‹ Le comte de Lavernie (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · Pour qu'on nous reconnaisse, malheureux · texte numérisé non relu

Pour qu'on nous reconnaisse, malheureux

ils se dirigèrent, en talonnant, vers les montées: des éclairs blafards blancbissaient les murs de l'escalier, La Goberge vint se heurter h la porte de Yio'.elte.

Un petit cri éioullé s'en échappa.

— Qui est là? demanda lemaîlred'yrmes.

Rien ne répondit. Il heurta et interrogea

encore.

— Répondrez- vous I dit- il, ou j'enfonce la porte.

Même silence.

— Ils ont peur, c'est qu'ils ont entendu, murmura La Goberge, en api'uyant son épaule robuste sur la i-iorle qui craqua.

— Aid -m.oi donc, dit- il h son compagnon qui donna une vigoureu-e secousses tu arcboutant son pied sur lis mur p iralièle.

Les gonds arrachés cédèreul, un dernier choc les enleva.

L'iiorrille cri parti du fond delacham.l)re les guida vers le lit, dans les rideaux duqu< 1 se roulait une créaluTo à moiiié morie de terreur. Quand les bras hideux de ces moioslrrs s'approclièrent d'elle, l'inforlunfe bondit hors de sa caehelle, et courut éperdue jusqu'A la fen('lrequi se trouva fermée, sans quoi elle se li'it précipitée ; alors, elle s'élança par la forle restée ouverte, descendit l'cscnlier ; mais, trébuclianl aux dernier* s marches, elle lut saisie par la Goberg ', qui id pousta chez lui, tandis <jue Desl.iulles appiochait ia lamjn;.

C'en était trop, et le hurlement qu'ils laissèrent échapper en reconnaissanlVioîetle ne fut pas du moins entendu par elle. La pauvre enfant venait de perdre connaissance et gisait évanouie sur le parquet.

— Nous sommes perdus! dit La Goberge.

— Perdus!... répéta l'autre.

— Elle a tout entendu.

— Es-tu sûr?...

La Goijerge rassembla ses idées et lui dit :

— Monte dans sa chambic.

— Pourquoi?

— Tu écouteras au parquet, et moi je parlerai. Eh bien, tu hésites... as-tu peur?

— Et tu vas rester avec elle ici? dit Desbultes en considérant avec épouvante la livide figure du scélérat qui couvait Violette d'un regard effrayant.

— Monte, te dis -je, et si tu entends distinctement mes paroles...

— Eh bien?

— Eh bien, c'est qu'elle nous aura entendus; et il ne faut pas qu elle nous dénonce...

— Que veux-tu donc faire d'elle?

— • .le n'ai pas besoin de toi, monle î Desbultes ne pouvait se résoudre à obéir.

Il lui semblait qu'en abandonnant celle femme sans iïéïeui'.Q à son féroce compagnon, il commettait le {tlus monslrueux des forfaits.

La Goberge lui montra .l'escalicT d'un geste irrésistible de menace.

I.e Irche partit en chanfe'ant. A chaquo pas qu'il fciisait son pied plus pesant cro.y.iil traîner l'escalier tout entier. Il s'agenouilla dans celle peîi^ charalire où laut d'amour et de beaulé avait laissé son parfum.

— Tu m'entends ? dit d'en bas la voix de La Gooerge.

— Oui, murmura-t-il

— Et quand je parle ainsi... ronlinua le brigand en baissant la voix, m'cnlerdî-iu encore ?

— Oui, dit plus faiblement De bulle?.

— (î'cSl bien...

Un é[)ouvanlal)lG silence se lit fi l'élagc inff'rienr, el pendant ce silence, DeshuUessentait ses cheveux se hérs'^er. In souj)ir étouflé, coupé par un cri lanienlaldc, le lit bondir jusu.u'à i'esc.ilicr. licherclia des veux la malheuieu^e lemmc, et ne vil j^lus sur le parquet (pièce vi(ux sac dont il s'élaii fait un manteau. L'^ sac n'était plus vi le, il avait piis la fttrine d'un cadavre.

Aussi'ùt 1j lanqn- s'éleii:nil.

Tremblant de peur el tW remords, Desbultes b'issit sur la dei mère mail lie, ses gtî-

noux s'entrechoquaient, ses dents claquaient à se briser. Le misérable pleura.

Cependant le meurtrier ayant descellé l'unedesdeux pierres qui lormaient le seuil de s.i porte, glissa péniblement cette masse pesante au fond du sac.

— Tu m'aideras bien au moins à la pprter en haut, dit-il à son p;Me complice. ^La fenêtre de l'escalier est trop étroite, il me laut aller jusqu'à celle de la cliambre. Soutiens seulement la pierre, aj!iuta-t-il, pour me soulager, tandis que je monlerai.

Dieu, qui n'avait pas loudroyé ces infâmes. Dieu, dont le tonnerre est un châtiment trop noble et trop doux pour les assassins, Dieu terrible, inspira la plus épouvantable venîieance à l'avidité de ce lâche j)Our punir l'avidité de cet assassin. Desbiittes alla silencieusemen! prendre sur la table l'aiguille et le fil laissés par La Goberge ; puis , tandis que celui-ci gravissait lentement les degrés, souslepo'ds, dont Desbuttes soutenait une (xtrémité avec son genou, l'œuvre infernale s'accomplit rapidement, siirement, dans les ténèbres.

La Goberge, arrivé piès de la fenêtre, qu'il ouvrit, s'inclina et secoua son épaule pour laisser glisser le fardeau par dessus sa tête : tout à coup, il perdit l'équilibre, le poids l'entraînait, l'emportai!, malgré sa résistance — Desbuttes l'avait cousu par son habit auSQC qui renfermait la pierre et le cadavre. L impulsion qu'il donna brusquement arcéiéra la chute. L'eau mugissante éttignit un dernier f»lasphême, et la victime retint au fond le meurtrier.

Alors Desbultes effaré, livide, abasourdi de son triomiihe, redescendit à l'étage inférieur, prit le i)on de Van Graaft, la boîte de vermeil , et se jeia hors de celle maison maudite, en murmurant:

— Demain, j'aurai gagné les 500,000 liv. à moi seul.

Et trois heures après, il franchissait le peiit escalier de la surintendance à Versailles.

xn.

Le PréscBit de IVoees.

Le roi était entré, selon son habitude, chez la marquise de Maintenon avant son souper, à l'heure où Gérard el Jaspin venaient d'échapper à Louvoiset sediiigeaient en toute hàle sur Vers<iilles.

Depuis l'audacieux engagement qu'avait pris aver lui son minlsWe, Louis HoUait,

comme il arrive toujours, entre deux défiances : l'une intéressait son orgueil, l'autre menaçait sa fortune royale. Le ministre s'était posf^ enfin comme l'antagoniste de la femme favorite; un choix devenait inévitable, et de quelque côté que le roi arrêtât ses regards, il voyait un abîme ouvert pour engloutir une de ses dernières illusions.

Depuis tanl d'annéis qu'il caressait cette chimère d'une amie fidèle ou d'un serviteur dévoué, faible comme tous ceux qui espèrent, il avait pardonné à la favorite toutes les calomnies dont elle était l'objet, au ministre toutes les bruialités, tous les abus de pouvoir dont il s'éiait rendu coupable ; il avait, faut-il le dire, nommé sa femme à un ministère et épousé son ministre. Qu'allait-il résulter do l'écroulement d'un de ces deux pouvoirs si complaisamraent, si solidement édifiés par lui depuis longues années?

Ces réflexions avaient augmenté chez le roi la tristesse et l'hésitation. Circonspect, dissimulé comme les princes de sa race, il n'avait cependant rien abandonné aux perplexités du moment, et, déchiré qu'il était par la cr-mmunication que Louvois avait osé lui faire, il ne se croyait pas le droit de montrer aupublicun visage assombri: aussi l'avait- on vu travailler à l'ordinaire, rendre au roi Jacques et à la reine sa femme une visite à Saint-Germain, et dans ses différcns rapports avec les courtisans ou les autres ministres, il n'avait rien témoigné qui put donnera penser sur la marquise ou sur Louvois.

Mais, lorsqu'il eut fait le roi toute la journée et qu'il vit approcher l'heure à laquelle jiassant chez sa femme, il déposait le masque en présence d'une amie, confidente dévouée, intelligente, de ses ennuis et de ses projets, Louis XIV se sentit plus faible et plus désarmé qu'un homme ordinaire, — car le simple bourgeois, au lieu de nourrir en son cœur le silencieux serpent qui le mordait, se fût hâté de prendre la moin de sa femme, de l'amener au leur d'une Uimpe,^ de la regarder dans les yeux et de lui dire,'' avec cette voix émue qui arrache teut secret d'une âme noble :

— Est-il vrai que vous soyez indignedemoi?

Le roi, au contraire, devait garder pour lui sa souffrance, et passer encore cette soirée comme les autres, sans rien trahir, sans rien expliquer, jusqu'au moment où la vérité, apparaissant inflexible, fui dénoncerait le vrai coupable, et lui ordonnerait de répudier la femme qu'il aimait ou de chasser le mreisire indispensable à ses intérêts ou à sa gloire.

