LB COMTE
nocent, adoré, il s'agit d'être dans quelques secondes un vivant libre ou un cadavre 1 Regardez donc la pendule , malheureux ; il ne vous reste que trois minutes !
— Olil mon Dieu!... oli ! mon Dieu!... hurla le pauvre .Taspin en mordant son moudioir et en se frappant la poitrine, je ne puis pourtant ims parler !...
^- Eh bien ! misérable 1 s'écria Louvois dans un transport de rage, puisque tu tiens si peu à la vie de ce jeune homme, pour- ([uoi y tiendrais-je, moi? Tant pis pour toi, tant pis pour elle , tant pis pour lui ; je re-tire ma parole et je vais avancer l'heure !
11 leva le bras pour donner une secousse au cordon. Jaspin s'élança pour l'arrêter, en criant :
— Grâce, monseigneur, je parle! Vous avez bien raison : laieine me pardonnerait de lui enlever sa couronne, mois la mère ne me pardonnerait pas de laisser assassiner son tils !
— H est son fils , n'est - ce pas ? s'écria Louvois en se précipitant vers Jaspin , dont il saisit les mains dans le délire de sa joie.
'^Oiii.
•^ Lé fils de Villarceaux, ou d'Albret?
— Je né sais.
— Peu importe ! 11 est le fils de Mme de Maintcnon ? Et Mme de Lavernie, par intérêt pour elle, n'est-ce pas, s'était dévouée à lui élever ce fils, à le reconnaître pour sien?
' — Oui, monseigneur.
— Je le tiens donc , ce secret tant soupçonné, ce secret indéchiffrable ! Vous avez bien fait de me dire la vérité , ajou'a Louvoie, suffoqué par la transition brusque d'Utie douleur immodérée à une joie folle.
— Maintenant vous n'êtes plus un ennemi pour moi, et M. de Mainlenon le tils m'est sdcré. — Voilà qui serait une bonne nouveauté, d'appeler ce jeune homme M. de Maintenon ! — Peste ! le beau mariage que va faire Mlle Van Graaft ! — En vérhé, merci, monsieur Jaspin, merci ! Je vous ferais archevêque demain si je redevenais ministre,
— ce dont je ne désespère point, d'ailleurs. il prit une plume et du papier, qu'il offrit '
k Jaspin en le conduisant à sa table.
— Maintenant, dit-il, écrivez ce que vous venez de me dire.
— Monseigneur !... s'écria Jaspin.
— Allons - nous recomm.encer ? oubliezvous , d'ailleurs , que voire témoignage ne sera qu'un double de celui que lo cliirur- ^ien de Lavernie m'a apporté iiier. Ecrivez, |e vous prie, votre déclaration et l'histoire de l'adoption de cet enfant par Mme de Lavernie. Faites vite et clairement.
Il n'y avait pas à reculer, touveis, plus semblable à un loup furieux qu'à un êtïe raisonnable , effleurait du coude le cordon de la sonnette. D'ailleurs , ne triomphait-il pas sur tous les points ? n'avait-il pas déjà ce témoignage du vieux chirurgien, — ridicule épouvantail qui n'eût pas fait capituler Jasjiin, s'il eût pu réfléchir ? — Mais l'infortuné prélat n'avait plus une idée; il ne songeait qu'à fuir , à emmener Gérard , à res^ pirer le grand air avec son élève bien aimé, sauvé ceUe fois encore du plus épouvantable péril.
Il accepta la plume et se mit à écrire.
Louvois suivait chaque mot , chaque détail par-dessus son épaule , et souriait en voyant s'étendre sur le papier ces lignes naïves qui le créaient irrévocablement maître de son ennemie et maître du roi, par la crainte que Louis XIV aurait du ridicule et du scandale d'une semblable révélation.
— Fort bien, dit-il, continuez, vous rédigez réellement comme Bossuet.
Sur cette raillerie, il quitta le dosrier de la chaise de Jaspin , et , s'approchant de la cheminée , but un grand verre de l'eau de Forges qui l'attendait depuis le matin.
Jaspin ayant achevé :
— Signez, je vous prie, ajouta Louvois. L'évêque obéit. Louvois but un second
verre et vida la bouteille avec l'ardeur d'une soif inextinguible.
Puis Jaspin , anéanti , lui tendit le papier fatal.
— Voilà donc , s'écria Louvois radieux , voilà ce que c'est que la volonté! Ecrasé il y a cïeux heures, je suis debout maintenant et invincible. Oh! vouloir!... oh! pouvoir!.,, c'est tout un. Je savais bien que je finirais par une victoire. Allons, allons, j'ai encore quelques belles campagnes à faire, quelques beaux incendies à ordonner. Allons , madame de Maintenon, vous tomberez suppliante à mes pieds. — Mais j'ai trop souffert; je ne veux plus de cette fem.me entre le trône et moi,.. Qu'elle disparaisse dans sa première obscurité!... Guerre, guerre sans pitié aux orgueilleux qui me iDravent 1 guerre à mes ennemis! guerre jusqu'à la mort!
Jaspin, aussi effrayé de celte exaltation du triompliateur qu'il l'avait été de la colère du vaincu ,,se tenait petit et palpifans dans un angle du cabinet. U voyait déjà le ministre retournant à Versailles, cette d ■ :laration à la main ; le roi , indigné , exlJiint ou disgraciant la marquise. — Il croya.; déjà entendre l'écroulement de celte iîDiKense fortune sous les débris de laquelle s'auéantissaieat l'avenir, le bonheur, l'iioimeur
DE UVERNJE.
même de Geiard , et le pauvre Jaspin n'avait plus seulement le courage de demander secours à Dieu. — Dieu venait de se prononcer trop manifestement dans celte lutte.
