LK COMTE
pas sage de défaire ce que fait M. do Louvois, ou ce qu'il a voulu (aire.
— Judicieux, rrpliqua DesbuUes en se grattant le iront avec anxiété... Mais si, au contraire, c'est M. de Louvois qui a donné des soins à cet homme?
—Ail! voilà... dans ce cas il ne faut pas le laisser mourir, m'a dit M. le bailli, et notre perplexité a commencé là. Car le blessé ne voulant rien dire de plus ni de moins que ce terrible nom de Louvois, nous devions être en un cruel embarras, avouez-le, monsieur.
—Je l'avoue, dit Desbultes... Cependant vous avez {iris un parti?
— Mon Dieu oui, il le fallait bien.
— Vous avez entré le blessé, ici, chez moi?
— Ce n'était pas encore chez vous, monsieur.
— N'importe, vous l'avez, dis-je, retiré dans ce château?
— Par suite du raisonnement que voici, monsieur : si M. de Louvois a voulu sauver cet homme, nous lui sommes agréables en retirant l'homme au château qui est désert, et en le plaçant dans la plus belle chambre.
— Très bien; mais si M. de Louvois a voulu tuer cet homme... vous lui êtes l)i<-n désagréables.
— Oh ! non, monsieur, que cet homme meure ici ou sur le grand chemin, pourvu qu'il meure, c'est tout ce que M. de Louvois demande. Alors nous avons adopté un terme moyen : nous avons mis le blessé sur un lit, près de lui, du linge et un grand pot d'eau fraîche qu'on a renouvelée tous les deux jours.
— Au cas où M. de Louvois aurait voulu qu'il vécût, se hâta de dire le bailli.
— Et, dans l'autre cas, il y avait le libre penchant de la nature abandonnée à ellemême, ajouta le séni'clial.
— C'est-à-dire qu'il n'a reçu aucuns soins ? dit Desbuttes.
— Aucuns ! Comprenez donc , pour soigner un hemme , il en faut au moins un autre.
— Souvent deux, dit le bailli.
— Et deux hommes dans le secret de M. de Louvois, c'est trop.
— Puissamment raisonné, s'écria Desbuttes; de sorte que le blessé... depuis qu'il est ici?...
Les deux magistrats hochèrent la tête assez tristemtînt.
— La nature a pris le mauvais chemin, dit De'^hiities.
— Je crois que oui, répliqua le sénéchal.
— Est-ce au moins le chemin le plus
court? car j'alîends ici bien du monde bruyant; j'aitends ma femme ; on va se réjouir be.'.ufroup, et ce serait bien gênant pour un malade ! Vous ne pouvez trop rien dire. Sera-ce un jour?... deux jours... c'est que je suis pressé, moi ; voilà trois mois que je ne m'amuse guère.
— Il est bien bas.
— Ecoutez, dit l^csbuttes, je trouve en tout ceci voire conduite admirable; vos idées ont é(é excellentes. Mais il m'en arrive une qui n'est pas absurde : laites venir un chirurgien.
Le sénéchal et le bailli s'écrièrent de surprise.
— Je sais ce que vous m'allez dire, reprit DesfeuUes. Mais je poursuis votre raison; ement: ou la nature agira s ule, ou il faut qu'on l'aide ; ou le blessé succombera, ou il guérira ; s'il doit succomber ou guérir, tàclions que ce soit vite.
Dans le {premier cas, le chirurgien, aidera puissamment la nature. J'ai vu à Paris,' moi qui vous parle, des gens condamnés par tous les médecins être sauvés pcir la seule nature. J'ai vu des gens admirablement vA\ santé tués par la Faculté en deux heures. Si M. de Louvois veut sauver l'homme, appelez lecliirur?;ien. Réussite ou non, l'on nous en saura gré. S'il veut sa mort, a])pelez encore le chirurgien. D'après ce que vous m'avez dit de l'état du malade, nous aurons un résultat ce soir. C'est juste le (emps qu'il me faut pour arriver à mon bal de ncces. Les violons mèn&roul grand bruit. Le blessé fera bien de ne pas les attendre. Qu'en dites-vous?
— Monsieur est le maître, dit le sénéchal; dès à présent cesse notre responsabihté. Monsieur s'arrangera au regard de M. de Louvois.
— Avec qui je ne suis point tout-à-fait mal , répliqua Desbutles en minaudant.
A propos, un dernier mot sur ce brave malade. Son nom ?
— Nous avons eu l'honneur de faire observer à monsieur qu'il n'a jamais prononcé que ce mot: Louvois.
—Une autre idée..., dit soudain le bailli. D'abord il n'y a jias de chirurgien dans le bourg ; ensuite, le ne crois pas qu'il en soit besoin. Voilà quinze jours que la fièvre a cessé et le blessé n'a encore rien pris que son eau tr;iîche. Il criait beaucoup les premiers jours, maintenant il ne dit presque jilus rien. J'oserai donc assurer que la question est tranchée ou va l'être. D'ailleurs, monsieur est chez lui; monsieur se marie. Quand on se marie, on se réjouit ; lorsqu'on su ré-
DE LAVEKNIE.
jouit, c'est rarement en silence et le blessé aurait mauvaise grâce à se plaindre. Sans compler que s'il se plaint, ce sera tellement bas qu'on ne l'entendra pas.
— lin ce cas, il aurait tort de le faire, dit le sénéchal avec componction.
— Alors, reprit Desbuttes, je conclurai par une dernière idée. Faites-moi le plaisir d'entrer chez ce genlilhomme et de l'inviter à ma noce.
— Pldît-il ? s'écrièrent à la fois les deux sbires.
— Oui, à ma noce, répéta Desbuttes. Il pourra ou ne pourra pas se lever ; s'il lo peut, c'est qu'il esl en étal de jfariir. On le délogera de ma chaisibre d'honneur; s'il no le peut pas, la question est tranchée, comme disait M. le bcdlli, et je ne vois pris quel plaisir aurait ce nioiibond à mourir dans ma plus belle chambre, .l'ai vu là haut près des condjles de petits logemens excelleiis pour cela. Rendez-moi donc le service d'aller lui adresser mon invitation ; vous me rendrez réponse là-bas, au milieu de mes gens que j'occupe il'une façon })lus agréable.
Là dessus, le seigneur pirouetta lort enchanté d'avoir coupé le nœud gordien, plus enchanté encore d'en fmir avec les pensées trouble-fète que ce vilain blessé lui donn.iil depuis une demi-heure.
Le sénéchal et le ba.lli , pleins d'admiration, se préparèrent à obéir, et se dirigèient vers la cliambri; d'où paitaient ces trL'>les et intermiitens soupirs.
En attendant, Desbultes reiourna parmi ses vassaux, (ju'il conipla, hommes, femmes, tilles et enlans, les toisant et visitant comme une cargaison de nègres, mais toujours avec le |>lus aimable sourire; lou- % jours aus-i avec la majesté qui convient à un justicier propriétaire.
Apf)uyé sur la l'aluslrade de son pontlevis, enivré pnr (ouïe celte fumée d(;s broches et des lèche frdes, au tenire de tous ces fourneaux, llantiué d'eau à droite, et à gauche, il ne ressemblait pas mal à M. de Vauhan dirigeant ses ingénieurssur un glacis, ouà M. de Tourviile (ju.md, l'année pn'cédente, sous Diei)pe, il foudroyait les Anglais du haut de son amiral.
Autour de lui voltigeait un état-major de valets ou de marmitons supérieurs, auxquels Desbuttes dislrihuait ses ordres, appuyés d'une bourrade ou d'unequaliticafioii triviale destinée à exciter l'hilarité [)armi les groupes qui s'agitaient sur les bords de la rivière. Quand il avait réussi ;. faire bien rire Vassaux et vassales, le seigneur s'entlail de Nlisltttllo», U s'appliquait É^urioui kf<»iH à<i
reflet sur les jolies filles, malheureusement trop rares : le sang n'était pas beau, à Houdarde. Bientôt revinrent lentement bailli et sénéchal, qui, tous deux, saluèrent avec la cérémonie des ambassadeurs, avant d'ouvrir seulement la bouche.
— Qu'on me dise de la tour, cria Desbuttes en levant la tète, si l'on aperçoit le carrosse de madame !
La tour était un petit donjon quadrangulaire, sur lequel on avait i)lacé en vedette le garde-chasse, une fine jirunelle.
Cet homme fil répondre qu'on ne voyait rien sur la route qu'un nuage de poussière, mais beaucoup trop considérable pour qu'on l'altiibuàt raisonnablement aux roues du carrosse de Mme Desbuttes.
— Mes carrosses font beaucoup de poussière, repartit Desbuttes, et mes chevaux pialfent continuellement. Ainsi, observez toujours, monsieur, et faites les signaux con»venus. Maintenant, messieurs, poursuivit- il en s'adressant aux deux fonciionn;nres revenus à ses cùtés, s'est-on assuré si le gentilhomme, mon hôte, accepte l'invilalion que vous lui avez transmise?
— Eh bien, oui, monsieur, repartit le bailli avec consterna" ion.
— Gomment, oui? il n'est donc pas mourant?
— Il a l'air d'un spectre, monsieur.
— I^^t il viendrait Sjiectre à ma noce !
— Monsieur, il y viendra, je l'en crois capable. Aux premiers mots que je lui ai adressés, il s'est soulevé en faisant crac^uer ses os : vous eussiez dit Lazare ressuscite.
— Est-ce qu'on se moque de moi ! articula-t-il d'une voix pareille au siltlemeot des ciga!(S; quel drôle vous envoie railler un gentilhomme à l'aiionie ?
— A l'agonie, très bieni s'écria Desbultes; c'est lui qui l'a dit. Il faut le changer do chambre.
— Attendez, monsieur, contmua le sénéchal, quand j'ai vu qu'il voulait savoir votre nom, je lui ai dit en ces termes : Monsieur, vous parlez incivi cnn nt ; monsieur, vous répondez mal à la politesse que vous lait lu nouveau seigneur. Ce seigneur n'est pa'^ un drôle, c'est M. Desbuttes, le millionnaire, le magnili(]Ui'.
— Desbultes! s'i^st écrié le mourant en allumant son œil vitreux. Desbultes! mon ami Deshuttesl le cliAleau est à lui! Je suis chez Desbultes! Ah ! pàrdieu, sa noce! ciii, mordieu, j'irai à sa noce 1 oui... oui I...
Ht il s'est évanoui do joie, loulroide. '— Isvauuui? ou ui<'»ri?
— Je voudrais pouvoir vous dire mieux, mais ce n'est qu'un évanouissement.
i — Cet hooame prétend qu'il est mon ami! murmura Desbulles; dépeigjj>ez-le moi un peu.
— Ah! Monsieur, figurez-vous... eli! mais, bailli, n'est-ce pas lui qui marclie, qui vient, lui que voici I...
Desbultes frissonna encore.
En effet, on voyait sortir du château, à peu près velu d'iiabils démesurément trop larges, une manière de spectre elllanquô, hâve, pâle, qui se traînait lentement sur le compas de deux jambes sèches et tremblantes.
Cette ombre grimaça un sourire en apercevant Desbultes, et lui lendit deux mains dont on eût compté les osselels sans savoir l'analomie.
Tous les cuisiniers, tous les assistans s'interrompirent dans leurs travaux. Desbultes recula. »
— Monsieur, balbutia -t -il.
— Eh bien! ne me reconnais tu pas?
gazouilla la voix d'insecte échappée de ce corps diaphane, ne reconnais-tu pas ton vieux La Goberge ?
— La Goberge ! s'écria Desbultes, sans oser embrasser le spectre qu'il croigiuiit de briser comme verre, toi eu cet état, mon compagnon I
— Hélas!..., répliqua le mailre d'armes en pUant comme un roseau.
— Du vinaigre ! cria Desbultes.
— Croyez-moi, monsieur, lui dit le sénéchal à rbrcille, du vinaigre, si M. de Louvois en veut à ce brave homme , mais un bouillon si vous ne lui en voulez pas.
La Gobeige en effet perdait connaissance; le soleil l'avait abattu, puis la faim, mie atroce faim comme celles qui succèdent 5 la lièvre dans la convalescence des bkisuits graves.
Sic To» n&n >oS^£§.
Desbultes prit son compagnon dans ses bras, l'emporta au château, l'assit dans un lauteuiK et lui lit avaler une écuellée de potage fait du jus de deux poules et d'un quart de mouton. La Goberge rouvrit un œil terne, demanda du vin pour faire passer le bouillon, huma l'air à longs traits pour faire passer le vin, et alors, sur un signe do
Desbultes, les deux amis restèrent seuls ensemble.
— ûion pGuvre vieux La Goberge, dit le financier, est-ce ainsi que je te retrouve!
— Tu vois, murmura le Lazare jetant un œil éteint sur ses membres fluets.
— Tu n'as pas toujours eu la fièvre ou le délire, n'est-ce pas?
— Assurément.
— Tu t'es aperçu qu'on f avait transporté du fossé dans une chambre, une très belle chamljre, la chambre d'honneur?
— Sans doute, la chambre est bonne...
Eh bien?
— Eh bien, tu as vu aussi qu'on te soignait peu ?
— Si je l'ai vu, bon Dieu !
— Qu'on le fuyait beaucoup?
— Hélas ! comme un lépreux.
— Qu'on te séquestrait?
— Comme un chat enragé..,
— Fort bien. D'ordinaire tu penses beaucoup, La Goberge, qu'as-tu pensé en celle circonstance ?
— La vérité.
— Dis-moi ta vérité, je te dirai la mienne.
— Eh bien! j'ai pensé que M. de Louvois m'avait fait transporter ici...
— Ail ! lu as pensé cela... Continiae.
— Et qu'il me faisait séquestrer ainsi pour que je ne parlasse pas.
— " Tu ne me dis pas ce que tu as pensé du traitement?
— Faut-il le dire?
— Nous sommes entre amis.
— Eh bien, j'ai cru que me voyant blessé, inutile, le patron n'était pas fâché de se débarrasser de miOi. J'en sais trop long sur ses affaires, vois-tu : voilà pourquoi je me défiais môme de l'eau qu'on avait mise près de moi, voilà pourquoi je criais comme un aigle quand j'apeic-îvais le bout du nez de CCS deux messieurs noirs; voilà pourquoi enfin je n'ai pas ouvert la bouche, si ce n'est pour me recommander à Dieu et à saint Christophe, mon saint parrain, qui m'ont exaucé, puisque ce digae M. de Louvois avait été assez bon pour m'cnvoyer dans la maison d'un ami. — Oh 1 comm.e je regrette de f avoir soupçonné !...
Desbultes se mit à rire.
— Niais! dit-il.
— Ocin, fit La Goberge, lu te moques de moi?
— Pardieu 1 la maison n'est à moi que dej'uis avant-iiier, et M. de Louvois ne sait pas seulement que je l'ai achetée !...
— Ainsi, quand on m'a lelevé pour lu'amener ici,..
DE LAVERNIE.
— Charité pure de mon sénéchal.
— Mais pourquoi ne m'a-t-on pas soigné?
— Parce que ta fièvre a été assez imprudente pour crier : Louvois ! à ceux qui te portaient intérêt.
— Je comprends ; on a craint de se compromettre.
— J'aurais bien voulu t'y voir I
— Ainsi, M. de Louvois, après m' avoir fait trouer le ventre pour son service, m'a jeté dans un fossé... comme un chien...
— Et t'y a oublié.
— Mais lui... qu'est-il devenu?
— Lui, il est à Versailles, il lait la roue comme toujours. Gela crie vengeance, n'estce pas ?
— Pour que je répète ce mot vengeance, mon bon Desbuttes, attends que je puisse me tenir sur mes jambes, et ne dis pas de ces choses-là dans ta maison; car tu n'as pas à te plaindre, toi, et moi je ne me plains pas ; je t en prends à témoin !
— Tu es donc devenu bien endurant, La Goberge?
— On t'a bien payé les culottes de M. de Ilarlay, n'est-ce pas ? gémit La Goberge au lieu de répondre. Est-ce injuste! ne suis-je pas le Tripier qui les ai achetées? N'est-ce pas moi qui les ai emijortées sur mon dos, tandis que M. de Louvois, déguisé en marchand d'oubliés, me guettait pour voir si je ne touillais point dans les poclies. Si tu as eu un million, comme on dit, pour cela, sois généreux, (!onne-moi cent mille livres, à moi qui n'ai reru qu'un coup d'épée.
Desbuttes se mit à rire, en voyant l'air pileux de son ami.
— Tu fais erreur, dit-il; on ne m'a rien donné pour les culottes.
— liah!...
— Rien, qu'un morceau de papier.
— Qui icnleFmait?...
— Une commission du roi pour acheter des iarii;es,des pois secs, des porcs salés, des harengs secs, et des pelles a remuer la terre.
— Heureux Desbutles 1...
— Que veux-tu? c'est ta laute ! Tu es un lionime d'énée, toi ; as-tu jamais vu qu'on enfihH des ecus à la pointe d'une rapière?... Nous sommes partis tous deux du môme point, nus et à sec; tu t'es muni d'une épée, moi d'un sac; d;ins ce sac, j'ai commencé à fourrer le pain (|u'on me donnait sur le chemin, puis, entre en condition, j'y ai fourré par-ci par-là les effets de mes maîtres.
— Les culottes de l'archevêque, soupira Lii Goberge.
— Précisément j enliu, cv, petit scivice
m'a rendu agréable à M. de Louvois ; il m'a donné ma commission; alors, depuis trois mois, j'ai fourré dans mon sac cinq milUons de farine, dix mille bœuîs fumés, dix mille tonnes de biscuit, cinq mille tonnes de fromage, cinquante mille outils de pionnier.
— Quel maître sac 1 Desbuttes, comment as-tu fait pour en trouver un pareil ?
— Rien de plus aisé ; il ne s'agit que de reculer le fond et de le faire solide, pour que rien no passe au travers ; car, tu comprends, la Goberge, que tant de choses entassées finissent pardéposerun résidu. Gratter ce reste, mon ami, le recueillir avec inteUigence, racler farine, suif, graisse , miettes, et en faire de l'or, ce n'est point une petite affaire; si l'on n'a qu'une épée, vois- lu, on gratte mal avec ; c'est trop mince; et d'ailleurs, toi qui avais l'épée, tu n'avais pas le sac.
— OU! murmura La GoJjergc, abîmé dans l'admiration et dans les regrets ; j'ai gaspillé ma vie.
— Ecoute, dit Desbuttes, un instant touché de compassion, il n'est pas encore trop tard. Sais-tu hre et écrire?
— Faiblement.
— Veux-tu être mon commis?
La Goberge eut un moment de joie tempérée par un mouvement d'orgueil.
— Je sais mal racler, dit-il d'un ton pédant, et l'épée est trop mince.
— Tu n'es qu'un sot et tu crèveras sur le fumier, sans qu'on te plaigne, maigre et reluisant comme une lame : voilà la condition. Crois-iu donc , imbécile , que je te suppose capable de t'cnrichir par ton génie? Crois- tu donc que j'aie besoin de ta plume ou de (on arillimi'tique? Tu n'es qu'une épée, te disje, et c'est encore à cela que j'avais recours en iii'ddressanl à toi.
— Explique toi alors, dit La Goberge, humilié au physiciue et au moral [)arce demidieu cousu d'or et boulli de santé.
— Voiei : je me suis marié ; ma femme est très jolie, je l'adore. Elle n'avait rien. J'eusse pu épouser une tille richi\ mais je l'aime, et j'ai du bien pour deux. D'ailleurs, ma femme est un esprit délié, qui me sera très secouiable en mes alfaircs. Beaucoup de gens ont rodé autour d'elle, beaucoup plus y roderont ; moi, j'ai mes livres à tenir, mes marchés à faire, j'ai mes coffres à garder; (jui sait, j'aurai des missions et lerai d<!s absences. Ôr, je me sens du penchant à être jaloux.
— Eli bien? dit La Goberge.
— Eh bien Si lu es mon commis, lu
veilleras sur ma femme. Ta plume sera une
longue épée : commis n'est pas précisément îe mot, c'est écuyer qu'il faudrait dire. Flus je le regarde, p:us je le trouve en point d'être écuyer. Tu n'as plus de cheveux; tu manques do beauté; je n'aurai de toi aucun ombrage. Quant aux étrangers, tu es assez effrayant : un œil de moins, et l'autre de •îravérs, un geste dévaslateur ; comme épou- <'antaii, tu fais parfaiicment mon alfaire; et si lu as <isscz du scivice de M. de Louvois, viens te relaire chez moi, lu n'auras pointa te repemir.
— Je ne dis pas non, répondi» La Goberge de plus en plus écrasé par son ami. . mais...
— Mais, quoi?
— M. de Louvois ne me donnera pas ma liberté si facikunent; il tient à moi...
— Tu te fais illusion ; (lei>uis que tu es aurle grabat, vois s'il s'est occupé de toi. il te croit mort; il te désire mort d'ailleurs, s'il De te quitte pas, quitte-le.
— Ail ! m te figures qu'on rompt ainsi la chaîne qu'un pareil maître vous attache?
— Tu verras si, quand ma forluae seia ^aite,jene me rends pas la liberté. Qu'on vole un peu d'abord, passe ; mais il tant bien finir par devenu* lionnèîe homme quand on n'a p us besoin de rien. Encore une fois, sonde tes reins, comme dit le roi David, mesure les os de tes jambes, et deviens l'écuyerde ma femme.
— Non, vois-tu, non. Sitôt guéri, je retournerai près de mon maître , tout dur qu'il est I
— Tu n'as donc pas de fierté, alors ! tu cberclu'S qui te dédaigne, loi! un plumet ! un maître en fait d'armes !
— Je n'ai plus le droit d'être fier; mon plumet est cassé '
— Qu'est-ce à dire? tes pommelles rougissent : lu as le cœur gros !
— Si gros, qu'il en crève. Vois-tu, Desbulles, remets-moi vite sur mi^s jambes; emplis-moi de potages, hourre-moi de pâtés et de volailles, traiie-inoi coauneton fameux sac. Rends moi le mrl de mon poignet, les muscles de mes jambes : il faut que je répare mon honneur. Car je suis déshonoré, et si mon maître me renie et m'abandonne, il a raison : j'ai été battu par un écolier !
En disant ces paroles. La Goberge laissa échapper de son œil un filet de larmes amèles.
— Vite ! un nouveau bouillon! cria Destjittes, si La Goberge pleure, il faut que sa (i\m îîoii hi<»n flrï»o!lie,»,
^t ttjdî-9 iut èç.i'ç>mplip«r i'Aitiv^a i^iit
écuelles empressées; le squelette choisit, but, sécha ses yeux et dit avec une sombie colère :
— Dans quelques jours, je marcherai ; me voilà maigre , j'en marcherai mieux ; tu as de l'argent, tu m'en donneras ; j'achèterai un cheval, dix chevaux, trente, s'il est nécessaire.
— Hé doucement, dit Desbutles effrayé pour sa bourse, ménage la convalescence.
— Et puisque le monde a un bout, j'irai jusqu'au bout du monde.
— Prends garde 1 il en a deux.
— J'irai aux deux; j'irai en enfer jusqu'à ce que j'aie retrouvé ce scélérat de....
— Qui ? demanda Desbutles.
— Quand je te dirais son nom, cela ne te servirait à rien ; tu ne le connais pas. Sache seulement que c'est fauteur de ceci.
