DES BONS EFFETS D'UNE MAUVAISE CHANSON
On perd une maîtresse, on voit s'éteindre des yeux adorés, on sent le froid de la mort qui envahit ce corps où brûlait l'amour. La chair divisée devient argile ; le fossoyeur la prend , la cache, et Dieu fait fleurir sur la fosse fermée un cyprès, dans le cœur déchiré un souvenir : puis une douce pensée pénètre peu à peu la plaie, comme un baume. On aime à se dire que l'amie perdue est devenue un ange. Pure, elle a quitté la terre ; ses yeux avant de se fermer n'avaient lu l'amour que dans vos yeux, ses lèvres en s'ouvrant pour exhaler le dernier souffle ont rendu à Dieu, sans mélange et sans souillure, votre pre- 2. 7
mier baiser. Il viendra une heure où l'amant sourira en répandant ses larmes, larmes sans fiel, noble sang d'une noble blessure.
Mais l'amante qu'on perd vivante! celle dont le cœur s'en va, dont le corps demeure pour rappeler toujours au malheureux qu'elle a trahi, une honte et un supplice! La femme qu'on aimera encore et qu'on n'estimera plus ! Celle qu'on croira toujours voir, comme la vit Belair. au bras d'un rival, souriante, féroce, vile, s'élevant en pleine lumière sur cet escalier comme pour dominer votre humiliation et insulter à votre misère ! Oh ! cette femme est l'ange du châtiment, l'ange méchant, inplacable, bien plus terrible que l'ange de la mort. Celui-là du moins donne le repos après l'angoisse; après la torture, il donne l'oubli.
Ce pauvre Belair n'était pas rimeur comme M. de Catinat ; mais il fit en son cœur de bien amère poésie pendant cette effroyable minute; il sentit bien du fiel jaillir pour la première fois de son âme si douce : l'idole de sa vie était renversée, la lumière de ses pensées venait de s'éteindre; il ne voyait plus rien dans l'avenir à travers le voile humide de ses larmes.
Eperdu de douleur et de dégoût, il emporta sa guitare et s'élança hors de la maison comme si elle eût dû crouler sur sa tête ; il courut quelques pas le long de la terrasse du bord de l'eau,
puis, à bout de forces, à bout de courage, il s'arrêta, les yeux tournés sur cette affreuse maison, les mains inquiètes, glacées, tendues par moments vers le ciel, sombre et silencieux conseiller que les malheureux regardent tant qu'ils n'ont pas tout à fait désespéré ; car alors l'œil s'abaisse et plonge vers la terre.
Belair vit de la clarté s'épandre sur les vitres d'une fenêtre au premier étage, la seule éclairée de toute la façade. Derrière les rideaux légers il distingua deux ombres; son cœur battit à rompre sa poitrine; c'était bien la chambre aux images, celle de Violette et de son mari.
Belair, mordu par ce serpent cruel, la jalousie, faillit se percer de son épée. Mais un jaloux ne se tue qu'après avoir épuisé toutes les souffrances. La jalousie est une soif inextinguible. Belair n'avait point encore asssez bu de ce poison.
Quand j'aurai assez contemplé le jeu de ces deux ombres, se dit-il, quand je les aurai vues voltiger près l'une de l'autre, quand la lumière qui m'insulte là se sera éteinte dans cette chambre comme elle a disparu tout à l'heure sur l'escalier, eh bien alors, je me percerai le cœur et me jetterai dans la rivière. Ou bien, non, je resterai mort sur ce banc placé au-dessous de son balcon, afin que demain, à l'aube, en ouvrant sa fenêtre pour respirer , Violette me voie et commence mal sa journée.
La lumière ne s'éteignit pas. Les ombres, au lieu de voltiger et de se rapprocher comme le jaloux s'y attendait et l'espérait, — les jaloux espèrent toujoursiune douleur, — les ombres, après quelques gesticulations cérémonieuses, demeu rèrent gravement immobiles à distance l'une de l'autre comme si elles s'ennuyaient.
Belair fut forcé de ne se point percer encore : il ne voyait plus rien que cette monotone et taquinante lumière : plus un mouvement, plus un bruit. Cependant, l'ombre d'un bras dessinait parfois sur le plafond un geste interrogateur et véhément auquel répondait l'ombre d'une dénégation solennelle.
« Que se passe-t-il là-haut? » pensa Belair de plus en plus intrigué.
Comme il eût payé cher une échelle! Mais rien pour gravir le long de ce mur. Au-dessous de la fenêtre de Violette, à l'cntre-sol , il y avait bien une autre fenêtre, celle de la chambre d'honneur donnée à la Goberge, mais elle était fermée d'un volet parfaitement lisse qui rasait la muraille et n'offrait par conséquent aucun point d'appui. En montant sur son banc. Eclair atteignait tout au plus au rebord de cette fenêtre de Tentre-sol, et rien pour s'accrocher delà main, pas une saillie pour le pied.
Belair crut voir d'ailleurs comme un rayon lumineux scintiller, par la fente de ces volets.
La chambre était donc habitée? Le jeune homme essaya de distinguer si l'habitant était Jaspin ; mais quand il voulut saisir avec sa main la large pierre qui servait de balcon à cette fenêtre, elle vacilla tellement, elle parut si chancelante à Belair qu'il trembla de faire choir sur lui ce poids colossal, et de se tuer en épouvantant toute la maison.
« Quel dommage que j'ignore si c'est l'abbé qu'on a logé là! se dit Belair; j'aurais frappé doucement au volet, l'abbé m'aurait ouvert, j'aurais grimpé sur le rebord vacillant que l'abbé aurait maintenu en équilibre; du rebord, je fusse monté sur les saillies intérieures du volet ; de ce volet au balcon de Violette, il y a la longueur de mon bras, et là!... j'eusse vu l'indigne, j'eusse fait irruption, l'épée à la main, chez cemaltôtier, chez ce croquant, chez ce voleur breveté du roi qui m'a volé ma femme ! Mais si je frappe au volet, et que ce ne soit pas Jaspin qui me ré^ ponde, quel contre-temps , et que dire! » lî>fl
On le voit, Belair calculait ; il pensait à l'équî-^ libre d'une pierre de taille, aux convenances; ilvoulait ménager le bruit et ménager sa peau. Quelle distance un pareil calcul ne jette-t-il pas entre la pointe d'une épéc et la poitrine d'un honnête homniè^î^ ^^^^ «* »î>"»d noe itia ,9«dl
Il est d'ailleurs averé"^ùë la èôtèPédrriiinuréiîchangeant d'objet, et nous voyons que celle du
jeune homme venait de ricocher sur Desbuttes après avoir fermenté pour un suicide. Désormais, plus de craintes : Belair ne s'est pas tué, il ne se tuera plus ; d'ailleurs, il est trop curieux pour mourir avant de savoir tout ce qui lui reste à apprendre touchant l'infidélité de sa maitresse.
Suivez la décroissance de ce mal : un désespoir morne et muet , le plus terrible de tous : puis la prostration ; on s'en relève quelquefois pour commettre un excès, la prostration est dangereuse ; ensuite les larmes : des larmes amollissent bien la rage !
Après l'explosion des larmes, un dépit qui conseille la mort, c'est vrai, uniquement pour causer quelque désagrément à l'infidèle. Enfin, celte idée de vexer Violette et Desbuttes poussée à l'extrême, et aboutissant à une impossibilité est la limite qui satisfait toujours un amoureux ou un fou.
Belair n'usera plus, à compter de ce moment, que des moyens raisonnables ; le désespoir une fois redevenu mélancolie, ce malheureux souffrira, mais n'aura plus la force de faire souffrir personne.
Pour s'asseoir au-dessous de la fenêtre de Violette, sur son banc, la tête inclinée, il range d'une main son épée qui le gène; son autre main rencontre le manche de sa guitare, douce com-
pagne, résignée, fidèle, quoiqu'elle ait aussi ses caprices dans les jours humides.
Au contact de l'instrument qui tant de fois l'avait consolé des amours, et tant de fois avait ramené les amours à lui, Belair sentit bien qu'il avait trouvé son arme véritable, celle qui, dans ses mains, touchait droit au cœur des plus amoureuses comme des plus cruelles.
Il jeta tout à fait l'épée qui l'empêchait de se placer à l'aise et d'appliquer ses doigts fins sur les cordes.
Ce que Belair ne pouvait voir, ce qu'il croyait deviner, comme si, même en face d'elles, même sous leur regard, les hommes devinaient jamais le cœur des femmes, ce qui se passait dans cette chambre à images choisie par le mythologique Desbuttes pour le temple du dieu de Thyménée, nous sommes bien forcé , nous qui savons tout , de le dire au lecteur.
La porte s'était refermée. Desbuttes avait congédié laquais et soubrette par l'escalier dérobé. Il lorgnait d'un œil fripon une magnifique robe de chambre en satin brodé d'argent, jetée toute bouffante sur un fauteuil et que devait accompagner un superbe bonnet de nuit d'une hauteur majestueuse, chamarré de rubans et de dessins parfaitement accommodés aux feuillages de la robe de chambre.