— A mon tour, s'écria Louvois, de chasser mes ennemis de Versailles !
!fout à coup il s'arrêta au milieu du pas qu'il commençait. Une sorte de stupeur remplaça sur son visage l'ivresse de la victoire, il pûlit , ses yeux s'injectèrent do sang; il chancela et porta vivement ses deus mains à sa poitrine et à sa gorge; sa bouche s'ouvrait pour exhaler un cri. Ce cri fut étouffé par un flot cle sang noir. Le malheureux perdit l'équilibre et tomba foudroyé sur le parquet.
Jaspm courut à lui pour le soutenir ou le soulager. 11 était mort.
— 6 Providence I murmura l'évêque anéanti , pardonne-moi d'avoir pensé que ta te reposais.
Jaspin ouvrit la main du cadavre, en retira la déclaration que Louvois l'avait forcé d'écrire; ses ongles eurent bientôt effacé jusqu'aux moindres traces du secret terrible que Louvois semblait lui redemander avec un regard farouche et furieux jusqu'au sein de la mort.
Alors Jaspin se senht saisi d'une horrible frayeur, et, poussant de grands cris qui n'étaient point alfectés , il appela au secours les hommes placés dans la chambre voisine et Gérard avec eux. En un moment le cabinet se remplit d'une foule épouvantée, muette , qui contemplait ce spectacle avec une sombre défiance. t, , .
Séron accourut comme les autres, entendit le récit de Jaspin , et en examinant le corps , ne put retenir une exclamation de doute qui circula bientôt en grossissant au dehors.
Mais M. de Barbezieux , fils de Louvois , ayant paru au seuil du cabinet , chacun se retira sans oser prononcer une parole. Jaspin saisit par le bras Gérard , aussi stupéfait que tout le monde, et l'cmmona loin de la surintendance.
Desbuttes, comme on le voit, n'avait trompé Van Graaft que de quelques heures.
Houïiniasc d'niic rciue nu roi des
roÉ».
Tandis que ce drame se dénouait ainsi par la main de Dieu , dans les bdtimons de la surinteudahcé, le roi, de plus en plus in-
quiet, et redoutant que Louvois, en son désespoir , ne se portai à quelque extrémité , avait fait ap[>eler Rubantel.
— Monsieur, lui dit -il, la plupart des rois, mes prédécesseurs, ont eu recours pendant leur règne au courage et surtout à la loyaulé de ceux qu'ils jugeaient être leurs meilleurs serviteurs ; mon père Louis XIU employa Vilry contre le maréchal d'Ancre; mon aïeul lienri IV se servit de Praslin contre le com.te d'Auvergne, dans l'affaire de Biron. Vous m'allez aujourd'hui rendre un service signalé. Il s'agit d'aller arrêter chez lui M. de Louvois , pour le mener à la Bastille.
Rubantel commença par faire un bond en arrière ; mais en voyant l'attitude si résolue du roi, le vieux soldat n'hésita plus.
— J'y vais, sire, répliqua-t-il.
Et il partit.
Cependant le roi, plein de trouble et d'agitation, passa aussitôt chez la marquise. 11 en voulait finir avec les deux tourmens qui ravageaient son esprit et son cœur.
Mme de Maintenon n'avait pas changé de conlenance depuis le départ de Van Graft et la lecture de cette lettre qu'elle avait brûlée ; — elle comprenait le danger ; — elle devinait ce qu'avait voulu faire Louvois en arrêtant à la fois Jaspin et Gérard ; — elle pressentait le résultat de leur arrestation, se voyait irrévocablement perdue : — le dernier effort de Louvois l'entraînait avec lui dans sa ciiule, et, dans l'impuissance où elle se trouvait de parer ce coup fatal, elle, le grand, l'inépuisable esprit; elle, rindonjptable courage , trouvait à peine la force de se recommander à Dieu; — elle n'avyit plus d'fspoir qu'en cette bizarre et invraisemblable nouvelle annoncée h Van Graafl par son correspondant mystérieux. Ainsi, dans tout ce qui est sérieux et imposant ici-bas, dans tout ce qui est positif et calculé , se glisse toujours par quelque coin le burlesque, l'étranj^e ou l'imprévu.
La marquise attendait, souffrait et se taisait lorsque le roi entra chez elle. A partir de ce moment , elle recommença de sentir les battcmens de son cœur.
Louis n'avait sur le visage ni colère ni faiblesse; il jouait en roi celte partie suprême ; il se préparait à la ])erdre.
— Madame, dit-il après avoir éloigné de l'appartement tous ceux qui pouvaient gêner son entretien avec la iiarquise, nous voici arrivés au moment d'une explication décisive. Vous avez vu avec <|uelle insolente menace le marquis de Louvois est sorti dô chez moi. Avant -hier, il demandait deux
jours pour vous convaincre d'indignité. Au- \ jourd'hui ce n'était plus que deux heures qu'il réclamait. Ni l'autre jour, ni aujourd'hui, bien qu'il n'ait encore rien prouvé, cet homme n'a varié dans ses assertions. Aurait-il, en effet, quelque chose à prouver? vous ne l'avez pas nié vous-même. Vos yeux, votre maintien, votre pâleur, l'enhardissent et me surprennent , moi qui crois pourtant connaître tout votre passé. Or, vous savez que vous êtes ma fenirae.il le sait aussi, et beaucoup de gens ne l'ignorent pas. Vous deviez être déclarée hier, vous ne l'avez pas été, quand le serez-vous? M. de Louvois va-t-il revenir, apportant la preuve que je l'ai sommé de fournir : que deviendrai-je alors ? que devient l'honneur de notre union ? Vous voyez, vous gardez encore le silence, vous eussiez dû déjà m'interrompre. Je vois que j'ai bien lait, hélas 1 d'agir comme je viens de le faire.
