenez que M. de Lavernie a peur de l'être trop. Voilà, je crois, la première glace rompue, allez maintenant.
Et Catinat, toujours souriant, se plaça devant sa table, consulta la carte du pays qu'il avait dressée lui-même, de sa main. Puis, il commença d'expédier les ordres pour le mouvement de ses corps d'armée.
Alors Belair et Gérard se retirèrent dans un coin de la chambre. Bien surpris tous deux, fort disposés à se bien traiter l'un l'autre, mais frissonnant encore d'un reste de cette glace que Catinat croyait avoir rompue, ils s'interrogeaient de leurs yeux indécis et ils semblaient redouter le premier bruit que ferait leur parole. gf
— Allons ! s'écria Catinat, ces maladroits ' vont perdre le peu de temps qui leur reste. Voyons, Belair, vous qui chantez si volontiers, parlez donc.
— Mais monsieur, répliqua timidement le jeune homme, je voudrais deviner...
— Eh ! je vous l'ai dit : M. de Lavernie est comme vous, amoureux. Il vient d'apprendre que l'objet aimé va faire profession dans un couvent. Ce couvent est à deux cent-cinquante lieues d'ici ; la cérémonie doit avoir lieu dans huit jours. 11 s'agirait d'aller empêcher cela, et M. de Lavernie est à l'armée d'Italie.
Belair leva sur Gérard ses yeux doux et protonds.
— Ah ! j'oubliais, reprit Catinat ; si la jeune personne entre en religion, M. de Lavernie veut mourir ou se faire chartreux, et il a une mère. Voilà ! J'espère que maintenant vous avez de quoi causer.
Là-dessus, le général rassembla quelques papiers et sortit de sa tente.
Gérard avait caché son visage dans ses mains. L'étrange confirlpnce faite à un inconnu parCalinal des intimes douleurs ';u'on
DE LAVERNIE.
lui avait avouées comme à un père, blessait à la fois et effrayait le jeune homme.
Belair vint à lui d'un pas si léger, qu'on eût dit le vol d'une onjbre.
— Que puis-je pour vous, monsieur, ditil, car je vous vois souffrir?
— Rien, monsieur, je vous remercie.
— Si M. de Gatinat m'/> ainsi présenté à vous, c'est qu'il n'est pas de votre avis. M. de Gatinat hasarde rarement ses paroles, jamais ses démarches. U vous a dit que je suis amoureux ; il m'a dit que vous l'êtes ; il vous a conté que je suis son obligé ; il m'a montré qu'il tient à vous être agréable ; c'est donc que le général ne me juge pas inutile à votre satisfaction.
— Monsieur, il est impossible d'offrir ses services avec une grâce meilleure et vous m'en voyez sensiblement touché, mais le 26 du mois, dans huit jours, j'aurai perdu la femme que j'aime, et c'est un mal sans remède, quedis-je? un mal dont je serai guéri ce soir, ajouta-t-il d'une voix étouffée.
— Monsieur, répondit Belair, quand j'ai quitté Paris , j'aimais passionnément une charmante fille, je l'aime encore. Elle était menacée d'un grand malheur; son père, le seul parent qui lui reste, est un vieux soldat
3ue M. de Louvois ne trouve pas digne 'entrer aux Invalides, d'où il l'exclut avec cette infernale obstination que vous lui connaissez, sans cause : pur caprice 1 II est dit que l'étoile de M. de Louvois égratigne la mienne chaque fois qu'il y a rencontre , et mon astre si humble va heurter perpétuellement celte flamboyante comète. Eh bien I monsieur, Mlle Violette, c'est le nom de ma maîtresse, s'était mis dans la tête d'assurer le repos du vieux Gilbert son p^-re et de le rendre riche en épousant une manière de laquais, un certain Desbuttes, un de ces hommes qui commencent par être valets de chambre et finissent par être millionnaires. Tandis que je raclais maguilare, et que je devenais l'idole des Parisiens, cette jeune fille, qui m'adore au fond, me rendait le plus misérable des hommes avec cette piété filiale et celte rflge de sacrifices qu'elle tient toujours suspendus sur ma tête. Je deviendrai riche, lui disais-je, riche comme votre Desbutlcs; je donnerai un carrosse à votre père qui n'a plus de jambes; etde racler. Mais, monsieur, pour se faire une réputation à Paris, il faut avoir les femmes de son côté. Le diable enragé veut que je plaise aux femmes ; elles m'appellent , elles raffolent de moi, c'est ,^ (|ui parmi elles prendra des leçons de guitare. La guitare commençait à s'user depuis que Louis-le-
Grand n'en joue plus et que Mme de Maintenon préfère les orgues. Voilà-l-il pas que je remets la guitare en mode I L'argent pleut, les cachets sont des louis d'or; je commande une jambe d'argent à l'mvalide , mon futur beau-père. Tout-à-coup, Violette me défend de donner des leçons aux dames; baisse dans les revenus. Gependant, je m'ingénie; j'invente une corde nouvelle que j'appelle la corde amoureuse.Tout ce que je joue sur cette corde passionne les femmes ; les hommes veulent ai;prendre à la pincer cette corde : cachets de revenir; louis d'or de s'empiler ; je fais dorer la jambe d'argent. Au même instant, mon étoile rencontre la comète ; il y a choc ; ma fortune s'écroule 1... Pardon, monsieur, vous croyez que je veux seulement vous parler de moi ; attendez un peu, j'en arrive à vous; et, croyez-moi, j'abrège.
— Continuez, dit Gérard; vous êtes un charmant conteur. Si vous saviez tout ce que vous m'inspirez!
— Merci ; que n'êtes- vous M. de Louvoisl
— Vous le haïssez donc bien?
— Eh, Monsieur 1 c'est lui qui me hait ; moi, je n'ai pas de fiel.
— Que lui avez- vous fait? Un musicien n'est pas dans le chemin du ministre de la guerre 1
Belair hocha la tête, et ses beaux cheveux blonds vinrent envahir son visage devenu sérieux.
— Oh I dit-il, je lui ai fait une chose bien grave.
— En vérité 1 s'écria Gérard inquiet.
— Vous n'ignorez pas, dit Belair, que le marquis de Louvois entretient des espions dans toutes les cours étrangères, et qu'il doit aux rapports de ces agens les renseignemens précieux ii l'aide desquels jusqu'à présent il a poussé la guerre avec tant de succès.
— J'ai ouï dire cela, en effet, mais...
— Eh bien 1 ces espions, il les choisit d'ordinaire parmi les gens que leur profession oblige à voyager, et que leurs talcns font bien accueillir partout où ils se présentent. Un maître à danser; on danse dans toute l'Europe : un cuisinier ; on mange partout : un maître en fait d'armes ; partout la noblesse tire l'épée : un musicien ; la musique est la langue universelle.
— Eh bien? demanda Gérard, fort intéressé.
— Eh bien ! monsieur, un jourque je tirais (juclques eoups en tierce et en quarte avec un grand drôle: nommé 1 1 Goberge, maître d'escrime, borgne et brelteur com-
me une êpéô qu'il est,^ j'avais l'idée de faire peur à M. Desbuttes, au traitant mon rival, celui dont me menace Violette ; — un jour, dis-je, que je me fendais jusqu'aux dents sui' le plastron de ce coquin de la Goberge, en le félicitant de sa mine insolente et du gros ventre qu'il commence à S rendre, savez-vous la proposition que ce rôle osa me faire ?
— Eh! mon Dieu, dit Gérard, quoi donc?
— M. de Louvois, me dit-il, connaît votre mérite , il désire vous employer.
— Quel cachet ! m'écriai- je , quel honneur ! Est-ce que M. de Louvois veut racler du boyau sous les fenêtres de Mme de Maintenon, comme M. de Richelieu claquait des castagnettes devant Anne d'Autriche ?
— Oh ! non pas, dit la Goberge, vous savez bien que le ministre et la favorite ne s'aiment pas assez pour correspondre en musique. C'est beaucoup plus haut que vous allez viser. Il s'agit de devenir homme d'Etat.
— Moi , comment ?
— En faisant ce que je fais, continua La Goberge, en combattant les ennemis du roi dans leurs conseils et desseins. Nos soldats sont les bras de Sa Majesté ; mais M. de Louvois a besoin d'avoir des yeux et des oreilles en Angleterre pour surveiller le prince d'Orange devenu le roi Guillaume : je suis une de ces oreilles et l'un de ces yeux; voulez-vous être l'autre?... Le drôle avait raison de dire un de ces yeux , puisqu'il est borgne
Aussitôt je compris, je rougis et je refusai tout net. La Goberge enfonça son chapeau sur ses yeux ; je lui tirai ma révérence. Il me moiitra le poing, je lui tournai le dos.
— Oh ! mon Dieu ! vous me faites frémir, dit Gérard.
— N'est-ce pas? Le jour même, à midi, un estafier de M. de Louvois vint pour m'arrêter. Par bonheur, je donnais une leçon dans ma rue, chez un gentilhomme marié dont les fenêtres voient ma porte. Je vis, je compris, je m'enfuis, je courus jusqu'à la frontière avec un demi-louis dans ma poche; j'ai bien fait cinquante-cinq lieues à jeun en trente heures. Si vous saviez quel oiseau je suis pour craindre la cage !
— Et MUe Violette?
— Ah ! voilà, reprit Belair tristement, Mlle Violette!,.. Je lui ai écrit d'Angleterre : elle ne m'a jamais répondu. J'ai depuis deux mois rôdé tout autour de la France comme un renard autour du terrier bouché. Plus j'écrivais, moins Violette me répondait.
— C'est bien mal l dit Gérard.
— Eh ! ne l'accusez pas, la pauvre fille I j'ai fini par découvrir que pas une de mes lettres ne lui est parvenue. M. de Louvois les faisait intercepter une à une, et comme je marquais dans toutes l'adresse de ma demeure, on venait régulièrement m'arrêter huit jours après que j'avais écrit à Violette. J'avais beau déménager, ce M. de Louvois a des intelligences partout ; mais j'ai le flair exercé,je sens les alguazils à une lieue.
Traqué, exténué, ruiné, je suis venu un matin me jeter dans le camp de M. de Câlinât. C'est un homme si bon, un si galant homme 1 II a fait bâtonner deux sbires qui voulaient me prendre : il m'a enrôlé dans le régiment de Nivernais, m'a fait acheter une guitare et me cache chez lui. M. de Louvois sait que je suis là ; il écume, mais n'en peut mais... J'appartiens au roi 1
— Vous êtes sauvé, dit Gérard.
— Oui, mais je ne vis pas en songeant à Paris où Violette me pleure. Eh bien ! je sens que vous souffrez le même martyre, et je vous dis tout net : Amoureux, malheureux; trouvez-moi une occasion d'ouvrir mes ailes et donnez-moi vos commissions pour la France.
— Oh ! mon Dieu, s'écria Gérard, transporté de joie, et les bras étendus pour serrer sur sa poitrine ce généreux champion, vous feriez cela pour moi, pour un inconnu !
— Assurément , et ])our moi aussi : ce n'est pas aussi difficile que vous croyez, et si M. de Catinat ne m'avait enjoint de demeurer à son camp, j'aurais déjà tenté l'escapade.
— Mais, M. de Louvois, s'il vous sait en France ?
— Bah ! puisque je suis ici.
— Les espions qu'il a ici lui diront que vous n'y êtes plus.
— Non, répliqua Belair, M. de Catinat est capable de frotter la guitare lui-même, pour faire croire à ma présence.
— Jamais le général ne s'exposera ainsi à la disgrâce de M. de Louvois ; jamais il ne vous exposera, vous, qu'il a protégé.
Au même moment parut Catinat sous la tapisserie qui séparait les deux chambres de la tente.
-— Belair , dit-il , j'apprends qu'on ra m'envoyer de la cour un lieutenant qui nous gênerait fort. J'aime mieux vous voir loin d'ici. Rendez-moi le service d'aller porter une lettre confidentielle à mon frère, en France, car je me défie delà poste.
Gérard et Belair poussèrent un double cri
DE LAVERNIE^
de joie et se précipitèrent chacun sur une main de l'excellent homme pour la couvrir de baisers.
— J'ai fait seller pour vous, continua Catinat, mon petit cheval piémontais que vous laisserez à dix lieues d'ici. Prenez garde aux fontes, je les ai garnies et ma lettre y est. Vous embrasserez mon frère à Saint-Gratien chez moi. Vous voilà messager de Catinat : c'est une excellente raison pour rentrer en France, et ce titre vous procurera des chevaux frais tout le long de votre route. Quant à vous, monsieur de Lavernie, vous commanderez les trente dragons que je prends pour escorte et pour garde aujourd'hui toute la journée.
Ces dragons-là, je vous en réponds, feront du chemin et auront chaud. Les voilà qui viennent, je les ai envoyé chercher. Vous prendrez votre poste tout d'abord à l'emoranchement du chemin qui croise la route de France. En attendant que je vous mande, vous pouvez dire encore mille petites choses » M. Belair, qui, je le vois, s'est assez avancé dans votre amitié pour que vous preniez confiance en lui.
Catinat, en achevant ces mots, quitta les jeunes gens immobiles de surprise et de
f)laisir. H trouva sur le seuil de la tente ses ieutenans, qu'un aide-de-camp venait de réveiller à l'instant même, et qui restèrent béans au premier mot qu'il leur dit.
On entendait au loin, dans toute l'étendue du campement, comme un frisson d'armes, comme le soupir d'un immense réveil.
Bientôt, toute une troupe d'officiers arriva silencieusement au conseil de guerre, qui dura cinq minutes, et fut levé par le général avec ce seul mol : et Kn selle, messieurs 1 »
Onze heures et demie sonnèrent à l'abbaye de Staffarde, près de laquelle Gérard et Belair, à cheval tous deux, causaient tendrement en se serrant les mains.
— Vous dites, demanda Belair, que ce couvent s'appelle les Filles bleucsl
— Et qu'il est siUié à l'extrémité de la ville de Mézièrcs, au bas de la côte.
— Deux cent cinquante lieues?
— Deux cent cinquante-sept,
— F(irt bien. Il m'a semblé vous entendre parler d'une terrasse.
-— De cent toises, au bout du jardin de ce couvent, couronnée de buis magnifiques dans toute sa longueur.
— Et c'est derrière les buis qu'apparaîtra la pauvre demoiselle ?
— Oui, cher monsieur.
— Qui s'appelle?
— Aiitoinette de Saylêf es, dit Gérard à l'oreille du musicien.
— Quel dommage que vous ne m'ayez pas écrit une lettre pour elle.
— Vous voyez que je n'ai pas eu le temps, mais prenez celle que voici, la sienne : elle aura confiance.
— Et je la conduirai tout droit chez Mme la comtesse de Lavernie, votre mère, où vous viendrez la rejoindre ?
— Si je suis encore de ce monde, oui.
— 11 me semble que c'est à peu près tout, et il ne me reste plus à faire que les deux cent cinquante-sept lieues.
— 11 me reste à vous embrasser encore, toujours, à vous bien regarder dans les yeux, à vous bien dire : Tu es mon ami, mon seul ami ; je t'aimerai plus que tout au monde, toi qui m'as conservé ou voulu conserver ce que je préférais à tout en ce monde. Il me reste à vous dire aussi : En quelque endroit que je me trouve, quelle que soit votre fortune ou la mienne, chaque battement de ce cœur qui frémit sur le vôtre me parlera de vous, et, quand il se taira pour vous, c'est que je serai mort.
— J'accepte, dit Belair, et il me plaît que nous soyons deux à aimer ainsi Catinat et Violette. M. Catinat est un bien grand génie et un caractère bien facile ; Violette est une bien jolie fille, mais bien difficile, allez!
En ce moment une ligne immense et souple comme une couleuvre, brillante comme ses écailles, se tordit au-dessous du plateau. C'étaient les régimens qui prenaient position pour commencer leur marche nocturne.
Cafinal fit défiler les premières colonnes et s'élança vers la droite sur un cheval ardent.
— Il se faut quitter, dit Gérard à Belair, adieu 1 mes dragons attendent.
— Adieu! couvent dos Filles-Bleues, à Mézièrcs, 26 août, Antoinette de Savières, les buis, Mme la comtesse de Lavernie:
trente-cinq lieues par jour!
— Ne riez pas, cher ami, interrompit Gérard, j'ai le cœur plein do larmes.
— Et moi, la tète pleine de parfums et de chants! Devant moi, là-bas, dos i)rairiesoù le soleil va se lever, des oiseaux, des arbres que je verrai fuir aux lianes i\o mes chevaux, et, au bout dore chemin, l'amour pour vous et pour moi I Anloinotlo, Vidielte, deux noms charnians ! et qui riniont 1
— Embrassoz-moi. dit Gérard.
— Pour votre mère, pour votre amie et piiur moi. Bien !... A douze jours d'ici, chez Mme la comtesse ! Ilàtoz-vous, Violette m'attend!
Les deux jeunes gens, du haut de leurs chevaux, se penchèrent encore une fois l'un vers l'autre et s'étreignirent avec une douloureuse tendresse.
Gérard, suivi de ses dragons, piqua vers la plaine sur les traces du général qui l'appelait, et déjà dévorant l'espace au milieu du tumulte et des premiers coups de feu qui pétillaient à l'avant-garde.
Belair, paisiblement assis sur le petit cheval, tourna vers la solitude. 11 s'engagea dans le chemin de France, laissant derrière lui à chaque pas un peu plus de cette poussière, un peu plus de ce danger, un peu plus de cette gloire 1
La gaitare An grand roi.
C'était réellement un aimable compagnon, ce Belair. Il n'avait qu'un tort : son nom. Un joueur de guitare ne peut point s'appeler Belair.
Parfois, cependant, certaines analogies que nous voyons entre le nom et la profession font croire à la destinée; mais Belair n'avait pas choisi son état pour l'accommoder à son nom. Bien au contraire : il devait son nom à ses talens, peut-être à sa beauté. Est-ce une femme qui l'avait ainsi nommé en voyant sa charmante figure? Etait-ce un ami de la musique qui l'avait appelé M. de Belair à cause des airs délicieux qu'il composait? Toujours est-il que notre musicien avait gardé ce nom et s'en déclarait content. La vrai raison, nous la confierons au lecteur, c'est que Belair n'avait pas eu de nom à lui avant l'âge de vingt ans.
Enfant abandonné, pieds nus, par les chemins, sans que nul lui tendît la main ou lui sourît, petit berger dans la campagne, pâle et triste apprenti de je ne sais quel état dans les villes ; épris de Uberté, de nobles études; aimant le ciel, l'eau, la terre, tout ce qui est beau : l'or, les palais, l'art, tout ce qui est riche, Belair touchait à sa quinzième année et fût mort de faim comme tant d'autres; comme tant d'autres, il fût devenu soldat, maçon ou moine, sans une aventure qui lui arriva en 1680 à Fontainebleau, et que Dieu sans doute avait suscitée. L'enfant, sans nom, sans parens et sans pain, avait recardé tout le jour à travers les
clôtures, le passage des chevaux de la cour,
les habits brodés, les plumes, les robes de
soie. Il y avait collation dans les feosquels. Les dames pillaient les tables chargées de fruits, de gâteaux et de liqueurs ; les hommes servaient les dames, buvaient de grands verres que les officiers du roi leur tendaient sur des plateaux de vermeil.
Après le repas toute cette noblesse s'envola comme une nuée de phénicoptères et de faisans dorés. L'enfant ne voyait plus rien qui rassassiât ses yeux, il eut faim, et du fond du massif de roses et de jasmins où il se cacliait, il convoita les reliefs de ce festin que les valets semaient par les allées en emportant les plateaux et les vases.
Glissant comme un lézard tout le long de la haie, il rencontra une trouée près d'un grand pavillon de verdure, et franchit un fossé. A cent pas de lui, sur une table entre deux corbeilles de fleurs, s'élevait une pyramide de fruits et de biscuits. Cent pas, c'étaient dix secondes pour ce lézard I Et l'ombre propice, et le conseil d'un appétit de quinze ans ! Combien eussent résisté ?
Le pauvre enfant fit trois pas vers ces merveilles.
Soudain, il entendit les accords d'une guitare; il tourna la tête. A sa gauche, s'élevait dans les arbres un pavillon masqué par des lierres et des chèvrefeuilles, de longs stores de soie fermaient à demi la fenêtre et jetaient dans le pavillon une ombre que les yeux ne pouvaient percer. Avec l'instrument, une voix chanta, voix ferme et juste, qui mariait au savant accompagnement des cordes les langoureuses paroles d'un air castillan.
L'enfant oublia sa faim: cette mélodie le ravit en extase. L'air était de ceux qu'on retient aisément, monotone et rêveur, avec une ritournelle de séguedille. Ma'S la chanson fut interrompue par un cri de femme effrayée parti de l'intérieur du pavillon. Une autre femme venait de lever le store à l'extérieur et de surprendre le joueur de guitare, qu'une admirable jeune fille écoutait les mains jointes agenouillée devant lui sur un coussin.
Belair, il faut bien que nous l'appelions d'une façon quelconque, se cacha sous les feuillages; il entendit comme des reproches, comme des excuses, et la jeune fille sortit précipitamment du pavillon, en cachant sous ses doigs effilés un visage empourpré de honte.
La querelle continua entre le joueur de guitare et la femme impérieuse qui l'avait surpris; les paroles devinrent brèves, hautes, dures, et Belair méditait une fuite adroite, que le bruit de la discussion eût fa-
DE LAVERNIE.
cilement dissimulée, lorsqu'une troisième femme apparut dans le chemin que l'enfant se disposait à prendre.
Celle-là, majestueuse et lente, s'avançait l'œil voilé sous ses coiffes, mais brUlant à la fois de colère et de curiosité. Dès qu'elle entra dans le pavillon, la femme qui l'y avait précédée poussa un cri pareil à celui (ju'elle même avait arraché à la jeune fille suprise.
— Prenez garde, on entend du dehors, dit la dame majestueuse, d'une voix assez haute, pour que Belair l'entendît distinctement.
— Madame, répliqua l'autre, on n'a que faire de vos avertissemens.
— Si Mme de Monlespan ne se ménage pas, ajouta la dernière venue, qu'elle ménage au moins le roi !
A ce mot : le roi I Belair frissonna et se fit petit comme un insecte au fond de son nid de mousse.
— Je ferai observer à Mme de Maintenon, dit Mme de Montespan, que je viens de voir la petite Fontange aux pieds de S. M. Cela compromet assez le roi pour que la sévérité de Mme de Maintenons'en effraie. Quelqu'un pouvait entrer dans ce pavillon ; quel scandale 1 avouez-le, madame, vous qui ne les aimez pas.
— Il est vrai que j'ai tort, murmura le roi.
— Votre Majesté n'a pas tort de voir qui bon lui semble, répondit Mme de Maintenon, car le roi est maître absolu chez lui depuis la mort de la reine. J'ai cru seulement que Mme de Montespan reprocherait au vainqueur de l'Europe de jouer ainsi delà guitare comme s'il était permis au maître du monde d'avoir les goûts d'un vulgaire amant.
A peine ces paroles étaient-elles achevées qu'une main d'homme souleva le store.
Quelque chose d'assez volumineux traversa l'air avec un sifflement étrange et vint tomber dans l'herbe moelleuse du fossé, ù six pas de Belair.
Le malheureux se crut découvert dans son asile. 11 s'apUitil, n'osant plus respirer sous le poids écrasant d'une colère royale à laquelle il atlril)uail l'envoi de ce projectile. Mais nul ne songeait au pauvre enfant, et Louis XIV sortit du pavillon la tête basse entre Mme de Montespan, qui pleurait de dépit, et Mme de Maintenon qui souriait de triomphe.
Ces trois illustres têtes s'étaient revêtues, aux dernières clartés du jour, d'une expression indicible de i)eauté solennelle. Elles reflétaient tout l'orgueil, toutes les fai-
blesses de cette époque mémorable. Belair, malgré sa jeunesse et sa frayeur, comprit qu'il venait de voir passer là, dans le crépuscule, l'hisloire complète de son temps.
Tout étourdt, tout tremblant, il se traînait dans les fossés, prêtant l'oreille pour absorber avidement les derniers bruits du pas de ces trois personnes, quand sa main étendue éveilla du milieu des fleurs et des lianes une harmonie mystérieuse. Belair regarda autour de lui avec surprise, et vit briller sur des bois de citronnier des incrustations d'or et de nacre. L'enfant perdu venait de rencontrer ces cordes échauffées encore par la main blanche du grand roi. Il avait à lui la guitare de Louis XIV.
11 est rare que Dieu donne le génie sans l'occasion. Souvent même le génie consiste à saisir cette occasion qui le révèle. A peine Belair eut-il en sa possession cette magnifique guitare, celle peut-être qui avait servi à l'Espagnole Anne d'Autriche et accompagné les vêts que M. de Saint-Aignan faisait au roi pour La Vallière , à peine le frôlement harmonieux se fut-il exjialé des flancs de ce bois condamné par Louis XIV à un éternel silence, que l'enfant, transporté d'orgueil et d'inspiration, se dit : Je serai musicien!
Dès lors, emportant partout cet instrument comme une proie, il ne rêva plus que notes et accords. Seul dans les bois le jour et la nuit, il chercha de toutes les forces de son esprit, avec toute la souplesse et l'ingéniosité de ses doigts, le secret renfermé dans cette boîte sonore, et lorsque parfois il se désolait d'ignorer ce qu'un maître lui eût re\elé en deux heures, Belair songeait aur premiers artistes qui arrachèrent à une corde sept cris bien distincts, nuancés de cinq autres avec lesquels le génie imitateur de l'homme peut reproduire tous les sons que perçoit l'oreille, et alors il se disait que ceux-là n'avaient api)ris que des oiseaux, que de l'eau qui murmure, que du vent qui soupire, et qu'ils avaient fini, eux, sans maîtres, par donner à d'autres les leçons d'un art qu'ils avaient créé.
Cela encourageait Belair, mais il lui fallait plus que des encouragcmcns : l'esprit dévore. En deux ans il sava.t jouer sur sa guitare ce que jamais on n'a fait dire à cet instrument dejiuis Amphion de Thèbes jusqu'à LouisXlV , en passant par lopas aux beaux cheveux. Mais Belair ne savait pas le nom d'une note, et pareil à M. Jourdain, son illustre contemporain, après qu'il eut deux ans composé et exécute la plus admirable musique du monde, il apprit ce que c'était qu'une gamme en voyageant avec uo vieîj
LEGOUTE
ateugîe flamand qui raclait une mandoline, écorchant tous les airs connus pour un denier et ne se doutant guères qu'à ses côtés dormait sur le dos d'un enfant la guitare de Louis XIV, une pièce curieuse de marqueterie que biens des gens eussent payée dix mille livres, c'est-à-dire une fortune.
Gagnons rapidement l'époque à laquelle Belâir devint un homme et se fit une réputation.
Neuf années se sont écoulées. Il a vingtcinq ans ; le roi Louis XIV en a cinquantedeux ; Mme de Fontange», la beile duchesse, est morte un an a^iès la scène du pavillon; Mme de Moatesp^^n , disgraciée, se meurt lentement dans l'exil ; flime de Mainte»on, l'aînée du roi, règne sans plaisir ; seule, la guitare a résisté au temps. Plus belle et meilleure que jamais, elle dort dans son étui doublé de velours, confiée aux soins de Mlle Violette, cette jeune fille que Belair pleurait au caniç de Catinat.
Et si l'on veut savoir comment l'amour est entré dans le cœur de ces deux jeunes gens, qu'on se rappelle la beauté du musicien, sa grande âme qui se peint dans ses chants et dans ses yeux, on comprendra pourquoi Violette s'évanouit la première lois qu'elle l'entendit chanter. Maintenant si l'on réfléchissait que Violette a vingt ans, l'œil d'un bleu sombre, sous des cheveux noirs, une taille de nymphe et la poitrine des sirènes, on devinerait facilement que son évanouissement flatta Belair comme un hommage rendu à la puissance de l'artiste et le séduisit comme preuve d'une sensibilité peu commune.
C'est là, en peu de mots, l'esquisse de deux personnages qui se dessineront beaucoup mieux quand nous déroulerons les pages de ce réat... Revenons au voyageur, à ce Belaù, si obligeant, si allègre, qui galopait sur la route de France à raison de trente-cinq lieues par jour.
L'honnête garçon avait tenu sa parole comme un Romain, et le soir du septième jour, il arriva, brisé, moulu, expirant, aux portes de la ville de Mezières, terme désiré du voyage.
Si fort qu'on puisse courir, si fort échaulfé qu'on soit par les arçons et par une commission de M. de Catinat, on réfléchit sur la route et l'on se demande à quoi l'on s'expose quand on oblige un inconnu au risque de déplaire à M. de Louvois. Cependant Belair tant qu'il galopa, tant qu'il trotta, conserva presque tout son mthousiasme; mais une fois arrivé, soit fatigue, soit ennui d'en- Uçi )}Q rapgQit avec de$ èu^ffs> U «ut
peur et ne s'infonaàa qu'en tremblant dti ■ chemin qui menait au couvent des FUles- Bleues.
Son hôte le voyant disloqué comme une marionnette, l'engagea d'abord à souper, puis à se coucher, deux propositions qui firent le plus grand plaisir à Belair. Mais il commença par faire empiète d'un bon cheval qui se trouva dans l'écurie de l'hôte ; il acheta aussi une bonne corde neuve d'environ 60 pieds, puis il soupa longuement : c'est un vice de voyageur ou de musicien ; puis, après boire, il visita son nouveau cheval, roula sa belle corde, et monta dans une chambre au premier étage pour se coucher.
Le vin, qui égaie le cœur de l'homme, avait assombri celui-là. Belair en gravissant lourdement les degrés songeait à tant et de si durs chevaux qu'il avait montés depuis sept jours. Il pensait au bon M. de Catinat, chez qui l'on guitarait tous les soirs sans autre exercice. Il pensait à celte demoiselle inconnue pour laquelle, chevalier errant, Use disposait à rompre des lances et à risquer le gibet.
Que duait Violette, si on pendait Belair pour un rapt 1 Idée triste, mais éminem : ment musicale que notre ami s'empressa de transporter dans une mélodie des plus touchantes, qu'il composa sur-le-champ sans paroles, en regrettant fort M. de Catinat, qui lui faisait un grand nombre de petits vers, n'importe à quel propos, mais toujours agréables.
En effet, ce héros qui, s'il n'eût pas été Catinat, eût pu être Lafontaine, rùnait distraitement, mais intrépidement, dans toutes les circonstances.
Tout ce qu'écrivait Ovide était un vers, un vers était chaque pensée de Catinat.
Déplorable habitude, dont cependant le service du roi n© souffrit pas, quoi qu'en ait pu dire M. de Louvois, qui n'aimait pas les épées trop intelligentes.
Belair regrettait cette facilité du poète si douce au musicien. Il se rappelait le charmant échange de procédés des deux muses, alors que sous la tente, Euterpe mettait toutes vives en musique les improvisations de Polymnie. Galerie mythologique oii Mars endormi n'était pas oublié.
Ce qui avait raviSÏ. de Catinat c'est qu'un soir, comme il lui était arrivé par mégarde de rédiger en un quatrain de douze et huit syllabes l'ordre suivant :
Touraine et la Marine avec Peysac dragoas Auront assez de huit fourger s Quant à seQHeterre et Bretag ne
M l9Uf i9f^ ddswHtots pQitf passera ^iiaoataga»
DE LAVERNIE.
Le général en chef, après avoir commis cet excès, s'aperçut en écrivant que c'étaient de vrais vers et °en était aux inquiétudes , et s'apprêtait à déchirer l'ordre.
— Ah! monsieur, lui répliqua Belair auquel il s'était confié, ah ! monsieur, la bonne strophe ; gardez-la moi ? .
— Bonne strophe I... Eh ! que dira M. de Louvois quand il apprendra que je parle en vers aux soldats de Sa Majesté ?
— Monsieur, vous verrez que Touraine et la Marine se contenteront des huit fourgons que vous leur assignez, bien qu'en vers ; vous verrez aussi que les grenadiers de Bretagne et de Senneterre seront enchantés de monter sur des mules bien que vous ayez rimé l'ordre. Ces gaillards-là n'auront pas l'air de s'en apercevoir, et en attendant vous m'aurez fourni un chant admirable, tenez.
Là dessus Belair avait pris sa guitare et appliqué à ces quatre abominations de vers une musique délicieuse, il chanta d'une voix si mourante, avec des roulades si perlées et des cadences si rares le : Auront a^sez de huit fourgons; ces huit fourgons durèrent si longtemps avec les trilles, les points d'orgues et les syncopes que Gatinat émerveillé répéta plusieurs fois : Mon Dieu, la musique est-elle une admirable chose! Qu'elle renferme de beautés secrètes! Où di:.ble irait on s'imaginer qu'il puisse y avoir tant de profonds sentimens dans ces huit fourgons du régiment de la Marine.
Ces souvenirs émurent le musicien. Depuis huit grands jours il n'avait pas aperçu l'ombre d'un instrument à cordes. Huit jours sans guitare, c'était pour Belair une privation équivalant à un jeûne de môme durée. Toute la musique qu'il avait amassée pendant cts huit jours lui montait au cerveau, lui oppressait le cœur, bien plus encore que sa digestion ne lui occupait l'estomac.
Belair mélancolique et salure se laissa choir sur le lit et promena un regard découragé sur tout ce qui l'enlourail. Encore un moment et il cédait au sovnmeil avec l'ennui pioJond d'un lendemain c^u'on redoute. Soudain ses yeux denii-rlos aperçurent une convexité rougeàtre qui se dessinait sur la muraille. Celait une vieille m.mdore chevelue à laquelle le temps et la sécheresse n'avaient laissé que deux cordes. Belair dans une joie inexprimable, s'empara de l'inslrumenl el se mil à jouer sur son lit avei: une rage luule famélique.
C'était la nuil; loul l" monde dormait déjà dans riiôlellerie. Lelair, qui voulait partir de bon matin pour le couv(;nl, avait pa;^é sa dépense à ruôte. 11 était donc biea
chez lui et sans remords. M joua aussi fort et aussi passionnément que s'il eût eu à captiver un auditoire de rois et de généraux en chef. Belahr jouait pour Belair. Ainsi, les rossignols chantent la nuit leurs plus doux chants, sans espérer qu'on les en tende. Mais l'oiseau a la prudence de se taue quand il ne veut point qu'on le reconnaisse, et Belair qui avait tant de raisons de se dissimuler, ne s'aperçut pas qu'il pouvait se trahir par son talent ; il continua de jou«: jusqu'au délire.
En ce moment, deux hommes passaient à cheval sur la route. L'un précédait de quelques pas ; il allait gravissant lentement la côte au milieu de laquelle était située l'hôtellerie. La tète basse comme si elle eût porté des secrets trop lourds, il laissait le cheval se gouverner lui-même.
L'autre, carré, ventru, la poitrine effacée, le nez au vent, ne réussissait, malgré toutes^ ses tentatives de prestance, qu'à paraître \m grand laquais qui suit son maître. Par instans il secouait sa têle comme pour l'enchâsser plus correctement dans ses épaules, et de sa main droite armée d'une houssine, il dessinait dans le vide une foule de petits m€)uhnels et d'arabesques se terminant inévitablement par une rapide extension de l'avant-bras. Ce jeu durait depuis quelque minutes, lorsque les deux voyageurs passèrent devant l'hôtellerie que Belair était en train d'emphr d'harmonie.
L'homme à la tête penchée continua sa route sans prendre garde à rien; mais le grand découpeur d'atmosphère dressa l'oreille et interrompit subitement ses exercices. Cinq secondes après il arrêta son cheval pour mieux entendre; puis le poussant des deux talons, il rejoignit son compagnon rêveur.
— Monseigneur I dit-il d'ime voix brève et basse.
— Eh bien, quoi, M. La Goberge ?
— Daignez écouter, monseigneur. Là, dans celle hôtellerie.
— Un boyau qui grince*?
— Une guitare.
— Et quand ce serait une guitare, que m'importe, à moi?
— Monseigneur ne reconnaît donc pas la seule main qui soit capable en Emope de manier ainsi cet instrument'
Le cavalier au visage noble et froi<i, chercha distraitement sans répondre.
— Belair ! murmura plus bas encore La Goberge !
A ce nom, les traits accentués ducafalier se rembruDueat jusqu'à la Cûlèr«,
— Tu crois? dit -il.
— Fermement, monseigneur.
