PREMIER ACTE DE MATERNITÉ
Tout en admirant Jaspin dans sa scène diplomatique avec madame de Maintenon, le lecteur se souvient peut-être involontairement que jamais la comtesse de Lavernie ne s'était confiée au digne homme spontanément ou par confession , ainsi qu'il l'a déclaré à la marquise. On pourra donc accuser Jaspin de mensonge ou l'auteur d'inadvertance. Jaspin a bien un peu menti. Voyons s'il pouvait fciire autrement. L'auteur est logique; prouvons-le.
Précepteur sans condition , Jaspin rencontre, en 4660, par les chemins , une servante sans sa maîtresse. C'était à la porte d'une église de cam-
pngne. Un paysan, nommé Desbuttes, cherchait à faire baptiser son neveu, un enfant de sept ans, orphelin , dont personne ne se souciait de répondre dans le village , à cause de la mauvaise réputation de son père.
Jaspin et Nanon (Nanon était cette servante) regardaient le vilain enfant qui pleurait de honte. Jaspin, charitable, s'avance et lui tend une main ; Nanon, souriant à Jaspin, prend l'autre patte du petit drôle , qui devait être le fameux Desbuttes de notre histoire.
Le paysan conduit le parrain et la marraine à l'église ; le baptême se fait. Au retour, le paysan offre une galette et un verre de vin blanc. Jaspin et Nanon continuent leur route, laissant là ce chrétien de leur façon.
Jaspin en ce temps-là était frais et rose, Nanon vive et sournoise, le diable vigilant comme aujourd'hui. Le compère et la commère voyagèrent ensemble trois jours, dépensèrent en cc5 trois jours trois écus que possédait Jaspin; ils dépensèrent de plus deux écus que possédait Nanon, et alors s'interrogèrent.
Jaspin montra sa bourse vide... Nanon la sienne. Il fallait donc se séparer.
— Bah! s'écria l'abbé; marchons toujours, nous travaillerons un peu chemin faisant, et cela nous permettra de rester plus longtemps ensemble.
— Non pas , dit Nanon , je ne puis aller plus loin. Me voici arrivée précisément dans la ville où ma maîtresse m'a ordonné de l'attendre; et il
iiit que je l'attende, car si elle ne me trouvait point, elle croirait ou que je l'ai abandonnée parce qu'elle est pauvre , ce dont je suis incapable, ou que je l'ai suivie pour épier ses secrets, ce qui est inutile, puisque je les sais.
— Ah ! vous attendez ici votre maîtresse ? dit Jasnin.
— Une femme d'un fin esprit !
— Qui s'appelle?...
— Vous êtes curieux, compère; mais tout vous ( st permis. Elle s'appelle madame Scarron.
— Femme du cul-de-jatte?
— Précisément.
— Et qui a des secrets?
— Elle me fait l'effet de n'en avoir qu'un ; mais je le crois bon.
Et Nanon conta , en ricanant, le secret à l'oreillc de Jaspin , qui rougit. Il était alors sans conséquence ce secret , comme Jaspin , comme Nanon , comme madame Scarron elle-même , et cependant Jaspin reprocha l'indiscrétion a sa commère.
— Bah! répliqua Nanon , je ne suis pas indiscrète , puisque ma maîtresse ne m'a rien confié, puisqu'elle se cache de moi , et qu'elle voyage ainsi sans moi; et, d'ailleurs, je me trompe peut-
être ; j'ai peut-être soupçonné plus qu'il n'y a.
— Pourquoi , en effet , dit le bon Jaspin , ne pas croire plutôt à ce qu'elle vous a dit ? Vous a-t-elle donné une raison pour s'être ainsi séparée de vous en ce voyage ?
— Oui , l'économie. Elle va, dit- elle, emprunter de l'argent à une ancienne amie en province, et, pour payer moins cher sur sa route, elle veut se montrer sans servante.
— Eh bien , voilà une excellente raison , Nanon ; je m'en contenterais, à votre place.
— Alors, pourquoi me faire venir jusqu'ici pour l'attendre et la ramener? 11 lui eût coûté moins cher encore de me laisser à Paris.
— L'orgueil, Nanon! Les amis de Paris ne doivent pas soupçonner notre misère, et poui' rentrer à Paris, il faut avoir auprès de soi sa mie. Croyez-moi, commère, prenez l'habitude, en ce monde, de toujours voir les choses par le bon côté. Mais, assez de morale. Puisqu'il faut que nous nous disions adieu, séparons-nous sur un bon souvenir.