Elle, plus tremblante encore que le matin, balbutia et réussit à peine à dire :
— Que venez-vousdonc de faire ? sire.
— Je viens d'envoyer arrêter M. de Louvois, chez lui, repartit le roi — car, s'il sait des choses, telles que votre réputation en doive soufliir — une bonne prison l'empêchera de les divulguer — à moins que déjà le misérable n'ait pris ses mesures, pour que les secrets dont il s'agit survivent à sa disparition, surnagent sur le gouffre où je veux qu'il s'engkîutisse.
La marquise debout, fiévreuse, éperdue, commençait à ne plus pouvoir soutenir le regard dû roi, et Louis, a qui rien n'échappait, commençait à frissonner et à ne plus oser regarder la marquise en face; car en pareille circonstance, l'Iiomme qui soUicite avec le plus d'ardeur, un aveu de culpabilité, tremble toujours de l'obtenir.
Mais alors certain démon jaloux souffle aux questions une adresse, aux instances une énergie qui finissent tôt ou tard par extorquer le fatal aveu.
— Voyons, madame, poursuivit le roi , inspiré parcedômon pernicieux, ne trouvezvous pas qu'il serait indigne de vous et de moi , que vos secrets, si vous en aviez , appartinssent à M. de Louvois, et fussent par lui transmis à quelque pamphlétaire, au lieu de tomber dans le cœur de votre ami , de votre époux, de celui seul qui peut vous défendre ou vous venger? Ne songez-vous pas que votre silence coupable exposerait le roi à la risée de ses enRemis. Le roi peut vous aider, vous sauver, si vous avez été loyale et sincère avec lui, mais peut-être ne pardonaerail-il pas qu'on l'eût blessé dans sa con-
fiance et dans son légitime orgueil. J'ai pris mes mesures pour vous conserver , en tout cas, les apparences ; ne me rendrezvous point la pareille, en ce moment de crise oîi nous sommes arrivés?
La marquise s'agitait comme une lionne dont toute la force s'est épuisée par mille blessures, sa grande âme luttait contre tant de périls et contre tant de dissimulation. Parfois, elle se disait qu'il faut lever le iront jusqu'au moment où la tête tombe; tantôt elle se trouvait Ic^che et misérablede ne point se jeter à deux genoux devant le roi, de ne pas tout sauver par un généreux aveu, qui ne perdrait qu'elle-même.
L'état de son âme se trahissait dans son attitude : c'était des yeux égarés, une rougeur remplacée par des pâleurs subites, une raideur de maintien qui s'écroulait tout à coup, comme si le corps allait se prosterner.
Ces combats incompréhensibles entretenaient la défiance du roi, et l'on voyait son front se rembrunir peu à peu. L'orgueil qui l'avait empêché de supplier, se fondait pour faire place à la tendresse inquiète. — La marquise n'eût pas résisté à de douces paroles: encore un assaut, elle allait parler, elle était perdue.
Soudain un grand bruit de voix retentit dans le vestibule. — Nanon, Manseau, des officiers couraient et criaient pêle-mêle. — Le Roi se leva pour aller vers la porte qui s'ouvrit, et M. de Rubantel parut, tremblant et défait.
— Qu'y a-t-il, monsieur? demanda le roi, et pourquoi revenez-vous si vite ?
— Sire, c'est que M. de Louvois est mort, répliqua le général.
La marquise jeta un cri et releva la tête, en se rappelant la nouvelle apportée deux heures avant à Van Graaft ; le roi sentit un frisson courir dans tout son corps.
— Mort I répéta-t-il, c'est impossible I
— Je l'ai vu sur le parquet de son cabinet, entouré de ses serviteurs ; son médecin l'a voulu saigner, il n'est pas venu de sang. La mort a été instantanée.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites? ajouta le roi, avec une vive émotion dans la voix.
— Si je n'en eusse été sûr, les ordres de V. M. seraient déjà exécutés.
— En vérité, murmura Louis XIV — c'est mourir bien à propos ; — mais est-il mort, ainsi, tout seul?
— Sire , il causait avec M. l'évêque de Troie dans les bras duquel il est tombé.
La marquise tressaillit.
— Sait- on déjà cela? dit le roi.
DE LAVERNIE.
— Partout, sire, la nouvelle en court comme la traînée de poudre en une mine.
— Quelle cause assigne-t-on à celte mort?
— Il serait imprudent, sire, de rapporter tous les bruits qui circulent.
— Je rentre chez moi, dit vivement Louis XIV. — A tantôt, madame, en revenant de ma promenade. — Songez que vous ne m'avez pas répondu.
— Et que voulez- vous donc que je réponde, sire? balbutia la marquise. J'aurais cru du moins que l' offense s'arrêterait à la mort de l'offenseur.
— Vous avez raison — je demandais une réponse que Dieu vient de faire pour vous — A tantôt 1 Suivez-moi, M. de Rubantel ?
Quand la marquise, se croyant seule, se retourna pour appuyer, sur le marbre de la cheminée, son iront brûlant, elle vit Jaspin debout à l'entrée du cabinet par lequel Nanon l'avait introduit.
Elle s'élança vers lui.
— Où est Gérard ? dit-elle.
— Il vit, madame.