— H aurait osé reatrer en France? Non, c'est impossible, il est au camp de Gatinat. Tu te trompes, passons !
— Eh ! monseigneur, tout à l'heure, je reconnaissais son doigter, maintenant, je re connais sa voix ; il chante.
— Tais-toi, répondit le cavalier, gagnons au plus vite, près des Filles-Bleues, cette cabane de bûcheron où tu te caches depuis huit jours après la faction du matin. Il faut que j'arrive là vers minuit, que je fasse mon courrier, que je dorme une heure, et qu'à partir de quatre Ivîures je monte avec toi la dernière garde au bas de cette terrasse.
Puis, se parlant à lui-même :
— Oh oui ! la dernière ; et j'aime à croire qu'elle sera inutile comme les autres. Cependant, il faut tout prévoir ; récapitulons : ce Gérard de Lavernie a dû recevoir la lettre d'Antoinette le 17 au soir ; Gatinat peut lui avoir donné un congé. Il est possible de venir de Pignerol ici en sept journées ; nous verrons cela demain entre 4 et 5 heures... — En route, La Goberge ; grands pas !
— Quel dommage, grogna le pourfendeur CH redoublant ses zigzags aériens.
Et tandis que le maître poussait en avant, La Goberge ne cessa de se retourner et d'écouter aussi longtemps qu'il put apercevoir l'hôtellerie, qu'un pli de terrain déroba enlin à ses yeux.
Antoinette de iSaTière».
Le couvent des Filles-Bleues s'élevait à une lieue environ de l'hôtellerie dans laquelle se reposait Belair, à une lieue et quart de la ville.
C'était un vaste bâtiment à toits aigus, percé d'une quantité de petites fenêtres, ayant vue toutes sur l'admirable vallée de la Vence qui leur envoyait l'arôme de ses prairies, la lumière et la fraîcheur, et le bruit de ses ruisseaux, triste compensation des parfums de la cour et des bruyantes clartés du monde que les religieuses ne devaient plus revoir.
La maison était fermée de grands murs par trois de ses côtés. A l'orient, les potagers, les vergers ; les bois au sud ; les cours au nord ; à l'est , sur le même plan que le bâtiment principal , une immense terrasse bordée de buis gigantesques, abrités par un
mura hauteur d'appui. Abrités, disons-nous, quant aux racines ; car leurs cîmes s'élançaient vigoureusement au-dessus de ce mur, impatientes de s'appeler arbres et de boire le grand air. Mais le ciseau infatigable du jardinier les rognait et les forçait de s'élargir par la base ; de sorte qu'après tant d'années ils a valent formé un second mur de souches et de rameaux, mur trapu, impénétrable, large de deux pieds au moins et habité par tout un monde de belettes, de mulots, de lapins, de hérissons, qui dans une paix profonde élevaient leurs familles patriarcales aux dépens du véritable mur qu'ils avaient transformé en catacombes.
Mais le lapin et le hérisson savent abuser comme les hommes : à force de creuser, quelques uns de ces usurpateurs avaient expulsé la terre du mur et s'étaient pratiqué des fenêtres. Or, comme en bas de cette terrasse passait, à douze pieds environ, un large sentier verdoyant qui menait aux vignes les ânes du village, parfois une de ces pierres grignotée et limée comme la pierre ponce, se détachait de son cadre, et l'on voyait apparaître à sa place le museau mobile d'un lapin qui prenait l'air, ou le grouin noir d'un hérisson mélancolique qui levait le plan de la vallée.
Celte muraille ainsi habitée se dégradait à certains endroits, sans avoir éveillé les inquiétudf^s du couvent. La supérieure des Filles-bleues n'avait jamais remarqué de rôdeurs autour de ses clôtures. Nul pied de galant (m de voleur n'avait transformé en degrés d'escaliers les excavations quiémaillaient cette muraille.
Jamais, non plus, les religieuses, spectres silencieux qui se promenaient par groupes le long de la terrasse aux buis, n'avaient aperçu dans le chemin d'autres hommes que îes villageois trop courbés sous des fardeaux pour pouvoir lever la tête.
Et d'ailleurs cette promenade n'était permise qu'aux vertus éprouvées. La jeunesse, moins sûre, était parquée dans les jardins à l'intérieur , sous des quinconces faciles à surveiller, dans des cours : jamais une novice n'allait aux buis sans être accompagnée, à moins qu'elle ne fût près de faire profession, auquel cas, selon les usages du cloître , elle jouissait pendant les derniers huit jours d'une complète liberté.
En mars 1690, six mois avant le commencement de cette histoire, un courrier, monté sur un cheval écumant s'était arrêté à la gril e du couvent des Filles-Bleues et avait remis à la supérieure une lettie ainsi conçue:
DE LÂVERNIE.
Madame la supérieure des Filles-Bleues dé Mézières.
« Vous recevrez Mlle Antoinette de Savières, jeune fille de noblesse, orpheline, âgée de dix-sept ans. Elle entrera en religion aussitôt qu'elle sera suffisamment instruite et disposée. Elle ne verra, ne recevra personne du dehors. Tout ce qu'elle pourra écrire sera enyoyé immédiatement au ministère de la guerre par ordre du roi.
» Signe : Michel louvois. »
P. S. Vous écrirez au bas de cette lettre le reçu des trois mille livres que le porteur vous 'remettra ; vous rendrez la lettre. La pensionnaire arrivera au couvent deux heures après que le courrier en sera parti.
» 11 vous est enjoint, madame, de laisser ignorer absolument à tout le monde et surtout à la jeune fille ce bienfait et cette protection du roi. »
La supérieure, frappée de crainte à l'aspect du nom de Louvois qui commandait le respect dans toute l'Europe, obéit, reçut l'argent, rendit la 'dire et congédia le courrier.
Elle attendit la pensionnaire, mais les deux heures fixées se passèrent, puis quatre, puis le veste du jour et la nuit tout entière sans que la jeune fille parût.
Il était arrivé en chemin à Mlle Antoinette de Savièrcs cent événcmens que M. de Louvois n'avait pas prévus, lui qui passait pour tout prévoir dans ses plans de campagne.
Qu'on se représente au milieu du chemin encaissé de Givry en Argonno à Elizc un carrosse fermé de rideaux en cuir, traîné par deux vigoureux chevaux cl conduit par un paysan épais qui devait avoir eu grand peine à se percher sur son siège.
Dans ce carrosse élait assise, modestement inclinée, le bras passé dans une des courroies delà portière, le regard plus triste qu'indifférent, une grande et belle jeune fille, Mlle Antoinette de Savières. On n'oublie pas une semblable figure quand on l'a une foisa perçue. C'étaient de longs yeux noirs, dont la prunelle chatoyante nageait dans un iluide d'azur, des sourcils dessinés comme deux arcs, et qui se joignaient au moindre tressaillement d'un Iront d'ivoire, une bouche qui accusait dans son modelé riche et délicat à la fois, la passion, l'esprit et la circonspection; c'était l'ovale parfait d'un visage tellement uni dans sa mate blancheur, qu'on eût dit que jamais il n'avait vu le soleil. La main qui pendait hors de l'anneau formé parla courroie grossière, était longue, fine; elle attendait l'embonpoint de ses vingt
ans pour ressembler aux divines mains du Corrége. La pose si chaste et si abandonnée tout ensemble que cette belle fille avait prise dans le carrosse révélait des épaules jeunes et fermes dignes d'attacher les plus beaux bras du monde, et de ces épaules arrondies, jusqu'aux pieds qui dépassaient la robe de laine brune, toutes les lignes de ce corps étaient harmonieuses et pures à tel point que jamais dans leur perfection le statuaire eût même osé soupçonné la volupté.
Le carrosse allait lentement, non qu'il fût trop lourd ou que les chevaux n'eussent assez de vigueur pour le faire voler sur la route, mais parce que cette route était coupée d'ornières profondes, et que le paysan ménageait ses chevaux qui avaient encore vingt lieues à faire pour arriver au couvent des Filles-Bleues.
Il était neuf heures du matin. Un soleil de printemps perçait les nuages immobiles. Il avait plu beaucoup la veille, et cette chaleur inusitée exprimait de la terre et des arbres une odeur de sève qui enivrait.
Le paysan s'endormit sur son siège. La jeune tille rêveuse ne s'aperçut point que les chevaux quittant la route entraient dans un chemin de traverse assez profond, assez étroit, aux deux côtés duquel était creusé un fossé. Dans ce chemin, la marche était plus difficile encore que sur la roule, car il était plus humide et ])lus sillonné d'ornières. Les chevaux s'ennuyèrent de leur escapade, et après s'être concertés à leur façons résolurent de revenir au grand chemin. Ils tournèrent si brusquem.ent et si court, qu'ils entfèreni dans le fossé ; les roues de devant y tombèrent avec eux. Le cocher s'éveille, la peur le prend, il foueite les chevaux ; ceux-ci s'imaginent qu'on leur demande do grimper sur le revers du lossé à six pieds, ils s'élancent furieux le long de ce talus.
Si le temps eût été sec et le terrain ferme, nul doute qu'ils n'eussent enlevé le carrosse sur cette pente, mais les roues s'en fonçai en! dans une terre argileuse ; impossible de les faire remuer. Un des chevaux s'abat de côté, roule dans le fossé, entraîne l'autre qui tombe sur son compagnon eu brisant le timon et l'avanl-train du carrosse. Avec ce! avant-train s'écroule le siège du i)aysan, qui ' est précipité lui-même entre les chevaux ' abattus ; tout cela roule, se débat et dispa- raît ;\ moitié sous une coudie épaisse de terre délayée, d'herbes déracinées.
Voilà un très grand malheur arrivé en une demi-n»inute et si le carrosse ne se fût mcrusté et scellé miraculeusement dans la glaise, tout périssait broyé le long de ce ta-
IS
lus par des chevaux que la douleur et la terreur avaient rendus fous.
La jeune fille n'avait pas eu le temps de voir le danger. Au choc des roues dans le fossé, elle poussa un cri ; puis, voyant que le carrosse demeurait immolMle, elle essaya d'ouvrir la portière pour descendre. La portière, calfeutrée par un amas de terre, résista. Antoinette aperçut alors le pêlemêle afireux des chevaux qui lançaient de furieux coups de pied ; elle entendit les gémissemens étouttés du paysan. Puis tout s'éteignit, et elle se vit enfermée dans cette boîte inamovible, seule, en proie à une terreur qui redoublait à chaque secousse imprimée au carrosse, à chaque rugissement des chevaux.
Tandis que par la portière de droite elle appelait au secours, sans que nul répondît dans cette campagne déserte , elle entendit le galop d'un cheval à sa gauche, et elle vit s'encadrer subitement dans la fenêtre du carrosse une figure de jeune homme, qui s'écria :
— Bon Dieu I une femme là-dedans!
Antoinette transporté de joie :
— Au secours ! au secours ! dit-elle.
Et ce fut tout ce qu'elle put articuler. A la terreur venait de succéder un au(re sentiment. Ces deux personnes en se regardant oubliaient, l'une son danger, l'autre son inquiétude, et elles continuaient de se regarder avec une surprise qui eût fait de ces deux figures le plus charmant tableau du monde.
Le jeune homine, c'était Gérard de Lavernie, lut le premier qui revint à la situation.
— Hélas ! madame , dit-il , n'êtes-vous point blessée?
— Non, monsieur, je ne crois pas; mais Sidoine I... mais les chevaux!...
Quoi ! il y a un homme dans ce fouillis? ajouta Gérard.
— Le cocher... Sidoine ; il gémissait tout à l'heure.
— Diable, diable ! il ne gémit plus, murmura Gérard, voyons donc cela.
Et, en s' approchant, il distingua le malheureux paysan enseveli à moitié sous les chevaux, ll'voulut le dégager, mais aussitôt les chevaux recommencèrent leurs ruades et leurs râlemens ; Sidoine ne beugea pas. Gérard fronça le sourcil.
— Un homme mort! pensa-t-il. Cela va bien épouvanter celte jeune dame ; et il revint au carrosse.
— Eh bien 1 monsieur, dit Antoinette avec
— Eh bien! madame, je crois M. Sidoine bien mal dans ses affaires.
— Oh! mon Dieu.
— Ne vous effraye.zpas... essayez un peu de sortir d'ici, et vous verrez.
— J'ai essayé en vain.
— Oui, la portière est embourbée, je vais la dégager.
Et le jeune homme détacha son ceinturon d'épée qu'il alla pendre à l'arçon de son cheval , attaché à un arbre ; i\ releva ses manchettes de batiste, ôta ses gants et s'apprêta bravement à fouiller la glaise avec deux belles mains blanches.
— Oh! monsieur, je vous en prie, s'écria Antoinette qui en eut pitié.
Gérard s'arrêta.
— Il y aurait bien un moyen, dit-il; vous êtes mince et légère, madame, et vous passeriez facilement par la portière... si je vous aidais un peu... Vous hésitez... C'est juste... Attendez, attendez, je vais avoir enlevé bien vite ce quartier de terre molle.
— Non, monsieur, j'attendrai que vous appelliez un paysan quelconque, et avec une pioche, sans vous salir...
— Madame, il n'est pas prudent d'attendre; si par malheur les chevaux se relevaient, ils briseraient tout.
— Je passerai donc. Monsieur, interrompit Antoinette avec résolution.
Et elle se leva dans le carrosse.
— Voici le moyen, madame; veuillez me tendre vos bras, et je vous attirerai dehors; je suis fort, n'ayez aucune crainte.
Elle rougit, il rougit lui-même. Elle tendit ses bras timidement en baissant les yeux, il s'approcha d'elle et la prenant sous les épaules, l'enleva comme si elle eût été une ombre diaphane. Mais Gérard ne put empêcher que dans ce mouvement la joue d'Antoinette n'effleurât ses cheveux,que les deux bras de la jeune fille ne vinssent rouler autour de son cou ; il ne put empêcher que dans le contact de leurs poitrines, la double palpitation de la vie ne fit jaillir une secousse électrique jusqu'à leurs cœurs, et alors le sang disparut des joues d'Antoinette qui chancela et fut obligée d'açpuyer sa main sur le carrosse, et alors Gérard luimême se senfit trembler et se détourna pour cacher un trouble dont il n'était plus le maître.
— Maintenant, dit-il en se remettant, vous êtes tout à fait sauvée, madame, et je vais m'occuper de l'homme et des chevaux.
Antoinette ne répondit pas.
— . Ces chevaux suffoquent ; le collier les
DE LAVERNIE.
étrangle, continua Gérard ; leurs traits les blessent, il faut couper les traits.
Il s'avança vers le fossé, un couteau à a main, les chevaux ruant toujours.
— Monsieur, monsieur, vous vous ferez tuer, s'écria la jeune tilie en le retenant.
— Pardon, madame, mais il faut savoir dans quel état se trouve le pauvre iiorame ici gisant ; pardon!
Il écarta doucement le bras d'Antoinette et se mit avec adresse à tirer Sidoine du milieu des chevaux. 11 y parvint grâce à sa vigueur et son sang-froid, et posant sa main sur le cœur du paysan :
— Seulement évanoui, dit-il, Dieu soit loué I Aux chevaux maintenant.
Et coupant les traits, les rênes, les courroies, il rendit la respiration et la liberté aux chevaux qui se relevèrent et se secouèrent longtemps avec des hennissemens de joie.
Puis, comme s'il ne se fut rien passé pour eux, ils attaquèrent bravement l'herbe déjà longue qui couronnait le revers du fossé.
— Quant à ceux-là, dit Gérard, j'en réponds; mais je crois bien que votre cocher Sidoine a deux ou trois cotes compromises. Si vous voulez, madame, attendre ici quelques momens, je vais monter achevai et chercher dans les environs un chirurgien pour l'homme, un charron pour le carrosse, et un cordial pour vous, car vous êtes bien pâle.
Gérard n'eut pas plutôt parlé à Antoinette de sa pâleur qu'elle redevint rouge. 11 avait déjà un pied dans l'étrier, lorsqu'au détour de cette traverse quatre paysans passèrent, conduisant du foin sur un de ces chariots étroits, longs, comme on les fait encore en Alsace. Gérard les liêla d'une voix perçante. Ils se retournèrent, laissèrent le chariot sur la route et accoururent.
Cependant, Gérard avait fait revenir à lui Sidoine , mais ce pauvre homme n'avait repris connaissance que pour senhr sa douleur, et malgré toute l'eau dont la jeune ilUelui aiTosait les tempes, malgré le flacon qu'elle lui tenait ouvert sous les narines, il était retombé dans son év-inouissement, après avoir jolé un cri lamentabli'.
Les quatre paysans tirèrent du fossé \^ voiture encore en état de rouler ; ils nettoyèrent les chevaux, et quand ils eurent fini, attendirent qu'une idée arrivât soit à Gérard, soit à Antoinette.
Celle-ci fondait en larmes.
— Madame, dit Gérard, veuillez m'exprimer vos intentions et me donneur vos ordres, et avant tout faisons porter le blessé au plus prochain village.
— Oui, monsieur, oui, répliqua Antoinette toute étourdie.
— Eh bien 1 mes amis, ajouta Gérard en s'adressant aux paysans ; mettez ce pauvre homme dans le carrosse auquel vous attellerez un seul cheval avec des cordes, et conduisez-le à Dommanin. Voici un louis dont vous donnerez la moitié au barbier pour les premiers soins ; nous allons vous suivre tout doucement, madame et moi. Allez.
Le carrosse partit lentement, escorté par les quatre hommes. Gérard et Antoinette, restèrent seuls sur le cliemin.
— Voyons, Madame, dit Gérard, avezvous pris une résolution?... êtes-vous remise?... Vous ne répondez pas, l'émotion vous oppresse ! Vous craignez pour la vie du brave Sidoine?... Vous regrettez de ne pouvoir continuer votre route dans le carrosse... vous retourniez chez vous, sans doute?.... Peut-être avez-vous peur que ce retard n'inquiète... madame votre mère... ou... monsieur votre mari?...
(îérard fat interrompu au milieu de ses questions déhcates par une explosion de sanglots.
— Je vous en supplie, s'écria-t-il, madame, parlez 1 J'espère que je n'ai pas eu le malheur de vous déplaire. Dites-moi promplement où je dois vous accompagner, et je vais prendre congé de vous.
— Eh ! monsieur, répliqua Antoinette en séchant ses larmes, que lerais-jesi vous me laissiez seule ? Je ne conaaissaïs au monde qu'une seule personne, et on vient de l'emporter tout-à-l'heure, blessée, mourante
Sidoine est mort peut-ôlre à présent. Vous me regardez avec sur|)rise, monsieur. Je vous ai dit pourtant toute la vérité.
— ; Vous ne connaissez au monde que ce Sidoine ; mais vos parens ?
— Je n'en ai pas.
— Vous les avez perdus ?
— Je ne les ai jamais connus. Pendant longtemps j'ai cru que j'avais une mère. Une femme m'avait élevée; elle ne m'avait jamais quittée. Je dois à ses soins le peu que je sais, c'est elle qui m'a appris à prier Dieu, c'est elle qui m'a parlé du monde (|ue jamais je n'avais entrevu. Car nousliabitioûs, elle et moi, une [)elite maison au bas des montagnes d'Aigonne , servies par une
paysanne qui est la saur de a; garçon Sidoine, notre serviteur aussi. 11 paraît que j'ai (lix-se|»t ans, monsieur, cl depuis tant d'années, je n'ai pas vu (Quatre visages ét rangers.
La femme qui m'élevait ^st tombée malade il y a environ quinze jours. Dès la pre-
LE CO^ïTE
mière invasion du mal, elle a écrit une lettre à Paris ; un courrier est venu chez nous assez à temps pour voir expirer cette femme, que j'appelais ma mère. Avant de mourir, ma mère en brûlant la lettre que le courrier avait apportée pour elle, ordonna au paysan, à Sidoine, de louer un carrosse et de me conduire au couvent des Filles-Bleues, à Mézières, puis elle mourut et Sidoine m'a emmenée. J'allais à ce couvent lorsque vous nous avez sauvés dans le cliemin. Si ce pauvre Sidoine est mort, vous voyez bien, monsieur, que je ne connais plus personne, et que je suis toute seule en ce monde.
Gérard demeura pensif, stupéfait de ce qu'il venait d'entendre. 11 prit la jeune fille par la main et la fit asseoir sur un tertre qu'il avait couvert de son manteau. Puis s'asseyant lui-même à deux pas d'elle :
— Quelle lugubre existence, dit-il. Il y a là quelque mystère ou quelque malheur.
Vous l'avez pensé, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Je le crois.
— Et cette femme, vous la regrettez, c'est elle que vous pleurez ?
— 11 m'est impossible de voir d'un œil sec se rompre une si longue habitude. Cependant, j'ai été si malheureuse et si maltraitée dans ma première enfance, que le souvenir m'en a poursuivie toujours, et que j'ai constamment gardé un cœur froid pour celle à qui je donnais le doux nom de ma mère.
— Elle vous maltraitait ?
— A tel point que souvent, depuis, en me rappelant les regards furieux de cette femme, l'espèce de haine persévérante dont elle m'assiégeait, les coups, les duretés qu'elle entassait sur moi, pauvre enfant, je me suis demandé si elle n'espérait point de me voir succomber à tant de misères. Puis, plus tard ^ son œil s'est adouci ; j'étais grande, j'avais subi le passé avec une résignation dont peutêtre elle s'était sentie touchée, alors elle m'a fait apprendre à lire, elle m'a enseigné les élémens de tout ce qu'elle savait elle-même, elle m'a fait donner des leçons par un vieux curé irlandais, notre plus proche voisin dont le presbytère était à une lieue de chez nous. Et puis, elle cherchait de temps en temps à m'inspirer des sentimens au dessus de notre condition. Elle me répétait que Dieu opère des' miracles, qu'il tira Joseph de l'humilité pour en iaire un puissant seigneur.
Elle me demandait quelle serait ma conduite envers elle si, un iour, je devenais riche et boBorée. Cependant elle affectait de
me traiter avec plus de considération et parfois m'appelait mademoiselle. Ma mise n'était point celle des enfans de la campagne, que parfois j'entrevoyais. J'ai toujours porté l'habit propre et l'on m'a servie avec égard. J'ai toujours vu de l'aident à la maison, bien plus d'argent qu'on n'en dépensait.
— Cette femme ne vous a-t-elle point parlé de vos parens de façon que vous comprissiez quelque chose ?
— Jamais.
— Vous portez un nom?... pardonnezmoi.
— On m'appelle Antoinette.
— Et... c'est tout?
— Oui, réphqua la jeune fille. Pourquoi? — C'est qu'ordinairement on a deux noms,
mademoiselle : le sien, et celui de ses parens.
— Puisque je n'ai pas de parens, dit simplement Antoinette.
Gérard attacha sur cette jeune fille un regard profondément scrutateur. Elle le soutint fermement d'abord, puis baissâtes yeux. Elle devinait que le regard du jeur> homme, après avoir été sonder l'âme, était revenu à la surface et n'examinait plus que la beauté.
— Ne dites-vous pas, reprit-il, que depuis votre enfance vous n'avez vu personne?
— Quatre à cinq personnes, monsieur, le vieux curé, la femme d'un gentilhomme qui parfois nous rendait visite, et deux ou trois étrangers qui ont passé.
Il se fit un nouveau silence entre les deux jeunes gens, Gérard le rompit encore.
— Vous êtes heureuse? dit-il.
— Pas tout-à-fait, car j'ai encore le regret d'avoir vu mourir ma gouvernante. Cependant , mon chagrin s'effacera parce qu'il n'est pas bien profond, et comme je vais au couvent des Filles-Bleues, où je trouverai des compagnes, comme enfin, j'aurai là une société dans laquelle j'apprendrai tout ce que j'ignore, comme je me promets de choisir bien vite parmi ces dames la plus belle et la meilleure pour avoir une amie, si vous saviez, monsieur, comme je serai heureuse!... moi que personne n'a jamais aimée !
Gérard se releva non sans avoir encore une fois regardé avec une triste admiration cette parfaite beauté que le couvent allait engloutir.
— Si vous vous fussiez trouvée malheureuse, dit-il, mademoiselle, je vous eusse proposé, puisque vous êtes tout à fait libre de vous
DE LAVERNIE.
conduire chez ma mère ; nous habitons à sept lieues d'ici. Ma mère vit toute seule chez elle ; je l'ai quittée ce matin, pour me rendre à l'armée d'Italie ; vous eussiez trouvé près d'elle la société que vous désirez, vous eussiez rencontré l'amie que vous rêvez, car nulle femme en ce monde n'est aussi belle et aussi bonne que ma mère. U s'arrêta pour attendre la réponse.
— Je vous suis bien reconnaissante, dit la jeune fille, mais on m'attend chez les Filles- Bleues, où ce pauvre Sidoine à reçu l'ordre de me conduire.
Gérard s'inclina et n'insista pas.
— Alors, dit-il, mademoiselle, nous allons, si vous vous en sentez la force, rejoindre le carrosse qui a conduit votre cocher au village. C'est assez loin, je vous en préviens, il y a près d'une lieue.
— Je marche bien, répondit Antoinette.
Gérard prit son cheval par la bride, et,
sans rien ajouter, suivit la jeune fille dansla direction du viHaj^e.
Arrivés là, ils apprirent que le frater avait jugé très grave la situation du blessé, saigné deux fois, prescrit un repos absolu et interdit positivement le voyage avant un mois.
Gérard put se convaincre de la justesse de ces diagnostics.
Sidoine, en proie à une fièvre violente, délirait sur le lit où on l'avait placé.
Gérard amena la jeune tille au chevet du malheureux et lui expliqua la situation.
— Vous voyez, dit-il, qu'il ne faut pas songer à vous mettre en route. Je vous i éilère ma proposition, le clialeau de Lavernie n'est qu'à sept lieues et demie d'ici ; je puis vous y conduire. Ce sera une double joie pour ma mère de vous recevoir et de m'embrasser encore, moi qu'elle croit déjà bien loin ; acceptez. Vous dites qu'on vous attend aux Filles-Bleues, mais qui cela ?
Antoinette répéta doucement mais avec une fermeté qui frappa Gérard :
— On m'attend.
— Enfin, comment irez-vous ? le carrosse est brisé, vous n'avez peut-être pas beaucoup (l'argent ?
— Je n'en ai pas du tout, mais Sidoine doit en avoir.
Gérard ne trouva rien dans les habits de Sidoine, et il jeta un regard soupçonneux sur le l)arl)icr (|ui l'avait déshabillé pour le coucher. Mais une idée lui vint. Il sortit jiour visiter le carrosse, et dans le tond du coltVii il ramassa un petit sac do cuir ronrerniant vingt-cinq louis d'or, une sonunc considérable eu égard à la médiocrité de l'équipage et au peu de durée de la route.
— En effet, mademoiselle, dit-il en rev^
nant à Antoinette, voici le trésor de Sidoine, et vous aurez plus qu'il ne vous faut pour aller jusqu'au couvent.
— Il faut laisser cet argent ici pour que le pauvre garçon soit bien soigné, dit Antoinette avec une générosité qui fit plaisir à Gérard.
— Mais, vous '
— Oh ! moi...
— Vingt heues, mademoiselle 1
— Le carrosse a bien roulé du fossé jusqu'ici, pourquoi ne roulerait-il pas d'ici aux Filles-Bleues t
— Parce que le Umon est brisé, et que rien ne retiendrait la voiture dans les descentes.
— Comment alors, Monsieur, vous qui me proposiez si obligeamment d'aller chez madame voire mère, comment comptiez-vous que je ferai le chemin?
— Des deux chevaux du carrosse vous eussiez monté l'un, moi j'ai ma monture. Un coussin du carrosse bien sanglé sur ce gros cheval gris, vous constiiuait la meilleure selle du monde.
— Alors, s'il m'est possible de monter ce cheval, pourquoi ne m'en servirais-je pas pour aller au couvent...
— Seule ?
— Je donnerai un louis au guide qui m'accompagnera sur l'autre cheval.
— Singulière enfant, pensa Gérard ; elle ne sait rien des choses de ce monde, et rien ne rétonne.
— Est-ce que j'ai tort? demanda Antoinette.
— Bien au contraire, mademoiselle; seulement je pensais que vous faire ainsi accompagner par un inconnu, par un manant...
— Eh bien! dit-elle avec un sourire de bonne grâce et d'innocence, que ne venezvous avez moi, vous même?
La plus folle idée, la plus vulgaire, la plus incompatible avec cette noitle ligure <iu'il avait en face de lui, traversa l'imagination de Gérard.
— Serait-ce une aventurière, pensa-t-il, el m'a-t-elle conté celte invraisemblable histoire sachant bien que Sidoine ne la pourra démentir.
— Mademoiselle, répliqua le malheureux avec une l»rus(iue lioiiieur, j'ai eu l'honneur de vousdiic que je m'en v.iis à l'armée, j'ai h;\l(', et vingt lieues au rebours de ma roule m'enlèveraient deux jours à pou j)rès.
Antoinette eût pu s'olïenser, se formaliser, tout au moins, mais non. âes riches
Is Boirs ne se froncèrent pas. Nulle contraction ne plissa ses lèvres.
— Vous eussiez perdu le même temps à me conduire chez madame votre mère, ditelle tranquillement. Mais puisque vous ne pouvez pas sacrifier ces deux jours, j'irai seule, ou arec le premier venu, au couvent des Filles-Bleues, et je ne vous serai pas moins reconnaissante de tout ce que vous avez tait pour moi depuis tantôt.
En disant ces mots, elle plongea son petit poing dans le sac de cuir, et en tira, sans compter, les pièces d'or qu'elle donna au chirurgien du village , avec les plus vives recommandations pour qu'Antoine fût bien soigné etreconduiî c)iez lui dès qu'il pourrait souffrir le transport.
Elle ordonna qu'on assujettît sur l'un des chevaux le coussin dont Gérard avait parlé, choisit avec infiniment de sagacité parmi les figures présentes celle ciui offrait le plus de garanties, et qui en effet eût rassuré Lavater lui-même ; c'était un beau garçon des vingt ans, à l'œil bleu, limpide, au front ouveri, au franc sourire.
— Voulez- vous, dit-elle, gagner un louis d'or en me conduisant aux Filles-Bleues de Mézières, et en ramenant ici le cheval que j'aurai monté?
— Oui dà, de tout mon cœur, maderaoi- Belle, répliqua vivement le jeune homme, et j'aurai bien soin de vous en route.
• — Partons alors, continua Antoinette qui fit une longue et belle révéreihce à Gérard, et le laissa dans la chambre tout abasourdi de cette candeur, ou de cette rouerie, flottant de l'une à l'autre des deux idées, et le plus gêné, le plus désarçonné de tous les hommes.
Il n'avait pas encore réuni toutes ses facultés, il n'avait pu encore déraciner ses pieds du carreau oii la stupeur les avait fixés, quand il entendit claquer dans la cour du hâter le fer des chevaux d'Antomette.
Il courut à la fenêtre; le coussin était déjà lié sur l'échiné puissante du gros cheval. Le beau garçon à l'œil bleu tendait sa main en ^uise d'élrier à la voyageuse. Elle y plaça un pied charmant et sauta comme un oiseau sur le cheval. Gérard, de sa fenêtre, vit en effet le paysan commencer son rôle d'attentif. Il improvisa une planchette soutenue par deux courroies pour que les pieds d'Antoinette s'y reposassent commodément ; il Tisila le mors et la bride, fixa sur son cheval à lui une petite valise que la jpune fille avait dans le carrosse, et grimpant à crû sur sa bête, il sortit d'abord de la maison
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attirant après lui la monture de sa nouvelle
maîtresse.
Celle-ci, lorsqu'elle eut dépassé le seuil, salua encore le chirurgien, les autres paysans, leur recommanda une dernière fois Sidoine, et s'éloigna au milieu des saiut$ très humbles et très sincères que ces braver gens , beaucoup meilleurs physionomistes qu'on ne le croit généralement, ne pouvaient refuser à tant de bonté simple, à tant de beauté pure,
Antoinette jeta les yeux jusqu'au premier étage, et vit à la fenêtre notre Gérard de plus en plus stupéfait , de plus en plus immobile, qui la regardait s'^éloigner sans avoir l'air d'y rien comprendre. Elle lui envoya un sourire capable d'anéantir ie peu de sens commun qui lui restait ; elle lui fit de la tète un charmant salut auquel il ne répondit point, béant et stupide (ju'il était. Cependant le cheval s'éloignait toujours, et disparut tout à coup au tournant de la route.
Gérard, dès qu'il ne vit plus rien, sembla retrouver toute sa raison. Il s'arracha de cette fenêtre sans même faire attention au pau\Te Sidoine, descendit en deux bonds les douze marches de l'escaher de bois, se jeta sur son cheval qui s'impatientait dans la cour et galopa comme un fou sur les traces de la voyageuse.
Mais à peine le jeune homme fut-il en selle que le premier mouvement si noble et si franc fit place aux scrupules que donne la triste éducation du monde.
Gérard se demanda s'il n'aurait pas l'air d'un sot ou d'un homme qui serepent, — si la jeune fille ne triompherait pas de son retour. En un mot, il appliqua une pauvreté sur sa sottise, il chercha un prétexte à sa résipiscence.
Ce prétexte malheureux comme tout devait l'être à partir de ce faux raisonnement, ce fut le sac de cuir que Gérard avait trouvé dans le carrosse, que la jeune fille avait vidé pour payer le chirurgien, qu'elle avait jeté ensuite sur une commode, et que Gérard avait machinalement ramassé pendant ses perplexités au départ d'Antoinette.
Ce petit sac dont il sentit l'épaisseur dans sa poche, lui parut une merveilleuse raison de courir après la voyageuse. Tout ravi d'avoir fait celte trouvaille, Gérard ne fut pas long à retrouver Antoinette ; il l'aperçut du haut d'une petite colline que son cheval éperonné vivement avait montée en une minute.
La jeune fille, entendant ce galop rapide derrière elle, se retourna. Gérard était déjà à ses côtés.
— Excusez-moi, dit -il , mademoiselle , mais vous avez oublié quelque chose chez le chirurgien, et je vous le rapporte.
— Je n'ai rien oublié du tout, ce me semble, répondit Antoinette.
Gérard lui tendit le petit sac de cuir.
— Ah bien ! mademoiselle a une fameuse chance, tout d'même, s'céria le grand garçon en riant : dire que l'on court si fort après elle pour lui rapporter im sac vide!
Tant de naïveté ou de perspicacité irrita Gérard , il poussa son cheval entre celui d'Antoinette et celui du gars.
— Passe derrière, dit-il d'un ton bourru, et il se mit au pas avec Antoinette silencieusement ; alors elle le regarda d'un air étonné:
— Eh bien, Monsieur, dit elle, vous oubliez que ce n'est pas votre chemin.
— II faut que vous me pardonniez, répliqua-t-il ; j'ai été incivil envers vous, et je m'accuse humblement. La réponse que je vous ai faite chez le cliirurgien m'était inspirée par des idées entièrement opposées à celles que j'ai en ce moment.
-^ Ah! dit- elle en cherchant à comprendre.
— Un homme de mon nom, et de mon éducation no laisse pas sur les chemins, dans l'embarras, une femme quelle qu'elle soit; a plus forte raison vous, Mademoiselle.
— Pourquoi?
Ce pourquoi troubla toutes les idées de Gérard ; il fut dit avec une telle sincérité, avec un œil silimjrùde, que le jeune homme n'y démêlant aucun dépit, aucun triomphe, dût se convaincre de la parfaite indilférence avec laquelle avaient été accueillis son refus chez le chirurgien , et son retour sur la route.
Cependant il fallait y répondre,à ce pourquoi; un iiomme répond toujours.
— Parce que. Mademoiselle, dit-il, au cas où un malheur, un accident, un simple désagrément même arriverait à une personne telle que vous, la responsabilité serait douloureuse pour celui qui l'aurait assumée.
Antoinette lut assez bonne pour se contenter de la réf)!ique. Gérard continua :
— Voilà pourquoi, mademoiselle, j'ai réfléchi et pris la résolution de vous proposer ma compagnie jusqu'à votre couvent, pour peu, toutefois, que vous n'y ayez aucune répugnance.
— Aucune, monsieur, dit Antoinette; mais, enfin , pour avoir hésité, vous aviez vos motifs, et je ne vois pas encon.'la raison qui vous pousserait maintenant à négMger
vos devoirs pour me rendre un senrice que vous avez cru devoir me refuser tout à l'heure, et que me rendra si bien l'honnête garçon que voici.