Les deux amis se séparèrent en effet enchantés l'un de l'autre , et portant plus légèrement leur péché que leurs regrets.
«^ C'était, se dit Jaspin, une bonne fille que je ne reverrai jamais.
«( C'était un gentil garçon , pensait Nanon ; il est mort pour moi. »
El voilà comment l'abbé possédait la première partie, indéchiffrable encore , de ce secret. Mais lorsque, arrivé par hasard à Lavernie, et rôdant autour du parc, il surprit le colloque mystérieux de la comtesse et d'une inconnue qu'elle appelait Françoise; lorsque le soir, errant en proie à ses inquiétudes sur la santé de sa future protectrice, il entendit sortir du pavillon du parc l'inévitable gémissement qu'arracherait au marbre cette douleur sans nom ; lorsque enfin, plus tard, du fond d'un massif, il vit une femme effarée, qui portait un fardeau sur ses bras, entrer chez la comtesse, l'embrasser, puis s'enfuir par les allées sombres et gagner la grille des bois , Jaspin passa des soupçons à une demi-certitude, qui devint complète la première fois qu'il entendit chez la comtesse prononcer le nom de madame Scarron , et parler d'elle en des termes qui révélaient une ancienne amitié.
Ainsi, la comtesse de Lavernie ne s'en cachait pas : madame Scarron était une ancienne amie. Ainsi, madame Scarron s'appelait Françoise, madame Scarron voyageait seule, en août 1660, lans le canton , puisqu'elle avait ordonné à sa servante de l'attendre aux alentours. Que si elle semblait avoir manqué de prudence en tenant si près d'elle Nanon, dont pourtant elle se cachait, rien n'était plus prudent, au contraire; car il fallait des soins, un appui, un bras à cette femme
dans sa convalescence , et , pour son retour, ou même pour l'enfant, si madame de Lavernie n'eût pas réalisé ce qu'osait espérer d'elle madame Scarron. Et plus tard encore, lorsque Jaspin sentit une nuance dans les soins de la comtesse pour ses deux jumeaux ; lorsqu'il retrouva cette nuance dans l'amour paternel du comte, auquel assurément l'honnête femme avait dû confier la vérité : lorsque l'abbé , entre ses deux disciples , reçut l'ordre d'appeler l'un Lavernie , tandis que l'autre s'appelait seulement Gérard , n'était-ce point plus qu'il n'en fallait à ce timide observateur pour compléter le secret si étrangement révélé par Nanon?
A partir de là, quoi de plus simple à deviner? Le fils de la comtesse mort, M. de Lavernie tué à Maestricht , fallait-il rendre Gérard à sa véritable mère et demeurer seule en ce monde? Madame de Lavernie s'aperçut qu'elle aimait avec idolâtrie cet enfant qui n'était pas le sien ; elle en fit toute sa joie; elle donna pour lui sa vie. Jaspin trouva cela si naturel qu'il eût conseillé à la comtesse de le faire.
Quant au secret que garda toujours la comtesse sur cette adoption de Gérard , impossible de l'éviter : pour s'assurer l'entière propriété de ce fils adoplif, madame de Lavernie avait un jour écrit sa mort à madame Scarron. L'abbé avait vu la lettre ainsi conçue :
« Vous apprendrez avec douleur , madame et amie, la perte douloureuse que je viens de faire du second de mes fils. Je suis assurée que, malgré les soins importants qui vous occupent et la haute fortune où vous marchez, vous aurez conservé un souvenir de cet enfant qui vous intéressait en votre qualité d'amie de ma famille. Et maintenant , madame , pardonnez-moi d'avoir jeté cette goutte d'absinthe dans le calice de votre prospérité. Oubliez ! que rien n'altère plus désormais la sérénité de vos jours. C'est le souhait de votre constante amie.
«'• Henriette, comtesse de Lavernie. »
Jaspin savait qu'au reçu de cette lettre , madame de Maintenon avait envoyé, avec son portrait, une réponse pleine de tendresse. Tout cela tait-il assez clair pour lui?
Pour madame de Maintenon, pour son silence pendant les premières années de l'enfant, pour son absolue renonciation à ses droits de mère, pouvait-il en être autrement?