— Vous me l'avez sauvé.
— C'est Dieu et non moi.
— Quand on vous a arrêté, c'était pour vous faire parler, n'est-ce pas, mon généreux ami?
— Et j'ai parlé, dit Jaspin, sans quoi l'on eût tué (jérurd.
— Quoi I Louvoisa su...
— Tout; mais à quoi lui servira ce secret dans la tombe?
— Est-ce bien un secret? demanda sourdement la marquise. Gérard n'a-t-il rien appris?
— Rien !
— Cette voitnre fermée qui est arrivée hier ; ce vieux chirurgien de Lavernie...
— Etaitmort en arrivant. J'ai voulu en avoir la preuve, et Séron vient de me montrer le cadavre dans son cabinet d'analomie.
— Mort aussi I... Deux morts pour me sauver !
— Dieu a fait là deux terribles miracles, madame, et vous êtes visiblement protégée par la Providencel — Rien désormais ne fera plus obstacle à vos destinées. Moi seul je porte à présent l'énorme lardeau du passé; mais tant de malheurs m'ont vieilli au point que j'ai perdu la mémoire, en attendant de perdre la vie I
La marquise serra dans les siennes la main encore glacée qui avait essuyé le dernier souffle de Louvois.
Le soir était venu; — juillet, tout parfu-
mé, secouait sur Versailles, ses chaude»
haleines. Le roi se promenait le long de la terrasse, l'esprit libre, l'air dégagé, l'œil attaché presque in variai jlement, à chaque tour qu'il faisait, sur le bâtiment de la surintendance où reposait le corps à peine refroidi de Louvois.
Une toule de courtisans groupés le long de celte terrasse s'entretenaient à voix basse de tous les détails d'une mort qui changeait la politique de la cour et de l'Europe entière.
On cherchait déjà parmi ses ennemis le nom de l'homme d'Etat auquel Louis XIV accorderait son héritage.
De|)uis que la nouvelle avait circulé, tous les respects, toutes les protestations étaient pour Mme de Maintenon. Elle triomphait; son ennemi le plus cruel avait disparu. Partout, on ne parlait plus que de la déclaration imminente de son mariage; on en fixait le jour, on en commentait les termes. Nul ne songeait à y faire opposition. Sa victoire sur Louvois légitimait tout abus qu'elle eût voulu en faire.
Tandis que, de sa fenêtre, elle regardait le roi aller et venir au milieu d'une cour empressée, deux hommes se présentaient chez elle et se disputaient cérémonieusement dans l'anlitliambre, à qui passerait le premier : c'étaient l'archevêque de Paris et le père Lachaise.
M. de Uarlay obtint la prélérence. 11 était arrivé une minute plus tôt que le jésuite.
Le prélat aux archives s'approcha de la mar<{uise, et après avoir iléchi le genou devant elle :
— Permettez, dit-il. Madame, que je sois le premier, de cœur et de bouche, à saluer Votre Majesté, reine de France. Et j'espère avoir l'honneur de chanter bientôt devant l'autel de Notre-Dame, le llosanna in r.icrlsis, que l'Kglise doit aux nouvelles reines.
Il se retira discrètement après avoir prononcé ces paroles. Toutelois, comme la mar- (luise ne lui avait rien répondu, il s'.iirêta pour ajouter :
— Votre Majesté daignera-t-elle se souvenir du plus dévoué de ses serrileurs?
Mme de Maintenon se leva et laissa partir le prélat, croyant l'avoir assez payé [)ar un graiicux sourire.
M. (le Ilarlay se retira sans bruit, [)iea convaincu qu'il venait de faire ce que nul des courtisans n'.nait osé encore imaginer, et (lue son comjOiment valait bien un chapeau (le cardinal.
Mais à peine était-il dehors que le père Lachaise entra. U apportait une boite assez
Sâô
volumineuse que la marquise ne distingua pas d'abord, habituée qu'elle était à le voir, muni d'un Missel in-4 " des plus consciencieux.
— Madame, dit le jésuite, vous voilà enfin parvenue, par la puissance <le votre mérite et la grâce de Dieu, au îrùne de France. Les prières ferventes et ks vœux de notre société ne vous ont point fait défaut. Vous êtes la colonne de la religion, vous êles l'étoile qui dirige toute la France dans les voies du salut. Le roi n'a pu demeurer insensible à nos obser%''a!ions, et tantôt, lorsque la nouvelle de celte mort si sulDite a frappé toute la cour, S. M. m'a fait la grâce de me dire qu'elle regardait cet événement comme un avis du ciel; et j'ai répondu qu'en effet, Dieu semblait ainsi punir les calomnies dont vos ennemis vous avaient poursuivie jusqu'au dernier moment. Avec le défunt ministre ont cessé, comme par enchantement, les pernicieuGes influences qui troublaient les intentions du roi à votre égard. Plus d'empêchemens désormais :
vous régnerez !
— - C'est le roi, dft la marquise, qui vous a tenu ce langage ?
— Et autorisé à vous le faire entendre, répondit le père Lachaise.
— Ainsi, le roi élève à lui sa servante *?
— A la face du monde, oui, Votre Majesté.
Le jésuite, en prononçant ces paroles, tira d'un riche écrin une merveilleuse couronne d'or et de perles, surmontée d'un diamant magnifique. — Il la posa sur la table de la marquise, et lui dit :
— La Société de Jésus supplie Votre Majesté de vouloir bien agréer cet hommage de ses plus dévoués sujets.
Puis, saluant profoiidément, il se retira.
La marquise demeura seule en face du précieux joyau.