Elle désignait en même temps du geste et du sourire le jeune gars tout rose, qui marchait derrière.
Gérard ne trouva rien à dire. 11 examina du corn de l'œil ces traits si fermes et si purs dont les lignes sévères annonçaient une vo«lonté solide. 11 comprit qu'avec une logicienne de cette force la discussion finirait à son désavantage. Plus il creusait l'exanuen, plus il rougissait de n'avoir pas deviné au premier aspect la sainte vertu sous son écorce virginale.
— J'ai eu l'honneur de vous dire, mademoiselle, interrompit il plus bas , que je vous demandais humblement pardon; j'avais commis une erreur, une faute, ne me pardonnerez-vous pas ?
— Oh ! assurément, monsieur.
— Vous m'acceptez pour compagnon î alors?
— Mais puisque j'ai quelqu'un.
Gérard en s'approchant :
— Peut-être, mademoiselle, dit-il, serais4 je pour vous une société plus convenable ? S'il ne s'agit que de marcher derrière vous et de vous protéger en cas d'insulte, ce garçon suffit, je l'avoue; il me fait l'effet de valoir au moins votre pauvre Sidoine; mais pour la conversation, je puis vous affirmer sans trop d'orgueil que je vaudrai mieux que lui, fût-il doublé de votre cocher. Ainsi, Mademoiselle, acceptez-moi pour interlocuteur : nous avons vingt lieues à faire, et je me sens du fonds pour vingt heures au moins d'entretien.
Gérard en prononçant ces paroles retrouva si bien l'éclat sincère de son regard , il caressa si paternellement l'esprit de cette jeune fille, qu'elle avait consenti par le plus doux sourire avant qu'il n'eût terminé sa prière.
Gérard enchanté, se rapprocha du paysan.
— Eii bien, mon garçon, s'écria-t-il, en lui frappant amicalement sur l'épaule, mo vfiilà de la compagnie : fais-moi bonne mi- D^i, et soyons aimables pour distraire un } >eu cette charmante demoiselle.
— Ah 1 merci , dit Antoinette, vous me faites plaisir ; j'ai cru que vous alliez congédier ce bon Michel — il s'appelle Michel — urf allreux nom, quoique le nom d'un grand saint ; j'ai cru, dis-je, que vous alliez le renvoyer, et cela me faisait de la peine, j'aime sa figure.
— Mademoiselle , répondit Gérard , si
j*eiL5se renvoyé Michel, vous auriez le droit de dire que je ne suis pas pour vous ce que je dois être, et vous eussiez très tjien fait de garder Michel malgré moi. Renvoyer Michel ! Oh I non ; tout au contraire. Si je me fusse trouvé seul près de vous depuis la petite explication que nous venons d'avoir, c'est moi qui vous eussse demandé d'adjoindre un tiers à notre société. Sans parens, sans amis, comme vous l'êtes, en face du couvent où vous allez entrer, je ne voudrais pas, au prix de ma \ie, qu'il s'arrêtât l'ombre même d'un soupçon sur votre tête.
Non, mademoiselle, non. — Et en voyant le soin que je prends de vous rassurer contre moi-même, j'espère que vous me ferez la grâce de m'accorder un peu de votre confiance, en retour du dévoûment tout fraternel que je dépose à vos pieds.
Antoinette comprit à l'accent de ces m.ots que le jeune homme les avait exhalés du fond d'un cœur loyal; ses yeux se voilèrent; l'inspiration d'une âme généreuse lui monta au cerveau comme une ivresse, et se retournant vers Michel un peu gêné par ce beau langage :
— Mon ami, lui dit-elle d'une voix brève, toute palpitante de son émotion, puisque monsieur consent à m'accompagner, je ne veux pas vous faire perdre votre temps. Retournez à Dommarlin, et voici un second louis pour toute la bonne grâce que vous avez mise à me servir.
Gérard voulut s'écrier et Antoinette lui ferma la bouche avec un r^ard d'une si sublime innocence qu'il y eût eu sacrilège a effacer, par un bruit mondain, l'écho des divines paroles prononcées par cette jeune fille.
Michel tout ému hasarda une observation.
— Et les chevaux? dit-il.
— Ramenez le vôtre, interrompit vivement Antoinette, quant au mien, je le renverrai du couvent.
A ce moment Gérard lut sur le visage de cette enfant toute l'autorité d'un sang habitué au commandement.
Michel n'ajouta plus un mot et tourna bride. Encore une fois Gérard et Antoinette se trouvèrent seuls, mais la jeune fille, cette fois, avait grandi de vingt coudées, — elle 't>minait la situation.
Le sonpci* à la Worge.
Gérard ne remercia point sa compagne du mouvement qu'elle avait eu. On ne paie pas plus l'inspiration de la générosité que celle du génie. La générosité n'est autre chose que le génie du cœur. Quant à Antoinette, après cette exaltation passagère, elle était retombée dans son habituelle sérénité. Le ciel s'est dégagé peu à peu des nuages du matin ; un soleil doux, séchait les chemins et répandait sur les arbres, déjà vivifiés, la couleur du printemps. Les tilleuls poussaient leurs bourgeons rouges au-dessus du bois noir de l'année précédente. Dans le creux des ornières buvaient les bergeronnettes à peine effarouchées par le pas des chevaux. Au loin, dans la campagne, le chaume des cabanes reluisait comme de l'or et les bœufs en foulant la terre humide fermaient leur large paupière inondée de tièdes rayons.
Les deux jeunes gens marchèrent ainsi côte à côte : Antoinette rêveuse et laissant cette poésie pénétrer avec l'air pur dans tout son être ; l'autre déjà inquiet, partagé entre des regrets et de vagues espérances, ému quand il se retournait pour chercher l'horizon derrière lequel pleurait sa mère, ému quand il voyait sous son regard l'innocente et belle créature que Dieu venait de lui envoyer à protéger.
Le temps marchait, le temps fuyait entre les pieds des cliovaux. A part l'écJiange de politesse et de remerciemens : « Etesvous bien assise? — Oui, merci. — Ne vous fatiguez-vous point? — J'irai jusqu'au bout. » A part quelques remarques sur le paysage, et quelques discrètes questions pouvant améliorer un peu la situation présente, les voyageurs ne s'étaient rien dit depuis le départ de Michel.
Cependant les sujets de conversation ne manquaient point, et comme il ne pouvait s'en rencontrer un plus convenable que la vie elle-même de la jeune fille, son passé, son avenir, Gérard adopta délicatement ce texte et fit raconter à Antoinette ce qu'elle avait souffert et ce qu'elle espérait.
— Assurément, dit-elle en terminant son récit, je crois être née de parens bien supérieurs à ma gouvernante, mais à quoi bon m'en préoccuper, les religieuses n'ont pas de parens. Dieu le leur défend, lui qui pourtant leur avait donné père et mère. 11 leur tient lieu de tout, elles n'ont plus besoin de rien. Je vais être religieuse, ot ne son-
DE LAVERNIE.
<^ gérai plus à personne en ce monde. Cela me sera facile, jamais je n'ai rien aimé.
— Mais, dit Gérard, pmsque vous croyez avoir des parens, puisque vous sentez leur présence, si cachée qu'elle puisse être, vous devez espérer qu'ils se rapprocheront de vous un jour.
— Nullement, monsieur. Des parens qui m'eussent confié à la gouvernante que j'ai perdue, me fussent venus voir au moins une lois, et je vous ai dit déjà qu'en dix-sept ans je ne me souviens d'avoir aperçu que quatre à cinq personnes étrangères. J'étais, me répondrez-vous , une enfant , offrant peu d'intérêt, — ces parens qui se cachent pouvaient avoir leur raison de se cacher, mais en dix-sept ans , monsieur , il y a place pour un rayon de soleil , et ce rayon m'eût suffi pour voir que j'étais l'enfant de quelqu'un... Non... rien... personne... quelques louis jetés, voilà tout... Les pièces d'or portent l'elfigie du roi, ce ne sont pas des portraits de famille. Une occasion se présentait : ma gouvernante venait de mourir ; j'étais seule, abandonnée ; voilà un motif pour mon père ou ma mère d'accourir auprès de moi. Que fait- on? Une lettre de la gouvernante les avertit ; un courrier arrive. U apporte une réponse et repart; ma gouvernante brûle œtte réponse, elle expire, le secret meurt avec elle, et vous me trouvez dans un lossé avec un paysan auquel on confie mon bonheur et ma vie, estimés vin^t-cinq louis. Ce paysan a l'ordre de me jeter dans un couvent oii sans doute ma pension sera payée. Voilà mon avenir tel que l'entendent les arbitres de ma destinée. Appelez ces gens-là ma lamille, si vous voulez, Monsieur, moi je n'en di pas le courage. Mais je vois que vous vous attristez ; aurais-je encore cette douleur de communiquer mes souffrances à des êtres heureux! Egayez-vous, je vous en supplie.
Gérard en effet baissait la tête, en proie à une mélancolie (^u'il devait naturellement attribuer au triste récit de la jeune fille.
Antoinette reprit :
— Vous me connaissez trop maintenant, pour que je ne cherche p;is à vous connaître un peu. Expliquez-moi, je vous prie, de quoi se compose le bonlieur de la famille. Vous m'avez parlé d'une mère que vous avez, d'une vraie mère.
— Oh oui, mademoiselle, s'écria Gérard, une mère véritable!
— Vous n'avez j)as de frère ni de sœur? — J'ai eu un frère, mademoiselle, uq
frère jumeau, que ma liière idolâtrait. Oh 1 je me souviens qu'elle l'aimait plus que
moi, et cela m'a toujours bien surpris qu'elle laissât voir sa préférence, elle, la plus intelligente, la plus probe, la plus tendre des mères. Npus avons perdu mon frère à dix ans ; une tièvre l'a emporté après la petite vérole, dont nous étions atteints tous deux, et qui m'a épargné, moi, celui des deux fils que ma mère eût le moms regretté. Mais pourquoi donc ai-je l'air d'accuser ma bonne mère, cette idole de mon cœur?
— Je vais vous le dire, répliqua Antoinette, c'est qu'en vous plaignant de votre mère, vous espérez me consoler de n'en avoir pas eu.
— C'est vrai, répondit Gérard, qui remercia par un coup d'œil cette noble créature, — et depuis la mort de mon frère, c'est à dire depuis dix-sept ans à peu près, ma mère m'a aimé seul comme autrefois elle n'aimait pas ses deux fils ensemble. Cependant il m'a fallu entrer en campagne. J'ai acheté une lieutenance dans les dragons de Peysac, que M. de Louvois a envoyés à l'armée de Catina^. Ah ! si vous aviez vu ce matin les pleurs de ma mère quand elle m'a embrassé, si vous aviez entendu ses tendres recommandations et sa douce éloquence
Sour me rappeler, à moi soldat, le souvenir e mon père, qui a emporté en mourant l'unique amour de sa vie. Vous qui voulez savoir comment vivent les ^ens heureux, entrez un moment dans la vie si calme, si droite, si modestement fleurie de ces deux âmes pures qui n'ont jamais eu qu'une ambition, cplle d'aimer plus encore qu'on ne les aimait. Ma mère voyez-vous, n'a plus que moi sur la terre, et elle voudrait bien que le canon de M. le duc de Savoie me laissât revenir au château de Lavernie.
— Oh 1 vous y reviendrez, s'écria Antoinette... Ainsi donc vous vous appelez Lavernie?... Vous êtes officier, gentilhomme?
— Oui, Mademoiselle.
— Vous avez deux noms, vous, ajouta la jeune fille mélancolique.
— Pour tout le monde, comte de Lavernie, pour ma mère, (iérard.
— Gérard, répéta Antoinette, c'est un joli nom.
— Voilà, mademoiselle, qu'à présent vous me connaissez comme je vous connais. Et vous voyez ciu'en vous offrant tout d'abord de vous conduire chez ma mère, je vous traitais déjà comme une sœur.
— 11 faut croire, répliqua malicieusement la jeune tille, que je fais meilleur ellet au premier coup d'œil qu'au second.
— Vous m'avez pardonné, dit Gérard en posant un doigt sur ses lèvres.
— Gomment ne pas pardonner à celui qui fait si obligeamment vingt^ieues hors de sa route en compagnie d'une maussade fille — oli ! oui, maussade, car je vais encore me plaindre... Avons-nous fait beaucoup de cJiemin? — mon estomac compte les lieues aussi exactement qu'une horloge. J'ai faim, monsieur, il faut bien que je l'avoue.
— Hélas, mademoiselle, nous voilà en pleine campagne, le dernier village que nous avons traversé est à deux lieues en arrière ; trois grandes lieues nous restent à faire avant d'arriver à un autre.
— Et le jour baisse, dit la jeune fille, le froid vient!
11 était quatre heures environ. Le soleil avait pâli ; une brume violette commençait à planer sur la ligne de l'horizon. Gérard se retournant de tous les côtés sentit cette violente douleur que tout homme de cœur éprouve à voir une souffrance qu'il ne peut soulager.
Tout à coup, entre des arbres, derrière un petit iiois, il entendit le bruit des marteaux et vit luire la flamme rouge d'une forge.
— Mademoiselle, dit-il, avisons au plus pressé : vous aviez froid, voici du leu.Ge serait avoir bien [jeu de chance que de ne trouver pas des œufs à cuire sur cette belle flamme. Voulez-vous tourner à droite?
— Tournons, dit Antoinette.
Ils entrèrent alors dans un petit chemin creux fort plongeant, que ses deux talus escarpaient comme une caverne. Sur ce chemin se penchaient des arbres verts et des chênes auxquels pendaient leurs feuilles jaunies. La fraîcheur se tournait en froid, la bise qui accourait de la plaine s'engouffrait en jurant sous les arceaux de celte voûte de ramures.
11 y avait déjà crépuscule en ce chemin, qu'il faisait encore jour sur la grande route. C'était un ravissant spectacle, mais nos voyageurs dans leur hôte, n'eurent qu'un mépris désobhgeant pour les lierres si vigoureux qui étreignaient les arbres jusqu'à leur sommet et venaient à leur base s'épanouir en nappes d'un vert noir. Au bout de ce paysage apparut la forge tout embrasée — sa 'large porto ouverte indiquait assez que la chaleur mtérieure suffisait aux habitans. — Ces flammes rouges et bleues, selon que le soufflet animait leur furie, éclairaient un forgeron robuste, son jeune apprenti, et, dans un angle, une femme de trente ans qui berçait son enfant dans ses bras en chantonnant' un vieux cantique près de la fenêtre.
Dès que le pas des cîievaux eut i-'eténfi.^ê forgeron, à qui ce bruit annonçait travail et profit, envoya le garçon au-devant des voyageurs.
Gérard prévmt ses offres. Il avança tout à cheval jusqu'à l'auvent de la porte.
— Nous n'avons pas de chevaux à ferrer, dit-il ; mais nous avons froid, nous avons faim, et l'idée nous est venue que la ménagère du forgeron gagnerait plus vite une demi-pistole en nous offrant sa bonne raine et ses œufs frais que le maréclial ne gagnerait douze sols à remettre un fer. Me suis-je trompé? Puis-je descendre?
Le forgeron, au lieu de répondre, sourit et vint tenir l'étrier à Gérard, qui obstruait avec sa monture toute la lumière de la porte. Quand il aperçut la jeune fille sur l'autre cheval,
-~ Femme, dit-il, viens!
Mais Antoinette se laissa glisser en bas du cheval gris, et s'alla promptement asseoir devant le feu.
Gérard disparut avec la femme pour surveiller les apprêts du souper. Cependant, la jeune fille tout épuisée, allongeait ses deux mains pour les chauffer en garantissant son visage. Gérai'd revint avec le souper et s'assit en face d'Antoinette. Ce repas fut charmant. Des œufs, de la piquette , du pain bis, un quartier de bon fromage et des noix sèches. Le pot de grès éblouissant de propreté, du gros linge, des gobelets d'étain bien brillans; et pendant le souper , la chanson du forgeron qui ne voulait pas perdre son fer rouge, et les caresses d'un gros chat noir qui passait et repassait en ronflant sur les petits pieds d'Antoinette.
— Maintenant, dit Gérard, lorsque tous deux eurent achevé, ces bonnes gens ne peuvent coudier personne ici ; votre lit, mademoiselle, est donc à trois lieues d'ici. Ferezvous bien ces trois lieues?
— Non, répliqua Antoinette. Mais pourquoi ne me laisserait-on pas dormir quelques heures sur le vieux fauteuil que voici, près du feu? Depuis que je me suis reposé, je sens ma fatigue, il me serait impossible de faire un pas.'
— Parfaitement, répondit Gérard. Mais je préférerais pour vous cette bonne peau de mouton que vient de m'offrir notre hôtesse. La laine en est si touffue que jamais vous n'aurez eu un matelas plus doux.
— Celte peau sera pour vous, monsieur le comte, dit Antoinette, en attachant sur le jeune homme un regard curieux. On eût dit qu'elle voulait voir l'effet que produirait sur Gérard cette appellation doni'a^le usait pour
DE LAVERNIE»
la première fois avec lui. Moi, je garde le fauteuil où déjà je dormirais sans la crainte d'être à vos yeux une petite paysanne tout à lait mal élevée. Installez donc votre lit près de l'âtre, et imitez-moi, car vous aussi vous devez être fatigué.
Le forgeron et sa temme avaient considéré avec une bienveillante neutralité ces dispositions de leurs liôtes. Quand ils les virent d'accord , ils se retirèrent dans la chambre voisine, où, suivant l'usage, un seul et même immense lit de plumes recevait le soir tous les babitans de la maison. Les chevaux, placés sous un appentis , tiraient à grand bruit de dents le foin et les fanes de pois desséchées. Toute lumière s'éteignit dans la forge, que les retlets du feu continuèrent à illuminer poétiquement,
Gérard, sur un escabeau, dans le coin de l'âtre, regardait Antoinette. La jeune tille, silencieuse , après avoir essayé de soutenir (te regard avec un sourire, s'en trouva tellement gênée, tellement brûlée malgré elle, que n'osant se détourner de peur de déplaire à son compagnon , elle ferma les yeux, comme vaincue par le sommeil. Fermer les yeux, c'était seulemcnl empêcher GéraroLd'y lire ce qui troublait son âme, car derrière le voile des paupières une femme voit encore, et plus librement. Riais le jeune homme la crut endormie, et après avoir rêvé quelques instans, l'œil lixé sur les braises mourantes, il se renversa doucement en arrière et s'endormit lui-môme la tête sur l'épaule, un bras pendant.
Alors Antoinette rouvrit ses grands yeux noirs et se lova. Le regard opiniâtre qu'elle attacha sur Gérard endormi , donnait à son visage une expression nouvelle, dont il eûi été bien surpris, ce Gérard (|ui croyait avoir observé la jeune lilIS et deviné en son ànie le calme sans fond de l'indirierence. Lorsqu'elle eut longuement regardé son compagnon , sans que rien eût moditié sur sou visage ce contentement sombre et njyslérieux qui s'y rellétail, elle poussa un soupir étoulTé , mit une main sur son cœur el sortit de la forge jDour respirer plus librement.
La lune, rouge et large, s'élevait au fond du ciel, coupée en i\M\x par une ligne noire que dentelaient des arbres encore squelettes. Du milieu de la pelouse l'r.iîche jeiée comrne un tapis en avant <le la cbaïun'ière, Antoinette apercevait toujours, aux pAles rellels de l'.litre, ce jeune honnne endormi qui lui avait demandé de veiller sur elle, et elle se disait que ce n'était [)as l'heure encore de se rapp(,'ler toutes les paroles,
tous les gestes, tous les détails de celte journée; que dans peu, une fois entrée au couvent, une fois seule, elle aurait bien le temps et serait plus libre pour descendre uu fond de sa pensée et y reconnaître nn à un tant de souvenirs ; qu'en attendant, il fallait se hâter de récolter, d'entasser pèle mêle dans sa mémoire , et de se faire une provision de bonheur pour les jours de larmes.
Rien n'était beau , rien n'était touchant comme cette pure et intelligente fille se disputant elle-mêmie à sa destinée. Elle qui , dans son enfance solitaire , avait souffert si bravement, peut-être parce qu'elle ne connaissait pas le mot espérance, elle se troublait aux premiers batlemens de son cœur, et l'apparition d'une joie l'épouvantait comme une lumière insoHte, éphémère, qui révèle au prisonnier l'horreur de son cachot, tolérable au sein des ténèbres.
Antoinette la stoique s'oublia au point de se rappeler que Gérard lui avait offert de la conduire chez sa mère. Elle se représenta un vieux château , sous de vieux arbres, le miroir azuré d'une grande pièce d'eau, de longues allées embrumées , au fond dosquelles passait , comme une vision , un cavalier suivi de ses chiens ; la douceur des causeries, l'appui d'un bras dans les promenades , et ce frémissement étrange qui l'avait saisie quand Gérard, pour la tirer du carrosse , l'avait enveloppée de ses liras. Tout cela entraîna sa pensée et lui attendrit le cœur à tel point, qu'elle n'entendit pas derrière elle Gérard, qui accourait avec inquiétude, et qu'elle ne put lui cacher deux grosses larmes échappées de ses yeux, tandis qu'elle feignait de regarder le ciel.
— Vous pleurez, dit-il, en lui prenant la main. Soullrez-vous?
— Non , répliqua Anloinelle. J'ai pensé à ma gouvernante, au pauvre Sidoine, et j'ai eu un peu de chagrin , comme vous m'en avez vu ce matin.
— Vous ne dormez plus?
— J'aidoruii, merci. Mais vous, monsieur?
— Oh I moi, tant que je vous verrai pleurer...
— Je ne pleure pas , mais je suis impatiente.
— De quoi?
— Il est minuit; la lune éclaire. N'admirez-vous |)as comme le temps est doux? Si vous y consentiez , je serais arrivée demain au matin à ma destination, et vous pourriez continuer votre chemin tout seul. Je vuUs en supplie, parlons.
Gérard ne répondit rien ; mais il s'occupa aussitôt de préparer les chevaux. Le bruit qu'il fit réveilla le iorgeron. Gérard lui donna une pistole, et ce lut son tour de prendre dans sa main le pied d'Antoinette, de la soulever entre ses bras et de l'asseoir sur le cheval gris. Cinq minutes après, les voyageurs avaient quitté la forge.
Au bout du chemin creux, Antoinette arrêta sa monture, se retourna et regarda, comme elle savait regarder, ce petit nid caché qui venait d'abriter son premier bonheur.
— Qu'avez- vous ? demanda Gérard.
— Rien, répliqua-t-elle en hâtant sa marche.
— Comme vous êtes réservée avec moi, comme vous êtes défiante, Mademoiselle! Il y avait une pensée dans vos yeux, vous me la cachez.
Elle baissa la tête en proie à une douloureuse émotion.
— Par grâce, dit-il en se rapprochant, parlez; cette pensée, dites-la moi...
— J'en avais deux, répondit Antoinette avec son élan indomptable.
— Voyons!..
Et il s approcha encore; son genou effleurait la robe brune de sa compagne.
— La première, dit-elle, c'est que pour la première fois de ma vie, ce soir, j'ai oublié de prier Dieu en sortant de table.
— Hélas ! mademoiselle, Dieu ne vous en voudra pas ; vous aurez assez de temps à lui donner : — l'autre pensée, je vous en prie.
— C'est, dit-elle, d'une voix tremblante qu'elle cherchait vainement à aûermir, c'est que la jolie petite maison dont nous sortons je ne là reverrai plus jamais.
Elle fouetta le cheval comme s'il eût lait une faute, et s'éloigna de Gérard, dont le contact, le souffle et les yeux venaient encore une fois de la brûler.
A partir de ce moment, silencieux et sombres tous deux, les jeunes gens marchèrent d'un pas rapide. Le jour blanchissant les campagnes les surprit à l'entrée de la ville de Mézières,
On apercevait par dessus les maisons le coteau sur lequel s'élève le couvent des Filles-Bleues.
Lorsqu'un des gardiens de la ville leur montra de loin l'édifice, Antoinette pâlit; Gérard s'en aperçut.
— Hâtons-nous, dit-elle.
Et elle s'élança, l'œil sec et la main fiévreuse, dans le chemin, à cent pas du couyent dont on voyait drslinctoment l'entrée et les ienêtres.
Gérard courut derrière, puis la devança, lui barra le passage, en plaçant son clieval en travers.
— Ecoutez-moi, mademoiselle, je vous en conjure, dit-il ; vos traits sont altérés, vous tremblez. Arrêtez-vous ici. J'ai beaucoup réfléchi depuis que nous avons quitté la forge, j'ai beaucoup observé. Maintenant, je suis sûr que vous n'allez pas avec joie en ce couvent.
Elle voulut s'écrier... il reprit :
— Ne le niez pas, rappelez -vous mes offres. Tournez bride, il en est temps encore. Là-bas, une amie, une protectrice, ma mère; là-bas, la hberté, les joies du monde. Ici, la solitude, le silence, l'oubli.
— L'oubh... murmura-t-elle.
— Mademoiselle, par pitié, ne vous sacrifiez pas. Retournez-vous, voyez comme ces prés sont ri ans, comme ces montagnes sont roses du côté de Lavernie. Ici, voyez les murs noirs, la sombre verdure des buis. Derrière vous, tout vous sourit, c'est la vie; devant nous, tout effraie et repousse, c'est la mort.
Elle jeta un coup-d'œil morne sur l'immense bâtiment.
— Antoinette, ma sœur, continua le jeune homme, si vous n'wiraez rien de ce monde que je vous offre, songez au chagrin que vous feriez aux gens qui s'intéressent à vous
— A qui, bon Dieu ! dit-elle.
— A moi, qui me sens dans le cœur, une amitié si vive, une telle habitude contractée en bien peu d'heures, que de mon cœur au vôtre, si vous me quittez pour disparaître dans cette noire maison, quelque chose va se rompre qui me laissera une éternelle blessure.
— Monsieur... ne me dites pas cela ! s'écria la jeune fille plus pâle qu'un spectre et dont les yeux lancèrent une flamme, si vous êtes chrétien, monsieur^ ne médites pas cela !
Et elle voila de ses mains, cette noble figure, la plus sublime image du désespoir.
— Antoinette, venez ! venez! dit Gérard en saisissant la bride du cheval qu'il fit tourner, sans qu'elle eût donné signe d'existence.
Tout à coup, à l'une des fenêtres du couvent, parut une religieuse grande et de mine hautaine, qui cria :
— Mademoiselle Antoinette, est-ce vous t Antoinette tourna la tête.
— On m'appelle ! dit la jeune fille réveillée en sursaut, et qui glissa, ou plutôt tomba en bas de son cheval.
— Vite! vite! s'écria Gérard en essayant de l'enlever encore.
DE LAVERNIE.
Mais la porte s'ouvrit. On vit accourir plusieurs religieuses. Gérard cessa de lutter. ' —Adieu! monsieur de Lavernie, murmura la triste enfant. A tout jamais, adieu !
— Antoinette ! A l'armée d'Italie, sous Pignerol, Gérard de Lavernie, lieutenant de dragons. Si vous regrettez quelque chose en ce monde, écrivez-moi une ligne, un mot, et j'accours l Antoinette, je vous connais depuis vingt heures, comptez sur moi pour l'éternité !
Il saisit la main de la jeune fille, la pressa sur son cœur, y appuya ses lèvres brûlantes et au moment oii les religieuses s'emparaient d'elle, il poussait déjà son cheval dans l'escarpement de la côte.
Antoinette immobile, glacée, l'œil attaché sur Gérard qui fuyait, entra dans le couvent, au milieu des religieuses, sans savoir si ses pieds avaient touché la terre.
Telle était cette jeune fille que M. de Lavernie avait aimée passionnément depuis leur séparation. 11 lui avait écrit de l'armée une lettre signée Gérard. Celte lettre, pleine de respectueuses tendresses, avait été envoyée au ministère de la guerre par la supérieure, et la jeune fille n'en avait rien su. Mais comme chez elle vivait plus ardemment que jamais le souvenir de Gérard, comme elle s'était refusée obstinément à répondre à la supérieure qui la questionnait sur le jeune homme disparu aussitôt qu'aperçu à la porte du couvent ; comme il ne s'était* point passé une heure sans qu'elle demandât au ciel la grâce de revoir son ami, qui l'avait appelé sa sœur, Antoinette, malgré le prétendu silence du jeune homme, n'avait pas supposé quon l'eût oubUée, et elle attendait toujours.
Or, à peine lui eut-on signifié qu'elle devait se préparer à faire ses vœux, qu'à l'affreuse idée d'une sép.iraUon éternelle, elle résolut de ne plus attendre. Elle écrivit à Gérard la lettre que nous avons vue entre les mains de Catinat, à Stalfarde.
Cependant, cette letlre avait été interceptée par la supérieure, et, ( omme celle de Gérard, envoyée au ministère. Nous savons le trouble de M. de Lavernie au reçu de ces tristes nouvelles; nous avons vu la paternelle bonté de Catinat pour son olficier ; le départ de Belair, son voyage et son heureuse arrivée à l'hôtellerie où nous l'avons laissé, caressant avec ivresse une mauvaise mandoline. Nous savons romment La Goberge le surprit et le reconnut à sa voix mélodieuse.
Il nous reste à savoir pourquoi M. de Lou-
vois avait jugé à propos de faire tenir cette lettre à M. de Lavernie et quel intérêt si puissant poussait le ministre à venir luimême, en compagnie de son espion La Goberge, surveiller les démarches d'Antoinette d'après les indices que la pauvre enfant donnait si imprudemment, dans sa lettre à Gérard.
La terrassée des Bais.
Quand Belair, dans son auberge, eut cassé, à force de racler, les deux cordes de sa mandore, il se trouva complètement remis. Le corps n'en pouvait plus, mais l'esprit était vaillant.
— Il ne s'agit pas de dormir, se dit-il. Si une fois je m'endormais, je suis dans le cas d'y rester quarante-huit lieures, et c'est à quatre heures du matin que la demoiselle de mon nouvel ami doit venir sur la terrasse. Et puis, cette terrasse, où est-eUe? avant que je l'aie reconnue il se passera du temps. Alerte ! qu'il ne soit pas dit que j'aurai fait deux cent cinquante-sept Ueues pour manquer ma commission.
'1 se mit à la fenêtre. Le ciel était noir comme un crêpe de deuil. 11 ventait à déraeiner les arbres.
— Admirable temps, se dit-il. Mais quelle heure ridicule cette demoiselle a été choisir là 1 Quatre heures du malin : le point du jour I Que ne m'a-t-ellc donné rendez-vous pour minuit, l'heure du mystère, dans wjke bouteUle à l'encre 1 El il chantonna :
Heure de minuit.
Tu n'es pas la nuit:
Tu n'es pas le jour.
Heure de l'amour.
— Voyons si j'ai bien tout ce qu'il faut pour un enlèvement. L'ne corde à nœuds. Voici la corde, mais il faut y faire des nœuds. Calculons : quand un mur de couvent à vingt pieds, c'est joli ; taisons douze nœuds à ma corde. Ah 1... un nœud coulant, à l'une des extrémités, pour que la jeune personne n'ait pas de peine à fixer cotte corde h un arbre, et <iue nous ne nous rompions pas le col.
Maintenant, de quoi ai-je l.esoin encore? d'un cheval? je l'ai ; il me paraît bon. Vingttrois lieues dii couvent au ch.-^teau de Lavernie par la traverse, ma bêle en fera 'a moitié, un relais fera le reste. D'une lan-
terne? Bah 1 puisque l'aurore nous éclairera. D'une arme.... mon épée. Allons !
Belair, avec son équipage, sortit clopinclopant de l'hôtellerie et se trouva en vue du couvent à deux heures et demie.
La fraîcheur de la nuit, l'approche du moment décisif avaient aiguisé toutes les facultés du musicien. Quand le danger ne paralyse point une âme, il en double l'énergre. Belair se trouva clairvoyant comme un chat et prudent comme une couleuvre. 11 débuta par lier son cheval à un arbre et s'engagea d'un pas léger dans ce chemin creux dont nous avons parlé, qui longeait lemur dégradé sur lequel s'épanouissaient les buis. Cette précaution militaire qui lui eût valu l'estime de BI. de Catinat, eut pour avantage de permettre au musicien une fructueuse exploralion le long du mur d'enceinte.
Ce fut alors qu'il s'applaudit d'avoir devancé l'heure du rendez-vous. Il eut le temps de reconnaître qu'à l'une de ses extrémités le mur abandonnait le chemin, et s'en allait à angle droit sur les champs euxmêmes. Vi, plus de bruit de pas, quelques broussailles derrière lesquelles on se pouvait cacher; des avoines touffues qui poussaient jusqu'au bas du mur ; et, en y apphquant les mains, Belair sentit dans ce mur toutes les excavations que nous avons dé crites, admirables marche-pieds dont un homme agile et pressé ne potivait manquer de faire son profit.
— Pour peu, pensa-t-il, que cette jeune demoiselle ait le sens commun, elle ne choisira pas pour apparaître le côté de la terrasse qui borde le chemin. Là, il peut passer du monde qui troublerait notre conver talion ; elle se présentera du côté de l'avoine; je m'en vais donc aller chercher mon cheval et pousser une reconnaissance autour de la place.
Belair exécuta son plan avec bonheur. Il ramena le cheval tout à travers l'avoine, ce qui ne produisit d'autre bruit que le froissement des épis, confondu, d'ailleurs, grâce auvent, dans le sifflement des feuillages. 11 n'y avait absolument personne aux environs; des chiens aboyaient en se répondant, mais à de grandes distances. Trois quarts sonnèrent au couvent.
— Ah ! se dit Belah, voilà trois heures moins un quart. Si la jeune personne avait un peu d'intelligence , elle avancerait sa montre ; moi, si j'étais religieuse et que j'attendisse la visite d'un amant venu de deux cent cinquante-sept lieues, j'aurais passé toute la nuit sur cette terrasse ; il fredonna :
Qu'importe une heure S'il faut qu'on meure.
L'admirable moment 1— -Ohl oh 1 qui passe là-dedans? Un lièvre sur qçii j'aurai marché au gîte. Bon, voilà mon cheval qui a peur.
En effet, le petit quadrupède avait effarouché le gros. Belair noua la bride de sa monture à la saillie d'une grosse pierre dans la base du mur.
— Maintenant, pensa-t-il, si la demoiselle perd son temps, à moi d'économiser les minutes. Grimpons toujours sur celte terrasse, ce sera autant de besogne faite.
11 passa dans son bras la corde à nœuds, et, s'aidant de chaque fenêtre pratiquée dans la muraille par les hérissons, il parvint sans trop d'écroulemens à empoigner de sa main droite la corniche du chaperon.
— Pourvu qu'il n'y ait pas trop de verre cassé, dit-il, ou que le morceau ne me reste pas dans la main. Je tomberais de quinze pieds et j'écraserais beaucoup d'avoine.
Il en était là de ses pérégrinations quand un bruit soudain retentit à quelques pas de lui. Les buis frissonnèrent, une forme humaine se dressa dans l'ombre, au-dessus des branchages.
Belair baissa la tête comme un limaçon qui rentre son cou dans sa coquille ; mais le limaçon n'a pas de mains exposées hors de sa maison, et Belair avait les deux siennes cramponnées au mur. Il pensa tout de suite au Grec Cynegire, à qui, dans une si tuation non moins désagréable, un Perse avait coupé le poignet droit, puis le poignet gauclie, et qui avait été forcé de s'accrocher au plat bord de la barque avec ses dents jusqu'à ce qu'on lui coupât la tête.
L'histoire est inwaisemblable, mais Belair l'avait prise au sérieux , et, dans la circonstance présente, c'était effrayant.
— Si j'allais sentir un bon coup de hache sur mes doigts , se dit-il ; laissons-nous glisser, il y a moins de risque.
Mais au lieu d'entendre siffler une hache, il entendit une voix émue, douce, qui lui disait :
— Serait-ce vous, monsieur Gérard?
Sa tête se lança hors de ses épaules ; il fit un effort, presque un liond, et vit face à face la plus charmante fille pâle qui suivait sa manœuvre avec anxiété.
Mais en une seconde, aussitôt que les deux visages se furent confrontés, avant que Belair eût pu placer un mot, la jeune religieuse poussa un petit cri et recula.
— Mademois«te Antoinette^ n'avej pas
DE l^AYERNIE.
peur, s'écria Belair, je ne suis pas M. Gérard: c'est vrai ; mais je viens de sa part. Vous voyez que je sais voire nom, ne vous sauvez pas ainsi ; approchez.