DE LAVERNIE.

Louis etiira donc , l'œil indiflert. nt , le cœur cuirassé chez la marquise. Il se doutait bien qu'elle avait été. aveilie par quelqu'un de la remise des déclarations au parlement. Il la laissa entamer l'en'retien.

La marquise, toujours en défiance du terrain sur lequel elle posait le pied , étudiait la physionomie du roi , et toute sa conduite depuis qu'il avait eu avec Louvois l'entrevue décisive de la journée. Avertie par le père Lachaise, elle ne pouvait paraître ignorer ce qui occupait tout le monde — n'en point parler eût été pour le roi un reproche — et ce n'était jtas le moment d'adresser des reproches au loil La marquise, bouleversée par la crainte, sans appuis, sans avis depuis ces mauvaises nouvelles, privée même deJaspin, (jui avait disparu sans qu'elle sût pourquoi, la marquise était réduite à jouer le jeu le plus simple et le plus droit, c'est à dire à questionner— elle questionna.

— Sire, dit-elle, avec un visage aussi àégigé que celui du roi pouvait l'être, qu'estii donc arrivé à cette m.diieureusc déclarotion qui manque aujourd'hui encore.

Le roi frappé de cette habileté qui, (rvec un awtre caractère, eût i .révoqué une vioîénte tempête, répliqua qu'il était lort chapjrin de ce nouveau contretemps, mais que certaines formalités remplies avaient forcé l'ajournement.

La marquise savait bien que le roi n'était jamais plus à craindre qu'en ces momcns d'app.ireiiie aisance. Elle frémit. S'il ne se tut agi que d'un griefsans importance, le roi le lui eût reproché vertement et tout Unissait. Comme elle le sentit décidé, conmie elle se sentait désarmée, elle plia. Ce lut un cruel supplice pour cette àme aliièreel pour cet esprit inquiet qui brûlait de savoir. ^

— Quelque cérémonial auquel on aura manqué, dit-elle paisiblement.

— Oui, marquise.

Le roi soullrit beaur oupdedire marquise, en cette circonstance où tout autre se fût donné la salislaclion de dire : 7nail/imr.

— Prenons no're parti, dit-elle avec enjouement.

Et à dater de celte parole, elle affecta le calme le plus partait.

Ce n'était point le compte du roi, qui l'eût désirée agitée, querelleuse; car alors il eût abrégé sa visite et ciminué la durée de son propre supplice.

— Gomme vous êtes seule l dit-il, auriezvous quelque humeur fâcheuse?

— Nullement, j'attendais au contraire ce soir le musicien qui a (ait les chœursd'/U/<«/ù'.

— Que n'est-il là ?

— Je l'ignore, c'est seulement un retard, je suis assurée qu'd viendra.

— Peut-être est-ce moi qui l'empêche d'entrer chez vous, marquise, je me retirerai de bonne heure, ne vous privez point de celte musique.

En ce moment Nanon, s'approchant de sa maîtresse, lui jeta à l'Oreille quelques mots rapides avec un air troublé.

— G'es-t probablement ce musicien, dit le roi, recevez-le, marquise ; tenez, je vais vous l'envoyer, je rentre chez moi.

— Sire, s'écria la marquise, ce n'est pas encore le musicien. Nanon m'avertissait que M. l'évêque de Troie est là... je l'avais prié dépasser... il arrivait... et...

^ — Ah ! fit le roi, démêlant un léger embarras dans l'attitude de la marquise, eh bien, je serai charmé de le voir.

— C'est que... dit Nanon en faisant des signaux de désespoir à sa maîtresse.

— Quoi donc? demanda le roi.

— Mgr de Troie ni' s'attendait pas à l'honneurdi; rencontrer Votre Majesté, interrompit vivement la marquise, qui interrogeait Nanon du regard, et il est timide.

— Je ne l'en aime qui' mieux. Je ne sais que deux hommes timides dans l'armée et dans l'Eglise : Câlinât et Mgr Jaspin. Deux honnêtes gens, je le garantis.

— Certes, vous le pouvez, dit la marquise; l'un est la vaillance, l'autre la piété : tous deux la modestie.

— Amenez donc M. l'évêque, reprit le roi en s'adressant à Nanon qui, devant un ordre si positit, n'osa plus reculer et partit, suivie par le regard du roi.

Quelques minutes après, Jaspin entrait couvert d'une sueur mal essuyée, les habits à moitié époussetés, ses ba^usés par le Iroîtcment de la selle et desétriers, — une tournure de reîlre éieinté, des yeux à moi lié sortis de l'orbite, — une miné pendable.

Quand le roi vit |iaraître cet homme timide, ce modeste cccli'sias'.ique en un pareil désordre, il leva le candélabre qui éclairait la table et s'écria :

— D'où sortez-vous, bon Dieu, en cet al- Ireux étal?

— Sire. ..répliqua J;ispin dont ce dernier danger achevait de troubler les idées ; j'arrive...

— D'où cela ?

— De Paris, sire; j'étais allé voir une maison de campa;;ne.

— l'ne maison de campagne à Paris?

— Non, sire, à Hondy.

— Ah !... et vous étés allé à cheval?

m COMTE

— Mon carrosse s'esl rompu, j'ai été contraint de revenir avec M. de La vernie... alors...

— Vous saviez que je vous allenlais, dit vivement la marquise venant au secours du malheureux emboLubé , et c'est pour moi que vous vons êtes niasi sacritié...

— Voilà bien des aventures, dit le roi lentement, avec une po]it( sse de condoléance qui n'excluait ni la curiosité ni même le doute.

Heureusement, Nonon entra encore une lois, et dit à demi-voix que M. Belair était arrivé avec sa guitare.

— Qu'il attende le départ de Sa Majesté, répondit Milb do Maintenon.

— Non pas, non pas ; puisque je demeure, je l'entendrai voloniiers, dit le roi.

Jaspin s'inclina pour prendre cong(\ mais avec un regard tellement significatif à la marquise, que cel!e-2i lui dit tout haut :

— llestez, monsieur, je vous en prie, si nous entendons quelque bonne musique sacrée, c'est à vous que nous le devons, et vous en prendrez votre part ; demeurez près de moi.

Jaspin obéit.

— Mon Dieu, murmurait-il tout bas, faites que je puisse lui dire un mol, un seuil

Bêlair entra. Son costume était plus convesable que celui de Vévèque, mais son visage était pâle, fatigué. Le roi, dans son fauteuil, regarda longtemps et avec attention cette charm.ante figure. La marquise était au supplice dans le sien ; Jaspin attendait toujouis l'occasion de gîisser ce qu'il avait à dire. Belair avait eu à peine la temps de réparer le désordre de sa route. Sa voix encore émue, tremblait comme ses jambes, et la présence du roi fut le dernier coup.

— Pouiquoi n'avez- vous pas amené Racine ? demanda le roi.

— Sire, M. Racine n'avait pas été mandé.

— C'est vrai, dit la marquise attentive à ce que disait le roi et à ce que voulait dire Jaspin dont elle sentait l'ardente inquiétude.

— Eîi bien, monsieur, poursuivit le roi, que vouliez-vous faire entendre à Mme la marquise?

— Deux strophes du deuxième acte d'^thalie, sire, répliqua-t-elle, celle du Lys et celle de X Impie.

— Je ne les connais point ; voyons, j'écoute, ajouta le roi en s'établissant sur son siège.

— Si vous êtes fatigué, M. l'évoque, dit la marquise, appuyez-vous sur mon fauteuil.

Belair prit sa guitare et se mit à l'accorder. Au moment où l'instrument présentait

à la vue du roi sa table de bois de citronnier incrusté d'or et de nacre, ellts rx.ies ornements de sa ro3;;cô niellée, Louis XIV, à qui cette guilaie rappelait un souvenir c^«)n!u?, se pencha tout à coup vers Belair, et Kxa sur l'instrument un regard empreint de surpf^se et de vague tendresse.

Belair avait compté sur ce premier effet de sa gui are. C'était celle du grand roi, que la pauvre Vio!eite avait si soigneusement conservée dans un étui de cèdre et de velours.

Le roi étendit la main pour prendre l'instrument, et à peine l'eut-il touché en l'examinant avec mélancolie, qu'il le reconnut. Tout sou corps tressaillit comme au contact de srs plus douces amours; une question efiîeurait ses lèvres, m.ais en p.rcsencc de la marquise, il n'osa parier. C'était elle qui autrefois lui avait conseillé d'abandonner celte guitare.

— Un bel instrument, dit-il à Belair, en le regardant jusqu'au fond del'àme.

— Espagnol, sire, répliqua le m.usicicn en baissant les yeux et en s'inclinant devant le roi.

La marquise n'avait pu rien comprendre à <*e préambule si intéressant poui les deux principaux acteurs. Elle n'y voyait qu'une lenteur qui la désespérait.

Enfin Belair préluda, et d'une voix doucement vibrante, à laquelle son incertitude même ajoutait un cbarme inexprimable, il chanta.

