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Le comte de Lavernie

Desbuttes prit son compagnon dans ses bras, l'emporta au château , l'assit dans un fauteuil et lui fit avaler une écuellée de potage fait du jus de deux poules et d'un quart de mouton. La Goberge rouvrit un œil terne, demanda du vin pour faire passer le bouillon, huma l'air h longs traits pour faire passer le vin, et alors, sur un signe de Desbuttes, les deux amis restèrent seuls ensemble.

— Mon pauvre vieux la Goberge, dit le financier, est-ce ainsi que je te retrouve?

— Tu vois, murmura le Lazare jetant un oeil éteint sur ses membres fluets.

COBTB DE LAYMUIIB. 2. 1

— Tu n'ns pas toujours eu la fièvre ou le délire, n'est-ce pas?

— Assurément.

— Tu t'es aperçu qu'on t'avait transporté du fossé dans une chambre, une très-belle chambre, la chambre d'honneur?

— Sans doute, la chambre est bonne... Eh bien?

— Eh bien, tu as vu aussi qu'on te soignait peu?

— Si je l'ai vu, bon Dieu !

— Qu'on te fuyait beaucoup?

— Hélas ! comme un lépreux.

— Qu'on te séquestrait?

— Comme un chat enragé...

— Fort bien. D'ordinaire tu penses beaucoup, la Goberge; qu'as-tu pense en cette circonstance ?

— La vérité.

— Dis-moi ta vérité, je te dirai la mienne.

— Eh bien! j'ai pensé que M. de Louvois m'avait fait transporter ici...

— Ah ! tu as pensé cela... Continue.

— Et qu'il me faisait séquestrer ainsi pour que je ne parlasse pas.

— Tu ne me dis pas ce que tu as pensé du traitement?

— Faut-il le dire ?

— Nous sommes entre amis.

— Eh bien, j'ai cru que me voyant blessé, inutile, le patron n'était pas fâché de se débarrasser de moi. J'en sais trop long sur ses affaires, vois-tu : voilà pourquoi je me défiais même de l'eau qu'on avait mise près de moi, voilà pourquoi je criais comme un aigle quand j'apercevais le bout du nez de ces deux messieurs noirs ; voilà pourquoi enfin je n'ai pas ouvert la bouche, si ce n'est pour me recommander à Dieu et à saint Christophe , mon saint patron , qui m'ont exaucé, puisque ce digne M. de Louvois avait été assez bon pour m'envoyer dans la maison d'un ami. Oh! comme je regrette de l'avoir soupçonné!

Desbuttes se mit à rire.

— Niais! dit-il.

— Hein? fit la Goberge, tu te moques de moi ?

— Pardieu ! la maison n'est à moi que depuis avant-hier, et M. de Louvois ne sait pas seulement que je l'ai achetée !...

— Ainsi, quand on m'a relevé pour m'amener ici...

— Charité pure de mon sénéchal.

— Mais pourquoi ne m'a-t-on pas soigné ?

— Parce que ta fièvre a été assez imprudente pour crier : Louvois ! à ceux qui te portaient intérêt.

— Je comprends ; on a craint de se compromettre.

— J'aurais bien voulu t'y voir !

— Ainsi, M. de Louvois, après m'a voir fait trouer le ventre pour son service, m'a jeté dans un fossé... comme un chien...

— Et t'y a oublié.

— Mais lui... qu'est-il devenu?

— Lui, il est à Versailles; il fait la roue comme toujours. Cela crie vengeance, n'est-ce pas ?

— Pour que je répète ce mot vengeance, mon bon Desbuttes, attends que je puisse me tenir sur mes jambes, et ne dis pas de ces choses-là dans ta maison ; car tu n'as pas à te plaindre, foi, et moi je ne me plains pas; je t'en prends à témoin !

— Tu es donc devenu bien endurant, la Goberge?

— On t'a bien payé les culottes de M. de Harlay, n'est-ce pas? gémit la Goberge au lieu de répondre. Est-ce injuste! ne suis-je pas le fripier qui les a achetées ? N'est-ce pas moi qui les ;ii emportées sur mon dos, tandis (jue M. de Louvois, déguisé en marchand d'oubliés, me guettait pour voir si je ne fouillais point dans les poches? Si lu jis eu un million, comme on dit, pour cela, sois généreux, donne-moi cent mille livres, H moi qui n'ai reçu qu'un coupd cpée.

De^buttcs se mit à rire, en voyant Tair piteux de son ami.

— Tu fais erreur, dit-il; on ne m'a rien donné pour les culottes.

— Bah!...

— Rien, qu'un morceau de papier.

— Qui renfermait...?

— Une commission du roi pour acheter des farines, des pois secs, des porcs salés, des harengs secs, et des pelles à remuer la terre.

— Heureux Desbuttes !

— Que veux-tu ? c'est ta faute ! Tu es un homme d'épée, toi; as-tu jamais vu qu'on enfilât des écus à la pointe d'une rapière?... Nous sommes partis tous deux du même point, nus et à sec; tu t*es muni d'une épée, moi d'un sac; dans ce sac, j'ai commence à fourrer le pain qu'on me donnait sur le chemin, puis, entré en condition, j'y ai fourré par-ci par-là les effets de mes maîtres.

— Les culottes de l'archevêque, soupira la Goberge.

— Précisément; enfin, ce petit service m'a rendu agréable à M. de Louvois; il m'a donné ma commission ; alors, depuis trois mois, j'ai fourré dans mon sac cinq millions de farine, dix mille bœufs fumés, dix mille tonnes de biscuit, cinq mille tonnes de fromage, cinquante mille outils de pionnier.

— Quel maître sac! Desbuttes, comment as-tu fait pour en trouver un pareil ?

— Rien de plus aise; il ne s'agit que de reculer le fond et de le faire solide, pour que rien ne passe au travers ; car, tu comprends, la Goberge, que tant de choses entassées finissent par déposer un résidu. Gratter ce reste, mon ami, le recueillir avec intelligence, racler farine, suif, graisse, miettes, et en faire de l'or, ce n'est point une petite affaire ; si l'on n*a qu'une épée , vois-tu , on gratte mal avec ; c'est trop mince ; et d'ailleurs, toi qui avais l'épée, tu n'avais pas le sac.

— Oh! murmura la Goberge abîmé dans l'admiration et dans les regrets , j'ai gaspillé ma vie.

— Écoute, dit Desbuttes, un instant touché de compassion, il n'est pas encore trop tard. Sais-tu lire et écrire ?

— Faiblement.

— Veux-tu être mon commis?

La Goberge eut un moment de joie tempérée par un mouvement d'orgueil.

— Je sais mal racler, dit-il d'un ton pédant, et l'épée est trop mince.

— Tu n'es qu'un sot et tu crèveras sur le fumier, sans qu'on te plaigne; maigre et reluisant comme une lame : voilà ta condition. Crois-tu donc, imbécile, que je te suppose capable de l'enrichir par ton génie? Crois-tu donc que j'aie besoin de ta plume ou de ton arithmétique? Tu

n'es qu'une épée, te dis-je, et c'est encore à cela que j'avais recours en m'adressant à toi.

— Explique-toi alors, dit la Goberge, humilié au physique et au moral par ce demi-dieu cousu d'or et bouffi de santé.

— Voici : je me suis marié ; ma femme est très-jolie, je l'adore. Elle n'avait rien. J'eusse pu épouser une fille riche, mais je l'aime, et j'ai du bien pour deux. D'ailleurs, ma femme est un esprit délié, qui me sera très-secourable en mes affaires. Beaucoup de gens ont rôdé autour d'elle, beaucoup plus y rôderont; moi, j'ai mes livres à tenir, mes marchés à faire, j'ai mes coffres à garder ; qui sait ? j'aurai des missions et ferai des absences. Or, je me sens du penchant à être jaloux.

— Eh bien? dit la Goberge.

— Eh bien... Si tu es mon commis, tu veilleras sur ma femme. Ta plume sera une longue épée : commis n'est pas précisément le mot, c'est écuyer qu'il faudrait dire. Plus je te regarde, plus je te trouve en point d'être écuyer. Tu n'as plus de cheveux; tu manques de beauté 5 je n'aurai de toi aucun ombrage. Quant aux étrangers, tu es assez effrayant : un œil de moins et l'autre de travers, un geste dévastateur ; comme épouvantail, tu fais parfaitement mon affaire; et si tu as assez du service de M. de Louvois, viens te refaire chez moi, tu n'auras point à te repentir.

— Je ne dis pas uon, répondit la Goberge de plus en plus écrasé par son ami ; mais...

— Mais, quoi?

— M. de Louvois ne me donnera pas ma liberté si facilement; il tient à moi...

— Tu te fais illusion; depuis que tu es sur le grabat, vois s'il s'est occupé de toi. Il te croit mort, il te désire mort ; d'ailleurs, s'il ne te quitte pas, quitte-le.

— Ah ! tu te figures qu'on rompt ainsi la chaîne qu'un pareil maître vous atUche ?

— Tu verras si, quand ma fortune sera faite, je ne me rends pas la liberté. Qu'on vole un peu d'abord, passe; mais il faut bien finir par devenir honnête homme quand on n'a plus besoin de rien. Encore une fois, sonde tes reins, comme dit le roi David, mesure les os de tes jambes, et deviens l'écuyer de ma femme.

— Non , vois-tu , non. Sitôt guéri , je retournerai près de mon maître, tout dur qu'il est!

— Tu n'as donc pas de fierté, alors ? tu cherches qui te dédaigne, toi! un plumet ! un maître en fait d'armes !

— Je n'ai plus le droit d'être fier ; mon plumet est cassé !

— Qu'est-ce à dire? tes pommettes rougissent : tu as le cœur gros !

— Si gros, qu'il en crève. Vois-tu, Desbuttes, remets-moi vite sur mes jambes ; emplis-moi de

potages, bourre-moi de pâtés et de volailles, traite-moi comme ton fameux sac. Rends-moi le nerf de mon poignet, les muscles de mes jambes : il faut que je répare mon honneur. Car je suis déshonoré, et si mon maître me renie et m'abandonne, il a raison : j'ai été battu par un écolier !

En disant ces paroles, la Goberge laissa échapper de son œil un filet de larmes amères.

— Vite! un nouveau bouillon ! cria Desbuttes, si la Goberge pleure, il faut que sa fibre soit bien amollie...