El il découvrit à Desbultes le trou rouge eneore de la plaie que la nature avait cicatrisée à peine au milieu de sa poitrine osseuse.
— Pour un écolier, dit le traitant,, voilà un joli coup d'épée ; où serais-tu donc si tu eusses eu affaire à un maître?
— Petit gueux de Belair 1 grommela La Goberge. Puis, répondant à son ami :
— Le cotjuin, dil-i:, n'a jamais su parer quarte et riposter.
— Tes leçons sont donc mauvaises ?
— Elles "étaient assez bonriCS pour co qu'il voulait faire ; celui qu'il avait envie de tuer n'en savait pas tant qui* lui.
— Ali ! il voulait tuer quelqu'un ?
— Oui, le prétendu de sa ma;tresse.
— Eh bien ! mais voilà un pr.' tendu bien exposé, s'écria en rient Desbuttes \ si.ton écoiier lui a fait au ventre un trou pareil à cefui que je vois à ta poitrine, adieu le mariage ; fais-toi payer ces leçons -là , mon brave La Gol)erge.
— Il les paiera.
Ils en étaient là , quand l'homme en vedette sur la tour donna un grand coup de sillïet. •
— Voilà Violette! s'écria Desbuttes.
— Qui cela , Violette? demanda La Goberge, que ce nom avait fait tressaillir.
— Pardieu, ma femme.
— Ta femme s'appelle Violette?
— Oui.
— Est-ce que, par hasard, elle demeurait à Paris?
— Oui.
'— P.ue de la Ferronnerie?
*— Oui. tu la connais?
Dishuites s'était éh\\fiè hm «i.U tMii p^nf
DE LAVKRNJE.
envoyer une escorte à sa femme. Le scncclial l'arièla.
— Ce n'(Sl pas madame Dcsimtles qui arrive, dit-il, c'eslun régiment de cavalerie.
— Quel mallieur ! dit Destmttes.
— D'autant plus pnind , ajouta le sénéchal, que le re[)as est prêt, et que le ?;uetleur sifïnale sur les chemins l'arrivée de vos convives.
— On pourra tenir les plats au chaud jusqu'à l'arrivée de madame ; mais qu'elle arrive, mon Dieu ! qu'elle arrive 1
Au même instant, 1 on entendit un grand bruit de Iromjjettes, et trente cavaliers environ entrèrent au galop dans le village, non sans exha er par des cris et df^s éclats de rire l'admiration qui leur entrait |tar les narines. H est vrai de dire que le village était embaumé d • la senteur des rôtis et de l'arôme des sauces. Un enseigoe avec des cava iers arriva ensuite, et voyant les clairons béans devant fous ces préparatifs, il commanda la halle à sa troupe.
C 'étaient l'avanl-ganlj, et les clairons de la gendarmerie, dont liuit compagnies venaient en masso serrée par la route de Valencieniies, escortant un cairosse bien fermé attelé de six chevaux. Kn un clin d'o'il lloudaide lut envahi. Un tourbillon de jeunes oflicieis courut aux maisons comme des abeilles h la ruche , jtlus de trente s'étaient jetés dans le château oii ils rencontrèrent Desbulles un peu embarrassé à la vue de tant d'iioiiirnes arinés.
Les gendarmes, commandés par un lieutenant général, étaient un corps d'élite formé (le 1.1 plus [)ure noblesse Irançaise et écossaise. M.iis gentilshommes de tous pays ont faim ([uand i!s ont lait dix lieues à cheval ; les gendarmes en venaient de laire douze et n'avaient pas dîn'.'.
Un gros major, après avoir été prendre le mol d'un personnage qu'on n(i voyait p.!S, tant il était bien enloiicé dans le carrosse dont nous avons parlé, entra dans le château, et, s'adressant à Desbuttes qui saluait respeclueu^emenl:
— Monsieur, lui dit-il, M. le duc de Vendôme, qui esl là bas dans son carrosse, et qui nous lait l'honneur de nous commander, me charge de vous remercier de votre attention délicate.
— Quoi, c'est M. le duc de Vendôme (pii est là... murmura [)( sbuttes.
— Lui-niénic, nions'(-ur, et il demande que vous ne preniez jioint la peine de laire servir chez vous.
•*- Servir? dit DcsbultQ» sans compren-^
— Oui, monseigneur mangera dans son carrosse ; ses gens vont y porter le vin que vous lui destinez, avec quelques plats qu'ils choisiront. Quant à messieurs nos officiers , ils mangeront debout , militairement, l'excellent repas que vous avez eu la courtoisie de nous laire apprêter et qu'on sentait d'une lieue; en une demi-heure ce sera terminé ; nous ne saurions nous attabler : la marche est forcée ; on voit bien, monsieur, que vous êtes dans les secrets de l'fitat, car vous saviez noire p issage à Houdarde, que ce matin nous ignorions encore.
Grand merci donc, monsieur; si vous voulez trinquer avec nous, vous nous ferez honneur et plaisir.
Deshultes n'était point encore revenu de sa surprise, lorsque l'invasion se fit par les portes et les fenêtres; quatre à cinq cen^s gendarmes poussant dv?s cris de joie londirent sur les daubes et les volailles, dépecèrent les viandes, débouchèrent les bouteilles, tandis que leurs valets rompaient les pains, et fouillaienl les bufiets pour trouver des assiettes.
Il y avait des gendarmes dans le salon, sur tous les meubles, dans les cabinets, dans les cuisines, dans les ollices. Il y en avait sur les gazons, dans les bosquets, sur les parapets ; on en voyait bur le bord des fenêtres, sur le po- t-levis, sur les caisses d'arbusies (ju'ils avait^nt renversées pour su faire lUis baïus. Tout ce qui n'avait \iu tenir au chàieau s'était rép.-nti dans les plus apparentes maisons du village , dont les liabitans désolés de perdre un si bon repas, auquel ils avaient tant travaillé, mais inquiets de celte inondation de gendarmes, onraieiU à l'cnvi leurs tables, leurs ciiaises pour quo le repas l'ùl plus tôt lait et cpie les Ilots se retirassent de lULMlieure heure.
Sur le milieu du chemin, dans un vaste l'ond-point eerniMle vedeiies (juicro(|uaienl, tout à cheval, des pAlés, et déchii aient les ailes de poulet, on voyait Je carrosse de .M. de Vendôme. Il n'avait pas même dételé. Par sa large portère ouveile, entraient des plats lumans ; (juelques verres de vins brillant au soleil sur des plateaux, allendaienl, topaze ou rubis, le c'ioix du sei;nieur invisible, et quand ce Gargantua s"('tail prononcé, le verre entrait par la portière et ressortait vide.
Ce repas dan^ le c;irrosse s'accomplissait avec la gravit('' d'un e. / 'inonial parfait. Les valets ronetioniia'eiil par liles comme des grenadiers à l'exercice à feu. Là, silence et - Uiaie^té. Pour UadMiiie«i, {]ui conicuiptait ri'un* fenêtre cet impcssot mais lattiaotabl»
spectacle, la disparition de ses plus délicates Iriandises s'accomplit sans qu'il eût entendu seulement le coup de fourchette du prince ; et comme la portière du service s'ouvrait au côté droit du carrosse, Desbuîtes ne distingua rien que l'absorption des plats chargés et la résorption des verres vides. Ce carrosse lui fit l'eil'ct d'un Lcviathan auquel trente laquais auraient servi une collation.
Mais en revanche autour de lui quel mouvant tableau! que de bouteilles cassées, quel cliquetis d'assiettes et de verres, c{uel tintamarre de mâchoires entrechoquées :
huit cent cinquante gendarmes et quatre cents laquais nettoyaient de tout comestible honorable, ces buffLtset ces tables si curieusement chargés par le magnifique seigneur d'iloudarde. Une dpmi-heure ! avait dit le major; les gendarmes eurent fini en vingt minutes.
Et ils se disputaient les miettes, quand un clairon, dont les sons manquaient de la pureté qui distingue une langue à jeun, chanta le boute-selle. La portière du carrosse s'était refermée ; monseigneur avait fini.
Alors ce fut un pêle-mêle dont Callot et Goya, réunis à Wouvermans, ne sauraient donner une idée.
Les gendarmes, la bouche pleine, les mains grasses du dernier morceau qu'ils emportaient, coururent à leurs chevaux, que bon nomb;e enfourchèrent d'un bond, suivant les règles de la voltige qu'on enseignait à l'académie.
D'autres se firent hisser par leurs valels, soitqu'ils fussent troppesans à force déboire, soit que, réellement, l'homme qui a beaucoup mangé pèse plus que Thomme à jeun, — n'en déj)laise au préjuge bourgeois qui garanfit le contraire, — et sur un second coup de clairon, l'avcinl-garde partit au trot, tandis que les compagnies, se formant autour du carrosse, s'alignaient tumultueusement sur la chaussée.
Un chat n'eût pas trouvé dans Iloudarde de quoi souper des reliefs du festin ordonné par Desbutles.
Ce pauvre financier, cloué à sa lenôlre avec un sourire forcé, répondait par mille révérences aux mille caracolades des officiers et des gendarmes qui goguenardaient en défilant devant lui.
Toutefois, l'amphytrion malgré lui, eut sa récompense. Quand le carrosse passa devant le château, quelque chose de blanc et de potelé parut sous le rideau (ermé de la portière, et fit une sorte de salut pareil à la bénédiction d'un évoque,
Uesbuttes 80 fialtu que c'étaient deux
doigts de M. le duc de Vendôme. Quelques esprits chagrins assuièrent que c'était la p.itte d'une levrette gris blanc qui avait dîné avec monseigneur.
Quant aux conviés de Desbuttes, une demi-douzaine de robins faméliques ou de maltôtiers retirés des affaires, c'est-à-dire échappés à la potence, qui étaient venus pour le festin,— partie à mules, parfie en vieilles filières du temi s d'Henri iv,— lorsqu'ils virent cette raile, au lieu de la clièrefiedont on leur avait lait fête, ils regagnèrent leurs pignons et leurs donjons sans même saluer le désolé Desbuttes.
€®siBsî2eiat ©esfetiiies passa tics» gessda^^sâses aux gs'CBsaâÊe&'s , et de ceîas-CM aeax clscvatî-légea*» de la
Ce malheureux attendait toujours sa femme, et commençait à s'inquiéter ; son bailU le réconfortait en lui assurant que le repas eût été perdu si l'on eût attendu Mme Desbuîtes, tandis que cette galanterie involontaire laite aux gendarmes lui rapporterait beaucoup d'honneur, peut-être niême de profit.
— Eh bien ! dit le traitant avec un gros soupir, faisons tuer le reste des volailles vivantes, assommons les derniers lapins, cherchons du poisson au vivier, il s'en trouvera encore assez pour recevoir dignement ma femme; acUvez, baiUi, activez !
— Poussière à l'est ! s'écria le guetteur du haut de la tour.
— Four le coup, c'est ma femme , dit Desbuîtes.
Et il se mit à pousser avec une ardeur toute nouvelle ses préparatifs d'un second dîner de noces.
On distinguait en effet, au loin, un carrosse qui volait sur la route.»
— Ce ne sont p;\s des chevaux qui traînent ce carrosse, dit le sénéchal, ce sont des licornes ou des hippogriffes. Quel train !
— Ma femme est pressée de me voir, répliqua Desbuttes.
Mme Desbuttes devait être effectivement pressée, car ses chevaux dévorait nt l'espace, et l'un d'eux tomba sans haleine, expirant, devant le pont du château.
Le financier se précipita au-devant du carrosse, l'ouvrit, enleva dans ses bras Vio-
DE LA VERNIE
lelte, sans s'apercevoir qu'elle était à moitié morte.
Tandis que ses gens s'empressaient autour d'elle et préjiaraient la salle encore dévastée par le dîner des gendarmes, Desbuttes réussit à rappeler les esprits de sa femme ; il élail à ses pieds, il l'accablait de tendres questions eî ea môme temps lui demandait pourquoi elle avait crevé un cheval de trois ceriis pistoles.
— Eli ! monsieur, dit-elle, parce que j'étais entourée de cavaliers, parce que ces messieurs voulaient m'escorler de trop près et que pour échapper à leurs chevaux qui vont vite, il m'a lallu pousser les vôtres.
— Quoi, s'écria Desbutles, encore des cavaliers ? sont-ce des gendarmes ?
— Ce soat des grenadiers à clieval commandés par M. de Yillemur, et ils viennent.
— Ahçà! mais toute la maison du roi va donc venir à lloudarde ; est-ce qu'ils ont aussi parlé de dîner chez moi?
Violette ne comprit i>as; elle ne chercnait pas d'ailleurs à comprendre. Une grande pâleur sur ses traits, un cercle noir sous s-es grands yeux, un tremblement nerveux par tout son corps révélaient une émotion dont Desbuttes se préparait à demander la cause, quand soudain les grenadiers à cheval arrivèrent en vue d'iloudarde.
— Que se passe-t-il en ce pays, monsieur, dit le sénéclial, qui accourut prôs de Uesbuttes, nous sommes inondés de troupes.
Voici les grenadiers; il y a, dit-on, des chevau-légers qui coupent la plaine là bas, à l'Ecluse, et mon huissier que j'avais envoyé chuicher du pain à la prochaine bourgade, raconte qu'il a vu plus de dix mille- gous du pied foulant les blés et disséminés par les chemins.
— Où vont tous CCS gens-là? s-.'néchal.
— Monsieur, à Valencieunes.
Desbultes se frappa le front. U se rappelait que toutes ces provisions amassées clandestinement depuis trois mois par ordre de M. de Louvois, on les avait conduites à Va- Icnciennes. Cette ville devait donc servir de centre à quelque grande et mystérieuse opération méditée |)ar le ministre. En amassant tant de farines, le maltolier n'avait songé qu'à racler le fond des sacs : que lui importait leur destination !
Desbultes, comme tous les esprits vulg.iires se contenta d'avoir deviné ou cru deviner (jueiijue chose.
— Laissons, dit-il, 1rs grenadiers à clieval, les chevau-légers, les lantaasins aller rcjo'ndre les gendarmes à Valenciennes. Vioielle eat uirivéej diuons avec Violelle, ma-
rions-nous, c'est le devoir d'un bon sujet quand son roi fait la guerre.
Mais Desbultes comptait sans sonliùte; les grenadiers à cheval étaient rme terrible compagnie ; à peine leur eût -on crié : ilallel dans Houdarde :
— Messieurs, leur dit le commandant qui comptait parmi les habiles militaires de ce temps, vous avez devant vous les gendarmes, derrière vous les chcvau-légers, c'est vous dire qu'à Valenciennes vous trouverez le dîner mangé, ou qu'on ne vous laissera pas le temps de le manger s'il en reste. Croyez-moi, vous n'êtes que soixante-dix maîtres et cent valets ; ce village a cliàleau, ferme et trente feux ; nôtre dîner se trouve ici ou je meure.
Un pareil langage est toujours compris du soldat français, les grenadiers mirent pied à terre, et leur chef entra au château.
Desbuttes, en le voyant, frissonna de tout son corps.
C'est que M, de Villemur n'était [)oint d'un abord encourageant. 11 était frère du capitaine et du commandant liiolor, tués l'un et l'autre à la tôle des grenadiers en 1678 et 1G35. Basané, couturé, colo.-^se, excellent gentilhomme et d'une exquise courtoisie, il avait roussi tant de lois à l'éjiouvantable feu des sièges, qu'il ressemblait beaucoup plusi un p.mdour qu'à un marquis dtî France. Il s'adressa donc au tremblant Desbultes, et lui dit :
— Monsieur, vous faites boime cuisine ici... à ce que je sens.
— Mais oui, monsieur, je me marie...
c'est à dire...
— Mariez-vous, monsieur, vous êles libre, mais donnez vivement à dîner à mes grenadiers.
— Mais les gendarmes?...
— Service du roi! dit le capitaine.
Desbultes s'inclina et emmena rapidement sa femme qui s'était affaissée dans un coin sous ses coilïes sombres.
M. de Villemur apercevant cette charmante elfarouchée :
— Ah ! dit-il, c'est madame que mes grenadiers lulinaient toul-à-riieure. Evcusez les grenadiers, madame; ils aiment à bien vivre tant qu'ils vivent ; et comme, do soixanle-dix qu'ils sont, la luoiiié au moins restera sur le carreau à la proehaineaKaiio, — sera-ce demain, sera-ce celle nuit? Di( u si'ul et le roi le savent, — ils iiietlent le t( nips à |)iofit. Toulelois, ils ne vous eiupiVheront pas de vous marier autant (|ue cela vous î-e- \w agréable. Cà, dîne ton?
El après celle allocution toute courtoise,
le capitaine ; vait tourné ses grosses bottes d'un autre côtr. Violette s était enfuie. Villemur installait ses grenadiers et ouvrait les buffets lui mi^me pour que les choses se passassent en règle.
Ce fut lui qui distribua les vivres, donna les bouteilles et coupa le rôti. 11 ne laissa rien dans les basses-cours, rien dans le clapier, rien dans les viviers, rien nulle part, c'est vrai ; mais rien ne fut perdu. Les valets eurent tout au plus de quoi manger. Le capitaine dîna d'un croûton de pain et d'un pot de confitures. Ce repas acbevé, il salua Desbulles, et fit sonner le bouieseUe.^ Les liommes n'avaient pas le pied à l'étrier qu'on entendit d'autres trompettes à cent pas du village.
— Que vous ai-je annoncé, messieurs, dit Yillemur à ses gens qui df'fiiaienl devant lui ; entendez-vous \ s chevau-légers ? Bien nous a pris d'avoir dîné. En route I
Et ils dé[)assèrent la dernière maison d'Houdarde , au moment oi^i deux mille chevau-légers ayant chacun un fantassin en croupe, se répandaient affamés dans le pauvre village.
Cette lois les procédés ne furent point gardés commue auxdeux premières invasions. M. de Vendôme avait ogi en prince, M. de Villeraur avait dîné en gentilhomme soldat : lesclicvau-légers entrcrintàtloudarde comme le gros nuage lorsqu'il s'est lait précéder pour annoncer la tempête, de coups de tonnerre et d'éclairs.
Les chevau-légers avaient étape et logement clioisis à une lieue avant Iloudarde; mais il paraît qu'ils ne tio'ivèrent là ni l'un ni l'jiutre, et Cfimme le brigadier (\\n roniinaiidait la col'-iime en l'absence de M. de Rubantel, lieulenant-général resté en arrièie, avait pris ses informations, il lui fut répondu (jue le ';on!missaire cliargé des vivres avait lait filer les munitions sur Valenciennes.
Le brigadier demanda le commissaire pour s'éclaircir du fait avec lui ; on répondit au brigadier que M. le commissaire des vivres célébrait ses noces à un château qu'il venait d'acheter près de là.
Nécessité fait loi : le brigadier jugea que pour repaître ses ciievaux et ses liommes, il lui faudrait pousser jusqu'à Valenciennes; mais ayant appris que le château et la noce du coiiiniissaire se trouvaient sur son chemin, à lioudarde, il pinçasrs lèvres, enfonça ?on chapeau, et lit sonner la marche, en méditant quelque rude apostrophe à M. !e îiommissaire*
bu iyut tempe îêê foUmUiëUfs d'âfmé»
ont eu maille à parlir avec leurs pensionnyires. Jamais en croquant ses croùtis ou en mâchonnant son riz le soldai n'a manqué do maud re l'intendant ou le munitionnaire. Cela console toujours un [)eu, et le fournisseur s'en autorise pour négliger à la fois qualité et quantité, il faut dire que la profession, si elle est lucrative, n'est pas exi-rapte de périls, et cet intendant de Picardie fit une sage réponse quand on lui demandait pourquoi il se liàtait si fort de s'enrichir :
— Si je ne me hâtais pas, dit-il, je n'aurais pas le temps défaire fortune avant d'être pendu.
Sous le règne de Louis XI Il-le- Juste, prmce-soldat des plus vaillans, qui eût été grand capitaiae s'il eût été moins paresseux, on brancha passablement de commissaires des vivres. C'était le commencement de l'institution ; le commissaire était coriace, le soldat exaspéré ; le premier en voulait à l'estomac du second, le second se vengeait sur l'artère carotide du premier: M. de Richelieu laissait faire. Mais Fouquet, financier civilisé, défendit qu'on éiranglât ses commis pour fhonneur de l'humanité. Louvois, ami du soldat, protégea pourtant les com^ missaires pour l'honneur de la discipline, par amour propre aussi, parce qu illesavait nomra's;er) sorîe que la haine mal satisfaite ne fit que s'accroître et guetta les occasions.
Or, en la circonstance présente, l'occasion se présentait belle. 11 s'agissait d'une marcho pénible, subitement ordonnée : un ministre de la guerre qui veut faire faire aux troupes des tours de force doit avoir songé à les nourrir. Clu'val saule mal le fossé, donlfestoHiac est défoncé, dl le proverbe.
Voilà ce que pensait le brigadier qui commandait la colonne, voilà ce que répétaient les chevau-légers et les fantassins qu'ils avaient en croupe, lorsqu'on arriva dans Houdarde.
Le jour baissait, les chevaux suaient et les hoiiiràes étaient pâles de faim ou de colère : le brii^adiiT, en liomme exercé, reconnut le château pour la seule habitation convenable au traitant; il entra donc jusqu'au pontlevis qui se trouva fermé.
Desbuttes commençait à se fatiguer des visites militaires, et, propriétaire de sa propriété, il se croyait en droit de fermer sa porte et de regarder défiler les troupes du roi.
Le brigadier en décida autrement. Tout à cheval il frappa de sa houssine sur le parâ-^ p«l 'le plnnobe:». en criniit ?
DE LAVERNIE.
Autour de lui s'étaient groupés une quarantaine d'officiers et de bas offiiiers, la corne du chapeau sur l'œil, l'œil de travers, la mine mauvaise. Desbutles ouvrit la fenêtre derrière laquelle il se retranchait.
— Plaît-il, monsieur? répliqua-t-il timidement.
— Monsieur, cria le brigadier, ètes-vous commissaire des vivres ?
— Oui, monsieur.
— Est-ce vous qui avez reçu la commis sion H" 52 qui dessert cette province ?
— Oui, certes, monsieur.
— Et d'abord vous n'êtes pas poli, M. le commissaire ; on ne parle pas à un l)rigadier des armées du roi du fond d'un chenil, comme un dogue qui aboie au pauvre monde. Sortez un peu qu'on vous voie, et abaissez-moi ce pont. Est-ce que nous avons des babils blancs comme les Espagnols?
Regardez, nos casaques sont rouges, et le galon en est assiiz Irais, je suppose, pour que vous reconnaissiez les chevau-legeis français.
Desbultes se penclia le plus possible hors de la fenêtre et répliqua qu'il avait ses raisons de s'eniermer ; que les gendarmes avaient passé, puis les grenadiers , que le village elle cliAieau étaient à sec.
— Tout cela ne regarde pas les clievaulégers, dit le brigadier avec colère; veus deviez nous faire dîner à la dernière étape; c'est port»^ sur ma leuille de route ; le dîner a manqué.
— Monsieur, j'ai reçu ordre de faire conduire les vivres h Valenciennes.
— Monsieur, montrez-moi l'ordre.