La musique était suave, il s'agissait de ce lys : Amour de la nalure qui croît à Vahri des aquilon!^, gracieuse allusion aux filles do Saint-Cyr, élevées loin du m.ondeet des méchans à Vabord contagieux^

Pendant les premières mesures, tout le monde écouta ; mais la fin du morceau prit un caractère plus ferme, la voix du chanteur s'éleva :'son accompagnement brillant et sonore empht l'appartement jusqu'aux voûtes.

Le roi, ravi d'entendre de bonne musique, àe beaux vers soutenus car la guits^re qu'il avait tant aimée, laissa éclater sa satislaetion. Belair s'abandonna tout entier à l'exaltation de son art.

La marquise, dont les yeax ne quittaient pas le roi, profila d'un crescmrfo formidable pour dire à Jaspin :

— Baissez-vous et dites ce que vous avez à dire.

L'évêque s'inclina. La musique éclatait en arpèges retentissans.

— Louvois, dit-il, a envoyé Desbuttes 4U village de Lavernie.

DE LAYERNIE.

La marquise frissonna.

— Eh bien ? murmura -t- elle palpilanle.

— Celui-ci eu a ramené un carrosse krmé que M. de Louvois est venu chercher lui-même.

— Kl dans ce carrosse '? dcman;]a-t-elle avec une anxiété iniurmonlable,qui attifa l'aftcntion du roi. i

— Qu'y at-il , marquise, n'écoutez-vous pas? 'derhanda-l-il , inierrompant le chanteur.

— Si bien, r'pliqua-t-elle interdite, et j'exprimjis à monsieur mon admiration.

Le morceau était fini ; le roi complimenta le musicien ; la marquise aussi , ih:ii3 ma- «liinalemcntet en termes exagérés qui n'avaient ni mesure ni justesse. Le roi iieureuscment s'occupa encore de la guitare.

Revenue à elie Mme do Mainlenon déclara que la strophe des Impies était encore plus belle, Gt la recommanda à toute l'attention du roi.

C'était un ordre pour Eelair. Déjà il avait tourné furtivemf^Dt les yeux vers l'iiorloge qui marchait vers onze heures, et vers la lenôîre qu'illuminaient de frçquens éclairs livides. Une agitation involontaire, une inquiétude nerveuse le poussaient. Il semblait demander au roi de le tenir quitte. Il essuyait son front où perlait la sueur.

—Celle stro[ lie des Impies, s'il vous i)laîl, dit le roi, qui n'avait pu résister au plaisir de frôler les cordes, et qui soupirait, en mémoire de son beau talent sacrifié.

Belair reprit la guitare. Celte fois le mode était vif, alticr, — cette musique ne chantait l)lus, elle menaçait avec une terrible ironie.

Rions, chantons, dit eetto troupe im[iio, Ue fleurs en fleurs, do plaisirs en plubirs Promenons nos désirs I

— Et qui était dans ce carrosse fermé? demanda la marquise à Jaspin.

— Il faut que vous le sachiez cette nuit môme, réplifiua-t-il, car si l'idée qui m'est survenue depuis tantôt s'est réalisée!...

— Quoi donc?

— il existe encore quelqu'un qui pourrait savoir le secret!

^ Lne allreuse douleur traversa comme ua fer rouge le cerveau de la marquise.

— Fort Uc.iiul fort beau! cria-t-elle avec un sourire à lîelair et au roi, tandis que son cœur comprimé semblait vouloir éclater hors de sa poitrine.

Le roi applaudit du geste.

— Nommez vilel reprit la marquise bas à Jaspin en écoutant la réponse avec toute son âme.

— Le vieux chirurgien du feu comte de Lavernie.

— On le disait muet, paralytique...

— Il ne doit pas l'ôtie, si c'est lui que M. de Louvois a fait venir. — D'ailleur?, on s'était précautionné du in'decin Séron. Pas de délai... envoyez quelqu'un... interrogez I...

— Qui?... je n'ai personne... Je suis perdue!...

En disant ces mots, elle faillit s'évanouir, et pourtant son regard ne quitta pas le roi, qui la regardait auîsi.

Ceiair, distrait, chantait d'une voix affaiblie:

Sur l'avenir, infensé qui se fie I Do, nos ans passagers le ndtnliro (st incertain. llSton£-nou6aujourd'liuid8 joiiir de la vie.

Qui sait si nous serons demain '(

— Au moins, défendez- vous, murmura Jaspin au désesjjoir.

— Inutile 1 si c'est la volonté de Dieu que je ^succombe.

'soudain le chanteur s'arrêta, les yeux égarés, la bouche crispée par une poignante soulfrance, la guitare échappa de ses mains en sonnant un lugubre accord.

— Que disiez-vous donc, marquise, demanda le roi à qui ce silence subit avait laissé entendre les dernières syllabes du colloque interrompu.

— Rien... sire, rien... je..

— Qu'avez-vous, Btlair? demanda Jaspin aiu jeune liomme qui chancelait au milieu de la rh/imbre.

— Est- ce qu'on ne m'a pas appelé , demanda le musicien, d'une voix éiouflée, en cherchant h percevoir dans les airs un < ri mystérieux.

— Mais non. répliqua Jaspin.

— Ce jeune iiomme s'est fatigué à chanter dit le roi.

— Il souffiv, dit la marquise.

— Par |)ilié, murmura Helair à l'oreille do Jaspin qui lui serrait h main, obtenez que je parte 1 je vous dis qu'on m'a appelé.

— M.lielair, en etiet, paraît soulfrant, hasarda de dire tout haut le digne évé(iue. Je crois qu'un peu de fraicheur...

— Respirez, monsieur, dit la manjuise.

lîelair salua en homme ivre qui va dé-

laillir, cl sortit de l'apj artemenl les mains étendues, le visage aspirant .".ux émanations de l'air extérieur que ratraîrhissail l'orage. —Il a oublii- sa guitare, s'écria le roi ravi de touiher encore l'inslruiucnl; du reste, il chante fort bien, je veux l'tntendre encore ; mais vous-mêmej marquise, pourquoi èlesvous si pûle ?

La marquise se leva : elle resseniblait à une statue de cire ; la terreur avait tué en elle toute pensée, toute sensibilité.

— Mon Dieu 1 ri'pétait-elle mentalement, mon Dieu 1 mon Dieuî...

Le roi s'approelia ; les mains de Mme de Mainlenon étaient glaciales commiG du marbre.

— En vérité, dit le loi d'un ton ironique, tout le monde ici est bien étrange ce soir. Voulez- vous que je sonne Mlle Balbien ?

Jaspin ouvrit la porte pour appeler.

— Je vais toujours envoyer Fagon, dit froidement le roi. Adieu; je suis en retard pour souper. Venez, M. de Troie, venez !^

Puis, sur ces bizarres paroles, résumé de toutes ses impressions du jour, le roi sortit de la cliaaibre où il laissait la marquise soiîs la menace d'un terrible lendemain. Et dans sa défiance il emmena avec lui Jaspin, qui se désespérait de ne pouvoir résister.

Seule, pouvant entin pousser le sanglot qui l'étoutïait depuis une demi-heure, la marquise joignit les mains avec angoisses, et s'écria en regardant son crucifix.

— Mon Dieu! sauvez-moi seulement l'honneur I

Nanon entrebâilla la porte. Mystérieuse et l'œil brillant, elle faisait signe à quelqu'un du dehors,

— Venez, dit-elle, madame est seule.

La marquise en se tournant vit sur le seuil

la figure impassible de Van Graalt.

— Qu'est-ce encore? murmura-t-elle effrayée de cette visite à une pareille heure.

Le Hollandais s'approcha lentement.

— Le présent de noces de Guillaume, dit-il.

Et il oftrit à la marquise un rouleau cacheté aux aimes de Nassau et d'Angleterre.

La marquise émue, interdite, brisa l'enveloppe: trois papiers s'échappèrent du rouleau. Tous trois étaient de l'écriture de Louvois, tous trois signés de sa signature.

A peine Mme de Maintenon lut quelques lignes de chacun d'eux; i-on front s'éclaircit, ses yeux lancèrent une llamme et dans l'explosion de sa joie déUrante :

— Mtrci, Guillaume 1 s'écria la mar(|uise. Nanon, qu'on dise au roi ([ue j'ai (juclque chose à lui communiquer ce soirmèmo. Ai»! s'il faut <iue je sois p; rdue, au moins ne tomberai- je [)as toute seule !

Elle chcrclia Van Graalt pour le remercier comme un Dieu. Il avait déjà disparu.

EcSsee et itmi.

11 était quatre heures du matin. L'orage de la nuit avait purifié le ciel, et dans l'azur encore pâle s'étendaient ces longues nui'es réseaux d'un blanc diaphane sous lesquels on sent courir la brise et circuler la vie do l'univers.

Les arbres redressaient leurs rameaux lavés. Prés et i)ois envoyaient à la roule leurs parlums d'herbes fleuries et d'aromates.

Tout riait et chantait de la terre au ciel ; l'oiseau fainéant, le faucheur au travail, le chien bondissant dans la luzerne sur la trace des couvées effarouchées — c'était un doux spectacle qui invitait le corps à se mouvoir et l'esprit à se reposer.