Gérard, une fois inscrit au livre de famille des Lavernie, n'en pouvait être rayé que par une barre de bâtardise, et c'était le déshonneur de l'tte amie si dévouée , dont la complaisance eût t'té appelée crime. Françoise d'Àubigné avait renoncé à son fils par orgueil, soit ! mais l'orgueil ne défait point ce qu'il a fait. Nul, excepté Dieu,
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ne devait savoir si cette femme souffrait et regrettait son fils. Et quand les remords lui seraient venus, qu'eût-elle fait, puisqu'elle devait croire à la mort de ce malheureux enfant?
Il resterait à expliquer l'effroi de Nanon en retrouvant Jaspin. La chose est facile. Jaspin, pour cette béate, c'était une apparition du diable ; un mot de Jaspin pouvait faire crouler cet édifice de pruderie laborieusement construit par trente années. Un mot de Jaspin perdait Nanon près de la marquise, car celle-ci, au cas où elle eût pardonné un péché à sa mie , ne lui eût pardonné jamais une trahison. Et au lieu d'un mot, Tabbé en eût crié cinquante , si Nanon eût persisté à ne le pas reconnaître et à lui refuser la porte de sa maîtresse. Elle avait donc plié, gémi, et obéi à Jaspin, c'est-à-dire au diable.
Après cela , Jaspin eût-il été honnête homme on révélant à la marquise la source première du fameux secret?... N'eût-il pas été odieux en accusant sa commère? Madame de Mainlonon n'eût-elle pas lutté contre un malheur qui lui venait de Nanon, tandis qu'elle n'avait qu'à courber la tête sous l'aveu fait par la comtesse de La vernie à son confesseur?
Assurément, Jaspin fit bien de mentir, ti après toutes ces explications, nous espérons que ce péché nouveau lui sera pardonné. Quant à nous, notre absolution est prête.
Cela bien entendu, laissons Jaspin courir à la forteresse , d'après Tordre de madame de Maintenon , et revenons à Louvois , que nous avons laissé commentant, avec bien des perplexités, ce mot énorme : «i Les secrets de madame de Maintenou! »
Louvois était resté, après le départ de Jaspin, dans un état plus facile à comprendre qu'à décrire. Cet esprit absolu , habitué à la soumission de tout ce qui l'entourait , ce tyran des maréchaux , des princes et des rois , ne pouvait se résoudre à trembler devant un petit abbé de village, et cependant il y avait de quoi trembler.
Toutefois, comme dans les plus complets malheurs un homme fort trouve toujours son bénéfice, Louvois se consolait avec l'idée que madame de Maintcnon avait des secrets... secrets désavantageux pour elle, évidemment, se disait Louvois ; sans quoi elle ne les laisserait point à l'état de secrets.
D'après ce que venait de dire Jaspin , le pivot de ces secrets était Gérard de Lavernie.
<t Si vous touchez à un cheveu de ce jeune homme, s'était écrié labbé, madame de Maintenon fera rouler votre tête sur un échafaud. »
Louvois n'avait pas peur de cet échafaud, mais il se demandait s'il n'y aurait pas un moyen de forcer la marquise à se découvrir, tandis qu'il était lui-même bien à Tabri, bien irréprochable,
derrière la garantie des lois militaires et d'un arrêt prononcé par M. du Maine.
Ou Jaspin était dans son bon sens, et alors il y avait secret, on verrait à s'en rendre maître ; ou Jaspin était fou , et alors madame de Maintenon laisserait passer la justice de M. de Louvois.
Voilà quelles furent les réflexions de Louvois, pendant les premières minutes qui s'écoulèrent après la fuite de Jaspin.
Puis, réconforté, fixé, il envoya un espion sur les traces de l'abbé.
Cet homme vit l'abbé courir derrière les carrosses , se présenter dans Thôtel de ville aussitôt qu'il y eut vu entrer madame de Maintenon. Un quart d'heure se passa, Jaspin ne fut pas chassé : il avait donc été reçu. L'espion revint en rendre compte à Louvois.
« Ce Jaspin n'est pas fou , pensa le ministre. Il y a un secret : comment fait-on pour chasser d'un mortier la bombe qui s'y cache? On met le feu aux poudres. Allumons les nôtres! >»
Et tout aussitôt Louvois appela le prévôt, \c> archers, ordonna qu'on lût à Gérard la sentence du conseil de guerre , assuré que ce bruil et ce mouvement provoqueraient mouvement et bruit de la part de madame de Maintenon.