Une flamme pénétrante, jaillissant de toutes les parties de cette couronne, monta insensiblement comme un parfum au cerveau de la nouvelle reine.
— Voilà, se dit- elle, l'apogée des rêves de tout orgueil mortel. Une couronne 1 Françoise d'Aubigné, femme de Scarron, toi, à qui un maçon prédit un jour que tu deviendrais reine; te voilà couronnée, et c'est encore Dieu qui a voulu cela.
— Oh ! reprit-elle plus bas, Dieu a fait pour moi plus que pour aucune créature terrestre. Dieu s'est fait mon complice, il a daigné s'occuper de sauver ma misérable vanité ; Dieu m'a conduite par la main au milieu des eDàbùches j il a frappé de sa fou-
dre le plus acharné de mes ennemis ; Dieu m'a comblée! Grâce à lui, je lève aujourd'hui les yeux sans rougir, et je vois vivant, dans tout l'éclat de la jeunesse, de la faveur, de la beauté, un fils que peut-être hier j'eusse été assez lâche pour renier, assez vile pour laisser périr, de crainte d'être compromise par sa vie ! Grâce à votre bonté, mon Dieu, je retournerai vers vous sans crime... et j'aurai passé sur la terre sans tacite : j'aurai été toute puissante, j'aurai pu dire : C'est trop de félicité 1
Voilà ce que vous avez fait pour moi ; maintenant, que vais-je faire pour vous?
Epouse d'un roi qui n'a jamais pu lire au fond de mon âme, j'oserais m'asseoir sur le trône oii s'est assise l'immaculée , la sainte Marie-Thérèsel... Fiîre de l'impunité, triomphante hypocrite , j'apporterais impudemment en dot à cette famille de rois mondéshonneur que Dieu n'a pas voulu révéler icibas, parce qu'il se réserve peut-être de le punir plus tard 1 — Libre et tranquille par sa clémence, je recommencerais une vie de mensonge et de remords I — Non ! Faisons à mon tour quelque chose pour Dieu... Il n'est point permis à la créature de tout posséder sur la terre.
Voyons ce que je veux garder, voyons ce que je veux téder, car en vérité, le souverain seigneur me laisse faire ma part.
Eh bien, je veux avoir le droit d'embrasser mon fils — d'avoir un secret à moi — je veux m'attendrir en regardant ce jeune homme, l'aider, le protéger, l'enrichir, le faire monter au dernier degré de la puissance et du bonheur!... Je veux qu'il m'aime comme il aimait sa mère. Je v( ux m'estimer et m'admirer moi-même à chaque heure, à chaque seconde, en toute chose, et me complaire à regarder mon image au miroir, à analyser chaque détail de mon âme. Voilà des souhaits dignes de la femme que Dieu a bénie— c'est une belle part— elle me suffit, maintenant faisons celle de Dieu.
La marquise, l'œil étincelant du leu de son inspiration sublime, fit trois pas vers la couronne qui dormait radieuse sur le velours de sa table.
Elle l'élevâ lentement dans ses deux mains tremblantes, et s'agenouillant devant son crucifix d'ivoire :
— Dieu éternel, Dieu bon. Dieu des rois, dit-elle, recevez l'hommage du présent le plus noble , le plus éclatant qu'une créature humaine vous puisse offrir. Je vous consacre cette couronne, et vous supplie de l'accepter, trouvant que vous avez été pour moi trop magnifique sur la terre, et voua
DE LÂVERNIE.
coDjurant d'échanger ce trop de gloire contre un peu de votre miséricorde au ciel.
Elle déposa la couronne sur la lôte de mort sculptée au bas de la croix du sauveur, et s'abîma en pleurant dans les joies profondes de la prière.
Le roi étaJt venu avec quelques courtisans ; il entra dans la chambre et attendit respectueusement que la marquise se lût interrompue.
Cependant ses yeux s'étaient portés sur cette couronne spïendide. Il crut que la nouvelle reine remerciait Dieu de l'avoir ainsi élevée, et ses actions de grAces lui parurent sans doute un peu prématurées.
— Madame, dit-ii d'une voix incertaine, les couronnes ne sont-elles point assez périssables sans qu'on les place sur une tête de mort 1 Vous vous faites à vous-même ua bien triste présage.
— Sire, répondit-elle, c'est ce que l'on pourrait dire si j'étais Reine.
— Ne l'êles-vous point, et ne méritezvous pas de l'être?...
— Non, Sire 1 — Je suis votre femme, — c'est un honneur déjà trop grand pour moi. ■^Jen'enai jamais ambitionné, jen'enaccepterai jamais d'autre. — Cette couronne ainsi placée, Sire, c'est l'emblèmedema roya-dlé, morte à jamais. — Accordez-moi la grnce de n'y plus taire allusion. — Je viens de jurer à Dieu que je mourrai marquise de Maintenon, femme inconnue, humble sujette de Voire Majasté. N'avons-nous pas été heureux ainsi !— -Dieu n'a-t-il pas béni cette union? — Je répète mon serment. Sire, dit-elle en étendant sa main vers l'image du Christ, — c'est mon époux, ce n'est pas un roi que j'aime.
^- Oh 1 oui, marquise 1 s'écria le roi avec une joie égoïste qu'il ne put maîtriser, vous m'aimez sincèrement, je le vois bien et je vous en remercie.
Elle s'incUna, tandis qu'il lui baisait la main, et Dieu seul entendit le soupir qu'elle éloulla entre ses lèvres.
Puis, tout à coup :
— J'ai seulement, non pas uik^ compensai ion, mais une grAce à vous demander, sire.