Une calèche, atleléede deux chevaux parfaits, roulait à grand bruit sur la roule de Versailles. Les chevaux souifhiient du teu par les narines; le maître de la calèche laiirait du feu par ses yeux cachés sous d'épais sourcils.

Louvois construisait le programme de sa journée; près de lui, des notes, des dépêches sur lesquelles il trouvait moyen de .jeter un coup d'œil tout en guidant ses chevaux.

— Ainsi, se disait-il, la guerre va éclatersur quatre points à la fois ; une guerre comme l'Europe n'en aura pas vu encore. Je dois recevoir aujourd'hui la réponse de Câlinât, apprendre les plaintes, peut-être la révolte des Suisses. J'e?.pédierai à M. de Luxembourg l'ordre ae recommencer dans le Palatmat par quelque incendie considérable, celui de Trêves, par exemple. Je f( rai débarquer deux mille hommes en Irlande. Ce quadruple volcan jettera sa lave pendant au moins deux ans.

A midi j'irai chez le roi. S'il me questionne sur la promeî'-se que je lui ai faite, j'obtiendrai un délai; s'il me refuse le délai et qu'il boude, nous entamerons la question attaires, et celle-là dominera les autres, j'en réponds. Quant à la murijuise, si elle me poussait à bout, si elle se targuait de mon silence à son égard comme d'une défaite; si, sachant la mort du seul homme qui l'eût pu trahir, elle me défie de prouver mes accusations , qu'elle tremble ! Il me reste un dernier moy(«n, un moyen infaillible. Il est ih ce point torribie. que j'ai dû jusqu'à présent le réserver. — Mais dans les luttes désespérées, le plus faible se défend comme il peut, et souvent le succès jaillit du désespoir.— D'ailleurs, ajouta Louvois en modérant ses chevaux, car il en-

DE LAVEBNIE.

trait dans Versailles encore désert, la marquise ne saura pas la mort du paralytique; elle tremblera devant mon regard, et me remerciera de garder le silence. — C'est elle

Sui suppliera le roi de ne me point presser, est moi qui lui rendrai service 1 je serai généreux 1

En achevant de formuler sa pensée, Louvois se permit cette hilarité sombre et muette, éclair bien rare sur son iront nuageux.

Et il tourna comme un habile coclier la borne jetée en avant du palais de la surintendance.

A peine avait-il remis le» rênes à ses valets qu'une escouade d'hommes gris et noirs, de sinistres figures, vint l'aborder respectueusement.

Il reconnut ses espions favoris ; ceux que, depuis la veille, il avait attachés aux pas de Jaspin et de Gérard; ceux qu'il avait su faire pénétrer jusque dans le château de Versailles.

Prompt à questionner , habile à ne pas laisser «Jivaguer la réponse , il sut bientôt que Jaspin avait couru chez la marquise, qu'il y avait vu le roi ; que Belair y avait chanté, que Gérard, rentré chez lui,'n*avait reçu personne, sinon Van Graaft, que pas une lettre, pas un courrier, pas une visite n'étaient arrivés de Paris soit pour Jaspin, soit pour Gérard; qu'enfin, vers minuit, Van Graaft avait été introduit furtivement chez la inarquise. Quant à Desbuttes nul ne l'avait vu, ni à Versailles ni à Paris.

— C'est bien, pensa Lourois. Le misérable n'a fait aucune démarche, comme je m'en doutais bien. Il se cache effrayé dans quelque trou et reparaîtra lorsqu'il croira ma colère apaisée. Ces sortes de coquins n'ont pas de rancune contre leur intérêt. Or, j'ai laissé à Paris, je vais laisser ici des ordres de le bien recevoir quand il reparaîtra, de le consoler, de l'aflriander par quelque appât nouveau. Tùt ou lard, je saurai m'en délivrer. Tout, de ce cùli', réussit donc à souhait. Ce Van Graaft seul me donne quelque souci... Je sens un danger sous le calme plat de cet homme.

— D'oii venait M. Van Graaft i demandat-il au chef de ses espions.

— De sa maison de St-Gloud. 11 a passé la nuit chez M. de Lavernie, il y est encore.

— Avait-il reçu quelque message dans la journée.

— Rien qu'un envoi de poisson et de gibier.

— Dans un saumon et dans un chevreuil on peut renfermer bien des choses, pensa Louvois toujours assombri. Mais à quoi bon

se forger des chimères, reprit-il tout-à-coup, ce rustre hollandais n'est allé chez la marquise et chez M. de Laternie que pour larmoyer encore sur l'équivoque de sa paternité.

Soudain une nouvelle idée, un soupçon s'olfrit à son esprit.

— On n'a pas vu, soit dans sa maison de Saint-Cloud, soit aux environs, rôder un personnage, grand, épais et borgne î

— Jamais, monseigneur.

Louvois se rassura complètement.

— Ne cessez point, dit-il, de veiller devant les maisons que je vous ai signalées. Suivez à chaque pas qu'ils feront l'évèque, l'officier de chevau-légers , le Hollandais ; suivez avec le même soin tous ceux qui viendraient les voir. Interceptez les lettres et messages. Même surveillance pour la marquise et ses gens. Allez 1

Il entra dans son cabinet.

— Allons, dit-il eH se frottant joyeusement les mains, ce sera un beau jour ! t ne belle bataille se prépare 1 — La marquise, avertie par Jaspin, n'a pas fait un mouvement pour parer mon coup mortel. — Le roi doit m'attendre avec anxiété ; je vais le laisser soudrir, il m'en sera plus reconnaissant de le soulager par une rétractation bénévole. Avec quatre guerres sur les bras, plus de mariage de fantaisie pour le roi ; avec la menace d'une révélation , plus d'insistance pour ce mariage de la part de la marquise. — Cinq heures et demie 1 J'ai six heures avant d'engager le combat. — Soignons le corps, comme dirait Séron.

Il sonna son valet de chambre de service, qui alla prendre dans le cabinet voisin le plateau et la bouteille de grès (|u'on plaçait chaque matin sur la cheminée à la |iorlée du maître.

Mais au moment où le valet se préparait à verser l'eau de Forges, un page du roi entra au galop dans la cour — Louvois reconnut les livrées royales — Il s'a[)proclia de la fenêtre ouverte ; le page ra[)ercevanl le salua sans descendre de cheval.

— Qu'y a -t- il, page? demanda Louvois.

L'enfant s'approcha sous la fenêtre et répondit :

— Sa Majesté attend monseigneur.

— De si bonne lieure? dit Louvois siirfiris.

— Sa Majesté s'est levée avec le soleil, et je suis déj.^ venu, mais monseigneur n'était pas encore arrivé de Paris.

— Annonrcz au roi (|ue je vais me rendre auprès de lui. monsieur.

— J'ai ordre (r.itlcndre et de ramener monseigneur, ajouta le i)age,

di4

.i,--AhI répliqua Louvois, je pars avec

11 prit son chapeau et attacha iBi-meme son épée, jeta un coup d'œil troublé sur son cabinet, hésita, puis piqué par le regard calme et curieux de l'enfant :

— Partons, dii-il.

Et il descendit les degrés. Le page marchait à cheval derrière lui.

— Que veut dire cette ardeur du roi pour le travail, pensait Loavois en chemin.

Il entra dans le palais. Un exempt des gardes se promenait seul dans la galerie; tout était silencieux et désert dans l'immense édiûce.

Louvois arriva tellement préoccupé chez le roi qu'il ne vit point, assis dans l'antichambre du cabinet, le capitaine des gardes en service.

Louis XIV était debout, appuyé sur le balcon, la tête inclinée, rêveur. Use retourna vivement au bruit des pas sur le parquet.

Le visage du prince était prolondément altéré, pâle, — altéré pour ceux qui savaient lire sur cette pbysioQomie discrète. Louvois était de ceux-là.

— Il a pris à cœur l'engagement d'hier, pensa-t-il, et n'aura pas dormi de la nuit.

— Bonjour monsieur de Louvois, dit Louis XIV d'une voix grave et douce. Asseyez-vous.

Au moment ôîi Louvois allait prendre un siège, la porte des petits appartemens s'ouvrit silencieusement et la marquise apparut dans son costume sévère. Elle aussi était bien pâle.

Après les révérences, Louvois, qui ne comprenait rien, sinon qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire, attendit de nouveaux ordres du roi. La marquise s'était placée près de la fenêtre, l'éternelle broderie à la main.

Le roi s'assit près de la cheminée sans feu, comme on peut le croire, en juillet,et se mit à tisonner des bûches intactes.

— Où va-t-oB en venir, se dit Louvois.

— Travaillons, je vous prie, s'écria tout à couple Boi, comme s'il se réveillait en sursaut.

— Mais, sire, je n'ai point de papiers; j'ai cru seulement que V. M. me mandait pour une communication pressée.

— Il est vrai, murmura le roi ; mais on n'a pas besoin de papiers pour travailler sur les matières générales. Ne vous souvient-il pas des idées que l'autre jour je vous ai développées sur une importante question....

sur le rétablissement de la paix en Europe?

— Oui, sire, dit Louvois avec aplombi

car on venait au-devant de lui sur le terrain même qu'il s'était préparé.