Mais Desbuttes, en gagnant des millions, et
en s'avançant dans le monde , tenait à être un homme à belles manières. Il demanda gracieusement à Violette la permission d'endosser sa robe de chambre ; on lui avait dit, sans doute, que les choses se passaient ainsi entre ducs et comtesses , entre fleurs des pois.
Violette, rêveuse, était restée debout, sans proférer une parole, un coude sur la cheminée, les mains inertes, l'œil perdu dans je ne sais quelle vague contemplation. L'on eût dit qu'elle écoutait, qu'elle voyait toute autre chose que Desbuttes, son riche bonnet de nuit, et sa splendidc robe à ramages d'argent , et cependant, c'était de ce côté qu'elle regardait.
Desbuttes ayant fait sa question, à laquelle il ne fut rien répondu, il suivit de l'œil la direction des cils soyeux de sa femme, et souriant câlinement :
— Je vous demandais, réitéra-l-il , si tous ne voulez point me voir endosser ma belle robe de chambre? Vous l'admirez, n'est-ce pas? Vous plaît-elle? Je vous la donnerai volontiers.
Violette releva la tête, regarda Desbuttes avec l'indéfinissable surprise d'une dormeuse qu'on fût venu réveiller au milieu d'un songe féerique.
-- Plaît-il ? demanda-t-elle assez incivilement.
Le financier répéta pour la troisième fois son aimable proposition, enrichie cette fois d'un baiser sur le plus charmant poignet du monde.
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Violette tressaillit, se redressa, et d'un ton qui n'était plus seulement incivil, mais brutal :
— Vous ne voyez donc pas, monsieur, ditelle, de quelle couleur je m'habille maintenant?
Desbuttes recula : Violette était vêtue de noir.
— On dirait du deuil ! s'écria-t-il.
— Voila seulement que vous vous en apercevez, continua la jeune femme, depuis tantôt cinq heures que je suis ici.
— J'ai vu, balbutia Desbuttes, tant d'habits rouges dans cette journée , les gendarmes , les chevau-légers, que cela m'a brouillé les yeux; le rouge éblouit : c'est comme si l'on avait regardé en face le soleil. Quoil ma femme, vous êtes en deuil ! Votre père est donc mort, le cher homme?
A ces mots, prononcés avec tant de délicatesse et de sensibilité , la jeune femme sentit des larmes monter à ses paupières.
— Plus de père, et un mari pareil !
— Ne pleurez pas, mignonne, continua Desbuttes ; le pauvre papa Gilbert est bien heureux à présent. Aveugle, infirme, inutile, il souffrait trop... Dieu a bien fait de le retirer à lui.
Violette cacha son visage dans ses mains. Elle pleurait tout à fait.
— Par grâce, Violette, dit le financier, remettez-vous : n'attristez pas cette soirée; moi qui
tant compté sur vous pour m'égayer.
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Et il ajouta cent stupides consolations sur la nécessité de la mort, sur le repos de l'autre vie comparée à une vie de privations. Il conclut par ces belles paroles :
— D'ailleurs , le père Gilbert n'était pas né pour être heureux.
— Qu'en savezvous? lui demanda Violette en redressant la tête.
— Mais, bégaya Desbuttes, il n'était guère riche.
— Il l'était, puisque vous l'êtes.
Desbuttes ricanant :
— Oh! dit-il, pauvre cher homme..., je crois bien qu'il n'aurait pas eu besoin d'une bourse aussi grande que la nôtre ; ces vieux soldats vivent de peu, et quand on est aveugle, on ne distingue plus l'or du cuivre !
Violette regarda son mari avec une froide cruauté. Desbultes craignit de l'avoir irritée.
— Mignonne, dit-il, vous ne croyez pas que j'eusse rien refusé au cher homme, s'il avait vécu.
— Je l'espère bien, repartit Violette.
— Mais eniin, puisque nous l'avons perdu, il faut nous consoler : je vous saurai distraire par mille attentions adroites ; je donnerai des fêtes comme celle d'aujourd'hui... Assurément on pourrait dire qu'elle n'a guère réussi ; mais il y avait obstacle , et une autre fois, en temps
utile, je mettrai tous mes soins à vous plaire. Violette regarda encore une fois ce pauvre homme, qui sortait tant de banalités de son coffre-fort.
— Déjà, poursuivit Desbuttes, nous avons été traversés dans notre bonheur ; cette commission de M, de Louvois, qui m'a éloigné de vous à la minute, à la seconde après notre mariage; cette maladie de votre père, qui vous a empêchée si longtemps de me venir joindre en mes bureaux; mes absences d'ailleurs, et le mystère dont monseigneur m'ordonnait d'envelopper toutes mes opérations, mystère quïl n'eût pas été possible de garder avec une beauté brillante comme la vôlre... que de souffrances pour moi, pour l'époux le plus passionné... pour celui à qui si longtemps vous avez été cruelle!...
Il s'approcha souriant. Violette, comme par distraction, roula un fauteuil entre eux deux.
— Mais enfin, dit le financier, nous voilà réunis; tous nous a réussi depuis notre mariage, tout.
— La mort de mon père, n'est-ce pas ? Vous nommez cela une réussite ! s'écria Violette avec une impatience trop longtemps contenue pour que l'explosion n'en fût pas bruyante.
Desbultes se récria.
— Je ne parlais que de mes spéculations, dit-il ; je ne pense qu'à cela, mignonne.
— C'est cela seulement que j'oublie, répliqua Violette, à qui revenait avec toute l'amertume d'une souffrance inutile le sacrifice qu'elle avait fait d'un tendre amour pour un rigoureux devoir.
Combien les femmes les plus généreuses ne se font-elles point payer de pareils sacrifices ! Jamais un mari , fût-il plus millionnaire que Desbuttes, n'est assez riche pour acquitter ces dettes-là !
— Enfin, reprit mielleusement le maltôtier, ce n'est point un mal que la fortune !
— Mieux vaut l'amour, lança Violette avec un geste saccadé.
— Plaît-il?... dit Desbuttes inquiet.
— L'amour filial.
— Sans doute... mais quand on n'a plus à aimer que son mari, mignonne, c'est encore du bonheur : voilà notre bonheur à nous, prenonsle, pendant que nous sommes jeunes.
Le financier rangea le fauteuil, se mit à genoux devant sa femme, et, donnant à son regard tout ce qu'il put trouver de provocations assassines :
— Mignonne, dit-il, oublions le mal et iv songeons qu'au présent. Les chagrins passeront amassons des pistoles et de l'amour.
Il chercha des lèvres un pied alarmé qui se reculait devant lui ^ faute de ce gracieux point
d'appui, Desbultcs perdit l'équilibre et caressa le parquet de sa bouche, dans la grotesque attitude des seigneurs que Gulliver a vus lécher la poussière devant le trône de leur monarque.
Malheureusement Violette n'était pas en train de rire, sans quoi elle y eût trouvé une ample matière, car le financier s'exécutait de bon cœur : décidé à ne se fâcher de rien, il provoquait luimême l'hilarité de sa compagne. Cette situation en se prolongeant eût amené la familiarité ou une querelle décisive. La familiarité ne paraissait pas devoir plaire à Violette, dont les lèvres pincées ne s'étaient pas encore détendues pour un sourire. La querelle eût été plus de son goût; mais comment se quereller avec Desbuttes , avec un homme prosterné, qui ne demande qu'à s'humilier plus bas encore?
Ce qui se passait dans l'âme de la jeune femme, essayerons-nous de le décrire? Dirons-nous ce vague malaise, cette incertitude douloureuse, toute prête à se changer en un dégoût qui lutte, toute prête à finir par la capitulation de la lassitude ? En face de son mari , seule , aux prises avec ce nouveau devoir plus terrible que jamais parce qu'il n'était plus seulement une idée, Violette ne trouvait rien à répondre à Desbuttes. Elle eût voulu l'accabler de reproches, qu'avait-il fait? Elle eût voulu lui rendre son sourire , il lui répugnait. Pareille à ces gens qui ont joué sur pa-
COMIE DE LlVERr^lE. 2. 8
rôle une somme considérable, et n'ont pas assez réfléchi parce qu'ils espéraient trop gagner, la jeune femme, qui avait perdu cette rude partie du mariage, s'épouvantait au moment de monnayer l'enjeu.
Les mauvais joueurs alors s'accrochent aux prétextes; c'était peut-être un prétexte que Violette cherchait ainsi depuis un quart d'heure, afin de ne point payer.
Cependant Desbuttes qui avait gagné, lui, ne trouvait pas l'enjeu au-dessus de son mérite ou de son droit; il était sûr de son bien ; seulement, alïriandé par la délicatesse de la proie, il faisait Je gracieux pour l'obtenir. Une journée de combat décide souvent du sort d'un empire ; souvent le sort d'une femme se décide par une minute d'irrésolution.