Cet ordre fut accompli par l'arrivée de dix écuelles empressées; le squelette choisit, but, sécha ses yeux et dit avec une sombre colère :

— Dans quelques jours, je marcherai; me. voilà maigre, j'en marcherai mieux; tu as de l'argent, tu m'en donneras; j'achèterai un cheval, dix chevaux, trente, s'il est nécessaire.

— lié! doucement, dit Desbuttes effrayé pour sa bourse, ménage ta convalescence.

— Et puisque le monde a un bout, j'irai jusqu'au bout du monde.

— Prends garde! il en a deux.

— J'irai aux deux; j'irai en enfer jusqu'à ce que j'aie retrouvé ce scélérat de...

— Qui? demanda Desbuttes.

. — Quand je te dirais son nom, cela ne te ser-

virait à rien; tu ne le connais pas. Sache seulement que c'est l'auteur de ceci.

Et il découvrit à Desbuttes le trou rouge encore de la plaie que la nature avait cicatrisée à peine au milieu de sa poitrine osseuse.

— Pour un écolier, dit le traitant, voilà un joli coup d'épée ; où serais-tu donc si tu eusses eu affaire à un maître ?

— Petit gueux de Belair ! grommela la Goberge.

Puis, répondant à son ami :

— Le coquin, dit-il, n'a jamais su parer quarte et riposter.

— Tes leçons sont donc mauvaises ?

— Elles étaient assez bonnes pour ce qu'il voulait faire ; celui qu'il avait envie de tuer n'en savait pas tant que lui.

— Ah ! il voulait tuer quelqu'un ?

— Oui, le prétendu de sa maîtresse.

— Eh bien I mais voilà un prétendu bien exposé ! s'écria en riant Desbuttes; si ton écolier lui a fait au ventre un trou pareil à celui que je vois à ta poitrine, adieu le mariage; fais-toi payer ces leçons-là , mon brave la Goberge.

— Il les payera.

Ils en étaient là, quand l'homme en vedette sur la tour donna un grand coup de sifflet.

— Voilà Violette ! s'écria Desbuttes.

— Qui cela, Violette? demanda la Goberge, que ce nom avait fait tressaillir.

— Pardieu ! ma femme.

— Ta femme s'appelle Violette?

— Oui.

— Est-ce que, par hasard , elle demeurait à Paris ?

— Oui.

— Rue de la Ferronnerie?

— Oui; tu la connais?

— Oh!

Desbuttes s'était élancé hors du pont, pour envoyer une escorte à sa femme. Le sénéchal l'arrêta. "

— Ce n'est pas madame Desbuttes qui arrive, dit-il, c'est un régiment de cavalerie.

— Quel malheur! dit Desbuttes.

— D'autant plus grand, ajouta le sénéchal, que le repas est prêt, et que le guetteur signale sur les chemins l'arrivée de vos convives.

— On pourra tenir les plats au chaud jusqu'à l'arrivée de madame ; mais qu'elle arrive, mon Dieu! qu'elle arrive !

Au même instant, l'on entendit un grand bruit de trompettes, et trente cavaliers environ entrèrent au galop dans le village, non sans exhaler par des cris et des éclats de rire l'admiration qui leur entrait par les narines. Il est vrai de dire que le village était embaumé de la senteur des

rôtis et de Taronie des sauces. Un enseigne avec des cavaliers arriva ensuite, et voyant les clairons béants devant tous ces préparatifs, il commanda la halte à sa troupe.

C'étaient l'avant-garde et les clairons de la gendarmerie, dont huit compagnies venaient en niasse serrée par la route de Valenciennes, escortant un carrosse bien ferme attelé de six chevaux. En un clin d'oeil Houdarde fut envahi. Un tourbillon déjeunes officiers courut aux maisons comme des abeilles à la ruche; plus de trente s'étaient jetés dans le château oùilsrenconti'èrcnt Desbuttes un peu embarrassé à la vue de tant d'hommes armés.

Les gendarmes , commandés par un lieutenant général, étaient un corps d'élite formé de la plus pure noblesse française et écossaise. Mais gentilshommes de tous pays ont faim quand ils ont fait dix lieues à cheval; les gendarmes en venaient de faire douze et n'avaient pas dîné.

Un gros major, après avoir été prendre le mot d'un personnage qu'on ne voyait pas, tant il était bien enfoncé dans le carrosse dont nous avons parlé, entra dans le château, et , s'adressent à Desbuttes qui saluait respectueusement :

— Monsieur, lui dit-il, M. le duc de Vendôme, qui est là-bas dans son carrosse, et qui nous fait I honneur de nous commander, me charge de vous remercier de votre attention délicate.

— Quoi ! c'est M. le due de Vendôme qui est là... ? murmura Desbultes.

~ Lui-même, monsieur, et il demande que vous ne preniez point la peine de faire servir chez vous.

— Servir?... dit Desbuttes sans comprendre.

— Oui, monseigneur mangera dans son carrosse ; ses gens vont y porter le vin que vous lui destinez, avec quelques plats qu'ils choisiront. Quant à messieurs nos officiers , ils mangeront debout, militairement, l'excellent repas que vous avez eu la courtoisie de nous faire apprêter et qu'on sentait d'une lieue ; en une demiheure ce sera terminé; nous ne saurions nous attabler; la marche est forcée; on voit bien, monsieur, que vous êtes dans les secrets de l'État, car vous saviez notre passage à Houdarde, que ce malin nous ignorions encore. Grand merci donc, monsieur; si vous voulez trinquer avec nous, vous nous ferez honneur et plaisir.

Desbultes n'était point encore revenu de sa surprise, lorsque l'invasion se fit par les portes et les fenêtres; quatre à cinq cents gendarmes poussant des cris de joie fondirent sur les daubes et les volailles, dépecèrent les viandes, débouchèrent les bouteilles, tandis que leurs valets rompaient les pains, et fouillaient les buffels pour trouver des assiettes.

COMIE DE LAVERHIE. 2. 2

Il y avait des gendarmes dans le salon, sur tous les meubles, dans les cabinets, dans les cuisines, dans les offices. Il y en avait sur les gazons, dans les bosquets, sur les parapets ; on en voyait sur le bord des fenêtres, sur le pont-levis, sur les caisses d'arbustes qu'ils avaient renversées pour se faire des bancs. Tout ce qui n'avait pu tenir au château s'était réparti dans les plus apparentes maisons du village, dont les habitants désolés de perdre un si bon repas, auquel ils avaient tant travaillé , mais inquiets de cette inondation de gendarmes, offraient à l'envi leurs tables, leurs chaises pour que le repas fût plus tôt fait et que les flots se retirassent de meilleure heure.

Sur le milieu du chemin, dans un vaste rondpoint cerné de vedettes qui croquaient, tout à cheval, des pâtés, et déchiraient les ailes de poulet, on voyait le carrosse de M. de Vendôme. Il n'avait pas même dételé. Par sa large portière ouverte, entraient des plats fumants; quelques verres de vin brillant au soleil sur des plateaux , attendaient, topaze ou rubis, le choix du seigneur invisible , et quand ce Gargantua s'était prononcé, le verre entrait par la portière et ressortait vide.

Ce repas dans le carrosse s'accomplissait avec la gravité d'un cérémonial parfait. Les valets fonctionnaient par ûles comme des grenadiers à

l'exercice à feu. Là, silence et majesté. Pour Desbuttes, qui contemplait d'une fenêtre cet imposant mais lamentable spectacle, la disparition de ses plus délicates friandises s'accomplit sans qu'il eût entendu seulement le coup de fourchette du prince; et comme la portière du service s'ouvrait au côté droit du carrosse, Desbuttes ne distingua rien que l'absorption des plats chargés et la résorption des verres vides. Ce carrosse lui fit l'effet d'un Léviathan auquel trente laquais auraient servi une collation.

Mais en revanche autour de lui quel mouvant tableau! que de bouteilles cassées! quel cliquelis d'assiettes et de verres ! quel tintamarre de mâchoires entre-choquées! Huit cent cinquante gendarmes et quatre cents laquais nettoyaient de tout comestible honorable ces buffets et ces tables si curieusement chargés par le magnifique seigneur d'Houdarde. Une demi-heure! avait dit le major; les gendarmes eurent fini en vingt minutes.

Et ils se disputaient les miettes, quand un clairon, dont les sons manquaient de la pureté qui distingue une langue à jeun, chanta le bouteselle. La portière du carrosse s'était refermée^ monseigneur avait fini.

Alors ce fut un pêle-mêle dont Callot et Goya, réunis à Wouwermans, ne sauraient donner une idée.

Les gendarmes, la bouche pleine, les raains grasses du dernier morceau qu'ils emportaient, coururent à leurs chevaux, que bon nombre enfourchèrent d'un bond, suivant les règles de la voltige qu'on enseignait à l'académie.

D'autres se firent hisser par leurs valets, soit qu'ils fussent trop pesants à force de boire, soit que, réellement, l'homme qui a beaucoup mangé pèse plus que l'homme à jeun, n'en déplaise au préjugé bourgeois qui garantit le contraire, et sur un second coup de c'airon, l'avant garde partit au trot, tandis que les compagnies, se formant autour du carrosse, s'alignaient tumultueusement sur la chaussée.

Un chat n'eût pas trouvé dans Houdarde de quoi souper des reliefs du festin ordonné par Desbuttes.

Ce pauvre financier, cloué à sa fenêtre avec un sourire forcé, répondait par mille révérences aux mille caracolades des officiers et des gendarmes qui goguenardaient en défilant devant lui.

Toutefois, l'amphitryon malgré lui eut sa récompense. Quand le carrosse passa devant le châ- (cau, quelque chose de blanc et de potelé parut sous le rideau fermé de la portière, et fit une sorte de salut pareil à la bénédiction d'un évcque.

Desbuttes se flatta que c'étaient deux doigts

de M. le duc de Vendôme. Quelques esprits chagrins assurèrent que c'était la patte d'une levrette gris-blanc qui avait dîné avec monseigneur.

Quant aux conviés de Desbuttes, une demidouzaine de robins faméliques ou de raaitôtiers retirés des affaires, c'est-à-dire échappés à la potence, qui étaient venus pour le festin, pnrtie à mule, partie en vieilles litières du temps d'Henri IV, lorsqu'ils virent cette rafle, au lieu de la chère-lie dont on leur avait fait fête, ils regagnèrent leurs pignons et leurs donjons sans même saluer le désolé Desbuttes.

COMMENT DESBUTTES PASSA SES GENDARMES AUX GKENASIERS, ETBE CEUX-CI AUX CHEVAU-LÉGE&S SE LA OAKSE.