— Vous y avez réfléchi, sans doute, poursuivit le roi avec flegme.

— Beaucoup, sire.

— Et qu'avez- vous conclu?

— Que la paix est une belle et noble chimère, bien digne d'occuper la grande âme de Votre Majesté.

— A la bonne heure.

— Mais que c'est uae chimère, sire.

— Gomment cela 1 dit le roi en levant la tête pour regarder fixement Louvois.

— Voici le moment pensa ce dernier de m'exphquer avec netteté; par bonheur on me fournit l'exorde, décidément je gagnerai la bataille. »

— Sire, dit-ilj sans être un acharné guerroyeur. Votre Majesté aime sa gloire, elle aime son intérêt. Si je prouve au roi que la paix ruine à la fois son intérêt et sa gloire...

— Vous n'y parviendrez pas, interrompit le roi d'un ton résolu qui arrêta les phrases sur les lèvres de Louvois, et lui parut une provocation directe.

— Alors, répliqua-t-il avec aigreur, je ne m'épuiserai point en argumens fleuris, je prouverai sèchement au roi que la paix est impossible.

— Prouvez-le-moi, dit le roi du même ton arrêté ; car c'est pour cela que je vous ai mandé ce matin.

Louvois, à cette deuxième secousse du mors, Sentit l'irritation sourde de son maître, et, selon son habitude, l'attribuant à quelque mauvais office de la marquise, il décocha sur elle un regard menaçant qu'elle sentit sans le voir, et qui pénétra en son cœur comme un poignard.

— Je le prouverai trop facilement, dit Louvois avec volubilité. La guerre est une nécessité pour tous les princes de l'Europe : tous ont quelque affront à venger, quelque province à reprendre, tous haïssent ou craignent Votre Majesté.

— Vous croyez? dit le roi avec son calme effrayant.

— Votre Majesté en douterait-elle ? demanda ironiquement Louvois. Avons-nous quelque sujet de croire à l'amitié de M. de Savoie , qui arme jusqu'aux femmes et aux enfans de ses Etats pour faire assassiner les traînards de nos armées? Est-ce un ami fervent que le roi Guillaume , meurtrier des Witt, nos alliés, instigateur de la ligue d'Augsbourg... protecteur des réformés?..

— Permettez, dit le roi, il n'est pas de haine qui ne tombe devant une honnête conciliation.

DE tAVÊfeNlE.

— CoBcilialion !... reprit Louvois presque moqueur, conciliation avec de pareils ennemis!

— Pourquoi non? demanda Louis XIV; je croyais vous avoir expliqué mes intentions a ce sujet.

— Oh ! sire, une intention ne suffit pas en politique,

— Mais, ma volonté! dit le roi dont l'œil lumineux se dilata, — ma volonté suffitelle?

— Sire...

— Je vous avais fait part de mes volontés, continua le monarque en se redressant avec majesté.

— Les volontés en présence de volontés plus fortes , répliqua Louvois pâlissant, ne valent pas plus que des intentions.

Louis frissonna. La marquise vit passer sur son visage comme le vent de cette colère brûlante dont parle David. Cependant, domptée par une puissance surhumaine, cette colère ne lit ])as explosion.

— Ainsi, dit Louis XIV, vous avez essayé de la conciliation, et elle ne vous a pas réussi ?

— Assurément ! s'cciia Louvois , abusé par cette longanimité du roi.

— El M. de Savoie ménagé, persiste?

— Sans doute.

— Et Guillaume sollicité à la paix persisté dans la guerre ?

— Plus i{ue jamais.

Le roi enfonra ses ongles dans sa chair, puis il reprit.

— Vous m'aurez du moins obéi en écrivant partout que je désirais la paix? — Vous aurez fait rendre justice aux Cantons suisses?— Vous aurez recommandé à Câlinât les plus grands égards pour le duc de Savoie?...

— Eh 1... mon Dieu, Sire.

— Oui, n'est-ce pas?,., répondez.

— Oui, sire.

— Vous mentez! s'écria le roi en se levant comme un géant terrible, vous mentez impudemment 1

Louvois se leva aussi avec fureur.

— Sire 1

— Vous mentez, traître et mauvais serviteur, poursuivit le roi d'une voix tonnante; c'est à vous que je dois tontes «os haines, toutes ces guerres ; c'est vous (jui <''^;orgez, (^Ui brûlez; et en voici des preuves que je Vous donne, moi; car je prouve, moi, pièces en main, tenez!

H jeta sur la table qui les séparait trois lettres dont la vue foudroya le ministre qui les reconnut aussitôt.

— Voici, continua Louis XIV, un "projet

de maltraiter tellement le duc de Savoie qu'il devienne irréconciliable, écrit par vous, signé par vous! Voici votre dernière dépêche à Gatinat : ordre de brûler, de massacrer, malgré les armistices, écrit par vous, signé par vous, toujours, et saisi sur vos courriers par ces ennemis, ces féroces ennemis qui me font juge de vos crimes I Voici enfin votre réponse aux justes plaintes des Suisses : l'insulte et la menace pour les pousser à la révolte, écrit, signé de ce même odieux nom : Louvois. Regardez !

On eût cru que cet orgueil allait s'écrouler, que cet impie allait tomber à genoux. 11 releva fièrement la tête.

— Eh bien! dit-il, quand cela serait... quand j'aurais désobéi?... si j'ai mon but, et si ce but est de vous rendre le maître et le Dieu de ce monde... et si je trouve que le roi se trompe... si je ne veux pas qu'il s'abaisse aux yeux de ses ennemis que je fais trembler!

— Vous me jugez, je crois 1

— 11 est bien des hommes qui osent mesurer le soleil, reprit Louvois ; touchent-ils ;i sa gloire ? font-ils tort a sa lumière? Je maintiens que j'ai raison, je maintiens que c'est par la guerre qu'on arrive à la paix utile, je maintiens que l'ennemi écnisé est le seul qui ne soit plus à craindre, et ]iour écraser il faut frapper, Irappcr sans pitié ! Vingtcinq ans de victoires plaident en ma faveur! Au lieu de mendier la paix, sire, je jette le gant à toute l'Europe, au lieu de ménager les vignes de N icior Amédée, j'écris à M. de Luxembourg qu'il brûle à 1 instant m^mo jusqu'à la dernière maison de 1 rêves. Voilà ce que je voulais laire pour vous; mais, en vérité, on ne s.iurait vous servir.

Le roi poussa un cri terrible, le seul qu'en eût jamais entendu sortir de sa liouche; il saisit les lourdes oincetles du fover et s'élanra le bras levé pour frapper Louvois.

La marquise se jetant devant lui détourna le coup et endiaina ses deux bras en lesup- Ttliant d'épargner l'honneur d'un gentilhomme. •

— Ah!... madame!... répondit le roi haletant, vous (jui demanile/. (ju'on l'épargne, ce misérable, savez-vous comment il vous traite ! savez-vous qu'il vous insultait hier encore, qu'il vous apfielait infâme, o\ mOrdonnait de vous chasser par respect pour mon honneur!

L.i manjuise livide, l'ail éteint, tremblait et cherchait en vain un appui entre ces deux formidables colères.

Louvois rugissant menaçaill'une el bravait l'autre.

— Monsieur, continua le roi, vous m'aviez promis une preuve aujourd'hui. Où est-elle cette preuve qui me fera cliasser Mme de Maintenon? 11 me la faut, il la faut à la marquise 1

Celle-ci cacha son front dans ses mains glacées.

— Je vous dis qu'il me la faut , cria-t-il avec un redoublement de rage , et si vous ne me l'avez pas fournie dans deux heures, marauis de Louvois, ministre de la guerre, sur itendant des. postes, des bâtimens , le plu ) puissant seigneur de France, y compris le Loi ! avant deux heures, vous entendez bien, M. de Louvois, je vous jette dans un cachot de la Bastille !... En attendant , sortez, je vous chasse 1

Louvois hagard, effrayant, incapable de plier ou de répondre, tourna sur lui-même et s'élança dehors, en se tordant comme un serpent blessé.

— C'est bien, dit-il... dans deux heures ! oui, dans deux heures!... Oh! ilsl'ontvoulul... Ce sera terrible, mais on verra !...

La matinée du 16 juillet 1691.

L'espion avait dit la vérité ; Van Graaft était encore chez Lavemie.

11 n'était pas retourné à St-Cloud pour deux raisons : la première, c'est qu'il ne voulait pas s'éloigner de Versailles, comprenant toute l'importance du message dont Guillaume l'avait chargé. La seconde, c'est qu il ne se fiait pas à Louvois au point d'entreprendre de nuit une route assez longue, assez déserte pour qu'une bonne embuscade s'y pût placer à l'aise.

Van Graaft, s'il était soupçonné par son ennemi le soupçonnait de même, et n'avait pas tort.