— Parlez 1 madame.
• — M. deLouvois était mon ennemi ; mais il est mort à votre service ; et, sans doute, le désespoir qu'il a ressenti de la violcnle scrae (le ce matin, n'aura pas peu contribué .^ sa fin terrible.
— Eh bien 1 madame.
— Sire, il sera grand, il sera juste do no pas étendre Votre colère au-delà d'un tom-
beau. Vous avez puni un coupable, mais il vous reste à récompenser de grands services. Récompensez donc le père dans la personne d'un fils innocent. Donnez à M. de Barbezieux l'héritage de M. de Louvois ; nommezle votre ministre !
— In si jeune homme !
— J'ai droit de joyeux avènement, sire I... et ma conscience parle !...
— Au fait, répliqua le roi, j'avais formé le père... je formerai le fils. VoiTO demande est accordée. Madame, vous êtes une généreuse ennemie, on l'avouera.
— C'est encore se venger, murmura la marquise, en regardant à la dérobée sa couronne perdue!
Conclnsion.
Depuis sa chute et son évanouissement, Belair, ramené chez Lavernie , n'avait pas recouvré l'intelligence.
Toutes ces arrestations de ses amis lui avaient paru la suite de l'enlèvement de Violette, et il s'attendait lui-même à tomber au pouvoir de cet ennemi redoutable dont le fantôme avait tant de lois troublé ses rêves d'amour et de poésie.
Le corps brisé, l'âme absente, il était couché sur un vaste lauteuil pri's de la fenêtre. Auprès de lui, Câard s'empressait en vain ; ni caresses, ni soins, n'éveillaient en lui le sowvenir de cette amitié si ardente pour laquelle il eût hier donné sa vie.
L'n seul refrain, monotone et Incolore reflet du bonheur passé, frémissait sur les lèvres du pAle jeune homme :
Oml)re qui navif^uoz vors la rive infernale,
Otez-moi vos ennuis.
Ou laissez-moi, sur la barque fatale, Vous suivre diins l'horreurdes infernales nuits.
C'était ce chant de Lulli, que le pauvre Belair avait juué sur la guitare devant le balcon de sa maîtresse à Uoudarde,ct quiavait ouvert le cœur et la tenèirede Violette ; Amour couché aux pieds du musicien accomp^ignail cette mélodie lugubre d'un doulonn-ux gémissement.
Jaspiu entra sur la pointe du pied dans la chambre; Belair, toujours murmurant, ne le regarda seulement jioinl.
— Eh bien ! dit (.érard, (]ui emmena l'ôvêque dans l'embrasure de la jiorte, a-l-on des nouvelles?
— Oh ! mon ami I... dit tristement Jaspin. Mais d'abord, comment va le malade? qu'en pense M. Fagon?
— Il . Fagon l'a examiné : c'en est fait, at-il dit, de l'esprit, à la moindre secousse. — Peut-être même le malheur est il consommé déjà. Quant au corps, il pourrait survivre. Mais, Violette"?
— La pauvre Violette, répondit Jaspin à voix basse, n'est ni dans les prisons, ni daas :es couTens, ni sur les routes; ce scélérat de Desbuttes l'aura enkvée et cachée. Le lieutenant de police a fait chercher partout, excepté...
— Prenez garde, «o diNiit que Belair écoute.
— Non. Continuez.
^ — Excepté quelque part où ni l'un ni l'autre nous n'avioLS ose penser qu'elle pût être.
Gérard avec un signe d'intelligence :
— Oh I je comprends, dit-il.
— Eh bien, c'est là que le lieutenant de police fera chercher... et il doit m'envoyer prévenir aussitôt qu'il aura découvert quel que chose.
Gérard et Jaspin se serrèrent la main et m turent. Manseau arrivait avec une lettre de la marquise. Elle mandait les deux amis près d'elle, à six Jieures le lendemain malin, dans les jardins de Saint-Gyr.
Le lendemain Van Graaft attendait la marquise dans ces mêmes jardins de St-Gyr où elle lui avait assigné une audience après la messe.
A la place de Mme de Maintenon il vit s'avancer par les allées fleuries une noble et belle figure de jeune fille, vêtue de blanc, et souriante sous les épais bandeaux de sa ■oire chevelure.
Antoinette vint prendre la main de Van Graaft et la baisa respecimeusement. Le Hollandais se laissa faire avec son tlegrae accoutumé.
— Vous n'avez donc plus le costume des demoiselles de Saint-Cyr? demanda-t-i).
— Non, monsieur. Madame a voulu que ce matin je prisse les habits que vous me voyez. Madame est venue, m'a fait habiller dans sa chambre, et m'a donné ces belles dentelles que voici, en disant qu'elles vous plairaient, puisqu'elles sont de votre pays.
Antoinette n'avait pas quitté la main de Van Graaft. Une émotion profonde monta peu à peu de la main jusqu'au cœur.
— Avez- vous un peu pensé à ce nouvel habit si blanc et si frais, dit Van Graaft, et vous êtes- vous demandé pourquoi il remplaçait l'autre?
— Non, monsieur.
— Quoi qu'il en soit, interrompit-il brusquement, vous êtes belle de la sorte.
— Et... vous m'aimez? demanda Antoinette d'un ton plein de caresse.
— Assurément 1...
Il se détourna.
— Non!...s'écria-t-elIe, vous ne m'aimez pas ! Oh 1 pourquoi monsieur? dit la jeune fille en joignant les mains. Sansdoute, vous m'avez trop peu connue. Mais si vous saviez tout ce qu'il y a dans mon cœur de respect et de dévouement pour vous ! Si vous saviez combien je sens que je pourrais vous rendre heureux! Oh 1 je fondrai cette glace sous laquelle je suis sûre de trouver un cœur digne du mien !