— L'ordre était verbal ; c'est un cavalier du bailliage de Valenciennes qui me l'a apporté.
Cette réponse parut une délaite et souleva une tempête dans le groupe qui entourait le brigadier.
— Allons, allons, avancez, dit ce dernier à Desbutles, et aballoz ce pont. Service du roi!
— Mais, monsieur, je suis chez moi.
— J'y veux entrer pour voir vos caves.
— Elles sont vides.
— Nous connaissons la valeur de ce inotïà, M. le commissaire : ouvrez, ou j'enlève de force votre pont, et une fois la citadelle prise, garel
Desbulles, les larmes aux yeux :
— M(!ssirurs, dit-il, je vais h vous.
— Ali! enfin ! s'écrièrent les vautours du groupe.
Cependant, La Gol)erge (essayait de retenir son ami, nouveau Kégulus allant se li-
vrer aux affamés. Violette, confinée en un cabinet vérouillé, ne savait rien de ce qui se passait au dehors.
— Vous êtes perdu si vous ouvrez, disait le bailli à son seigneur. Ces chevau-légers sont des tigres.
— Monsieur, fuyez par une poterne, disait le sénéchal, nous vous accompagnerons tous; c'est l'unique moyen de salut !
— Ne me laisse pas seul, disait La Goberge en se cramponnant aux babils splendi les de Desbuttes, je ne puis pas marcher, on nie prendra pour le maître de la maison et l'on me donnera l'eslrapade à ta place.
Chacune de ces allocutions augmentait d'un ton la pâleur du financier; de blanc, devenu jaune, il tournait au vert.
{n formidable coup frappé dans le tablier du pont, fil bondir Desbultes qui se rés(>lut à une contérence avec l'ennemi; le bailli et le s'néchal s'enfuirent vaillamment par leur poterne. La Goberge s'étendit sous son lit.
L( s chaînes grincèrent, le pont s'abattit ; Desbuttes s'avança, l'air bénin, le cœur liattanf, un discours gracieux et lamentable sur les lèvres. Vingt hommes fondirent sur lui et l'amenèrent au brigadier.
Ces jeunes gens ne ressemblaient pas mal au chien couchant qui saisit le lièvre au gîte, et lui appuie sur l'échiné une mâchoire inolfensive encore, mais toute prête, sans le regard impérieux du chasseur, h plonger trente poignards dans la chair vivante.
— Fort bien, dit le brigadier; tenez-le et qu'on me suive dans la maison , où je ferai perquisition.
— Monsieur I monsieur I s'écria l'infortuné Desbutles, je n'ai pas une once de farine,, pas un grain d'orge, pas un os, pas une gouHe de vin !... La Maison du roi m'a tout pris !
— Eh bien ! raison de plus : nous reconnaîtrons voire intégrité, votre innocence; nous en donnerons cerUficat.
VA iis s'avançaient.
— Monsieur, j'ai ma femme, ma jeune femme malade, vous la tuerez de peur I
Une huée féroce accueillit ce cri de détresse. Les jeunes fous ne se montrèrent (}uo plus Apr<s a l'invasion.
Mais le brigadier lut touehé de compassion : il avait cinquante ans, et était marié depuis six semaines.
— Voil;"! (pii est différent, dit-il, en étendant M)n bras comme une barrière entre le château et les envahisseurs ; on respectera votre femme, monsieur le commissaire.
La huée se changea en un murmure assez hostile au brigadier.
— Ali cM dit ce dernier, suis- je le maîlre ici, et Caut-il que je prenne les noms des mulins pour le? doimer au général?
M. de Rubanlel ne plaisantait pas avec la discipline ; les étourdis grognèrent plus bas, les estomacs seuls se plaignirent.
Mais au-delà des ofllciers et des meilleurs ctievau-Iégers, il y avait les deux mille pionniers qu'ils avaient amenés en croupe.
Mauvais paysans, fiers et furieux d'être soldais.
Ceux-là grondèrent parce qu'ils avaient un moment espéré le pillage.
Le brigadier n'était pas un homme trempé comnie },L do Villemur ; il fut ému du liruit des réclamations, et croyant satisfaire h tout :
— Messieurs, eut-il l'imprudence de dire, je visiterai la maison avec deux oificiers ; si elle est vide, comme monsieur le prétend, nous partirons; sinon, il y aura trahison évidente, et alors comme alors!
Un bourrai) de salistaction accueillit ces paroles. Pour les pionniers , eiles signifiaient : Il y a tialiison; le commissaire sera pendu.
Les miasses n'entendent jamais d'assez près les orateurs qui les haranguent ; tout conseil qui ne leur plaît pas change de sens en arrivant jus([u'à elles. Les chevau-légers attendirent en bourdonnant que le brigadier eût lait sa visite. Ils continrent les pionniers par leur seule présence; et lorsqu'au bout d'une demi-heure le commandant assura qu'il n'avait rien trouvé, du grenier à la cave, on le crut d'autant mieux qu'on s'était fait raconter par les vassaux d'Iloudarde les i'ranchcs-lippées des gendarmes et des grenadiers de la garde.
Cependant cette déclaration , bonne pour calmer des estomacs intelligens, ne suffisait pas à donner du ventre aux chevaux. Le major qui reçut l'ordre de faire sonner le boùte-selle pour marcher sur Valenciennes interrompit respectueusement son supérieur par ces paroles :
— Monsieur, les chevaux n'en peuvent plus.
— Mais, major, puisqu'on n'a rien à leur donner ici ; puisque les fourrages sont à Valenciennes, il nous faut aller à Valenciennes.
— Monsieur, c'est déjà trop d'un cavalier pour nos bêtes qui ne se peuvent porter elles-mêmes ; jamais elles ne porteront double charge, il faut mettre à terre les pionniers.
— Eh bien ! à terre les pionniers ! dit le ijçiS^4i§ï" avec la satisfaction que tout offi-
cier de cavalerie éprouve à se débarrasser des fantassins.
Cet ordre consola ks clievau-f'gers de leur abstinence. Ces jeunes gentilshoniracs avaient beaucoup souffert du contact d'un piysan, qui trop souvent les étreignait quand (rotiaitle clieval.
Il seliâtèrent de reprendre la lil)re possession de leur monture, et s'éloignèrent d'Iloudarde en respirant presque aussi joyeusement que De.îJjutles, f inlorlunée victime de la journée.
Entendre les clairons, voir 1rs cavaliers se jeter en selle, sentir la commotion de cegali>p de deux mille quadrupèdes, c'était une joie enivrante assurément; Dcslmttes ne remarqua point les masses noires et silencieuses qui étaient demeurées sous les ar- ])res, autour de la maison, dans f ombre de la nuit.
Au bruit décroissant de ce galop si bien imité par l'hexamètre de Virgile, le- sénéchal et le bailli étaient revenus près de leur maître. On se jetait dans les bias les uns des autres. La Goberge eût embrassé Belair en un pareil moment.
— Vite! s'écria Desbuttes, relevez le pont. J'ai dû par civilité le laisser bas tant que ces maudits cavaliers demeuraient sur la place ; maudits, non pas, car ils ont été charmans; ils s'en vont... Mais enfin, levez le pont; il me tarele d'être -chez moi, de tirer ele dessous les verroux ma pauvre femme, et de savoir pourquoi tante)t elle était si triste, pourquoi si pâle, pourquoi...
Il fut interrompu, le malheureux, par un bruit épouvantable. Ainsi la nuit mugissent les flots bourbeux des fleuves quand ils inondent une plaine, assii'gent les villages, clapottent en montant les murailles, ets'cngoulfrent en cascades effrayantes dans les maisons qu'ils noient avec les habitans.
Où DeisIsHttfcs fB'ise In potence.
Les pionniers, restés seuls avec un sousofficier qu'on leur avait laissé pour digue , on méprisait trop cette canaille pour supposer qu'elle eût d'autres idées que n'en ont les troupeaux de moutons; les pionniers, disons-nous, qui n'étaient point la fleur des Picards, des Berrichons et des Poitevins, se souvinrent qu'on leur avait parlé de trahi-:
DE LÂVERNIE.
son et (le punition ; qu'il y avait là en lace un cliAteau, dans ce château un commissaire des vivres, l'ennemi commun, et après s'être consultés une minute par groupes de compatrietcs, ils fondirent comme une mer déchaînée sui le pont-levis qui se relevait.
Il en tomba bien quelques-uns dans la rivière, mais elle n'était pas assez profonde pour les noyer ; d'ailleurs ils se raccrochèrent .'i des tilets et à des perches que leurs mains rencontrèrent sur les berges.
D. s filets !... il y avait donc du poisson 5 prendre? Les Poitevins, ceux du bas-pays, sont do grands ichthyophages. Ils se mireiità ravager la rivière, de telle façon que pas un goujon , pas une anguille ,° fûl-elle de la trosseur d'une aiguille à tricoter, pas un barltillon, lùt-il de la taille d'un goujon de six semaines, n'échappa au curage.
Une bande s'était précipitée dans les caves, une autre commençait à enfoncer les portes du grand escalieir, que Dcsl)Ultes, a«x abois, avait eu la présence d'esprit de J)arricader avec la barre de clôture.
Déjà l'on entendait les hurlemens des vale!s serrés à la mode delà Jacquerie, les cris des «ervantes se heurtant éperdues comme des chauve -souris, dans les corridors; déjà s'allumaient ([uelques chandelles desiinécs à se changer en torches incendiaires, lorsque la porte éiant forcée, Desbuttes fut saisi par les furieux au moTuent où il essayait d'entrer ch(z sa femme pour se cacher près d'elle.
Pris, traîné, enlevé sur les épaules de ces coquins qui l'enveloppaient en rcde?cendanl l'escalier, un peu hailu, un peu pincé, plus mort que vif, il poussa un gémis.'cinent lellemont aigu, tellem 'Ut lamentable que le château en retentit.
Viole'.te à ce cri lira ses verrous, se précipila hors de sa chambre et dans un transport de généreuse colère, ouvrit, malj^ré les efforls de dix hommes, une fenôlro qui donnai! sur les fossés du château.
'tout en se débattant avec furie, elle vit Desbultes s'agiter au-dessus des liras (]ui l'emiiortaicnt ; elle aperçut comme une corde se balançant à l'un des bras du pont-levis, et le désesjioir dans l'âme, le délire au cerveau, elle réunit toutes ses forces pour ciier : Au secours! au meurtre 1 au secours! mordant les mains furieuses qui s'appliquaient sur sa bouche et voulaient l'arracher de la fenêlre.
Il était temps : un effroyable silence se faisait déjà dans celle foule, ce silence qui précède le meurtre et en accompagne les hideux préparatifs.
Soudain une vois lonnante perça la nuit comme une explosion de mousquetade , deux clievaux lancés à fond de train entrèrent dans la foule, qu'ils trouèrent prolondempnt.
— Jour de Dieu ! Lavernie, dit la voix, je crois qu'on assassine par ici !
— Oui, mon général, chargeons, tuons toute cette canaille !
— jM. deRubantel! murmurèrent les pionniers en déroute, dès qu'ils reconnurent le général.
Violette, délivrée, vit alors deux épées de flamme voltiger comme des méléores audessus des lêtes vacillantes, çà et là quelques vides se faire dans la foule, deux chevaux bondissans, deux liomm.es s'escrimant, aux pieds desquels Desbuttes, libre et tout en larmes , s'agenouillait comme devant deux anges.
Elle s'élança vers les degrés pour aller remercier aussi ces deux vaillans libérateurs. Le devant du château était nettoyé de pionniers comme l'inlérieur l'avait été do vivres par les gendarmes. La bande, effarouchée, disjiersée dans tous les sens, courait à toutes jambes sur la piste des chevau-!égrrs.
Mais Violette n'avait eu de forces que pour se défendre et défendre son mari ; elle ne se vit pas plus lot dégagée, seule, sauvée, qu.'elle resta clouée au parquet , paralysée, chancelante, et sans une banquette qui reput ses membres engourdis, elle fût tombée à la renv( rse.
Ce miraculeux secours si opportunément arrivé, ne tombait ce[endanl pas du ciel.
M. de Itubanlol, liculenanl géni'ral, drstiné au commandement de huit bataillons et de cinq escadrons, était resté en arrière, comme nous l'avons dit. C'était un brave guerrier, un hnnaéte homme, homme de peu, comme dit Saint-Simon , et que son peu de seigneurie rendait plus lier encore et plus susceptible à l'égard des princes et des grands qui le commandaient.
C'était un homme d'opposition, comme on dirait aujourd'hui, el en cela sembla bh,' à Câlinai, sauf la différence des caractères; Catirial,doux, poli, réservé, muet quand la cour l'a va ii blessé: liubantcl, hargneux, pointilleux, (jucrelleur. Ce qui ne l'avait pas empêché de faire un assez bon chemin, parce qu'il était tort vaillant et fort riche, deux vertus qui le rendaient cher aux troupes.
Rubantel, sachant qu'il avait devant lui Vendôme, derrière lui M. de Boufllcrs, un très grand seigneur, ne se souciait point de courtiser l'un ou l'autre de ses supérieurs : il
tenait donc sa plare entre les deux, laissant sa colonne à un brigadier, en observant de ne point approcher de l'avant-garde ou de l'arrière-garde, dans la crainte d'êlre appelé à l'ordre et de se quereller avant l'expédition qu'on projetait.
Afin d'en arriver paisiblement à ce but, il marchait seul avec son aide de camp et son laquais, en simple voonlaire, regardant trotter ses chevaux de main, qu'il avait élevés lui-raènie, et regardant aussi les plaines pour faire des remarques sur la culture.
De loin, quand il avait gravi une éminence, il voyait devant lui ses escadrons poudroyer sûr la route. Derril're, il apercevait les gros bataillons et les douze escadrons de M. de Bouiïlers, à qui M. le duc du Maine servait de maréchal-de-cimp pour celte camp;!gne; circonstance notable à laquelle le marquis de Boufllers devait d'avoir une cour réelle.
Et, se sentant libre enlr.) ces deux puissants, il respirait le grand air avec de larges poumons, faisait siffler sa badine, et plaisantait du ton le plus agréable avec son aido-de-camp , voire avec le laquais, vieux serviteur qui ne se sentait pas d'aise.
Quand Rubantel, dans la matinée, vit M. de Vendôme s'arrêter à Houdarde, puis Villemur \ faire halte à son tour, il craignit un de ces encomiiremens forcés qui mêlent les dctachemens les uns avec les autres, et envoya son aide-decamp s'informer de ce qui se passait.
Resté seul avec le laquais, il commençait à s'ennuyer lorsqu'au coin d'un petit bois qui bordait la route, il vil des clievaux gardés par un valet monté sur une mule.
Trois cavaliers, profitant du soleil qui dolait le talus verdoyant, avaient étalé sur Therbe de frugales provisions. Une bouteille de fin osier blanc, un reste de pâté, quelques fruits secs composaient le lesiin. Mais des trois convives un seul faisait honneur à la collation. Encore mangeait-il lentement, comme à regret, jetant un œil tendre sur ses deux compagnons, qui, la tête inclinée sur la poitrine , à sa droite et à sa gauche , jouaient distraitement l'un avec les oreilles soyeuses d'un petit chien noir et blanc, l'autre avec son couteau de chasse.
Rubantel s'arrêta pour consid'rer ce tableau empreint de grâce et de mélancolie ; Je mangeur était un petit homme rond et rose sous ses cheveux gris. H portait un habit plus noir que brun, des bas noirs drapés malgré le soleil ; des souliers au lieu d(^ bottes, bien qu'il dût voyager à cheval. C'était un prêtre ou un vieux procureur.
Des deux compagnons afirisfés, celui qui caressait le chien était un beau et fier jeune homme, aux cheveux noirs, dune grande taille, vêtu de deuil; l'.aulre, un ftèle jouvenceau, blond comme de l'or, malgré les cils bruns qu'il abaissait vers le gazon.
Le bruit que firent en s'approrhant du groupe les trois chevaux de Uubantel, leur henniss'-inenl quand ilssentirentdes camarades, firent aboyer le chien, lever la léie dugrand jeune homme brun, et d'couvrirenl à Uubantel une jibyscnomie connue :
— Jour de Dieu ! c'est Lavernie , s'écriat-il.
Gérard, c'était bien lui, se leva d'un bond et courut à la rencontre du général en s'écriant ;
— M. de Rubantel!...
Les deux autres hommes, le prêtre et le jouvenceau se levèrent à ce nom qui commandait le respect. Le (bien cessa d'abo) er et se couclia près de i'ecilésiaslique.
— Mon général, dit Gérard, quelle joie de vous rencontrer.
— Quelle surprise c'est pour moi, répliqua Rubantel, car je vous croyais à l'armée de Câlinât.
— J'y étais en effet, mon général, dit Lavernie d'une voix sourde.
— Pourquoi donc vous trouvé-je ici ? Câlinât n'en a pas (3ni avec M. de Savoie. Ah ! pardon, iuterrompit-il soudain en remarquant le deuil du jeune homme ; une perte fioulouieuse vous a rami né...
— Ma mère, dit Gérard d'une voix mal assurée.
Rubantel se baissa sur ses arçons et p;issa ses bras au cou de Gérard en lelreignant affectueusement.
— Je vais mettre pied à ferre, dit-il, nous causerons mieux. Qui avez-vous là avec vous ? Votre frère '^ Et voire clerc?
— Mon général, ce jeune homme n'est pas mon frère; j'en avais un, que nous avons perdu il y a longtemps ; c'est plus que mon frère, c'est M. Belair, mon ami. Le vieillard est mon précepteur, M. l'abbé Jaspin.
Rubantel ùta son chapeau ; Jaspin, essuyant sa bouche, et Belair rangeant ses chi'veux, saluèrent respectueusement, et de loin, le général.
— Mon général, dit Gérard, ne vous arrêtez point ici, s'il vous plaît ; ce jeune homme se cache; il est dans la disgnke de M. de Louvois, et se dissimule du mieux qu'il peut aux recranis. Vous, mon général, vous êtes tellement connu, vous brillez d'un éclat si grand, que s'il passait ici de nouvelles trou-
DE LAVERNIE.
pes, le reflet de votre lumière trahirait ce pauvre garçon.
— Ah! if se cache, répliqua le général en «0îi3ivl>^iunt avechitérêt la charmante figure de Beiair ; il ne doit pas être un gros coupable. Cependant , il est vrai que pour déplaire à M. de Louvois, il n'en faut pas tant, ajouta Rubantel, heureux de placer un coup de dent sur le ministre.
Gérard soupira.
— Eh bien ! continua le général, je vais poursuivre mon chemin ; montez à cheval, Lavernie, vous m'accompagnerez; le bon abbé avec le jeune homme nous suivront de loin, nous leur servirons d'éclaireurs, au besoin même de sauvegarde ; car enfin, M. de Louvois n'est pas tout en France, dit Rubantel en enflant ses joues, et l'on vaut bien quelque petite chose aussi, jour de Dieu I Ainsi venez, mon ami, j'ai cent chos«:s à vous dire, et faites-moi donner un quartier de ce pâté que je convoitais, s'il faut vous l'avouer.. le croquerai cela tout en marchant, de sorte que je me passerai de dîner ce soir avec cette foule de princes.
Le laquais se précipita pour recevoir des mains de l'abbé une tranche appétissante que Beiair plaça sur une large feuille de sycomore. Cependant Gérard, apiès avoir serré la main de ses compagnons, s'était mis en selle. Rubantel dépêcha le morceau en cinq bouchées, avec les belles dents d'un seigneur chasseur; il but une longue gorgéeà la bouteille d'osier, salua encore, et partit au pas, côte à côto avec Gérard, en admirant Jaspin qui serra préci|>itamment dans un mouciioir blanc les restes du dîner, et commanda au laquais de les enfermer dans sa valise. Le chien ne vit pas plus tôt (iérard à cheval, qu'il sauta gracieusement et sans trébucher, sur le pommeau de la selle, où il prit plare, les pattes allont;ées, comme l'agneau sur l'épaule du bon Pasteur.
— N'allons pas, si vite, dit Rubantel, nous n'avons rien à craindre, nous; Dieu merci, nous t.ltons de la faveur.
— Parlez pour vous, mon général, répliriua Gérard.
— Eh, quoi ! auriez-vous à vous plaindre? Après <e i|ue Câlinai a écrit de vous et de votre belle conduite à StalTanle... n'êlesvous p.is satisfait du commandement qu'on vous a donné pour cette campagne?
— On ne m'a donné aucun commandement, moci général.
— Quoi! vous servirez encore comme lieuteiiani? Vous n'avez pas au moins la compagnie i
— .!e ne servirai pas du tout, et je n? suis plus même lieutenant, monsieur: j'ai été cassé !
Rubantel fit un bond sur son cheval.
— Vous!... un officier sage comme une fille et brave comme un lion 1... Vous cassé!... Par qui?
— Mais par celui qui casse : par M. d» Louvois.
— Que lui avez- vous donc fait, Lavernie? Gérard hésita un moment. 11 allait être
forcé de repasser par le sentier d'épines, le douloureux sentier de ses malheurs. Mais il avait en face de lui des yeux si loyaux, une main si affectueuse, que la réserve eût été une offense. 11 raconta donc à Rubantel les bontés de Gatinat la veille de Staffarde, le dévouement de Beiair, la fuite d'Antoinette et rincorapréhensible acharnement de Louvois après celte jeune fille, et la mort de Mme de Lavernie, que l'impitoyable ministre avait lu''e entre ses bras.
— Ah ! çà, mais cet hom.me-ià est le démon incarné, s'écria Rubantel tout ému de compassion et de colère. Quoi ! il vous en veut d'avoir défendu votre mère et votre fiancée 1
Gérard tira de son justaucorps la lettre suivante du ministre qu'il présenta au généra!.
« Monsieur Gérard de Lavernie, » Le roi n'aime pas qu'on manque à la diâciplioe et au respect des supérieurs, môme en dehors du service. Sur la plainte que je lui ai adressée, S. M. vous relire la lieutenance qu'elle vous avait daigné accorder. Vous garderez six mois les arrêts dans vos terres.
» Signé : MICHEL louvois. »
— Oii ! murmura le général ; voilà qui est dur!... Jour de Dieu! si on m'avait lait pareille injure...
— \*ous êtes un grand officier, vous, mon général, et l'on compte avec vous ; moi, un ^^enlilhomme provincial, unatùme, on souffle sur moi, je disparais, je rentre dans le néant.
— Pauvre Lavernie !.. mais j'y pense... vous êtes aussi disgrai ié que votre ami Beiair, vous êtes mis aux arrêts, et les six mois ne sont pas expirés; songez-vous bien à quni vous vous exposez, avec un sarripanl coiiiine ce Louvois? il est capable de vous faire passer par les armes. Jour de Dieu I prenez garde... rien ne vous sauverait, mon cher entant, })ourquoi êles-vous ainsi à découvert, au soleil, par les chemins, en face de vingt-cinq malle hommes dont la moitié
peut vous reconnaître . . . Diantre ! ... c'est imprudent.
— Mon Dieu I général, c'est vrai, répliqua Gérard ; je n'ai qu'une peur, c'est de vous attirer quelque désagrément ; merci pour vos bonnes paroles... Je tourne bride et retourne vers mes amis ; poursuivez votre cliemin de peur qu'on ne nous voie ensemble.
Le général se redressa offensé.