Dans le silence de cette nuit, Violette croyait reconnaître le muet désistement de Belair ; elle l'accusait de l'abandonner. Que faisait-il ? Était-il parti ? Dormait-il dans sa chambre? Ce n'était plus lui qu'elle plaignait, puisqu'il était encore libre et qu'elle allait cesser de l'être.
Desbultes redoubla de gentillesses et de génu flexions; le dieu du mariage lui soufflait toutes ses audaces. Violette poussa un soupir de désespoir.
Soudain, sous la fenêtre, une guitare préluda par quelques mesures énergi(}ues, et emplit l'air
d'une harmonie vibrante. Puis une voix mélodieuse chanta, du ton véhément de l'indignation, cette chanson du temps :
Ah ! c'esl verser trop d'inutiles larmes ; Perfide, enfin, je trouve nilleurs des charmes. Un cœur fidèle Languit pour mes yeux; Mais, ô dieux !
Ingrate, perdons-en tous deux La mémoire cruelle ; Penser à Ion amour, jamais ! Mourir vaut mieux !
Nous ne prétendrons pas que la chanson fût bonne, mais telle qu'elle était, et soutenue par la musique de Belair, interprétée avec ce talent entraînant, elle produisit deux effets immenses.
D'abord Violette sortit de son rêve et ne se trouva plus abandonnée. Desbuttes ne se sentit plus assez seul avec sa femme. Réveillé aussi, il se vit à plat ventre, dans une situation ridicule, et se releva en disant :
- Voilà un monsieur qui joue très-bien de la guitare.
— Vous trouvez? murmura Violette ravie, et qui sentait l'existence circuler de nouveau en tout son être.
— Et je trouve aussi, continua Desbuttes, que c'est bien aimable à lui de nous donner une sérénade sous notre balcon pour célébrer mes noces.
Violette frissonna.
— L'attention est délicate; je lui en ferai, nous lui en ferons nos remercîments demain, n'est-ce pas? Mais il se fait tard, ma Violette.
— Pardon, dit brusquement la jeune femme ; ne m'appelez point Violelte, je vous prie.
— Pourquoi ? C'est voire nom.
— C'est le nom que me donnait mon père; je ne veux point qu'il me soit adressé désormais ; cela me rappellerait une douleur.
« Encore le père, pensa Desbuttes ; mon Dieu, que voilà donc un père maladroit, d'être mort en ce moment ! »
Il sera fait selon vos désirs, dit-il tout haut. Je ne vous appellerai pas Violette ; j'ai un nom tout fait pour vous ; vous serez Mignonncy ou Ma biche à votre choix.
— Fi! fi! s'écria Violette; le premier est stupide, le second est ignoble !
— Nous en trouverons d'autres, nous trouverons des noms de fée, des noms d'ange. Il faut qu'en nous voyant côte à côte dans notre carrosse que j'ai commandé tout doré, le public se dise : Les amours sont peints, il est vrai, sur les panneaux, mais ils habitent aussi quelquefois dans le carrosse.
Et Desbutles en revint à ses agaceries. La guitare sonna mélancoliquement : la voix pleine de douleur chanta celte autre chanson :
Qui n^a qu'une flamme commune L'éteint bientôt pour suivre la fortune ; LWmour est exilé, s'il n'a son carquois d'or ; S'il eût été Plutus, on l'aimerait eiicor.
Violette se leva précipitamment, les yeux attendris.
Desbuttes étendit ses bras pour la saisir au passage, car il la trouvait ce qu'elle était en ce moment, radieusement belle.
Mais Violette, avec un geste de reine, luf montra un fauteuil, s'assit elle-même et lui dit :
— Monsieur, causons, je vous prie; il en est temps enfin !
IJk MUIT DES NOCES DE DESBUTTES.
Desbutles surpris se hâta cependant d'obéir ; l'air étrange de sa femme glaçait en lui toute mythologie.
— Causer, dit-il timidement, est-ce bien l'heure ?
Son sourire devint si forcé que Violette le prit pour une grimace.
— Monsieur, il est l'heure de reposer, répondit-elle en lui empruntant l'exorde dont elle avait besoin. La journée d'aujourd'hui a dû vous causer de grandes fatigues; l'émotion épuise, je lésais moi, qui depuis deux mois n'ai vécu que
d'émotions, et depuis deux jours; depuis l'affreux malheur qui m'a frappée...
« Père importun !... » se dit Desbuttes.
— J'ai donc besoin de repos, continua Violette; vous aussi.
— Mais..., répliqua le mari avec un regard significatif adressé au trône conjugal, il me semble que cette chambre...
— C'est ma chambre, dit Violette avec fermeté.
— C'est un peu la mienne, répondit Desbuttes aigre-doux.
— Ce sera tout à fait la vôtre si vous voulez , ajouta la jeune femme sans manifester la moindre colère. Vous pLiît-elle mieux? Restez-y; ne vous gênez pas, je prendrai la première venue parmi les trente qui vous restent.
— Oh !.. . s'écria Desbu ttes bouleversé.
— Faites votre choix.
— En vérité, voilà une tyrannie! dit l'époux se dépouillant insensiblement du manteau de la courtoisie ; ce n'est point ma faute si vous avez perdu votre père, ne m'en punissez pas.
— Il me semble que je suis la plus punie, riposta Violette.
— Enfin, voilà trois mois que vous m'avez épousé, dit Desbuttes.
— C'est vrai, soupira Violette.
— Vous saviez ce que vous faisiez.
— Je savais que je sauvais mon père.
— Ainsi vous me dites en face que vous ne m'avez épousé que pour sauver votre père ? Voilà qui est gracieux.
— Je ne vous l'eusse pas dit; pourquoi m'y avez- vous forcée?
— Vous m'avez épousé pour mon bien.
— Uniquement.
— Ah çà, mais c'est outrageant !
— Ce n'est que vrai.
— Vous devriez rougir de ce que vous dites.
— Je m'en honore : c'est une belle action que j'ai faite.
— Vous fussiez restée fille, si votre père n'eût pas vécu !
— Restée libre ; oh ! oui.
— Intéressée... à ce point, une si jolie femme!
— Je suis si peu intéressée que je vais vous faire une proposition.
— Voyons, quelque chose de monstrueux , je parie.
— Quelque chose de simple; nous sommes très-peu mariés, n'est-ce pas?
— Trop peu !
— Eh bien ! déraarions-nous tout à fait. Vous y perdrez une femme maussade , intéressée, vous y gagnerez trente mille livres que je vous coûterai par an.
Desbuttes ouvrit des yeux effarés, et se leva :
— Vous me coûterez trente raille livres!... vous ! qui n'en dépensiez pas douze cents.
— Je dis trente mille parce que vous commencez votre fortune ; ce serait cent mille dans six mois ! Je ne me farde point, vous le voyez!
— Trente mille, soit; cent mille, s'il le faut, dit Desbuttes piqué, un million si vous le voulez ; mais aimez-moi.
— Cela ne dépend pas de nous ; avec vos miIlions,vous n'achèterez jamais pareille marchandise, et je ne puis vendre ce que je n'ai pas.
— Oh ! mais vous passez les bornes ! s'écria Desbuttes en s'asseyant sur son magnifique bonnet qu'il écrasa ; je suis votre mari ; vous êtes à moi.
— D'accord, répondit Violette; eh bien, si je suis à vous, que me demandez-vous encore?
Desbuttes exaspéré :
— J'ai le droit d'être aime, dit-il.
— Prenez garde de vous faire exécrer.
— Qu'est-ce que je risque?
Violette regarda l'imprudent avec un sourire qui le fitfrissonner ; mais il était colère, hargneux, quand son amour-propre ou sa fantaisie était enjeu.
— Vous me tourmenterez, dit-il; moi, je vous martyriserai.
— Bon!... j'accepte, répliqua Violette.
— Je vous enfermerai.
— Bah ! et les fenêtres !
— J'appellerai les juges...
— Regardez donc mes yeux...
— Nous aurons une guerre à mort.
— Vous négligerez vos affaires, vous vous ruinerez, et moi, qui n'aurai que la guerre à penser, je vous battrai.
Desbuttes frappant du pied :
— Tope! dit-il; nous Terrons; et pour commencer, je m'installe ici.
— Pourquoi faire?
— Pour vous contrarier d'abord.
— Voilà un beau rôle que vous vous apprêtez!... Savoir que vous contrariez une femme par votre présence, et accepter ce personnage !... c'est humiliant.
— Il serait bien plus humiliant, dit l'imbécile, que tous mes gens vous vissent dans une chambre et moi dans l'autre , un jour comme celuici!...