Ces sortes de cérémonies se font avec un lugubre appareil. Gérard se promenait dans la salle qu'on lui avait donnée pour prison , lorsqu'il vit
entrer un greffier, un capitaine avec son escouade d'archers, puis le prévôt, et, derrière, dans un groupe de laides figures , une plus laide et plus sombre qui éveilla en lui un frisson de dégoût, ( ar il était inaccessible en ce moment à la peur.
Le greffier lut le jugement et l'arrêt rédigés en bonne forme. Il y était dit que le lieutenant de dragons Gérard de Lavernie, gentilhomme, ayant forcé les arrêts qui lui avaient été imposés, ayant gravement offensé des religieuses , et insulté au ministre du roi dans l'exercice de ses fonctions, ledit Gérard de Lavernie, convaincu des crimes d'indiscipline, d'insubordination et de sacrilège, était à ce triple chef condamné à la peine de mort.
Gérard était adossé au mur de son cachot quand celte lecture lui fut faite. Un rayon de jour vif descendait sur son visage par une fenêtre oblique. Une légère rougeur parut sur ses joues quand il entendit déclarer qu'il avait offensé des religieuses : ses lèvres s'ouvraient pour laisser I happer une protestation ; mais son regard n'ayant rencontré dans la salle aucune figure qui lui parût digne de recevoir cette protestation , Gérard se tut, redevint pâle et attendit la fin.
Le greffier ajouta que l'exécution aurait lieu ur l'Esplanade, par les armes ou par la hache, au choix du condamné.
— Quand ? demanda Gérard.
— Cejourd'hui , continua le greffier lisant son
rôle , dans les cinq heures à partir du prononc»' des présents jugement et arrêt.
Gérard tira une petite montre qui lui venait de la comtesse de Lavernie.
— On a perdu deux heures, dit-il; c'est fâcheux ; peut-être avais-je le droit d'être prévenu tout de suite ; deux heures sur cinq , en pareille circonstance, cela compte '
Le prévôt s'approcha poliment :
— Le choix de monsieur? demanda-t-il.
— Ahî oui... mon choix,.. Eh bien, mais, comme il vous plaira... Attendez, je préfère les armes.
Le prévôt s'inclina ; le greffier écrivit ce que venait de dire le condamné.
Alors le capitaine des archers, s*approchant à son tour, demanda si Gérard souhaitait quelqu(> chose.
— Oui, répliqua celui-ci, je voudrais embrasserM.de Rubantel, s'il est encore à Valenciennes, et puis je voudrais qu'on s'informât si un ecclésiastique de mes amis n*cst point arrivé; qu'on le cherche , il doit être quelque part aux abords de celte forteresse. Il s'appelle l'abbé Jaspin.
— Me voici, répondit à ce nom Tabbé luimême, qui revenait de chez madame de Maintenon , et que Louvois s'était bien gardé de consigner à la porte.
Louvois guettait son retour derrière une fe-
nétre, et cherchait à deviner sur sa physionomie le résultat de rentrevuo.
Mais Jaspin , depuis le matin , était trop souvent et trop cruellement éprouvé pour n'avoir point contracté la rii^idité du marbre. Le digne homme avait trop pleure , il ne pleurait plus même de joie. Et puis , son immense bonheur rétoufifait : les grandes peines sont muettes , les grandes joies sont graves.
Louvois crut donc lire sur le visage de Jaspin quelque chose comme une défection de la marquise, et il en fut désolé, car il tenait bien moins à faire périr Gérard qu'à se faire implorer par madame de Maintenon, et à pénétrer ainsi dans ses pensées.
Jaspin, après avoir répondu : u Me voici! » se trouva élreint dans les bras de Gérard . qui s'élança vers lui avec un cri joyeux.
Le bonhomme suffoquait. Les témoins de cette scène attendrissante reculèrent jusqu'au seuil de la chambre. Jaspin ne pouvait pas proférer une parole. Gérard attribua son émotion à la nouvelle qui les intéressait si vivement tous deux.
— Que voulez-vous, mon bon ami! dit-il; je dois me trouver encore bien heureux de vous avoir en ce moment.
— Renvoyez tous ces gens, murmura Jaspin.
— Volontiers. Messieurs, si vous n'avez rien à faire de plus , comme je le suppose , n'oubliez
pas qu'il me reste encore deux heures trois quarts , et que j'ai besoin de n'en rien perdre. Monsieur l'abbé est mon confesseur, cl tout mon temps lui appartient.