— Dites-donc , Lavernie , répliqua-t-il, me prenez- vous pour un veillaque? Depuis quand SI. de Rubantel a-t-il peur des gens en disgrâce? Kst-ce que je suis un archer pour vous arrêter sur la grande route? Estil écrit dans mon brevet de lieutenant-général que je devinerai les antipathies de M. de Louvois, et que je lirai sur la figure des gens s'ils sont libres ou condamnés aux arrêts! Faites-moi donc le plaisir de ne pas vous occuper de moi; et occupons-nous beaucoup de vous, au contraire. Ce que je vous ai dit était par pure prévoyance; je connais le Louvois, et ses espions, et ses exécutions féroces. Maintenant, vous êtes averti, marchons.
Gérard saisit la main du brave général, et la retint affectueusement dans les siennes.
— J'avais tout prévu, dit-il, en venant ici, et je m'attends à tout.
— A la bonne heure ; mais est-ce trop indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?
— Mon général, mon vieil ami, vous êtes un de ces cœurs dans lesquels tout honnête homme doit aimer à verser son secret. Dans ma province, oii je languissais depuis la mort de ma pauvre mère, j'ai appris vaguement qu'il se préparait un armement formidable ; les campagnes ont été pratiquées, on a fait sourdement des levées d'ouvriers et des recrues, on a vidé les magasins. Peu à peu, j'ai suivi le courant pour voir de quel côté il entraînerait tous ces préparatifs, les ruisseaux m'ont conduit au fleuve, le fleuve ù la mer, et j'ai eu la conviction que Louvois médite un coup sur la frontière de Flandre, quelque chose comme un blocus de Charleroi, peut-être même une tentative sur Ostende.
— il serait possible, répliqua Rubantel ; mais sur l'honneur nous n'en savons rien. Tous les ordres nous sont venus simultanément. BoufOers, Vendôme, Luxembourg, Joyeuse, M. de Soubise, M. le duc et moi, nous soùimes partis le même jour, à la même heure, ayant autant de chemin a faire les uns que les autres : cela fait déjà soixante mille hommes; derrière nous et avec nous
marchent des troupes que nous ne connaissons pas, de l'artillerie que j'évalue à cent pièces de canon au moins, des fourgons pour un million de poudre : c'est gigantesque. Quant aux vivres et munitions, cela surpasse toiite idée. J'ai ^al hier cinq cents chariots voiturer du bois pour la cuisine. Il y en avait une file de deux lieues. A quoi cela sera-t-il employé? le roi n'en sait peutêtre rien, mais Louvois le sait à coup sûr, et c'est un l3el ouvrage qu'il a fait là.
— Oh! oui, dit Gérard, M. de LOutbis est un grand génie; vous l'appeliez tout à l'heure le démon, et U l'est en effet, démon du mal 1 Eh bien ! M. de Rubantel, ce génie infernal qui promène le désolation partout, ce fléau qui a ravagé le Palatinat deux fois, l'année dernière encore, de telle sorte qu'il l'a ruiné à jamais, ce colosse contre lequel tous les princes de l'Europe se sont ligués pour l'anéanUr sous les débris de la France, c'est un grain de sable, un atome, un souffle qui l'écrasera. Louvois assistera sans aucun doute à l'expédition qu'il prépare, et moi je suis parti pour tuer M. dé Louvois, acheva froidement Gérard en attachant ses beaux yeux calmes sur le visage animé de Rubantel.
— Eh ! eh I peste!... comme vous y allez, jeime homme, répondit le général; ce n'est pas que je vous désapprouve, au moins ; nous débarrasser de Louvois! je ne m'en plains pas; mais... les moyens?...
— Oh ! mon général, des moyens de soldai et de gentilhomme, dit Gérard en frappant sur la poignée de son épée.
— Bon !... Est-ce qu'un ministre de la guerre se bat contre un heutenant de dragons î
— Je ne suis plus lieutenant, puisqu'il m'a cassé. Je rentre dans les rangs de la noblesse neutre; le comte de Lavernie vaut bien le marquis de Louvois, je suppose.
— Enfantillage; Michel, fils de Michel, ne se bat pas. Le roi le lui défendra, et l'on vous coupera la tête, mon ami.
— Si j'en étais bien sûr, dit Lavernie avec un triste sourire.
— On dirait que cela vous affriande?
— Pourquoi pas, mon général? Qu'ai-je à faire en ce monde, d'où ma mère est partie, où... une autre personne ne se retrouvera plus pour moi? La religion défend à des chrétiens de se donner la mort ; mais elle leur permet de mourir sur un échaiaud pour avoir vengé leur mère! Donc, je rencontrerai M. de Louvois et lui conterai mon projet. Il me refusera, j'en suis sûr comme vous. Alors je m'adresserai à M. de Gourtanvaux,
DE LAVERNIE.
son fils aîné... que je tuerai... puis à M. de | Barbezieux... puis... 1
— Vous détruirez donc toute la couvée?
Comme vous y allez !
— J'effacerai cette race de la surface du globe, comme Louvois a elfacé mon honneur et ma joie !... s'écria Gérard avec une exaltation terrible.
— Là, là, dit M. de Rubantel, modérezvous, laissez-en un pour conserver la graine. Louvois est le plus mauvais citoyen de France, mais il a du bon ; c'est lui qui a formé l'armée, voyez-vous ! Je comi-Trends voire colère , mais cherchons un autre moyen ; connaissez-vous quelqu'un à la cour?
— Personne et ne veux connaître personne. Tenez, mon général, ne combattez pas ma résolution, elle est inébranlable.
— Ecoutez un petit avis que je vous donne bien b^ : d'après tout ce que je recueille à droite et à gauche, d'après la collection de pinces petits et gros que je vois fourmiller a la tôle de nos escadrons, il m'est venu depuis hier une idée énorme. C'est que Louvois ne viendra pas seul mspecter les opérations dont nous sommes les outils. Le roi est capable de vouloir assister aux premières armes de son cher fils, M. du Maine.
— Le roi! dit Gérard.
— Chut 1 gardez-vous de tépéter cela mO me à votre ombre. Je conclus : votre détermination de tuer Louvois ne serait pas absolument mauvaise, si Louvois consentait à se laisser tuer. Celle d'appeler successive- i nient les fils dudit Michel me paraît impraticable. Eussiez-vous tué Courlanvaux et Barbezieux, ce qui olhe des diltlfultés, vous ne tuerez pas le quatrième tils, l'abbé Louvois; un abbé ne se bat point, j'espère, il resterait encore quatre petits Louvois, puisqu'ils sont sept. Renoncez à cela : attendez ie roi s'il vient, ce que je ne garantis jioint, mais qui «'Slprobable, et, moi, qui disceque je pense, très haut et très net, je vous prends par la main un jour de grande lumé(!, alors que ma main sera bien noire et mon épée l)ien rouge, et je vous présente à S. M., foi de Uubantel, dussé-je passer sur le veolre aux sept Louvois et à leur père.
— Vous êtes un excellent ami et un puissant protecteur, mon général ; mais, rélléchissez bien à ce que vous me demandez : si le roi me repousse?
— Alors nous aviserons.
— 11 sera trop tard, puisque j'aurai forcé mes arrêts.
— Je prends sur moi votre voyage.
— Mais d'ici à ma présentation au roi, si
je suis découvert et qu'on me conduise à Louvois?
— Eh bien, mais vous risquiez cela, jft crois, en vous promenant comme Yousfaitéë au soleil.
— Oui, mais je le faisais exprès pour être conduit à M. de Louvois, et lui adresser ma proposition bien en face.
— Singulier homme ! balbutia Rubantel embarrassé; il ahronte un pareil danger, flanqué d'un ami qui court plus de danger cju-î lui même et d'un abbé bon toutaupluà à rexhorter quand on le mènera devant le piquet fatal.
— Mon général, il ne faudrait pas dire de ces choses-la au cher abbé Jaspin, répliqua Gérard en souriant.
— Pourquoi donc? le bonhomme !
— Parce qu'il avait, lui, une bien autre idée : tout bonhomme qu'il vous paraît être, il voulait purement et simplement s'en aller à Versailles.
— Lui, à Versailles...
— Pas davantage ! Assuré, disait-il, non stMjlement de convaincre le roi que je suis innocent, mais encore de me faire nommer quelque chose comme maréchal..
— De camp...
— Ce n'est pas assez pour mon Jaspin, quand il s'y met, cher et digne homme !
— Prenez garde! il est un peu loa, peutêtre. J'ai cru voir dans ses yeux comme de l'égarement. Il vous perdrait !
— Non, mon général, Jaspin ne pense piâ touiuurs, voyez-vous, et lorsque la tête est vido l'œil ne dit rien ; mais quand Jaspin pense par hasard à quelque chose, c'est ù Hio. et à mon bonheur. S'il a moinonlanément renoncé à son projet de me faire maréchal, s'il est venu ici avec moi au lieu d'aller à Versailles, c'est qu'il craint de ma part un coup de tète, une colère et qu'il veut me surveiller.
— Croyez moi, mon cher enfant, enfermez voire petit .il)l)é dans une boîte, votre ami Belair dans une autre, cachez- vous dans une troisième : faites des trous à tout cela pour respirer un jjeu. Je vous case bien étiquetés parmi mes bagages, etau jour donné, nous paraissons.
Receuuaissnnccfi.
Gérard échangeait un sourire contre l^i gros éclats du bon général, quand tout-
à-«oup ils virent dans les premières ténèbres du soir, accourir à eux des ombres haletantes qui semaient l'alarme sur leur passage par des gestes et des cris d'effroi.
— Eh 1 que se passe-t-il? dit M. de Rubantel en arrêtant son cheval, pour mieux reconnaître le danger avant de s'y précipiter. L'ennemi a-t-il passé la frontière et culbuté notre avant-garde ? S. M. Guillaume d'Angleterre nous fait-elle la surprise que nous projetions de lui faire ? Croyez-moi, Lavernie, le pistolet à la main et dégainons!
— Alarme ! alarme ! criaient ea approchant les ombres gémissantes.
— Ce sont des paysans, des femmes, dit Gérard.
— Qui fuient une invasion peut-être?
ajouta le général poursuivant son idée.
Gérard courut à l'un des fuyards et l'interrogea ; il apprit qu'un corps' de fantassins assiégeait et pillait un petit château voisin.
— Des fantassins, les miens peut-être?
s'écria Rubantel. Jour de Dieu 1 voyons cela, Lavernie!
Et il serra les flancs de son cheval.
— Ils disent, général, que c'est la maison d'un commissaire des vivres.
— Ah ! c'est différent, ne bougeons pas.
— Oui, mon général, mais nos soldats ne sont pas des pillards, et un commissaire n'est pas un Hollandais !
— C*e<t juste, piquons l
Et les deux cavaliers lancèrent leurs che- Taux sur la route.
Nous savons le reste : Nous avons vu la déroute des pionniers et les formidables moulinets des deux épces ; nous avons laissé Desbuttes prosterné devant ses sauveurs, La Goberge enterré sous son lit, le sénéchal et le bailli on ne sait oà, Violette immobile et glacée au vestibule du premier étage.
Autour ( u général, presque aussi vite que lui étaient revenus les vassaux d'Houdarde, encouragés par l'idée qu'un général venait à leur aide.
— Pardieu, dit le général à Desbuttes, quand son compagnon et lui eurent mis pied à terre et confié leurs chevaux à vingt mains qui se les disputaient, vous l'avez échappé belle, M. le commissaire, je crois que ees brigands-là vous allaient pendre.
— \'oici la corde, répliqua Desbuttes, qui s'élr.mglait au seul souvenir de son danger.
— Nous sommes arrivés à point.
— Mais j'entendais crier une femme, ce me semble, dit Gérard.
— Ma pauvre femme, monsieur le général.
— Ah çà, mais elle n'est pas commissai-
re, elle, on n'avait pas le droit de la pendre ; mais voilà les tours de ces coquins de pionniers guand on les lâche. Etleschevaulégers qui les portaient en croupe? Où sont-ils?
Desbuttes raconta l'aventure.
— C'était prévu, dit Rubantel. J'avais mis les manans derrière les gentilshommes pour éviter ce malheur-là. Souvenez-vous-en bien, Lavernie, quand vous serez lieutenant général, n'abandonnez jamais à lui-même le paysan que vous aurez armé. C'est un enfant à qui l'on prête un sabre : il s'éborgne ou vous tue.
— Mon cher monsieur, répondit Gérard, sijamais jesuis lieutenant -général, comme vous serez maréchal de France, j'aurai encore vos bonnes leçons, dont je profiterai de tout mon cœur. Mais, mon général, veuillez songer un peu à ce pauvre homme qui tourne sa langae dans sa bouche sèche^ et ses pouces l'un autour de l'autre.
— Que lui faut-il, puisqu'il est vivant.
— Il attend votre congé pour aller rassurer sa femme; n'est-ce pas, monsieur, que je vous ai bien deviné ?
— Oh I oui, monsieur l'officier, oui , dit Desbuttes, oui, mon sauveur!...
— Je ne suis qu'un simple gentilhomme, monsieur, aucunement officier, mais très heureux de vous avoir été agréable.
— Agréable ! murmura Desbuttes en portant la main à son cou. Monsieur est modeste !
— Allez donc chercher madame votre femme, dit Rubantel en riant à Desbuttes, qui partit à reculons pourne point manquer une révérence.
— Et moi , dit Gérard , je vais courir au devant de nos amis un peu distancés, j'en ai peur, par notre temps de galop.
— C'est cela, courez ; c'est le moins quo M. le commissaire vous prête un peu sa maison qu'il vous doit. Le cher proscrit Belair, ajouta-t-il tout bas, et le cher prisonnier Lavernie seront ici comme des coqs en pâte; courez, courez !
Gérard n'avait pas fait cent pas au dehors, qu'il trouva ses compagnons debout sur leurs étriers, poussant leurs montures des talons et de la voix, pour rejoindre leurs devanciers, dont ils commençaient à être inquiets.
L'abbé avait perdu son chapeau et l'un de ses souliers en route ; Belair appelait Gérard à grands cris.
—-Allons, allons, calmez-vous, mes amis, dit ' Gérard ; ce n'est rien qu'un homme dont
DE LAVERNIE.
nous avons sauvé la vie, et qui va nous offrir un bon souper pour récompense.
— Dieu soit loué ! soupira Jaspin qui se laissa tomber plutôt qu'il ne descendit de cheval, et s'accrocha au bras de Gérard, que Belair tenait par son autre main.
C'est ainsi qu'ils firent leur entrée dans le château, jusqu'au salon qui s'éclairait, et dans lequel M. de Rubantel s'était installé.
A ce moment , Desbuttes descendait de l'escalier, précédant Violette qui voulait offrir à ses libérateurs ses plus ferventes actions de grâces.
— Messieurs, voici ma femme I s'écria le traitant qui éclaira d'un flambeau à triple branche le charmant visage de Violette.
Belair livide, recula d'un pas, Violette poussa un cri étouffe.
Ce cri, cette épouvante furent perdus pour Desbuttes, vers lequel Jaspin s'était précipité pour embrasser son filleul.
Mais Gérard et M. de Rubantel avaient tout vu ; le général ne comprit pas; Gérard sentit son cœur se gonfler du desespoir empreint sur le visage des deux amans.
Quand Desbuttes eut bien embrassé Jaspin :
— Mon parrain ici, s'écria-t-il, mon parrain dans mon château!... En compagnie de ces messieurs!... Eh I mais, monsieur» l'officier serait-il M. de Lavernie?
— v,Lui-même, dit Jaspin.
— En vérité, continua le financier, le nom de Lavernie me porte bonheur! Compicndon quelque chose à la destinée? Quand on pense que c'est chez M. de Lavernie, ou plutôt chez madame sa mère, qu'en m'en allant avec ma commission en Flandre, j'ai retrouvé, par hasard, mon parrain, — un parrain — un parrain que je n'ai pas vu six fois dans ma vie — voilà une chance ! Quand on pense que c'est auprès du château de Lavernie que j'ai rencontré Violette, qui venait d'apprendre la maladie de son père, et qui s'est décidée à ra'épouser; — quand on pense
aue c'est dans la chapelle même du château 0 Lavernie que j'ai été marié avec Violelle; quand on pense enfin que, toul-à- l'heure, sans M. le comte, j'étais mort! Oui, M. de Lavernie eût tardé d'une demi-niiiiute, c'est peu de chose pourtant, eh bien ! parrain, une demi-minute plus tard, ma peUte femme était vt^uve!... et quelle veuve!... Décidément, M. d«; Lavernie est cause de tout le bonheur (|ui m'arrivel
Belair tourna ses yeux vers (iérard avec une expression indicible de regret et de déliant reproche; puis ses yeux si beaux se
fermèrent, et le jeune homme se laissa tomber foudroyé dans les bras de son ami.
Tandis que chacun, ainsi occupé s'absorbait dans les impressions présentes, la tête décomposée de La Goberge avait paru au seuil de la porte. Son œil unique, dilaté par la surprise et l'épouvante, dévorait Belair qui ne le voyait pas. Le squelette, assuré de n'avoir été ni vu, ni reconnu, comprima un élan de joie féroce et s'eftaça comme une ombre daDsle vestibule.
Gérard à force d'encouiagemens et de bonnes promesses, ranima Belair. Jaspin cessa d'embrasser son filleul Desbuttes, qui venait d'user tout son fonds de tendresse, et qui recouvra tout juste l'usage de ses yeux au moment où Violette achevait de perdre contenance, et chercliait un appui (|ue le vieux général allait lui offrir.
— On avait parlé de souper, ce me semble, dit Jaspin de sa petite voix.
— Oh !... s'écria Desbuttes eu bondissant, souper I... Comme vous dites cela tranquillement, mon parrain. Souper!... on n'a fait que cela toute la journée ici; dix mille hommes ont déjeuné, dîné, goûté et soupe dans ma maison, mon cher parrain... Souper !...
L'irritation de Desbuttes fit éclater de rire le général et Gérard lui-même.
— Je n'ai pas seulement une croûte de paiiii dur, pas seulement une larme de vinaigre à offrir pour repas de noce à cette chère petite femme pour laquelle un fesUn royal fumait tantôt, apprêté par cent cuisiniers! Se coucher sans souper, un jour comme celui-ci! dans un château comme le mien ! Mourir de faim auprès d'un demimillion 1...
— Il vous reste mieux que le souper, dit gaillardement Rubantel en lorgnant Violette d'un œil provocateur, sans se douter, l'excellent homme, qu'il enfonçait un nouveau poignard dans le cœur de Belair.
— C'est vrai ! s'écria Desbutles avec triomphe, il me reste l'épousée I...
Et il s'avança les bras ouverts, la bouche en cœur vers Violette qui se détourna pudiquement en le rejioussant.
— Eh bien ! dit Rubantel, puisque vous n'avez rien à m'offrir pour souper, il me faudra donc souper à Valenciennes avec tous ces princes, légitimes ou non. J'irai. D'ailleurs, il faut que je me donne la satisfaction de faire brancher un ou deux de mes pionniers pour leurs exers et insolences.
— Un Beiriclion. s'écria Deshuttes, un petit roux que j'ai distingué, parce qu'il me serrait le col plus particulièrement que les autres.
1^ Fort bien, on trouvera cela ; et vous, madame, avez- vous aussi quelqu'un à me f^COmmander parmi ceux qui vous serraient, cherchez bien? ajouta le joyeux général, destiné ce soir à faire rougir ou pâlir alternativement la jeune lemme.
Violette rougit, ea effet, mais garda le silence.
— Adieu donc, ajouta Rubantel, adieu, couple trop heureux.
Gérard l'interrompit pour lui dire que jamais il ne le laisserait partir aussi peu accompagné. Juspin se recria sur la proposition de Gérard ; le général, dit-il, a toute une armée pour le détendre, vous au contraire, M. de Lavernie, vous risquez tout à être rencontré.
Gérard imposa silence à l'abbé avec un ge<;te affectueux.
— C'est une promenade de deux heures, répondit-il.
Desbultes s'empressa de faire ouvrir les portes à son sauveur. Jaspin vint caresser le général de la voix et du regard, pour lui recommander de renvoyer Gérard au plus vite. Et pendant ce temps Gérard trouvant Violette toute seule, lui dit à voix basse :
— Est-il possible, madame, que vous ayez été assez cruelle pour oublier ainsi et sacrifier le plus charmant des hommes 1
— Monsieur..., balbutia Violette interdite.
— Vous avez perdu ce pauvre Belair, ajouta Gérard ; puissent les richesjes de M. Desbuttes vous dédommager d'un si fidèle amant!
— Fidèle I s'écria Violette les larmes aux yeux, avec une véhémence qui découvrait tout son cœur ; un volage qui s'est enfui depuis trois mois sans me donner un souvenir.
— Ah ! madame, il luyait M. -de Louvois et la Bastille.
Violette joignit les mains avec transport et répondit :
— Que n'écrivait-il alors ? j'attendais...
— Vingt fois il a écrit ; ses lettres ont été interceptées, et pendant qu'il vous accusait, lui aussi, de l'oublier, vous avez justifié son accusation 1
— Monsieur, je voulais sauver mon père, un vieillard pauvre et abandonna !
— Votre père vivra, soit ; mais vous aurez liîé Belair. Regardez-le, est-ce un vivaflt ou ime ombre?
Viîflette appuya ses deux mains sur son cœur qui se brisait.
— Ilélds 1 dit-elie, j'ai donc tout perdu.
car mon pauvre père est mort il y a huit
jours.
Gérard fit un mouvement pour saisir la froide main de Violette, Desbuttes arriva près d'eux en sautillant.
— Le général vous attend, monsieur l'officier, dit-il.
— J'ai eu l'honneur de vous déclarer, s'écria Gérard avec impatience, que je ne suis pas plus officier que vous ne l'êtes vousmême. Mon général, je suis à vos ordres.
Desbultes, ainsi secoué, s'alla réconforter auprès de Jaspin. Gérard prit congé de Vie>lette, en lui disant tout bas :
— Voyons, madame, pitié pour ce pauvre cœur ! fermez la blessure que vous avez faite 1
— Soyez tranquille, répondit du môme ton l'aimable femme.
Alors les deux cavaliers s'éloignèrent, escortés jusqu'au-delà du pont par Jaspin, Desbultes et Violette; Belair resta seul, altéré, honteux, dans son coin. Il lui tardait de partir aussi. Il s'en voulait de rester près d'une infidèle, et pourtant il ne se sentait point la force de faire un pas hors du rayon de ses yeux.
Desbuttes rentra en se frottant les mains; Violette marchait lentement, la tête basse ; Jaspin, que le général avait bien rassuré sur le compte de Gérard, s'écria de l'air le plus joyeux du monde :
— Vous n'avez rien pour gouper, eh bien I c'est moi qui fournirai le repas 1
Et il ouvrit sa valise, restée dans le vestibule, en lira la fameuse bouteille au gros ventre et les reliefs du pâté, qu'il étala sur une table, au milieu du salon.
— Oh ! joie !... s'écria Desbuttes.
— Ah ! ah 1 dit le bonhomme Jaspin. A table, mon filleul ; à table, madame I à table, Belair!
— Je n'ai pas faim, dit Violette.
— Ni moi, soupira Belair.
— En ef tel, Violette est toute pâle et monsieur paraît malade, dit le financier, heureux de voir ainsi se tripler sa part ; croyez- moi, mon parrain , soupons tous deux, tandis qu'il n'y a personne.