Et en disant ces mots elle passa un de ses bras si beaux, si frais, autour du coude Van Graaft , qui s'inclina malgré lui sous celte douce pression.
— Mademoiselle , répondit-il avec une voix tremblante.
— Que vous ai-je fait? poursuivit Antoinette ; si vous voulez ne pas me traiter comme une enfant aimée, pourquoi m'avez-vous appelée votre enfant ?
11 tressaiUit.
— Ne valait-il pas mieux me laisser ce que j'étais, une orpheline abandonnée, confiée aux soins de Dieu seul. Vous paraissez, vous faites entendre à mon oreille ce mot divin : un père 1... et vous vous détournez après. Ahl monsieur, puisque j'ai perdu ma mère, remplacez-la du moins auprès de moi ! Vous auriez le droit d'exiger que je n'aimasse rien au monde autant que vous i
Il la regarda en souriant avec mélancolie.
— Jamais vous ne m'aviez parlé de votre mère, murmura-t-il..., de votre mère qui ne peut plus vous voir... belle comme vous êtes !
— Oh, monsieur, vous vous trompez, répliqua la jeune fille, ma mère me voit. De là haut, ajouta-t-elle en montrant le ciel d'azur, une mère regarde encore son enfant, et, je vous assure qu'elle m'envoie des caresses que je sens, et qui me pénètrent le cœur.
— Eh bien donc, répondit Van Graaft remué par cette voix persuasive, votre mère vous verra bien heureuse aujourd'hui, car vous allez vous marier dans une h^'ure, et voici M. de La vernie qui vient vous chercher.
Antoinette poussa un cri de joie et se jeta dans les bras de Van Graaft.
Une heure après, dans la chapelle de St- Cyr, Gérard et Antoinette, dont le contrat de mariage avait été signé le matin par le roi, s'engageaient devant Dieu pour la vie.
Jaspin, agenouillé près de la marquise, à trois pas de MileBalbien, priait de toute soB
DE LAVERNIE,
âme Où lui avait offert de bénir lui-même ce mariago. Nanon lui avait fait présent d'un rochet macrniùquement brodé pour cette cérémonie, mais il avait répondu qu'un eveque de Troyes n'e^î mesque pas un évêque , et que d'ailleurs il np ? vait dire la messe que dans la petite cha!. ■ de Lavernie. '
L'aumônier de Sa.: ■• Cyr officiait donc, et toute la maison de la iiiarquise assistait a la cérémonie.
Le pauvre Belair, toujours délirant , n dvait pu quitter la chambre.
lUibantel, choisi par Gérard, représentait pour lui un père, et le djgne veterai! songeait , en regardant celte touchante solennité, que lui aussi marierait bientôt une fille , et qu'il eût bien désiré pour elle un mari comme le comte Gérard.
Pendant l'exhortation que l'officiant adressait aux deux époux , Van Graaft et la marquise , plaru parallèlem.ent derrière Gérard et Antoinette, échangèrent un regard qui résumait tout ce passé mystérieux et sombre. , .
Lorsque tout fut terminé, le Hollandais, s'approcl.j^iat de la jeune comtesse , lui prit la main ci iui dit de sa voix austère :
— Je vous bénis', je fais des vœux pour que vous viviez heureuse. — Croyez que je vous aime autant que je puis aimer.— Pendant la céiémonie de votre mariage, j'ai constamment pensé à voire mère, et, en effet , je crois (lu'clle vous regardait du liaut des cieux. îl m'a semblé i^u'uUo me souriait à moi-mêmo en m'ordoniiant de vous embrasser. Je vims embrasse.
Il prit Anioinette dans ses bras et l'y retint longueni'.mt avec un serrement de cœur qui se IrahLsfait sur son visage pâle.
— Mainten-mt , ajoula-t-il , je pars. J'ai là-bas un ami auquel je me dois. Lorsque la guerre sera lerminée, j'espère que M. de Lavernie m'amènera ma lille.
Gérard s'inclina sans répondre.
— Embrassez votre femme , dit Van Giaaft , et que j'aie ce spectacle toujours présent à la pensée.
La marquise serra convulsivement la main de Jaspin et s'approcha du Hollandais pour recevoir ses adieux.
— Voici, lui dit-elle, pour le roi Guillaume , une réponse que je vous prie de lui remettre à votre arrivée. Je l'eusse fait porter par M. de Lavernie , sans la guerre qui divise encore les deux nations. Veuillez vous en charger, comme aussi de tous mes respects et de ma reconnaissance éternelle pour Sa AtAJesté.
Van Graaft s'achemina vers son carrosse, qui attendait dans la cour de SaintrCjT.
— Adieu, dit-il d'une voix émue. Où logera ma fille? car j'ai à lui envoyer aussi son présent de noces.
Ces mois firent pâlir la marquise. Us lui rajjpelaient ce terrible présent de Guillaume, avec lequel on avait peut-être tué Louvois.
— Ce second carrosse que vous voyez, dit Gérard, attend votre fille et son époux. An- i toi nette et moi nous passerons le reste de la saison au château de Lavernie. Là aussi, tous deux, nous avions une mère, la plus tendre , la meilleure des mères, car elle a donné sa vie pour défendre notre bonheur !
— C'est vrai!.... répondit la marquise troublée j ij ne faut ni accuser ni oubUer les morts !