La salle resta vide. Les archers s'établirent au dehors. Le prévôt et cette vilaine figure dont nous avons parlé se querellèrent un peu tout bas et disparurent dans l'escalier. Le choix de Gérard avait favorisé le prévôt qui était le mousquet, aux dépens de l'autre sinistre visage qui était là hache.
Les deux amis restèrent seuls. Jaspin commença l'entretien par un long baiser suivi de ces mots entrecoupés de gémissements :
— Vous ne mourrez pas.
— Allons, allons, dit Gérard souriant avec douceur, je vous ai mandé pour m'exhorter, mon bon ami ; sil faut que ce soit moi qui vous exhorte...
— Je vous dis que vous êtes sauvé.
— Ah ! répéta Gérard, pas d'inutilités; je suis dans le fort. Je suis condamné; je suis sous la main de Louvois. Cette main metha doux heures... trente-trois minutes à méprendre; mais je suis bien pris; ne nous faisons pas d'illusions et causons en hommes. Comment Belair a-t-il pris la nouvelle? Courageusement, n'est-ce pas , et noblement? j'en étais sûr. Son absence me prouve qu'il est digne de mon amitié et de ma confiance.
— Mais, s'écria Jaspin, avez-vous donc à ce point la rage de mourir (jue vous vous refusiez à ni'écouter et à me comprendre? Je vous dis que vous ne mourrez pas , et que vous êtes sauve; je vous dis...
11 n'eut pas le temps d'achever. La porte s'ouvrit tout à coup. Le groupe d'archers qui veillaient au dehors se sépara militairement en deux files qui formèrent la haie sur l'escalier.
On vit monter le même capitaine, le même greffier, le même prévôt. Seulement, derrière eux, à la place de ce lugubre personnage expulsé par le choix de Gérard , venait M. de Villemur, commandant des gendarmes , et de service ce jour-là près du roi.
Plus loin, un groupe nombreux d'officiers, au visage animé, aux gestes vifs, parmi lesquels, si Gérard eût pu regarder et voir, il eût distingué plus d'un visage de connaissance.
M. de Villemur s'approcha, et, après avoir salué courtoisement Gérard qui s'inclina devant lui avec le respect du à un supérieur, il déploya une large lettre et lut :
« Nous , Louis , roi de France et de Navarre, sur la requête de notre aimé Louis Auguste de Bourbon , duc du Maine , faisons grâce pleine et entière au sieur Gérard, comte de Lavernic, condamné à la peine de mort , et ordonnons qu'il
soit immédiatement mis en liberté , car tel est notre bon plaisir.
« De Valenciennes, ce 12 mars 1691 .
«t Signé : Loois. '>
Gérard chancela, ses yeux s'obscurcirent; il fut contraint de s'appuyer sur l'épaule de Jaspin. Mais aussitôt M. de Rubantel et dix autres officiers l'emportèrent pour ainsi dire dans leurs bras.
M. de Villemur replia sa lettre, qu'il donna au capitaine des archers, salua encore et partit avec sa suite.
Jaspin seul, parmi tous ces hommes, trouva un sourire et pas une larme.
Lorsque la troupe joyeuse emmena le prisonnier pour lui faire respirer au plus vite l'air libre et la vie, on aperçut dans la cour, sur un degré, Louvois pâle et consterné, qu causait avec M. le duc du Maine un peu embarrassé près de lui.
— Voilà monseigneur le duc du Maine ! s'écria Rubantel en poussant Gérard de ce côté; vous ne pouvez , mon cher, passer près de lui sans le remercier. Jour de Dieu! les princes sont bons à quelque chose.
Et , se détournant :
— Même bâtards! acheva-t-ii entre ses dents. Gérard alla où le flot le poussait. Assurément
il n'avait pas l'idée d'insulter à son ennemi
vaincu. A l'approche de cette foule, le duc du Maine se retourna. Louvois rrsta sur les marches, le regard assuré, les hras croisés sur la poitrine. Gérard passa devant lui sans le regarder , et , d'une voix émue, dit au jeune prince :
— Je vous dois la vie, monseigneur, et je vous jure que cette vie continuera d'être, comme elle rétait, toute dévouée au roi et à mon bienfaiteur. Je n'avais pas encore mérité vos bontés ; bientôt, je m'en rendrai tout à fait digne.
Le prince salua légèrement sans répondre, et de tous ces empressés ne remarqua que Jaspin , que son regard alla chercher à l'écart et auquel il fit un grand salut.