Ce malheureux attendait toujours sa femme, et commençait à s'inquiéter; son bailli le réconfortait en lui assurant que le repas eût été perdu si l'on eût attendu madame Pesbuttes, tandis que cette galanterie involontaire faite aux gendarmes lui rapporterait beaucoup d'honneur, peut-être même de profit.

— Eh bien! dit le traitant avec un gros soupir, faisons tuer le reste des volailles vivantes, assommons les derniers lapins, cherchons du poisson

au vivier, il s'en trouvera encore assez pour recevoir dignement ma femme; activez, bailli, activez !

— Poussière à l'est ! s'écria le guetteur du haut delà tour.

— Pour le coup, c'est ma femme! dit Desbultes.

Et il se mit à pousser avec une ardeur toute nouvelle ses préparatifs d'un second dîner de noces.

On distinguait en eflFet , au loin, un carrosse qui volait sur la route.

— Ce ne sont pas des chevaux qui traînent ce carrosse, dit le sénéchal, ce sont des licornes ou des hippogriffes. Quel train !

— Ma femme est pressée de me voir, répliqua Desbuttes.

Madame Desbuttes devait être effectivement pressée, car ses chevaux dévoraient l'espace, et l'un d'eux tomba sans haleine, expirant, devant le pont du château.

Le financier se précipita au-devant du carrosse, l'ouvrit, enleva dans ses bras Violette, sans s'apercevoir qu'elle était à moitié morte.

Tandis que ses gens s'empressaient autour d'elle et préparaient la salle encore dévastée par le dîner des gendarmes. Desbuttes réussit à rappeler les esprits dosa femme; il était à ses pieds, il l'accablait de tendres questions et en même

temps lui demandait pourquoi elle avait crevé un cheval de trois cents pistoles.

— Eh! monsieur, dit-elle, parce que j'étais entourée de cavaliers, parce que ces messieurs voulaient m'cscorter de trop près et que pour échapper à leurs chevaux qui vont vite, il m'a fallu pousser les vôtres.

— Quoi ! s'écria Desbuttes, encore des cavaliers? sont-ce des gendarmes ?

— Ce sont des grenadiers à cheval commandés par M. de Villemur, et ils viennent.

— Ah ça ! mais toute la maison du roi va donc venir à Houdarde ! Est-ce qu'ils ont aussi parlé de dîner chez moi ?

Violette ne comprit pas ; elle ne cherchait pas d'ailleurs à comprendre. Une grande pâleur sur ses traits, un cercle noir sous ses grands yeux, un tremblement nerveux par tout son corps révélaient une émotion dont Desbultes se préparait à demander la cause, quand soudain les grenadiers à cheval arrivèrent en vue d'Houdarde.

— Que se passe-t-il en ce pays, monsieur? dit le sénéchal, qui accourut près de Desbuttes. Nous sommes inondés de troupes. Voici les grenadiers; il y a, dit-on des chevau-légers qui coupent la plaine là-bas, à l'Écluse, et mon huissier, que j'avais envoyé chercher du pain à la prochaine bourgade, raconte qu'il a vu plus de dix

mille gens de pied foulant les blés et disséminés par les chemins.

— Où vont tous ces gens-là, sénéchal?

— Monsieur, à Valencienncs.

Desbuttes se frappa le front. Il se rappelait que toutes ces provisions amassées clandestinement depuis trois mois par ordre de M. de Louvois, on les avait conduites à Valenciennes. Cette ville devait donc servir de centre à quelque grande et mystérieuse opération méditée par le ministre. En amassant tant de farines, le maltôtier n'avait songé qu'à racler le fond des sacs : que lui importait leur destination?

Desbuttes, comme tous les esprits vulgaires, se contenta d'avoir deviné ou cru deviner quelque chose.

— Laissons, dit-il, les grenadiers à cheval, les chevau-iégers , les fantassins aller rejoindre les gendarmes à Valenciennes. Violette est arrivée; dînons avec Violette, marions-nous, c'est le devoir d'un bon sujet quand son roi fait la guerre.

Mais Desbultcs comptait sans son hôte; les grenadiers à cheval étaient une terrible compagnie; à peine leur eut -on crié : Halte! dans Houdarde :

— Messieurs, leur dit le commandant qui comptait parmi les habiles militaires de ce temps, vous avez devant vous les gendarmes, derrière

vous les chevau-lcgers, c'est vous dire qu'à Valenciennes vous trouverez le dîner mangé , ou qu'on ne vous laissera pas le temps de le manger s'il en reste. Cioyez-moi, vous n'êtes que soixante et dix maîtres et cent valets ; ce village a château, ferme et trente feux; notre dîner se trouve ici ou je meure.

Un pareil langage est toujours compris du soldat français; les grenadiers mirent pied a terre, et leur chef entra au château.

Deshuttes, en le voyant, frissonna de tout son corps.

C'est que M. de Villemur n'était point d'un abord encourageant. Il était frère du capitaine et du commandant Riotor, tués l'un et l'autre à la tète des grenadiers en 1678 et 4684. Basané, couturé, colosse, excellent gentilhomme et d'une exquise courtoisie, il avait roussi tant de fois à l'épouvantable feu des sièges, qu'il ressemblait beaucoup plus à un pandour qu'à un marquis de France. Il s'adressa donc au tremblant Desbuttes, et lui dit :

— Monsieur, vous faites bonne cuisine ici... à ce que je sens.

— Mais oui, monsieur, je me marie... c'està-dire...

— Mariez-vous, monsieur, vous êtes libre , mais donnez vivement à dîner à mes grenadiers.

— Mais les gendarmes...

— Service du roi ! dit le capitaine.

Desbuttes s'inclina et emmena rapidement sa

femme qui s'était affaissée dans un coin sous ses coiffes sombres.

M. de Villemur apercevant cette charmante effarouchée :

— Ah! dit-il, c'est madame que mes grenadiers lutinaient tout à l'heure. Excusez les grenadiers, madame; ils aiment à bien vivre tant qu'ils vivent ; et comme, de soixante et dix qu'ils sont, la moitié au moins restera sur le carreau à la prochaine affaire, — sera-ce demain ? sera-ce cette nuit? Dieu .seul et le roi le savent, — ils mettent le temps à profit. Toutefois, ils ne vous empêcheront pas de vous marier autant que cela vous sera agréable. Çà, dîne-t-on?

Et après cette allocution toute courtoise, le capitaine avait tourné ses grosses bottes d'un autre côté. Violette s'était enfuie. Villemur installait ses grenadiers et ouvrait les buffets luimême pour que les choses se passassent en règle.

Ce fut lui qui distribua les vivres, donna les bouteilles et coupa le rôti. Il ne laissa rien dans les basses-cours, rien dans le clapier, rien dans les viviers, rien nulle part, c'est vrai; mais rien ne fut perdu. Les valets eurent tout au plus de quoi manger. Le capitaine dîna d'un croûton de pain et d'un pot de confitures. Ce repas achevé, il salua Desbutles, et fit sonner le boule-selle.

Les hommes n'avaient pas le pied à Tétrier qu'on (Mitendit d'autres trompettes à cent pas du village.

— Que vousai-je annoncé, messieurs? dit Villeniur à ses gens qui défilaient devant lui ; entendczvous les chevau-légers? Bien nous a pris d'avoir dîné. En route !

Et ils dépassèrent la dernière maison d'Houdarde, au moment où deux mille chevau-légers, ayant chacun un fantassin en croupe, se répandaient affamés dans le pauvre village.

Cette fois les procédés ne furent point gardés comme aux deux premières invasions. M. de Vendôme avait agi en prince, M. de Villeniur avait dîné en gentilhomme soldat : les chevaulégers entrèrent à Houdarde comme le gros nuage lorsqu'il s'est fait précéder, pour annoncer la temj)ète, de coups de tonnerre et d'éclairs.

Les chevau-légers avaient étape et logement choisis à une lieue avant Houdarde ; mais il paraît qu'ils ne trouvèrent là ni l'un ni l'autre, et comme le hrigadier qui commandait la colonne en l'absence de M. de Rubantel, lieutenant général resté en arrière, avait pris ses informations, il lui fut répondu que le commissaire chargé des vivres avait fait filer les munitions sur Valenciennes.

Le brigadier demanda le commissaire pour s'éclaircir du fait avec lui; on répondit au brigadier que M. le commissaire des vivres célé- 2. 3

brait ses noces à un château qu'il venait d'acheter près de là.

Nécessité fait loi : le brigadier jugea que pour repaître ses chevaux et ses hommes, il lui faudrait pousser jusqu'à Valenciennes; mais ayant appris que le château et la noce du commissaire se trouvaient sur son chemin, à Houdarde, il pinça ses lèvres, enfonça son chapeau, et fit sonner la marche en méditant quelque rude apostrophe à M. le commissaire.

De tout temps les fournisseurs d'armée ont eu maille à partir avec leurs pensionnaires. Jamais en croquant ses croûtes ou mâchonnant son riz le soldat n'a manqué de maudire l'intendant ou le munitionnaire. Cela console toujoursunpeu,et le fournisseur s'en autorise pour négliger à la fois qualité et quantité. Il faut dire que la profession, si elle est lucrative, n'est pas exempte de périls, et cet intendant de Picardie fit une sage réponse quand on lui demandait pourquoi il se hâtait si fort de s'enrichir :

— Si je ne nie hâtais pas, dit-il , je n'aurais pas le temps de faire fortune avant d'être pendu.

Sous le règne de Louis XIII le Juste, princesoldat des plus vaillants, qui eût été grand capitaine s'il eût été moins paresseux, on brancha passablement de commissaires des vivres. C'était le commencement de l'institution ; le commissaire était coriace, le soldat exaspéré ; le premier

— Sien voulait à l'estomac du second, le second se vengeait sur l'artère carotide du premier : M. de Richelieu laissait faire. Mais Fouquet, financier civilisé, défendit qu'on étranglât ses commis pour l'honneur de l'Immanité. Louvois, ami du soldat, protégea pourtant les commissaires pour l'honneur de la discipline, par amour-propre aussi, parce qu'il les avait nommés; en sorte que la haine mal satisfaite ne fit que s'accroître et guetta les occasions.

Or, en la circonstance présente, l'occasion se présentait belle. Il s'agissait d'une marche pénible, subitement ordonnée : un ministre de la guerre qui veut faire faire aux troupes des tours de force doit avoir songé à les nourrir. Cheval saute mal le fossé, dont l'estomac est défoncé, dit le proverbe.