— N'est-ce que cela? s'écria Violette, toute fière d'avoir fait capituler l'amour à ce point qu'il se réduisait à l'amour-propre ; vous n'y gagnerez rien ; demain, je conterai à tout le monde vos façons et ma défense ; il y a ici votre parrain, un respectable ecclésiastique ; il y a ici des gentilshommes bien élevés, délicats, des gens qui vous ont sauvé delà corde; ils jugeront.
Desbuttes effrayé :
— Enfin, dit-il, que voulez-vous?
— Rien, rien, demeurez.
— Mais encore?
— Brisons, vous dis-je.
— Voyons, exposez-moi ce que vous désirez ; tâchez de me donner des raisons valables ; j'y réfléchirai en temps utile; j'apprécierai.
Violette haussa les épaules et ferma les yeux comme si elle tombait de sommeil.
Desbuttes impatient, et résolu à capituler pour peu qu'on lui en donnât le prétexte :
— Parlez, au nom du ciel, madame ! s'écriat-il, que voulez-vous?
— Dormir.
— A la bonne heure ! voilà parler, dit le petit homme en mordant ses lèvres ; expliquez-vous donc ; je ne suis pas un tyran, que diable? Vous voulez dormir; quoi déplus naturel l dormez... La nuit, dit on, porte conseil ; demain , j'en suis sûr, votre caprice aura passé ; promettez-moi cela, du moins.
— Monsieur, pas de conditions.
— Non, Violette, non.
— Pas de Violette.
— Soit, Mignonne...
— Supprimez mignonne !
— Ah!... s'écria Dcsbultcs exaspéré d'avoir été si doux; et, avouons-le, il n'avait peut-être pas tout à fait tort.
Mais il eut tort en ceci : qu'il lâcha les rênes à sa colère, ce que Violette attendait pour justifier la sienne; il eut tort en ceci : qu'il donna raison à sa femme.
Bouillant de sa grosse tête plate jusqu'à ses épaules torses, il saisit un des flambeaux de la cheminée, campa fièrement sur son bras gauche sa robe de chambre qui balayait le parquet, enfonça le beau bonnet sur son front , et dessina une de ces sorties à queue comme M. Baron les faisait si bien.
— Un homme n'est pas un chien ! bégaya-t-il en ouvrant d'un coup de pied la porte; un homme est un homme! souvenez-vous-en, madame.
— Un brutal n'est pas un homme, repartit Violette, heureuse de le voir sous son vilain aspect, elle qui avait tant souffert de ses gentillesses.
— Vous serez aux regrets demain , continua Desbuttes honteux de son emportement, et alors... nous verrons.
— Alors vous apprécierez? lui dit sa femme avec un air goguenard.
— Je saurai la cause de votre singulière conduite, continua Desbuttes, et je prendrai mes mesures.
— En temps utile, riposta Violette.
— Adieu donc, puisque vous cherchez à me pousser à bout; je ne répondrais pas de moi , si
je restais. Adieu, madame; nous entamons ensemble un compte qui se payera plus tard.
— Vous me présenterez votre note, répondit l'implacable femme, dont le rire nerveux avait pris des accents presque eflfrayants.
Desbultes s'aperçut , malgré sa rage, qu'il lui serait prudent de battre en retraite. Les yeux de sa femme s'allumaient; une sorte de fièvre faisait trembler ses membres ; chaque minute de présence ajoutait une année de haine à ce fameux compte dont il avait eu l'imprudence de la menacer.
Mais il ne voulut point partir sans avoir envoyé sa bordée de désespoir à l'ennemi. Il vida la lie du fond de son cœur. Après les injures , il insulta.
— Si jamais, dit-il, vous me dépensez trente mille livres par an, il faudra que vous m'ayez demandé trente mille fois pardon. Une fille sans dot n'a pas le droit d'être insolente. Je vous prendrai par famine, ma mie; on meurt de faim dans votre famille !
— Cela m'obligera, monsieur, dit Violette. En me voyant mourir de faim chez vous, les gii n'auront plus l'idée de me pendre à vos côté», comme ils le voulaient faire ( e soir, sous prétexte que je vous aide à voler le pain blanc du loi.
Cette riposte éteignit les feux du traitant; madame Desbuttes venait de toucher les œuvres
vives. Son époux, nvarié. désemparé, sçagna la porte et disparut, moins irrité contre elle qu'épouvanté de ces dangereuses paroles que des oreilles mal intentionnées pouvaient avoir surprises.
On l'entendit former le double'tour de la porte, courir dans le couloir, avec le gloussement particulier aux volatilles qui s'enfuient effarés et furieux.
Violette, restée maîtresse du champ de bataille , ferma bruyamment les verrous de son côté.
En ce moment, la guitare appropriait ses harmonies à tout ce bouleversement qui, d'en bas, se traduisait à Belair par un jeu animé de lumière et d'ombre. Elle joua ce morceau de Lulli :
Ombres qui navigaez vers la rive infernale,
Dites-moi vos ennuis !
Ou laissez-moil sur la barque fatale, Vous suivre dans l'horreur des élernelles nuits.
Ce morceau était pompeux, bruyant , infini comme les nuits dont il parle. Belair le joua vaillamment à grand orchestre; son confrère Amphion avait bâti des maisons en jouant de la lyre, il s'agissait de renverser au son delà guitare des murailles que Josué n'eût pas facilement jetées en bas avec ses trompettes.
Le virtuose racla d'une façon tellement frénétique qu'il renouvela le miracle de Josué.
Comme aujourd'hui les miracles trouvent bon nombre d'incrédules, on nous saura bon gré de donner quelques détails sur celui-là.
Sans doute le lecteur n'aura pas oublié cette apparition de la Goberge à la porte du salon dans lequel s'agitaient tant de passions diverses, lorsque Desbuttes avait présenté sa jeune femme à leurs sauveurs.
A l'aspect imprévu du musicien, le vindicatif la Goberge voyait se réaliser sans délai un rêve de vengeance tant de fois caressé depuis sa blessure; sa bonne fortune lui amenait donc un ennemi mortel à la recherche duquel il eût sans se plaindre couru d'un pôle à l'autre. Se venger sans courir ! quelle chance !
Quelle chance surtout pour un misérable écloppé, pour un corps sans âme, pour un bras qui ne pouvait et ne voulait plus manier Tépée !
Car il faut bien le dire, ce maître d'armes expert en toutes finesses de lame, tremblait de ne plus savoir son métier, depuis que son écolier le plus ignare l'avait ainsi couché sur le terrain.
La Goberge n'était brave naturellement qu'à coup sûr, et depuis que ses estocades lui avaient failli , ce spadassin frissonnait en regardant seulement la poignée de sa rapière.
Cependant, cette épée. c'était son gagne-pain. M. de Louvois n'avait acheté l'homme qu'à cause d*elle. La Goberge ne se faisait pas illusion sur
ses talents diplomatiques. Il savait parfaitement qu'en lui faisant espionner le prince d'Orange, Guillaume . roi d'Angleterre , M. de I.ouvois comptait surtout l'employer à purger la Hollande et l'Angleterre de ces gazeliers réfugiés, de ces mécontents renégats qui déblatéraient ou imprimaient à Londres ou à Amsterdam tout ce qu'ils pensaient et ne pensaient pas de Michel Louvois et de Deodatus.
Or, la Goberge avait eu de beaux gages toujours dévorés, il est vrai , par les deux passions dominantes de ce bélître, la cuisine et le jeu. Mais ces gages n'allaicnt-ils pas être supprimés, depuis que le maître d'escrime s'était laissé désarmer, blesser pftr un enfant en présence de Louvois, avec l'épée de Louvois? Le ministre au cœur de bronze dans lequel se gravaient inelTaçnblement les injures ou les torts, oublierait-il jamais que par la faute de la Goberge son secret le plus cher courait le monde, colporté de Belair à Lavernie ; oublierait-il jamais l'enlèvement d'Antoinette? Car la Goberge ignorait ce coup d'autorité, ce crime de Louvois, à l'aide duquel le ministre avait été reprendre mademoiselle de Savières dans le château de Lavernie.
C'était ce tort , irréparable sans doute, qu'il importait à la Goberge d'effacer. L'espion avait beau jeu ; le spadassin tenait une revanche. Belair à dix pas de lui , sous le même toit ; Belair
sans défiance et san^ défense, s'offrait en holocauste à la rancune du maître d'armes, aux intérêts blessés du ministre. C'était là qu'il fallait frapper. Mais les moyens!... Belair vigoureux, fringant, armé, soutenu par la présence de Lavernie, n'était pas une proie facile. La Goberge savait n'avoir pas été aperçu, mais combien durerait son incognito?
Desbuttes n'allait-il pas le trahir innocemment, lui qui ne savait rien ; le sénéchal ne parlerait^il pas soit à Belair, soit à Gérard, soit à Jaspin d'un blessé, d'un la Goberge, leur voisin, dont Tétat exigeait des égards? Et à ce nom, que feraient Belair et Gérard? ne viendraient-ils pas achever chez lui leur ennemi ; ou , plus généreux , ne se contenteraient-ils pas de lui rire au nez et de le fuir, en lui arrachant tout espoir de vengeance ?