Jaspin, lui qui était bon chrétien et pratiquait l'oubli des injures, paya Louvois d'une révérence d'autant plus terrible qu'elle était moins ironique ; après quoi il passa comme les autres.
— Ah ! monseigneur , s'écria Louvois écrasé par ce dernier coup, voilà réellement la fable de la Fontaine ; j'ai reçu le coup de pied de l'àne ! . .. Suis-je donc assez en disgrâce pourque vous ayez servi mes ennemis lorsqu'ils m'infligent un pareil affront ?
— Monsieur, repartit le prince avec douceur, excusez-moi, j'ai besoin de me rendre populaire.
— Monseigneur, vous perdez les armées du roi . et je vous préviens que je compte le lui dire... ce soir même.
— Comme il vous plaira, dit M. du Maine en tournant sur sa jambe boiteuse.
Et il quitta le ministre exaspéré.
Celui-ci pouvait encore entendre sur l'Esplanade s'éloigner les voix joyeuses de tous ses officiers qui fêtaient leur camarade ressuscité à la place même où il devait mourir.
Mais tout à coup , il vit revenir Jaspin qui ne les avait point accompagnés au dîner que M. de Rubantel donnait à Gérard. Le digne abbé s'était chargé d'écrire à Houdarde; il avait son courrier, le sénéchal encore botté, qui attendait. Et puis il avait madame de Maintenon qui l'attendait aussi. Tant d'affaires, mêlées à tant de joie , gonflent bien quelque peu un pauvre homme.
Louvois était à peine rentré chez lui avec le désir de faire tenailler ce Jaspin pour lui arracher les secrets du ventre, que son espion arriva. Louvois ne se rappelait même plus qu'il eût attaché ce moucheron à l'abbé.
— Monseigneur, dit l'espion, cet abbé vient de remettre une lettre à un homme vêtu de noir et botté , une manière d'officier de campagne , qui a monté aussitôt à cheval.
Louvois dressa roreillc.
•< Ce Jaspin , pensa-t-il, n'est pas un aigle. Il n'a rien voulu me dire, mais il aura bien un peu écrit, j»
— Il faut m'a voir celto lettre, ajouta le ministre brusquement.
L'espion s'inclina et sortit.
— Il est clair, continua Louvois dont la colère et l'inquiétude s'excitaient Tune l'autre , que la marquise s'est servie du duc du Maine pour ne rien me demander elle-même; je ne suis pas sa dupe , et nous Allons voir au plus vite à quel point le roi est complice ou dupe de tout ceci.
Et, s'étant fait ajuster, il prépara le travail que, suivant l'habitude, il devait soumettre au roi l'après-dînée.
XÎV
LE ROI JASPIN.
Cependant Jaspin, libre de tout souci, s'acheminait au rendez-vous donné par la marquise.
Plus de Nanon, cette fois. Elle s'était cachée, elle voulait examiner de loin les projets de cet intrus qui, du premier bond, pénétrait dans Tintimité des gens jusqu'au point d'obtenir deux audiences dans une même journée.
La marquise, revenue du saisissement que lui avaient causé les confidences de l'abbé, voulut aussi juger cet homme. Était-il à craindre? serait-il accessible à de mauvais sentiments ? abuserait-il de sa victoire? Pauvre Jaspin ! que cet examen eût été dangereux pour lui, si la mar-
quise, habituée à juger les âmes, n'eût pas reconnu tout d'abord le parfum de cette simplesse et de cette bonté!
Lorsque, avec son habileté ordinaire, elle eut enfermé dans son réseau ce brave papillon qui se laissa faire, lorsqu'elle l'eut examiné et analysé à son loisir, dans tous les sens, désormais affranchie de ses inquiétudes, elle se mit à causer avec Jaspin, ou plutôt le fit causer comme on lit dans un vieux livre.
Jaspin débuta par une phrase que plus d'un courtisan lui eût enviée, et qui s'exhalait seulement de son cœur. Il est vrai qu'il tient bien de l'esprit dans un cœur profond !
— Madame, dit-il tout bas, merci pour M. de Lavernie; il est sauvé! A présent qu'il a une protectrice comme vous, je ne m'occupe plus de savoir s'il a perdu sa mère.
La marquise s'étant fait raconter la vie de ces deux enfants, celle de leur mère, demanda comment la comtesse était morte si jeune.