Enfin, le Hollandais s'était établi ciiez Lavernie par un motif assez semblable à celui <iue le cruel railleur avait appelé les douleurs de son équivoque paternité. Van Gra.ift n'osait aimer Antoinette , encore moins le lui dire — et chez Gérard tout seul, il avait rencontré cette délicatesse de tact, tette affectueuse et presque filiale déférence qui le sortaient d'embarras, et lui apportaient comme un semblant d'autorité paternelle, et puis, il se plaisait à voir comment ce jeune liomme aimait Antoinette. — On eût dit qu'il s'oHcourageait de cet exemple pour s'fêsayer à l'aimer aussi»

C'est pourquoi, depuis son arrivée à Paris, Van Graaft avait passé quelques soirées avec Gérard et avec Jaspin ; mais, le jour dont nous parlons, la visite fut de part et d'autre moins empressée, plus taciturne.

Jaspin, après le souper du roi, était rentré chez Gérard, portant péniblement le poids de ses chagrins et de ses craintes. Déjà il avait eu grand'peine à dissimuler tout ce qu'il souffrait, et surtout la cause de ses souffrances.

Durant le trajet rapide accompli de Paris à Versailles, Jaspin, pour expliquer à Gérard sa hâte, ses alarmes et le besoin qu'il éprouvait de prévenir la marquise, pour é- ; loigner aussi Gérard et le tenir confiné chez lui, Jaspin avait été réduit à bien mentir, ou du moins à bien déguiser la vérité. Et comme Gérard, impatient, s'était plaint de tous ces mystères, Jaspin, en désespoir de cause, avait dû lui dire : — Que tous ces mystères n'étaient autres qu'un secret de confession, confié par la marquise, — et Gérard, faute de mieux, s'était contenté de l'explication.

Après cette soirée si orageuse, Jaspin était donc revenu désespéré. Van Graaft, après sa communication faite, était arrivé silencieux. Gérard, voyant ces deux hommes également préoccupés, avait passé comme eux la nuit à rêver , à échanger quelques mots sans suite, et à compter les soupirs qu'étouffaient ses deux étranges compagnons.

Le jour étant venu, Jaspin, qui ne pouvait tenir en place, fit plus de cent tours dans l'appartement. Van Graaft s'approcha d'une fenêtre pour fumer. Gérard essaya de prendre un livre, et regarda beaucoup les toits de Saint-Cyr qu'on voyait poindre dans la vapeur bleuâtre de l'horizon.

Puis, Jaspin trouva l'espace trop petit pour son impatience; il descendit dans le parc désert, rôdant autour de l'appartement de la marquise, avec l'espoir qu'elle l'apercevrait et lui ferait un signe ou dirait quelque bonne parole.

Van Graaft fumait toujours ; Gérard lui tenait compagnie de son mieux.

Tout à coup, Amour, qui placé entre eux les regardait alternativement l'un et l'autre, un peu irrité contre Van Graaft à cause de l'odeur de son tabac, le chien Amour se leva et courut à la porte avec des cris joyeux,

— Ce doit être quelque ami, pensa Gérard, et en effet c'en était un. Belair entra d'un seul bond dans la chambre.

Qu'on se figure l'effroi, la curiosité, l'espeir, l'épuisement réunis sur un seulfi-

DE LÂYEBNIE.

Le jeune homme arriva comme une tempête.

— Où est-elle ? dit-il à Gérard.

— Qui?

— Violette.

Gérard tressaillit et se préparait à répondre, mais Belair lui fermant la bouche :

— Ne jouez pas avec mon inquiétude, dit-il en souriant ; j'avoue que j'ai été bien inquiet. Elle est ici, n'est-ce pas, elle se cache, oij est-elle ?

— Voyons, dit Gérard avec un serrement de cœur afheux, expliquez-vous... Vous me demandez Violette, n'est-elle point à Paris ?

Belair devint plus pâle que le rideau sur lequel il s'appuyait.

— Mon Dieul... balbulia-t-il en ouvrant des yeux effarés.

-^Elle n'y est point? poursuivit Gérard.

— Oh !... gémit l'inforluné, où est ma Violette chérie !

Gérard le prit dans ses bras — Van Graaft, a la vue de ce désespoir déchirant, oublia tout et écouta.

— Voyons, dit Gérard, rassemblons nos idées. Vous étiez allé à Paris...

— Oui.

— Pour la voir.

— Oui.

— Et...

— Ht j'ai trouvé toutes les portes de la maison ouvertes. Celle du pont, celles de la chambre et de l'estalier, la fenêtre aussi; mon cœurbaltait.Je frémissais en montant. Je suis entré avec précaution... son lit était froissé, deux chaises renversées... elle n'y était plusl acheva le malheureux avec un cri navrant qui retentit au fond de l'Ame de Gér.ird.

Celui-ci rappelant toute sa force, interrompit aussitôt.

— Vous vous êtes informé, dit-il.

— .l'ai descendu, balbutia Belair en suffoquant et en syncnpant chaque parole. J'ai pénétré dans la chambre de ce voisin.,, vous savez? — Vide .lussi... Bien vile j'.ii couru chez le juil... rionl...il ne m'a rien dit. Chez les voisins de gauche, d'en (■ice, rien ; chez ceux du quai Dauphin , rien toujours, rien encore !... Bien 1...

— Mon pauvre ami!

— Je me suis liguié, continua Helair, que par rnesuri' de prudence vous aviez l'ail dire, vous ou Jaspin,à Violette de partir, et de se cacher ailleurs; cet espoir m'a conduit ici, j'arrive... j'ai été jusrpi'a espérer que je trouverais ma petite amie chez vous, cachée... Ce n'est donc pas vrai, elle n'y est doncpasl

on me l'a donc reprise... Elle le pressentait! j'aurais dû ne pas la quittef...

Et le malheureux, se tordant les bras et s'arrachant la poitrine, effraya Gérard de son désespoir.

— Belair, cher Belair, ne vous désolez point ; tout n'est pas perdu...

— Si I... tout est p 'rdu,et il fautmouriri

— Belair, du calme... Parlez plus bas, peut-être Jaspin sait-il où elle est.

L'inlorluné se cramponna convulsivement à cette fragile espérance,

— Vous croyez?,.. Vous ne l'avez donc point revu, ce cher Jaspin?

— Non, dit Gérard , nous ne l'avons pas revu depuis hier... N'est-ce pas, monsieur? fit-il en s'adressant à Van Graaft avec un regard d'intelligence.

— Non, répondit le Hollandais.

— Oh ! il le sait alors, il le sait, il me la rendra! s'écria Belair dont les traits changèrent soudain avec une inconcevable rapidité. — Où est-il ?

— Mais je ne sais trop, dit Gérard ; dans le parc, je crois.

Belair s'élança dehors avec l'impétuosité d'une flèche, avant qu'un geste ou qu'un cri n'eût pu le retenir ou le rappeler à la raison.

— Oh ! pauvre, pauvre ami, soujiira Gérard, donnant enfin un libre cours à la douleur qui l'oppressait.

Van Graaft allait 1 interroger.

— Pardon, monsieur, dit Gérard, c'est un ami, un frère, que menace le plus cruel malheur. Je ne puis l'aiiandonner en cet état; je veux le rejoindre, l'empêcher de se porter h quelque extrémité ; car s'il faut qu'il rencontre Jaspin, et que celui-ci ne soit pas prévenu !...

En disant ces mots, il s'habillait à la hite et agrataii le ceinturon de son épée.

— J'irai avic vous, dit Van Graa4t, qui descendit derrière Lavernie.

Ils arrivèrent sur la place, et Gérard se mil aussitôt à chercher des yeux autour de lai.

Il ne vil que Louvois sortant de chez le roi après son expulsion, et traversant tnuto la terrasse. Van Graaft remar«]ua comme lui celle tigure crispée jiar la fureur, celte démarche ou plulùl cette course vehén-iente. L'élrange precipilalion du miinslte, la rage qu'il semblait exh ilerà chaque pas, comme le taureau qui luit hlrssé.en unnini e(! spectacle extraordinaire à une pareilli; heure, captiva pour un moment les deux speclateurset leur Ht ouhlier robjet infortuné di leur sortie.

U^QOMT^

Ils étaient là occupés, sans se le dire, ^ contempler l'efirayant personnage qui rentrait à la surintendance, et ils ne remarquaient point les espions apostés par Louvois depuis le point du jour.

Ces hornmes guettaient chaque mouvement de Gérard et de Van Graaft. Ils ne les perdaient point de vue, et cependant ne pouvaient s'empêcher eux-mêmes de regarder cette fuite bizarre de leur maître à sa sortie de l'audience du roi.

' Gérard fut le premier à les reconnaître, il se sentit observé. — L'idée lui vint qu'en couraFit après Belair, il exposerait ce dernier à quelque contre-mine de Louvois, si, comme il le pensait, ce dernier avait fait enlever Yiolette pendant la nuit.

Cette réflexion enchaîna ses premières résolutions. Gérard songea aussi qu'un espoir trop prolongé aggraverait la douleur ae Helair au moment de son entière désillusion ; — qu'il valait mieux peut-être le laisser rencontrer Jaspin et user son désespoir par un nouveau choc.

Gomme il se fixait sur cette idée, et se rapprochait de Van Graaft , celui-ci se vit aborder par un de ses valets qui arrivait de Saint-GIoud précipitamment à cheval.

C'était ce grand laquais hollandais que nous avons vu escortant le carrosse dans lequel Van Graaft avait amené les princesses de Veldens.