Voilà les tristes pensées que ruminait le spadassin dans sa fameuse chambre d'honneur, où la terreur le tenait barricadé. II avait fermé sa porte avec la barre de fer destinée à cet usage, s'étonnant de trouver tant de force dans un corps diaphane.
— Au cas, se disait-il, où Belair et Gérard viendraient frapper à ma porte, je m'enfuirais par la fenêtre, qui n'est pas fort élevée. Peut-être me briscrais-je les os, dans lesquels la moelle est tarie, mais enfin j'essayerais.
Que si la nuit se passait sans surprises, il at-
tendrait le point du jour, irait arracher Desbuttes à ses félicites conjugales, lui révélerait Tamour de Belair pour Violette, l'ardeur avec laquelle, six mois avant, le musicien étudiait la tierce et la quarte pour anéantir son rival. Desbuttes, épouvanté de réchauffer en sa maison ce serpent séducteur, ne manquerait pas de remercier la Goberge, de cacher sa présence à Houdarde et de s'associer à lui pour combattre l'ennemi commun; le combat d'un traitant et d'un bandit contre le virtuose se réduirait à quelque bon coup d'escopette tiré par mégarde en un bois, h la chasse ; la Goberge et Desbuttes dormiraient désormais tranquilles, et M. de Lavernie n'aurait rien à dire; en admettant même que lescopette n'eût pas contenu deux balles, ce qui eût réuni dans le tombeau Oreste et Pylade, et fait un sensible plaisir à M. de Louvois.
Ce bon la Goberge ne manquait pas, dans les occasions , d'une certaine imagination. Tout cela sentait bien un peu le cauchemar, mais enfin il ne faut pas trop exiger d'un homme à jeun depuis si longtemps.
Malheureusement pour ce plan, Belair vint jouer de la guitare sous la fenêtre même par laquelle comptait s'enfuir la Goberge, en cas d'attaque par la porte.
Il serait difficile de décrire la stupeur qui s'empara du maître d'armes, lorsqu'il entendit,
à cinq pieds de lui, sous sa fenêtre, le prélude et les roulades de son ennemi.
Le premier sentiment fut une terreur profonde. Ce scélérat, suivant les circonstances, était jaguar ou lièvre. Au lieu de réfléchir que Belair, amoureux de Violette, venait exhaler sous le balcon de l'infidèle les soupirs d'un douloureux martyre, la Goberge se figura que les deux amis l'avaient découvert, que l'un s'était placé à la porte, l'autre sous la fenêtre, et que les chants de Belair n'étaient qu'une explosion de joie féroce, comme en ont les cannibales lorsqu'ils tiennent au poteau l'ennemi réservé à leur souper.
Mais la Goberge réfléchit bientôt qu'il n'avait pas encore entendu revenir M. deLavernie. La terreur en s'effaçant dissipa les brouillards de son cerveau, il se souvint. Belair redevint pour lui l'amoureux au désespoir: et la Goberge, au bruit des pas de Desbuttes qui retentissaient sur sa tête, acheva de comprendre la situation.
Dès lors ses idées prirent un autre cours. Il n'avait plus d'inquiétude pour lui-même. C'était le moment de penser à la vengeance. Ne vaut-il pas mieux tenir que courir?
— Certes, se dit la Goberge, c'est un heureux moyen que ce coup d'escopettc égaré à la chasse. Mais l'arme à feu manque souvent son but; l'arme blanche, jamais. Belair est là, sous ma fenêtre; il fait beaucoup de bruit avec sa maudite guitare ;
il n'entendra pas que i'oiivre raon volet, je prendrai à deux mains l'épée de M. de Louvois, je l'enfoncerai comme un pieu perpendiculairement dans le crâne de ce rossignol, et tout sera dit. Les chants auront cessé.
Enchanté de ce plan sublime, la Goberge se hâta d'en assurer l'exécution. La joie d'une prochaine revanche lui rendait son agilité. D'ailleurs, il n'avait qu'une ou deux minutes de forces à dépenser : après avoir tué Belair, il aurait le temps de se reposer.
Le voilà donc qui aiguise sa pointe, et qui, pendant un fortissimo du musicien, tire les verrous de son volet et l'entr'ouvre.
Belair était assis sur le banc, tête nue. L'épée ayant trois pieds, les bras de la Goberge en ayant deux : c'était plus qu'il n'en fallait pour que la pointe entrât de six bons pouces : six pouces de lame dans le crâne d'un homme sont sa raisou suffisante, dirait Pangloss.
Mais au moment où la Goberge, enivré de joie, se penchait pour bien assurer son coup en prenant ses mesures, il sentit trembler sous lui la pierre énorme qui formait l'appui de la fenêtre. Cette pierre, descellée par le temps et les secousses, manquait d'équilibre; elle penchait vers l'extérieur à la moindre impulsion.
t Impossible, avec ce vacillement. de frapper en ute certitude, impossible même de se pencher
— no —
au dehors sans risquer d'aller tomber soi-même sur la tête de Belair, ce qui l'eût tué peut-être, mais en tuant la Goberge : sacrifice inutile qu'à tout prix il fallait éviter.
Le maître d'arn)es s'arrêta consterné. Comment suspendre exactement et faire d'aplomb choir cette épée sur ce Damoclès ; retrouverait-on à Houdarde la qualité des crins de cheval de Syracuse? Évidemment non. Cette belle idée avorterait donc au moment même de l'exécution, et pourquoi? Parce qu'une pierre était descellée. Oh ! fureur; ce crâne s'offrait si complaisamment au coup ! Belair sur son banc dodelinait la tête d'une façon si provoquante !
— Maudite pierre d'appui ! ce serait à te précipiter sur ce misérable musicien. Eh!... se dit la Goberge avec un. ricanement sourd, pourquoi non? Parce qu'un corps est obtus au lieu d'être aigu , parce qu'il écrase au lieu de perforer, faut-il le négliger comme moyen homicide? Il pèse, dira-t-on, quinze cents livres au lien d'en peser une et demie : c'est une difficulté pour un convalescent ; mais nous trouvons encore un expédient dans Syracuse et dans Tanliquité. Laissons Denis le tyran et employons Archimède. Le levier! le levier soulèverait un monde dans la main d'un enfant.
La Goberge saisit avec triomphe la barre de fer qui lui avait servi à barricader la porte.
— Trois pesées sous cette pierre, dit-il, elle glisse, elle tombe, elle aplatit. Heureux Belair, il ne souffrira pas! lui qui m'a tant fait souffrir!
Pour faciliter son œuvre infernale, la Goberge acheva d'ouvrir le volet, introduisit la barre sous la pierre, et pesa.
C'était à la fin de la discussion de Violette et de Desbuttes. Le financier avait fait retraite, la jeune femme fermait ses verrous, Belair raclait, assis sur le banc de pierre et plus désolé que jamais , le formidable accompagnement de la cantate de Lulli. Il y avait pour la Goberge cette crainte qu'une parcelle de plâtre, détachée du mur en avant-coureur, ne tombât sur la tète du musicien et ne lui annonçât le bloc. Aussi fallait-il voir avec quelle prudence l'Archimède assassin soulevait l'énorme masse et la conduisait hors de ses points d'appui.
Les forces de la Goberge étaient revenues, il ne s'appliquait qu'à modérer leur puissance. La pierre, en effet, glissa, perdit l'équilibre et tomba.
Plus de chanson et plus de musique.
On entendit craquer et gémir une guitare brisée, un cii d'homme se mêla au grondement de la masse qui heurtait le banc de pierre. La Goberge, aveuglé par un nuage de poussière, recula, ses rares cheveux hérissés d'horreur.
Le vertige de l'épouvante saisit ce misérable ;
— ii2 —
il eut peur du cadavre qu'on retrouverait, de Gérard qui vengerait Belair; il eut peur de tout. Son cœur claquait dans sa poitrine vide, il ouvrit sa porte, courut, haletant, hagard, les mains étendues; trouva un cheval sous un appentis, l'enfourcha d'un hond, lui qui une heure avant ne pouvait traîner ses jambes, et se cramponnant aux crins de l'animal, l'éloulTant de ses talons, ivre du vent qui sifflait à ses oreilles, il s'élança hors du château.
Il avait bien tort. Belair avait été averti par une pluie de grès broyé; il s'était levé, avait posé sa guitare sur le banc et regardé en l'air. D'un seul coup d'œil il avait vu s'éclairer deux fenêtres à gauche de l'appartement de Violette, il avait reconnu l'ombre de Desbutles qui s'enfermait seul dans un logis séparé; sa femme l'avait donc congédié î
Ce l'ut alors que la pierre tomba. Elle broya la pauvre guitare. Au bruit de cette chute, Violette ouvrit sa fenêtre, qu'elle eût peut-être ouverte sans cela. Belair poussa un cri en la voyant, et sans songer au danger qu'il venait de courir, à l'aspect de cette brèche inespcrcc. de ce volet dressé comme une échelle, ne voyan' plus qu'un escalier praticable là où dix minut( avant un chat n'eût su poser sa griiïe, le jeune homme, au milieu du tourbillon de poussière, sauta sur la fenêtre démolie , se servit des fcj
rurcs du volet comme d'échelons, s'accrocha aux baneaux du balcon de Violette, et vint tomber aux pieds de la jeune femme éperdue, qui ne savait point encore quel dieu sortait ainsi pour elle de ce nuage.