Ici l'abbé sentit qu'il touchait à de bien graves intérêts. Il raconta naïvement, sans accuser, sans ménager, la scène qui s'était passée au château entre Louvoiset la comtesse.
Au nom de Louvois, la marquise dressa Toreille comme au son de la tromprllc le coursier qui désire la guerre, et pendant tout le récit de Jaspin, elle savoura lentement le terrible plaisir
d'amasser des raisons nouvelles pour haïr et des moyens puissants pour se venger.
Jaspin n'omit rien. Les amours si pures et si malheureuses de Gérard et de mademoiselle de Savières passèrent à leur tour dans ce défilé d'images gracieuses et de tableaux sombres. Après, vinrent le dévouement de Belair, son duel avec la Goberge, sa vie errante et ses chansons; mais la figure touchante d'Antoinette avait surtout vivement frappé la marquise. Elle insista longtemps pour se faire donner par Jaspin les plus minutieux renseignements sur cette jeune fille et sur l'intérêt étrange que prenait à elle le marquis de Louvois.
— Que cela est singulier! lui échappa-t-il de dire; j'aime tous ces gens-là, et M. de Louvois les hait; il les persécute, je les protège. Est-ce donc là le terrain sur lequel nous lutterons?...
Et elle acheva sa pensée par un sourire qui signifiait : On verra.
Madame de Maintenon paraissait fort inquiète de cette accusation de sacrilège portée par le ministre contre Gérard.
— Comment un jeune homme de cette race, dit-elle, peut-il avoir offensé des religieuses?
Jaspin, à qui Gérard venait de raconter l'apparition d'Antoinette parmi les Angustines fugitives, eut bientôt détourné les fâcheuses idées de la marquise.
Elle comprit pourquoi le jeune homme s'étfiit ainsi précipité vers le chariot, et, après avoir rêvé quelques instants, prit son crayon et écrivit sur ses tablettes :
« Savoir où sont allées les Augustines. » Puis elle se leva, indiquant ainsi à Jaspin que son audience était terminée. L'abbé salua comme il eût salué une reine.
— Soyez avec moi, dit la marquise, comme vous étiez avec madame de Lavernie.
Jaspin sans hésiter s'approcha, prit dans ses deux mains la belle main de sa protectrice, et y appliqua deux baisers, un du cœur, un de l'âme.
— Allez, monsieur, dit la marquise avec un charmant sourire, et sachez que vous m'avez pour amie.
- Que de bonté, madame!
La marquise arrêta Jaspin.
— Encore un mot : il serait convenable que M. de Lavernie remerciât le roi de la grâce qu'il vient d'obtenir, mais...
— Je vais le chercher ! s'écria impétueusement le bonhomme.
— Non, il faut que je le voie d'abord ; mon- Ircz-moi encore son portrait...
— Le voici, madame.
— Est-ce ressemblant ?
— Frappant.
— Trop, murmura la marquise en fronçant le sourcil.
Puis s'adrcssant à Jaspin d'un ton bref :
— Inutile d'y penser en ce moment, ajoutât-elle, M. de Louvois pourrait se trouver ici, et je ne veux pas qu'il me voie en présence de ce jeune homme devant Sa Majesté. Seulement, imaginez un moyen de me montrer, à moi, M. de Lavernic.
L'abbé se mit à chercher de toutes ses forces, et tout à coup :
— Avez-vous bonne vue, madame? s'écria-t-il : le voici qui revient de dîner avec ses camarades, il salue un officier.
La marquise courut à la fenêtre, se cacha derrière un rideau et regarda.
Gérard était là, en effet, dans la cour, la tcte nue, le chapeau à la main, faisant ses remcrcîments à M. de Villemur, qu'il venait de rencontrer. Ses beaux cheveux noirs ombrageaient son mâle visage, tout en lui respirait la forée, et la fraîcheur du corps et de l'esprit.
Jaspin, qui s'était reculé par respect, observa du coin de l'œil la physionomie de la marquise. Celle-ci plongeait dans ce groupe un regard chargé de tous ses souvenirs, de toutes ses craintes. Son sourcil noir, qui s'était froncé d'abord, se détendit peu a peu , une rougeur juvénile envahit ses joues, le sang impétueux de son
printemps fil haleter son sein à chaque battement de son cœur.
Gérard passa, elle regardait encore.
Enfin, laissant tomber le rideau, rêveuse et attendrie :
— Vous avez raison, dit-elle, il ne ressemble point à madame de Lavernie.