Voilà ce que pensait le brigadier qui commandait la colonne , voilà ce que répétaient les chevau-légers et les fantassins qu'ils avaient en croupe, lorsqu'on arriva dans Houdarde.

Le jour baissait, les chevaux suaient et les hommes étaient pâles de faim ou de colère : le brigadier, en homme exercé, reconnut le château pour la seule habitation convenable au traitant ; il entra donc jusqu'au pont-levis qui se trouva fermé.

Desbuttes commençait à se fatiguer des visites militaires, et, propriétaire de sa propriété, il se

croyait en droit de fermer sa porte et de regarder défiler les troupes du roi.

Le brigadier en décida autrement. Tout à cheval il frappa de sa houssine sur le parapet de planches, en criant :

— Eh! là dedans, M. le commissaire!

Autour de lui s'étaient groupés une quarantaine d'officiers et de bas officiers, la corne du chapeau sur l'œil, l'œil de travers, la mine mauvaise. Desbultes ouvrit la fenêtre derrière laquelle il se retranchait.

— Plaît-il, monsieur? répliqua-t-il timidement.

— Monsieur, cria le brigadier, étes-vous commissaire des vivres ?

— - Oui, monsieur.

— Est-ce vous qui avez reçu la commission n" 52 qui dessert cette province ?

— Oui, certes, monsieur.

-- Et d'abord vous n'êtes pas poli, M. le commissaire; on ne parle pas à un brigadier des armées du roi du fond d'un chenil, comme un dogue qui aboie au pauvre monde. Sortez un peu qu'on vous voie , et abaissez-moi ce pont. Est-ce que nous avons des habits blancs comme les Espagnols? Regardez, nos casaques sont rouges, et le galon en est assez frais, je suppose, pour que vous reconnaissiez les chevau-légers français.

Dcsbutles se pencha le plus possible hors de

la fenêtre et répliqua qu'il avait ses raisons de s'enfermer; que les gendarmes avaient passé, puis les grenadiers ; que le village et le château étaient à sec.

— Tout cela ne regarde pas les clievau légers, dit le brigadier avec colère; vous deviez nous faire dîner à la dernière étape ; c'est porté sur ma feuille de route; le dîner a manqué.

— Monsieur, j'ai reçu ordre de faire conduire les vivres à Valenciennes.

— Monsieur, montrez-moi l'ordre.

— L'ordre était verbal ; c'est un cavalier du bailliage de Valenciennes qui me l'a apporté.

Cette réponse parut une défaite et souleva une tempête dans le groupe qui entourait le brigadier.

— Allons, allons, avancez, dit ce dernier à Desbuttes, et abattez ce pont. Service du roi !

— Mais, monsieur, je suis chez moi.

— J'y veux entrer pour voir vos caves.

— Elles sont vides.

— Nous connaissons la valeur de ce mot-là, M. le commissaire : ouvrez, ou j'enlève de force votre pont, et une fois la citadelle prise, gare !

Desbuttes, les larmes aux yeux :

— Messieurs, dit-il, je vais à vous.

— Ah ! enfin ! s'écrièrent les vautours du groupe.

Cependant, la Goberge essayait de retenir son

ami, nouveau Régulas allant se livrer aux affamés. Violette, confinée en un cabinet verrouillé, ne savait rien de ce qui se passait au dehors.

— Vous êtes perdu si vous ouvrez, disait le bailli à son seigneur. Ces chevau-légers sont des tigres.

— Monsieur, fuyez par une poterne, disait le sénéchal, nous vous accompagnerons tous; c'est l'unique moyen de salut!

— Ne me laisse pas seul, disait la Goberge en se cramponnant aux habits splendides de Desbuttes, je ne puis pas marcher, on me prendra pour le maître de la maison et Ton me donnera l'estrapade à ta place.

Chacune de ces allocutions augmentait d'un ton la pâleur du financier; de blanc, devenu jaune, il tournait au vert.

Un formidable coup frappé dans le tablier du pont fit bondir Desbuttes qui se résolut à une conférence avec l'ennemi ; le bailli et le sénéchal s'enfuirent vaillamment par leur poterne. La Goberge s'étendit sous son lit.

Les chaînes grincèrent, le pont s'abattit; Desbuttes s'avança, l'air bénin, le cœur battant, un discours gracieux et lamentable sur les lèvres. Vingt hommes fondirent sur lui et ramenèrent au brigadier.

Ces jeunes gens ne ressemblaient pas mal au chien couchant qui saisit le lièvre au gîte, et

lui appuie sur l'échiné une mâchoire inoffensive encore, mais toute prête, sous le regard impérieux du chasseur, à plonger trente poignards dans la chair vivante.

— Fort bien , dit le brigadier ; tenez-le et qu'on me suive dans la maison, où je ferai perquisition.

— Monsieur! monsieur! s'écria l'infortuné Desbuttes, je n'ai pas une once de farine, pas un grain d'orge, pas un os, pas une goutte de vin ! La maison du roi m'a tout pris !

— Eh bien ! raison de plus : nous reconnaîtrons votre intégrité, votre innocence ; nous en donnerons certificat.

Et ils s'avançaient.

— Monsieur, j'ai ma femme, ma jeune femme malade, vous la tuerez de peur!

Une huée féroce accueillit ce cri de détresse. Les jeunes fous ne se montrèrent que plus âpres à l'invasion.

Mais le brigadier fut touché de compassion : il avait cinquante ans, et était marié depuis six semaines.

— Voilà qui est différent, dit-iî en étendant son bras comme une barrière entre le château et les envahisseurs; on respectera voire femme, M. le commissaire.

La huée se changea en un murmure assez hostile au brigadier.

— Ah çà! dit ce dernier, suis-je le maître ici, et faut-il que je prenne les noms des mutins pour les donner au général ?

M. de Rubantel ne plaisantait pas avec la discipline ; les étourdis grognèrent plus bas , les estomacs seuls se plaignirent.

Mais au delà des officiers et des meilleurs chevau-légers, il y avait les deux mille pionniers qu'ils avaient amenés en croupe, mauvais paysans, fiers et furieux d'être soldats.

Ceux-là grondèrent parce qu'ils avaient un moment espéré le pillage.

Le brigadier n'était pas un homme trempé comme M. de Villemur; il fut ému du bruit des réclamations, et croyant satisfaire à tout :

— Messieurs, eut-il l'imprudence de dire, je visiterai la maison avec deux officiers ; si elle est vide, comme monsieur le prétend, nous partirons; sinon, il y aura trahison évidente, et alors comme alors!

Un hourra de satisfaction accueillit ces paroles. Pour les pionniers, elles signifiaient : II y a trahison ; le commissaire sera pendu.

Les masses n'entendent jamais d'assez près les orateurs qui les haranguent; tout conseil qui ne leur plaît pas change de sens en arrivant jusqu'à elles. Les chevau-légers attendirent en bourdonnant que le brigadier eût fait sa visite. Ils continrent les pionniers parleur seule présence; et

lorsqu'au bout d'une demi-heure le commandant assura qu'il n'avait rien trouve, du grenier à la cave, on le crut d'autant mieux qu'on s'était fait raconter pur les vassaux d'Houdarde les franches lippces des gendarmes et des grenadiers de la garde.

Cependant cette déclaration, bonne pour calmer des estomacs intelligents, ne suffisait pas à donner du ventre aux chevaux. Le major, qui reçut l'ordre de faire sonner le boute-selle pour marcher sur Valcnciennes , interrompit respectueusement son supérieur par ces paroles :

— Monsieur, les chevaux n'en peuvent plus.

— Mais, major, puisqu'on n'a rien à leur donner ici; puisque les fourrages sont à Valcnciennes, il nous faut aller à Valencienues.

— Monsieur, c'est déjà trop d'un cavalier pour nos bêtes qui ne se peuvent porter elles-mêmes; jamais elles ne porteront double charge, il faut mettre à terre les pionniers.

— Eh bien! à terre les pionniers! dit le brigadier avec la satisfaction que tout officier de cavalerie éprouve à se débarrasser des fantassins.

Cet ordre consola les chevau-légers de leur abstinence. Ces jeunes gentilshommes avaient beaucoup souffert du contact d'un paysan, qui trop souvent les étreignait quand Irottait le cheval.

Ils se hâtèrent de reprendre la libre possession de leur monture , et s'éloignèrent d'Houdarde en respirant presque aussi joyeusement que Desbutles, l'infortunée victime de la journée.

Entendre les clairons, voir les cavaliers se jeter en selle, sentir la commotion de ce galop de deux mille quadrupèdes, c'était une joie enivrante assurément ; Desbuttes ne remarqua point les masses noires et silencieuses qui étaient demeurées sous les arbres, autour de la maison, dans l'ombre de la nuit.

Au bruit décroissant de ce galop si bien imité par l'hexamètre de Virgile, le sénéchal et le bailli étaient revenus près de leur maître. On se jetait dans les bras les uns des autres. La Goberge eût embrassé Belair en un pareil moment.

— Vite! s'écria Desbuttes, relevez le pont. J'ai dû par civilité le laisser bas tant que ces maudits cavaliers demeuraient sur la place; maudits, non pas, car ils ont été charmants ; ils s'en vont... Mais enfin, levez le pont; il me tarde d'être chez moi, de tirer de dessous les verrous ma pauvre femme, et de savoir pourquoi tantôt elle était si triste, pourquoi si pâle, pourquoi...

11 fut interrompu, le malheureux, par un bruit épouvantable. Ainsi la nuit mugissent les flots bourbeux des fleuves (]uand ils inondent une

plaine, assiègent les villages, clapotent en montant les murailles, et s'engouffrent en cascades effrayantes dans les maisons qu'ils noient avec les habitants.

ou DESBDTTES FRISE LA POTBIfCE.

Les pionniers, restés seuls avec un sous-officier qu'on leur avait laissé pour digue, on méprisait trop cette canaille pour supposer qu'elle eût d'autres idées que n'en ont les troupeaux de moutons ; les pionniers, disons-nous, qui n'étaient point ia fleur des Picards , des Berrichons et des Poitevins, se souvinrent qu'on leur avait parlé de trahison et de punition ; qu'il y avait là en face un château , dans ce château un commissaire des vivres, l'ennemi commun, et après s'être consultés une minute par groupes de compatriotes, ils fondirent comme une mer déchaînée sur le pont-levis qui se relevait.