HSUR ET MALHEUK.
Quand Gérard et M. de Rubantel se trouvèrent seuls dans la campagne, au milieu de la nuit, Gérard se retournant pour regarder encore les fenêtres éclairées du petit château, poussa un soupir que le général interpréta encore dans le sens de ses gaillardises.
— Voilà, dit-il, mon Laverniequi pense à sa fiancée et qui soupire de n'être pas M. Desbuttes, de n'habiter point ce château avec mademoiselle Antoinette de Savières.
— Hélas ! non, mon général, répondit Gérard; je sais trop bien que la pauvre jeune fille est à jamais perdue pour moi, qu'elle a passé dans ma
vie comme une ombre d'amour, que Dieu courroucé contre moi m'a montré le bonheur, et me l'a repris comme il prend tout aux hommes, lorsque la prospérité les aveugle et les endort. Non, je ne pensais pas à mademoiselle de Savières en ce moment ; d'ailleurs, ce n'est plus par des soupirs que se trahirait ma pensée. Au fond de mon cœ .r est une plaie brûlante, incurable, dont la morsure ne cesse pas. Je m'y suis accoutumé ; je souffre sans crier.
— Ce soupir, alors, d'où vient-il?
— Vous n'avez donc pas compris, monajénéral, ce que vous avez vu chez Desbutles?
— Ma foi, j'ai cru comprendre. Cest un coquin de traitant qui a épousé une jolie fille, et qui en ce moment dort sa nuit de noces.
— C'est une malheureuse femme qui par amour filial , ayant épousé ce coquin qu'elle n'aime pas, se retrouve en présence d'un charmant garçon qu'elle aimait, et comprend qu'elle va le tuer de douleur.
— Belair ! pauvre garçon ! En elfet , je me souviens : toutes ces grimaces , tous ces yeux languissants, toutes ces syncopes...
— Mon général, l'amour donne de grands chagrins aux âmes de vingt ans.
— Nous avons eu vingt ans, répliqua Rubanlcl; oui, voilà une triste chose... Hah! ils se consoleront !
— il7 —
— Quand je pense que ce sont encore des victimes de ce Louvois ! s'écria Gérard.
— En vérité !
— Sans doute. Violette a été bien élevée par une dame charitable qui, en mourant, Ta laissée dans le besoin. Il eût mieux valu qu'elle fût une ouvrière. Le père de Violette était un soldat aveugle et estropié. Il avait droit aux Invalides. Louvois. on ne sait par quelle mystérieuse haine, l'en a exclu avec acharnement. A peine Violette gagnait-elle assez pour s'entretenir elle-même ; une honnête fille n'a pas de ressources à Paris. Eh bien, le pauvre vieux Gilbert fût mort de faim sans le dévouement de sa fille, dont ce Desbuttes était devenu amoureux ; dévouement inutile , hélas! le pauvre Gilbert est mort il va huit jours.
— Enfin, dit Rubantel, la petite femme n'est pas sans reproche en cette affaire : est-ce que Belair ne gagne pas cent louis par an avec sa guitare? est-ce qu'avec cent louis on ne saurait nourrir une femme et un aveugle ; voire le petit enfant qui arrive forcément en pareil cas au bout de la première année?... Que ne prenait-elle Belair? Elle est ambitieuse, allez, et elle a préféré le traitant pour son château et
n carrosse.
— Non, mon général, non ; si elle a choisi le traitant, c'est encore la faute de Louvois.
— Encore?
— as —
— Louvois voulait faire de Belair un de ses espions ; Belair a refusé ; le ministre a voulu embastiller Belair, eelui-ci s'est enfui. Violette s'est trouvée séparée brusquement du pauvre garçon. Pas de nouvelles; Louvois interceptait les lettres. Elle a cru son amant iuQdèle, elle a vu son père menacé par la faim. Desbuttes pressait, elle a pris Desbuttes. Trois mois plus tard elle eût été libre par la mort de son père, elle retrouvait Belair envoyé en France par M. de Catinat, elle l'épousait...
— Voilà votre roman, jeune homme! s'écria le général; moi, j'en construis un autre: Violette ne retrouvait pas Belair, car Belair se cache. M. de Louvois mettait la main sur Belair et la comédie finissait. Au lieu de cela, voilà le musicien dans le château; Desbuttes ne sait pas à quel rival il prête ses oreilles ; la guitare fait la conquête du mari et la femme console le malheureux amant. Applaudissez-vous donc de tout ce qui nous arrive, et ne soupirez plus.
— Même pour ce qui me regarde, général? dit Gérard avec un triste sourire ; car il pensait au fond que M. de Bubantel voyait assez clair dans l'avenir de Belair.
— Même pour ce qui vous regarde, Lavernie. Il me semble que rien n'est plus simple. Voici en face de nous Valenciennes ; votre bonne escortr va finir. Dès que je serai en vue des postes, rc
tournez près de vos amis ; et ne ménagez pas les chapons et le vin du traitant. Dites au petit abbé de se modérer, de n*avoir pas peur, et d'attendre. A Valenciennes, je reçois mes ordres ; j'apprends ma destination, et sur-le-champ je vous écris de me venir rejoindre. Chez moi vous serez aussi bien caché que Belair l'était au quartier de Catinat. Une fois en sûreté, nous attendons le roi, et vous savez ce que je vous ai promis. Tenez, voyez comme il fait clair dans la ville ; quittezmoi; on serait peut-être inquiet de vous à Houdarde; quittez-moi, vous dis-je, et faitesvous protéger par Belair auprès de M. Desbuttes.
Il faisait très-clair en effet dans Valenciennes. On voyait de loin aller et venir force flambeaux. Les portes étaient ouvertes et encombrées par des troupes désordonnées de gens de guerre, dont les piques et les mousquets reluisaient dans les flammes rougeâlres.
— Je me hâte, continua le général ; on pourrait bien fermer la ville et me laisser dehors , tout Rubantt'l que je suis; adieu, cher Lavernie, au revoir.
Gérard lui faisait ses derniers adieux quand ils virent tous les soldats se remuer et bourdonner ainsi que des abeilles autour de la ruche. Une clameur assourdissante s'élevait du cœur de la ville, mêlée à des bruits de tambours, à des
rappels de trompettes et au piétinement des chevaux.
— Décidément, c'est le jour des bagarres, s'écria Rubantel ; est-ce qu'on s'égorge dans Valenciennes ?
— Il y a quelque chose d'inquiétant, dit Gérard.
— Partez, mon ami ; plus ce sera bruyant et inquiétant, plus vite vous devez retourner dans le calme et la solitude.
— Permettez, mon général, dit Gérard, que je questionne ce groupe de gens tranquilles, là, au bord de la contrescarpe.
— Ce sont des officiers, il me semble, dit Rubantel, on vous reconnaîtrait : partez!
— Pas avant de savoir ce qui se passe, mon général ; je me sens dévoré par une curiosité qui ne m'est pas habituelle.
— Et bien, je questionnerai, moi, vous écouterez, et vous tournerez bride après avoir entendu.
Gérard demeura en arrière; le général s'approcha d'un petit groupe de gentilshommes restés à récart, et causant entre eux.
— Messieurs, que fait-on dans Valencieones? demanda-t-il.
— M. de Rubantel! mon général! s'écria une voix ; c'est donc vous! Nous nous mourions d'inquiétude.
— Quoi, de la Fresnaye, vous êtes mon aide (le camp, et vous ne me venez pas rejoindre, dit le général, en feignant d'être fâché. Je vous ai attendu toute cette soirée.
— Et moi, mon général, j'ai couru dix fois sur vos traces ; mon cheval est fourbu ; je le reposais à côté de ces messieurs pendant qu'on s'écharpe là-dedans.
— On s'écharpe? dansValenciennes! qui donc, bon Dieu?
— Mon général. M. de Vendôme est arrivé ici un peu tard et n'a pas été content de son logement. M. de Boufflers y est arrivé aussi, et a trouvé tout ce qu'il pouvait désirer...
— Voyez-vous cela ! dit Rubantel; pourquoi cette injustice?
— Mauvais arrangement, mon général, dit un des officiers.
— Faveur ! dit un autre, M. de Boufflers conduit M. le duc du Maine.
— Et alors? demnn<la Rubantel.
— Alors, mon général . continua l'aide de camp, 31. de Vendôme furieux a dit que puisqu'on ne le logeait pas il se logerait lui-même.