— Est-ce que vous attendez quelqu'un?
Desbuttes chercha inquiet £.utour de lui.
— J'ai ici un ami blessé, répliqua-t-il, mais il doit être dans son lit; il dort: et d'ailleurs le pâté est bien lourd pour un convalescent.
— Diète, diète 1 dit Jaspin.
Et les deux convives attaquèrent les vivres. L'abbé mit tout d'abord une bflle tranche de côté.
DE LAVEBNIE.
— La part de Gérard, dit-il.
— Vous croyez, fit observer Desbuttes, que cet officier, non , ce gentifiiomme, ne dînera point aussi avecles princes?
' — 11 mériterait de dîner avec des rois, répliqua Jaspin la bouche pleine ; voyons, Befair, mon ami, essayez donc de manger, cgayez-vous !
— Monsieur a des chagrins ? demanda lourdement Desbuttes.
— Oui, monsieur, répliqua Belair en lui tournant le dos.
— Eh bien, quand on a du chagrin, il faut manger et boire ; je ne dis pas aujourd'hui, puisque les bulïets sont à sec. Mais il faut se coucher, comme je le vais taire tout à l'heure. Mignonne, j'ai donné ordre à notre coucher, ajouta le butor, et à celui de tous nos hôtes, M. l'abbé, mon parrain, aura la chambre chinoise. M. Belair et son ami, s'il revient, auront la chambre aux tapisseries, et nous, mignonne, la chambre à images qui donne sur la terrasse, au-dessus des entresols, et qui est la plus belle de la maison, bien qu'il y ait au dessous certaine chambre d'iionnèur... mais je n'en puis disposer aujourd'hui.
J'ai trente chambres ici, messieurs, et les troupes de S. M., si elles m'ont pris mon dîner, m'ont laissé mes lits. Décidément je vois que nous tombons tous de sommeil, ajouta Desbuttes avec un rire anacréontique. Mes hôtes, je m'en vais vous conduire à vos chambres, puis, madame Desbutles, je suis tout à vous.
— Mais non, mais non! s'écria Jaspin, qui commençait ;\ s'alarmer de la [)àleur de Violette et des frissons de Belair, menez d'abord madame chez elle, vous i)enserez à nous ensuite.
— Ce sera comme vous voudrez, messieurs ; cependant, l'hospitalité exige que je commence par vous, et j'iiisisle. Venez, mon parrain, à la chambre chinoise.
.»aspiu se mit en marche.
— Non, se dit Belair, je ne coucherai pas sous le toit de ce rustre.
— Monsieur, dit-il vivement à Desbuttes qui lui indiquait le chemin de l'escalier, je demeurerai en bas, s'il vous plaît. J'attendrai M. (le I. avenue.
— Vous pouvez l'allendre dans une bonne chambre.
— Je préfère rester dehors, au grand air.
— Comme il vous plaira. Scnéilial. veillez h. ce f|ue monsieur ne manijuc de lien ! cria Desbutles aussi majestueusement que s'il eût eu autre chose que de l'eau pure à offrhr pour régaler ses hôtes.
Cependant Jaspin tétait approché de Belair pour l'interroger tout bas.
— Je n'ai rien, répliqua Belair avec un sourire ; rien absolument que le désir de voir Gérard.
— Cela me rassure, dit Jaspin très inquiet en jetant un regard furtif sur les deux amans, deux statues éloquentes ; et il monta chez lui précédé du sénéchal.
Desbuttes offrit sa main à Violette. Celleci, froide et morte, gravit lentement les premiers degrés, toujours tournée vers Belair, toujours sollicitant un regard qu'il lui refusa obstinément.
Peu à peu elle disparut; la lumière s'effaça dans l'escalier, une porte se ferma au premier étage. Le malheureux jeune homme se trouva seul avec les ténèbres, le silence et son désespoir. •
Des bons effets d'nne manTalfie chnoisoiB.
On perd une maîtrese, on voit s'éteindre des yeux adorés, on sent le froid de la mort qui envahit ce corps où brûlait l'amour. La chair divisée devient argile ; le fossoyeur la prend, la cache, et Dieu fait lleurir sur la îbsse fermée un cyprès, dans le cœur déchiré un souvenir : puis une douce pensée pénètre peu à peu la plaie, comme un heaume. On aime à se dire que l'amie perdue est devenue un ange. Pure, elle a quitté la terre ; ses yeux avant de se fermer n'avaient lu l'amour que dans vos yeux, ses lèvres en s'ouvranl pour exhaler le dernier scullle ont rendu à Dieu, sans mélange et sans souillure, votre premier baiser. 11 viendra une heure où l'amant sourira en répandant ses larmes, larmes sans fiel, noble sang d'une noble l)lessure.
Mais l'amante qu'on perd vivante î celle dont le cœur s'en va, dont le corps demeure pour rappeler toujours au malheureux qu'elle àirahi, une honte et un supplice! La femme qu'on aimera encore cl qu'on neslimcra plusl Celle qu'on croira toujours voir, connue la vit Belair, au bras d'un rival, souriante, féroce, vile, s'é- 1( vaut en pleine lumière sur cet escalier r(tnuiie pour dominer votre humiliation et insulter à votre misère I — Oh ! celte femme e>i l'ange du châtiment , l'ange mécîianf, implacable, bien jilus terri! île que l'auge de la mort. Celui-là du moins donne le repos
m COMTE
après Tangoisse ; après la torture, il donne l'oubli.
Ce pauvre Belair n'était pas rimeur comme M. de Catinat: mais il fît en son cœur de bien amère poésie pendant celte effroyable minute ; il sentit bien du fiel jaillir pour la première fois de son âme si douce : l'idole de sa vie était renversée, la lumière de ses pensées venait de s'éteindre ; il ne voyait plus rien r-rr\< l'avGnir à travers le voile humide de ses larmes.
reperdu de douleur et de dégoût , il emporta sa guitare et s'élanga hors de la maison comme si elle eût dû crouler sur sa tête; il courut quelques pas le long de la terrasse du bord de l'eau, puis , à bout de forces, à bout de courage, il s'arrêta, les yeux tournés sur cette affreuse maison , les mains inquiètes, glacées, tendues par momens vers le ciel, sombre et silencieux coBseiller que les malheureux regardent tant qu'ils n'ont pas tout à fait désespéré ; car alors l'œil s'abaisse et plonge vers la terre.
Belair vit de la clarté s'épandre sur les vitres d'une fenêtre au premier étage, la seule éclairée de toute la façade. Derrière les rideaux légers il distingua deux ombres; son cœur battit à rompre sa poitrine: c'était bien la ckambre aux images, celle de Violette et de son mari.
Belair, mordu par ce serpent cruel, la jalousie, faillit se percer de son épce. Mais un jaloux ne se tue qu'après avoir épuisé toutes les souffrances. La jalousie est une soif inextinguible. Belair n'avait point encore assez bu de ce poison.
Quand j'aurai assez contemplé le jeu de ces deux ombres , se dit-il, quand je les aurai vues voltiger près l'une de l'autre, guand la lumière qui m'insulte là se sera éteinte dans celte chambre comme elle a disparu tout à l'heure sur l'escalier, eh bien alors, je me percerai le cœur et me jetterai dans la rivière. Ou bien, non, je resterai mort sur ce banc placé au dessous de son balcon, afin que demain, à l'aube, en ou- ^Tant sa fenêtre pour respirer, Violette me voie et commence mal sa journée.
La lumière ne s'éteignit pas. Les ombres, au lieu de voltiger et de se rapprocher comme le jaloux s'y attendait et l'espérait, — les jaloux espèrent toujours une douleur, — les ombres, après quelques gesticulations cérémonieuses, demeurèrent gravemt°nt immobiles à distance l'une de l'autre comme si elles s'ennuyaient.
• B( lair lut lorcé de ne se point percer encore : il ne voyait plus rien que celte monolone et taquinante lumière : plus un
mouvement, plus un bruit. CeperJau;, l'ombre d'un bras dessinait parfois sur le plafond un geste interrogateur et véhément auquel répondait l'ombre d'une dénégation solennelle.
— Que se passe-t-il là-haut, pensa Belair de plus en plus intrigué.
Comme il eût payé cher une échelle! mais rien pour gravir le long de ce mur. Au dessous de la fenêtre de Violette , à l'entreso', il y avait bien une autre fenêtre, celle de la chambre d'honneur donnée à La Goberge, mais elle était fermée d'un volet parfaitement lisse qui rasait la muraille et n'offrait par conséquent aucun point d'appui. En montant sur son banc, Belair atteignait tout au plus au rebord de cette fenêtre de l'entresol, et rien pour s'accrocher de la main, pas une saillie pour le pied.
Belair crut voir d'ailleurs comme un rayon lumineux scintiller par la fente de ces vo- 1 ets . La chambre était donc habitée? Le jeune homme essaya de distinguer si l'habitant était Jaspin ; mais quand il voulut saisir avec sa main la large pierre qui servait de balcon à cette fenêtre, elle vacilU tellement, elle parut si chancelante à Belair qu'il trembla de faire choir sur lui ce poids colossal, et de se tuer en épouvantant toute la maison.
— Quel dommage quej'ignore si c'est l'abbé qu'on a logé là, se dit Belair ; j'aurais frappé doucement au volet, l'abbé m'aurait ouvert, j'aurais grimpé sur le reboid vacillant que l'abbé aurait maintenu en équilibre; du rebord, je fusse monté sur les saillies intérieures du volet ; de ce volet au balcon de Violette , il y a la longueur de mon bras, et là!... j'eusse vu l'indigne, j'eusse fait irruption l'épée à la main, chez ce maltotier, chez ce croquant , chez ce voleur breveté du roi qui m'a volé ma femme ! Mais si je frappe au volet, et que ce ne soit pas Jaspin qui me réponde, quel contre-temps et que dire!
On le voit, Belair calculait; il pensait à l'équilibre d'une pierre de taille, aux convenances ; il voulait ménager le bruit et ménager sa peau. Quelle distance an pareil calcul ne jette-t-il pas entre la pointe d'une épée et la poitrine d'un honnête homme !
Il est d'ailleurs avéré que la colère diminue en changeant d'objet, et nous voyons que celle du jeune homme venait de ricocher sur Desbuttes après avoir fermenté pour un suicide. Désormais, plus de craintes : Belair ne s'est pas tué, il ne se tuera plus; d'ailleurs, ii est trop curieux pour mourir avant de savoir tout ce qui lui reste
DE LA\ERN1E
à apprendre touchant l'infidélité de sa maîtresse.
Suivez la décroissance de ce mal : un désespoir morne et muet, le [)lus terrible de tous : puis la ))roslraUon ; on s'en relève quelquefois pour commettre un excès — la prostration est dangereuse ; — ensuite les larmes : des larmes amollissent bien la ragel
Après l'explosion des larmes, un dépit qui conseillela mort, c'estvrai, mais uniquement pour causer quelque désagrément à l'infidèle. Entiû, cette idée de vexer Violette et Desbuttes poussée à l'extrême, et aboutissant à une impossibilité est la limite qui satisfait toujours un amoureux ou un fou.
Belair n'usera plus, à compter de ce moment, que des moyens raisonnables ; le désespoir une fois redevenu mélancolie , ce malheureux souffrira, mais n'aura plus la force de faire souffrir personne.
Pour s'asseoir au-dessous delà fenêtre de Violette, sur son banc, la tête inclinée, il range d'une main son épée qui le gêne; son autre main rencontre le manche de sa guitare, douce compagne, résignée, fidèle, quoiqu'elle ait aussi ses caprices dans les jours humides.
Au contact de l'instrumont qui tant de fois l'avait consolé des amours, et tant de fois avait ramené les amours à lui, Belair sentit bien qu'il avait trouvé son arme véritable, celle qui, dans ses mains, touchait droit au cœur des plus amoureuses comme des plus cruelles.
Il jeta tout à fait l'épée qui l'empêchait de se placer à l'aise et d'appliquer ses doigts fins sûr les cordes.
Ce que Belair ne pouvait voir, ce qu'il croyait deviner, — comme si, même en face d'elles, même sous leur regard, les hommes devinaientjamais lecu'urdes femmes, — ce qui se passait dans cote chambre à imag: s choisie par le mylhologiijue Dcsbultes pour le temple du Dieu del'h.vménée, nous sommes bien forcés, nous qui savons tout, de le dire au lecteur.
La porte s'était refermée. Desbuttes avait congédié laquais et soubielle jiar l'escalier dérobé. Il lorgnait d'un œil Iripon une niagnitique robe de c.hnmhri* vn satin brodé d'argent, jelée toute bouflanle sur un fauteuil et que devait accomitagner un superbe bonnet de nuil d'une hau eur majostueuse, chamarré de rubans et de dessins parlailfment accommodés aux feuillages de la robi^ de chambre.
Mais Desbuttes, en gagnant des millions, et en s'avaneant dans le monde, tenait à être un homme à belles manières. 11 de-
manda gracieusement à Violette la permission d'endosser sa robe de chambre ; on lui avait dit sans doute , que les choses se passaient ainsi entre ducs et comtesses , entre fleurs des pois.
Violette rêveuse, était restée debout, sans proférer une parole, un coude sur la cheminée, les mains inertes, l'œil perdu dans je ne sais quelle vague contemplation. L'on eût dit qu'elle écoutait , qu'elle voyait tout autre cliose que Desbuttes , son riche bonnet de nuit, et sa splendide robe à ramages d'argent, et cependant, c'était de ce côté qu'elle regardait.
Desbuttes ayant fait sa question, à laquelle il ne fut rien répondu, il suivit de l'œil la direction des cils soyeux de sa femme, et souriant câlinement :
— Je vous demandais, réitéra -t-il , si vous ne voulez point me voir endosser ma belle robe de chambre? Vous l'admirez, n'est-ce pas ? Vous plaît-elle ? Je vous la donnerai volontiers.
Violette releva la tête, regarda Desbuttes avec l'indéfinissable surprise d'une dormeuse qu'on fût venu réveiller au milieu d'un songe féerique.
— Plaît-il ? demanda-t-elle assez incivilement.
Le financier répéta pour la troisième fois son aimable proposition, enrichie celte fois d'un baiser sur le plus charmant poignet du monde.
Violette tressaiUit, se redressa, et, d'un Ion qui n'était plus seulement innvil, mais brutal :
— Vous ne voyez donc pas. Monsieur, dit-elle , de quelle couleur je m'habille maintenant?
Desbultes recula : Violette était vêtue de noir.
— On dirait du deuil, s'écria-t-il.
— Voilà seulement que vous vous («n apercevez, continua la jeune femme, depuis tantôt cin(i heures que je suis ici.
— J'ai vu, balbutia Uesbultes, tant d'habits rouges dans c«'lte journée , les gendarmes, les chevau-légers, que cela m'a brouillé les yeux ; le rouge éblouit : c'est comme si l'on avait regardé en lace le soloil. Quoil ma femme, vous êtes en deuil! Votre père ost donc mort, le cher homme?
A ces mots, prononcés avec tant de délicatesse et de ^;ensd)Ilité, la jeune temme sentit des larmes monter à ses paupières. Plus de père, et un mari pareil 1
— Ne pleure/, pas, mignonne, continua Desbulles; le pauvre papa Gilbert est bien heureux à présent. Aveugle, infirme, inutile,
il souffrait trop... D'eu a bien fait de le retirer à lui.
Violette cacha son visage dans ses mains. Elle pleurait tout à fait.
— Par grâce, Yioletle, dit le financier, remettez-vous: n'atlnslez pas cette soirée; moi qui ai tant compté sur vous pour m'égayer.
Et il ajouta cent stupides consolations sur la nécessité de la mort, sur le repos-de l'autre vie comparée à une vie de privations. 11 conclut par ces belles paroles :
— D'ailleurs, le père Gilbert n'était pas né pour être heureux.
— Qu'en savez-vous ? lui demanda Violette en redressant la tête.
— Mais, bégaya Desbuttes, il n'était guère riche.
— Il l'était, puisque vous l'êtes.
Desbuttes ricanant :
— Oh ! dit-il... pauvre cher homme... je crois bien qu'il n'aurait pas eu besoin d'une bourse aussi grande que la nôtre ; ces vieux soldats vivent de peu, et quand on est aveugle, on ne distingue plus l'or du cuivre I
Violette regarda son mari avec une froide cruauté. DesJDUttes craignit de l'avoir irritée.
— Mignonne, dit-il, vous ne croyez pas que j'eusse rien refusé au cher homme, s'il avait vécu.
— Je l'espère bien, repartit Violette.
— Mais enfin, puisque nous l'avons perdu, il laut nous consoler: je vous saurai distraire par mille attentions adroites; je donnerai des fêtes comme celle d'aujourd'hui... assurément on pourraitdire qu'elle n'a guère réussi ; mais il y avait obstacle, et une autre fois, en temps utile, je mettrai tous mes soins à vous plaire.
Violette regarda encore une fois ce pauvre homme, qui sortait tant de banalités de son colfre-fort.
— Déjà, poursuivit Desbuttes, nous avons été traversés dans notre bonheur; cette commission de M. de Louvois, qui m'a éloigné de vous à la minute, à la- seconde après notre mariage ; celte maladie de votre père, qui vous a empêchée si longtemps de me venir joindre en mes bureaux ; mes absences d'ailleurs, et le mystère dont monseigneur m'ordonnait d'envelopper toutes mes opérations, mystère qu'il n'eOt pas été possiblede garder avec une beauté brillante comme la vôtre... que de souffrances pour moi, pour l'époux le plus passionné... pour celui à qui si longtemps vous avez été cruelle!...
11 s'approcha souriant. Violette, comme par distraction, roula un fauteuil entre eux deux :
— Mais enfin, dit le financier, nous voilà
réunis; tout nous a réussi depuis notre mariage; tout.
— La mort de mon père, n'est-ce pas ? Vous nommez cela une réussite ! s'écria Violette avec une impatience trop longtemps contenue pour que l'explosion n'en fût pas bruyante.
Desbuttes se récria.
— Je ne parlais que de mes spéculations, dit-il ; je ne pense qu'à cela, mignonne.
— C'est cela seulement que j'oublie, ré^ pliqua Violette, à qui revenait avec toute l'amertume d'une souffrance inutile le sacrifice qu'elle avait fait d'un tendre amour pour un rigoureux devoir.
Combien les femmes les plus généreuses ne se font-elles point payer de pareils sacrifices ! Jamais un mari, fût-il plus mil'ionnaire que Desbultes, n'est assez riche pour acquitter ces dettes-là !
— Enfiin, reprit mielleusement le maltôtier, ce n'est point un mal que la fortune I
— Mieux vaut l'amour, lança Violette avec un geste saccadé.
— Plaît-il?.. . dit Desbuttes inquiet.
— L'amour filial.
— Sans doute... mais quand on n'a plus à aimer que son mari, mignonne, c'est encore du bonheur: voilà notre bonheur à nous, prenons-le, pendant que nous sommes jeunes.
Le financier rangea le fauteuil, se mit à genoux devant sa femme, et, donnant à son regard tout ce qu'il put trouver de provocations assassines :
— Mignonne, dit-il, oublions le mal et ne songeons qu'au présent. Les chagrins passeront : amassons des pistol» et de l'amour.
Il chercha des lèvres im pied alarmé qui se reculait devant lui ; faute de ce gracieux point d'appui. Desbuttes peidii; l'équilibre et caressa le parquet de sa bouche, dans la grotesque attitude des seigneurs que Gulliver a vus lécher la poussière devant le trône de leur monarque.
Malheureusement Violette n'était pas en train de rire, sans quoi elle y eût trouvé une ample mafière, car le financier s'exécutait de bon cœur ; décidé à ne se fâcher de rien, il provoquait lui-même l'hilarité de sa compagne. Cette situation en se prolongeant eût amené la familiarité ou une querelle décisive. La famifiarité ne paraissait pas devoir plaire à Violette, dont les lèvres pincées ne s'étaient pas encore détendues f)Our un sourire. La querelle eût été plus de son goût ; mais comment se quereller avec Desbutles, avec un homme prosterné, qui ne demandé qu'à s'humilier plus bas encore
DE LAVERNJE.
Ce qui se passait dans l'âme de la jeune femme, essaierons-nous de le décrire? Dirons-nous ce vague malaise, celle incertitude douloureuse, toule prête à se changer en un dégoût qui lutte, toute prête à linir par la capitulation de la lassitude ? En face de son mari, seule, aux prises avec ce nouveau devoir plus terrible que jamais parce qu'il n'était plus seulement une idée, Violette ne trouvait rien à répondre à Desbuttes. EUeetit voulu l'accabler de reproclies , qu'avait- ,il fait? Elle eût voulu lui rendre son sourire, il lui répugnait. Pareille à ces gens qui ont joué sur parole une somme considérable, et n'ont pas assez réfléchi, parce qu'ils espéraient trop gagner, la jeune temme qui avait perdu celte rude partie du mariage, s'épouvantait au moment de monnoyer l'enjeu.
Les mauvais joueurs alors s'accrochent aux prétextes ; c'était peut-être un prétexte que Violette cherchait ainsi depuis un quart d'heure, afm de ne point p/ayer.
Cependant Desbultes qui avait gagné, lui, ne trouvait pas l'enjeu au-dessus de son mérite ou de son droit; il était sûr de son bien ; seulement, aftriandé par la délicatesse de la proie, il faisait le gracieux pour l'obtenir. Une journée de combat décide souvent du sort d'un empire ; souvent le sort d'une femme sedéciae par une minute d'irrésolution.
Dans le silence de cette nuit, Violette croyait reconnaître le muet désistement deBelair; elle l'accusait de l'abandonner. Que (aisait-il? Etait-il parti? Dormaitil dans sa chambre? Ce n'était plus lui qu'elle plaignait, puiscju'il était encore libre et qu'elle allait cesser de l'être.
Desbultes redoubla de gentillesses et de génuflexions; le dieu du mariage lui soufflait toutes ses audaces. Violette poussa un soupir (ledésesi)oir.
Soudain, sous la fenêtre, une guitare préluda par (|uelques mesures énergiques, et emplit l'air d'une harmonie vibrante. Puis une voix mélodieuse chanta , du ton véhément de l'indignation , celte chanson du temps :
Ahl c'est verser trop d'inutiles larmes; Perûde, enfin, ji> trouve ailleurs des charmes, lin (d'iir fidèle Languit pour mes yeux ; Maid, ù dieux 1 Ingrate perdons-en tous deux La mémoire cruelle; Peaserà ton amour, j.in.ais! Mourir vaut mieuxl
Nous ne prétendrons pas que la chanson fût bonne, mais telle qu'elle était, et soute-
nue par la musique de Belair, interprétée a-, vec ce talent entraînant, elle produisit deux effets immenses.
D'abord Violette sortit de son rêve et ne se trouva plus abandonnée. Desbuttes ne se sentit plus assez seul avec sa femme. Réveillé aussi, il se vit à plat ventre, dans une situation ridicule, et se releva en disant :
— Voilà un monsieur qui joue très bien de la guitare.
— Vous trouvez ? murmura Violette ravie, et qui sentait l'existence circuler de nouveau en tout son être.
— Et je trouve aussi, continua Desbultes, que c'est bien aimable à lui de nous donner une sérénade sous notre balcon pour célébrer mes noces.