Il en tomba bien quelques-uns dans la rivière, mais elle n'était pas assez profonde pour les noyer ; d'ailleurs ils se raccrochèrent à des filets et à des perches que leurs mains rencontrèrent sur les berges.

Des filets!... il y avait donc du poisson à prendre? Les Poitevins, ceux du bas pays, sont de grands ichthyophages. Ils se mirent à ravager la rivière, de telle façon que pas un goujon, pas une anguille, fut-elle de la grosseur d'une aiguille à tricoter, pas un barbillon, fût-il de la taille d'un goujon de six semaines, n'échappa au curage.

Une bande s'était précipitée dans les caves, une autre commençait à enfoncer les portes du grand escalier, que Desbuttes, aux abois , avait eu la présence d'esprit de barricader avec la barre de clôture.

Déjà l'on entendait les hurlements des valets serrés à la mode de la Jacquerie, les cris des servantes se heurtant, éperdues comme des chauvessouris, dans les corridors ; déjà s'allumaient quelques chandelles destinées à se changer en torches incendiaires , lorsque la porte étant forcée, Desbuttes fut saisi par les furieux au moment où il essayait d'entrer chez sa femme pour se cacher près d'elle.

Pris, traîné , enlevé sur les épaules de ces coquins qui l'enveloppaient en redescendant l'escalier, un peu battu, un peu pincé, plus mort que

vif, il poussa un gémissement tellement aigu , tellement lamentable que le château en retentit.

Violette à ee cri tira ses verrous , se précipita hors de sa chambre, et, dans un transport de généreuse colère, ouvrit, malgré les efforts de dix hommes , une fenêtre qui donnait sur les fossés du château.

Tout en se débattant avec furie, elle vit Desbuttes s'agiter au-dessus des bras qui l'emportaient ; elle aperçut comme une corde se balançant à Fun des bras du pont-levis, et le désespoir dans l'âme, le délire au cerveau, elle réunit toutes ses forces pour crier : « Au secours ! au meurtre ! au secours ! » mordant les mains furieuses qui s'appliquaient sur sa bouche et voulaient l'arracher de la fenêtre.

Il était temps : un effroyable silence se faisait déjà dans cette foule, ce silence qui précède le meurtre et en accompagne les hideux préparatifs.

Soudain une voix tonnante perça la nuit comme une explosion de mousquetade, deux chevaux lancés à fond de train entrèrent dans la foule, qu'ils trouèrent profondément.

— Jour de Dieu ! Lavernie, dit la voix, je crois qu'on assassine par ici !

— Oui, mon général, chargeons, tuons toute celte canaille!

— M. de Rubantel ! murmurèrent les pion-

niers en déroute, des qu'ils reconnurent le général.

Violette, délivrée , vit alors deux épées de flamme voltiger comme des météores au-dessus des létes vacillantes , çà et là quelques vides se faire dans la foule, deux chevaux bondissants, deux hommes s'escrimant, aux pieds desquels Desbuttes, libre et tout en larmes, s'agenouillait comme devant deux anges.

Elle s'élança vers les degrés pour aller remercier aussi ces deux vaillants libérateurs. Le devantdu château était nettoyé de pionniers comme l'intérieur l'avait été de vivres par les gendarmes. La bande, effarouchée, dispersée dans tous les sens, courait à toutes jambes sur la piste des chevau-légers.

Mais Violette n'avait eu de forces que pour se défendre et défendre son mari; elle nesevitpas plutôt dégagée , seule, sauvée, qu'elle resta clouée au parquet, paralysée, chancelante, et sans une banquette qui reçut ses membres engourdis, elle fût tombée à la renverse.

Ce miraculeux secours, si opportunément arrivé, ne tombnit cependant pas du ciel.

M. de Rubantel, lieutenant général , destiné au commandement de huit bataillons et de cinq escadrons, était resté en arrière, comme nous l'avons dit. C'était un brave guerrier, un honnête homme, homme de peu, comme dit Saint-

Simon, et que son peu de seigneurie rendait plus fier encore et plus susceptible à l'égard des princes et des grands qui le commandaient.

C'était un homme d'opposition, comme on dirait aujourd'hui, et en cela semblable à Catinat, sauf la différence des caractères ; Catinat, doux, poli, réservé, muet quand la cour l'avait blessé : Rubantel , hargneux, pointilleux, querelleur. Ce qui ne l'avait pas empêché de faire un assez bon chemin, parce qu'il était fort vaillant et fort riche, deux vertus qui le rendaient cher aux troupes.

Rubantel, sachant qu'il avait devant lui Vendôme, derrière lui M. de Boufflers, un très-grand seigneur, ne se souciait point de courtiser l'un ou l'autre de ses supérieurs : il tenait donc sa place entre les deux, laissant sa colonne à un brigadier, en observant de ne point approcher de l'avant-garde ou de l'arrière-garde, dans la crainte d'être appelé à Tordre et de se quereller avantl'expédition qu'on projetait.

Afin d'en arriver paisiblement à ce but, il marchait seul avec son aide de camp et son laquais, en simple volontaire , regardant trotter ses chevaux de main, qu'il avait élevés lui-même, et regardant aussi les plaines pour faire des remarques sur la culture.

De loin, quand il avait gravi une éininence, il voyait devant lui ses escadrons poudroyer sur la

route. Derrière, il apercevait les gros bataillons et les douze escadrons de M. de Boufflers, à qui M. le duc du Maine servait de maréchal de camp pour cette campagne ; circonstance notable à laquelle le marquis de Boufflers devait d'avoir une cour réelle.

Et, se sentant libre entre ces deux puissances, il respirait le grand air avec de larges poumons, faisait sifïler sa badine, et plaisantait du ton le plus agréable avec son aide de camp, voire avec le laquais, vieux serviteur qui ne se sentait pas d'aise.

Quand Rubantel, dans la matinée , vit M. de Vendôme s'arrêter à Houdarde, puis Villemur y faire halte à son tour, il craignit un de ces encombrements forcés qui mêlent les détachements les uns avec les autres, et envoya son aide de camp s'informer de ce qui se passait.

Resté seul avec le laquais , il commençait à s'ennuyer lorsqu'au coin d'un petit bois qui bordait la route, il vit des chevaux gardés par un valet monté sur unemule.

Trois cavaliers, profitant du soleil qui dorait le talus verdoyant, avaient étalé sur Iherbe de frugales provisions. Une bouteille de fin osier blanc, un reste de pâté , quelques fruits secs composaient le festin. Mais des trois convives un seul faisait honneur à la collation. Encore mangeait-il lentement, comme à regret, jetant un œil

tendre sur ses deux compagnons, qui, la tête inclinée sur la poitrine, à sa droite et à sa gauche, jouaient distraitement l'un avec les oreilles soyeuses d'un petit chien noir et blanc, l'autre avec son couteau de chasse.

Rubantel s'arrêta pour considérer ce tableau empreint de grâce et de mélancolie ; le mangeur était un petit homme rond et rose sous ses cheveux gris. Il portait un habit plus noir que brun, des bas noirs drapés malgré le soleil; des souliers au lieu de bottes, bien qu'il dût voyager à cheval. C'était un prêtre ou un vieux procureur.

Des deux compagnons attristés, celui qui caressait le chien était un beau et fier jeune homme, aux cheveux noirs, d'une grande taille, vêtu de deuil; l'autre, un frêle jouvenceau, blond comme de l'or, malgré les cils bruns qu'il abaissait vers le gazon.

Le bruit que firent en s'approchant du groupe les trois chevaux de Rubantel , leur hennissement quand ils sentirent des camarades, firent aboyer le chien, lever la tête au grand jeune homme brun, et découvrirent à Rubantel une physionomie connue.

— Jour de Dieu ! c'est Lavernie ! s'écriat-il.

Gérard, c'était bien lui, se leva d'un bond et courut à la rencontre du général en s'écriant:

— M. deRubantel î...

Les deux autres hommes, le prêtre et le jouvenceau, se levèrent à ce nom qui commandait le respect. Le chien cessa d'aboyer et se coucha près de l'ecclésiastique.

— Mon général, dit Gérard, quelle joie de vous rencontrer!

— Quelle surprise c'est pour moi! répliqua Rubantel, car je vous croyais à l'armée de Catinat.

— J'y étais en effet, mon général, dit La vernie d'une voix sourde.

— Pourquoi donc vous trouvé-je ici ? Catinat n'en a pas fini avec 31. de Savoie. Ah! pardon, interrompit-il soudain en remarquant le deuil du jeune homme ; une perte douloureuse vous a ramené...

— Ma mère, dit Gérard d'une voix mal assurée.

Rubantel se baissa sur ses arçons et passa ses bras au cou de Gérard en l'étreignant affectueusement.

— Je vais mettre pied à terre, dit-il, nous causerons mieux. Qui avez-vous là avec vous? Votre frère? Et votre clerc?

— Mon général, ce jeune homme n'est pas mon frère; j'en avais un, que nous avons perdu il y a longtemps; c'est plus que mon frère, c'est M. Belair, mon ami. Le vieillard est mon précepteur, M. l'abbé Jaspin.

Rubantel ôta son ch{)peau ; Jaspin, essuyant sa bouche, et Belair rangeant ses cheveux, saluèrent respectueusement, et de loin, le général .

— Mon général, dit Gérard, ne vous arrêtez point ici, s'il vous plaît; ce jeune homme se cache; il est dans la disgrâce de M. de Louvois, et se dissimule du mieux qu'il peut aux regards. Vous, mon général, vous êtes tellement connu, vous brillez d'un éclat si grand, que s'il passait ici de nouvellestroupes, le reflet devotre lumière trahirait ce pauvre garçon.

— Ah! il se cache, répliqua le général en considérant avec intérêt la charmante -figure de Belair; il ne doit pas être un gros coupable. Cependant, il est vrai que pour déplaire à M. de Louvois, il n'en faut pas tant, ajouta Rubantel, heureux de placer un coup de dent sur le ministre.

Gérard soupira.

— Eh bien , continua le général, je vais poursuivre mon chemin ; montez à cheval, Lavernie, vous m'accompagnerez ; le bon abbé avec le jeune homme nous suivront de loin, nous leur servirons d'éclaireurs, au besoin même de sauvegarde; car, enfin, M. de Louvois n'est pas tout en France, dit Rubantel en enflant ses joues, et l'on vaut bien quelque petite chose aussi, jour de Dieu! Ainsi venez, mon ami, j'ai cent choses à

— soyons dire, et faites-moi donner un quartier de ce pâté que je convoitais, s'il faut vous l'avouer. Je croquerai cela tout en marchant, de sorte que je me passerai de dîner ce soir avec celte foule de princes.