Antoinette n'avança pas mais ne recula plus.
— Mademoiselle, continua Belair, si j'avais une seule main libre, je vous exhiberais mes pouvoirs. C'est la lettre que vous avez écrite à M. de Lavernie, et qui doit servir à m'accréditer près de vous, comme disent les ambassadeurs. Cette lettre est dans ma poche de côté ; faites-moi la grûce de la prendre, s'il vous plaît... An! vous hésitez, tant pis, je suis très mal à mon aise, et je perds mes forces peu à peu. Remarquez que je suis suspendu presque à la force du poignet entre mur et terre, j'ai fait deux cent cinquante-sept lieues, mademoiselle, sur de très mauvais chevaux. Bon! la Eicrre sur laquelle j'avais posé un orteil s'éranlc et va se déraciner... Pour l'amour de Dieu, ou de M. Gérard, mademoiselle, arrivez donc je glisse !
Antoinette, surmontant ses craintes accourut, aux lamentables accens du musicien.
— Mademoiselle, dit Belair, allongez votre jolie petite main, — très bien, — empoignez la corde qui est roulée à mon bras, — là, — parfaitement. — Je vous donnerai une foule d'explications tout à riieure. — Il y a bien par ici un arbre quelconque ?
— Ce tilleul , dit Antoinette.
— Eh bien 1 veuillez attacher le nœud coulant de cette corde à une branche du tilleul ; choisissez-la très solide, je vous prie. Est-ce lait"?
— C'est fait, dit la Jeune tille.
— Ah ! s'écria Belair en respirant comme un naufragé qu'on sauve, il était temps I
11 s'accrocha des deux poings à sa corde et enjamba la crête du mur. Ce fut l'affaire d'un moment. Antoinette le vit sur la terrasse, auprès d'elle, qui saluait avec toutes les grAces qu'enseigne la civilité.
— Mademoiselle, dit-il, je m'appelle Belair ; je suis un assez bon musicien, — lavori de M . de Catinat,— au près duquel je me trouvais en qualité de grenadier, quand M. Gérard de Lavcrnio m'a prié de me rendre ici, et je viens prendre vos ordres.
—Mais lui '? demanda Antoiaelte avec angoisse.
— Oh lui, mademoiselle, il est de service. Je crois bien qu'on se va battre un pou làbas dans le Piémont. C'est pouniuoi M. de Lavernie ne peut quitter son poste, mais j'arrive, c'est tout un, et voici mon plan.
I Nous sortons d'ici et je vous conduis à Lavernie, chez Mme la comtesse, mère du lieutenant. A propos, voici votre lettre qui fera foi de ma mission. Il fait bien nuit encore, par bonheur, et vous ne pouvez pas Ihe ; c'est égal. Allons, mademoiselle, puisque vous voilà et que me voilà aussi, partons !
Antoinette recula effrayée, stupéfaite de la tranquillité avec laquelle cet inconnu lui proposait de pareilles extrémités.
— Si nous ne nous dépêchons pas, poursuivit Belair, nous allons perdre tout l'avantage des ténèbres.
— Mais , monsieur , s'écria Antoinette, vous me mettez au désespoir! Vous parlez d'une évasion comme vous parleriez d'une promenade.
—C'en est une réellement, mademoiselle, une des plus gaies que puisse désirer une jeune et charmante prisonnière comme vous, seulement hâtons-nous, car le jour viendra, les fâcheux aussi, et l'occasion n'a qu'un mince toupet, comme dit la fable.
^ — C'est M. de Lavernie qui vous a ordonné de me conduire chez sa mère ! dit Antoinette en attachant sur Belair deux regarnis brtilans qui allaient fouiller le fond de son âme pour y trouver la smcérité.
— Ordonné n'est pas le mot, mademoiselle ; prié est plus exact. Mais qu'il ait ordonné ou prié, je ne vous conduirai pas moins au château de Lavernie.
— Il m'aime assez pour me sauver, n'estce pas ?
— Oh 1 quant à vous aimer, j'en léponds. — Et vous. Monsieur, vous êtes son ami ?...
— Intime.
— Une vieille et solide amitié?
— Solide, oui... vieille, je ne dis pas...; mais nous perdons beaucoup trop de temps. Eles-vous décidée, oui ou non?... Vax loule nous nous conterons toutes nos petites affaires. J'ai l'honneur de vous rappeler que vous devez faire profession à midi; (|u'il est trois heures du matin, et que nous devrions courir sur le grand clicmiu dejiuis dix minutes.
Antoinette, le visage caché dans ses mains, était en proie à l'un de ces combats cruels qui épuiseraient les forcos d'un lionimo. Elle doutait, — elle désirait, — elle tremblait.
— Pour la dernière lois, dit Belair avec politesse, je vous avertis, mademoiselle, quej'ai promis à M, de Lavernie de vous conduire chez madame sa mère; je vous y conduirai, et si vous ne vous hâi(!z pas, ju vais vous enlever tout de lion; à moins q uû vous ne criiez à l'aide : ce sera autre chose; en
Sa
tB COMTE
ce casje vous tire une révérence et je pars; j'ai pour ennemi un ministre qu'on appelle M. de Louvois; vous comprenez que je ne plaisante pas avec les scandales ! Ainsi, voilà le chemin, une, deux, trois, partez-vous 1
Antoinette qui, depuis un moment, ne cessait de regarder fixement Belair, puisa sans doute, soit sur ses traits, à lui, soit en son cœur, à elle, la résolution nécessaire.
— Avec cette corde ? dit-elle.
— Oui, mademoiselle, en se déchirant un peu les mains. Je vous demande bien pardon de n'avoir pas apporté une échelle, mais on ne pense pas à tout. Cep;^ndant je ne voudrais pas que vos jolies mains fussent écorchées, M. de Lavernie les aime trop. J'ai une idée : vous allez me permettre de vous attacher la corde autour du corps, et, de cette façon, je vous descendrai tout doucement dans l'avoine.
— Merci , monsieur, dit vivement Antoinette, il ne s'agit pas ici de ménager mes doigts.
Elle saisit le premier nœud de la corde et se pendit intrépidement hors du mur ; sa petite main nerveuse alla chercher le second nœud, puis le troisième avec tant de rapidité que Belair la vit en bas avant d'avoir pu lui recommander la prudence.
— Peste! se dit-il, voilà une associée qui m'épargnera de la besogne. A mon tour et à cheval !
Il répéta la manœuvre d'Antoinette, à cette exception près que, parvenu à la moitié du chemin, il se laissa tomber pour abréger.
— Là! dit-il, venez, mademoiselle; notre monture est à deux pas d'ici, attendez que je la détache.
Tout à coup, comme il venait de détacher la bête, il entendit marcher près du mur, à l'angle duquel parut un homme.
Belair se fit petit dans l'avoine.— A ntoi nette se cacha derrière des broussailles.
— Pardieu, s'écria le nouveau venu, j'étais très sûr que cet imbécile guettait du mauvais côté. Arrive ici, butor ! Est-ce qu'il n'y a p=is deux faces à cette muraille terrassée, l'une gardée par le chemin, l'autre favorable aux évasions puisqu'elle donne sur la solitude? Allons, cache toi dansées avoines.—Belles avoines, ma foi, les récoltes seront bonnes crtte année et pas chères, ajouta l'inconnu en arrachant quelques grappes dont il pesa les grains dans sa main. Arrives -tu?
— Mi; voilà, monseigneur, j'amène les chevaux, dit une seconde voix basse et humiliée.
Qu'on juge de l'épouvante qui saisit les fugitifs, lorsqu'ils virent à six pas s'établir un poste de deux surveillans qui coupaient toutes leurs opérations 1
Au même instant , comme si un mauvais génie eût conspiré la perte de ces pauvres enfans, leur cheval, qui n'avait pas été encore aperçu, se mit à hennir.
— Un cheval ! s'écrièrent à la fois les deux cavaliers qui s'élancèrent sur l'indiscret quadrupède.
Celui-ci, épouvanté, arracha la bride des mains iremblanles de Belair, fit une cabriole et s'enfuit au galop dans la direction de son écurie.
Belair s'était levé machinalement pour arrêter la bête : il se trouva nez à nez avec les deux hommes.
— Ah ! ah ! dit l'un, c'est donc pour venir ici que vous abandonnez le service du roi ? On s'en souviendra , monsieur de Lavernie.
— Ce n'est pas monsieur de Lavernie , c'est Belair ! s'écria le compagnon du cavalier,
— La Goberge I murmura Belair, qui reconnut le maître d'armes.
— Qu'est-ce que je disais, reprit La Goberge avec triomphe.
L'étranger s'avança fièrement et, se croisant les bras :
— Direz-vous ce que vous venez faire ici, monsieur le drôle, demanda-t-il au musicien.
— Drôle vous-même, répondit Belair,
Il n'eut pas plutôt prononcé ce mot que l'inconnu, dont la vigueur paraissait grande, allongea la main, pour le saisir au collet. Belair glissa comme une anguille, et se mit à l'abri. Mais La Goberge avait déjà tiré l'épée et marchait sur Belair.
— Abandonnez-moi ! je me livre, s'écria Antoinette en s'élançant au-devant des deux ennemis.
— Comment, vous livrer ! répliqua Belair, et à qui vous hvrer, s'il vous plaît? Estce que nous connaissons ces gens-là 1
— Tu vas me connaître, petit scélérat, dit La Goberge qui lit un pas,répée haute, tandis que l'étranger, h la vue d'Antoinette, restait immobile, fasciné, la dévorant des yeux et murmurait :
— C'est elle !
Pendant ce temps, Belair s'était j*9té aux jambes de La Goberge, l'avait renversé, lui avait arraché son épée, fait deux morceaux de la lam© et saisissait Antoinette par le bras.
— A moi, monseigneur ! votre épée 1 vo-
DE LAVERNIE.
treépéel s'écria le maître d'armes ivre de honte et de fureur.
— Tiens 1 dit l'étranger en détachant son ceinturon qu'il lui jeta sans cesser de regarder Antoinette. Tue ce vaurien, je me charge de mademoiselle.
Antoinette poussa un cri envoyant l'éclair sinistre qui jaillit des yeux de l'étranger ; elle se cacha derrière son défenseur qui, pareil à un chat épouvanté, se hérissait, faisait le gros dos et brandissait sa petite épée.
— Mademoiselle, dit le cavalier d'une voix sévère, savez -vous l^ien à quoi s'expose une religieuse qui s'enfuit? Croyez-moi, laissez-vous conduire au couvent. C'est tout ce que je vous demande, obéissez !
— De quel droit me commandez-vous?
répondit la jeune hlle en se serrant contre liclair qui aitendait, frissonnant, mais résolu, la première attaque de l'ennemi.
— Du droit que j'ai sur (oui et sur tous en ce pays! répliqua l'inconnu avec uneliauteur irrésistible. Tâchez que je ne vous en dise pas davantage, et ne m'irritez pas. Allons, quittez le bras de ce misérable qui va mourir, et craignez d'oilenser Dieu en me désobéissant. '
— S'il meurt 1 s'écria la généreuse fille, •je mourrai avec lui : — qu'on l'épargne, j'obéis et retourne au couvent.
— Des conditions, je crois ! dit l'étrnnger avec une sombre ironie. — Tue 1 La Goberge, tue I
A ce moment, le pauvre Belair, livré à son ennemi puissant, à ce terrible spadassin qui marchait sur lui, se montra brave ot beau comme la bote fauve, si douce (ju'on réduit au désespoir.
Il se ramassa, cramponné des deux pieds au sol, le bras droit à demi tendu, l'ccil lixc : toute sa vie, toule sa pensée, loul son instinct dans ce regard. Sa main gaucjic av;iit écart(; Antoinette, qui de s s doigts Iremblans eflleurait encore ceux de son d'Iénseur. ToncJinnte contiance en ce frôle appuil
La Goberge connaissait la force de son adversaire. 11 lui avait donné les premières leçons, et jamais graine n'était tombée dans un terrain plus ingrat, liclair avait des doigts trop délicats pour bien serrer la poignée de. l'épée. Jamais La Goberge n'avait pu réussir à lui donner une garde régulière; toujours l'élève s'était embrouillé dans la nomenclature des bottes cl des itaradcs. C'était une incapacité notoire, et La Gobergf! souriait en m.uchant l'épée ù la main contre un pareil ciron révolté.
M.iis quand il le vit pn^idic cette garde bizarre, quand il apercjut le leu sournois de
ses yeux et l'agitation convulsive de cette épée, le sourire se changea en un rire bruyant. La Goberge n'essaya plus même les termes.
— Petit coquin, lui dit-il, tu aurais meilleure mine avec six mois de mes leçons. Et il battit vivement le ter, croyant désarmer d'un coup le misérable : la petite épée revint à sa place.
Le gros dos demeura gros dos , l'œil arrondi resta fixe et provocateur. La Goberge dégagea et se fendit à fond en arrondissant le coup, les ongles en l'air, comme à l'assaut devant une galerie. 11 était tellement assuré de pertorer Belair et de le rapporter à son maître, comme un papillon piqué sur un liège, que sa surprise lut extrême de ne rien sentir au bout de son épée : Belair avait saule en arrière et esquive le dégagement.
— Le drôle s'enfuit, s'écria -t- il en recommençant de marcher à lui.
Belair attendit de pied ferme, et à la première attaque de son adversaire il rompit encore en tendant turieusemenl la pointe. Ce fut La Goberge qui s'enferra. L'épée lui entra do quatre pouces dans les côtes et lui cloua le bras à la poiirme. Il poussa un cri de douleur, hV.ha son épi'e et tomba. Tout cela fut l'affaire d'une demi-minute.
— C'est M. de Catinat qui m'a appris celte botte-là, dit B;'lair, d.ms nos moinens perdus. Venez vite, mademoiselle.
Il saisit dans ses bras avec toule l'ivresse du triomphe la jeune fille qui venait de chance'.arenvoyant tomber un homme; etcommr»
l'inconnu s'élançait vers lui avec un geste do ragf», il lui porta la pointe aux yeux.
— Misérable! s'écria celui-ci, sais-tu que tu joues ta tète 1
— Pardieu I répliqua Belair.
— Laisse-moi ceUejeune tille.
— Pourquoi? Est-ce qu'elle est à vous j)lusqu'à moi?
— Peut-clns
— .l'ai promis de la rendre à son amant, l'aura.
— Tu l'enlève* à Dieu !
— Si Dieu la voulait, il saurai! bien me la prendre.
— Au nom du roi. m'obéis-tu?
— Qui 6les-vous, pour me parler au nom du roi?
— Si tu le savais, tu baiserais la l«rrel
— (]onirae ie ne le sais pas,. le vais brûler le p:iV('.— Allons, mademoiselle, h chacun do nous un de l'ours chevaux, pui>qu'ils ont elf.irouché le nôtre.
Belair entraina la jeune lillc jusque au-
l.E COMT
près des chevaux.— L'inconnu la suivit, en saisissant la bride de son cheval.
-- Ah ! çà, dit Belair en le piquant de la pointe, allez- vous finir, vousl
La honte et la fureur aveuglèrent cet homme. Il fouilla dans une des fontes et y prit un pistolet qu'il déchargea sur Belair a deux
Eas, mais sa main tremblait si lort que la aile emporta seulement un collet d'habit al effleura la tête renversco d'Antoinette, aux cheveux de laquelle perlèrent quelques gouttes de sang.
Belair, envoyant s'évanouir la jeune fille qu'il crut morte, fut pris do la seule colère que cette douce nature eût jamais ressentie, li saisit l'autre pistolet dans la deuxième fonte et en appuya le canon sur le front de son adversaire qui restait pâle et debout, l'eeil terrible à ce moment suprême.
— Je suis M. de Lo'uvois I osez donc me tuer, dit-il en se croisant les bras avec une majesté menaçante.
Belair poussa un cri de terreur ; sa main letomba sans lâcher la détente. Tout son passé lui apparut ; tout son avenir si c(- IVayant, et l'implacable acharnement du sort â heurter l'une contre l'autre ces deux destinées. Puis une idée lui traversa l'esprit, — avec un simple tressaillement du doigt il pouvait changer toute sa fortune , il changeait la face de l'Europe. — Sa rnain se releva lentement , — mais ce cœur était trop noble pour soutenir même la pensée d'un assassinat : d'ailleurs, Antoinette venait de respirer ; le sang ne coulait pl«s.
— Monseigneur, dit-il, pourquoi vous tuerais-je? Je veux rendre le bien pour le mai. Veuillez seulement ne pas oublier pus tard que ce misérable, cet alôme, à qui vous faites l'honneur de le persécuter, vous a pardonné et conservé à la vie et à. la gloire. Cessez de me haïr, je no vous ai jamais haï.
— Tu es un homme de cœur, dit M. de Louvois, je le confesse, et je l'aimerai si lu veux, et si tu veux je ferai de toi l'homme le plus puissant et le plus heureux de Francs. Rends- moi Antoinette et passe ton che • min.
— J'ai promis de l'enlever.
— Tu diras que lu as tué un homme cl que tu as été désarmé par l'autre. Tu din.s que je t'ai commandé de rendre ton épéo. Ou plutôt, non, tu ne diras rien, pas même que tu m'as'vu ici. Vois, cette jeune fille est évanouie. Elle ne sait rien, elle n'entend rien ; elle ne se rappellera rien et ne pourra rien dire. Cède, et je fais de toi mon serviteur, mon ami ; oblige un liomme qui peut
tout et qui fait tout, le bien ou le mal. Allons! Belair baissa la tête.
— Tu aimes une jolie fille, à qui tu écrivais des lettres si tendres... Je la doterai, tu l'épouseras.
Belair soupira.
— N'hésite pas, dit Louvois, voilà longtemps que tu es absent ; qui sait si tu ne finirais pas par être oublié. Les femmes ont peu de patience. Veux-tu épouser demain Violette ?
Belair sentit son cœur se gonfler, ses yeux s'attendrir.
— Allons, donne-moi Antoinette, continua M. de Louvois, Violette te la paiera.
Belair abaissa son regard sur la pâle jeune fille qu'il tenait renversée en ses bras. Ce noble front si pur, marbré de sang, cette poitrine muette, ces mains glacées, lui représentèrent la Mort. Antoinette morte !
morte à jamais pour Gérard, quand Gérard avait mis en elle tout son bonheur; quand M. de Catinat la lui avait tacitement confiée. Antoinette vendue par Belair à M. de Louvois, pour pa^er la rançon de Violette, ainsi qu'on venait de le lui dire... tant de lâcheté répondant à tant de généreuse confiance 1
— Monseigneur, s'écria Belair, vous ne pouvez disirer d'avoir cette jeune fille que pour la perdre. Un liomme tel que vous ne s'acharne pas sans de graves motifs après de pauvres obscurs tels que nous. Que foriezvous do cette jeune fille ? La donnerez- vous à M. deLaverhie? Pourquoi la poussez-vous à entrer au cloître? Vous ne répondez pas... je n'ai pas le droit d'interroger... Eh 1 bien, je veux qu'elle arrive r^ure et libre où j'ai promis delà conduire. Monseigneur, laissezmoi passer.
— Tu refuses?
— Oui, monseigneur!
— Riais malhemeux, tu viens de tuer un homme! Tu vas enlever une femme! Et quand je le pardonnerais, moi, la loi te punirait encore. Me désobéir, c'est te perdre ! L'échaîaud est au bout du cliemin que tu entreprends 1
— Pass-ige, s'il vous plaît, monseigneur !
Et Belair sauta sur l'un des chevaux, entraînant après lui Antoinette, qu'il };lara devant lui.
— Je te suivrai; tu es perdu ! dit M. de Louvois.
— Vous faites bien de me le dire, monseigneur, répliqua Belair; c'est juste; il ne faut pas que vous me suiviez !
Et d'un coup de pistolet il cassa la tête du st'conj cheval qui tomba lourdement.
Alors, il piqua, et disparut dans la tu- Tïiée, tandis que M. de Louvois se rongeant les poings, secouait en vain du pied La Goberge qui essayait, en gémissant, de fermrr sa blessure avec un mouchoir.
fX.
le ç&âtea?! de I.averss'e.
11 faisait un tpmps inrerlain, tiMe. Le sole 1 n'avêiit pas réussi à percer les nuagps, et sous la voûte opaque du ciel la chaleur seule descendait avec peu de lumière.
Mme de Lavemie était assise sur des coussins à la porte même de sa grande salie, dont les degrés conduisaient au parterre. Autour d'elle (leuri'=s;nent <lnns de InTgr-s caisses, des chèvrefeuilles et des clémalites qui s'en allaient , chargés de parfums, gagner les haïrons du pn^mier étage.
Le chAtpau de l.averniese composait d'un rez-de-«^haussée monté sur perron , d'un étage à neuf fenêtres et d'une toiture aigu?' qui écra'^ait le bâtiment tout en s' élançant vers les nuages avec élégnnce. Ces vastes toils du quinzième siècle ne res«^nmhVnt-iIs pas à la prière? Ils ont l'air de dir" : loul pour le ciel.
Celte maison, bAlie en briques et en pierres, (ouïe noire et majeslueuse en haut, toute riante et lleurie en bns, s'élevait h l'ombre d'un cot«»au en 1er à chevnl, dont les d('nx bras tapissés de loréts l'i'treignairnt mollement et la berçaient à l'abri des vents du nord et de l'ounsti, Rl'e n'avait pis d'orgueil, et plus d'un voyageur avait traversé la vallée saws même soupçonner une habitation parmi les peupliers et les hêtres séculaires.
La roule pissait au b.is de ce coleui, et de la route 5 l;i grille rhi chAleau, iiuit rar^gées dn marronniers formnieni une qundru- ])!e avenue de'Jlinée bien plus à masquer la l.'çade de la maison qu'à l'encadrer pour la laire valoir.
i:ne petite rivière bordée de saules nains du côté de l'avenue, mais encnissée par un rempart de briques du coté dii ehîteau apportait le mouvement, la traîrlieur et le douK murmure de ses eau\' blanches. Elle passait humblement sous \m petit pont de pierre en decfi duquel était la grille aux armes de Lav(Tni(\ Sur cette fnce, les fenêtres étaient fermées de rideaux et toujours désertes.
Depuis la mort de M. de Lavcrnie, toulr
DE L.WERNIE. 35
la vie du cliàleau s'était rehrée à la façade intérieure. Les appartemens de la comtesse avaient vue sur le parterre, au sud-est , et le soleil les caressait du matin jusqu'au soir. Là, soit qu'elle lût assise près de la fenêtre au premier étage, soit qu'en bas, dans sa grande salle, elle donnât ses ordres ou surveillât ses gens, Mme de Lavemie avait pour perspective unique le road- peint d'une torêt de platanes et de marronniers, voûte noire et profonde sous laquelle on entrevoyait la rivière éclairée furtivement par une déchirure d^s feuillages; et ru delà de celte foret et de ces eaux mélancoliques, rien à l'horizon; et du château à ce rond-point,un vaste qu:,drilatcre aux dessins réguliers , des rosac s, des losanges, des ovales de fleurs, un has-^in do pierre avec un jet d'eau, le tout inondé de lumière, d'air libre et butiné in'^xssammi'Ut par toutes les abeilles et tous ^'S papillons do la contrée, sans compter que quatre cerisiers gigantesques, plant 's aux quatre coins de ce parterre, attiraient là les loriots, les pinsons, les bouvreuils ; pnrasiies liavards, (pie regardaient en pitié un cordondenoireshirondelles abritées sous l'entablement de l'immense toiture.
C'est dans ce peiit domaine, d'une cinquantained'arpcns au plus, bien c'osde haies vives et de ruis'^eanx, que Mme de Lavemie avait passC' les deux tiers de si vie. C'est là qu'était né Gérard. — C'est là que If^ défunt comte de Lavemie, le compagnon d'armes de Catinat, Te2r(>l\ait de ne pas rendre le dernier soupir, a'ors que blessé morlellemrnt, stir un glacis à Maeslricht, il expira en di'îatu : 0 ma pauvnMenime ! o notre maison 1
C'est lîi enfin que la com!e?se, adosséeau chimhranlede la porte, une main dans les clièvreleuilles , l'autre sur son cdur, regardait comme toujours son pirtcrre lumineu\-, SI lorêt sombre, louchant emblème d'une vie.qui s'eflace et qui donne, pourlo présent, du soleil ; pour l'avenir, un liorizon d;^ froid et de ténèhrcs.
Mme de Lavernic n'avait pas cinquante ans. Ses cîicveux s'orgrn'aient à peine. Son oeil était encore doux et pur f omme autrefois : autrefois rieuse, ardente et vive, la comtesse s'était vue frappée par deux malhrurs qui lui avaient refroidi le co'ur cl l'esprit.
Depuis la mort de son mari, nul ne se souvenait de l'avoir entendue rire. Drpuis la mort de l'un de ses lîls elle n'avait plus mémo souri. C'était la majesté dans la douleur, la grAce du corps sans l'expression
des traits, et sa voix avait pris toutes 1rs nuances que la pliysioHomie ne savait plus rendre. Fille d'une riclie maison , vl fille unique, comme elle avait épousé M. de Laveinie malgré sa famille, comme elle avait senti que cette famille triompliait de la mort prématurée du comte et l'appelait un châtiment de Dieu, la comtesse s'était imposé de dédaigner la compassion d'autiQi ; elle s'était fait un visage de marbra, mais malheureusement son cœur était resté vivant, son cœur avait tout souffert, et, déitis chaque l)attement, la comtesso trouvant une douleur, avait pris l'habitude d'y appuyer la main pour l'empêcher de battre trop iort.
Assise comme elle était ce jour-là, le 26 août, elle pouvait apercevoir sur l'un des cerisiers du parterre un petit homme gros et court àlafaeepleine et rose, auxhabits bruns, qui s'était perché sur une branche fourchue, un panier au bras, et déposait avec les plus grandes précautions dans ce panier garni de leuilles, des cerises qu'il cueillait à 1 extrémité (les plus hautes branches. Ce petit homme, le nez en l'air, se trouvait Iort loin d'une échelle dont il s'était servi d'abord. L'ardeur de la cueillette l'avait conduit jusqu'en haut de l'arbre dans les panaciies mouvans, où les grappes de fruits sont le plus séduisantes, et que les oiseaux n'osent pas attaquer, parce qu'ils sont là liop découverts et trop balancés par le vent.
La comtesse, qui n'avait rien trouvé d'extraordinaire à cet i.-^ manœuvre du petit homm-e tant qu'il s'était tenu dans les l)ranches proportionnées à sa corpulence, poussa un cri dès qu'elle le vit, oiseau gigantesque, jaire plier ces branches menues.
— Ohl mon Dieu! Mais ce pauvre abbé va se rompre le col, dit-elle. — Jaspin 1 estce que vous êtes fou.' Jaspin 1...
Jaspin n'entendait pas ; la comtesse avait si peu de voix, le cerisiei était si loin d'elle! Mais auprès de Jaspin, au bas de l'arbre était rouelle, le nez entre ses deux pattes de devant, un petit chien noir et blanc à longues soies, à longues oreilles, avec des feuxbiuns «ux sourcils, épagneul charmant cruisé dos Charles-dogs d'Angieterre, un animal que la providence avait doué d'intelligence, de grAce, de courage et de boBté, — trop de qualités pour un homme.
Lp. chif-n en'.endit ce que l'abbé n'entendait point, il se leva et regarda de loin sa jnaîtresse pour rintf'rrogoret la comprendre.
Ei:e, en ce moment, suppléait à la voix parlegpste, et appelait l'abbé par des signes réitérés. Le chien mil ses deux patles
blanches sur le premier bâton de l'échelle et aboya vers l'abbé; celui-ci ne tourna pas même la tète et dit au chien: — Oui, Amour, oui, tu auras des cerises; sois tranquille, petit Amour.
Et il jeta en l)as un bouquet de fruits bien mûrs, bien noirs, mais entamés par les oiseaux et les mouches. — Amour , c'était le nom du chien , ne se trouva pas satisfait, bien au contraire : irriié d'avoir éié si mal compris, il grimpa du premier bâton sur le second et se remit à aboyer avec colère.
— Ah çà mais, continua l'abbé toujours cueillant, "est-ce que tu crois que je vole les cerises? est-ce que je n'ai plus le droit de monter dans les arbres ? Est-ce que lu es le maître de la maison. Amour?
Le chien répondit par un grognement qui signifiait tout ce qu'un animal peut dire quand il méprise quelqu'un.
La comtesse n'y put tenir plus longtemps. Elle vint en aide à son chien. Traversant le parterre elle accourut au cerisier : Amour cessa d'aboyer et lui lécha les mains, puis se recoucha dans le sable.
— Vous n'entendez donc point , l'abbé ? dit Mme de Lavernie.Yous me laites mourir de frayeur. — Faut-il que vous soyez gourmand pour vous exposer ainsi à propos de quatre cerises dont les oiseaux ne veulent plus ! Descendez, vous savez bien qu'on ne cueille jamais ces cerisiers-là.
— Oiil madame, gourmand! moi! dit Jaspin en essayant de poser son pied plus bas. Je ne retrouve plus mon échelle.
— Vous en êtes à une lieue... prenez gar de, la branche craque.
— Madame, je suis léger comme une plume. 11 n'acheva pas ces mots, le cerisier se fendit; par Ijonheur Jaspin se tenait suspendu en l'air: la comtessse poussa un cri.
Amour se releva pour crier à Jaspin tout ce qu'il pensait de sa conduite. L'abbé finit par trouver un point d'appui et regagna son échelle; il mit enfin pied à terre avec un plein panier de mi'gîiifiqu*^ cerises qu'il offrit tiiomphalemerit à krcoislesse.
— Vous voilà bien av.iBcé, Jaspin, dit M"'^ de Lavernie, et c'est m^e belle .besogne. Jamais je ne mangedei-;i-ic*,¥G!i3 b savez bien.
L'ahbé, sans rien t^.eidre des grâces de son sourire qui s'épanouissait sur la plus honnête flgure'du monde, alla jusqu'au bassin, dans lequel [plongeait un autre panier bien f'Tmé. Il souleva ce panier, d'où s'échappait un l)ruit de Irétillemens et de soubresauts bizarres.
— Qu'y a-t-il là-dedans! mon Dieu, demanda Mme de Lavernie
DE LA VERNIE
Jaspin souleva le couvercle d'osier avec ' des précautions infinies, et fit voir à la comtesse trois énermes poissons aux nageoires rouges, à l'échiné noue, au ventre blanc, qui roulaient de gros veux furieux et humaient largement la fraîcheur.
— Du poisson ! Eh bien après, l'abbé ? Vous savez bien que je ne mange pas plus de poisson d'eau douce que de cerises.
— C'est égal, dit-il, voilà une matinée bien emplo^yée; j'ai eu deux idées... Ah! ah ! moi qui n'en ai jamais, à ce qu'on dit. Que pensos-tu de cela, Amour?
Amour était venu, en effet, examiner avcc inquiétude ces animaux si remua ns, et les flairait avec un dédain superbe. Interpellé par Jaspin sur la valeur de ses idées, il le regarda fixement et lui tourna le dos. Si les chiens avaient le sourire, Amour eût ri au nez de Jaspin.
— Et quelles idées? mon cher Jaspin, dit la condtesse aussi incrédule qu'Amour, mais avec plus de formes.
Jaspin montra ses deux paniers.
— Madame, dit-il, le meunier a levé hier ses vannes pendant trois heures. J étais au bord de l'eau, et je mangeais des cerises... Kori, des petites prunes. Je mange toujours celles qui sont gâtées, mais quelquefois elles 1(! sont trop, et je les jette. J'en jetai donc dans l'eau deux ou trois. D'ordinaire, elles surnagent, et je m'amuse à les voir suivre le fil de l'eau en tournoyant jusqu'à l'écluse où elles s'engoulhent. Eh bien, hier, je les voyais dis[iaraitre à mi sure que je les jetais. C'est cela qui me fit venir une idée, — ma première, — ces prunes-lù, me dis-je, sont avalées [lar des' poissons, et (fueis f)oissons? Des carpes? elles ne sont jamais si près des vannes ; elles aiment l'e m tranquille et la vase. — Des brocliets? ils ne mangent que du vil ou de la chair. — Des tanclies ? elles ont le museau trop étroit. — Des perches?...
— Mon ciier abbé, au lieu de me diie quels sont les poissons qui n'ont pas mangé vos prunes, ditcs-moi tout de suite ceux qui ont mordu.
— Des chevannes , madame 1 qu'on appelle ici des meuniers — une espèce rare chez nous — des poissons «l'eau courante qui se vendent admirahleuient bien. Alors, je me suis monté uni; bonne ligne, avec un liameçon n" 1 , j'ai coujié un scion de troi'ne, et je suis venu cueillir des cerises pour amorcer.
— Parce que vos chevannes aiment les prunes?
— Oh ! madame, la prun(> a un lro|> gros
noyau qui générait le jeu de l'hameçon ; j'ai donc amorcé avec des cerises, et, voyez, j'ai pris trois monstres, des chevannes de vingt-quatre sous la pièce, tout au moins.
— Ah çà ! dit la comtesse, voilà deux fois que vous'me parlez du prix de ces [)oissons, esl-ce que par hasard vous les voulez vendre?
— Précisément, madame la comtesse, et mes cerises aussi.
— Comment, l'abbé, vous faites votre bourse ?
Le visage du brave homme ne s'assombrit pas à ce reproche.
— Pas la mienne, dit-il en souriant.
— La mienne donc, ou celle de Gérard, Ci'r vous n'aimez guère que ces trois persormes-là, vous , moi et lui ? J'oubliais Amour, à qui vous voulez peut-être constituer des rentes de gi m blettes.
— Non, madame, non. Je lais la bourse de M"'f de Maintenon.
M"^'' de Lavernie fit un geste de surprise, et chercha vivement le regard dcrabi>é,qui parut donner toute son attention aux cerises et aux chevannes.
— La bourse (ie Mme de Maintenon! répéta la comtesse.
— N'avez-vous pas le portrait de cette dame au salon? dit Jaspin.
— Oui, certes. Eh bien 1
— Ce polirait, n'y tenez-vous pas beaucoup?
— Assurément, madame de Maintenon fut une de mes amies les plus tendres avant mon iiiariai.:;e, elle portrait est une des meilleures toiles de Pierre Mignard. Mais (;uel rapport voyez-vous entre madame de Maintenon et les chevannes cjue vous péchez à !a ligne, entre vos cerises et le portrait que nous avons ?
— Madame, dit Jaspin, en prenant un air solennel, le cadre de ceporlrait n'e-l plus doré; les sculptures en sont éraillces; tout cela n'est pas digne d'une pareille dame...
— Eh I répli(jua mélaiicoluiueieent Mii'c. de Lavernie, pour moi, celte peinture n'est qu'un souvenir — effacé «onim'- l'amitié .i(.! celle qui m'en fit présent — vieilli connmî elle et moi nous le sommes. Un portrait d'amie» qui n'est plus une amie. — Que représente l -il, abbé? Uiie jeune et belle femme. Mme Scirron, la p-erleciui brillait au mi'ifu «Itf tant d'antres, à riuMeld'AlbreLrh; /.mou grand oncle, au temps où j'étais j-^une aussi — au lein|)s où M. de Laveime vivait el lu'aim lit. — Oh ! mon f>au\Te Jaspin, coul<'Uis pass'es, visages ridés, amitiés dénouées p.ir l'oubli! Tout cela, comme le cadre, a perdu sa dorure.
— Et moi, nicidamc', r.'pliqua Jaspin, j'yi dit que j'achèterais un cadre pour le portrait de celle dame, et je l'achèterai.
— Je voudrais bien savoir quel intérêt vous prenez à une peinture que jam.iis vous ne regardez, ce me semble?
— D'abord, madame, c'est un bel ouvra ge, une belle tôle, une tète de reine, — à ce que disait avant son départ M. Gérard.
— Ah ! Gérard disait cela?
— 11 le disait , et il ne savait pas si bien dire.
— Comment cela, Jaspin?
L'abbé s'approcha de la comtesse, et lui dit à l'ereille :
— Mme de Maintenon est reine de France.
— Eles-rous fou ? s'écria Mme de Laveruie en reculant stupéfaite.
— Reine, non déclarée encore, mais cela ne tardera guère. S. M. a épousé Mme de Maintenon, c'est un fait ; eh bien l le mariage va être pubUé.
— De qui tenez-vous cette nouvelle?
— Madame la comtesse, ne m'interrogez pas, c'est un seciet.