— J'aurais fait comme lui, grommela Rubantel ; poursuivez, la Fresnaye.
— Il résulte de 1;«, mon général, que les gengarmes ont avisé un très-bel édifice dnns une rue écartée, pleine de beaux arbres, et qu'ils
ont voulu loger M. de Vendôme dans cet édifice.
— Je ne blâme point les gendarmes.
— Il y a un malheur, mon général ; l'édifice est un couvent.
— Ah, diantre!
— D'Augustines.
— Peste !
— Et les gendarmes en ont enfoncé les portes.
— Aïe!
— Les augustines ont beaucoup crié.
— Je le crois bien.
— Elle ont envoyé supplier M. de Vendôme.
— Qui s'est retiré ?
— M. de Vendôme était déjà couché dans les appartements qu'on destine aux reines, lorsqu'elles passent.
— Il s'est relevé ?
— Non, mon général, il s'est retourné dans la ruelle , et a répondu. Ma foi, mon général, j'irais en prison, si je vous répétais ce qu'il a répondu.
— Tiens, tiens, tiens! Et ensuite?
— Ensuite les Augustines se sont adressées à M. de BoufHers qui a prévenu M . le duc du xMaine. Ces messieurs ont été ensemble rendre visite à M. de Vendôme, et l'on s'est chamaillé, mais rudement.
— Quel malheur, s'écria Rubantei, que je
n'aie pas été là ! Je manque toujours les bonnes aubaines!
— Oh! ce n'est pas fini, mon général. Vous arrivez au bon moraont : c'est si peu fini que cela commence.
— La Fresnaye, vous me comblez!... Quoi, ces trois grands princes, car si M. de Boufflers n'est point prince, il en a l'orgueil ; ces trois grosses têtes, dis-je, continuent à s'entre-dévorer? Allons-y avant que tous les morceaux aient disparu.
— Mon général, un conseil d'ami, dit alors l'un desoflficiers; imitez-moi, imitezM. de Joyeuse et M. de Villemur qui tiennent leurs troupes à l'écart et ne se mêlent pas de cette affaire. Laissez M. de Vendôme se rebiffer contre M. de Boufflers. Les gendarmes sont fort capables de se défendre. Demain on les ménagera, eux qui sont troupes d'élite. Nous autres on nous ferait payer les pots cassés.
— C'est judicieux, répliqua le général : mais où sont mes chevau-légers ?
— Là, en bon ordre, sur le glacis, dit l'aide de camp.
— Et les pionniers ? Il en est que je veux faire pendre; ils ont fait mille abus en route.
— Eli bien ! pendons-en quelques-uns, dirent les officiers, cela nous fera passer le temps.
— Cependant, il serait bon de savoir ce qui se
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fait en ville, reprit M. de Rubantel, à qui tout ce scandale causé par les princes donnait une maligne joie; il est impossible que M. de Vendôme dorme au milieu d'un pareil hourvari :
— Oh! nous avons des nouvelles tous les quarts d'heure, répliqua la Fresnaye ; le brigadier envoie reconnaître la place et nous transmet les bulletins.
Rubantel, tout en riant, s'approcha de Gérard, auquel personne n'avait pris garde et qui contemplait cette scène avec sa mélancolie ordinaire.
— Vous voyez, dit-il, Lavernie, que la campagne s'annonce bien; on s*aniusera un peu. Tâchez donc d'en être.
— Hélas ! mon général, je ne viens pas ici pour m'a m user.
— Qui sait? vous vous divertirez peut-être malgré vous; c'est la meilleure manière.
— Des nouvelles, des nouvelles ! crièrent du bord des glacis une foule de jeunes officiers près desquels passait une estafette au galop.
Le cavalier arrivait près de la Fresnaye :
— Monsieur, dit-il, le brigadier vous prévient qu'il faut absolument retrouver M. de Rubantel; la générale bat; les gendarmes sont assiégés, autour du logement qu'ils ont choisi, par les troupes de M. de Boufflers. Ce dernier demande du renfort. Cependant, par la porte de Mons est ar-
rivé un gros de cavaliers encore inconnus ; on ne sait pour qui cette troupe va se déclarer. Rubantel s'avança :
— Chevau-léger, dit-il, dites à mon brigadier que j'entends que l'on ne bouge point du glacis. Les chevau-légers sont à moi et non h M. de Boufflers ou à M. de Vendôme. Jusqu'à nouvel ordre je ne suis soumis à personne, puisqu'il n'y a point de général en chef nommé par le roi. Ainsi donc, pas un geste ou pas un cri dans les rangs : et si quelqu'un veut me parler, qu'on me l'amène ; je plante mon quartier général ici, sur ces pierres; je ne suis pas difficile, moi. Je ne suis pas un prince ! allez, chevauléger.
— Voilà parler, dirent les officiers, ravis de voir se compliquer l'affaire.
— N'est-ce pas? Qu'en dites-vous, Lavernie? demanda tout bas au jeune homme le général enchanté.
— Ces pauvres augustines! répondit Gérard.
— Bah! si elles ont des agresseurs, elles ont des défenseurs. Ah!,., je comprends... comme il s'agit de religieuses, vous pensez à la vôtre... Dites-moi adieu, Lavernie, et partez !
Une autre estafette accourut à toute bride.
— Qu'est-ce encore? demanda Rubantel.
— Mon général, les augustines déménagent ; elles ont emprunté à M. de Boufflers ses chariots
COMIE CE tlYKKXlE. 2. 11
et ses fourgons ; elles vont gagner une maison suceursale qu'elles ont près de Quiévrain, et M. de Boufflers vous prie de leur fournir un piquet d'escorte.
— Ah! ma foi non, répliqua Rubantel avec humeur; je n'ai pas d'ordres à recevoir de M. de Boufflers, moi, et d'ailleurs mes chevaux sont fatigués; dites cela au marquis de Boufflers.
Le cavalier partit au galop.
— Mon général, dit Gérard bas à M. de Rubantel, prenez garde que M. de Boufflers ne vous adresse pas un ordre, mais une prière. 11 est peut-être inhumain de laisser aller seules ces pauvres femmes, aux hasards de la nuit, avec tous ces pionniers et vagabonds qui rôdent. Vous seriez blâmé, mon général, comme homme, sinon comme officier; et puis pour moi, qui vous en prie, donnez une escorte aux augustines. Vous le disiez tout à l'heure, elles m'inspirent je ne sais quel intérêt mystérieux.
— Mon cher Lavernic, dit l'entêté général, je suis au désespoir de vous désobliger, mais je ne fais pas mon service avec du sentiment. Donner un ordre et puis le reprendre est d'un mauvais militaire. J'ai dit que je ne fournirais point d'escorte aux augustines, j'ai eu tort peut-être, je n'en disconviens pas; c'est brutal, je l'avoue, mais je Tai dit, et n'en démordrai point.
On vit alors s'avancer Icnlcment dans la grande
rue de la ville, au milieu des soldats qui s'entr'ouvraient pour lui laisser passage, un grand chariot fermé qui contenait l'avant-garde des religieuses fugitives.
Des toiles mal assemblées couvraient ce chariot, et mille regards avides ou railleurs fouillaient sous ces toiles : deux cavaliers seulement escortaient le premier chariot. Ils furent poursuivis durant le trajet par les sarcasmes de cette terrible jeunesse.
On vit quelques étourdis soulever les rideaux avec la pointe de l'épée ou de la pique et commenter la grâce ou la laideur des visages effarouchés qu'éclairait l'invasion soudaine d'une lueur de falot ou de torche. Ces pauvres augustines, serrées les unes contre les autres, rougissant et tremblant, eussent fait pitié à des Tartares. Mais comme elles ne couraient aucun danger, les chevau -légers français ne songèrent qu'à en rire.
Rubantel, il faul le dire, se détourna mécontent de lui-même quand le chariot passa.
Mais je ne sais quelle formalité de sortie arrêta le véhicule à la porte. Soit encombrement des soldats amoncelés pour mieux voir, soit lassitude des chevaux, le chariot cessa de rouler.
Tout à coup un grand mouvement se fit dans la ville. Des cavaliers accouraient à toute bride et s'ouvraient impiloyablemcnt passage dans les
groupes de soldats qui se renversaient les uns sur les autres.
Un cri précédait les cavaliers comme le vent précède la foudre.
— Louvois, Xouvois ! murmurait cette foule divisée comme les épis sous la pression de l'ouragan.
A la tête de vingt grenadiers à cheval, le marquis de Louvois s'avançait, le visage enflammé, baigné de sueur, la voix rauque.
— Voici Louvois ! dit M. de Rubantel à Gérard. Sauvez-vous, Lavernie.
Mais Gérard ne l'écoutait pas. Au moment où le chariot s'ébranlait pour reprendre sa route, au moment où vingt flambeaux l'illuminaient de leurs feux sinistres, le jeune homme avait cru , sous les rideaux de toile, voir apparaître comme une vision, comme la silhouette fugitive d'un rêve, le pâle et triste visage d'Antoinette qui , éblouie par les reflets des lumières, cacha sa télé dans ses mains.