Le laquais se précipita pour recevoir des mains de l'abbé une tranclic appétissante que Belair plaça sur une large feuille de sycomore. Cependant Gérard, après avoir serre la main de ses compagnons, s'était mis en selle. Rubautel dépécha le morceau en cinq bouchées, avec les belles dents d'un seigneur chasseur; il but une longue gorgée à la bouteille d'osier, salua encore, et partit au pas, côte à côte avec Gérard, en admirant Jaspin qui serra précipitamment dans un mouchoir blanc les restes du dîner, et commanda au laquais de les enfermer dans sa valise. Le chien ne vit pas plutôt Gérard à cheval, qu'il saula gracieusement, et sans trébucher, sur le pommeau de la selle, où il prit place, les pattes allongées comme l'agneau sur l'épaule du bon Pasteur.

— N'allons pas si vite, dit Rubantel, nous n'avons rien à craindre, nous; Dieu merci, nous tâtons de la faveur.

— Parlez pour vous , mon général , répliqua Gérard.

— Eh quoi ! aurioz-vous h \ous plaindre? Après ce que Câlinât a écrit de vous cl de votre

belle conduite à Staffarde... N'ctes-vous pas satisfait du commandement qu'on vous a donné pour celte campagne?

— On ne m'a donné aucun commandement, mon général.

— Quoi ! vous servirez encore comme lieutenant ? Vous n'avez pas au moins la compagnie ?

— Je ne servirai pas du tout, et je ne suis plus même lieutenant, monsieur : j'ai été cassé!

Rubantel fit un bond sur son cbeval.

— Vous!... un officier sage comme une fille et brave comme un lion!... Vous cassé!.,. Par qui?

— Mais par celui qui casse : par M. de Louvois.

— Que lui avez-vous donc fait, Lavernie ? Gérard hésita un moment. II allait être forcé

de repasser par le sentier d'épines, le douloureux sentier de ses malheurs. Mais il avait en face de lui des yeux si loyaux, une main si affectueuse, que la réserve eût été une offense. Il raconta donc à Rubantel les bontés de Catinat la veille de StafTarde, le dévouement de Belair, la fuite d'Antoinette et Tincompréhensible acharnement de Louvois après cette jeune fille, et la mort de madame de Lavernie, que l'impitoyable ministre avait tuée entre ses bras.

— Ah çà ! mais cet homme-là est le démon

incarné! s'écria Rubantel tout ému de compassion et de colère. Quoi! il vous en veut d'avoir défendu votre mère et votre fiancée !

Gérard tira de son justaucorps la lettre suivante du ministre qu'il présenta au général :

« M. Gérard de La vernie ,

« Le roi n'aime pas qu'on manque à la discipline et au respect des supérieurs, même en dehors du service. Sur la plainte que je lui ai adressée, Sa Majesté vous retire la lieutenance qu'elle vous avait daigné accorder. Vous garderez six mois les arrêts dans vos terres.

»i Signé : Michel Lodvois. »

— Oh ! murmura le général , voilà qui est dur !... Jour de Dieu ! si on m'avait fait pareille injure...

— Vous êtes un grand officier, vous, mon général, et l'on compte avec vous ; moi, un gentilhomme provincial, un atome, on souflQe sur moi, je disparais, je rentre dans le néant.

— Pauvre La vernie!... mais j'y pense... vous êtes aussi disgracié que votre ami Belair, vous êtes mis aux arrêts, et les six mois ne sont pas expires ; songez-vous bien à quoi vous vous exposez, avec un sacripant comme ce Louvois? Il est capable de vous faire passer par les armes.

Jour de Dieu! prenez garde... rien ne vous sauverait, mon cher enfant î Pourquoi êtes-vous ainsi à découvert, au soleil, par les chemins, en face de vingt-cinq mille hommes dont la moitié peut vous reconnaître?... Diantre!... c'est imprudent.

— Mon Dieu ! général, c'est vrai, répliqua Gérard ; je n'ai qu'une peur, c'est de vous attirer quelque désagrément; merci pour vos bonnes paroles... Je tourne bride et retourne vers mes amis; poursuivez votre chemin de peur qu'on ne nous voie ensemble.

Le général se redressa offensé.

— Dites donc, Lavernie, répliqua-t-il , me prenez-vous pour un veillaque? Depuis quand M. de Rubantel a-t-il peur des gens en disgrâce? Est-ce que je suis un archer pour vous arrêter sur la grande route? Est-il écrit dans mon brevet de lieutenant général que je devinerai les antipathies de M. de Louvois, et que je lirai sur la figure des gens s'ils sont libres ou condamnés aux arrêts? Faites-moi donc le plaisir de ne pas vous occuper de moi, et occupons-nous beaucoup de vous, au contraire. Ce que je vous ai dit était par pure prévoyance; je connais le Louvois, et ses espions, et ses exécutions féroces. Maintenant, vous êtes averti, marchons!

Gérard saisit la main du brave général, et la retint affectueusement dans les siennes.

COMTE HE tlYIR:^IE. 2. 6

— J'avais tout prdvu, dit-il, en venant ici, et je m'attends à tout.

— A la bonne heure ; mais est-ce trop indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?

— Mon général, mon vieil ami, vous êtes un de ces cœurs dans lesquels tout honnête homme doit aimer à verser son secret. Dans ma province, où je languissais depuis la mort de ma pauvre mère, j'ai appris vaguement qu'il se préparait un armement formidable ; les campagnes ont été pratiquées, on a fait sourdement des levées d'ouvriers et des recrues , on a vidé les magasins. Peu à peu, j'ai suivi le courant pour voir de quel côté il entraînerait tous ces préparatifs ; les ruisseaux m'ont conduit au fleuve, le fleuve à la mer, et j'ai eu la conviction que Louvois médite un coup sur la frontière de Flandre, quelque chose comme un blocus de Charleroi, peut-être même une tentative sur Oslende.

— Il serait possible, répliqua Rubantel ; mais sur l'honneur nous n'en savons rien. Tous les ordres nous sont venus simultanément. Boufllers, Vendôme, Luxembourg, Joyeuse, M. deSoubise, M. le duc et moi, nous sommes partis le même jour, à la même heure, ayant autant de chemin à faire les uns que les autres : cela fait déjà soixante mille hommes; derrière nous et avec nous marchent des troupes que nous ne connais-

sons pas, de l'artillerie que j'évalue h cent pièces de canon au moins, des fourgons pour un million de poudre : c'est gigantesque. Quant aux vivres et munitions, cela surpasse toute idée. J'ai vu hier cinq cents chariots voiturer du bois pour la cuisine. II y en avait une file de deux lieues. A quoi cela sera-t-il employé? Le roi n'en sait peut-être rien, mais Louvois le sait à coup sûr, et c'est un bel ouvrage qu'il a fait là.

— Oh! oui, dit Gérard, M. de Louvois est un grand génie; vous l'appeliez tout à l'heure le démon, et il l'est en effet, démon du mal! Eh bien , M. de Rubantel, ce génie infernal qui promène la désolation partout, ce fléau qui a ravagé le Palatinat deux fois, l'année dernière encore, de telle sorte qu'il l'a ruiné à jamais, ce colosse contre lequel tous les princes de l'Europe se sont ligués pour l'anéantir sous les débris de la France, c'est un grain de sable , un atome, un souffle qui récrasera. Louvois assistera sans aucun doute à l'expédition qu'il prépare, et moi je suis parti pour tuer M. de Louvois, acheva froidement Gérard en attachant ses beaux yeux calmes sur le visage animé de Rubantel.

— Eh ! eh ! peste!. .. comme vous y allez, jeune homme! répondit le général. Ce n'est pas que je vous désapprouve, au moins; nous débarrasser de Louvois! je ne m'en plains pas; mais... les moyens?...

— Oh ! mon général, des moyens de soldat et de gentilhomme, dit Gérard en frappant sur la poignée de son épée.

— Bon !... Est-ce qu'un ministre de la guerre se bat contre un lieutenant de dragons?

— Je ne suis plus lieutenant, puisqu'il m'a cassé. Je rentre dans les rangs delà noblesse neutre; le comte de Lavernie vaut bien le marquis de Louvois, je suppose?

— Enfantillage ; Michel, fils de Michel, ne se bat pas. Le roi le lui défendra, et l'on vous coupera la tète, mon ami.

— Si j'en étais bien sûr/ dit Lavernie avec un triste sourire.

— On dirait que cela vous afîriande?

— Pourquoi pas, mon général? Qu'ai-je à faire en ce monde, d'où ma mère est partie, où., une autre personne ne se retrouvera plus pour moi? La religion défend à des chrétiens de se donner la mort ; mais elle leur permet de mourir sur un échafaud pour avoir vengé leur mère! Donc, je rencontrerai M. de Louvois et lui conterai mon projet. Il me refusera, j'en suis sûr comme vous. Alors je m'adresserai à M. de Courlanvaux, son fds aîné... que je tuerai... puis à M. de Barbezieux... puis...

— Vous détruirez donc toulcla couvée?Comme vous y allez!

— J'effacerai cette race de la surface du globe,

comme Louvois a effacé mon bonheur et ma joie!... s'écria Gérard avec une exaltation terrible.

— La la, dit M. de Rubantel, modérez-vous, laissez-en un pour conserver la graine. Louvois est le plus mauvais citoyen de France, mais il a du bon ; c'est lui qui a formé l'armée, voyezvous! Je comprends votre colère, mais cherchons un autre moyen; connaissez vous quelqu'un à la cour?

— Personne, et ne veux connaître personne. Tenez, mon général, ne combattez pas ma résolution, elle est inébranlable.

— Écoutez un petit avis que je vous donne bien bas : d'après tout ce que je recueille adroite et à gauche, d'après la collection de princes petits et gros que je vois fourmiller à la tète de nos escadrons, il m'est venu depuis hier une idée énorme. C'est que Louvois ne viendra pas seul inspecter les opérations dont nous sommes les outils. Le roi est capable de vouloir assister aux premières armes de son cher fils , M. le duc du Maine.

— Le roi ! dit Gérard.