Gérard s'agenouills^ devant el^e en lui disant :
— Oh 1 madame, vous à qui je dois plus que la vie, vous (lui avez été pour moi une providence, permettez-moi de vous remercier au nom de ma mère...
— Oui, mpï^ Als, répliqua la marquise en le relevant.
Ces mois firent frissonner J^pin. La marquise les prononça d'une voix vibrante , en remerciant Dieu par ^n regard pleinf d'une joie ineffable.
— Ohl... murmura l'évoque, au bras duquel s'appuyait ûlaie de Maintenon, qui nous eût dit jamais que ces deux syllabes sortiraient de \oir§ bouche sans soulever ^fÀ une icmpêie î
— J'ai acheté le droit de les prononcer, répliqua-t-elle tout Jjas.
Puis s'intenompant :
— Et mouseigneur l'évêque , ne va-t-il point aussi à Lavernie?
— Pas encore, madame, dit Gérard; il faut qu'il tarde de quelques jours pour emmener avec lui noire pauvre JSelair, soulfrant et désolé. Là-bas nous le guériions en l'aimant.
— Je gagnerai Lavernie à petites journées avec notre malade, ajouta Juspin.Juaissons partir devant les gens heureux.
Les deux carrosses s'éloignèrent. Au premier relais , Van Graaft et Gérard prirent, l'un la route de Flandres, l'autre celle de Chainnagne. Van Graaft, en quittant sa lille, lui dit naïvement:
— Je suis sûr maintenant que je vous aimerai. Au revoir.
Il arriva hieiUôt à sa maison du Boompjes, oîi tout l'altendail dans l'ordre le plus parfait. Son premier mot fut pour demander
•*il tfétaît pas venu un homme réclamer le paiement d'une dette de cimi cent raille libres.
Le caissier répliqua qu'il n'avait rien vu ni entendu de pareil ; et Van Graait commençait à s'étonner quand on lui annonça que quelqu'un l'attendait dans sa chambre. Il monta. Les cinq cent mille livres en or étaient toujours alignées sur la table.
Un homme se chaulfait, en plein mois de juillet, toussant et courbé, lisant des dépêches en chiffres. Cet homme se retourna à l'arrivée de Van Graaft et lui tendit la main.
— Bonjour , Guillaume , dit le Hollandais. Ce n'est pas vous que je m'attendais à trouver ici.
— " Qui donc?
— Un créancier... Mais laissons cela. Vous toussez bien tort.
— Oui. Et vous, au contraire, vous semblez rajeuni; vous êtes heureux, n'est-ce pas?
— Je crois que oui.
— Asse3^ez vous un peu. J'ai su votre arrivée prochaine et j'ai voulu causer avec vous tout d'abord. Comment vont les gens de Versailles? Ce pauvre Louvois est donc mort?
— Oui, dit lugubrement Van Graaft, en lui iej3[iettdnt la lettre de la marquise.
Le roi la lut et murmura :
— Cette femme méritait pourtant d'être reine. Puis il ajouta : Louvois aussiétaitun homme de grand génie. Le roi a fait là une grosse perte. Nous mènerons plus commodément la guerre, désormais. Jje quoi dono est- il mort si vite? D'une apoplexie, dit-on?
— Oui.
— A propos, ajouta Guillaume, vous êtes jm homme bien négligent. Van Graait!
;■' — Moi? pourquoi?
— Oui, vous laissez traîner vos billets de caisse çà et là. Comment, ma police arrête l'autre jour un espion français qui se cachait à Rotterdam, et l'on trouve sur lui ceci, une fausse signature, assurément... Regardez I
Van Graait re< onnut le bon de cinq cent mille livres qu'avait emporté si mallieuieusement La Goberge.
— Ce bon ! dit-il, eh bien, mais il est dô.
— Non, répliqua froidement Guillaume, )1 est acquitté... — C'était fort imprudent, poursuivit le roi, de laisser un papier pareil dans les mains du premier venu. Savez-vous bien que l'on eût pu dire .jue vous aviez lait assassiner Louvois. Le monde est si méchant, Van Graaft; moi, j'ai toujours pris le papier.
En disant ces mots, Guillaume brûlait, par petites bandes déchir.'es, le fameux billet qui avait porté malheur à tant de monde.
—Mais le porteur, dit Van Graatt, il réclamera?
— Non, dit Guillaume, il ne réclamera pas. C'était un espion, —peut-être pis, — je l'ai fait pendre. Si vous avez quelques remords de conscience, eh bien, employez vos florins à soulager d'honnêtes gens.
— Vous pourriez bien avoir raison, dit Van Graait; d'ailleurs j'ai une fille à doter.
Et tandis que le roi continuait à se chauffer, il s'approcha du portrait d'Eléonore, jeta par une fenêtre le pistolet si longtemps accroché au-dessous de ce portrait , et ayant détaché le cadre, l'enveloppa, le cloua luimême dans une caisse , et écrivit celte adresse :
cf A ma fille Antoinette , comtesse de La- » verme, ma seule et unique héritière. >>
Le pauvre Belair ne revit jamais Layernie. — Pendant le mariage de Gér.srd, une lettre du lieutenant de police était arrivée chez Jaspin. Lorsque l'évêque revint de Saint-Cyr,il trouva *Belair étendu sur le parquet, cette lettre ouverte à la main. L'affreuse révélation avait tué l'amant de Violette. Jaspin retourna seul avec son compagnon Amour près de ses entans à Lavernie,; et , s'agenottillant devant le tombeau de la noble comtesse:
— J'ai tenu, dit-il, madame, ce que j» vous avais promis. Dormez en paix ! 11 es^ heureux, et vous êtes toujours sa mère I