— Un secret que vous ne m'auriez pas confié? dit la comtesse en soudant, c'est impossible. 11 faut donc qu'il ne date pas de bien loin.
— Vous ne me croyez pas capable de garder un secret longtemps? répliqua le bonhomme avec uns douce Unesse, et un regard [)lein de mélancolie.
— Pour moi, non.
— Oh 1 madame ! murmura Jaspin qui, pour étoafier un soupir, lut contraint de se retourner.
— A moins que ce ne soit un secret de confession, poursuivit la comtesse.
— Jusltment, c'en est un.
— Boni vous n'avez confessé personne depuis huit jours, personne, du moins, qui saclie les secrets de l'Etat...
L'abbé hocha la tête.
— Je me trompe, dit la comtesse, vous avez coiilessé hier en le mariant dans ma chapelle, votre filleul Desbuttes, le commis r.ux aides, l'ancien valet de cl-iambre de Mgr l'arclievêque de Paris ; vous avez confessé aussi sa jolie petite femme Violette, mais el'.e pleurait trop fort en se mariant, la pauvre tille, pour que je la croie une giande politique. Desbuttes vous aura confessé qu'il a un peu volé M. de IJarlay, son dernier maître, qu'il volera beaucoup le roi dans les vivres de l'armce de Flandre où M. de Louvois l'envoie. Violette vous aura conlessé qu'elle aime ou a aimé plus que son mari...
— Madame, interrompit l'abbé, Violette Gibert esi une honnête fille qui n'épouse Desbultes que paice qu'il fait une pension à son père invalide et aveugle.
— Précisément; elle est trop honnête, et Desbuttes ne l'est pas assez, pour qu'on leur ait confié les secrets du roi et de Mme de Maintenon. Les voilà manés par vous; je souhaite que vous leur portiez bonheur. Mais revenons à cet autre mariage un peu plus important, je crois. Ce n'est qu'un bruit? riea n'est positif ?
— Consommé, madame, consommé I Le roi est ravi; Mme de Maintenon rayorme, et M. de Louvois est tellement furieux qu'il a disparu, et qu'on ne sait pas où le desespoir peut l'avoir conduit. Or, voici mon avis à moi sur toutes ces affaires : Si Mme de Rlaintenon est reine de France, comme elle a été beaucoup votie amie, il serait possible qu'elle s'en souvînt un peu.
Mme de Lavernie secoua la tête.
— Excusez-moi, madame, il me semblait avoir ouï dire que vous aviez reçu d'elle une lettre en môme temps que ce portrait?
— A la mort d« mon fils , oui , voilà dixsept ans. — C'est tout.
— Eh biea ! c'est assez ; l'amitié d'une reine de France vaut quelque chose.
— Pour moi?
— Sinon ])0ur vous, du moins pour votre fils. M. Gérard est au service ; on n'avance pas aujourd'hui sans protection, et la protection de la reine peut faire un maréchal de France. Ahl mais, songez-y 1 Voilà pourquoi j'ai péché ce matin des chevannes et cueilli des cerises que je vendrai six livres. J'amasserai de la sorte huit pistoles que coûtera un beau cadre neuf, et quand on a chez soi le portrait de la reine donné par la reine... avec une lettre de la reine : si l'un n'arrive pas à quelque chose, il faut avoir du malheur, Cristol !
Cristol était le grand juron de l'abbé. Toute colère et toute joie, tout embarras et tout triomphe se ponctuaient chez lui par cette ingénieuse et sonore exclamation. 11 dit, et sortit pour l'heure de la messe.
Mme de Lavernie n'écoutait pas. Elle s'était absorbée tout entière dans une rêverie profonde. Elle renira seule au salon et vint s'arrêter devant le porlialt qui avait donné lieu à tant de commentaires.
Ce noble visage, pensif et enjoué à la fois, souriant dans son vieux cadre, emplis<;",it l'ànie de lumière et de grandes idées. M"^'"' 'ie Lavernie, dans l'auréole de la coifiure, chercha la i^lace d'uee couronne.
— Oh 1 dit elle tout bas, Françoise d'Au-
DE LAVEPiNlE.
bigné, femme Scarron, veuve Scarron, gouvernante d'un enfant royal, amie et maîtresse du roi , marquise de Maintenon, reine de France, tu ne me donneras plus d'inquiétudes désormais. Jouis en paix de ta gloire, sois heureuse! si heureuse, que ta mémoire rejette tous les jours passés. Reine de France, Dieu te donne santé, puissance, longue vie, pourvu que je garde Gérard!
Et, sur ces mystérieuses paroles, la comtesse demeura debout, l'œil avidement plongé dans les traits de cette peinture, à laquelle, ainsi qu'à une idole, s'adressait la plus fervente des prières.
Elle entendait la petite cloche de la chapelle que sonnait l'ubbé Jaspin, et se pré- |)arait à traverser le pai terre pour assister a la messe, quand tout à coup un cheval emporté, sanglant, se précipita sur le pont de la petite rivière , et })énétra dans la cour du château où il tomba expirant dès que son cavalier lui eut aLandonné les élriers et les rèncs.
JLa coIèa°Ê de JLouTci».
La comtesse entendit le pas précipité d'un homme dans son vestibule. Elle' n'eut pas le temps de s'écrier, que déjà cet homme, pâle, tremblant, accourait à elle avec tous les signes de la plus terrible émotion.
— Madame de Lavernic"? dit-il en ballai tiant, car il n'avait plus ni pouls ni lialeine.
— C'est moi.
— Votie lils, M. Gérard de Lavernio, veus a écrit qu'il aimait une jeune tille?
— Oui.
— Pensionnaire aux Filles-Lleucs.
— Oui.
— Je vous amène celte jeune fille qu'on voulait enlever h votre fils.
— Mais...
— Mademoiselle Auloinetle, venez demander à madame ses bontés et sa piotec tion.
Et Belair allira vivement à lui hi religieuse qui frissonnait, se cachait le visjgc, et cherchait uu a[)pui pour ne pas tomlcr sur le parquet.
— Monsieur, s'écria Mme de Lavcrnie, parlez donc, vous me faites mouiir.
— Madame, c'est que j'étoulTe. Mais voici en deux mots : Votre fils, retenu à Tarmée de Catinat , m'a demandé de vous conduho
cette jeune fille : dites à Gérard que j'ai tenu ma parole.
— Où allez-vous ?
— Je m'enfuis. ?s" 'en tendez- vous pas sus la route, au loin , le galop des cavaliers qui me poursuivent?
— Que veulent-ils vous faire ?
— Me tuer au plus, m'emprisonner au moins.
— Pourquoi?
— Demandez-le à M. de Louvois, répondit Belair.
Antoinette écouta; la comtesse écouta.
Une muette terreur pâlissait ces trois visages. Il était facile en effet d'entendre le galop lointain de plusieurs chevaux.
— Je suis entré, dit enfin Belair, c'est bien; mais indiquez-moi, madame, par oii je puis sortir ; et, si vous avez un bon cheval, veuillez me le prêter. Je tâcherai de ne pas vous le crever comme les autres.
— Fermez-la grille du château ! commanda la comtesse à ses gens, qui entouraient avec surprise le ciieval expiré dans la cour. Vous, monsieur, je vous cacherai ici, dit-elle à Belair avec fermeté. Sortir de la maison, ce serait vous perdre.
— Et mademoiselle ?
— Oh! mademoiselle!... ainsi que me l'a écrit mou lils Gérard, elle n'a pas de parens, elle n'a pas de lions sur la terre. Mon fils me l'a recommandée. Elle est chez moi! on la respectera chez moi 1...
Belair, avec doute :
— N'y comptez pas trop, raurmura-t-il.
— Allons donc! répli(|ua la comtesse aveo la confiance d'une âme irréprochable, on me prendrait mademoiselle dans ma cliambro?
Jamais!
Quant à vous. Monsieur, ne perdez pas de temps; entrez dans ce couloir, il aboutit à un caveau situé sous la chapelle; vous serez là sous la protection de Dieu, à l'âbri du tombeau de M. leconitj de Lavernic.
Elle ouvrit une porte pratiquée en pleme pierre dans le veslibule.'tit signe à Belairdo descendre dans le cav(iau, et saisit la luaia d'Antoinette qui s'était agcnouiUéo devaui; elle comme devant la reine miséiicordieuso des cieux.
Aussitôt un grand bruit de chevaux retentit dans l'avenue. Quatre archers, précédés d'un cavalier sans armes, s'arièlèreulau petit pont.
— Ouvrez I cria l'un des archers.
Mme de Lavernic ne répondit pa?.
— Ouvrez donc ! cria encore 1 arcl
ptrdait patience.
Môme silence dans le château.
archer qui
— Annoncez à madame de Lavernie monsieur le marquis de Louvois, dit à son tour la voix impérieuse du cavalier qui avait mis pied à terre.
— Ouvrez ! dit la comtesse à ses gens, qui s'élancèrent tous vers la grille. Mademoiselle Antoinette, montez au premier étage, s'il vous plaît, et ne craignez rien.
On ouvrit la grande porte, les archers demeurèrent à la grille, M. de Louvois entra dans le vestibule.
Sur le seuil de la salle , il trouva la com'.esse qui l'accueillit par une profonde révérence à laquelle M. de Louvois répondit aussi cérémonieusement. Puis, comme s'il eût été pressé d'en tinir avec les formalités :
— J'ai eu l'honneur de vous dire mon nom, madame, et si loin que ce pays soit de Versailles, Mme la comtesse de Lavernie, veuve et mère d'officiers, ne peut ignorer ce que signifie mon nom dans l'armée.
En disant ces mots, il s'essuya le visage que la sueur inondait, et il ciierciia des yeux un tauteuil comme pour reprociier qu'on ne le lui eût pas encore oflei t.
Lfi comtesse comprit, mais ne parut pas vouloir traiter en ministre celui qui venait de parler ainsi. Elle répliqua tranquillement :
— Monsieur, personne en Europe ne peut ignorer le nom de Louvois; mais la comtesse de Lavernie ne saundt deviner pourquoi M. de Louvois lui fait l'honneur d'une visite, avec une escorte presque menaçante.
— Mon Dieu, madame , dit brusquement Louvois , je vais vous expliquer tout cela ; mais faiîes-moi , je vous prie , la grâce de permettre que je. m'asseoie ; je suis très gros et j'ai beaucoup laiigué.
La comtesse roula un fauleuil dans lequel M. de Louvois s'instaUa , aussitôt qu'il eut salué encore.
— Madame, dit-il, vous avez reçu chez vous deux personnes qu' je cherche.
— Deux personnes"? demanda la comtesse en tremblant, mais décidée à gagner du temps.
— Une jeune fille et un jeune homme, celui-ci enlevant celle là. L'une est une religieuse que j'ai dessein de reconduire à son couvent, l'autre est un mauvais sujet que je veux faire pendre.
La comiesse ne répondit pas.
— ;.le connais tro{) bien la maison de Lavernie, continua le ministre, pour être assuré que jamais on n'y protégera les malluite';rs. Yoilù [;ourquoi j'ai demandé qu'on
m'ouvrît votre porte, madamo. Bien heureux d'avoir eu l'honneur de vous entretenir.
Nouveau salut, que le ministre fit cette fois en se soulevant à demi sur son fauteuil.
— Des maltaileurs? répliqua seulement la comtesse, qu'ont-ils fait ?
M. de Louvois fronça ses noirs sourcils : peu habitué aux longs discours et aux résistances, il s'étonnait de n'avoir pas été encore obéi.
— J'ai eu l'honneur de vous dire déjà, madame, que l'un enlevait l'autre. J'ajouterai que pour enlever cette religieuse , le malfaiteur — il appuya sur ce mot — a tué un homme.
— Je ne croyais pas que la demoiselle dont vous pariez fût religieuse , répondit Mme de Lavernie, avec une voix calme que démentait son visage paie et l'atlreux battement de son cœur.
Le marquis de Louvois frappa du pied le parquet.
— Je l'ai dit, ajouta-t-il.
— Elle eût été religieuse, poursuivit Mme de Lavernie, si ce jeune homme ne l'eût pas enlevée. On n'est religieuse qu'à condition d'avoir fait des vœux.
Le marquis regardant la comtesse fixement avec un commencement de colère :
— Je ne sais pas, madame, interrompitil, pourquoi vous me dites tout cela. Savez-vous mieux que moi, par hasard, ce que je viens vous apprendre ?
— Mieux que vous, monsieur, non, peatêtre, car, en effet, vous devez en savoir plus long que moi sur ces mystères, mais...
— Ces mystères ! Vous vous servez de mots étranges, madame, s'écria Louvois.
Mystères ! Où trouvez- vous des mystères là dedans, je^vous prie ? Une fille est au couvent; un ravisseur l'enlève et tue un homme. La justice du roi poursuit ce ravisseur et rei)rend cette fille. Voilà, ce me sernb e, qui est plus clair que toute chose au monde,
— Vous ne me disiez pas, monsieur, que vous agissez au nom du roi, répliqua la comtesse, et que l'j ministre de la guerre est grand chancelier de France... Vous pensez bien que je n'eusse pas contesté sa qualité de justicier à monsieur votre père , par exemple.
— Assez de subtilités, je vous prie, madame, dit brutalement Louvois qui secouait sa perruque et sa politesse tout ensemble. Je ne suis pas venu ici pour argumenter, mais pour agir. Ministre de la guerre ou procureur, je vous demande la fille fugitive et le larron qui l'a enlevée. Rendez-les et recevez mes respectueux complimens.
DE LAVERNIE.
Il prononça celle phrase courtoise du ton qu'il eût pris pour envoyer un f^renadier à tous les diables, et comme c'était l'ultimatum de sa pensée, il se leva, croyant n'a voi-r ])lus, en etlet, qu'à recevoir les deux coupables et à pnitir.
La comtesse se leva aussi et répondit :
— Le jeune lioiume (jue vous cherchez, monsieur, n'est plus au château.
— Vous l'avez fait fuir?
— Immédiatement.
— Je le retrouverai. Mais la demoiselle... vous ne me ferez pas croire qu'après celle rude course elle ait pu s'enluir aussi... D'ailleurs, c'est ici qu'on la voulait cacher.
— Je ne vous lerai rien croire (ju tout, monsieur, dit la comtesse outrée de l'impolitesse, et la jeune fille est bien réellement chez moi.
— J'attends, madame, que vous me la rendiez.
— Vous auriez tort d'attendre, monsieur, car je ne vous la rendrai pas.
Louvois stupéfait laissa loniber ses deux bras à ses côtés. Mais bientôt l'orage éclata. Les veines de son iront se gonllérenl, ses yeux lancèrent dis feux sinistres, le vent de la colère secoua ses muscles, que l'on vil palpiter et tressciillir.
— J'ai mal entendu murmura-l-il en couvant d'un sombre regard celle lémnie plus tremblante quelui, rnais blanche aulant qu'il était rouge. Vous dites que vous ne rendrez pas Mlle de Savières à M. de Louvois?
La comtesse affirma de la tête.
— Parce que votre tils, s'écria Louvois, .•urac celte fille, et qu'il a chargé son ami de l'enlever.
— Précisément, dit la comtesse.
— Mais à (|ui esl-elle donc, cette tille, pour que votre fils la prenne ?
— Il la prend parce qu'elle n'esl à persfinne, répli(iua la conilesse; sans quoi, le comte de Lavernie est d'assez bonne maison, il est un assez honnête homme, il a trop de mérite pour que sa mère, si cette demoiselle eût eu des parens ou un tuteur, n'eût pas obtenu Mlle de Savièrcs pour M. Gérard de Lavernie,
— Jamais! jamais 1 s'écria Louvois.
— Qu'en savez-vous? demanda lle?;matiquemenl la coinlessc ; étes-vous luleur ou ]>arenl de la jeune fille? Dites-le, [tour que nous vous fassions notre demande.
Louvois, qui depuis (pielquos minutes faisant d'héroïques elforls {)our dompter sa terrible nature et qui avait réussi, se rerail dans le fauteuil, et baissant le Ion :
— Voyons, dit-il, madame la comtesse, au lieu de nous emporter , ce qui ne mène à rien, raisonnons, cela mène à tout.
Il desserra sa cravate <iui l'étranglait, s'éventa du coin de son mouchoir et reprit avec une voix saccadée :
— J'emmènerai aujourd'hui la jeune fille que vous avez ici ; je l'emmènerai parce que vous n'avez aucun droit de la retenir. Vous ne la gardez que pour plaire à votre fils, car vous tenez à plaire à votre fils, n'est-ce pas?
— Pardessus tout au monde.
— Fort bien. Or, je ne veux pas que votre fils épouse celle demoiselle. J'ai mes raisons.
— Dites-les, au moins.
— 11 ne me plaît pas, re|)arlil Louvois avec hauteur, et je trouve indiscrète votre question. Madame , vous oubliez trop que je suis ici, moi, Louvois, demandeur en mon propre nom et demantleur au nom du roi. Je vous répète que votre fils n'aura pas Mil de Savières: croyez-moi. Quant à vous acharner à la garder pour ne point désobliger M. de Lavernie, vous y renoncerez. Je suis, vous l'avez dit, le ministre de la guerre, M. de Lavernie est officier : je le retrouverai partout, et j'ai une mémoire implacable. Je pense m'expli(|uer sans détours : vous comprenez que je ne me suis pas dérangé, que je n'ai pas lait cent cinquante lieues pour échouer contre le m.moir de Lavernie : mes volontés sont plus solidi-s que vos grilles. Mlle Antoinette en mes mains c'est la fortune de votre tils s'il est sage, discret et circonspect — ets'il sert bien le roi : c'est sous entendu; — Mlle Antoinette refusée, c'est la ruine de votre famille, c'est l'inimitié entre vous et moi : api^réciez.
— Ah ! monsieur, vous menacez une femme, dit la comtesse en appuyant ses deux mains sur son ciear, vous la menacez dans son fils qu'elle aime uniquement... vous parlez ici au nom du roi, pour lequel mon mari est mort, pounjui mon hisse fait tuer en ce moment peut-être!.,. Mais si le roi vous entendait, monsieur, il vous délent-îrait d'insulter chez elle, en face du tombeau de son mari, une femme de noblesse, la veuve d'un fidèle soldat!... Monsieur, n'abu.-cz pas de votre autorité ; les plus hauts sommets sont les plus tôt happés de la foudre.
Louvois sourit déd.ugeeusement. Il repoussa son fauteuil, et s'approchant de la coniti'SS(\ émue ju^ipi'aux j.irmos, car elle étiil fi bout de ses forces :
— La p.iix ou la guérie? dit-il ; un protecleui (tu un persécuteur pour votre lils?
La comtesse cacha son visage dans ses mains.
— Oh ! murmura-t-8lle, Dieu vous punira d'avoir ainsi forcé une mère à sacrifier le bonlieur de son enfant !
— Le bonlieur, ce n'est pas l'amour ridicule, dit Louvois d'un air sombre. Ces amours cachés et illicites sont la source de tout malheur. Si votre iils perd cette fille, il en trouvera vingt autres. S'il a Louvois pour ennemi, où trouvera-t-il un défenseur?
A ce moment, la comtesse éplorée levait les yeux au ciel. Son regard rencontra celui du portrait à qui Louvois tournait le dos. Une pensée soudaine, une sorte d'éclair cjui jailUt du cadre illumina l'esprit de la pauvre femme.
— Un défenseur pour Gérard, s'écria-telle d'une voix inspirée; oh ! oui, monsieur, oui, j'en ai un I
Et son bras étendu montrait au minisire le portrait qu'il n'avait pas vu encore.
— Madame deMaintenon ! murmura-t-il.
— Mon amie, ma vieille amie, la compagne de ma jeunesse, celle dont j'ai tous les secreis, et qui, en échange d'un dévoùment de trente années, me doit au moins de protéger mon fils.
— Vous connaissez Mme de Maintenou à ce point? dit Louvois, p^lo et saisi d'angoisse.
— N'est-ce pas que vous me trouvez moins abandonnée que tout à fheure ? s'écria la comtesse, à qui les paroles de Jaspin revinrent en mémoire. Mme de Maintenou, la femme de Louis XIV, ne sera-t-eile pas un contrepoids à la colère de M. le ministre de la guerre?
— Prenez garde! répondit Louvois dont la fureur s'allumait à ces imprudentes paroles, prenez garde, si vous aimez votre repos et voire fils!
— Ali 1 je ne vous crains plus, continua la comtesse ivre de joie. Menacez tant qu'il vous plaira. Fulminez, éclatez ; la foudre dont je vous parlais il n'y a qu'un moment, je l'ai trouvée, elle est dans les yeux de ce portrait. Elle éteindra en se jouant toute votre artillerie et tous vos tonnerres ! Quoi ! vous êtes venu briser le cœur d'une veuve, d'une mère, d'une femme sans appui, et vous vous révoltez à l'idée que Dieu me vient en aide 1 Touchez à ma maison si vous voulez : madame de Maintenou est là. Persécutez M. de Lavernie, l'olficier : la femme du roi défendra mon fils I Aman et Eslhcr aux prists ! Nous verrons!
Il n'en fallait pas tant pour faire bouillonner en Louvois la haine et la vengeance.
Louvois exécrait Mme de Maintenon et la voulait perdre; Louvois s'était jeté aux pieds de Louis XIV, pour le supplier de ne point épouser cette femme. Qu'on juge de l'effet que produisirent sur cette âme ulcérée tant de menaces faites au nom de son ennemie.
— Puisqu'il en est ainsi, répondit-il avec une explosion de rage, nous n'avons plus rien à ménager l'un et l'autre. Ah ! vous êtes l'amie de Mme de Maintenon ; ah ! vous vous targuez de son portrait et de sa protection; ah ! vous attaquez Aman sous l'égide d'Esther : on connaît donc les tragédies de Saint-C.yr en ce pays de sauvages? Eh bien! si M. Piacine est un grand pocte, nous tâcherons qu'Aman soit un grand ministre.
Pour être grand, madame, il faut commencer par être fort. Essayons!
Il s'élança vers la fenêtre du salon qui donnait sur la grille, et d'une voix retentissante, avec un geste effrayant de volonté :
— Archers ! cria-t-il, à moi!
— Que prétendez-vous faire, dit la comtesse en s'avançant vers lui.
— Vous allez le savoir.
Les archers eatrèrenl dans la cour.
— Maintenant , madame , veuillez remettre en mes mains la religieuse fugitive que je vous demande au nom du roi.
— Quoi ! répliqua la comlesse suffoquée par la douleur et incapable de se soutenir, vous osez faire entrer des archers dans ma maison.
— Obéissez ! dit le marquis de Louvois.
— Jamais! quand vous devriez me tuer sur la place.
— Alors, la violence vous contraindra, madame, et il ne sera pas dit qu'une porte de château soit restée fermée devant un ordre du roi, quand c'est moi qui le donne.
— Monsieur, vous passerez sur mon corps avant d'arriver à cette jeune fille, s'écria la comtesse dans le paroxisme de la colère.
— Non, madame, vous serez respectée comme si vous aviez été une fidèle et obéis santé sujette de Sa Majesté. Mais, ce que je __ veux s'accomplira. ^
— Je me défendrai. A moi ! à moi ! ^ Aussitôt l'on entendit un pas rapide dans
l'escaher. Jaspin descendait en toute hâte, le front perlé de sueur, les yeux hagords, les mains tremblantes. Derrière lui, Antoinette aussi pûle, mais l'œil brillant d'énergie. Ces deux personnes se jetèrent aux côt('s de la conitcsse, Jaspin lui' saisit la main, Antoincltii la serra dans ses bras.
— Mademoiselle, dit Louvois qui devint livide en apercevant la jeune fille, vous voyez ce qui va se passer, désohéirez-vous à"^ ca
DE LAVKRNIE.
prix? soufirirez- vous que le mallieur tombe pour vous sur cette maison? Je vous somme de me suivre !
— Je suis prête ! dit Antoinette en le foudroyant d'un regard qu'il ne put soutenir.
Et elle se dégagea des bras de Mme de Lavernie, après l'avoir tendrement embrassée.
— Je vous défends, s'écria la comtesse, de quitter cette maison ; je vous le déiends au nom de mon lUs, qui vous a envoyée ici.
— Votre fils, répliqua Louvois, n'est pas, que je sache, le maître de taire ce qu'il veut en France. Abrégeons 1 mademuiselle, je vous attends.
Et il alla vers Antoinette, dont il prit la main, poar l'entraîner vers la porte.
La comtesse, à celte vue, poussa un cri déchirant: on eût dit que son cœur venait d'éclater ; quelque chose comme un gémissement sourd s'échappa de sa poitrine, une pâleur de cadavre envahit ses mains et son visage, ses lèvres violettes prirent la riyide contraction de l'agonie.
— Monsieur de Lyuvois , vous êtes un moDSlre ! s'écria Jaspin en serrant ses petits poings potelés : vous avez tué Mme la comtesse.
Le visage de Louvois s'altéra ; l'arc inflexible de ses sourcils noirs se détendit ; on vit ses yeux se gonller ; un combat violent de l'orgueil et de la honte tortura cetto âme puissante. Cependant il triompha de son émotion et continua d'emmiuer Antoinette en nmrmurant :
— Pourquoi m' a-t-on poussé à bout?...
La jeune lille, ens'éloignant presque emportée , envoyait K'S derniers baisers à sa protectrice mourante. Chez la comtesse, le legard seul vivait encore. Toute sa tendresse, toute sa vaiUance, toute son ànic s'étaient réfugiés dans le regard dont elle accom[)agnait la jeune fille, tandis (lUi' le corps glissait insensiblement des bras dtt Juspin éperdu sur le parquet du salon,
— Au secours! au secoursl cria l'abbé d'une voix lamentable, madame la comtesse se meurt 1
M. de Louvois venait d'ouvrir la porte et gagnait le palier.
Aussitôt du vestibule un homme se précipita dans la salle ; ces derniers mots avaient lra[)pé son oreille.
— Ma mère ! s'écria Gérard de Lavernie , qui d'un bonii courut à la comtesse et la souleva dans ses bras vigoureux.
— Sauve-nous ! réi)liqua la mère.
La pauvre femme exhala dans un soupir de
triomphe toutes les forces qui lui restaient. Elle se pendit au col de Gérard, s'y cramponna de ses doigts convulsils, essaya un baiser qui expira dans l'air, et resta muette, insensible au milieu de ses femmes accourues pour lui donner leurs soins.
Gérard se releva, vit, à la porte, Louvois qui serrait encore la main d'Antoinette, et que cette brusque arrivée avait cloué sur le seuil comme l'éclair d'un châtiment divin.
Il comprit toute la scène qui venait de se passer et marcha, le front pâle, l'œil éblouissant,les bras croisés,vcrs le marquis de Louvois qui l'attendait de pied ferme.
— C'est M. de Louvois, lui glissa Jaspia à l'oreille.
— Je l'ai bien reconnu, répliqua tout haut Gérard, et je voudrais savoir ce que vient faire chez moi M. de Louvois: pourquoi il enlève, mali^ré elle, la jeune tille que voici, et pourquoi je trouve ma mère expirante!
— liépondoz-moi vous-même, dit le marquis avec une froide hauteur ; et, comme vous parlez à votre supérieur, Olez votre chapeau, lieutenant Lavernie.
Gérard se découvrit et s'inclina.
— C'est vrai, dit-il, les dents serrées, j'oubliais (jue je suis chez moiJe m'en souviendrai tout a l'heure.
— De quel droit vous trouvez-vous ici?
fioursuivit Louvois. N'ètes-vous point un déserteur? L'armée d'Italie est-elle revenue? où est votre congé ?
— J'ai mieux que mon congé, répondit Gérard, M. do Catinal m'a cliargé d'aller à Valenciennes, où vous lui avez "commandé de vous adresser ses dépêches, et je suis sur la route de Valenciennes.
— Vous avez un message pour moi et vous vous arrêtez en roule, et vous ne me l'avez pas encore remis ? dit Louvois.
— Le voici, répliqua Gérard, en tirant do son jusle-au-corps une lettre de Câlinât.
C'était la relation du combat de Stalfarde : cotte victoire brillante et décisive qui enlevait le Piémont au duc de Savoie.
Louvois impassible, lut sa dépcche au milieu du silence, de tous, comme s'il eût été dans son cabinet. Il lut avec l'attention imperturbable, .»»ide, de riiomme d'atlaircs, et quand il cul terminé:
— M. de CaUnat prétend que vous avez rendu au roi les plus grands services, dit-il, millittureusemenl [)Our '.ous,le crime que vous venez de commettre en faisant enlelever cette religieuse edace tous vos mérites. Au surplus le roi jugera.
— A présent que vous avez lait le service de Sa Majesté, dit Gérard d'une voix menaçante, à présent que V(jus avez reçu la dépêche que j'avais ordre de vous porter, je n'ai plus atfaire à vous, monsieur, et vous n'avez rien à exiger de moi. Je suis dans ma maison, je pourrais vous ddtnander raison de votre conduite.
— Je crois que vous menacez, s'écria Louvois, que retenait Antoinette, tandis que la comtesse étendait instinctivement des mains suppliantes vers Gérard.
— Vous me comprendriez si vous étiez un homme d'épée au lieu d'être un rojjin, continua Gérard de plus en plus agressif ; vous me comprendriez si vous n'étiez pas le lâche qui vient faire peur à une femme avec des archers.
— Mon fils, s'écria la comtesse épouvantée.
— Vous m'insultez, monsieur , répondit le marquis de Louvois, pûle et Iroid dans sa terrible colère... Je ne suis pas venu pour faire peur à une femme ; je suis venu punir le rapt et le sacrilège, et comme vous vous êtes oublié envers moi, au nom du roi, je vous arrête.
Gérard répondit au marquis par un cri de rage, et mit la muin à son épée. Louvois fit un signe, et les archers parurent à la porte ; la comtesse se drossa, vivante image du désespoir et de la mort ; elle im|)lora Louvois pour son fils , sans voix , elle n'en avait plus, mais avec des gestes qui eussent attendri un tigte.
Jaspin, saisi de terreur, hurlait et joignait tes mains. Amour montrait ses dents blanches. Les domestiques s'étaient armés pour défendre leur jeune maître.
— Sortez de chez moi, ou vous êtes morts tous les cinq, dit Géiard en indiquant du doigt la grille du château, quand je devrais faire crouler sur vous cette maison jusqu'à ga dernière pierre !
— Soit, répliqua Louvois, mais vous vous repentirez d'ôlre venu à Lavernie aujour d'Iitti, Monsieur, et d'y avoir prononcé les paroles que je viens d'entendre. Emmenez mademoiselle, vous autres, ajouta-t-il en s'ddressant aux archers.
Antoinette arrêta de la main Gérard qui faisait un mouvement pour la retenir.
— Votre mère! murmura- t-elle.
Gérard se retourna épouvanté ; la comtesse, épuisée par le dernier éclat de cette scène, venait de se renverser dans les bras de Jaspin ; le sang montait de son cœur à ses lèvres, tachées d'une écume lougeâtie.
Au même instant le marquis de Louvois sortit avec la jeune fille. ~ Adieu 1 dit Antoinette, adieu I
— Au revoir I répliqua Gérard , à moitié fou, entre ces deux douleurs.
— Oui ! s'écria le marquis, au revoir ! et il quitta le château avec sa lugubre escorte.
Alors la comtesse sentit que la vie lui échappait; elle serra convulsivement les deux mains de Gérard agenouillé près d'elle.
— Mon fils, dit-elle d'une voix qu'on entendait à peine, tu vas rester avec un terrible ennemi, mais... je te laisse un appui... Donne-moi une plume... du papier... Soulève ma main... vite, vite... que j'aie le temps d'écrire, ô mon Dieu!...
Une toux sanglante lui coupa la parole. On voyait courir autour d'elle les serviteurs effarés, s'entrechoquant avec descris de dé- ' sespoir.
— Ah ! murmura la pauvre femme, dont les yeux se couvraient de ténèbres, je ne sens plus, je ne vois plus, je ne pourrai donc pas sauver mon filsl... Je mourrai donc sanî qu'il sache...
Jaspin lui saisit la main. Ce n'était plus le naïf pêcheur de chevonnes ou le vendeur de cerises : la figure pâle du pefit liomme était sillonnée de larmes séchées, son œil brillait d'intelligence et de courage.
— Inutile qu'il sache... dit-il à^ la comtesse dont il essuyait le front glacé.
— Pourquoi? fit-elle, étonnée de cette transformafion soudaine de Jaspin.
— Parce que je sais tout, moi, répliqua Jaspin, et que cela sulfit.
La comtesse se souleva vivement, ses prunelles se dilatèrent, sa bouche s'ouvrit avec stupeur.
— Vous savez! dit-elle, vous !...
— Depuis vingt-cinq ans, madame, répondit simplement l'abbé. Je me rendrai près d'elle, je lui recommanderai Gérard, vous pouvez reposer en paix.
— Ah ! mon Dieu !... mon ami... articula sourdement la comtesse...
Puis dans un élan de folle joie :
— Mon fils ! s'écria-t-elle en étreignant de ses deux bras la tête de Gérard.
Ce cri fut son dernier soupir, elle rendit l'âme dans ce dernier baiser.
Ses deux mains mortes se disjoignirent en retomliant. Jaspin en saisit une, Amour se mit h lécher l'autre.
Gérard, foudroyé, plia les genoux près du cad'-ivre de la comtesse, dont l'œil éteint restait fixé sur le portrait de Mme de MainlenoQ. .
DE LAVERNIE.
Le» culotte» de Mgp de Harlay.
Ce mariage du roi et de Mme de Mainte non, dont parlait l'abbé Jaspin si légèrement et dont toute la France, toute l'Europe parlaient avec lui, n'était pas cependant un événerawnt assez prouvé pour que la renommée s'en préoccupât de la sorte.
H est vrai que rien ne se répand plus vite que les choses cacliées. Le mystère en politique, en amour ou en science, est l'une des plus friandes convoitises de l'homme civilisé.
Ce fameux mariage du plus grand des rois avecla plus humble des femmes, mariage que tous les historiens ont recueilli de la voix du peuple, soulève encore aujourd'hui les discussions et les négations. Il peut passer pour le plus commenté des mystères de ce siècle, après la mort du masque de fer, qui fait pendant au tableau du mariage nocturne célébré à Versailles en 1C85.
Un matin d'hiver, à l'heure où les prélats qu'a chantés Boileau dorment grassement sous le duvet, le plus voluptueux des prélats, M. llarlay de Ghanipvalon, archevêque de Paris, s'était fait réveiller avant .0 jour.
Habillé vivement, l'archevôque fit venir son premier aumônier, bien surpris, lui aussi, de se Icvi r A une pareille lieuro.
— Monsieur, lui dit-d, préparez un ornement verl, et marquez \& Missel à l'article de malrimoniis.
L'aumùnier obéit. L'arcbevôque lui commanda de s'aller recoucher, prit ses gants, l'ornement vert et le Missel, monta dans une voilure bien fermée et Si' lit conduire à Versailles, où, au petit jour, il maria le roi et Mme de Maintenon, à l'aulel de la tribun'! de l'ancienne chaitelle. Hontemps, valet de chambre du roi, (:t M. de Monlc'ievrouil, ami intime de Mme do Maintenon, serviient seuls <le témoins.
M. de llarlay, après la cérémonie, rédigo'i un aetedc^ célébration que signèrent les deux parties et les témoins. Cet acie, l'circhevôque le d('|)osa précieusement dans sa poche et l'emporta.
Ainsi parle l'histoire, ou du moins une des liisloircs; c.ir l'hisloire, comme la iviina antique, n'a pas mi )iMS de cent yeux pour voir \\w fait et de cent bouches pourlepublier.Ce qui n'implque pas qu'un évi'nemtMit soit mit uv vu par ces cent yeux et plus iKiltement proclamé par ces cent bouches. Il arrive tout au contraire que chacun de ces yeux a vu à sa
manière, que chacune de ces bouches a souillé dans la trompette à sa façon, de telle sorte qu'après avoir entendu cent bruits dilférens, le monde ne sait plus à quoi s'en tenir. Le son est devenu un thème sur lequf^l toul poète pful broder ses variations.
Ce mariage accompli, Mme de Maintenon n'avait plus à désirer ([u'une chose, c'était qu'il fût connu. Mais il fallait attendre. Le roi n'avait entendu faire qu'un mariage de confiance. Il tall.ut en dérober les preuves à M. de Louvois, l'ami de Mme de Montespan, la disgraciée; à Louvois qui avait supplié si vainement Louis XIV de ne pas donner à Mme Scarron la main qu'avait tenue Marie-Thérèse d'Autriche, à Louvois qui dormait sur la parole arrachée au roi, et dont le réveil eût tout perdu.