Violette frissonna.
— L'attention est délicate; je lui en ferai, nous lui en ferons nos remercîmens demain, n'est-ce pas? Mais il se fait tard, ma Violette.
— Pardon, dit brusquement la jeune femme; ne m'appelez point Violette, je vous prie.
— Pourquoi? c'est votre nom.
— C'est le nom que me donnait mon père ; je ne veux point qu'il me soit adressé désormais ; cela me rappellerait une douleur.
— Encore le père, pensa Desbuttes ; mon Dieu, que voilà donc un père maladroit, d'être mort en ce moment.
Il sera fait selon vos désirs, dit- il tout haut. Je ne vous appellerai pas Violette ; j'ai un nom tout fait pour vous ; vous sere? mignonne, ou ma biche à votre choix.
— Fil fi 1 s'écria Violette; le premier est stupide, le second est ignoble 1
— Nous en trouverons d'autres, nous trouverons des noms de fée, des noms d'ange, il faut qu'en nous voyant côte à côte dcms notre carrosse que j'ai commandé tout doré, le public se dise: les amours sont peints, il est vrai, sur les panneaux, mais ils habitent aussi quelquefois dans le carrosse.
Et Desbuttes en revint à ses agaceries.
La guitare sonna mélancoliquement: la voix pleine de douleur chanta cette autre chanson :
Qui n'a qu'une tlanimo commune L't'e.'nt bientôt pour suivre la fortune; L'An-.our est exilé, s'il n'a son carquois d'or; S'il eût été Plutus, on l'aimerait i-ucor.
Violette se leva précipitamment, les yeux attendris.
Desbultes étendit ses bras pour la saisir
LE COMTfi
au passage, car il la trouvait ce qu'elle était en ce moment, radieusement belle.
Mais Violette, avec un geste de reine, lui montra un fauteuil, s'assit elle même et lui dit:
— Monsieur, causons, je vous prie; il en est temps enfin I
La nuit des noces' de Desbattes.
Desbuttes surpris se hâta cependant d'ohcii ; l'air étrange de sa femme glaçait en lui toute mythologie.
— Causer, dit-il timidement, est-ce bien l'heure?
Son sourire devint si forcé que Violette le prit pour une grimace.
— Monsieur, il est l'heure de reposer, répondit-elle en lui empruntant l'exorde dont elle avait besoin. La journée d'aujourd'hui a dû vous causer de grandes fatigues ; l'émotion épuise, je le sais moi, qui depuis deux mois n'ai vécu que d'émotions; et depuis deux jours ! depuis l'afireux malheur qui m'a frappée...
— Père importun !... se dit Desbuttes.
— J'ai donc besoin de repos, continua Violette; vous aussi.
— Mais... répliqua le mari avec un regard significatif adressé au trône conjugal, il me semble que cette chambre...
— C'est ma chambre, dit Violette avec fermeté.
— C'est un peu la mienne, répondit Desbuttes aigre-doux.
— Ce sera tout à fait la vôtre si vous voulez, ajouta la jeune femme, sans manifester la moindre colère. Vous plaît-elle mieux ? restez -y ; ne vous gênez pas, je prendrai la première venue parmi les trente qui vous restent.
— Oh !... s'écria Desbuttes bouleversé.
— Faites votre choix.
— En vérité, voilà une tyrannie ! dit l'époux se dépouillantinsensiblementdunaanteau de la courtoisie ; ce n'est point ma faute si vous avez perdu votre père , ne m'en punissez pas.
— Il me semble que je suis la plus punie, riposta Violette.
— Enfin , voilà trois mois que vous m'avez épousé, dit Desbuttes.
— C'est vrai, soupira Violette.
— Vous saviez ce que vous faisiez.
— Je savais que je sauvais mon père. •
— Ainsi, vous me dites en tace que vous ne m'avez épousé que pour sauver votre père? voilà qui est gracieux.
— Je ne vous l'eusse pas dit ; pourquoi m'y avez- vous forcée?
— Vous m'avez épousé pour mon biea.
— Uniquement.
— Ah! çà, mais c'est outrageant 1
— Ce n'est que vrai.
— Vous devriez rougir de ce que vous dites.
— Je m'en honore : c'est une belle action que j'ai faite.
— Vous fussiez restée fille, si votre père n'eût pas vécu !
— Restée libre ; oh 1 oui.
— Intéressée... à ce point, une si jolie femme !
— Je suis si peu intéressée que je vais vous faire une proposition.
— Voyons, quelque chose de monstrueux, je parie.
— Quelque chose de simple ; nous sommes très peu mariés, n'est-ce pas?
— Trop peu!
— Eh 1 bien, démarions -nous tout à fait. Vous y perdrez une femme maussade, intéressée, vous y gagnerez trente mille livres que je vous coûterai par an.
Desbuttes ouvrit des yeux effarés, et se leva:
— Vous me coûterez trente mille livres !.. vous! qui n'en dépensiez pas douze cents.
— Je dis trente mille parce que vous commencez votre fortune ; ce serait cent mille dans six mois! Je ne me farde point, vous le voyez !
— Trente mille, soit; cent mille, s'il le faut, dit Desbuttes piqué, un million si vous le voulez ; mais aimez-moi.
— Gela ne dépend pas de nous ; avec vos millions, vous n'achèterez jamais pareille marchandise, et je ne puis vendre ce que je n'ai pas.
— Oh ! mais vous passez les bornes, s'écria Desbuttes en s' asseyant sur son magnifique bonnet qu'il écrasa ; je suis votre mari ; vous êtes à moi.
— D'accord, répondit Violette; eh bien, si je suis à vous, que me demandez-vous encore ?
Desbuttes exaspéré :
— J'ai le droit d'être aimé, dit-iL
— Prenez garde de vous faire exécrer.
— Qu'est-ce que je risque ?
Violette regarda l'imprudent avec un sourire qui fit frissonner ; mais il était colère, hargneux, quand son amour-propre ou sa fantaisie était en jeu.
DE LAA'ERNIE.
— Vous me tourmenterez, dit-il, moi, je vous martyriserai.
— Bon!... j'accepte, répliqua Violette.
— Je vous enfermerai.
— Bah ! et les fenêtres !
— J'appellerai les juges...
— Regardez donc mes yeux...
— Nous aurons une guerre à mort.
— Vous négligerez vos affaires, vous vous ruinerez, et moi, qui n'aurai que la guerre à penser; je vous battrai.
Desbuttes frappant du pied :
— Tope ! dit-il ; nous verrons ; et pour commencer, je m'installe ici.
— Pourquoi faire ?
— Pour vous contrarier d'abord.
— Voilà un beau rôle que vous vous apprêtez 1... Savoir que vous contrariez une lemme par votre présence, et accepter ce personnage!... c'est humiliant.
— Il serait bien plus humiliant, dit l'imbécile, quetous mes gens vous vissent dans une chambre et moi dans l'autre, un jour comme celui-ci!...
— N'est-ce que cela, s'écria Violette, toute fiêre d'avoir fait capituler l'amour à ce point qu'il se réduisait à l'amour-propre ; vous n'y gagnerez rien ; demain, je conterai à tout le monde vos façons et ma défense ; il y a ici votre parrain, un respectable ecclésiastique; il y a ici des gentilshommes bien élevés, délicats, des gens qui vous ont sauvé de la corde ; ils jugeront.
Desbuttes effrayé :
— Enfin, dit-il, que voulez-vous?
— Rien, rien, demeurez.
— Mais encore?
— Brisons, vous dis-je.
— Voyons, exposez-moi ce que vous désirez ; tâcliez de me donner des raisons valables ; j'y réfléchirai en temps utile ; j'apprécierai.
Violette haussa les épaules et ferma les yeux comme si elle tombait de sommeil.
Desbuttes impatient, et résolu à capituler pour peu qu'on lui en donnât le prétexte :
— Parlez, au nom du ciel, madame, s'écria-t-il, que voulez-vous?
— Dormir.
— A la lionne heure! voilà parler, dit le petit homme en mordant ses lèvres ; expli-
3uez-vous donc ; je ne suis pas un tyran, que iable! Vous voulez dormir; quoi de plus naturel! dormez... la nuit, dit-on, porte conseil ; demain, j'en suis sûr, votre caprice aura passé ; promettez-moi cela, du moins,
— Monsieur, pas de conditions,
— Non, Violette, non.
— Pas de Violette.
— Soit, mignonne.
— Supprimez mignonne I
— Ah 1 s'écria Desbuttes, exaspéré d'avoir été si doux : et, avouons-le, il n'avait peut-être pas tout à fait tort.
Mais il eut tort en ceci : qu'il lâcha les rênes à sa colère , ce que Violette attendait pour justifier la sienne ; il eut tort en ceci : qu'il donna raison à sa femme.
Bouillant de sa grosse tête plate jusqu'à ses épaules torses, il saisit un des flambeaux de la cheminée, campa fièrement sur son bras gauche sa robe de chambre qui balayait le parquet, enfonça le beau bonnet sur son front, et dessina une de ces sorties à queue comme M. Baron les faisait si bien.
— Un homme n'est pas un chien ! bégaya-t-il en ouvrant d'un coup de pied la porte, un homme est un homme ! souvenezvous-en. Madame.
— Un brutal n'est pas nn homme, repartit Violette, heureuse de le voir sous son vilain aspect, elle qui avait tant souffert de ses gentillesses.
— Vous serez aux regrets demain, continua Desbuttes, honteux de son emportement, et alors... nous verrons.
— Alors vous apprécierez ? lui dit sa femme avec un air goguenard.
— Je saurai la cause de votre singulière conduite, continua Desbulles, et je prendrai mes mesures.
— En temps utile, riposta Violette.
— Adieu donc, puisque vous cherchez à me pousser à bout ; je ne répondrais pas de moi, si je restais. Adieu, Madame ; nous entamons ensemble un compte qui se paier.-v plus tard.
— Vous me présenterez votre note, répondit l'implacable femme, dont le rire nerveux avait jiris des accens presque effrayans.
Desbulles s'a[)erçut, malgré sa rage, qu'il lui serait prudent de battre en retraite. Les yeux de sa femme s'allumaient ; une sorte de fièvre faisait trembler ses membres; chaque minute de présence ajoutait une année de haine à ce fameux compte donl il avait eu l'imprudence de la menacer.
Mais il ne voulut point partir sans avoir envoyé sa bordée de désespoir à l'ennemi. H vida la lie du fond de son cœur. Après les injures, il insulta.
— Si jamais, dit-il, vous me dépeiisez trente mille livros par an, il faudra que vouâ m'ayez demandé trente mille fois pardou. Une fille sans dot n'a pas le droit d'être insolente. Je vous prendrai par famine: ma mie; on meurt de faim dans voire famille!
—Cela m'obligera, monsieur^ dit Vio-
lettG. En me voyant mourir de faim chez vous, les gens n'auront plus l'idée de me pendre à vos côtés, comme ils le voulaient laire ce soir, sous prétexte que je vous aide à voler le pain blanc du roi.
Celle riposte éteignit les leux du traitant ; madame Desbutles venait de toucher les œuvres vives. Son époux avarié, désemparé, gagna la porte et disparut, moins irrité contre elle qu'épouvanté de ces dangereuses paroles que des oreilles mal intentionnées pouvaient avoir surprises.
On l'entendit lermer le double tour de la porte, courir dans le couloir, avec le gloussement particulier aux volatiles qui s'enluient effarés et furieux.
Violette, restée maîtresse du cbamp de bataille, ferma bruyamment les verrous de son côte.
En ce moment, la guitare appropriait ses harmonies à tout ce bouleversement qui, d'en bas, se traduisait à Belair par un jeu animé de lumière et d'ombre. Elle joua ce morceau de Lulli :
Ombres qui naviguez vers la rive infernale,
Dites-moi vos ennuis !
Pn laissez-moi, sur la barque fatale, Vous suivre dans l'horreur des éternelles nuits.
Ce morceau était pompeux, bruyant, infini comme les nuits dont il parle. Belair le joua vaillamment à grand orchestre; son confrère Amphion avait bûli des maisons en jouant de la lyre, il s'agissait de renverser au son de la guitare des murailles que Josué n'eût pas facilement jetées en bas avec ses trompettes.
Le virtuose racla d'une façon tellement frénétique qu'il renouvela le miracle de Josué.
Comme aujourd'hui les miracles trouvent bon nombre d'incrédules , on nous saura bon gré de donner quelques détails sur celui-là.
Sans doule le lecteur n'aura pas oublié celte apparition de La Goberge à la porte du salon dans lequel s'agitaient tant ûe passions diverses, lorsque Desbultes avait pré- ^icnté sa jeune femme à leurs sauveurs.
A l'aspect imprévu du musicien, le vindicatif La Goberge voyait se réahser sans délai un rêve de vengeance tant de fois caressé depuis sa blessure; sa bonne fortune lui amenait donc un ennemi mortel à la recherche duquel il eût sans se plaindre couru d'un pôle à l'autre. Se venger sans courir 1 quelle chance 1
Quelle chance surtout puui un misérable
écloppé, pour un corps sans Ômé, pour tlti bras qui ne pouvait et ne voulait plus manier l'épée.
Car il faut bien le dire, ce maître d'armiPs expert en toutes finesses de lame, tremblait de ne plus savoir son métier, depuis queson écolier le plus ignare l'avait ainsi couché sur le terrain. La Goberge n'était brave naturellement qu'à coup sûr, et depuis que ses estocades lui avaient failli, ce spadassin frissonnait en regardant seulement la poignée de sa rapière.
Cependant, cette épée, c'était son gagnepain. M. de Louvois n'avait acheté l'homme qu'à cause d'elle. La Goberge ne se taisait pas illusion sur ses talens diplomatiques. Il savait paitaitement qu'en lui faisant espionner le prince d'Orange, Guillaume, roi d'Angleterre, M. de Louvois comptait surtout l'employer à purger la Hollande et l'Angleterre dé ces gazeliers réfugiés, de ces mécontens renégats qui déblatéraient ou imprimaient à Londres ou à Amsterdam tout ce qu'ils pensaient et ne pensaient pas de Michel Louvois et (ie Deodatus.
Or, La Goberge avait eu de beaux gages toujours dévorés, il est vrai, par les deux passions dominantes de .ce bélttre, la cuisine elle jeu. Mais ces gages n'allaient- ils pas être supprimés, depuis que le maître d'escrime s'était laissé désarmer, blesser par un enfant en présence de Louvois, avec l'épée de Louvois! Le ministre au cœur (Je bronze dans lequel se gravaient ineftaçablementles injures ou les torts, oublierait-d jamais que par la faute de La Goberge son secret le plus cher courait le monde, colporté de Belair à Lavernie; oublierait- il jamais l'enlèvement d'Antoinette; car La Goberge ignorait ce coup d'autorité , ce crime de Louvois , à l'aide duquel le ministre avait été reprendre Mlle de Savières dans le château de Lavernie.
C'était ce tort , irréparable sans doute, qu'il importait à La Goberge d'effacer. L'espion avait beau jeu ; le spadassin tenait une revanche. Belair à dix pas de lui , sous le même toit ; Belair sans défiance et sans défense, s'offrait en holocauste à la rancune du maître d'armes, aux intérêts blessés du ministre. C'était là qu'il fallait frapper. Mais les moyens!... Belair vigoureux, fringant, armé, "soutenu par la présence de Lavernie, n'était pas une proie facile. La Goberge savait n'avoir pjs été aperçu, mais combien durerait son mcognito ?
Desbuttes n'allait-il pas le trahir innocemment, lui qui ne savait rien; le sénéchal ne pailerait-il pas soit à Belair, soit à Gé-
rard, soit à Jaspin d'un blessé, d'un L.i Goberge, leur voisin, dont l'état exigeait des égards? Et a ce nom, que feraient Belair et Gérard; ne viendraient-ils pas achever chez lui leur ennemi; ou, plus généreux, ne se conlenleraient-ils pas de lui rire au nez et de le fuir, en lui arrachant tout espoir de vengeance.
Voilà les tristes pensées que ruminait le spadassin dans sa tameuse chambre d'iionneur, où la terreur le tenait barricadé. 11 avait lermé sa porte ave c la barre de ter destinée à cet usage, s'étonnant de trouver tant de force dans un corps diaphane.
— Au cas, se disait-il, où Belair et Gérard viendrment frapper à ma porte, je m'enfuirais parla fenêlre, qui n'est p/is fort élevée. Peut-èlre me briserais-je les os, dans lesquels la moelle est tarie, mais enQn j'essaierais.
Que si la nuit se passait sans surprises, il attendrait le point du jour, irait arracher Desbuttes à ses félicités conjugales, lui révélerait l'amour de Belair pour Violette, l'ardeur avec laquelle, six mois avant, le musicien étudiait la tierce et la quarte pour anéantir son rival. Desbultes épouvanté de réehaulfer en sa maison ce serpent séducteur ne manquerait pas de remercier La Goberge, do cacher sa picsence c[ lloudardc et de s'associer à lui pourconi- Italtre l'ennemi commun; le combat d'un Irailantet d'un bandit contre le virtuose se réduirait à quelque bon coup d'escopetle tiré par mégardc en un bois, à la chasse ; la Goberge et Dcsbult s dormiraient désormais Iranquillts , et M. de Lavernio n'aurait rien à dire , en admettant même que l'cscopelle n'eut, pas contenu deux balles, ce qui eût réuni dans le tombeau Oreste et Pviadc, et l'ait un sensible plaisir à M. de Louvois.
Ce bon La Goberge, ne manquait pas, dans les occasions, d'une certaine iuLiginalion. Tout cela sentait Iticn un peu le cauchemar, mais enfin il ne faut pas trop exiger d'un homme à jeun depuis si longtcMi|>s.
Malhcwreusement pour ce plan , Belair vint jouer de la guitarr sous la fenêtre mémo par laquelle comptait s'enfuir La Goberge, en cas d'attaque par la poile.
il serait dillicile. de décrire la stupeur qui s'empara du maître d'armes, lors(]u'il entendit, à cinij pieds de lui, sous sa lenétre, le prélude et les roulades de son ennemi.
Le premier sentiment lut une terreur profonde. Ce scélérat, suivant les circonstances, était jagiuar ou lièvre. Au lieu de rélléchir quelitldir, amoureux de YioleW'j, venait ex-
haler sous le balcon de l'infidèle les soupirs d'un douloureux martyre, La Goberge se figura que les deux amis l'avaient découvert, que l'un s'était placé à la porte, l'autre souS la fenêtre, et que l's chants de Belair n'étaient qu'une explosion de joie féroce, comme en ont les cannibales lorsqu'ils tiennent au poteau l'ennemi réservé à leur souper.
Mais La Goberge réfléchit bientôt qu'il n'avait pas encore entendu revenir M. de Lavernie. La terreur en s'elfaçant dissipa les brouillards de son cerveau, il se souvint. Belair redevint pour lui l'amoureux au désespoir ; et La Goberge, au bruit des pas de Desbuttes qui retentissaient sur sa télé , acheva de comprendre la situation.
Des -lors ses idées prirent un sutre cours. Il n'avait plus d'inquiétude pour lui-môme. C'était le moment de pensera la vengeance. Ne vaut-il pas mieux tenir que courir ?
— Certes, se dit La Goberge, c'est un heureux moyen que ce coup d'cscopette égaré à la chasse. Mais l'aime à feu manque souvent son !)ut; l'arme blanche, jamais. Belair est là, sous ma fenêtre; il fait beaucoup de bruit avec sa mauditt.^ guitare ; il n'entendra pas que j'ouvre mon volet, je prendrai à deux mains l'épée de M. de Louvois, je l'enfoncerai comme un pieu perpendiculairement dans le crâne de ce rossignol, et tout sera dit. Les chants auront cessé.
Enchanté de ce plan sublime, La Goberge se hâta d'en assuier l'exécution. La joie d'une prochaine revanche lui rendait son agililé. D'ailleurs, il n'avait qu'une ou deux minutes de forces à dépi'user : après avoir tué Belair, il aurait le tc'mps de se reposer.
Le voilà donc qui aiguise sa pointe, et qui, pendant un/b/7/.'î.<tJwo du musicien, tire les verrous de son volet et l'entrouvre.
Belair était assis sur le banc, tête nue. L'é[)ée ayant trois pieds, les bras df» La Goberge en ayant deux : c'était plus qu'il n'en fallait pour que la pointe entrât de six bons pouces : six pouces de lame dans le crâne d'un homme sont sa raison suffisante, dirait Pangloss.
Mais au moment où La Goberge, enivré de joie, se penchait pour bien assurer son coup en prenant ses mesures, il sentit trembler sous lui la pierre énorme qui formait l'appui de la fenêtre. Cette ])ierre, descellée par le temps et les secousses, manquait d'équilibre; elle penchait vers l'extérieur à là moindre impulsion.
Impossible, aveccevacillemml, de frapper en toute certitude, impossible même de l se pencher au dehors sans risquer d'aller
tomber soi-même sur la tête de Belair, ce qui l'eût tué peut-être, mais en tuant La Goberge : sacrifice inutile qu'à tout prix il fallait éviter.
Le maître d'armes s'arrêta consterné.
Comment suspendre exactement et faire d'aplomb choir cette épée sur ce Damoclès ; retrouverait-on à Houdarde la qualité des crins de cheval de Syracuse ? Evidemment non. Cette belle idée avorterait donc au moment même de l'exécution, et pourquoi?
Parce qu'une pierre était descellée. Oli! fureur ; ce crâne s'offrait si complaisamment au coupl Belair sur son banc dodelinait la tête d'une façon si provoquante.
— Maudite pierre d'appui I ce serait à te précipiter sur ce misérable musicien.
— Ehl... se dit La Goberge avec un ricanement sourd, pourquoi non? parce qu'un corps est obtus au lieu d être aigu, parce qu'il écrase au lieu de perforer, fautil le négliger comme moyen homicide? — 11 pèse, dira-t-OD, quinze cents livres au lieu d'en peser une et demie : c'est une difficulté pour un convalescent ; mais nous trouvons encore un expédient dans Syracuse et dans l'antiquité. Laissons Denis le tyran et employons Archimède. Le levier ! le levier soulèverait un monde dans la main d'un entant.
La Goberge saisit avec triomphe la barre de fer qui lui avait s«rvi à barricader la porte.
— Trois pesées sous cette pierre, dit-il, elle glisse, elle tombe, elle aplatit — Heureux Belair, il ne soufirira pas 1 lui qui m'a tant fait souffrir 1
Pour faciliter son œuvre infernale, La Goberge acheva d'ouvrir le volet, introduisit la barre sous la pierre, et pesa.
C'était à Id fin de la discussion de Violette et de Desbuttes. Le financier avait fait retraite, la jeune femme fermait ses verrous, Belair raclait, assis sur le banc de pierre, et, plus désolé que jamais, le formidable accompagnement de la cantate de LuUi. Il y avait pour La Goberge cette crainte qu'une parcelle de plâtre, détachée du mur en avant-coureur, ne tombât sur la têtn du musicien et ne lui annonçât le bloc. Aussi fallait-il voir avec quelle prudence l'Archimède assassin soulevait l'énorme masse et la conduisait hors de ses points d'appui.
Les forces de La Goberge étaient revenues, il ne s'appliquait qu'à modérer leur puissance. La pierre, en effet, glissa, perdit l'équilibre et tomba.