— Mynheer, dit ce garçon à son maître, un homme est arrivé ce matin vers quatre heures et demie à Saint-Gloud, et, ne vous trouvant point, a laissé pour vous cette lettre qu'il m'a recommandé de vous faire tenir sur-le-champ. La voici.

Van Graaft prit la lettre dont il ne connaissait pas l'écriture — écriture, du reste contournée et disloquée par une main qui ne manquait certes point d'habileté.

Les espions regardaient detous leurs yeux ce laquais, cette lettre, et cet homme qui allait la lire.

Van Graaft décacheta lentement et lut; mais à peine parut-il comprendre — il relut encore — son étonnement croissait à chaque syllabe qu'il déchiffrait.

— En vérité, murmura-t-il, cela est vraiment prodigieux 1

Ce cri était si vigoureusement accentué, que (iérard , malgré toutes les lois de la discrétion et de la civilité, ne put s'empêcher rie demander à Van Graaft de quoi il s'agissait... Celui-ci, sans répondre, ferma, ou plutôt froissa la lettre peur regarder avec stupeur du côté de la surintendance.

Puis il relut encore sa lettre, qui était ainsi conçue :

« Monsieur, vous avez promis cinq cent mille livres au premier qui vous annoncerait certaine grande nouvelle. La somme sera pour moi, car je vous aimonce le premier que M. de Louvois est mbrt.

» Je suis allé à St-Gloud pouf vous le dire, mais vous n'y étiez point. Je me suis fait donner un certificat en règle par votre laquais et votr ■ intendant. J'ai ce certificat; qui constate que j'ai porté la nouvelle ce matin, 16 juillet 1691, à cinq heures moins un quart.

» J'ai de plus le bon de cinq cent mille livres, écrit et signé de votre main , que j'aurai l'honneur de vous présenter à Rotterdam, où je vais vous attendre. »

Van Graaft, s'adressant à Gérard :

— Qui avons-nous vu passer à l'instant sur cette terrasse ? dit-il d'un air égaré.

— M. de Louvois, répliqua Gérard surpris de la question.

— Combien de temps y a-t-il de cela?

— Cinq minutes environ.

Van Graaft se retournant vers son laquais :

— Cette lettre, à quelle heure l'a-t-on portée ce matin à St-Cloud?

— Vers quatre heures trois quarts, mynheer.

— Et ce porteur prétend t' avoir fait signer un certificat?

— Il l'a bien fallu, mynheer, dit mystérieusement le laquais.

Van Graaft, étourdi comme si un nuage lui eût passé sur les yeux :

— J'ai peur de comprendre, murmura-til,.. enlrisvsonaant... Quoi... cet homme qui courait là, tout à l'heure...

Gomme il essayait de reprendre le fil de ses idées bien brouillées, un éclat de la voix de Gérard le rappela à lui-même.

Un homme, sorti de la surintendance, était venu parler bas aux espions. Ceux-ci, se détachant un à un, avaient fini par former un groupe autour de Gérard et de Van Graaft, tandis que l'émissaire principal s'approchait pohment de Lavernie.

— Monsieur, dit cet homme à Gérard, un mot à part, je vous prie.

Gérard suivit à quelques pas son interlocuteur, qui alors ajouta :

- — Vous plairait-il me suivre immédiatement à la surintendance, où àt- Louvois désire vous parler ?

— A moi?... demanda Gérard surpris do la proposition, et d'ailleurs défiant.

— A vous, Gérard comte de Lavernie.

DE LAVERNIE.

— Sur-le-champ...

— Monsieur ! dit Gérard irrité du ton bref et quasi menaçant de ce sbire à la figure sournoise.

Et il recula, sa main à la garde de son épée.

— Oli! n'hésitez pas , et surtout ne criez pas, dit l'homme en faisant un signe rapide à ses acolytes qui fondirent sur Gérard et le poussèrerit, ou plutôt l'enlevèrent jusqu'à la surintendance.

Le comte avait disparu, que Van Graaft hébété, slupide, restait encore sur la place avec son laquais.

— Si je ne comprends qu'un peu, pensa le Hollandais en rélrograclant vers le château, la marquise comprendra tout à fait. Portons-lui ce qu'on m écrit, contons-lui ce que je viens de voir.

Au milieu du trajet il fut saisi par un homme en désordre, déchiré, sanglant, qui lui prit les mains en criant :

— Ah! monsieur, c'est vous î où est Gérard?

— Eh ! c'est ce pauvre garçon, dit Van Graaft ; avez-vous trouvé M. Jas'pîn?

— Monsieur, continua Belair avec un accent qui eût attendri des rochers, au moment où j'allais aborder notre ami Jaspin... des gens apostés l'enlevaient... 11 allait me parler, monsieur... il allait me dire où est Violette I... On me l'a arraché. — J'ai voulu le défendre... voyez comme ces misérables m'ont traité... Oh! Gérard, prévenons Gérard, courons!

— Taisez-vous, malheureux, dit Van Graaft en posant un doigt sur ses lèvres, — taisez-vous; Gérard est arrêté comme Jaspin... Je vais tâcher de les Sauver !... et prenez garde à vous I...

— Oh! murmura Belair, plus d'appui, plus d'ami, plus de Violette... — Plus rien!

Van Graaft poursuivit sa route avec plus d'ardeur que jamais, sans voir le pauvre Belair chanceler, s'affaisser sur lui-même, et rouler sans connaissance derrière le socle de marbre d'un des grands vases de bronze florentins.

Bientôt après. Van Graaft se faisait annoncer chez la marquise.

Celle-ci, après la terrible scène du roi et dcLouvois, était rentrée chez elle, laissant le roi dans un état de colère moins violent et plus dangereux peut-être.

Quant à elle, pressentant la rage du ministre disgracié, redoutant d'instinct les dernières convulsions de riiydroà l'agonie, elle n'osaif plus même penser, tant elle sçupçonhail encore de maiue^rs.

Au nom de Van Graaft, prononcé par Nanon, elle tressaillit et courut vers la porie. Cet homme avait deux fois- déjà été envoyé à elle, en des occasions désespérées, par la toute-puissante Providence.

Van Graaft arriva droit et sans préambule :

— Jaspin est arrêté, dit-il.

Elle pâlit.

■— Lavernie vient de l'être, ajouta Van Graaft.

Un cri sourd s'échappa des lèvres de la marquise.

— Par qui, bon Dieu?... bégaya-t-elle d'une voix mourante.

— Par qui ! Vous le demandez !

Elle joignit les mains avec un mouvement de tête désespéré.

— Maintenant, continua le Hollandais, lisez ceci.

Et il lui tendit la lettre, qu'elle parcourut avec un étonnement bien facile à comprendre.

—Que signifie?... murmura-t-elle.

— Cela signifie que j'avais promis et signé, que je donnerais cinq cent mille livres à celui qui...

— Qui tuerait Louvois ? s'écria-t-elle.

— Non. mais â celui qui m'annoncerait le premier sa mort.

— Et on vous l'annonce...

— Ce matin à cinq heures.

— 11 en est sept... et je l'ai vu il y a une demi-heure à peme.

— Je l'ai vumoiily a dix minutes au plus.

— Aussi vous ne croyez point ce qu'annonce cette lettre, n'est-ce pas? c'est une impos^urc trop flagrante, il faudrait donc qu'en ce moiiienj même... non! vous n'y croyez pas I

— Faut-il vous dire la vérité, madame?

— Oh! oui.

Us'anproclia silencieusement :

— Eh bien... j'y crois!

La marquise lit un mouvement comme pour saisir sa sonnette... puis elle regarda Van Graaft qui l'interrogeait d'un regard f)rofon(l. L'on n'entendait que le bruit do l'horloge dont le balancier mesurait le temps en cadence. La marqiusc et Van Graaft sentaient bien la responsabilité de ces minutes qui tomhaieiU une à une dans l'éternité.

Mme, (1(> Mainienon s'assit lenlenient sur son faut» uil en brûlant ;^ la flamme d'uno bougie oubliée dans sa nuit d'insomnie, la lettre que lui avait remise Van Graaft.

— El moi, (lit-elle d'une voix ou plutôt d'un souille â peine intelligible, moi, monsieur, je n'y crois i)as!.,.

lA chafe de Sataa.

LouTOis, en rentrant dans son cabinet , avait déjà donné ses ordres.

Ecumant, épuisé, mais toujours renaissant sous la dent aigup de la douleur, il arpentait ce cabinet témoin de ses longues veilles, en poussant des cris sourds et inarticulés, en frappant du pied et du poing les meubles, pour distraire, par la sout'lrance physique, son esprit en proie à la plus atroce des tortures.

Parmi les mots sans suite qui s'échappaient de ses lèvres on distinguait ceux-ci dix fois répétés :

— Moi, à la Bastille I non, je n'irai jamais, si je réussis dans ce que je vais entreprendre.

La porte de son cabinet s'ouvrit, deux hommes y poussèrent Jaspin blême d'effroi et reculant comme l'agneau à la porte de la boucherie,

— Monseigneur, voici, dit l'un des deux hommes.