En effet, patiente et s'affermissant à cliaque progrès nouveau, Mme de Maintenon se croyait assez forte pour pouvoir monter le dernier degré. Un pas encore, et elle s'asseyait sur le trône. Mais si elle avait pu se faire épouser secrètement par le roi, si elle avait pu cacher dans les ténèbres sa marche cauteleuse au génie vigilant de Louvois, comment lui laisser ignorer ce qui allait frapper toute l'Iùirope, comment rem[;ècher de se jeter, avec la rage qu'il avait, tout au milieu de ce projet nouveau et (l(^ le faire échouer, le roi peut-être n'y donnant les mains qu'îi regret?
M'" de Maintenon se replia sur elle-m^me. Elle résolut d'éteindre tout bruit, de faire disparaître l(mte traee jusqu'au moment où la déclaration éclaterait comme un tonnerre, et elle se crut assurée d'y parvenir, persuadée ([u'elle était de la (idélilé des «pialre seules personnes (jui connussent lo mariaiïe.
M. de Monlchevreuil, admirateur et ami, la loyaulé même; liontemps, le tombeau des secrets; le Père la Chaise, conhsseur du roi lié à ce secret par l'inlérèt de sa société , par le sien pro[)re; M. de llarlay, cri'alure de Mme de Maintenon, appeh' de Houen qu'il scandalisait, à Paris (pii ItM-hausonnaU pour sa facilité de nururs : M. de llarlay, choisi comme le plus ( onimode des prélals sous les yeux duquel un roi pôf, oll'ens(»r IJieu tous les jours en respectant rivalise.
Ainsi la femme de Louis XIV n'avait rien fi redouler de ces trois [personnages ; mais comme un jiapier rt'vèle souvent ce qut^ la langue des hotnmessait nr j)as trahir, Mmr de Maintenon l'-tait fort gênée par cet ael(i de célébration qu'elle avait teim .'i faire dresser alors par l'archevôque; et elle ve-
nait d'écrire au prélat de lui apporter le soir même à Versailles, chez elle, le précieux document d'où son avenir entier dépendait.
Quelle n'eût pas été son inquiétude si elle eût mieux connu les habitudes de Mgr de Paris. Ce prélat mondain, affairé, ce savant docteur en tîiéologie qui avait bf^aucoup de mémoire pour apprendre les éloquens sermons dont il régalait la cour, br^auroup pour retenir les heures de rendez-vous de ses belles pénitentes, n'avait jamais pu se souvenir que les papiers sont parfois importans; que lorsqu'ils le sont assez, on les serre; trop, on les brûle.
Une affaire sérieuse venait-elle à lui écheoir, M. de Harîay croyait avoir tout fait en bourrant le papier important dans la poche de ses culottes. Une fois rentré chez lui, au lieu d'extraire la pièce et de la confier à ses archives, il accrochait la culotte précieuse dans un cabinet destiné à cet usage pt qui renfermait, rangés Ips uns à côté des autres, une quantité remarquable de documens dont la seule étiquette était la date de lô culotte qui les contenait.
Gommr l'archevêché de Paris donne de grand'^s • ffaires, M. de Harlay devait avoir autant de culottes pendues dans ce cabinet que LuCTillus avait de chlamydes de guerre dans ses armoires.
Mme de Maintenon qui savait pourtant bien des choses, ignorait cette particularité. Assurément elle n'eût jamais ciioisi pour administrer le premier diocèse de France, un homme qui serrait si m.al les papiers, elle ne se fût point fait marier par un homme qui oubliait si bien ses culottes.
n^i être ailleurs connaissait-on mieux les habitudes du prélat, ainsi que nous le verrons tout à l'heure.
Donc, la marquise s'occupait de recouvrer ce document précieux, seule preuve authentique de son mariage, lorsque M. de Louvois partit de Versailles en apparence pour préparer une campagne en Flandre, — voilà du moins ce qu'il dit au roi, — en réalité pour faire ce que nous avons vu aux Filles-Bleues.
Mme de Maintenon voulut profiter de cette absence. Son acte de célébration à la mam, elle eût mis dans la confidence quelquesuns de ses plus puissans amis de cuur. M. le duc du Maine, son élève, eût travaillé pour elle en haine de M. le duc de Bourgogne, qui grandissait et commençait à montrer beaucoup d'orgueil et d'esprit royal. Le moment était des plus favorables. Nulle grande influence de famille autour de Louis XIV, la guerre d'Italie, des projets de guerre générale qui, s'ils se développaient,
pouvaient tourner l'esprit du roi vers de plus sérieuses spéculations. Louvois absent, lui qui cherchait à distraire le roi de ses amours avec la guerre, comme Mme de Maintenon le conduisait à la paix par le mariage. U fallait saisir cette occasion ou s© résigner à ne la revoir peut-être jamais.
Le soir où la nouvelle de la victoire de Staf farde parvint au roi à Versailles, Louis XIV rentrait chez lui pour se mettre à table. Déih vieux, quoiqu'il n'eût que cinquantedeux ans, le roi était encore d une beauté singulière.
Mais l'opération qu'il avait subie en 1G86, l'avait fatigué en lui ôtant une partie de sa fraîcheur, jusque-là si remarquable. Le roi revenait de chez Mme de Maintenon, près de laquelle il avait coutume de passer toutes ses soirées, et qu'il avait logée à Versailles, chez lui, de l'autre côté du palier des grands appartemens. — Il l'avait laissée aux mains de ses femmes, prête à se mettre au lit, car elle se couchait de bonne heure et se levait de grand matin.
Le roi, en recevant la lettre de Catinat, fut transporté de joie ; il revint sur ses pas et rentra chez la marquise pour lui faire part de cette bonne nouvelle. Il ne trouva personne à l'antichambre. La fantaisie n'étant entrée jamais pour rien dans cette existence royalt? , le roi était toujours attendu lorsqu'if venait : une fois parti, ce n'était plus le roi ; l'huissier eût hésité à le reconnaître.
11 entra donc chez Mme de Maintenon , la lettre du vainqueur de Staffarde à la main.
La marquise, âgée de ciwquante-cinq ans à cette époque, avait conservé intacte la solide santé qui l'avail rendue un objet d'envie pour toutes les belles femmes de la cour. Elle promettait d'égaler Ninon, la merveille. Jamais plus beaux bras,plus délicates mains, — la taille et la poitrine étaient d'une perfection tellement peu commune, que Mgr le grand-dauphin l'avait, dit-on, proclamée un jour de mascarade en coudoyant, pour ne pas dire plus, la marquise à l'embouchure d'un salon, dans le pêle-mêle d'un conllit de masques.
C'étaient des yeux charmans et fermes, lumineux à tel point que ceux du roi pouvaient seuls en soutenir l'éclat. La bouche un peu pincée, sorte de grimace qui ne messied pas aux lèvres pleines et roses d'une dévote, rappelait, par ses contractions significatives, la fameuse moue de Catherine de Médicis, et mobilisait un visage tellement accoutumé à l'impassibilité , que depuis
DE LAVERNJE.
douze ans les courtisans n'y savaient plus rien lire.
La marquise encore habillée soupait sur une petite table : — un potage dans une assiette d'argent ; quelques fruits sur un beau plat du Japon, composaient tout le repas. Manseau, maître-d'hôtel de Mme de Maintenon, la servait à taljle. Elle mangeait vile et avec distraction, regardant souvent la porte et interrogeant une vieille bonne qui allait et venait par la chambre, aussi préoccupée que sa maîtresse de voir arriver M. de Ilarlay.
Cette iemme qu'on appelait îa mie d(i Madame, et dont le nom était Nanon Balbien, passait pour une des puissances devant lesquelles se prosternait la cour. Nanon avait servi M. Scarron, rue Saint-.lacqucs, cllréqucntait Louis XîV à Versailles.
— Nanon, dit la raar(îuise, vimt-on'i
— Non, madame, et je suis lasse de courir ainsi, — cela ne lait pas arriver ceux qu'on attend, et fatiguent ceux qui altendent, répliqua la mie avec aigreur.
— Repose-toi, Nanon, dit doucement la marquise. Donnez-moi à laver, et desservez, Manseau. — Ne trouves-tu pas étrange, Nanon, qu'on n'arrive pas?
— lluni! le débauché! grommela Mlle Nanon sans s'émouvoir.
Manseau enleva le couvert, Nanon offrit à la marquise une pAte au miol |)our blanchir ses mains, et d'une voix irrilée :
— N'allez pas l'attendre, dit-elle, couchr-z vous, s'il vient je le recevrai comme il f/mt.
— Là 1 là! doucement Nanon, ménageons .M. de Ilarlay, répondit la mnrquisi^, mais
néanmoins voilà qui est bizarre.
A ce momenile roi parut.
En voyant Louis XIV, la marquise ne se leva point. Su surprise et sa gène furent telles que le roi , sans sa préoccupation, n'eût pas manqué de les remarquer.
Louis commença parla vieille gouvernante :
— Encore bonsoir. Mademoiselle JBalbien, dit-il av(3C un sourire.
Puis il jeta un regard amoureux sur la marquise, et l'ayant saluée Irès civilement:
— Quoi! madame, dit-il avec élonneraônt, vous n'Oies pas encore déshabillée 1 Je vous croyais au lit.
Mme de iyiaintenon se leva, lit la révérence au roi.
— Sire.... dit-elle, est-il bien l'Iicnre?
— Sans doute, madame, répliqua le roi, — mais écoutez pounjuoi je reviens vous troubler : — Catmat est vainqueur ; il a
bien battu M. de Savoie et Eugène, auprès de Staffarde, en Piémont.
—!■- Ah ! Dieu ïroitloué ! s'écria la marquise dont le visage s'anima.
— Auprès d'une abbaye, continua le roi, relisant sa lettre.
— Cela devait porter bonheur aux soldats du roi très chrétien, sire.
— Nous allons prendre Suze du même coup, poursuivit Louis XIV; pour.juoi Louvois n'est-il pas ici, lui qui n'aime pas Catinai? il s'en repentirait.
— Quelle douce récompense de l'intérêt que je porte à cet olficitr, dit la marquise. J ai toujours du bonheur dans mes choix, ûvoizcz-ie, sire.
— C'est vrai, — mais asseyez-vous donc, madame, dit le roi, en s'installant dans un fauteuil.
Les yeux delà vieille gouvernante et ceux do la miiinssft échangèrent un regard.
Louis, qui !c saisit au passage, s'intenompit tl ns la lecluic.
— Vous i^ôné-jc? dit-il avec curiosité.
— Oh ! sire.
— Fort bien.
Au même instant, un bruit léger se fil entendre dans le vesliliule. La marquise tressaillit ; la vieille courut iiors delà cham- I ire, mais trop lard.
— Attendez-vous quelqu'un? Non, jepense. Cependant, il nie semble que j'entends quelqu'un, dit le roi, à qui ( e mouvement et celte agitation paraissaient étranges.
Aussitôt, M. de Harlay parut à la porto.
— Excusez-moi, sire, j'attendais Mgr de Paris, s'écria vivement la mar(]uise.
— lyarthevêque 1 dit le roi surpris, à neuf heures du soir. Qu'avez-vous donc, madame? Vous oies toute émue.
lit en parlant ainsi, il n garda le prélat, dont la contenance redoubla ses soupçons ; M. de Ilarlay lort pâle, l'a'il incertain, les mains embarrassées, malgré son liabilude de lacour, res-;embl<ait à un sérninarisio qui entre dans un salon plein de femmes et d'olficiers.
Le roi l'appelant d'une voix ferme :
— Monsieur, dit-il, api)ro(hcz-vous. Jo vois que vous venez nousannor.cer un malheur, lili bien! c'est juste, puisqu'un bonlieur venait de m'éclieoir ; allons, parlez, et parle/ net, épargnez- nous les angoisses.
Mi-ne de Ma'Ulenon s'épuisait en signes que l'arclievêque ne voyait pas,séi)aré qu'il était (le la marquise j^ar le loi debout et effacé comme un major au feu, pour entendre avec majesté la mauvaise nouvelle.
Le malheureux 31. do Uaiiay, se figura
que le roi était ou rouront de ce qu'il venait faire chez Bline de Mainlenon, que la pn'sence inaccoulumée de Louis XIV avait cet unique but de recevoir le renseignement demandé; qu'enfin, entre le mari et la femme, il y avait communauté d'intentions à l'égard de ce mariage. Il fut confirmé dans celte déplorable oj^inion par ce mot du roi :
— Parlez, monsieur, parlez donc ! madame le permet.
— Assurément, balbutia la marquise, qui ne savait plus à quel saint se vouer.
— Eli bien 1 sire, eh bien I madame, répondit l'archovéque avec toute la poaiomime du désespoir, je n'ai pas retrouvé l'acte.
— Est-il vrai ! s'écria la marquisG en se levant.
— Quel acte? fit le roi avec surprise, tant les yeux roulaient el'fan's du i ôlé de l'archevéqu % courroucés chez Mme de Mainlenon.
Ce fut alors que l'archevêque apeiçut les signes de la marquise, s'effraya d'avoir dit ce qu'on ne lui demandait pas, et s'eftaroucha tout-à-lait; en sorlo qu'il we répondit
f)ÎUS.
— Mais quel acte? répéla le roi en pinçant ses lèvres : suis-je de trop ici, que personne ne me parle !
La marquise avait été consternée par les paroles de l'archevêque. Il n'était plus t<^mps de donner le change au roi. Cetle perle de l'acte lui donnait d'ailleurs à elle une situation trop difficile pour qu'elle ne se hatàt point d'en sortir.
— Sire, répliqua-t-elle enfin , il s'agit de l'acte de célébration de mon mariage avec Voire Majesté.
Louis XIV rougit. Elle ne voulut pas s'en apercevoir.
— Il se dit dans le monde, continua-t-elle, qwe Votre Majesté vit publiquement avec une maîtresse. Ce bruit s'accrédite dtins les cours étrangères; on en parle; on en écrit. .l'ai reçu un pamphlet, un libelle al'treux qui déshonorerait Votre Majesté.
— Impossible, répUijua le roi d'un ton sec. Un libelle ne déshonore pas un roi.
— C'est vrai, sire, dit la marquise en ponfiant ses joues comme elle avait coutume de le faire quand s'élevait en elle un orage.
— Votre Majesté est à l'abri, mais moi!... ce que méprise un grand roi, une femme en est écrasée.
— 11 faut mettre ses liumiliations au pied du crucifix, murmura Louis XIV fort agile, fort repentant d'être venu hors de ses heures ciiez Mme de Maintenon.
— C'est ceque je fais tous lesjours, riposta
la marquise,ce que j'eusse fait encore à cette occasion et je demandais à M^r l'archevêque de me comrauniiiuer l'acte de célébration qu'il a dressé, afin, qu'en le lisant, de mes yeux, je me pusse convaincre que je suis là femme bien légitime de Sa Majesté ; — doux honneur, ignoré de tous, et qui suffit à me consoler de toutes les disgrâces. Eh bien, sire, vous l'avez entendu, j'ai bien du mallieur, cette consolation stérile m'échappe, Mgt l'archevêque vient de déclarer devan t Votre Majesté que l'acte ne su retrouve pas I
Far celle habile manœuvie, la marquise avait conquis le droit de parler ouvertement à M. de Harlay. Le roi ne pouvait rien re[)rocher à une feinme si résignée.
— Cet acte serait égaré ! dit-il en se retournant contre l'archevêque qui jwgea sa situation bien critique; car le méconlenteraent de Louis XIV n'était pas facile à soutenir.
— Hélas ! sire, articula faiblement le prélat décontenancé.
— Parlez, voyons 1 dit à sonUour la marquise, que rien ne gênait plus et qui lâchait les rênes à son impatience. Comment peut s'égarer un papier de cette importance?
— Vous l'aurez trop bien'serré, monsieur, ajouta le roi.
— L'acte doit être aux archives de l'archevêché, insista la marquise.
— Vous l'avez écrtt de votre main, je m'en souviens, dit le roi, enchanté de prouver sa mémoire.
— Vous l'avez plié et enfermé 15, interrompit la marquise, en lui indiquant sa poche droite sous sa robe.
A tout ce déluge, l'archevêque ne disait mot et baissait la tête.
— 11 est certain, reprit le roi, que vou^ n'aurez confié cet acte à personne.
— Oh! non, sire, à personne.
— Monsieur a un cabinet qui ferme, je suipose? dit la marquise.
— Voici la clef de mon armoire, madame.
— Bien. Et vous avez clierclié dans tous les tiroirs?
— 11 n'y a pas de tiroirs.
— Sur tous les rayons, alors?
— Ce n'est pas une armoire à rayons, madame.
— Dans toutes les cases, voyons?
— Ce n'est pas non plus une armoire à cases.
— Bon Dieu! appelez cela comme il vous plaira, mais enfin cette armoire est faite pour renfermer vos papiers ; vous avez la
DE LAVERNIE.
clé de l'armoire ! Les papiers doivent s'y trouver.
— Celui-là manque, madame, murmura le prélat, suant à grosses gouttes et près de (iéiaillir.
— 11 sera fa l une enquête, interrompit le roi, en voyant toute la colère de Mme de Maintenon se réfugier dans ses doigts elfilés qu'elle faisait craquer les uns contre les autres,On saura comment d'une armoire, dont monsieur a la clé, disparaît la pièce la plus imponante. — Car vous l'aviez bien enfermée, n'est-ce pas? — I! sera instruit, dis-je, contre tous ceux qui hantent l'archevêché.
— Sire ! s'écria le prélat épouvanté du résultat de cette enquête.
— Enfin, vous devez avoir des soupçons, reprit la marquise.
— 3'en ai, madame.
— Contre un de vos secrétaires ou classiftcaîeuis
— Pas précisément.
— Contre qui? Son nom?
— Desbuttes.
— Qu'on le mande!
— Il n'est plus chez moi.
— On le trouvera, indiquez seulement.
— 11 a quitté mon service.
— Cet homme élait donc cliargé de vos bibliothèques? C'était donc votre arcliiviste?
— C'était un de mes valets de chambre.
— Précisez où était enfermé le papier, je vais commettre le lieutenant de police.
L'archevêque rougit plus fort.
— Eli bien, dit le roi?
— Avez-vous entendu, monsieur, dit la marquise?
— Mon Dieu, sire, ot vous, madame..., Daibuliale pauvre homme poussé à bout et qui vit, aux proportions que |;îenait celte aU'airc, combien il lui serait plus avantageux d'avouer que d'être convaincu, — chacun a ses faiblesses en ce monde.
— C'est vrai, dit le roi.
— Eh bien I interrompit la marquise , voyons la vôtre.
— .le suis distrait, avoua courageusement le prélat.
— C'est un défaut, ce n'est pas un vice; mais vous n'êtes pas distrait au point d'avoir négligé do serrer cet acte, fiuisque vous venez de nous montrer la clé de l'armoire. Donnez cette clé, dit le roi, qui^ j'envoie ;i l'instant mon conlesseur et Bonteriipsyfaire une perquisition.
— Sire, daignez me laisser achever. J'ai eu l'honneur d'apprendre à Voire Majesté, iiucje suis distrait. Je m'en délie, et pour
ne jamais rien perdre, j'ai pris une habitude.
— Vous rangez tout.
— Je ne range jamais rien.
— Voilà qui est particulier; je serais curieux de comprendre, dit Louis XIV.
— Oh ! je comprends liien, moi, interrompit M'"*' de Maintenon avec une ironie acérée.
— Madame, dit l'archevêque, a un grand sac dans lequel je la vois souvent renfermer ses papiers, son ouvrage, ses étuis, son mouchoir même.
— Après ?
— Madame est le soin et l'ordre en personne.
— Après 1 après !
— Eh bien, moi qui n'ai pas de sac, j'tnferme tout es qui m'intéresse dans un seul et même endroit.
— Lequel? dirent en même temps le roi et la marquise.
— J'ai... ma poche, glissa l'archevêque, si bas qu'il eût été impossible de le comprendre, sans le geste imperceptible dont il accompagna la phrase.
— xMais après la poche, monsieur?
— J'ai l'armoire.
— Non. Avant l'armoire, vous tirez l'objet de la poche.
— Jamais!...
— Comment faites-vous, alors?
— J'enferme la... poche telle qu'elle est dans l'armoire, et lorsque j'ai besoin de retrouver une note ou de coiisulter un ('ocument, j'appoUe mon valet de chambie, et nous cherchons tous deux la... poche que je portais au jour dont il est quesiion.
Le roi et Mme de Maintenon, malgré la gravité de la situation, ne purent y tenir plus longtcmi)S ; ils se regardèrent, regardèrent le prélat dont la figure avait les sept nuances prismatiques, et en songeant à cette collection de poches pleines qui meublait l'armoire de l'archevêque, ils faillirent éclater de rire.
Par bonheur, le roi ne riait jamais, lise mordit les lèvres jusqu'au sang pour ne point sourire. Quant à Mme de Mamienon, elle venait d'entendre sa vieille servante, Mlle Manon Balbien,se lordred'jiilarilédans le couloir voisin, et pour n'en pas faiio autant, elle cul besoin de toute sa force de volonté.
Le prélat essuyait sa sueur, avec l'espoir qu'on la prendrait lour des larmes.
— Enlin, dit le roi, rapiieIez-vous, monsieur, quelle poelio \ous aviez le jour de cette cérémonie et retrouvez-la !
— Aussi ai-je fait ; sire, la poche ne s'est pas retrouvée.
— Mais le valet de chambre?
— M'a quitté depuis un mois environ.
Mes autres gens prétendent qu'un bon nombre de mes culottes — de mes poches, pardon, sire — a été vendu parle drôle. Tel est l'accident dont vous me voyez accablé, désespéré. Je crois bien, sire , que j'en perdrai la raison.
En disant ces mots, le malheureux archevêque enseveht son visage tout entier dans son mouchoir. Le roi et M'"^ de Maintenon restèrent immobiles, revenus au sérieux de la position.
La marquise tourna le dos à M. de Harlay. Louis XIV soupira et dit :
— Allez, monsieur l'archevêque, vous nous causez bien du déplaisir.
Le roi n'en avait jamais tant dit pour la perte d'une grosse bataille.
M. de Harlay sortit à reculons, éclatant avec fracas dans sa douleur.
Alors, entre les deux époux qui se trouvèrent seuls, commença la véritable scène dont celle que nous venons de raconter n'avait été que le prélude.
EcSaec au Hoi. .
Le roi s'approcha delà marquise, livrée à la jilus noire mélancolie. 11 eût été bien difficile de décider si Sa Majesté était triste ou joyeuse de ce qui arrivait. Nous sommes trop peu historiens, trop romanciers pour décider la question.
Mme de Maintenon, elle, comprit cette situation de l'esprit du roi. Elle en trembla; elle résolut de ne pas Vy laisser longtemps.
— Que pense de tout cela votre solidité, Madame, dit Louis XIV moitié enjoué, moitié sérieux, pour sonder le terrain,
— Je pense, sire, que des actes de mariage pareils au noire ne se perdent jamais sans raison, et ne sont jamais perdus pour tout le monde. Quelqu'un a fait voler la poche de M. l'archevêque, voilà qui est certain pour moi, en attendant qu'il soit prouvé que M.»rarchevêque n'est pas le voleur luimême.
— Oh ! quel intérêt ?
— Beaucoup d'intérêt, sire. Toutefois, à l'heure qu'il est, je n'ai point à démêler l'intérêt d'aulrui en cette affaire. Le mien
est si cruellement menacé que j'y vais réfléchir.
— Qu'est-ce à dire? Vous croyez-vous des ennemis assez puissans ? demanda le roi.
— 11 faudrait que je fusse bien aveugle pour méconnaître leur main en tout ceci.
— Les craignez-vous près de moi ?'
— C'est près de vous que je les crains.
— Madame ! fit le roi blessé.
— Sire, écoutez-moi. Je suis tout dans vo Ire existence ou je ne suis rien. Mon but unique a été de me faire aimer deV. M., mais surtout de m'en faire estimer. J'ai travaillé la nuit et le jour à perfectionner mon âme par l'étude et la prière. J'ai eu celte prétenlion, pardonnez-la moi, de réconcilier V. M. avec elle-même en lui offrant une meilleure vie que sa vie passée, avant le succès de la vie éternelle. Pour cela, il ne fallait pas qu'entre V. M. et moi s'agitassent les misérables questions qui déshonorent les esprits vis-à-vis des hommes, et avilissent les âmes au regard de Dieu.
Le roi de France qui avait donné des scandales à ses peuples, est rentré dans la ciiasteté, dans la justice. 11 ne prend plus une femme à son mari, une mère à ses enfans. Il n'inflige plus à une maîtresse la bâtardise des rejetons qu'elle donne au prinl'e. Il ne charge plus la conscience de ses en fans légitimes du péché mortel de la haine qu'ils portent aux légitimés. Louisle-Grand devient Louis-le-Pur et l'irréprochable. Voilà le plus beau triomphe que puisse rêver une femme pleine de respect et d'amour pour son roi.
— Eh bien, mais ? interrompit le roi avec sérénité, comme s'il eût trouvé les deux épithètes parfaitement appropriées à sa situation présente.
— Sire, continua la marquise, pour que vous paraissiez pur, il ne faut pas que je le paraisse moins. La femme de César ne doit pas êlre soupçonnée. Or, les pamphlets me désignent com\iie votre quatrième maîtresse déclarée. L'âge qui nous ridiculiserait l'un et l'autre en nos vices, sanctionne des aflections inattaquables et légitimes. Aujourd'hui, nous sommes ridicules, sire, il faut bien le dire, puisque la preuve n'existe plus de notre innocence.
— Dieu la connaît.
— Et M. de Montchevreuil aussi, direzvous ; mais ni Dieu ni Montchevreuil ne diront aux pamphlétaires combien ils ont tort de nous calomnier.
— Enfin, madame , hier encore cet acte de célébration n'était pas moins ignoré de
DE LAVERNIE.
tous, malgré i'idée que vous aviez de son existence dans les archives de M. detiarlay.
— Je savais, moi , qii'il existait. Cela, vous ai-je dit, me rassurait contre mes faiblesses, j'y puisais un courage indicible. On a de l'orgueil, sire, quand on a l'honneur d'appartenir à V.M. Aujourd'hui, rien, plus rien. Je doute, je ne me souviens plus. Qu'on me nie que je sois votre femme, et je baisserai la tôte. Je me figure que Louisle-Grand a pris une dernière maîtresse; que dis-je, une maîtresse à laquelle d'autres succéderont.
— Madame, vous me désolîligez, vous laites de vous trop peu de cas ! Est-ce la perte de ce papier qui vous gêne? Eh bien 1 mais, une perte se répare. M. l'archevêque a dressé le premier acte, il en dressera un second.
— Impossible, sire ! Je répondrais oui à S. M. si j'avais vu le premier acte s'évanouir en iumée dans un brasier. Mais j'ai la conviction qu'il existe aux mains de quelque méchant qui le commente et nous raille, et s'applaudit d'avoir déshonoré les consciences les plus saintes et les plus honnêtes qui aient jamais cimenté entre elles doux une alhance chrétienne. Or, il est convenu entre Votre Majesté et moi que jamai^ ce mariage ne sera déclaré. Vous le savez, sire, telle a été la condition que j'ai osé dicter à mon roi lorsqu'il a fait monter son Eslher jusqu'à lui.
— Madame,... dit le roi en saluant avoc ungracipux sourire la ieramc habile qui savait le caresser dans son incommensurable orgueil en lui promettant le silence sur un mariage dont il n'osait pas se repentir.
— Oui, continua la marquise , notre al- ^ iiance doit demeurer secrète. Elle le sera,
mais tant que le secret sera pour tout lo monde; que si jamais on venait à le découvrir, oh!... répondez-moi: à quel rôle ahaisseriez-vous votre servante? — je me lais humble et timide à votre cour , moi votre femme devant Dieu : pourrais-jo soutenir cette humilité si mon rang s'était déclaré une fois? Souflririez-vousque votre épouse saluAt les duchesses ot véceH comme une super cure de couvent à Saint- Cyf?
D'un auire côté, sire, ne m'opposerais-je pas à une notoriété qui peut blesser votre orgueil royal? Suis-je d'un sang 5 porter la couronne? Que diraient vos eotans, sire I... et vos peuples?
Non!... ce mallieur qui vient" de rao irapper m'ouvre les yeux h la lumière. Il laut un gr.ind courage, sire, pour achever
les paroles que je commence en tremblant. Mais la gloire de mon roi, mon honneur à moi sont en jeu. Il s'agit de la responsabiUté que j'ai devant Dieu de vous faire une vie heureuse et pure. Sire, comme la disparition de cet acte n'est pas naturelle, comme elle résulte d'un vol, comme il y a quelqu'un de dangereux, croyez-le bien, qui possède notre secret pour en abuser à l'occasion, ce n'est pas un s3cond acte qu'il faut faire signer par M. de Harlay, sire, c'est le premier qu'il faut annihiler complètement.
Le roi, qui avait tenu ses yeux baissés durant ce sermon éloquent de ia marquise, les releva sur elle en entendant la conclusion.
— Annihiler cet acte, dit-il, pourquoi, madame, et surtout comment?
— En vous disant comment. Sire, ce sera vous dire pourquoi. — Que nous prenions, vous et moi, un courageux parti, l'acte est détruit et sons valeur aux mains de celui qui le détient en ce moment.-
— Expliquez -vous.
— Sijp3rons-nou3, sire ; laissez-moi vous dire un éternel adieu. Permettez que je m'enferme à jamais, non pas à Saint-Cyr, c'est trop près, hélas 1 mais dans un cloître de Bretagne ou de Normandie , en Allemagne s'il le faut, et quond se montrera l'acte de notre mariage, vous n'aurez pas besoin de dire qii'il estapocryplie, vous n'aurez pas besoin de recommander h Bontemps et à Montchevreuil de laisser contester leur signature.
L* Europe entière, qui vous connaît, dira : Il était faux que Mme de Maintenon fût l'épouse d ^ Louis-le-Grand. Jamais ce prince, le plus honnête homme du monde, n'eût laissé insulter sa femme parles libellistes. LouisXiV était assez le roi pour imposer une reine à l'univers.
Lo roi, dont les yeux étincelaient pendant celte rude réplique, interrompit aussitôt la marquise.
— Vous avez raison, dit-il, madame. Cet afto au'c mains d'un tiers inconnu, d'un ennini sans doute, c'est la révélation de notre secret. Un secret pnreil déshonore un honnête homme et, par conséquent, un bon roi. Il n'est pas honnête (juun chrétien carlie aux hommes la femme qu'il a épousée (h v.inl Dieu. Il n'est p;is politique qu'un prince tel qui? moi envoie des armées combattre ses voisins pour quel(iues susceptibilités d'amour-proi>re, alors que chez lui la hnp.io peut entrer par la bouche d'un calomnii'enr. Fais ce que tu dis — dis ce que
tu fais, — voilà ma devise dès à présent. — Vous ne me quitterez pas, madame, et l'on saura que vous ne me devez pas quitter avant que le voleur de notre acte ait osé penser à en faire usage.
— Mon Dieu ! sire, s'écria la marquise, pâle d'émotion, qu'entends-je dire à Sa Majesté ?
— Ce que demain les ducs et pairs, les cardinaux et les princes du sang entendront en plein Parlement,
— Moi, sire, sur un trône, à la place vide de l'auguste reine qui s'y est assise à vos côtés ? Jamais ! jamais !
— Ce n'est pas du trône qu'il est question, répliqua le roi, c'est de la reconnaissance loyale de vos droits d'épouse. En cela, j'espère, vous ne me désobéirez pas. Ainsi finira cette vie de misères, de luttes, de contraintes. — Ainsi se tariront les larmes que je vous vois répandre, et ces reproches douloureux aux pieds de votre crucifix, et ces combats qui vous épuisent et me tuent. — J'aisoil de repos, de francs sourires, j'ai soif de liberté dans mon ménage, comme un de mes bourgeois. — Ce que les peuples disent tout bas et ce qu'ils diront tous les jours de ma vie et de la vôtre, si nous nous cachons encore, dans quinze jours nul ne le dira plus, si nous nous montrons. Je ne vous promets pas que demain, madame, vous serez reine — il faut que je consulte à cet égard mes parlemens, — mais demain, madame, notre mariage sera déclaré.
Là-dessus, avant que la marquise, éperdue de joie et de surprise, eût pu faire autre chose que de se prosterner pour remercier Dieu ou pour remercier le roi de cette incroyaljle victoire remportée, si inespéiément, à propos d'un événement si minime, le roi qui releva Mme de Maintenon et lui baisa la main, sortit la tête haute de son appartement et passa chez lui, où tout le monde attendait aux portes, avec mille commentaires sur ce retard du roi, quand son souper était servi depuis une demiheure.
Le roi se mit à table, prit son gobelet rempli avant qu'il eût touché les potages, et levant la main vers les ass stans aussitôt après le bénédicité :
— Je boisàM. deCatinat, dit-il, qui vient, avec la profecHon de Dieu, de battre M. de Savoie à Slaffarde. Bonne nouvelle, messieurs, di(-ii, grande nouvelle! Pour aujourd'hui, c'est Ja seule. A demain, messieurs, chaque chose en son temps.
Et après ces paroles animées qui remplirent de joie et de curiosité toute l'assistan-
ce, le grand roi se mit à souper avec un royal appétit.
OpgtieiS et TffîloDté.
Nous ne laisserons pas plus longtemps s'envelopper de mystère l'homme célèbre qui gouvernait alors la France sous le manteau du roi.
Louvois n'était pas un homme de génie, ce n'était peut-être pas un grand homme. Mais il restera comme le type le plus remarquable des produits de l'esprit public au clix-septième siècle. Louvois fut grand parce qu'il croyait à la grandeur de la monarchie française, et il devint peu à peu un habile ministre parce qu'il sut habituer ses épaules comme un athlète au fardeau gigantesque de celte administration qui reposa tout entière sur lui.
Quelques-uns naissent él)louissans de génie et de force. Ceux-là sont fatalement les conquérans d'une grande fortune. Louvois naquit médiocre. 11 vit son père laborieux et influent; il le vit courbé sous l'admiration en présence du roi. Admirer le roi et régner sous sa main furent les deux principes qu'il suça en même temps que le lait; voir les affaires, entendre parler affaires, manier les affaires, voilà l'élément dans lequel il s'accoutuma comme l'oiseau à l'air, le poisson h l'eau.
La nature l'avait fait nerveux, brutal ; il aimait à donner de grands coups ; il recevait stoïquement ceux des condisciples intolérans qui ne se laissaient point battre par le fils de M. Letellier. Son corps s'endurcit, son àme était dure. 11 passa les premières années de sa jeunesse à faire montre de belle santé avec la jeune cour, qui flattait en lui un successeur de ministre.
Or, le bonhomme Letellier, outré de ses déportemens, de ses dépenses, de ses intrigues et de ses séjours aux grands ca]>arets, méditait de lui faire ôter, avant qu'il l'eût exercée, la charge de secrétaire d'Etat au département de la guerre, dont le roi avait accordé la survivance à cet enfant de 13 ans, dès IQÔi.
L'histoire en est singulière. Elte peint l'homme avec un seul trait. Louvois avait dix-huit à dix-neuf ans; il sacrifiait au plaisir comme tout le monde à cette époque; ses bureaux, il n'y entrait jamais ; les dossiers s'empilaient poudreux sur sa table, lui
DE LAVERNIE.
courait les parcs et les maisons galantes. Certain jour qu'il avait rendez-vous avec la bande joyeuse autour du grand canal de Fontainebleau, un de ses amis, déjà i)omme, Labillièrc, gouverneur de Tbionvilis, un aimable garçon, vint à lui, et le prit à part ; sa figure n'était point de celles qu'on porte aux réjouissances; il froissait dans ses doigts je ne sais quel papier de mauvaise mine.
— Qu'y a-t-il, mon cber Labillièrc? dit le jeune Louvois ; t'est-il mort quelqu'un ? Comme te voilà pâle. D'où viens-tu ?
— De chez votre père.
— Ob ! je sais ce que c'est, repartit Louvois ; le bonbomme travaille, travaille, et tempête de ce que je ne l'aide point.
— En effet.
— Et il m'écrit... ce papier-là?
— Non, c'est à moi qu'il l'a adressé.