— Chut ! gardez-vous de répéter cela, même à votre ombre. Je conclus : votre détermination de tuer Louvois ne serait pas absolument mauvaise, si Louvois consentait à se laisser tuer. Celle d'appeler successivement les fils dudit Michel me

paraît impraticable. Eussiez-vous tué Courtanvaux et Barbezieux, ce qui offre des difficultés, vous ne tuerez pas le quatrième fils, l'abbé Louvois; un abbé ne se bat point, j'espère; il resterait encore quatre petits Louvois, puisqu'ils sont sept. Renoncez à cela : attendez le roi, s'il vient, ce que je ne garantis point, mais qui est probable, et, moi, qui dis ce que je pense, très-haut et très-net, je vous prends par la main un jour de grande fumée, alors que ma main sera bien noire et mon épée bien rouge, et je vous présente à Sa Majesté , foi de Rubantel , dussé-je passer sur le ventre aux sept Louvois et à leur père.

— Vous êtes un exellent ami et un puissant protecteur, mon général ; mais réfléchissez bien à ce que vous me demandez : si le roi me repousse ?

— Alors nous aviserons.

— Usera trop tard, puisque j'aurai forcé mes arrêts.

— Je prends sur moi votre voyage.

— Mais d'ici à ma présentation au roi, si je suis découvert et qu'on me conduise à Louvois!

— Eh bien, mais vous risquiez cela, je crois, en vous promenant comme vous faites au soleil.

— Oui, mais je le faisaisexprès pour être conduit à M. de Louvois, et lui adresser ma proposition bien en face.

— Singulier homme ! balbutia Rubantel embarrassé; il affronte un pareil danger, flanqué d'un ami qui court plus de danger que lui-même et d'un abbé bon tout au plus à l'exhorter quand on le mènera devant le piquet fatal.

— Mon général, il ne faudrait pas dire de ces choses-là au cher abbé Jaspin , répliqua Gérard en souriant.

— Pourquoi donc? le bonhomme !

— Parce qu'il avait, lui, une bien autre idée : tout bonhomme qu'il vous paraît être, il voulait purement et simplement s'en aller à Versailles.

— Lui, à Versailles. .

— Pas davantage ! Assuré, disait-il, non-seulement de convaincre le roi que je suis innocent, mais encore de me faire nommer quelque chose comme maréchal...

— De camp...

— Ce n'est pas assez pour mon Jaspin, quand il s'y met, cher et digne homme!

— Prenez garde! il est un peu fou, peut-être. J'ai cru voir dans ses yeux comme de l'égarement. Il vous perdrait !

— Non, mon général, Jaspin ne pense pas toujours , voyez-vous, et lorsque la tête est vide l'œil ne dit rien; mais quand Jaspin pense par hasard à quelque chose, c'est à moi et à mon bonheur. S'il a momentanément renoncé à son

projet de me faire maréchal, s'il esf venu avec moi au lieu d'aller à Versailles , c'est qu'il craint de ma part un coup de tète, une colère et qu'il veut me surveiller.

— Croyez-moi, mon cher enfant, enfermez votre petit abbé dans une boîte, votre ami Belair dans une autre, cachez-vous dans une troisième : faites des trous à tout cela pour respirer un peu. Je vous case bien étiquetes parmi mes bagages, et au jour donné, nous paraissons.

KECONNAISSAZfCSfl.

Gérard échangeait un sourire contre les gros éclats du bon général, quand tout à coup ils virent, dans les premières ténèbres du soir, accourir à eux des ombres haletantes qui semaient l'alarme sur leur passage par des gestes et des cris d'effroi.

— Eh ! que se passe-t-il? dit M. de Rubantel en arrêtant son cheval, pour mieux reconnaître le danger avant de s'y précipiter. L'ennemi a-t-il passé la frontière et culbuté notre avant-garde? Sa Majesté Guillaume d'Angleterre nous fait-elle la surprise que nous projetions de lui faire? Croyez-moi, Lavernie, le pistolet à la main et dégainons !

— Alarme ! alarme ! criaient en approchant les ombres gémissantes.

— Ce sont des paysans, des femmes, dit Gérard.

— Qui fuient une invasion peut-être? ajouta le général poursuivant son idée.

Gérard courut à l'un des fuyards et l'interrogea ; il apprit qu'un corps de fantassins assiégeait et pillait un petit château voisin.

— Des fantassins, les miens peut-être? s'écria Rubantel. Jour de Dieu ! voyons cela, Lavernie !

Et il serra les flancs de son cheval.

— Ils disent, général, que c'est la maison d'un commissaire des vivres.

— Ah ! c'est différent, ne bougeons pas.

— Oui, mon général, mais nos soldats ne sont pas des pillards, et un commissaire n'est pas un Hollandais !

— C'est juste, piquons !

Et les deux cavaliers lancèrent leurs chevaux sur la route.

Nous savons le reste : nous avons vu la déroute des pionniers et les formidables moulinets des deux épées ; nous avons laissé Desbuttes prosterné devant ses sauveurs, la Goberge enterré sous son lit, le sénéchal cl le bailli on ne sait où, Violette immobile et glacée au vestibule du premier étage.

Autour du général, presque aussi vite que lui

étaient revenus les vassaux d'Houdarde, encouragés par ridée qu'un général venait à leur aide.

— Pardieu, dit le général à Desbuttes, quand son compagnon et lui eurent mis pied à terre et confié leurs chevaux à vingt mains qui se les disputaient, vous l'avez échappé belle, M. le commissaire, je crois que ces brigands-là vous allaient pendre.

— Voici la corde, répliqua Desbuttes, qui s'étranglait au seul souvenir de son danger.

— Nous sommes arrivés à point.

— Mais j'entendais crier une femme, ce me semble, dit Gérard.

~ Ma pauvre femme, M. le général.

— Ah çà! mais elle n'est pas commissaire, elle; on n'avait pas le droit de la pendre ; mais voilà les tours de ces coquins de pionniers quand on les lâche. Et les chevau-légers qui les portaient en croupe? Où sont-ils?

Desbuttes raconta l'aventure.

— C'était prévu, ditRubantel. J'avais mis les manants derrière les gentilshommes pour éviter ce malheur-là. Souvenez-vous-en bien, Lavernie, quand vous serez lieutenant général, n'abandonnez jamais à lui-même le paysan que vous aurez armé. C'est un enfant à qui l'on prête un sabre : il s'éborgne ou vous tue.

— Mon cher monsieur, répondit Gérard, si jamais je suis lieutenant général, comme vous

serez maréchal de France, j'aurai encore vos bonnes leçons, dont je profiterai de tout mon cœur. Mais, mon général, veuillez songer un peu à ce pauvre homme qui tourne sa langue dans sa bouche sèche, et ses pouces l'un autour de l'autre.

— Que lui faut-il, puisqu'il est vivant?

— Il attend votre congé pour aller rassurer sa femme; n'est-ce pas, monsieur, que je vous ai bien deviné?

— Oh! oui, M. l'officier, oui, dit Desbuttes, oui, mon sauveur!...

— Je ne suis qu'un simple gentilhomme, monsieur, aucunement officier, mais très-heureux de vous avoir été agréable.

— Agréable! murmura Desbuttes en portant la main à son cou. Monsieur est modeste!

— Allez donc chercher madame voire femme, dit Rubantel en riant à Desbuttes, qui partit à reculons pour ne point manquer une révérence.

— Et moi, dit Gérard, je vais courir au-devant de nos amis un peu distancés, j'en ai peur, par notre temps de galop.

— C'est cela, courez ; c'est le moins que M. le commissaire vous prête un peu sa maison qu'il vous doit. Le cher proscrit IJclair, ajoula-t-il tout bas, et le cher prisonnier Lavernie seront ici comme des coqs en pâte; courez, courez!

Gérard n'avait pas fait cent pas au dehors,

qu'il trouva ses compagnons debout sur leurs élriers, poussant leurs montures des talons et de la voix, pour rejoindre leurs devanciers, dont ils commençaient ù être inquiets.

L'abbé avait perdu son chapeau et l'un de ses souliers en route ; Belair appelait Gérard à grands cris.

— Allons, allons, calmez-vous, mes amis, dit Gérard ; ce n'est rien qu'un homme dont nous avons sauvé la vie, et qui va nous offrir un bon souper pour récompense.

— Dieu soit loué! soupira Jaspin qui se laissa tomber plutôt qu'il ne descendit de cheval, et s'accrocha au bras de Gérard, que Belair tenait par son autre main.

C'est ainsi qu'ils firent leur entrée dans le château, jusqu'au salon qui s'éclairait, et dans lequel M. de Rubantel s'était installé.

A ce moment, Desbuttes descendait de l'escalier, précédant Violette qui voulait offrir à ses libérateurs ses plus ferventes actions de grâces.

— Messieurs, voici ma femme! s'écria le traitant qui éclaira d'un flambeau à triple branche le charmaut visage de Violette.

Belair, livide, recula d'un pas. Violette poussa un cri étouffé.

Ce cri, cette épouvante furent perdus pour Desbuttes, vers lequel Jaspin s'était précipité pour embrasser son filleul.

Mais Gérard et M. de Rubantel avaient tout vu ; le général ne comprit pas ; Gérard sentit son cœur se gonfler du désespoir empreint sur le visage des deux amants.

Quand Desbuttes eut bien embrassé Jaspin :

— Mon parrain ici, s'écria-t-il, mon parrain dans mon château !... En compagnie de ces messieurs!... Eh! mais, M. l'officier serait-il M. de Lavernie ?

— Lui-même, dit Jaspin.

— En vérité, continua le financier, le nom de Lavernie me porte bonheur ! Comprend-on quelque chose à la destinée? Quand on pense que c'est chez M. de Lavernie, ou plutôt chez madame sa mère, qu'en m'en allant avec ma commission en Flandre, j'ai retrouvé, par hasard , mon parrain..., un parrain que je n'ai pas vu six fois dans ma vie, voilà une chance! Quand on pense que c'est auprès du château de Lavernie que j'ai rencontré Violette, qui venait d'apprendre la maladie de son père, et qui s'est décidée àm'épouser; quand on pense que c'est dans la chapelle même du château de Lavernie que j'ai été marié avec Violette ; quand on pense enfin que, tout à l'heure, sans M. le comte, j'étais morti Oui, M. de Lavernie eût tardé d'une demiminute, c'est peu de chose pourtant, eh bien! parrain, une demi-minute plus tard, ma petite femme était veuve !... et quelle veuve !... Dcci-

dément, M. de Lavernie est cause de tout le bonheur qui m'arrive !

Bclair tourna ses yeux vers Gérard avec une expression indicible de regret et de délicat reproche ; puis ses yeux si beaux se fermèrent, et le jeune homme se laissa tomber foudroyé dans les bras de son ami.