Plus de chanson et plus de musique.
On entendit craquer et gémir une guitare
brisée, un cri d*homme se mêla au grondement de la masse qui heurtait le banc de pierre. La Goberge, aveuglé par un nuage de poussière, recula, ses rares cheveux hérissés d'horreur.
Le vertige de l'épouvante saisit ce misérable; il eut peur du cadavre qu'on retrouverait, de Gérard qui vengerait Belair; il eut peur de tout. Son cœur claquait dans sa poitrine vide, il ouvrit sa porte, courut, haletant, hagard, les mains étendues; trouva un cheval sous un appentis, l'enfourcha d'un bond, lui qui une heure avant ne pouvait traîner ses jambes, et se cramponnant aux crins de l'animal, l'étouffant de ses talons, ivre du vent qui sifflait à ses oreilles, il s'élança hors du château.
Il avait bien tort. Belair avait été averti par une pluie de grès broyé ; il s'était levé, avait posé sa guitare sur le banc et regardé en l'air. D'un seul coup d'œil il avait vu s'éelairer deux fenêtres à gauche de l'appartement de Violette, il avait reconnu l'ombre de Desbuttes qui s'enfermait seul dans iin logis séparé ; sa femme l'avait donc congédié!
Ce fut alors que la pierre tomba. Elle broya la pauvre guitare. Au bruit de cette chute, Violette ouvrit sa fenêtre, qu'elle eût peut-être ouverte sans cela. Belair poussa un cri en la voyant , et sans songer au danger qu'il venait de courir, à l'aspect de cette brèche inespérée, de ce volet dressé comme une échelle, ne voyant plus qu'un escalier praticable, là, ou dix minutes avant un chat n'eût su poser sa griffe, le jeune homme, an milieu du tourbillon de poussière, sauta sur la fenêtre démolie, se servit des ferrures du volet comme d'échelons, s'accrocha aux barreaux du balcon de Violette, et vint tomber aux pieds de la jeune femme éperdue, qui ne savait point encore quel Dieu sortait ainsi pour elle de ce nuage.
Heur et sualheni*.
Quand Gérard et M. de Rubantel se trouvèrent seuls dans la campagne, au milieu de la Ruit, Gérard se retournant pour regarder encore les fenêlres éclairées du petit château, poussa un soupir que le général interpréta encore dans le sens de ses gaillardises.
— Voilà, dit-il, mon Lavernie qui pense
DE LAVERNIE.
à sa fiancée et qui soupire de n'être pas M. JJesbultes, de n'habiter point ce chûteau avec Mlle Antoinette de Savières.
— Hélas ! non , mon général , répondit Gérard, je sais trop bien que la pauvre jeune lille est à jamais perdue pour moi, qu'elle a passé dans ma vie comme une ombre d'amour , que Dieu courroucé contré moi m'a montré le bonheur, et me l'a repris comme il prend tout aux hommes, lorsque la prospérité les aveugle et les endort. Nob, je ne pensais pas à Mlle de Savières en ce moment; d'ailleurs, ce n'est plus par des soupirs que se trahirait ma pensée. Au fond de mon cœur est une plaie bridante , incurable, dont la morsure ne cesse pas. Je m'y suis accoutumé ; je sou lire sans crier.
— Ce soupir, alors, d'où vient-il?
— Vous n'avez donc pas compris, mon général, ce que vous avez vu chez Desbuttes ?
— Ma foi, j'ai cru comprendre. C'est «n coquin de traitant qui a épousé une jolie fille, et qui en ce moment dort sa nuit de noces.
— C'est une malheureuse femme qui par amour filial, ayant épousé ce coquin qu'elle n'aime pas, se retrouve en présence d'un charmant garçon qu'elle aimait, et comprend qu'elle va le tuer de douleur.
— lielair I pauvre garçon ! En effet, je me souviens : toutes ces grimaces, tous ces yeux hiiiguissans, toutes ces syncopes...
— Mon général, l'amour donne degrands chagrins aux àiiies de vingt ans.
— Nous avons eu viiagt ans, répliqua Rtibantel; — oui — voilà une triste clidse...
JJah ! ils se consoleront !
— Quand je pense que ce sont encore dés victimes de ce Louvois I s'écria Gérard.
— En vérité!
— Sans doute. Violette a été bion «"'levée par une dame charitable qui, en mourant, l'a laissée dans le besoin. Il eût mieux valu qu'elle fût une ouvrièie. Le fière d(; Violette éiail un soldat aveugle et estropié. 11 avait droit aux Invalides. Louvois, on ne sait par quelle mystérieuse haine , l'en a exclu avec acharnement. A peine Violette gagnait-elle assez pour s'enlrctenii elle-même; une honnête lille n'a pas de ressources à Paris. Eh bien! le pauvre vieux (Jilbert hit mort de faim sans le dévouement de sa fille, dont ce Desbutles était devenu amoureux; dévouement inutile, hélas! le pauvre Gilbert est mort il y a huit jours.
— Enfin, dit Uubantel, la petite femme n'est pas sans reproche en cette c flaire : est-ce que Belairne gagne pas cent louis par
an avec sa guitare? est-ce qu'avec cent louis on ne saurait nourrir une femme et un aveugle; voire le petit enfant qui arrive forcément en pareil cas au bout de la première année?... que ne prenait-elle Belair? Elle est ambitieuse, allez, et elte a préféré le traitant pour son château et son carrosse.
— Non, mon général, non; si elle a choisi le traitant, c'est encore la faute de Louvois.
— Encore?
— Louvois voulait faire de Belair un de ses espions ; Belair a refusé; le ministre a voulu embastiller Belair, eelsi-ci s est enfui. Violette s'est trouvée séparée brusquement du pauvre garçon. Pas de nouvelles ; Louvois interceptait les lettres. Elle a cru soa amant infidèle, elle a vu son père menacé par la faim. Desbuttes pressait, elle a pris Desbuttes. Trois mois plus tard elle eût été lil)re par la mort de son père, elle retrouvait Belair envoyé en France par M. de CaUnat, elle l'épousait...
— Voilà votre roman, jêune homme, s'écria le général ; moi, j'en construis un autre: Violette ne retrouvait pas Belair, car Belair se cache. M. de Louvois mettait la main sur Belair et la comédie Unissait. Au lien de cela, voilà le musicien dans le cliAteau; Desbuttes ne sait pas à quel rival il prête ses oreilles; la guitare fait li conquête du mari et la femme console le malheureux amant. Applaudissez-vous donc de tout ce qui nous arrive, et ne soupirez plus.
— Môme pour ce qui me regarde, général? dit Gérard avec un triste sourire ; car il pensait au foHd(iue.M. de Uubantel voyait assez clair dans l'avenir de Belair.
— Même pour ce qui vous regarde, Lavernie. Il me semble que rien n'est plus simple. Voici en face de nous Valenciennes. Dès que je serai en vue des postes, retournez i)rès (le vos amis; et ne ménagez pas les chapons el le vin <lu traitant. Dites au petit abbé de se moilérer , de n'avoir pas peur , et d'attendre. A Valenciennes, je reçois mes ordres; j'apprends ma destination, et sur-le-champ je vous écris de me venir rejoindre. Chez miu vous serez aussi bien caché (pie Belair l'était au quartier de Câlinât. Une fois en sûreti', nous attendons le roi. el vous savez ce que je vous .li promis. Ten(^z, voyez comme il fait clair dans la ville: quilte/.-moi; oh serait peut-être inquiet de vous à lloiidaide; quittez-moi, vous dis -je, et faites-vous protrger par Helair aupris (ie M. Desbuttes.
Il taisait très clair en cllet d.ius Valenciennes. On voyait de loin aller el venir
force flambeaux. Les portes étaient ouvertes etencombrces par des troupes désordonnées de gens de guerre, dont les piques et les mousquets reluisaient dans les flammes rougeâtres.
— Je me bâte, continua le général ; on pourrait liien fermer la ville et me laisser dehors, tout Rubantel que je suis ; adieu . cher Lavernie, au revoir.
Gérard lui faisait ses derniers adieux quand ils virent tous les soldats se remuer et hourdonner ainsi que des abeilles autour de la ruche. Une clameur assourdissante s'élevait du cœur de la ville, mêlée à des bruits de tambour, à des rappels de trompettes et au piétinement des chevaux.
— Décidément, c'est le jour des bagarres, s'écria Rubantel; est-ce qu'on s'égorge dans Valenciennes ?
— Il y a quelque chose d'inquiétant, dit Gérard.
— Partez , mon ami ; plus ce sera bruyant et inquiétant, plus vite vous devez retourner dans le calme et la solitude.
— Permettez, mon général, dit Gérard, que je questionne ce groupe de gens tranquilles, là, au bord de la contrescarpe.
— Ce sont des officiers, il me semble, dit Piubantel, on vous reconnaîtrait : partez!
— Pas avant de savoir ce qui se passe, mon général ; je me sens dévoré par une curiosiié qui ne m'est pas habituelle.
— Eh bien, je questionnerai, moi, vous écouterez , et vous tournerez bride après avoir entendu.
Gérard demeura en arrière ; le général s'approcha d'un petit groupe de gentilshommes restés à l'écart, et causant entre eux.
— Messieurs, que fait-on dans Valenciennes? demanda -t-il.
— M. de Rubantel! mon général ! s'écria une voix; c'est donc vous! Nous nous mourions d'inquiétude.
1 — Quoi, de la Fresnaye, vous êtes mon |.'iide-de-camp, et vous ne me venez pas rejoindre, dit le général, en feignant d'être fâché. Je vous ai attendu toute cette soirée. ' — Et moi, mon général, j'ai couru dix fois sur vos traces ; mon cheval est fourbu ; je le reposais à côté de ces messieurs pendant qu'on s'ccharpe là-îledans.
— On s'écharpe? dans Valenciennes! qui donc, bon Dieu ?
— Mon général, M. de Vendôme est arrivé ici un peu tard et n'a pas été content de son logement. M. de Bouillers y est arrivé aussi, et a trouvé tout ce qu'il pouvait désirer....
— Voyez-vous cela, dit Rubantel ; pourquoi cette injustice?
— Mauvais arrangement, mon général, dit un des officiers.
— Faveii' ! dit un autre. M. de Boufflers conduit M. le duc du Maine.
— Et alors ? demanda Rubantel.
— Alors, mon général, continua l'aidede-camp, M. de Vendôme furieux a dit que puisqu'on ne le logeait pas il se logerait luimême.
— J'aurais fait comme lui, grommela Rubantel ; poursuivez, la Fresnaye.
— Il résulte de là, mon général, que les gendarmes ont avisé un très bel édifice dans une rue écartée, pleine de beaux arbres, et qu'ils ont voulu loger M. de Vendôme dans cet édifice.
— Je ne blâme point les gendarmes.
— 11 y a un malheur, mon général, l'édifice est un couvent.
— Ah, diantre !
— D'Augustines.
— Peste !
— Et les gendarmes en ont enfoncé les portes.
— Aie ! '
— Les Augustines ont beaucoup crié.
— Je le crois bien.
— Elles ont envoyé supplier M. de Vendôme.
— Qui s'est retiré?
— M. de Vendôme était déjà couché dans les apparlemens qu'on destine aux reines, lorsqu'elles passent.
— Il s'est relevé?
— Non, mon général, il s'est retourné dans la ruelle, et a répondu... Ma foi, mon général, j'irais en prison, si je vous répétais ce qu'il a répondu.
— Tiens, tiens, tiens ! et ensuite.
— Ensuite les Augustines se sont adressées à M. de Boufflers qui a prévenu M. le duc du Maine. Ces messieurs ont été ensemble rendre visite à M. de Vendôme, et l'on s'est chamaillé, mais rudement.
— Quel malheur, s'écria Rubantel, que je n'aie pas été là; je manque toujours les bonnes aubaines !
— Oh! ce n'est pas fini, mon général.
Vous arrivez au bon moment : c'est si peu fini que cela cemmence.
— La Fresnaye, vous me comblez!. ..Quoi, ces trois grands princes, car si M. de Boufflers n'est point prince, il en a l'orgueil; ces trois grosses têtes, dis-je, continuent à s'entredévorer? Allons-y avant que tous les morceaux aient disparu.
— Mon général, un conseil d'ami, dit alors
DE LAVERNIE.
l'un des officiers : imitez-icoi, imitez M. de ' .ToyeuseelM.deVillemur qui tiennent leurs troupes à l'écart et ne se mêlent pas de cette affaire. Laissez M. de Vendôme se rebiffer contre M. de Boufflers. Les gendarmes sont fort capables de se défendre. Demain on les ménagera, eux qui sont troupes d'élite. Nous autres on nous ferait payer les pots cassés.
— C'est judicieux , répliqua le général : mais où sont mes chevau-légers?
— Là, en bon ordre, sur le glacis, dit l'aide-de-camp.
— Et les pionniers? il en est que je veux laire pendre ; ils ont lait milleabusen route.
— Eh bien! pendons-en quelques-uns, dirent les officiers, cela nous fera passer le temps.
— Cependant, il serait bon de savoir ce qui se fait en ville, reprit M. de Rubantel, à qui tout ce scandale causé par les princes donnait une maligne joie ; il est impossible que M. de Vendôme dorme au milieu d'un pareil bourvari :
— Oh ! nous avons des nouvelles tous les quaris-d'iieure, répliqua La Fresnaye ; le brigadier envoie reconnaître la place et nous transmet les bulletins.
Rubantel, tout en riant, s'approcha de Gérard, auquel [lersonne n'avait pris garde^ et qui contemplait cette scène avec sa mélancolie ordinaire.
— Vous voyez, dit-il, Laveinie, que la campagne s'annonce bien ; on s'amusera un peu. Tûchez donc d'en être.
— Hélas 1 mon général, je ne viecs pas ici pour m'amuser.
— Qui sait ; vous vous divertirez peut- C'tre malgré vous; c'est la meilleure m.iiiibre.
— Des nouvelles, des nouvelles ! crièrent du bord des glacis une loulc de jeunes oflicicrs près desquels passait une estafette au galop.
Le cavalier arrivait près de la Fresnaye:
— Monsieur, dit-il, le brigadier vous prévient qu'il laut absolument retrouver M. de Rubantel ; la générale bat; ks gendarmes sont assiégés autour du logement qu'ils ont choisi, par les troupes di; M. de Boufflers. Ce dernier demande du renfort. Cependant, par la porte de Mons est arrivé un gros de cavaliers encore inconnus ; on ne sait pour qui cette troupe va se déclarer.
Ru Itanlol s'avança:
— Clievau-iéger, dit-il, dites 5 moo brigadier que j'entends que l'on ne bouge |)oint du glacis. Les chevau-légers sont h moi et Hon à M. de Boufllers ou à M. de Vendôme, .lusqu'à nouvel ordre je nv, suis soumis h pçrsoane, puisqu'il n'y a point degént'ral en
chef nommé par le roi. Ainsi donc, pas ua geste ou pas un cri dans les rangs: et si quelqu'un veut me parler, qu'on me l'amène; je plante mon quartier-général ici, sur ces pierres ; je ne suis pas difficile, moi. Je ne suis pas un prince 1 allez, chevau-léger.
— Voilà parler, dirent les officiers, ravis de voir se compliquer l'affaire.
— N'est-ce pas? Qu'en dites-vous, Lavernie ? demanda tout bas au jeune homme le général enclianté.
— Ces pauvres Augustines ! répondit Gérard.
— Bah ! si elles ont des agresseurs, elles ont des défenseurs.— Ah !... je comprends... comme il s'agit de religieuses, vous pensez à la vôtre... Dites-moi adieu, Lavemie , et partez 1 '
Une autre estafette accourut à toute bride.
— Qu'est-ce encore? demanda Rubantel.
— Mon général, les Augustines déménagent; elles ont emprunté à M. de bouftlers ses chariots et ses fourgons ; elles vont gagner une maison succursale qu'elles ont près de Quiévrain, et M. de Boufllers vous prie de leur fournir un piquet d'escorle.
— Ah! ma foi non, rcphqua Rubantel avec humeur; je n'ai pas d'ordres à recevoir de M. de Boufllers, moi, et d'ailleurs mes chevaux sont fatigués ; dites cela au marquis de Boulllers.
Le cavalier partit au galop.
— Mon général , dit Gérard bas à M. de Rubantel , prenez garde que M. de Boulllers ne vous adresse pas un ordre , mais une prière. Il est peut- être inhumain de laisser aller seules ces pnuvres femmes , aux hasards de la nuit , avec tous ces pionniers et vagabonds qui rôdent. Vous seriez blflmé, mon général, comme homme, sinon comme officier; et puis [.our moi , qui vous en prie, donnez une escorle aux Augustines. Vous le disiez tout à l'heure, elles m'inspirent je ne sais quel intérêt mystérieux.
— Mon cher Lavernie, dit l'entêté général, je suis au désespoir de vous désobliger, mais je ne lais pas mon service avec du sentiment. Donner un ordre et puis le reprendre est d'un mauvais militaire. J'ai dit que je ne fournirais po;nl d'escorte aux Augustines, j'ai eu tort, peut-être, je n'en disconviens pas ; c'est brutal, ie l'avoue, mais je l'ai dit, et n'en démordrai point.
On vit alors s'avancer lentement dans la glande rue de la ville, au milieu des soldais qui s'entr'ouvraientpour lui laisser passage, un grand chariot fermé qui contenait l'avant-garde des religieuses fugitives.
Des toiles mal assemblées couvraient ce
chariot , et mille regards avides ou railleurs fouillaient sous ces toiles : deux cavaliers seulement escortaient le premier chariot. Ils furent poursuivis durant le trajet par les sarcasmes de cette terrible jeunesse.
On vit quelques étourdis soulever les rideaux avec la pointe de l'épée ou de la pique et commenter la grâce ou la laideur des visages eliarouchés qu'éclairait l'invasion soudaine d'une lueur de fallotou de torche. Ces pauvres Augustines, serrées les unes contre les autres , rougissant et tremblant eussent lait pitié à des Tartares. Mais comme elles ne couraient aucun danger, les chevau-légers français ne songèrent qu'à en rire.
Rubantel, il faut le dire, se détourna mécontent de lui-même quand le chariot passa.
Mais je ne sais quelle formalité de sortie arrêta le véhicule à la porte. Soit encombrement des soldats amoncelés pour mieux voir, soit lassitude des chevaux , le chariot cessa de rouler.
Tout à coup un grand mouvement se fit dans la ville. Des cavaliers accouraient à toute bride et s'ouvraient impitoyablement passage dans les groupes de soldats qui se renversaient les uns sur les autres.
Un cri précédait les cavaliers comme le vent précède la foudre.
— Louvois , Louvois ! murmurait cette foule divisée comme les épis sous la pression de l'ouragan.
A la tête de vingt grenadiers à cheval, le marquis de Louvois s'avançait, le visage enflammé, baigné de sueur, la voix rauque.
— Voici Louvois ! dit M. de Rubantel à Gérard. Sauvez-vous, Lavernie.
Mais Gérard ne l'écoutait pas. Au moment où le chariot s'ébranlait pour reprendre sa route, au moment oii vingt flambeaux l'illuminaient de leurs feux sinistres, le jeu ne homme avait cru, sous les rideaux de toile, voir apparaître comme une vision, comme la silhouette fugitive d'un rêve, le pâle et triste visage d'Antoinette qui, éblouie par les reflets des lumières, cacha sa tête dans ses mains.
Gérard poussa un cri et resta en extase au milieu de la clarté. Le chariot glissait lentement dans l'ombre, les mains blanches s'écartèrent de ce doux visage que déjà le jeune homme ne pouvait plus distinguer, et alors un cri répondant au sien s'échappa du chariot et vint Irapper au cœur l'mfoituné qui palpitait entre cette chimère et cette réalité.
Eperdu, ivre, aveuglé, Gérard voulut
pousser son cheval pour rattraper le chariot, Rubantel saisit sa bride et lui dit d'une voix brève et basse :
— Arrière donc ! ou vous êtes perdu 1 Gérard ouvrit les yeux ou plutôt r^:'prit
ses sens, il avait en face ele lui Louvois, rouge de colère, mais qui ne l'avait pas encore aperçu, et faisait cerner le groupe pai ses cavaliers.
Un vertige de terreur et de rage monta au cerveau du jeune homme et l'aveugla une deuxième fois.
Louvois parcourut des yeux le cercle qui l'entourait, et toujours sans apercevoir Gérard :
— Voila donc, dit-il lentement et les dents serrées, comme on observe la discipline et les convenances ! Quoi ! j'arrive pour voir de pareils excès ! Ne dirait-on pas une ville ennemie prise d'assaut! Qui commande ici?
— Moi, monsieur, répliqua M. de Rubantel, qui cachait le jeune homme derrière lui.
— M. de Rubantel!... fort bien, dit Louvois, avancez.
Le général, courroucé, mais forcé d'obéir, poussa son chevsl vers Louvois.
— Que me voulez-vous, monsieur, dit-il?
— Monsieur, vous avez refusé une escorte aux Augustines... à des femmes, à des religieuses que je vois offenser par vos soldats ; c'est indigne, monsieur !
Rubantel furieux :
— Monsieur, dit-il, je n'avais pas d'ordres, et avant de reprocher sur ce ton, vous eussiez dû m'en faire parvenir, ou les apporîer vous-même puisque vous étiez là.
— Aviez-vous besoin d'ordres pour empê cher le désordre! Je viens de vous voir, de mes yeux, à l'instant, retenir par la bride le cheval d'un insolent qui courait à ce cha riot, sans doute pour faire insulte aux religieuses : un bon oificier n'a pas besoin de son bras pour se faire obéir !
— Personne ici n'a couru à ce chariot, re parlit Rubantel, effrayé à cause de Gérard.
— J'ai vu, vous dis-je ! D'ailleurs, vous cliercheriez en vain à excuser le coupable. C'est un de vos olficiers, peut-être?
— Non. monsieur
— Ce n'était pas un chevau-léger ; il était vêtu de noir... Qui était-ce?
Rubantel ne répondit pas.
— Parlez ! s'éciia Louvois avec violence en frappant du pied son étrier ; parlez et nommez le coupable, puisqu'il est assez lâche pour ne se point t^ommer lui-même !
Gérard poussa son cheval hors du groupe tète à tête avec le cheval de Louvois.
DE LAVERNIE.
— C'est moi, monsieur, dit-il d'une voix lerme et l'œil attaché sur les yeux du ministre.
Louvois pâlit ou plutôt devint livide en reconnaissant l'ennemi dont le visage lui rappelait tant de souvenirs. Rubantel et les assistans commencèrent à trembler pour cet imprudent qui tombait ainsi sous la terrible serre du vautour.
Il y avait là plus de trente officiers de marque, plus de deux cents sous-oificiers et soldats à portée d'entendre, et qui dévoraient cette scène de tous leurs yeux et de toutes leurs oreilles.
Louvois fut tellement suffoqué par la surprise qu'il garda un moment le silence. Gérard aussi était muet , mais ses yeux parlaient pour lui. Jamais lion Ijravant un serpent n'a lancé de plus foudroyans regards. Ce silence des deux adversaires pesait sur les assistans comme l'attente de la mort.
— Que faisiez-vous là ? dit Louvois, et que voiiliez-vous à ces religieuses ï
— J'en cherchais une à qui vous avez volé sa liberté.