— Ah ! il paraît que c'est grave?
— Mais oui , mon cher marquis, extrêmement grave. Voulez-vous lire?
Louvois, attachant ses yeux perçans sur la physionomie lugubre de son ami', prit le papier qu'on lui offrait. 11 reconnut l'écriture ferme et correcte du vieux minisire ; ce caractère net, réfléchi, minutieux, révélait toute l'attention que sa plume avait mise à tracer un si grand nombre de lignes.
«Monsieur, écrivait LetellieràLahillière,je vous donne avis, comme à l'un des plus raisonnables amis de mon fils, que ses débauches et sa paresse m'ont lassé jusqu'au point de brouiller tous mes i)lans à son égard. Vous n'ignorez point ce que j'ai fait pour gagner l'estime du roi, et ce que le roi à son tour a daigné faire pour moi, me comblant de hjens, d'honneurs, et per[)éluant dans ma fanulle la dignité de ministre.
» Or, j'ai accepté tout de Sa Majesté, espérant de lui en tenir compte par l'assiduité au travail elle dévoûment de mon fils. Aujourd'hui je me vois déçu. Le marquis de Louvois,dèpuispbisieursa*nnées, montre une aversion insurmontable pour l'élude, une passion démesurée [)Our les festins et les compagnies suspecles. Plusieurs trailsde jeunesse,que je ne veux pas rappeler, ont donné matière à des hruits fâcheux dont j'ai élé la victime.Remontrances de ma j^arl, [)roleslations de la sienne sont demeurées sans effet; or, monsieur de Laiiillière, j'ai trop de reconnaissance envers le roi, pour souffrir que ses affaires et sa gloire demeurent plus long- • temps aux mains d'un dissipateur, d'un i)aresseux, d'un dél)auché. L'incapacité suit la paresse. Le déshonneur résulte de l'incapai^^ité. Termis à M. j|e Louvois de déslionorer
son père et sa famille, non pas de ruiner ou compromettre le roi. Je vous donne donc avis M. de Lahillière, et vous prie d'avertir mon fils que j'ai renoncé à le continuer dans sa charge. Deux voies s'offrent à moi pour exécuter ce dessein. La première est d'aller trouver le roi, de lui conter mes douleurs et le danger que courent ses intérêts. Mais ce moyen perdrait à jamais d'honneur le marquis mon fils , et j'hésite à l'employer, bien que j'aie été si peu ménagé moi-même. La seconde voie c'est d'engager M. de Louvois à déclarer publiquement l'aversion qu'il a pour les affaires, sa crainte de ne pouvoir y réussir. 11 lui restera de servir le roi à la guerre comme officier ou dans quelque emploi de cour. De cette façon mon fils sauvera les apparences et con'servera une ombre d'honneur ; veuillez donc, monsieur de Lahillière, obfiger un père qui vous sera reconnaissant.
» Allez trouver M. de Louvois, prévenezle, pour qu'il accrédite par des paroles publiques la manœuvre que je vais employer, et demain au matin, avant le conseil, je le mènerai offrir respectueusement au roi sa démission. Ajoutez, pour qu'il ne regrette rien, que j'ai songé à ne point faire sortir celte dignité de nôtre famille. Vous connaissezM. Lepelletier, mon parent; c'est un homme lal)orieux, dévoué, plein de dispositions, et qui m'a toujours témoigné les senlimens d'un véritable fils. Je l'ai fait venir de sa province. 11 est chez moi tout prêt, et je le ferai agréer demain par Sa Majesté, en remplacement de M. de Louvois.
» Je com|)te bien sur votre bon cœur, monsieur de Lahillière, et sur votre loyaulé si connue, pour que ma résolution parvienne sans bruit à mon fils, et que demain à midi toute cette affaire soit terminée sans éclat. »
A mesure qu'il lisait, Louvois ])filis.-ant agitait ce fatal papier dans ses mains tremblantes ; une suiHH" froide coulait de son fronl. Lahillière avançait déjà son bras pour le soutenir, car il chancelait. Enfin, son cœur déborda ; des larmes jaillirent de ses yeux et roulèrent sur la lettre que son œil troublé ne voyait déjà plus.
Ce douloureux état dura plusieurs mir-ules, Lahillière conteni|)lail avec joie la lulîe de cette nature puissante contre l'orgueil et le remords.
Bientôt le jeune liomme fronça le sourcil, saisit la ntain de son .nui sans le regarder en face, plia la lelU"e de son père, et, sans répondre un mol à cent cpicstions que les regards de ses compagnons efiaroucbés lui
adressaient de loin, il rentra chez lui, prit un cheval, un seul valet chargé de liasses, et s'alla enfermer à Paris dans son cabinet. Il ne vit pas son père, il n'eut avec lui aucune explication. Seulement ces liasses de travail expédié partirent pour Foatainebleau dès le point du jour.
D'autres lui succédèrent, puis d'autres encore. Pendant liuit jours et huit nuits, ce ne lurent que voyages de dossiers de Paris à Fontainebleau, d'autres toujours, de nouveaux ensuite. A partir de celeiitreuoa avec Laliillière et de la lecture de celle lettre sur le bord du grand canal, M. de Louvois ne cessa de travailler jour et nuit jusqu'à sa mort.
Tel était l'homme— oigueil et volonté. — Marié de bonne heure, en 1G62, à la plus riciie héritière, à la plus aimable femme de France, il jeta les bases de la co ossale fortune que pas une secousse n'ébranla durant trente années. — Et, plus tard, ce lut lui (jui protégea son père et lui acquit par ses mérites la charge de chancelier; on observa qu'en apportant au vieux Letellier les provisions et les sceaux accordés par le roi, le fils dit au vieux père ces mots qu'eux deux seuls pouvaient comprendre :
— Je viens vous apporter, monsieur, le salaire d'une bonne leçon.
Au milieu de cette vie de travaux, d'ambition, de voyages et de luttes, Louvois oiirait l'exemple d'une régularité de mœurs inusitée à la cour de Louis XIV. Ses fils grandissaient, il édifiait leur avenir. Jaloux de dominer tout le monde, il ne pouvait dominer le roi qu'en un seul point, et ii s'y attachait. Vivre purement en famille, tandis que son maître affichait ma! tresses et bâtards. Telle était l'une des grandes joies de l'orgueilleux ministre, et cette austérité blessait le roi sans amoindrir à ses yeux son favori. Ce n'était pas vertu chez M. de Louvois. Les vertus, il les pratiquait toutes sans en avoir aucune. Etait-il vertueux, ce cœur de bronze qui donnait l'ordre d'incendier le Palatinat, armait du fer et du feu les cathohques contre les huguenots et détruisait une armée française dans les terres de la Beauce pour faire venir de l'eau h Versailles, s' excusant ainsi de la mortalilé qui décimait les soldats ;
— Qu'on meure en remuant la terre devant une place ennemie ou en la remuant en Beauce, c'est toujours mourir pour le service du roi.
l.e facÉeup Bpossmau.
Louvois n'était pas vertueux , mais il ne prenait même point k peine de le paraître, et ce fut là le secret de sa puissance. Jamais la raison d'Etat, fût-elle crime, ne s'arbora plus tyrannique sur un front plus insolent I
Louvois avait aimé. La belle Mme de Fresnoy, femme d'un de ses commis, avait été sa aïontespan. Dieu sait les joies du roi à ce moment, et son triomphe sur cette faiblesse de l'infailhble ministre. Mais il semblait que cet homme eût seulement voulu prouver qu'il pouvait comme un autre avoir le cœur tendre, et Mme de Fresnoy, si heureuse d'êire compromise, avait été bien vite remplacée par un plan de campagne contre l'Empereur.
Depuis cette faute publique,Louvois avait toujours été impénétrable dans ses intimités. Les obsessions d'un tempérament violent échouaient contre le travail ou disparaissaient aux yeux dans les combinaisons d'un mystère tout diplomatique.
A partir du moment ou il eut récolté les bénéfices de cette réputation de sagesse, Louvois n'eut qu'un écart.
En i(i72, quand le roi, blessé par les Hollandais, leur voua sa haine en attendant qu'il leur déclarât la guerre, Louvois, homme de trente et un ans, rompu aux affaires, exubércnt de forces et disposé à verser dans la pQhtiçiue toute l'imagination romanesque dont il avait fait provision, partit pour la Hollande avec deux aides, deux serviteurs dont l'un parlait allemand, et dont l'autre était ce fameux La Goberge, qui s'est avantageusement produit devant le lecteur an commencement de celte histoire.
Louvois aussi parlait allemand. Il se donna pour un facteur accompagnant deux n:iarchands qui voyageaient pour approvisionner les petits Étals de l'Allemagne. Ces approvisionnemens consistaient en salpêtre, poudre, mèches et balles ou boulets de tout calibre. La conquête de la Franche-Comté avait épuisé tous les arsenaux de France et M. de Louvois avait trouvé plaisant, puisqu'il lui fallait acheter des munitions , d'enlevi r aux Hollandais toutes les leurs au moment même de leur déclarer la guerre. L'idée, on le voit, n'est pas d'un homme sans imagination.
La mission était périlleuse. Les Hollandais au milieu desquels Louvois allait faire ce trafic, s'agitaient sourdement sous le soullîe
DE LAVERNIE.
du prince d'Orange. On pendait beaucoup dans les rues de La Haye, on assommait à Amsterdam; iJ y avait les suspects de MM. de Witt, les suspects de Guillaume, les suspects de la France. Ces derniers, si l'on eût donné le clioix à la populace, eussent été pendus avec le plus d'enthousiasme. Louvois ne possédait point un accent germanique assez pur pour ne pas avoir à redouter la corde au cas où on l'eût reconnu.
Heureusement en Hollande on est marchand bien avant d'être citoyen. Louvois fit sa rafle de poudre et de salpêtre. 11 paya en traites et lettres de change sur les principales villes du pays, fit embarquer les marchandises avec dé lausses destinations que les capitaines devaient changer en route. L'affaire marcha au mieux pendant un mois.
La vie de Louvois était bien rempHe, sa correspondance énorme. Ses achats, ses rendez-vous, ses visites aux magasins, le tabac qu'il lui fallait fumer, tout ie liquide qu'il lui fallait absorber, car, en Hollande, f air vif altère: tant d'occupations, cependant, lui laissaient vides les soirées.
Or, il y avait à Rotterdam en ce moment, sur le Boompjes, dans une délicieuse maison toute entourée d'arbres et revêtue de marbre, afin qu'elle lût plus facile à laver, il y avait une femme belle et coquette, Mme Van Graaft, dont le mari, orangiste fanatique, voyageait aux Indes pour ne pas saluer MM. de Witt, qu'il exécrait.
Ce Van Graaft était riche à plusieurs millions de florins. Il idolâtrait le prince Guillaume d'Orange et aimait seulement sa fem me. Pour l'un, il se fût fait couper en morceaux ; il eût assassiné l'autre au premier soupçon. Toutefois, comme on est Hollandais, qu'on a des comptoirs, qu'il faut y recevoir f argent, et que les affaires doivent se faire, Van Graaftavait laissé sa femme à Rotterdam à la tôle de l'étaljlissi'mcnt gigantesque auquel Louvois fil les plus importans de ses aclials.
Mme Van Graaft s'appelait Eléonore. Elle avait vingt-cinq ans, dos yeux noirs comme do l'ébène: on eût dit une Géorgienne à la peau do salin. Ruhens dut l'avoir rêvée avant de peindi e ses Naïades. Bonne Hollandaise aussi; mais femme, elle aimait les douceurs plus que les florins. Lorsqu'elle vit un beau facteur de trente ans plus poli qu'un Allemand, plus riche qu'un Hollandais, un homme qui savaitregaider la marchande en examinant le salpêtre , un négociant qui s'oubhail à causer fleurs et musique au milieu d'un ir jirclié de cinq cent mille florins,
et payait comptant, et baisait les doigts qui venaient de signer l'acquit , Mme Vaa Graaft subit ce charme inexprimable qui s'exhale de la poUtesse et de l'esprit. Louvois la trouvant utile, elle crut comprendre qu'il la trouvait belle; ilne sortait point des magasins, parce qu'il y avait affaire; elle se figura qu'il n'achetait tant que pour la voir plus. Après les journées qu'il demandait, elle lui offrit les soirées, qu'il n'eût Jamais demandées. Il accepta, et n'ayant plus à parler de chiffres ou de barriques, il parla d'amour avec d'autant plus de iacililé que, sans s'en douter, il était devenu amoureux.
Cependant il avait besoin de faire sa tournée en Hollande. Eléonore Van Graaft, pour le retenu' près d'elle, lui rendit le service de taire acheter à son compte tout ce dont il manquait encore. Elle fut son courtier pour les marchandises qu'elle n'avait point en magasin. Pendant quinze .jours, Louvois vécut, moitié caché, moitié visible, dans les comptoirs ou sur le quai de la Meuse, dans les salons ou le boudoir de la maison de marbre, et pendant ces quinze jours passés à Rotterdam, il oublia Mme de Louvois, ses fils, et sa vertu ; trop heureux de n'oublier pas son ministère de la guerre, et de servir le roi aux pieds de Mme Van Graaft. Jamais le roi ne lut aussi bien servi.
Mais les joies du monde sont éphémères. Lorsque Mme Van Graaft et Louvois eurent épuisé tous les magasins publics et particuliers de la Hollande, lorsque sept millions y eurent été dépensés, lorsqu'il n'y eut plus, d'Anvers à Ulrecht, un projectile, une mèche ou une livre de poudre qui ne portât l'estampille du facteur Brossman (c'était le nom de guerre qu'avaitchoisi Louvois); lorsqu'après Gannrs, Louvois commençait Capoue, un soir, h. Leyde, où ils étaient allés en promenade, Louvois, donnant la main à Eléonore pour sortir du bateau, l'ut reconnu par un homme qui cria : Voilà M. de Louvois!
11 y avait là sur le quai une certaine foule de mendians et de désœuvrés qui regardent le bas des jupes brodées ou tendent le chapeau à chaque manchette de dentelles. Ce nom de Louvois, en Hollande, jouissait de la plus fAciieuse célébrité. G'étail lui qui avait fait rejeter ks propositions amicales faites par la Hollande à Louis XIV, on le savait un satellite fanatique du fameux Soleil, ennemi des Hollandais. S'appeler Louvois à pareille heure, et ne pas renier son nom, c'était s'eï[)0ser à être déchiré.
Louvoisne se le filpasr^péler. Sans quitter la main de M'""^Vaû Graaft, il hûta le pas. Eu
"vain épouvantée, demi-morte d'inquiétude, questionna-t-elle ce faux négociant; en vain le supplia-t-elle avec toute l'éloquence d'une femme qui aime et qui tremble d'avoir été trompée, Louvois ne répliqua pas. Tandisque La Goberge et l'autre serviteur écartaient ou contenaient les curieux, il gagna le faubourg, se rendit à la poste, déposa^ un baiser sur le front de la pauvre femme évanouie, et s'enfuit au galop jusqu'à la frontière, où ses compagnons le rejoignirent.
Un mois après, Louis XIV déclarait la guerre à la Hollande, dépourvue de munitions et de vivres. Six mois après, les deux frères de Witt étaient massacrés par la populace d'Amsterdam qui les accusait de s'être vendus à la France; cette même ville rompait les écluses et les digues pour arrêter l'invasion des Français iriomplians. Enfin, l'année suivante, devant Maestriclit assiégée par Louis en personne, M. de Louvois, en sortant le matin de sa tente, trouva une caisse de bols de rose sculptée à jour, dans laquelle était couché un enfant vivant. Aux langes de l'innocente créature, on avait attaché avec une épingle de diamans, cette lettre écrite en hollandais :
« Mon mari a tout appris, il m'a tuée d'un coup de pistolet. Voici mon enfant. Elle s'appelle Antoinett \ Adieu. »
Louvois pâlit , s'appuya sur le coffre et fut pris d'un tremblement nerveux qui ne le quitta point durant plusieurs heures.
Qui avait apporté là cet enfant ? Un grenadier en faction arpentait le devant de la tente; il déclara n'avoir rien vu , rien entendu. Cela parut suspect au marquis , mais comment aller aux éclaircissemens alors qu'il faîait tout ensevelir dans le plus profond silence?
Ce grenadier, nommé Gill)ert, fut envoyé à la tranchée le jour même. La mort ne voulut pas de lui, bien qu'il eût été mis à un poste d'où personne ne revient, mais il perdit une jambe, et !e vent d'un boulet lui sécha les yeux. C'était ce soldat à qui Louvois. toujours implacable dans ses ressentimens, refusait p. us iar(a Jes Invalides tant qu'il n'avouerait p.rs ce qu'il ne pouvait avouer, ne sachant rien.. Gilbert était un beau garçon, tin brave Picard, qui s'était marié quinze .lours a'ant d'entrer en campagne : le malheureux, en revenant au pays, boiteux et aveugle, trouva près du berceau de leur petite violette sa femme morte de misère ei de douleur. Et sans la charité delà dame de sa paroisst, la pauvre Vioîei'.e aussi fût morte; ehéiive enfuut qui ne pouvait nouirir son ï'I'ie, et qu^' ii^u Père ne potivri'' nourrir.
Louvois, cause de tous ces malheurs, ensevelit son secret qui l'eOi rendu la fable de la cour. Nous avoas vu ce qu'il fit d'Antoinette, comment une vieille gouvernante dévouée aux Le!ellier, se chargea d'éteindre à jamais cette lugubre aveniure.
Louvois eut toujours peur de sa fille comme on a peur d'un spectre qui vient évoquer le passé. Peu à peu, Antoinette en grandissant rendit plus douloureux ce remords du sombre ministre. Elle ïutvouôe à un éternel oubli. Louvois ne voulait rougir ni devant son roi, qui du moins embrassait ses bâtards, ni devant ses fils déjà grands qu'il abreuvait de morale, ni devant l'opinion qui le dévorait tout vivant, malgré son enveloppe d'homme austère.
Dix-sept années passèrent ainsi. L'histoire dit comment Louvois les empkjya. Antoinette a raconté à Gérard ce qu'elle en fit dans son ombre. Des deux compagnons que Louvois avait emmènes en Hollande et qui avaient pu pénétrer sa liaison avec Mme Graaft, l'un était mort ; laGoberge avait survécu. 11 gênait le ministre, dont il était l'homme de main, l'espion, et dont il se défiait. Une fois délivré d'Antoinette, le marquis eût songé à s'affranciiir de La Goberge.
Voilà bien compléiement dessiné le personnage que nous avons vu aux Filles-Bleues enlever cette jeune fille à laquellele hasard et l'amour de Gérard voulaient rendre la hbnrté. Voilà pourquoi Louvois avait intercepté îes lettres des dpux amans, fait épier Gérard. Il voulait voir jusqu'où irait cette folie de jeune homme. Il voulait juger le caracère d'Antoinette par la première perspective qu'elle ouvrirait. Lorsqu'Antoinette, p m-sée à bout, menacée de vœux éternels, écrivit à Gérard cette leitre désespér'equi toucha Gdtinat et envoya Belair en France, la jeune fille crut corrompre une des sœurs gardiennes pour qu'elle envoyât celte lettre p'sr la pos:e a l'armée d'Italie. La sceur gardienne était un espion qui trahit Antoinette et donna son billet à la supérieure. Ce!le-ci l'etf\'oya au minisire sur-le-champ. Louvois, au lieu de brûler ce piapier, réfléchit que c'était inutile, que peut-être la jeune fille en avait écrit deux, dont l'autre avait chance de parvenir à Gérard.
Il commença son épreuve, fit tenir la missive à M. de Laverniesur lequel il avait pris ses informations. De deux choses l'une, se dit Louvois, ou Catinat refusera la j.ermission, ou il l'accordera. S'il r;-fuse, je surprendrai la jeune fille en flagrant délit de conspiration contre la règle, et je la ferai religieuse le iouriuèjae. Ou ce Gérard de
DE LAVERNIE.
La vernie aura eu le temps d'arriver aux Filles- Bleues, chose diificile, mais tout est possible à son âge, et alors je le laisserai s'avancer assez pour qu'il se compromette. La Goberge et moi nous l'arrêlerons, l'épée à la main, avant que rien ait transpiré. L'amaut aura la Bastille ou la mort, l'amante aura le cloître, triple tombeau dans lequel dorment, sans s'éveiller jamais, les secrets les plus bruyans de ce monde.
On a vu csmment Belair avait déjoué ce plan hardi ; on sait comment Louvois, ivre de terreur et de rage, s'était emporté jusqu'à reprendre à Mme de Lavernie le dé|)ôt que lui avait conlié son fils, et pour la défense du<|uel, mère intrépide, elle était morte, hélas! infructueusement.
Pour reprendre Antoinette, pour l'empêcher de parler, pour l'ensevelir à jamais dans un autre couvent, Louvois venait de tuer une femme, de se compromettre lui-même et de se faire un irréconciliable ennemi. Mais rien n'acrêtait cette fougueuse colère une lois déchaînée. Que pesait la vie d'une femme quand il s'agisstit de l'intérêt de M. de Louvois I Qu'était-ce qu'un lieutenant de dragons auprès du minisire de la guerre !
Aussi le marquis, sans se préoccuper de ce qui se passerait à Lavernie après son d('part, courut-il entermer Antoinette dans un cloître moins accessible aux aventures. Sa haine pour Gérard se doubla du mal qu'il venait de lui faire, et du nomdeMaintenon, que sa mère avait invoqué avant de mourir. Faisant la guerre à la protectrice, comment n'eût-il pas cherché à perdre le prot^'gé !
En attendant, comme il n'avait rien de plus à voir que ce qu'il avait vu, comme la victoire de Stalfarde [onvait avoir réveillé à la cour des sentimcns de joie désobligeans pour lui, l'adversaire de Gatinat ; comme d'ailleurs quelque chose l'avertissait qu'il avait besom de retourner auprès du roi, Louvois revint comme l;i loudre et traversa Paris le soir même du jour où s'était passée la scène de l'acte de mariage.
11 avait pour principe qu'en arrivant à l'hnprovislc un homme surprend touiours en laiite ses amis ou ses ennemis. Il ne lut pasJonglemps à s'applaudir d'être revenu.
A la sortie de Sèvres, un carrosse arriva sur lui avec un bruit épouvant;il)le. La nuit était noire, le ciiemin embarrassé du pavé qu'on réparait, Louvois en simple chaise ne taisait pas grand étalage.
Dans le carrosse (jui venait, au contraire, chevaux, cochers, laiju.iis, tout piaflait, liennissait et criait pour dcmmder le passage. L'heureux conllit clés deux postillons jjour
le haut du pavé força les maîtres de se déclarer.
— Mgr l'archevêque de Paris! vociféra le cocher de M. de Harlay, place !
— M. le marquis de Louvois ! place 1 cria le postillon de la chaise.
Mais, au bruit de ces deux noms si considérables, l'archevêque et Louvois avaient mis pied à terre, en poussant , l'un une exclamation de joie, 1 autre un cri de surprise, et ils se précipitaient l'un vers l'autre, emportés chacun par leur intérêt passionné.
L'archevêque parla le premier.
— Ah ! monsieur, je vous demandais à tous les saints du paradis, s'écria- t-il.
— Monsieur, c'est bien de l'honneur pour moi ; mais comment me demandiez-vous, puisque vous me saviez absent 'f
— El c'était là toute ma douleur, que vous fussiez absent, M. de Louvois.
— Enfin, les saints à qui vous me réclamiez vous ont exaucé, me voici... J'arrive tout présentement, — vous en avez l'étrenne.
L'archevêque se rapprocha encore , et montrant au ministre un visage absolument bouleversé :
— Vous plairait-il d'échanger un mot dans votre carrosse ou dans le mien ?
— De tout mon creur, M. l'archevêque, dans ma chaise , par e\em[)le, que voit i plus près de nous. Là, nous y sommes installés. Descends postillon ! Je suppose, en éloignant ce garçon, que vous avez à me communiquer des choses d'importance.
— Monsieur, dit le désolé prélat, je sors de chez M. le lieutenant de police,
— l'^h ! à quel propos ?
— On m'a volé !
— Bon I... votre argenterie?
— Pis que cela, bon Dieu ! Mais enfin, jo vous trouve... tout n'est peul-êlrc pas encore perdu.
— i']st-ce moi (jue vous soupçonneriez, dit Louvois en raillant du bout des dents.
— Non, monsieur; mais le lieutenant de police m'allirmait tout à l'heure que vous cx)nnaissez mon larron.
Louvois se détourna pour qu'à la lueur des fallots qui préci-daictit rarehevê(iue, co dernier ne put le voir rougir.
— M. le lieutenant de police a dit o^la, re|)rit-il, c'est un lionime qui en sait loi?^'. Voyons s'il n'en saurait pas plus que moimême; mais d'abord veuillez m'apprendro ce qu'on vous a dérob;''?
Ici, l'ipil inquisiteur de Louvois plo^-^ea comme une ilanune aiguë dans les yt i incertains du prélat.
— Un papier... bajbulia M. do Harlay,
— Quel papier?
— Mais...
— Ali ! c'est un secret. Fort bien.
— Un secret si l'on veut.
— Passons, passons, et je connais le voleur ?
— Desbuttes, mon ancien valet de chambre.
— Qu'est-ce que cela, Desbultes?
— M. le lieutenant de police... a dit...
— Quoi?... Voyons, monsieur i'aichevêque ?
— Eh bien! reprit le prélat en s'animant, car la circonstance devenait dillicile, M. le lieutenant de police alfirme que ce Desbuttes a obtenu, par voire crédit, un emploi dans les vivres de l'armée que vous formez en Flandre.
— J'ignore si cela est. Mais, quand cela serait, M. l'archevêque? dit Louvois, avec son plus désagréable Ironcement de sourcils.
— Assurément, vous avez le droit de protéger qui bon vous semble, monsieur; mais si vous saviez...
— Gomment saurai-je ce que vous ne voulez pas me dire ?
— Oh ! vouloir... et pouvoir!...
— C'est donc un secret... bien secret?
— N'en croyez rien, dit vivement l'arclicvcque ; je n'aurais pas de réticences avec vous.
— Maintenant , vous m'avez acciisé': je vais me détendre.
— Accusé, vous !
— Sans doute, puisque vous me reprochez de protéger un voleur !
— M. le lieutenant de police...
— Oui, vous l'a dtfirmé, c'est convenu. Mais pour aifirmer, il aura eu des preuves que ce Deslmllcs est un voleur?
L'archevêque leva les mains au ciel.
— Alors nous allons faire appréhender au corps ledit Desbuttes. On le serrera et il parlera.
— Grand Dieu ! s'écria l'archevêque.
— 11 parlera, continua Louvois. l.t s'il est convaincu d'avoir volé, il sera pendu. Voilà comme je protège, moi.
— Monsieur , monsieur , calmez-vous 1 Pas d'éclat!
— Pourquoi faire? Est-ce que la lumière gênerait quelqu'un ?
— Ohl...
Ce oh! était tout un poème. Il eût donné à Louvois l'explication des terreurs de M. de Ilarlay, lors même qu'il n'eût pas su mieux que lé prélat toute l'histoire.
— Je vous baise les mains , poursuivit
Louvois, et je vais expédier l'ordre de faire arrêter ce Desbuttes partout où il se trouvera. Je vois pour quelle raison vous me demandiez à tous les saints du Paradis. Soyez tranquille, votre voleur va vous être amené, pieds et poings liés.
^ — Monsieur de Louvois, au nom du Ciel, écoutez-moi, s'écria le prélat en retenant par sa manche le minisire qui se disposait à faire remonter à cheval son postillon, permettez-moi de vous dire toute la vérité.
— Je ne vous demande pas autre cliose. Monsieur, depuis que j'ai eu l'honneur do vous rencontrer ; c'est vous qui ne pouvez pas me la dire.
— S* vous avez l'extrême obligeance de m'envoyer ce Desbulles chez moi , lâchez qu'il ne parle à personne et que personne ne lui parle. 11 faut tout vous dire : ce papier, il ne l'a pas volé, mais égaré.
— Alors, ce n'est pasunvoleur, interrompit Louvois, et nous aurions tort de le faire pendre; a moins que l'objet perdu n'ait une valeur telle, que la négligence du malheureux ne puisse être appelée un crime. On a vu de ces accidens là.
— Voilà précisément le cas dans lequel je me trouve, s'écria l'archevêque. Entre nous, il s'agit d'une lettre... d'une lettre de femme, et un archevêque, vous comprenez,..
— Mais, monsieur l'archevêque, si à votre âge vous recevez des lettres de femme, c'est déjà assez mal ; pourquoi les confier encore à un valet de chambre? On biimerait un capitaine de cavalerie qui en agiiaiî de la sorte.
— Je ne l'ai pas confiée à Desbuttes; non, oh! non. Monsieur, voici comment la chose s'est passée. Cette lettre était restée dans la poche de ma culotte.
— Imprudence 1
— Sans doute; mais enfin j'enferme mes culottes, monsieur, je n'ai rien à me reprocher sous ce rapport-là.
Louvois ne put réprimer un sourire ; il se rappelait ce que l'archevêque ne savait pas.
— Ëli bien ! poursuivit M. de Uarlay, Desbultes a un jour vendu plus de cinquante culottes à un fripier qui passait devant mon hôtel.
— C'était son droit; mon valet de cham lire a mes bardes. Est-coque ce n'est pas l'habitude de votre maison?
— Mais cette malheureuse lettre, monsieur, a é lé vendue avec.
— Bon ! qui saura cela'' Celte lettre n'est probablement pas signée. Le fripier ne s'en lapas vanter... D'ailleurs, vous me de-
DE LAVERNiE.
manderiez de le faire enfeimeràla Bastille... Voulez-vous que je m'en occupe "?
— Hélas ! le ielrouvera-t-on, beulemenl ?
— Ou retrouve biej des clioses. Je n'ai pas encore cherché des fripiers, mais j'essaierai.
— En attendant, je suis perdu.
— Pourquoi?
— Monsieur de Louvois, retrouvez-moi Desbuttes, retrouvez-moi le fripier, retrouvez-moi ma culotte, et ce qu'elle rentermait, sinon ma disgrâce est certaine,
Louvois fit un soubresaut.
— Votre disgrâce? dit-il.
— Le roi sait tout, s'écria l'archevêque en se frappant le Iront avec désespoir.
11 n'eut pas plus lot achev.'; cette parole, dont il ne calculait point la portée, que Louvois l'interrompant :
— Le roi, dites-vous, sait que vous avez perdu ce papier?
— Oui.
— 11 vous l'a dit ?
— Je le quitte.
— Eli ! monsieur
s'écria brutalement
Louvois en le poussant hors de sa ciiaise, que ne comniencicz-vous par me dire cela 1 Postillon, postillon, à Versailles !
Et, coupant court à toutes cérémonies, le ministre lança ses chevaux sur la route, au milieu de laquelle, béant et plus consterné que jamais, l'archevêque n;gardait s'enfuir ce tourbillon de bruit et de poussière.
Ccl3cc à Ea Heine.
Louvois savait mieux que personne à quel point l'archevêque mentait. C'était lui qui, dévoré du désir d'apprendre ce que le roi et Mme de Maintenon lui cachaient avec t;intde soin, s'était ménagé une entréeà l'Archevôché, avait expédié La Goborf;e, travesti en marchand d'habits, poursi'duiro Desbuttes, acheter les fameuses culottes entassées par le prélat dans ses archives, et trouvé le f.imGux acte) de mariage dans la poche où il le soupçonnait d'être. C'était lui, enlin, qui tenait ce secret d'Etat, ce terrible secret, dont la révélation eût à l'instant changé ré(|uilibie européen.
Il s'était effrayé de voir le lieutenant do police sur la trace de cetti; intrigue; mais il avait pour certain que ce m.igistrat ignorait rimportance du vol commis à l'arche-
vêché et le contenu de la poche. Ce qu'il y avait de bien autrement efirayaat, c'était la colère de Mme de Mainlenon, quand elle apprendrait la perle de son acte do mariage. Ce qu'il y avait de curieux à savoir, c'était la conduite que tiendrait le roi. Louvois guettait les deux époux depuis le jour où il avait trouvé la preuve de leur union, et s'était juré que désormais ni le roi ni Mme de Mainlenon ne feraient un pas sans qu'il les sentît tressaillir au bout du fil par lequel il les tenait.
La marquise, pensa Louvois, avait mandé M. de Uailay pour avoir ssn acte. Donc, elle en avait besoin pour quelque manœuvre nouvelle. L'archevêque avait du refuser ce qu'il n'avait plus. 11 avait couru, éploré, chez le heu tenant de police, au risque de toul compromettre ; au risque de tout perdre, il venait d'implorer Louvois lui-même pour ressaisir Desbuttes et le papier magique. Pour que tout cela eût été fait par un homme aussi déUé que l'était M. de Harlay, ne fallait-il pas que le feu fut à Versailles ?
Oh! quand une pareille idée stimulait Louvois, comme il courait! Quand il s'agissait de ruiner un ennemi, de déjouer une intrigue, d'opposer la ruse au piège, la violence à l'action, comme il se développait! Gomme il trappail si la résistance en valait la peine! Quel terrible limier pour éventer la proie, la suivre, l'attaquer et savourer la jouissance de ses morsures! Certes, c'était une belle proie à déchirer qu'une ennemie à moitié reine !
Lcuvois, tout en courant, fouilla dans son portefeuille qui jamais ne le quittait. 11 y sentit, car on n'y voyait goutte, un papier plié en quatre, qu'il reivonnut pour l'avoir tant de lois manié. Et bientôt ses chevaux écumans le déposèrent au petit perron, où , s'étant (ait re(onnaître, non sans une grande stupeur de Bontemps qui le croyait bien loin, il envoya celui-ci prévenir le roi dans la salle à manger.
Louis XIV en était aux confitures, et les as.sistans commentaient encore le» [)ai\)les de bon augure prononcées par Sa M.ijeslé, à propos de Gafinat v.iinqueur à Siallarde, quand Bontemps p.irul sur le sci'il avec une de ces ligures alfairées qui, paiiout cl toujouis, effarouchent les griVcs. Il s'approcha de l'oreille du maître, et s'acquitta de sa commission.
Le roi, qui Usait si I iensur les visages, et qui possédait un tici infaillible, sup[tosa que Louvois n'arrivait pas ainsi sans apoorl(r quelque iujporlanle nouvelle. Il af/ecla d'accueillir Uonlcnips d'une manière agréa-
ble, but un dernier verre de Malaga, et se leva de table pour passer dans son cabinet.
Le gros des courtisans demeura dans la galerie jusqu'à l'annonce du couclier du roi.
Cependant Louvois attendait son maître.
Celui-ci, luttant contre l'ennui de troubler sa digestion par une conttvriété, celui-là fourbissant toutes ses armes pour le combat qu'il méditait.
Le roi s'assit en regardant Louvois avec ses grands yeux clairs, dont l'éclii était si redoutable aux courtisans. Louvo ■== soutint ce regard parce qu'il y voulait lui-m^'inelire quelque chose.
— Eh bien, Louvois, quoi denojvoau?
dit Louis XIV. Vous arrivez?
— A l'instant, sire.
— J'ai craint, quand vous vous êtes fait annoncer si précipitamment , que vous n'eussiez un contretemps à m' annoncer.
— Aucun, sire.
— Vous aurez appris notre victoire de Staffarde?
— Avec une joie qui ne se peut comparer à rien.
— Vous en doutiez, peut-être ?
— Votre Majesté battra toujours M. de Savoie, dit Louvois, c'est dans l'ordre.
— J'écrirai à Catinat combien il m'a fait de plaisir ; c'est un homme de bien, un ofticier plein de mérite, reparlit le roi, heureux d'abattre, chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, cet orgueil de Louvois et ses méchantes idées contre les hommes de génie qui ne lui faisaient pas la cour.
Mais ce jour-là, Louvois n'était pas pointilleux ; ce n'était pas de Catinat qu'il s'agissait pour lui. 11 saurait bien le retrouver plus tard. P.ulôt que de répondre la dureté que le roi attendait, il se tut.
— Vous avez oui parler de la joie que cause cette victoire ? poursuivit le roi ahn d'irriter son ministre.
— Sire, répliqua Louvois en crispant ses doigts, personne ne peut encore savoir la nouvelle, qui est arrivée seulement ce soir à V. M. D'ailleurs, j'apportais au roi ma nouvelle aussi, moi, et, si importante quesoitla victoire de Stafl'arde, j'en prévois peut-être de plus éclatantes et fie plus uiiies.