Tandis que chacun, ainsi occupé s'absorbait dans les impressions présentes, la tête décomposée de la Goberge avait paru au seuil de la porte. Son œil unique, dilaté par la surprise et l'épouvante, dévorait Belair qui ne le voyait pas. Le squelette, assuré de n'avoir été ni vu ni reconnu, comprima un élan dejoie féroce et s'effaça comme une ombre dans le vestibule.

Gérard, à force d'encouragements et de bonnes promesses, ranima Belair. Jaspin cessa d'embrasser son filleuh Desbuttes, qui venait d'user tout son fonds de tendresse, et qui recouvra tout juste l'usage de ses yeux au moment où Violette achevait de perdre connaissance, et cherchait un appui que le vieux général allait lui offrir.

— On avait parlé de souper, ce me semble? dit Jaspin de sa petite voix.

— Oh !... s'écria Desbuttes en bondissant, souper!... Comme vous dites cela tranquillement, mon parrain! Souper!... on n'a fait que cela toute la journée ici; dix mille hommes ont déjeuné,

dîné, goûté et soupe dans ma maison, mon cher parrain... Souper!...

L'irritation de Desbuttes fit éclater de rire le général et Gérard lui-même.

— Je n'ai pas seulement une croûte de pain dur, pas seulement une larme de vinaicjre à offrir pour repas de noce à cette chère petite femme pour laquelle un festin royal fumait tantôt, apprêté par cent cuisiniers! Se coucher sans souper, un jour comme celui-ci! dans un château comme le mien! Mourir de faim auprès d'un demi-million !...

— 11 vous reste mieux que le souper, dit gaillardement Rubantel en lorgnant Violette d'un œil provocateur , sans se douter , Texcellent homme , qu'il enfonçait un nouveau poignard dans le cœur de Belair.

— C'est vrai ! s'écria Desbuttes avec triomphe, il me reste Tépousée!...

Et il s'avança les bras ouverts, la bouche en cœur vers Violette qui se détourna pudiquement en le repoussant.

— Eh bien! dit Rubantel, puisque vous nnvez rien à m'offrir pour souper, il me faudra donc souper à Valenciennes avec tous ces princes, légitimes ou non. J'irai. D'ailleurs, il faut que je me donne la satisfaction de faire brancher un ou deux de mes pionniers pour leurs excès et insolences.

— Un Berrichon, s'éciia Desbutles, un petit roux que j'ai distingue, parce qu'il me serrait le cou plus particulièrement que les autres.

— Fort bien, on trouvera cela; et vous, madame, avez-vous aussi quelqu'un à me recommander parmi ceux qui vous serraient? Cherchez bien! ajouta le joyeux général destiné ce soir à faire rougir ou pâlir alternativement la jeune femme.

Violette rougit, en effet, mais garda le silence.

— Adieu donc, ajouta Rubantel, adieu, couple trop heureux.

Gérard l'interrompit pour lui dire que jamais il ne le laisserait partir aussi peu accompagné. Jaspin se récria sur la proposition de Gérard. Le général, dit-il, a toute une armée pour le défendre; vous au contraire, M. de Lavernie, vous risquez tout à être rencontré.

Gérard imposa silence à l'abbé avec un geste affectueux.

— C'est une promenade de deux heures, répondit-il.

Desbuttes s'empressa de faire ouvrir les portes à son sauveur. Jaspin vint caresser le général de la voix et du rcsard, pour lui recommander de

po

renvoyer Gérard au plus vite. Et pendant ce temps Gérard, trouvant Violette tout seule, lui dit à voix basse :

— Est-il possible, madame, que vous ayez été

assez cruelle pour oublier ainsi et sacrifier le plus charmant des hommes !

— Monsieur..., balbutia Violette interdite.

— Vous avez perdu ce pauvre Belair, ajouta Gérard; puissent les richesses de M. Desbuttes vous dédommager d'un si fidèle amant î

— Fidèle ! s'écria Violette les larmes aux yeux, avec une véhémence qui découvrait tout son cœur ; un volage qui s'est enfui depuis trois mois sans me donner un souvenir !

— Ah ! madame, il fuyait M. de Louvois et la Bastille.

Violette joignit les mains avec transport et répondit :

— Que n'écrivait-il alors? J'attendais...

— Vingt fois il a écrit ; ses lettres ont été interceptées, et pendant qu'il vous accusait, lui aussi, de l'oublier, vous avez justifié son accusation.

~ Monsieur, je voulais sauver mon père, un vieillard pauvre et abandonné !

— Votre père vivra, soit; mais vous aurez lue Belair. Rcgardcz-le, est-ce un vivant ou une ombre?

Violette appuya ses deux mains sur son cœur qui se brisait.

— Hélas! dit-elle, j'ai donc tout perdu, car mon pauvre père est mort il y a huit jours.

Gérard fit un mouvement pour saisir la froide

main de Violette, Desbuttes arriva près d'eux en sautillant.

— Le général vous attend, M. l'officier, dit-il.

— J'ai eu rhonneur de vous déclarer, s'écria Gérard avec impatience, que je ne suis pas plus officier que vous ne l'êtes vous-même. Mon général, je suis à vos ordres.

Desbuttes, ainsi secoué, s'alla réconforter auprès de Jaspin. Gérard prit congé de Violette, en lui disant tout bas :

— Voyons, madame, pitié pour ce pauvre cœur ! fermez la blessure que vous avez faite !

— Soyez tranquille . répondit du même ton l'aimable femme.

Alors les deux cavaliers s'éloignèrent, escortés jusqu'au-delà du pont par Jaspin, Desbuttes et Violette ; Be!air resta seul , atterré , honteux, dans son coin. Il lui tardait de partir aussi. Il s'en voulait de rester près d'une infidèle, et pourtant il ne se sentait point la force de faire un pas hors du rayon de ses yeux.

Desbuttes rentra en se frottant les mains; Violette marchait lentement, la tête basse ; Jaspin , que le général avait bien rassuré sur le compte de Gérard, s'écria de l'air le plus joyeux du monde :

— Vous n'avez rien pour souper, eh bien 1 c'est moi qui fournirai le repas!

Et il ouvrit sa valise , restée dans le vestibule ,

en tira la fameuse bouteille au gros ventre et les reliefs du pâté, qu'il étala sur une table, au milieu du salon.

— Oh! joie!... s'écria Desbuttes.

— Ah ! ah ! dit le bonhomme Jaspin. A table, mon filleul; à table, madame! à table, Belair!

— Je n'ai pas faim, dit Violette.

— Ni moi, soupira Belair.

— En effet, Violette est toute pâle et monsieur paraît malade, dit le financier, heureux de voir ainsi se tripler sa part; croyez-moi, mon parrain, soupons tous deux, tandis qu'il n'y a personne.

— Est-ce que vous attendez quelqu'un?

Desbnttes chercha inquiet autour de lui.

— J'ai ici un ami blessé, répliqua-t-il, mais il doit être dans son lit ; il dort : et d'ailleurs le pâté est bien lourd pour un convalescent.

— Diète, diète! dit Jaspin.

Et les deux convives attaquèrent les vivres. L'abbé mit tout d'abord une belle tranche de côté.

— La part de Gérard, dit-il.

— Vous croyez, fit observer Desbulles, que cet ofïîrier, non, ce gentilhomme, ne dînera point aussi avec les princes?

— Il mériterait de dîner avec des rois ! répliqua Jaspin la bouche pleine. Voyons , Belair , mon ami, essayez donc de manger , égayez-vous!

— Monsieur a des chngrins? demanda lourdement Desbuttes.

— Oui, monsieur, répliqua Belair en lui tournant le dos.

— Eh bien, quand on a du chagrin, il faut manger et boire ; je ne dis pas aujourd'hui, puisque les buffets sont à sec. Mais il faut se coucher, comme je le vais faire tout à l'heure. Mignonne, j'ai donne ordre à notre coucher, ajouta le butor, et à celui de tous nos hôt< s. M. l'abbé, mon parrain, aura la chambre chinoise. M. Belair et son ami, s'il revient, auront la chambre aux tapisseries; et nous, mignonne, la chambre à images qui donne sur la terrasse, au-dessus des entresols, et qui est la plus belle de la maison, bien qu'il y ait au-dessous certaine chambre d'honneur... mais je n'en puis disposer aujourd'hui. J'ai trente chambres ici , messieurs , et les troupes de Sa Majesté, si elles m'ont pris mon dîner, m'ont laisse mes lits. Décidément je vois que nous tombons tous de sommeil, ajouta Desbuttes avec un rire anacréontique. Mes hôtes, je m'en vais vous conduire à vos chambres; puis, madame Desbuttes, je suis tout à vous.

— Mais non, mais non! s'écria Jaspin qui commençait à s'alarmer de la pâleur de Violette et des frissons de Belair, menez d'abord madame chez elle, vous penserez à nous ensuite.

— Ce sera comme vous voudrez, messieurs ;

cependant l'hospitalité exige que je commence par vous, et j'insiste. Venez, mon parrain , à la chambre chinoise.

Jaspin se mit en marche.

« Non, se dit Belair, je ne coucherai pas sous le toit de ce rustre. »

— Monsieur, dit-il vivement à Desbuttes qui lui indiquait le chemin de l'escalier, je demeurerai en bas, s'il vous plait. J'attendrai M. de Lavernic.

— Vous pouvez l'attendre dans une bonne chambre.

— Je préfère rester dehors, au grand air.

— Comme il vous plaira. Sénéchal , veillez à ce que monsieur ne manque de rien ! cria Desbuttes aussi majestueusement que s'il eût eu autre chose que de l'eau pure à offrir pour régaler ses hôtes.

Cependant Jaspin s'était approché de Belair pour l'interroger tout bas.

— Je n'ai rien, répliqua Belair avec un sourire ; rien absolument que le désir de voir Gérard.

— Cela me rassure, dit Jaspin très-inquiet en jetant un regard furtif surles deux amants, deux statues éloquentes.

Et il monta chez lui précédé du sénéchal. Desbuttes offrit sa main à Violette. Celle-ci, froide et morne, gravit lentement les premiers

degrés, toujours tournée vers Belair, toujours sollicitant un regard qu'il lui refusa obstinément. Peu à peu elle disparut ; la lumière s'effaça dans Tescalier, une porte se ferma au premier étage. Le malheureux jeune homme se trouva seul avec les ténèbres, le silence et son désespoir.

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