— Et l'avez-vous trouvée? demanda le ministre d'une voix insultante.
— Non , mais je vous ai trouvé vousmême.
— Qui êtes- vous ?
— Vous le savez bien.
— Lieutenant Lavernie , je vous ai mis aux arrêts chez vous, de la part du roi.
— Je ne suis plus lieutenant, et je viens vous demander [)Ourqaoi vous m'avez enlevé mon grade ?
— Le ministre du roi vous ordonne de vous taire.
— Je suis le comte de Lavernie, aussi bon gentillionime que vous, el je viens vous demander raison de l'outrage que vous m'avez fait en formant la porte de ma maison avec de vils archers!
— Monsieur, je no suis point ici pour écouter vos allaires de laniille.
— Vous êtes ici f)Our me ré[>ondre, (juand jo vous demande de quel (inni, comme un l)Ourr('au, vous avez lue ma mère!
— Malheureux 1 s'écria Louvois inquiet du murmure que soulevèrent ces paroles.
— De la pruience, M. de Lavernie, dirent tout bas lu >a a loi et quelques olfii iers au jeune homme, que la colère commem^ait à emporter.
Louvois, sur (|ui tous les regards s'attachaient avec haine, ne sup.porla |)oint plus longtemps l'inlrriniilédesoii rùle.
— C'est au roi seul, dit-il, que je dois con)p!p i\c< résolutions que je piends pour
son service. Le roi vous avait mis aux arrêts pour six mois, vous avez forcé les arrêts ! Gérard sourit de pitié.
— Vous avez parlé insolemment au ministre de Sa Majesté, commua Louvois avec une lenteur qui trahissait toute sa rage.
Gérard fit un signe d'assenhment.
— Vous avez provoqué votre supérieur.
— Je n'ai de supérieur que le roi, puisque
je ne suis plus officier, et j'ai provoqué, non pas un ministre, mais un homme que je croyais être un gentilhomme.
— Il suffit, vous avouez la provocafion?
— Mille témoins l'ont entendue, dit Gérard.
— J'y compte, repartit Louvois avec un sourire d'hyène satisfaite. Monsieur de Rubantel, assiirez-vous de la personne de M. de Lavernie !
— Monsieur, dit le général en serrant les poings, vous faites erreur, je commande les clievau-légers delà garde et non les archers de la prévôté.
Un murmure d'assentiment aceueiUit dans tous les rangs la réponse courageuse du vieux soldat.
Louvois, frémissant de colère :
— Excusez-moi, dit-il; j'ai voulu vous demander de m'envoyer votre prévôt.
— M. de Lavernie, répliqua Uubantel, est lieutenant de dragons, et non de clievau-légers ; il appartient à la justice de son corps!
— M. de Lavernie, s'écria Louvois ivre de fureur , appartient à qui je le donne; il n'est jilus de l'armée du roi ; toute justice lui est bonne. Je vous commande de m'envoyer voire prévôt : obéissez 1
— Au moins, dit Gérard froidement, le marquis de Louvois vient-il de constater que )(> ne suis plus officier. — Il s'est condamné lui-même. — Mais à quoi bon marchander avec ma destinée ? Marquis de Louvois, le comte de Lavernie, que vous avez insulté, ruiné, dont vous avez assassin»' la mère et volé la (lancée, le comte de Lavernie, homme sans tache, vous a di mandé raison de vos offenses el do votre crime — vous lui avez répondu par un ordre d'arrestation. Vous êtes un h^ehe; et parmi tous ceux qui m'entendent, écoulez l)i( n. il n'est pas un homme de cceur qui m'interrompe pour me démentir. Cela rao sullil , j'ai (le vous la salislaction que vous nio rel'usiez. Ouest leprévôl? je mo livre. Où est la prison? j'y marche. — Marquis, vous pleurez dorage, j'ai vengé ma mère !
Louvois lit un geslc indicible de fureur désesj; éïéf . Un crui un instant qu'il allait se
id2
jeter ^nr cet ennemi au front d'airain, à l'œil chargé d'éclairs.
Mais Louvois fit un effort et se contint. Dix archers de la prévôté militaire se firent jdiir parmi les assistans, entourèrent Girard et l'emmenèrent au milieu d'eux , tandis qu'il essayait encore de voir au loin sur la route le ioiird chariot qui emportait son beau rêve.
Ru})an(el vint l'embrasser, l'œil humide, la voix émue.
— Adieu, mon p;cnéral, dit doucement le jeune homine à Rubantel. Nous n'avions pas prévu ce dénouement.
Plus de vingt gentilshommes vinrent serser la main de Gérard : il y a toujours de braves gens en France.
— Au revoir, et comptez sur moi, répliqua le bon général, en tournant le dos à Louvois, devant qui les rangs s'ouvrirent avec un morne silence lorsqu'il voulut revenir dans la ville.
Mais Louvois tenait peu à la popularité.
— Allons, pensa-t-il, des trois hommes qui savaient mon secret, voici le plus dangereux qui se supprime lui-même. Tout va bien?
Le leudessiain.
Le lendemain un soleil radieux se leva sur Houdarde, et ranima dans le parterre du seigneur châtelain toutes les fieurs du printemps qui s'étaient courbées la veille sous le pied des gendarmes et des grenadiers.
La fraîcheur du matin, le chant dos oiseaux qui se becquetaient en sautillant sous les feuillages, le murmure de la rivière dont les eaux s'étaient purifiées, rien ne réveilla de leur profond sommeil les hôtes de ce château, remué la veille par tant d'événemens bizarres. Le jour descendit sur les murailles, et pénétra par les fentes des volets sans arracher un soupir à ces donneurs acharnés. Rien n'était vivant dans le domaine, sinon quelques poissons revenus de l'alarme nocturne et qui, sortant de dessous leur abri de pierre bondissaient de joie dans le disque lumineux que le sole 1 levant allumait sur la rivière.
Cependant une fenêtre s'ouvrit du côté du parterre. On y vit paraître d'abord le peUt chien Amour qui posa ses deux pattes blanches sur l'appui, regarda le ciel en clignant des yeux et finit par sauter comme un chat
sur la balustrade dîi iî s'accroupit en humant les rayons déjà tièdes.
Puis arriva près de cette fenêtre l'abbé Jaspin. Le digne homme achevait sa toilette et enfonçait sur son crâne grisonnant la calotte noire de Géronte et d'Argan. Jaspin débuta par souhaiter civilement le bonjour au petit chien.
— Bonjour, Amour, as- tu bien dormi?
Que vois- tu de joli là-bas? 11 fait beau, n'est-ce pas ?
Jaspin se pencha liors de la fenêtre pour regarder en bas, pour regarder en haut.
— Rien d'ouvert, dit-il. — As-tu déjà vu ton maître, petit Amour? Est-il descendu dans le jardin, lui qui se lève de si bonne heure? — Je te dérange. Amour? Il faut me le pardonner... Là, remets-toi au soleil.
Et Jaspin caressa de la main le dos du chien, qui, pour s'en débarrasser plus vite, lui envoya de côté un petit coup de langue et rentra dans sa contemplation.
— Je devrais voir M. Gérard au jardin, continua Jaspin en s'adressant encore à Amour ; mais dans ce jardin il y a des arbres, et le feuillage m'empêche de bien voir les allées ; nous verrons mieux en descendant.
Jaspin se dirigea vers la porte ; Amour comprit son idée et sauta en bas pour l'accompagner avec toute sorte d'empressemens que révélait le panache mobile de sa queue.
Jaspin descendit l'escalier avec précaution, et passa discrètement devant la chambre de Violette. Mais lorsqu'il l'ut arrivé devant l'appartement que, la veille, Desbutles avait assigné à Belair, l'abbé s'arrêta, écouta, et Amour alla flâner sous la porte.
Rien ne bougeait en cette chambre. Jaspin se préparait à passer outre, quand il entendit un bruit de pas dans l'escalier. C'était Desbultes qui faisait semblant de sortir de la chambre de sa femme , et qui, à cet effet, venait de remonter par son escaher dérobé jusqu'au palier du grand escalier.
— Moii fdleul! s'écria l'abbé, bonjour, comment êtes-vous ce matin ?
— A merveille, parrain, dit le financier en grimaçant la satisfaction. A merveille ! à merveille," ajouta-t-il bruyamment en voyant paraître au bas de l'escalier le sénéchal, suivi d'un valet de chambre. Eh bien, parrain, comment trouvez-vous mon château?
Votre filleul vous fait-ii honneur? Vous repentez-vous de m'avoir tenu sur les fonts de baptâme? Quand j'aurai un miUion de plus, parrain, je vous ferai chapelain d'Houdarde.
DE LAVERNIE.
A ce mélange de voix et de pas, la porte de la chambre de Belair s'ouvrit à grand bruit de verrous, et le jeune homme parut demi-vêlu, étirant ses bras et passant une main d'un blanc mat dans ses beaux clieveux blonds un peu en désordre :
— Eh I bonjour, cher monsieur de la guitare, dit Desbiittes en s'apiirochant avec un geste d'affectueuse jjrotection: mon Dieu, que vous nous avez bien guitare celte nuit. Merci ! mais ma femme vous en remerciera mieux que moi. Elle se connaît mieux en musique.
— Madame Desbuttes repose encore ? interrompit Belair, reugissafit.
— Je l'ai laissée dormant, cher Monsieur, lépliqua Desbutles en se frottant les mains; je sors de chez elle à l'instant. Dorl-elle de bon cœur, la pauvre femme I dort-elle 1 à dix pisloles le quart-d'heuie , mon cher monsieur.
11 n'avait point fini que l'on entendit tirer deux verrous , trois vtrrous , un nombre inouï de verrous à la porte de Violette; puis après les verrous , un craquement de pênes dans la serrure, des tours de clé aussi nombreux que les verrous.
— Ah çà mais, dit Jaspin naïvement à Desbuttes* que ces verrous et ces serrures mettaient au désespoir, comment avez-vous donc pu fermer tout cela sur vous en sortant tout à riuure?
Desbutles se mordit les lèvres, — 13elair se détourna pour caresser Amour, — Violette parut sur le seuil de sa chambre : elle était radieuse et rose comme la jeune Aurore, elle souriait languissamment, et, l'crmanl d'une main sa robe de satin noir sur la broderie blanche de sa gorgerelte, elle se soutenait de l'autre main aux ferrures ciselées de la porte entrouverte.
DesbuttCd s'approcha d'un air empressé, et lui baisa la main qu'elle ne défendit piis.
— Si tôt levée ! dit-il; c'est trop peu dormir. Vous risquez votre santé.
— J'ai voulu savoir des nouvelles de mes hôtes, dit la jeune femme en enveloppant Belair d'un regard timidi^ rt doux ^jui laillit le laire chanc(iler. Mais où est M. de Lavernie? N'est-il {)oint levé encore?
— Je le ciicrche p.uloul, dit Jaspin qui venait de faire peniuisilion chez Hulair; il n'est pas au jardin ; je le croyais dans la chambre de monsieur.
— Il n'y est point, répliqua Relair.
— Je le vois bien, hélas 1 dit Jaspin; n'estil donc pas revenu?
— Pas que je sache, dit Belair.
— Et cela fie tous a pas Cc\usé d'inquié-^
tude? s'écria Jaspin. Vous ne vous en êtes pas aperçu! Un ami que vous adorez, qui vous adore 1
— Excusez-moi, je dormais.
— C'est naturel d'avoir dormi tard, s'écria Desbutles.
— Vous ne vous êtes couché que tard, M. Belair ; nous avons joui de votre charmante musique une partie de la nuit, n'est-ce pas, ma femme ?
Violette rentra un moment chez elle pour cherciier son mouchoir oublié.
— Et en vous couchant si lard, dit Jaspin, vous n'avez point remarqué l'absence de Gérard? à une pareille heure!... pas rentré 1
— Monsieur l'abbé, fatigué d'avoir joué longtemps, ainsi que vous l'a dit M. Dcsbuttes, j'ai dormi, je vous le répète, dormi comme vous avez dormi vous même.
Violette reparut. Belair était fort embarrassé. Elle lui vint en aide.
— Rien ne lasse comme de chanter en plein air , dit-elle. D'ailleurs , monsieur l'abbé, pourquoi seriez-vouo inquiet de M. de Lavernie ; n'est-il pas en compagnie de M. le général, au milieu d'une armée? Ils seront arrivés tard à Valenciennes, et les perles auront été fermées sur eux.
— Et voilà précisément ce qui m'inquiète , s'écria l'abbé en cherchant dans tous les coins machinalement comme un fou, tandis qu'Amour, le regardant et comprenant son agitation, cherchait avec lui sous le lit et les meubles.
Desbutles, enchanté de voir que la conversation ne le regardait plus, appela son sém'chal que le respect tenait enthamé au bas de l'escalier.
— Sénéchal! cria-t-il, arrivez un peu, et dites-nous si M. de Lavernie n'est pas rentré cette nuilou ce matin? Ne serait-il |)asdans quelqu'une de mes trente chambres? On revient tard, on a h;\te de se coucher, on prend le premier lit qu'on rencontre. Moi, je crois qu'il doit être renti'é, car j'ai entendu, vers minuit, un bruit sourd, un ^;raDj bruit, pareil h celui d'une grosse por'o' qui se ferme.
— - N'avez-vous pas entendu, mignonne î dif i! à Violette qui ne rolLisa pas l'épithète — malgré toute l'envie qu'elle en avait; — ' D ais à ct> moment Violettt* n'eût donné en f ,uoi que ce fôl un démenti h M. Desbutles.
— Oui, répHqua-telle, j*ai entendu un ')ruit sourd...
— Et vous avez cru, comme moi, que c'était une porte fermée
—Mon Dieu oui !
— Fermée par M. Gérard, qui revenait.
— Certes.
— Alors, qu'était-ce que ce bruit? fit Jaspin, s'il n'était point causé par le retour de M. de Lavernie.
— Monsieur, répliqua le sénéchal, le bruit n'a pu être causé que par la chute de la fenêtre.
— Comment ! s'écria Desbultes sans remarquer la gêne de Belair et la petite toux de Violette, quelle fenêtre, s'il yous plaît? il m'est tombé une tenêtre ?
— L'appui, monsieur, prenez la peine de sortir et de regarder.
Desbuttes sortit et regarda. On voyait sous la fenêtre ouverte une brèche caùsce par l'expulsion de la pierre ; la pierre avait creusé son irou dans le sable. Le Zadig de Voltaire ou un substitut de procureur du roi eussent facilemeiit reconstruit l'histoire de ces décombres muets, de ce désordre éloquent.
Desbuttes n'y vit qu'un dégât.
— Mon château n'est donc pas solide I murmura-t-il; déjà des réparations ! venez voir, messieurs et madame.
— Inutile, dit Violette, occupons-nous de M. de Lavernie, de nos hôtes...
— 'Oui, vous avez raison, occupens-nous aussi de mon hôte à moi, du pauvre felessé, de mon vieil ami, s'écria Desbatles. A-t-il dû souffrir de tout le vent qui est entré la nuit dans sa chambre, par cette effroyab'e ouverture ! Comment va mon hôte, sénéchal?
— Votre liôte, monsieur, n'est plus là, dit le sénéchal.
— Vous l'avez déménagé ? fort bien,
— Non, monsieur, il s'est déménagé tout seul.
— Que voulez -vous dire !
— Je veux dire, monsieur, que ce matin, tout à l'heure, j'ai trouvé la porte de la cour ouverte, un cheval de moins, cette chambre abandonnée, la fenêtre démoUe, et j'ai conclu ceci : votre hôte a été enlevé ou s'est enlevé lui-même.
— La Goberge serait parti 1 s'écria Desbuttes.
— La Goberge ! s'écria Belair.
— La Gobergel s'écria Jaspin.
— Gui, mon camarade La Goberge, un digne gentilhomme, ami comme moi de M.
de Louvois.
— La Goberge était ici ! continua Belair en s'approchant de Desbultes.
— Oui , le connaissiez- vous ?
Bel^àr allait dire oui : un regard de Vio-
lette arrêta ce mot sur ses lèvres, ce que voyant, Jaspin aussi garda le silence.
— Non, dit Belair, je ne le connais pas, mais j'ai entendu parler de lui.
— Moi aussi, dit Jaspin.
— Il est fort connu, reprit Desbuttes. Mais comment s'est-il enfui?... pourquoi? Un homme blessé, un homme exténué, une ombre d'homme, que mes gens avaient sauvé de la mort à force de soins!... Abl voilà, il aura mis à exécution les projets qu'hier encore nous formions tous deux.
— Vraiment 1 dit Belair.
— Il voulait courir le monde pour attraper celui qui l'a blessé.
— Voyez- vous cela! dit Jaspin.
— Un écolier, son écolier en fait d'armes, un enfant qui lui avait fait un trou comme le poing dans la poitrine.
Violette trpssaillit.
— Un novice qui apprenait de lui à manier l'épée pour tuer un mari ridicule.
Violette se mit à rire, Belair aussi, bien que la situation fût tcRdue; mais comme Desbuttes en liait le premier, il n'y avait rien à dire. Jaspin, lui, ne riait pas. Il entra dans la chambre de La Goberge avec Belair.
— N'est-il pas étonnant, dit Jaspin, que ce M. La Goberge se soit enfui ainsi?
— Très étonnant, monsieur l'abbé, répliqua Belair.
— N'est-il pas étonnant, dit Desbuttes en dehors au sénéchal, comme pour compléter la conversation, n'est il pas incompréhensible que cette énorme pierre soit ainsi tombée toute seule !
Jaspin ramassa silencieusemen la barre de fer dont La Goberge avait fait son levier. Il en regarda l'extrémité crayeuse encore, la fil voir à Belair, et la replaça sans affectation le long du mur.
— Avez-vous compris, dit-il au jeune homme, et croirez-vous désormais aux miracles ?
— Parfaitement, répliqua celui-ci.
— Eh! mais, s'écoia Desbuttes toujours dehors, qu'y a-t-il donc sous la nierre, sénéchal?
— Un manche de guitare, monsieur, répondit le sénéchal.
— Ma guitare, que j'avais oubliée sur le banc, lorsque je suis rentré dans ma chambre, dit Belair en toute hâte. Pauvre guitare, un instrument auquel je tenais tant.
— Eb mais ! répondit Desbuttes à sa femme, est-ce que je n'ai pas vu chez vous, à Paris, mignonne, une guitare superbe dans un étui de velours?
DE LAVERNIE.
C'était la guitare du grand roi, gardée en dépôt par Violette lors du départ de Belair.
— Je crois que oui, monsieur, dit Vio ^ lelte, de plus en plus troublée.
— Il faudra la donner à M. Belair, qui en joue si bien, ajouta Desbuttes. — C'est ma femme et moi qui vous plions de l'accepter, en souvenir de nos noces. — N'est-ce pas, mignonne?
— Oui, en souvenir de cette nuit, dit la jeune femme, et puisse-t-elle inspirer à M. Bi.'lair quelques chansons tristes et douces, comme doivent être les pensées d'un véritable amour.
— Hein! mon parrain, dit Desbultcs à l'oreille de Jaspin rêveur, a-t-elle de l'esprit, ma petite femme !
— Beaucoup d'esprit, r pliqua l'abbé. Je vous en félicite, mon filleul.
— Le déjeuner de madame est servi!...
vint crier le maîlre d'hôtel.
— A table! dit Desbuttis; mon parrain, donnez la main à ma femme ; puis, souriant à Belair :
— Vous, prenez mon bras, monsieur et ami. Je gage que vous avez gagné grand faim à roucouler ainsi la nuit ?
— Oui, monsieur, je l'avoue, répliqua Belair.
— Et moi non, dit l'abbé ; je n'aurai pas faim tant que je n'aurai pas de nouvelles de M. de Laverniè. Mais il va revenir, j'espère. N'est-ce pas, Amour, que ton maîlre va revenir?
— Gela ne peut tarder, dit Violette, autrcinenl nous serions inquiets nous-mtmt s. Mais on diiait que M. IJelair regrette de n'avoir pasaccompagné M. de Laviirnie, ajouta Violelte en regardant le jeune lioinme lloltanl entre un souvenir d'amour et un regret d'amitié.
— Oh 1 madame... murmura Belair.
— Le (ail (Sl, s'écria Desbulles, qu'il s'est
finssé d'élrangcs choses ici depuis dou/.c icures. Kn voilà-l-il de ces aventures! chacun de nous a eu la sienne.
— Votre dîner mangé par les soldats, dit vivement Violette.
— L'arrivée de ces messieurs , ajouta iX'sbutles, arrivée miraculeuse.
— La disparition de notre gentilhomme blessé, dit Belair.
— Cette [)ierre énorme qui tombe d'ellemême, reprit le traitant.
— El qui n'éc rase qu'une guitare, dit Jaspin.
~- Au lieu d'écraser M. Belair, mon parrain! car il laul vous dire quiî M. I^elair devait êlre absolument sous la leruMre au mo-
ment oii la chute a eu lieu. Je me souviens même que tout à coup sa chanson a cessé, et que je me suis dit, ou plutôt que j'ai dit à ma femme : Voilà une grosse porte qui se ferme, M. de Laveroie vient de rentrer ; M. Belair s'interrompt pour lui donner le bonsoir. Vous souvenez-vous, mignonne, que je vous ai dit cola ?
— Peut-être..., répondit Violette rouge jusqu'aux yeux.
— Vous pensez à tout, dit Jaspin.
— Oui, j'observe tout, môme quand je dors, réi)liqua Desbuttes, qui, en dépliant sa serviette, ne put voir un imperceptible sourire passer comme un frisson électrique des lèvres de Belair à celles de Violette.
Les valets commencèrent à servir. Jaspm regardait toujours la porte. Amour qui s'était placé sur la natte près de lui, ne le voyant pas tranquille comme d'habitude, lorsqu'il était à table, finit par s'aller asseoir au seuil de la salle à manger, d'où il regardait alternativement Jaspin et l'entrée de la maison.
De>buttes mangeait et s'efforçait de faire manger son parrain. 11 causait, riait, ei lançait mille dards à Violelte. Celle-ci soudrait de voir souffrir Belair. Le musicien s'oubliait jiar fois au point d'appuyer sa tôle sur ses mains.
Le bon abbé se faisait illusion à lui-même énumérant les ragoûts splendides et les rôtis somptueux que M. de Bubantel avait rencontrés à la tab!e des princes et dont, sans nul doule, il avait fait honneur à Gérard de Laverniè.
Amour se mit à aboyer.
— Ah ! enfin le voici , crièrent Belair et Violette, en se levant de table avec em[)rcssement.
— Non, dit Jaspin , si c'était M. Gérard, Amour ne resterait pas avec nous. H sauterail déjà autour de lui jusqu'à son visage.
— C'est mon sénéchal, dit Desbutles, il m'amène un courrier.
— Le laquais de M. de Rubantel I s'écria Belair.
— Qui tient une lettre à la main, dit Violette.
— Qu'est-ce que cela signifie, murmura Jaspin déjà tremblant.
Le vieux serviteur nilra dans la salle, et, apercev.inl tout d'abord l'abbé, se dirigea vers lui et lui remit cette lettre que Violette avait vue.
— De >Lde Laverniè, dit-il tristement.
Jaspin la prit en regardant le laquais d'un
air lelleinent suppliant et eflrayé, iiuc! celuici sentit (les larmes monter h ses yeux, et