— Où cela? demanda le roi.
— Dans l'idée que j'ai l'iionneur de venir soumettre à Votre Mnjesté.
— Voyons, Louvois, pariez, dit vivement Louis XIV.
— Ah ! pensa le ministre, l'appât produit son effet.
Sii-e, continua- t-il tout haut, les grands
triomphes, les véritables, ne s'acquièrent pas sans difficultés.
— Vous n'en connaissez guère, Louvois.
— Quand il s'agit de servir mon roi, e'est vrai, sire; cependapi, consommer la ruine de l'empereur, abattre l'orgueil et la persévérance du roi d'Angleterre... pardon, je veux dire de Guillaunie d'Orange, briser la ligue iormée à Augsbourg par l'Europe jalouse de Votre Majesté, et inaugurer la campagne par un coup de tonnerre dont soient ébranlés tous les trônes de vos ennemis, ce n'est pas chose facile, j'ose le dire.
— Marquis de Louvois, dit le roi avec un visage enflammé, réfléchissez-vous bien au programme que vous venez de tracer? Serie/.-voi's poète par hasard? Quelles merveilles me promettez-vous là? Bittre l'empereur et M. le prince d'Oran^iie à la lois... briser la ligue... nie donner la suprématie en Europe... Quelle guerre!...
— Oui, sire.
— Mais sur quel terrain ?
— Sur le leur.
— Les Flandres nous sont fermées.
— On en prendra la clé.
— Mons est la clé des Flandres.
— Le génie de V. M. a deviné mon plan. Il nous fayt prendre Mons.
Le roi fit un fond ; — très flatté du compliment de Louvois, Une put s'empêcher do s'écrier :
— Mais Mons est imprenable ; là sont les magasins, les ressources de la ligue.
— - Voire Majesté adrnet-elle que si l'on prenait Mons, l'empereur et Guillaume d'Orange ne s'en relèveraient pas d'une année?
— Certes oui . je l'admets ; c'est évident!
— Eh bien ! Mons est pris.
— Marquis, marquis, rien que pour investir la place, il faut cent mille hommes !
— Je les tiens.
— Dix millions!
— Les fonds sont dans mes caisses.
— Six mois de vivres ! d'immenses munitions !
— Mes courtiers les achètent.
— Enfin, l'empereur est sur ses gardes.
— L'empereur est épuisé par ses revers en Hongrie.
— Le prince d'Orange est revenu d'Angleterre eu Hollande, à' portée de canon de Mons.
— Il chasse tranquillement à sa maison de Loo, et soigne son astlime. Quand il tousse, il n'entend p. .s le canon,
— Le siège durera six mois ; en sic mois, l'cnippreuraura répiifc ses perles; le prince
DE LAVERNIE.
d'Orange sera las de chasser; ses médecins l'auront guéri.
— Sire, Mons sera pris en quinze jours.
— En quinze jours, Louvois ! Dieu le voudrait-il?... 11 est vrai que j'ai Vauban.
— Vauban et moi, répliqua Louvois blessé ; moi t^ui ai tout préparé dans un mystère impénétrable, moi qui engage ma tète que l'entreprise réussira. Mais pour qu'elle réussisse, il faut... Ah ! c'est bien diificile.
— Vous aviez tout aplani, disiez-vous, murmura le roi, interrompu à regret dans ce beau rêve.
— Excepté une chose, sire.
— Quoi donc, enfin?
Louvois baissa la tête sournoisement,
— Tu as mordu à l'iianieçon, grand roi, se dit-il; maintenant je tiens la ligne : à mon touri
— Eh bien? repartit Louis XIV.
— Eh bien, sire, il faudrait que Votre Majesté quittât Versailles et commandât l'armée en personne. Quitter Versailles, c'est peut-être impossible en ce moment?
— Pourquoi? demanda le roi, rougissant sous le regard inquisiteur do Louvois.
— Votre Majesté a peut-être des affaires bien particulières ; mais, hélas I sire, il ne m'appartient f)as d'interroger le roi ; je répète seulement ce qu'on m'a dit.
— Comment 1 vous arrivez à peine, s'écria le monar(:[ue de plus en plus embarrassé, vous arrivez, et déjà vous auriez ouidire de pareilles choses ? Quelles gens avez-vous donc vus ?
Louis XIV ne s'apercevait point qu'avec cette imprudente question, il donnait à Louvois l'occasion tant désirée d'entrer en matière.
— Sire, je n'ai encore vu personne, repartit Louvois im.poticnl d'en venir au fait. Je me trompe, j'ai vu quelqu'un en roule, par liasard.
— Qui donc? demanda le roi étonné du ton doucereux avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées.
— Un homme (lui s'intéresse aux arts de la paix plus qu'à ceux de la guerre : un jtrélat, M. l'archevêque de Paris qui sortait de chez V. M.
Le roi fil un mouvement d'effroi que Louvois saisit avi c délices. Dans ce duel, il avait toudié le premier.
Ce fut au roi à garder le silence.
— M. d(» Paris, continua Louvois, m'a paru bien inquiet, biinloiirmcnlé même.
Nouveau tressaillement du roi, qui, cette lois, se leva et se mit à arpenter son cabinet les mains jointes.
— Il faudra bien qu'il parle, pensa Louvois plus que jamais sur la défensive.
Le rois'arrètanl devant le ministre qui le couvait avidement du regard :
— M. de Paris, dit-il, avait bien raison de se tourmenter,., car il est cause d'un événement bien grave.
— Parle donc, pensa Louvois.
— Quoi donc, sire ? dit-il avec empressement.
— Rien, monsieur de Louvois, rien, repartit le roi en joignant ses mains de nouveau et recommençant sa promenade inquiète.
Louvois savait par expérience (,ue Louis XIV était riiornme le plus secret du royaume. Ce qu'il ne voulait pas dire, aucune force, aucune ruse ne le lui eût extorqué. Que devenir, si le roi prenait un parti sans l'en instruire? Déjà, malgré lui le mariage s'était fait; depuis ce jour, plus de sommeil pour Louvois. Le roi venait de regarder l'heure ; peut-être allait-il se coucher? Entre aujourd'hui et demain, une éternité de doute et d'appréhensions! Louvois se jeta en avant avec sa fougue irrésistible.
— Sire! s'écria-t-il. Votre Majesté ne voit donc pas que depuis mon arrivée je meurs do honte et de douleur ?
Le roi s'arrêta.
— Vous!... Pourquoi? balbutia- t-il.
— Parce que j'ai perdu la confiance de mon maître, et que, pour cela, je dois avoir commis quelque crime énorme. Ditesmoi mon crime. Sire !
— Louvois, je ne vous comprends pas.
— lly a quatre ans, poursuivit le ministre, VotreMajesté, en dangerdemorl,('t plus près de la main de Dieu que du ciseau des ehirurgiens, m'appela, me livra son secret, nio confia les affaires de son Etat. Ai-je démérité? Jour et nuit n'ai-je pas travaillé ? Ma santé, mon bien, ma vie, n'ai-je pas donné tout à Votre Majesté? Osl'mon devoir bien humblement remjili, mais je l'ai rempli. Cependant, siro, vous m'enrécoinpensez en me cachant ce que vous avez avoué à l'arclievêquede Paris, un serviteur plus habile peut-être, mais moins dévoué, je le jure.
— Je ne vous cache rien, marquis de Louvois, dit Louis \IV avec dignité, avec émotion même, lar il aimait qu'on s'écliauffâl en protestations (le zMe. Vous étiez opposé à ce que je faisais. Ma conscience m'ordonn.iit de le taire. Me taire, me cacher de vous, c'était vour. prouver mon attachement. Mais aujourd'hui, continua-l-il, rien ne s'oppose plus à ce (jue je vous jjarle. il
y a plus, je dois vous confier ce que toute l'Europe saura demain, monsieur de Louvois. Il y a quelques années, j'ai dû épouser secrètement M"'- la marquise de Mainlenon. Demain , ce raaricige sera déclaré. A'ous aurez soin que ma volonté s'exécute dans les formes voulues.
La foudre tombant en plein Versailles et broyant autour de Louvois, lambris, colonnes" et [orquets, ne l'eût pas à ce point suffoqué de surprise et de terrour.
— Déclarer ce maria,?e! murmura-t-il tout pale de rage et s'accrocliant au tapis de la table pour ne pas chanceler.
Le roi se détourna pour ne pas voir ce visage effrayant.
— Vous m'avez entendu? dit-il.
Et il fit trois pas vers la porte du cabinet.
— Sire , bégaya Louvois tantôt violet , tantôt livide, et laissant couler de son front les larges gouttes de sueur d'un liomrae à l'agonie, vous ne me répéterez pas cet ordre.
Le roi fit volte-face et se posa devant son ministre dans la plus superbe attitude d'un Jupiter menaçant.
— Pourquoi? dit-il.
— Parce que, s'écria Louvois en tirant son épée, dont il tendit la poignée à Louis XIV, parce que je vais manquer de respect à mon maître, et que, je l'espère, il me tuera d'un coup de cette épce, ou me forcera de me tuer moi-même, s'il refuse de m'entendre quand je veux parler pour sa gloire et pour l'honneur de la France.
A ces mots, il se précipita aux pieds du roi, lui saisissant la main pour y placer ce fer que Louis XIV repoussait en frémissant.
— Sire, ajouta Louvois en se traînant à la suite du roi qui l'évitait sans pouvoir s'en défaire , on m'a méprisé , accusé , pour vous avoir trop bien servi ; on m'a nommé le boute-feu du Palatinat, le bourreau des liuguenots; je porte sur mon front cette double taclie, je me suis déshonoré pour vous, vous m'écouterez ou vous tuerez mon corps comme déjà vous avez tué mon ame ! Sire, vous ne donnerez pas pour mère à vos enfans la veuve du grotesque poète Scarron. Vous n'imposerez pas pour reine à votre noblesse, l'ancienne servante d'un gentillAtre de village.
Je sais bien que je vous blesse, mais tuezmoi; je sais bien que je mérite la mort, mais puisque vous repoussez mon épée, je réclame l'échafaud pour que l'on m'entende mieux proclamer la vérité.
— Monsieur, vous êtes insensé, répondit
le roi tremblant que cette scène ne fût entendue, car Louvois ne se naénageait plus et le désespoir lui donnait une voix retentissante.
— Oui, insensé, conlinua-t-il, comme les prophètes de malheur, insensé comme Jérémie, comme Gassandre, insensé comme les martyrs qui mouraient pour glorifier Dieu. Vous êtes mon Dieu, Sire, tuez-moi, mais ne déshonorez pas mon idole.
Le roi, épuisé, tomba dans un fauteuil ; Louvois lui baisa les pieds en versant un torrent de larmes. Cette scène pouvait à bon droit épouvanter Louis XIV. Louvois fulminant était bien moins à craindre que Louvois en pleurs ; mais ces moyens dramaiiques ne pouvaient manquer leur effet sur ce prince que l'on appelait un roi de théâtre , et Louis d'une voix attendrie, altérée, finit par dire au ministre :
— Louvois, ce que je fais, il m'est impossible de ne le pas faire.
Louvois prosterné se releva sur ses deux genoux.
— Ecoutez-moi, continua Louis XIV, j'avais épousé madame de Maintenon par conscience, et ce mariage devait demeurer h jamais secret; elle-même l'avait exigé de moi.
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres encore frémissantes du ministre.
— Je n'ai aucune raison de suspecter le désintéressement de la marquise, dit le roi avec une hauteur qui montra bien vite à Louvois l'imprudence qu'il commettrait en dévoilant sa pensée. La marquise était, vous dis-je, résolue à garder le silence. Femme austère et probe avant tout (Louvois ici ne sourcilla plus), elle ne cherchait qu'une occasion de calmer sa conscience et de vivre en paix avec la religion, qui commande les liaisons légitimes. Ce mariage s'est donc accompli. Mais voilà qu'un fait nouveau ?e révèle. Le secret qui nous appartenait, à la marquise et à moi, n'est plus à nous. On l'a volé à M. de Harlay, l'indigne dépositaire de notre confidence. Ce secret,' quelque misérable peut l'exploiter, le divulguer par toute l'Europe dont il nous rendra la fable et la risée: moi, le roi, qui n'aurai pas osé être honnête homme; elle, la vertueuse et légitime épouse qui se sera humiliée si longtemps par ma faute. Je n'ai plus à hésiter. Le vol de notre acte de mariage me décide.
Avant qu'on en ait fait l'usage que je redoute, je noierai tous ces mystères dans une si flamboyante publicité, que tous ceuxlà en seront éblouis qui seraient tentés de
DE LAMÎRNIE.
regarder de trop près les a ff -lires de mon ménage. Voilà ma pensée, Louvois, je ne vous blâme pas de m'avoir dit la vôtre, bien que votre zèle vous ait entraîné loin des limites du respect que je vous commande d'avoir pour une femme dont vous savez à présent le titre et les droits.
Louvois se leva lout-à-tait, et s'inclinant profondément devnnt son maître, il exfiala de sa large poilrine un soupir ave<? lequel s'envolèrent tous ses chagrins. Ce visnge, flétri par les angoisses, était déjà rasséréné, plus de larmes dans les veux, plus de sourire méchant sur les lèvres. Louvois avait vaincu, et désormais ne songeait plus qu'à ménager habilem.ent son adversaire , et à tirer tous les fruiîs de sa victoire.
— Je vous ai convaincu, dit le roi, j'en suis charmé; vous, le plus rude ant;!goniste de M-""' la marquise.
— Moi, répliqua Louvois, je m'applaudis devoir que Voire Majesté cède, celle fois comme toujours, à des sentimens nohles, au lieu d'écouter, comme le feraient des demi-héros, la suggestion d'un amour aveugle. Assurément, Votre Majesté n'eût jamais déclaré sou mariage sans cette crainte si délicate où elle est, que !c voleur do l'acte no lui donne une publiciîé fâcheuse pour les deux époux. Cette drdaration est tellement irapoliiiquel Elle va hlesser si profondément toute la famille royale! Elle va ulcérer le cœur de monseigneur, celui de ses fils; elle va soulever toute la noblesse de Franco ; enfin elle va donner au roi, devant 1rs autres rois de l'Europe, un tel semblant d'InférioTité, que V. M., je le répète, a trop de force d'<^me et de génie, pour n'avoir pas préMi tant d'olistacles. En prononçanl cos mots lentement et avec un respect étudié, Louvois observait l'attitude de son maître, et puetlait son assentiment comme une proie dès longtemps convoitée.
— Oui, Louvois, dit le roi en fronçant le sourcil, j'ai tout prcvu, et vous n'avez pas besoin d'énumérer les angoisses^ qui m'ont enlevé tant d'heures de bon sommeil. Ce qui arrive est indépendant de ma volonté, la i)rise, et je m'mcline ; je veux ôirc chrétien et honnête homme d'abord. Quant à être roi, nous verrons si quelqu'un me le contestera.
— Et, reprit Louvois, Mme la marquise doit bien souffrir dans sa modestie, dans son humilité héroïqMe : car elle sait que la déclaration de re mariage fera plus de tort au piince qu'elle aime que vingt batailles pierdues.
— Aussi, répliqua le roi, tombant dans
le piège sans s'en douter, Madame de Maintenon voulait-elle pousser le désintéressement jusqu'à sortir de Versailles et s'enfermer dans un cloître aussitôt qu'elle a su la perte de cet acte de mariage. Elle n'a pas plus que moi le désir de publier notre union. L'un et l'autre nous nous accommoderions mieux du silence, pour l'intérêt de l'Etat et la paix de ma famille.
Aussitôt Louvois, avec un visage rayonnant :
— 11 va donc falloir, dit-il, vous rassurer, sire, et rassurer en même temps l'illustre dame que je veux désormais, avec bien du bonheur, appeler tout bas ma maîtresse. — Car rien n'est perdu encore, et l'honneur des augustes époux ne court aucun danger, grâce à Dieu.
— Que voulez-vous dire, demanda le roi, stupéfait à la vue de celte transfiguration de son ministre.
— Sire, la faute que M. de Harlay a commise sans le savoir, j'aurai la joie de la réparer. Cet acte volé vous forçait à déclarer le mariage au risque d'une guerre européenne et du désaveu de toute la France. Votre honneur, votre conscience y étaient engagés, vous ne pouviez reculer. Je vous approuvais de toutes mes forces, sire. Eh bieni cet acte que M. de Harlay dit lui avoir été volé, je sais où le retrouver.
— Vous !... Louvois.
— Sire, lesmisérablesmoyensnesontpas de ceux que dédaigne la Providence, lorsqu'elle a quelque grand dessein à produire. L'acte était caché dans une poche de l'incurieux prélat. Un valet cupide a vendu les bardes de son maître à un tripier qui passait dans la rue. Pareilà ces ministres fa buleuxdes contes arabes, un do vos ministres a été informé de relte aventure; il sait les habitudes du prélat. Il a soupçonné que l'intérêt de Votre Majesté pouvait souffrir. Dix espions en campagne ont racheté les bardes éparses de l'archevêque. Tout cela réuni en un bloc a été apporté bien scellé chez le ministre aux yeux duquel, lorsqu'il a di'pouillé toutes ces poches, s'est révélé le grand secret écrit sur l'acte de m.'uiige. Assurément ce ministre eût rendu l'acte à Mme la niarquise s'il n'eût craint d'ollenser son roi en se montrant dépositaire d'un secret qu'on ne l'avait pas jujré digne de posséder, le ministre a 'donc gardé précieusement l'acte , sans que personne au monde l'ait vu ou soupçonne d'eiisler, cl, au jour du danger, quand il s'agit de sauver à son maître le présent et l'avenir, la puissance temporelle et la pos-*
îérilé , ce fidèle serviteur n'hésite plus , il ouvre son porteteuiile, et rend au roi l'acte si miraculeusement trouvé.
Sire, le voici.
En disant ces mots, Louvois, épanoui, offrit, un genou en terre, à Louis XiV le papier plié en quatre, à la place de cette épée que, tout -à-l'heure encore, il lui tendait avec désespoir.
Louis XIV déploya la feuille de ses doigts tremblans, parcourut l'acte, et malgré sa dissimulation si puissante, il ne put contenir un murmure de joie. Le grand roi redevenait libre. L'honnête homme s'échappait par la porte que venait de lui ouvrir l'homme habile.
Louvois le regardait en silence. Il le connaissait si bien, qu'il ne se donna plus la peine d'aider à la besogne. L'orgueil dégagé devait en faire assez à lui seul. La marquise était bien perdue.
— Cependant, objecta le roi, j'ai donné ma parole à madame la marquise.
— Oh I sire, rendez cet acte à Mme de Maintenon; elle vous rendra votre parole.
Le roi rougit légèrement. La capitulation de conscience s'accomplissait.
— Tenez, Louvois, dit Louis XIV après un court silence, portez vous-même ce papier à la marquise.
Louvois ne s'attendait pas à ce coup ; mais il savait si bien haïr, que la joie d'humilier son ennemie l'empêcha de voir le piège épouvantable où le roi le précipitait pour s'en garantir lui-même.
— Elle va bien vous remercier, Louvois, ajouta Louis XIV; allez à Saint-Cyr demain au matin, la marquise y sera. Priez-la de se préparer à faire le vojage de Mons ; j'emmèiie les dames.
— Merci mille fois, sire, de m' avoir choisi pour porter à Mme de Maintenon ces doux bonnes nouvelles.
— En effet, je vous ai donné la préférence, répondit le roi en souriant. Je pouvais faire ce plaisir à M. de tiarlay. Bonne nuit, Louvois; je vais dormir. Passez- vous avec moi par la galerie?
— Non, sire, je sortirai par les cabinets ; j'aime mieux qu'on ne me sache point encore de retour j cela me procurera une grande nuit et toute la matinée pour travailler en paix.
Louis rentra chez lui, suivi de Bontemps et du médecin ordinaire qui attendaient près de la galerie.
Louvois sortit radieux, ne touchant plus le parquet; lui aussi se promettait de bien dormir. Au moment où il traversait le cabi-
net des glaces attenant à celui du roi, il faiUitse heurter dans l'ombre à une grande figure immobile arrêtée auprès d'une encoignure comme une sinistre statue noire. Louvois était superstitieux — il recula. Celle statue écarta ses coiffes, sous lesquelles apparut le visage pale et f œil perçant de M'"" de Maintenon.
Louvois poussa un cri d'effroi. La marquise d'un ton ferme, d'une voix lente, avec un effrayant sourire .
M. de Louvois, dit-elle, voilà votre commission faite. Inutile d'aller demain à Saint- Cyr.
— Vous avez entendu? balbutia-t-il.
— Tout; le roi possède en vous un serviteur bien adroit et bien hardi.
— Madame... en vérité... vous étiez -là !.. = Et les dents du marquis s'entrechoquaient,
ses cheveux se dressaient, comme s'il eût vu un spectre au lieu d'une créature vivante.
— Rien de plus naturel, M. le marquis, on m'a prévenue que vous étiez de retour, que vous aviez voulu parler au, roi. Je vous connais : j'ai craint une mauvaise nouvelle, et je suis venue. J'en ai le droit, vous savez!
— Puisque vous avez entendu, madame, bégaya Louvois, vous avez compris ma position?...
— Parfaitement, monsieur de Louvois, dit la marquise du même accent vibrant et solennel.
— Voici l'acte , madame , murmura le ministre en clumcelant.
La marquise repoussa du doigt le papier qu'on lui tendait; ce doigt s'apriuya sur le liras de Louvois qui frémit comme au contact d'une pointe rougie.
— Cet acte était bien entre vos mains, et vous en avez fait un merveilleux usage, dit Mme de Maintenon. Gardez-le. Il peut vous servir encore. Quant à moi, je n'en ai pas besoin, .le vous le prouverai le jour où il m.; sera donné de vous remercier comme vous en êtes digne. En vous procurant cet acte, et en le rapportant si fort à propos, vous avez rendu au roi et à moi, monsieur, un de ces services qui ne s'oublient jamais. Vous jugerez dès que j'en trouverai l'occasion, si j'ai bonne mémoire. — Adieu, monsieur de Louvois.
La statue s'inclina, fit une lugubre révérence, disparut de nouveau sous ses coiiles, et laissa Louvois éperdu, haîeîant, le bras brûlé, au milieu de toutes ces glaces qui reflétaient son pâle visage.
— Bontemps fa été prévenir que j'étais là, murmura-t-il. Elle a tout écouté. Si je
DE LAVKRNIE.
ne la perds, je suis peidu! C'est égal, le mariage ne sera pas déclaré celte fois. Ei je vais distraire le roi avec un bon siés;e 1
m Tôlain petH Peignent*.
Dans un riant village siîué h quelques lieues de Valen!:iennes," et qui se nommait alors Houdarde, — il a é(é brûlé, saccagé, dévoré depuis par la guerre; il n'en reste plus raéme le nom 1 — on voyait au commencement de 1691, sur !a gau< he de !a roule, un cliAteau avec sa lerme et ses bois, sur la droite, quelques vingt cabanes , tout( s gaies, toutf s riches, toutes éjianouies sous leurs manteaux de houblon et de vignes vierges, sous l'auvent épais de leur toiture en grosses tuilos.
Le spectacle qu'oflrait alors l'unique rue de ce village était des plus étranges, mais à coup sûr des plus pittoresques. Un mot d'abord du paysage, .laraais pour peindre une vue plus agréable, huit lignes n'auront été mieux employées.
C'était en avant du petit cluUeau, sur le bord mAme de la roule, une tapageuse rivière d(' vingt pieds de large ; elle écumait sous un piint-levis baissé, dans la profondeur duquel, par des portes vitré, s, on «(lercevait un jardin ruisselant de soleil et diapré de ces cou'eurs solides qui lialiillent les Heurs du Nord.
Les bords de cette rivière étaient peuplés de gens aftain's qui emplissaient d'eau des marmites, nllumaiimt d' s (eux, et plongeaient dans ces marmit(>s des volailles plus ou moins bien plumées, de larges ([uarliers de viande fraîclio, ou des choux, des carottes et des oignons gigantesques farcis de lard, de saucisses et de jand)onneaux. La llanmie brillait, l'eau étincelait, la bimée des broches et des casseroles rivalisait avec l'éciune Iroide qu'un ptMit vent d'est en evail aux cascades de la rivière.
11 sortait du château p.ir le pont-levis, et il y enirait incessamnieni des hommes suans et des k'mmes essoutllécs, (pu tous apportaient ou n niporlaienl un paquet de victuailles : lapins et lièvn s, poissons et écrevisses en nalure, s'en allaient ainsi colportés, tandis que des tourles, des |)àtés, des lianes de viande revenaient à leur place, appétissante mélamorphosi^ opérée parvingt broches et vingt l'ours allumés dans les niaiïons du village.
Les cent habitans ou habitantes de ce villagL^ préparaient ainsi le repas de noces de leur seigneur, un fameux traitant, M. Desbuttes, qui venait d'acquérir le château, le village et les vassaux, d'un seul trait de plume, pour la somme de soixante mille écus, le dixième des bénéfices qu'il avait réalisés depuis trois mois, en maniant les linances de Sa Majesté-Très-Gh rétienne.
On pouvait l'aperciîvoir lui-m^me, piomenant sa grandeur au milieu de son peuple. C'était un homme de trente-cinq à trentehuit ans, la mine basse, le iront bombé, le visage piat, mais l'œil émerillonné, saillant comme celui des hanneti ms, un teint bilieux, un gros petit nez de carlin, l'oreille rouge comme la crête de ses coqs ; un commencement de petit ventre sur lequel il reposait complaisammc-ntdes bras un peu courts. Il était superbement vêtu, étalaitune jambe plus robuste que droite, souriait à ses vassales quand elies lui décochaient un timide regard, et bousculait jovialement ses vassaux quand la besogne ne marchait pas à sa guise. Somme toute, il s'annonçait comme un seigneur bon vivant. C'est une favorable installation qu'un pareil carnage de veaux, de moutons, de volaille et de gil)ier.
Au moral, c'était un ancien laquais, fils de iaquais ruiné, laquais industrieux, voleur, henu laiiu' is. Il avait toule la subtilité <pi'il iaul pour éviter longtemps la prison on la corde; avide, avare, il était capable de se mnutn r généreux, prodigue même, si SI prodig dite n'entamait son avoir que dans la proportion d'un dixième. C'est la part (lu'il avait faite «i ses passions ou à ses vices. Jamais homme n'avait menti avec plus d'impudence et de facilité. Il mentait même toujours : il se mentait à lui-même; il mentait en rêvant. Après avoir eu pour principe que la misère est un état dont l'homme adroit peut vivre :igréabli'm(M\t, devenu riche, il s'était dit qije l'état de débiteur est aussi une profession, mais excellente, et dont l'homme habilla doit v.vre magiiidquem'nt. Il s'était en (ons'c^uenee a[)pii<iUi', dès(]u'il avait possi'ilé un écu, îi le serrer et h faire dix écus de dettes, .lamais cet homme-là n'avait rien payé. Il devait à ses amis, à ses maîtresses, h ses valets; quant aux fournisseurs, on n'en parle pas. Du moment où il se vit à la tète de nulle pisloUs, il entretint un homme d'allaires, qu'il ne |>ayait pas non plus, mais qui vivait sur les créances comme l'insecte sur la plaie. Desbutles, grossissant à la lois faclif et le passif, liait nar s'enrichir beaucoup.
Cependant, valet de chambre de l'archevêque de Paris, il payait quelquefois en billets d'entrée à l'Académie, aux Te Deiim, au grand couvert de Versailles. Cette nourriture innocente trompe la faim des créanciers. Mais l'affaire des culottes de M. de Harlay lui rapporta gros, bien qu'il n'eût pas reçu une pistole sonnante ; il les avait vendues à LouYois par l'entremise de son compère La Goberge. Desbuttes et La Goberge, enfans perdus, étaiL-ïit unis, dès l'adolescence, par une amitié qu'avaient cimentée cent coquineries.
Mais Desbuttes n'attendait qu'une occasion pour passer du coquin au voleur : il avait jusqu alors végété. Ses nouveaux rapports avec le grand ministre lui ouvrirent les idées. 11 trouva en Louvois un homme qui faisait largement les choses et avait, pour scciérater, qu'on nous passe ce mot, les grands moyens et les belles paroles. Ainsi, lorsqu'il s'agit de payer les culottes volées au prélat, M. de Louvois jjromena Desbuttes pendant près de quinze jours avec cette phrase :
— Vous me donnerez votre note.
Desbultes fit la note et la remit une quinzaine de fois. Puis, ayant réussi à accrocher Louvois en un bon moment, et lui ayant fait lire la note, il en reçut ces autres paroles :
— Je vous ferai passer les fonds en temps utile.
•Enfin Desbuttes, aux abois, ayant imaginé de convertir le paiement promis par le ministre en une commission quelconque, Louvois importuné répondit:
— J'apprécierai.
Desbuttes se fit couleuvre pour glisser, puce pour sauter, punaise pour pénétrer, et il arracha sa commission au moment où Louvois, méditant sa gigantesque entreprise de Mons, cherchait partout des agens secrets, inconnus, zélés pour la préparer en silence.
Desbuttes avait montré au ministre une telle soif de réussir, le succès d'un pareil instrument, si dégoûtant qu'il lût, était si assuré, que jamais défiance ne pouvait être placée à de plus gros intérêts. Desbuttes fit réussir le ministre, s'enrichit, réalisa, entassa, et gra;*a profondément dans sa cervelle les trois paroles avec lesquelles M. de Louvois l'avait fait attendre, sans le désespérer :
« Donnez-moi votre note.
» Je vous ferai passer les fonds en temps utile.
» J'apprécierai. »
Un minisire fonde sur ces trois mots un crédit colossal ; mais ces mêmes mots ap • puyéssurun coffre-fort^ à large base, devaient permettre à un financier de ne jamais payer une obole. Desbuttes se les assimila, en farcit son dialogue. Ils lui réussirent merveilleusement, soit dans les affaires, soit dans le parlicuher. On comprend combien il gagna dès qu'il eut mis cette monnaie en circulation, tandis qu'il enfermait les espèces.
On profite toujours à fréquenter les grands génies. Du génie de M. de Louvois, Desbuttes n'avait pu relf nir que trois mots, mais enfin il les avait retenus.
Ce magnifique seigneur était arrivé le matin même de Valenciennes, oii il avait été rendre des comptes à l'intendant de la province. 11 ne connaissait point la propriété dont il s'était rendu acquéreur sur la bonne réputation de la terre, et pour s'y installer avec éclat, il avait invité tout le voisinage à un repas immense que devait présider sa jeune femme, absente depuis leur mariage pour soigner son père auprès de Cambrai, et qu'on^altendait ce jour même.
Où EîcsKJîBttcs relB'saavc^ essa ami , cl
Desbuttes avait épousé Violette si précipitamment, comme on l'a vu , il s'était éloigné si vite sur un ordre de M. de Louvois, pour amasser secrètement des vivres, et embaucher des travailleurs, il avait tant gagné d'argent, ou volé, comme on voudra, dans cette opéraUon mystérieuse, que le mari et la femme, beaucoup tropoccupés chacun de son côté, ne s'étaient point revus et devaient bien réellement se marier en grands seigneurs de la maltôte, dans le nouveau fief dont Desbuttes venait de sq faire acquéreur.
Or, depuis le matin, il visitait son chAteau en compagnie du sénéchal et du b.iilli. Le sénéchal, un grand drôle tout gris; le bailli, un petit museau de fouine. Il surveillait le repas commandé dès l'avant-veille, et rien ne lui avait échappé dans sa rapide invesfigation à l'exception d'une salle basse devant laquelle deux fois ses guides l'avaient fait passer, non sans une certaine affectation de ne point ouvrir la porte.
DE LAVERNIE.
— Qu'y a-t-il là deJans, domnnda Dcsbuttcs en plaçant sn main sur la clôt?
— Rion, rien!... difvivemcnl lo bailli.
— R en, dil le sénéchal avec une mine sombre.
— Encore, voyons ce rien! interrompit Desbuttes qui donna un demi tour de clet.
Mais, alors, le sénéchal lui arrêta respectueusement le bras droit, tandis que le bailli lui saisissait, en s'inclinant, lo br.is gauche. Ils réussirent, de celte façon, à l'éloigner do la porte.
— Chut! murmura le sénéchal, tandis que le bailli, plus réservé encore, appliquait son doigt sur sa bouclie.
— Ah ! çà, mais, dit Des! uttes, expliquez moi cela ; il y a donc à cotte propriété un inconvénient qiie l'on ne m'a pas signalé?— c'est déloyal — j'ai acheté de bonne foi — voyons, contez-moi ce qui en est. Est-ce une oubliette? est-ce un simple éboulement? les murs auront tassé... y al-il des esprits?... ça, vous parlerez, j'espère.
— Monsieur, dit le sénéchal d'une voix si basse qu'on l'en tondait à peine, l'inconvénient n'est pas grave...
— Tant mieux, dit Desbultes, mais...
— Et il ne sera pas de longue durée, ajoula le bailli d'un demi-Ion plus bas que le sénéchal.
— Vous me réjouissez, mais quel est cet inconvénient?
— Quelqu'un habite là..., dit le sénéchal en suppléant aux sons par l'éloquence exagérée dos yeux.
— Comment ! quelqu'un habite chez moi ! s'écria Desbullos.
— Ilélas ! oui, monsieur.
— L'une des chambres principales?
— La chambre d'honneur,^mon:^Mour.
— Mais de quel droit?... puisque je suis propriétaire.
— Chut ! s'écria le sénéchal.
— Chut! répéta le bailli.
On entendit alors s'exiialer df; la chambre interdite un soupir lugubre qui fil dresser les cheveux sur le crAne du traitant.
— Messieurs, murmura-t-il les yeux hagards, on égorge quelqu'un là-dedans.
— Plus maintenant, dit lleginatiqucment le sénéchal.
— Non, c'est flni, Dieu merci, ajouta le bailli.
Desbultes crut que ses pieds allaient s'enraciner dans ce lieu maudit; il s'élança hors du corridor avec des frissons, et no se crut en siireté qu'au grand soleil du parterre.
— Je pars!... mes chevaux..., balbulia-
t-il... mon argenterie... Je ne veux pas que Violette, que ma jeune femme entre ici... je me plaindrai, je ferai casser la vente...
— N'en faites rien ! s'écria le sénéchal, vous manqueriez une affaire superbe , et vous vous mettriez un ennemi terrijjle sur les bras 1
— Un ennemi?...
— Oui, monsieur, d'ailleurs le gentilhomme sera bientôt mort.
— Quoi gentilhomme? celui qu'on assassine là, dans la chamljrc d'honneur?
— Il n'est que blessé, monsieur, nul ne l'assassine.
— Mais ce cri étoutfé? Peut-être est-ce un chirurgien qui le panse ?
— Pas du tout ; il mourra bien tout seul.
— Alors, de qui m > feraije un ennemi ?
— Voici riiistoire. Moi, sénéchal, j'ai trouvé au pied du mur du parc, il y a déjà longtemis, un homme couvert do sang.
Qui l'avait apporté? nous ne l'avons jamais [)U savoir, il était évanoui ; sa blessure était comprimée avec deux mouchoirs.
— Mais il est revenu à lui?
— Oui, monsieur.
— Et alors, vous l'avez interrogé? Vous lui avoz parlé de son assassin?
— Oui, monsieur.
— Qu'a-t-il dit?
— Il a dit : M. de Louvois.
— M. de Louvois !... C'est M. de Louvois qui l'aurait assassiné !... Ce n'est pas possible 1
— Dame 1 murmurèrent ensemble bailli ctsénécîial.
— M. de Louvois a !)ien d'autres choses à faire que d'assassiner les gens.
— C'est ce que nous nous sommes dit.
— Vous auriez dû lui domander qui l'avait amené là, qui l'avait pansé d'abord?
— Nous l'avons (ait : il a répondu la mémo chose.
— 11 a dit que c'était M. do Louvois qui l'avait secouru? Eh bien, alors, ce n'est pas M. de Louvois qui l'a tué.
— Dame ! dirent encore les deux fonctionnaires.
— Mais il fallait éclaircir cela, continua Desbultes.
— Dangereux! inurraurorent les deux hommes.
— .l'ai laissé l'homme au pied du mur, et m'en suis venu domander conseil ci M. le bailli, continua le sénéchal, et voici ce qu'il m'a dit : Si c'e-t M. do Louvois qui a lrapp6 cet homme, il serait {)rudont de le laisser mourir tout doucement. En efiel, ce n'est
GS