Gérard poussa un cri et resta en extase au railieu de la clarté. Le chariot glissait lentement dans l'ombre, les mains blanches s'écartèrent de ce doux visage que déjà le jeune homme ne pouvait plus distinguer, et alors un cri répondant au sien s'échappa du chariot et vint frapper au cœur l'infortuné qui palpitait entre cette chimère et cette réalité.
Éperdu, ivre, aveuglé, Gérard voulut pousser son cheval pour rattraper le chariot. Rubantel saisit sa bride et lui dit d'une voix brève et basse;
— Arrière donc ! ou vous êtes perdu ! Gérard ouvrit les yeux ou plutôt reprit ses
sens, il avait en face de lui Louvois, rouge de colère, mais qui ne l'avait pas encore aperçu, et faisait cerner le groupe par ses cavaliers.
Un vertige de terreur et de rage monta au cerveau du jeune homme et l'aveugla une deuxième fois.
Louvois parcourut des yeux le cercle qui l'entourait, et toujours sans apercevoir Gérard :
— Voilà donc, dit-il lentement et les dents serrées, comme on observe la discipline et les convenances ! Quoi ! j'arrive pour voir de pareils excès! Ne dirait-on pas une ville enneaiie prise d'assaut? Qui commande ici ?
— Moi, monsieur, répliqua M. de Rubantel, qui cachait le jeune homme derrière lui.
— M. de Rubantel !... fort bien , dit Louvois , avancez.
Le général, courroucé , mais forcé d'obéir , poussa son cheval vers Louvois.
— Que me voulez-vous, monsieur? dit-il.
— Monsieur, vous avez refusé une escorte aux augustines... à des femmes, à des religieuses que je vois offenser par vos soldats ; c'est indigne, monsieur î
Rubantel furieux i
— Monsieur, dit-il, je n'avais pas d'ordres, et avant de reprocher sur ce ton, vous eussiez dû m'en faire parvenir, ou les apporter vous-même puisque vous étiez là.
— Aviez-vous besoin d'ordres pour empêcher le désordre? Je viens de vous voir, de mes yeux, à l'instant, retenir par la bride le cheval d'un insolent qui courait à ce chariot, sans doute pour faire insulte aux religieuses : un bon officier n'a pas besoin de son bras pour se faire obéir !
— Personne ici n'a couru à ce chariot, repartit Rubantel, effraye à cause de Gérard.
— J'ai vu, vous dis-je! D'ailleurs, vous chercheriez en vain à excuser le coupable. C'est un de vos officiers, peut-être ?
— Non, monsieur.
— Ce n'était pas un chevau-Iéger; il était vêtu de noir... Qui était-ce?
Rubantel ne répondit pas.
— Parlez! s'écria Louvois avec violence en frappant du pied son étricr ; parlez et nommea le coupable, puisqu'il est assez lâche pour ne se point nommer lui-même!
Gérard poussa son cheval hors du groupe tête à tête avec le cheval de Louvois.
— C'est moi, monsieur, dit-il d'une voix ferme et l'œil attaché sur les yeux du minisire.
Louvois pâlit ou plutôt devint livide en recon-
naissant renncaii dont le visage lui rappelait tant de souvenirs. Rubanlel et les assistants commencèrent à trembler pour cet imprudent qui tombait ainsi sous la terrible serre du vautour.
Il y avait là plus de trente officiers démarque, plus de deux cents sous-officiers et soldats à portée d'entendre, et qui dévoraient cette scène de tous leurs yeux et de toutes leurs oreilles.
Louvois fut tellement suffoqué par la surprise qu'il garda un moment le silence. Gérard aussi était muet, mais ses yeuxparlaient pour lui. Jamais lion bravant un serpent n'a lancé de plus foudroyants regards. Ce silence des deux adversaires pesa it sur les assistants comme l'attente de la mort.
— Que faisiez-vous là ? dit Louvois, et que vouliez-vous à ces religieuses?
— J'en cherchais une à qui vous avez volé sa liberté.
— Et l'avez-vous trouvée? demanda le ministre d'une voix insultante.
— Non, mais je vous ai trouvé vous-même.
— Qui êtes-vous?
— Vous le savez bien.
— Lieutenant Lavernie, je vous ai mis aux arrêts chez vous, de la part du roi,
— Je ne suis plus lieutenant, et je viens vous demander pourquoi vous m'avez enlevé mon grade?
— Le ministre du roi vous ordonne de vous taire.
— Je suis le comte de Lavernie, aussi bon gentilhomme que vous, et je viens vous demander raison de l'outrage que vous m'avez fait en forçant la porte de ma maison avec de vils archers !
— Monsieur, je ne suis point ici pour écouter vos affaires de famille.
— Vous êtes ici pour me répondre, quand je vous demande de quel droit, comme un bourreau, vous avez tué ma mère!
— Malheureux! s'écria Louvois inquiet du murmure que soulevèrent ces paroles.
— De la prudence, M. de Lavernie, dirent tout bas Rubantel et quelques officiers au jeune homme, que la colère commençait à emporter.
Louvois, sur qui tous les regards s'attachaient avec haine, ne supporta point plus longtemps l'infériorité de son rôle.
— C'est au roi seul, dit-il, que je dois compte des résolutions que je prends pour son service. Le roi vous avait mis aux arrêts pour six mois, vous avez forcé les arrêts !
Gérard sourit de pitié.
— Vous avez parlé insolemment au ministre de Sa Majesté, continua Louvois avec une lenteur qui trahissait toute sa rage.
Gérard lit un signe d'assentiment.
— Vous avez provoqué votre supérieur.
— Je n'ai de supérieur que le roi, puisque je ne suis plus officier, et j'ai provoqué, non pas un
minisire, mais un liomme que je croyais être un gentiliiomme.
— Il suffit, vous avouez la provocation?
— Mille témoins Tout entendue, dit Gérard.
— J'y compte, repartit Louvois avec un sourire d'hyène satisfaite. M. de Rubantel, assurezvous de la personne de M. de Lavernie !
— Monsieur, d it le général en serrant les poings, vous faites erreur, je commande les chevau-Iégers de la garde et non les archers de la prévôté.
Un murmure d'assentiment accueillit dans tous les rangs la réponse courageuse du vieux soldat. Louvois, frémissant de colère :
— Excusez-moi, dit-il; j'ai voulu vous demander de m'envoyer votre prévôt.
— M. de Lavernie, répliqua Rubantel, est lieutenant de dragons, et non de chevau-Iégers; il appartient à la justice de son corps !
— M. de Lavernie, s'écria Louvois ivre de fureur, appartient à qui je le donne ; il n'est plus de Tarmée du roi ; toute justice lui est bonne. Je vous commande de m'envoyer votre prévôt : obéissez !
— Au moins, dit Gérard froidement, le marquis de Louvois vient-il de constater que je ne suis plus officier. Il 8*est condamné lui-même. Mais à quoi bon marchander avec ma destinée? Marquis de Louvois, le comte de Lavernie, que vous avez insulté, ruiné, dont vous avez assas-
sine la mère et volé la fiancée, le comte de Lavernie, homme sans tache, vous a demandé raison de vos offenses et de votre crime, vous lui avez répondu par un ordre d'arrestation. Vous êtes un lâche; et parmi tous ceux qui m'entendent, écoutez bien, il n'est pas un homme de cœur qui m'interrompe pour me démentir. Cela ûie suffit, j'ai de vous la satisfaction que vous me refusiez. Où est le prévôt? Je me livre. Où est la prison? J'y marche. Marquis, vous pleurez de rage, j'ai vengé ma mère !
Louvois fit un geste indicible de fureur désespérée. On crut un instant qu'il allait se jeter sur cet ennemi au front d'airain, à l'œil chargé d'éclairs.
Mais Louvois fit un effort et se contint. Dix archers de la prévôté militaire se firent jour parmi les assistants, entourèrent Gérard et l'emmenèrent au milieu d'eux, tandis qu'il essayait encore de voir au loin sur la route le lourd chariot qui cmporUiit son beau rcve.
Ruhantel vint l'embrasser, Tœil humide, la voix émue.
— Adieu, mon général, dit doucement le jeune homme à Rubantel. Nous n'avions pas prévu ce dénoùment.
Plus de vingt gentilshommes vinrent serrer 1 main de Gérard : il y a toujours de braves gen eu France.
— Au revoir, et comptez sur moi, répliqua le bon généra] en lournant le dos à Louvois, devant qui les rangs s'ouvrirent avec un morne silence lorsqu'il voulut revenir dans la ville.
Mais Louvois tenait peu à la popularité.
— Allons, pensa-t-il, des trois hommes qui savaient mon secret, voici le plus dangereux qui se supprime lui-même. Tout va bien !
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