— Bien, allez, et tenez- vous prêts à faire ce que j'ai dit.

— Oui, monseigneur.

Les deux hommes traversèrent le cabinet et allèrent s'enfermer dans une pièce voisine, où Jaspin, de son œil eltaré, distingua deux autres hommes aimés d'épées et de mousquetons, qui se promenaient de long en large.

Louvois était épouvantable à voir. Ses habits en désordre, sa cravate lâche, son linge ouvert encadraient la plus menaçante physionomie qu'on lui eût encore vue. Une résolution farouche, insensée, allumait dans ses regards deux flammes vacillantes: on voyait la pensée sinistre s'exhaler en grondant du cratère.

Jaspin s'avança plus mort que vif. — Les portes se refermèrent de chaque côté sur lui.

— Que désirez -vous , monseigneur? ditil. — Vos gens m'ont amené un peu brusquement peut-être, eu égard à mon caractère épiscopal.

— Il s'agit bien de votre caractère 1 répliqua Louvois qui courut à la fenêtre pour voir passer quelque chose dans la cour.

On entendit bientôt un bruit de pas heurtés dans là pièce voisine ; celle où Jaspin avait vu des hommes armés. — Uae porte se referma, des verroux grincèrent, et le chef des espions paraissant au seuil du cabinet, après avoir gratté à la porte, dit ces st?uls mots à Louvois ;

— Il y est monseigneur.

— Bien, répondit le ministre en congédiant son agent, maintenant, M. l'évêque,

causons s'il vous plaît.

Jaspin se mit à trembler et à grelotter sans pouvoir se vaincre. Il lui sembla qu'il venait d'être pris dans un de ces pièges où meurt, sans secours possible, la créature qui s'y laisse tomber.

— Monsieur, dit Louvois en se promenant à grands pas autour de sa table comme une panthère, voilà très longtemps que nous jouons l'un et l'autre un jeu qui serait bien ridicule s'il se prolongeait encore. Vous m'avez berné à Valenciennes, je m'en souviens ; vous m'avez fait étriller pendant tout le siège de Mons, je le voyais bien et n'ai pu l'empêcher faute de pouvoir prendre une détermination héroïque.Je ménageais encore quelque chose alors. Mais aujourd'hui, c'est différent, je n'ai plus rien à ménager.

Il prononça ces mots ou plutôt il les rugit de telle façon que les jambes de Jaspin commencèrent à se dérober sous lui.

— Aujourd'hui, reprit Louvois, le roi m'a insulté, chassé, menacé de la Bastille. Qu'en dites-vous, monsieur l'évêque? La Bastille, à moi, Louvois I... C'est comme cela... Eh bienl monsieur Jaspin, un homme tel que moi, ne va pas à la Bastille. S'il tombe, il tombe mort ! Je veux bien finir de la sorte, mais avant, je me défendrai un peu, vous concevez facilement cela...

— Monseigneur...

— J'abrège !... mes momenssont précieux:

rien ne peut m'empêcher d'être disgracié, mais quelque chose peut me sauver de l'être avec opprobre. L'athlète qui s'écroule n'est pas déshonoré, s'il entraîne avec lui son ennemi. J'ai une ennemie, monsieur l'évêque, et je veux qu'elle tombe avec moi, j'ai compté sur vous pour m'y aider, je vous ai» — je vous tiens. — Nous ne sommes pi us ici à Valenciennes, il ne viendra ni un roi ni une marquise avec dix mille hurleurs sur la place publique pour interrompre notre conversation. Dans ce cabinet, dont les murs sont fidèles, Louvois est en présence de M. Jaspin et lui dit : Vous savez le secret de Mme de Maintenon, vous me l'allez dire !

Jaspin s'était attendu depuis quelques minutes à cette chute, il composa son visage et répondit :

— Monseigneur, de quel secret voulezvous me parler?

— Il y en a donc plusieurs? dit Louvois avec un rire féroce. Tant mieux! choisissezen un bon pour commencer, celui que vous

DELAVEBNIE.

▼oudrez, peu m'importe! cai je vous jure bien, par le Dieu vivant, que vous me direz jusqu'au dernier tous les secrets que vous cachez là, sous cette robe d'innocence 1 Seulement, M. Jaspin, hâtons-nous.

— Oh I monseigneur, vous me menacez l dit humblement le pauvre prêtre.

— Cordieu 1 si je vous menace ! Et pourquoi donc croyez-vous que je vous ai fait enlever au grand jour en plein Versailles ?

— Si je savais des secrets dont la révélation dût nuire à ma prolectrice, vous ne pensez pas que je les révélerais, répliqua l'évêque d'une voix émue mais pleine de noblesse.

— Bah ! s'écria Louvois.

— Jamais, monseigneur.

Et Jaspin, le Iront mouillé de sueur, les genoux brisés, attendit.

Louvois fit un pas vers le pauvre Jaspin, qui crut sentir l'approche du martyre.

— Allons, maître, dit Louvois de sa rauque et insolente voix, ne me laites pas répéter tout ce que je viens de vous dire, — ou sinon...

— Sinon, vous me tuorez ! n'est-ce pas, monseigneur... Remarquez bien que j'ai déjà lait ma prière, et que j'attends la mort...

— Brute I s'écria Louvois, brute qui ne m'a pas compris quand je lui expliquais que je n'ai rien à ménager; brute qui se figure que je lui ferai l'honneur delà torture; brute qui croit que je le tuerai, comme s'il m'était avantageux de tuerie témoin au lieu de le taire parier. Allons, encore une lois. voulez- vous me dire quel est le secret de Mme de Maintenon, ce secret dans lequel M. dcLavernie a le principal rôle? Voulez-vous achever de dissiper mes doutes sur M. de Lavernie lui-même et sur le personnage qu'il joue auprès de la marquisi? Vous voyez que je vous aide... Pour la dernière fois, le voulez-vous?

— Non, répliqua Jaspin.

Louvois étouda un gémissement de rage, et haussant avec mépris les épaules, saisit Jaspin par le bras„ et l'entraîna vers la porte de la chambre voisine.

l'n mur épais , un mur de lorleresse, comme ceux qu'on b;Mis?ait ;i cette époque, séparait les deux pièces. — Louvois ouvrit la porte, Ht (lit à laspin, d'une voix brève :

— Regardez 1 •

L'évêque reconnut Gérard, pâle et désarmé, au milieu des quatre hommes qui s'étaient assis chacun h un coin de la chambre, comme quatre statue-^ l'unèbrcs.

Il irissonna, mais, rei)renant courage :

— Il était bien inutile de le taire arrêter,

monseigneur^ il parlera encore mohis que moi.

Louvois, au lieu de lui répondre :

— Vous vous rappelez mon signal, dit-il à ces hommes.

— Un coup de sonnette , monseigneur, répliqua celui d'entre eux qui paraissait être le chef.

Louvois referma lentement la porte et ramena Jaspin dans son cabinet.

H était livide ; l'écume voltigeait sur ses lèvres ; une puissance surnaturelle , infernale , le transfigurait et donnait à chacun de ses mouvemens des proporlions gigantesques.

— Maintenant, dit-il à Jaspin, je suppose que vous iii'allez mieux cotii prendre. Vous avez vu M. de Lavernie, celui que vous cherchez, votre élève, le le favori de votre protectrice. — Vous avez vu aussi les quatre hommes qui le gardent, et vous les avez entendus parler d'une sonnette qui doit donner un signal. — Monsieur Jaspin, celte sonnette, la voici, j'en tiens le cordon, et le signal qu'elle donnera à ces quatre hommes, c'est de tirer l'épée et de tuer sur-le-champ M. de Lavernie. Si, dans cinq minutes, vous ne m'avez [)as satisfait par votre réponse, je tire cette sonnette. Cinq minutes, c'est peu, je le sais bien, mais il faut m'escuser, je suis si pressé ! Regardez 1 lien à ma pendule, vos cinq mmules commencent:

Louvois se posa devant sa cheminée, le cordon dans sa main gauche — Jaspin, hors de lui, poussa un cri lamentable et joignit Jes înains — toute cette situation venait de lui apparaître dans son horreur. Louvois n'avait rien à ménager en effet, et (Jérard entre ses mains était un homme mort.

— Mon>eigneur, s'écria-t-il, c'est un secret de conlession!... Vous ne voudriez pas tuer mon âmel

— Ne perdez pas votre temps, dit Louvois avec un calme épouvantable; la première minute s'avance.

Jaspin "leva les yeux, les mains, l'âme tout entière au ciel, puis il vint se rouler aux picdis (lu ministie, devant lequel, ainsi que sur un rocher, se brisèrent ses san;^lots et ses vaines prières."

— Il hc'site! dit Louvois sourdoment. Voilà un chrélKMi, un pasteur des hommes, (lui croit en Dieu, qui s'appuie sur l'exemple de Dieu, et qai lu'^sile entre l'oriiueil d'une femme et la vie d'un homme. Ce vieillard idiot ne rélléchit pas que pour la lemme, il ne s'agit que d'('tre ou n'(Mre pas reine. Voilà tout ce qu'elle risque. Tandis que pour l'homme, un jeune hemme, beau, i;;-

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