Et elle se détourna pour cacher son trouble à l'abbé qui pourtant ne la regardait plus. Soudain Nanon heurtant à la porte :
— Madame, dit-elle, le roi descend par le petit degré. M. de Louvois monte par le grand.
Jaspin fit deux bonds comme une souris surprise.
La marquise froidement leva une tapisserie, ouvrit la porte d'un cabinet voisin et y fit entrer Jaspin, sans secousse, sans hâte.
— L'escalier de service est au bout, dit-elle, adieu et au revoir !
La tapisserie baissée frémissait encore lorsque le roi entra, et, une minute après, Louvois se fit annoncer.
Mais, lorsqu'il parut, son portefeuille sous le bras, la mécanique de madame de Maintenon était déjà montée. C'est Saint-Simon qui appelle ainsi les habitudes et la vie intérieure de la marquise, nous nous garderions bien de prendre une autre expression.
La marquise était placée devant sa petite table
adossée à son lit, nu coin du feu. le nez sur un ouvrage de tapisserie qu'elle achevait. Le roi, assis de l'autre côte de la cheminée, avait aussi devant lui une table, et un tabouret attendait le ministre au coin de cette seconde table entre le roi et madame de M a intenon.
Louvois s'était armé de froideur pour faire une entrée convenable et observer un peu les visages.
Au salut respectueux qu'il fit à Sa Majesté, le roi répondit par un salut de la tcte. A la révérence profonde qu'il fit à madame de Maintenon, la marquise répondit par une imperceptible inflexion des paupières, et son aiguillée de laine continua de se développer.
— Eh bien! Louvois, marchons-nous? se hâta de dire le roi qui sentait bien que sous ces deux tranquillités affectées il y avait un orage.
— Sire, répondit le ministre en s'asseyant sur le tabouret et en tirant les papiers du portefeuille, le dernier corps va partir sous une heure. Je reçois de Mons une dépêche qui m'apprend que l'investissement de la place est achevé. Toutes les munitions et provisions arrivent. Les pionniers affluent ; les lignes de circonvallation s'entament. M. de Boufflers a pris des positions qui empêchent déjà l'entrée dans la ville de tout secours des garnisons voisines.
— Fort bien. Et nous pourrons partir d'ici?
— Demain, sire.
— A merveille. Vous avez parfaitement mené ce grand travail, Louvois.
— J'ai seulement assemblé des matériaux, dit le ministre avec une modestie qui ne lui était pas habituelle en ses jours de bonne humeur. Votre Majesté bâtira l'édifice.
— C'est-à-dire que je le détruirai, j'espère, répliqua le roi avec enjouement; oui, je le détruirai, ce boulevard des Impériaux et desOrangistes... Et vous aurez une bonne part de cette gloire, Louvois. N'est-ce pas, madame? ajouta le roi, non-seulement pour intéresser à la conversation cette intrépide Arachné , mais aussi pour soutirer un peu d'électricité, comme on dirait en physique.
La marquise fit au roi un geste d'assentiment qui ne dégonfla pas beaucoup le nuage.
Louvois sentit la résistance. Il n'était pas homme à se laisser braver longtemps. Depuis dix minutes, depuis dix siècles, il dévorait sa colère ; c'était beaucoup trop de patience pour cette âme sans frein. Pareil à ces loups furieux qui voient le fer et se jettent dessus pour le mordre, Louvois sentait bien que la marquise lui tendait un piège, mais il aimait mieux s'y jeter que de perdre une occasion d'exhaler sa bile.
Le roi, entre ces deux marteaux dressés et
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prêts à s'abattre sur l'enclume, essaya de détourner au moins un des coups.
— Travaillons, dit-il ; Louvois, faisons une belle et bonne armée qui montre au prince d'Orange et à l'Empereur que nous sommes toujours leurs maîtres.
Ah ! la mauvaise inspiration ! Quelle réplique Louis XIV jetait-il à Louvois ! Celui-ci n'eût pu se la choisir meilleure. Madame de Maintenon le devina bien et se pinça les lèvres. Secouant sa perruque noire et roulant ses gros yeux, Louvois répondit impétueusement :
— Ah ! sire ! nous aurons beau faire !
— Plaît-il? dit le roi, qui craignit d'avoir mal entendu. Vous dites que nous ne ferons pas une bonne armée?
— Sans discipline et sans respect des chefs, non, sire, non.
— Eh ! repartit le roi piqué, en comprenant parfaitement Louvois, mais sans le vouloir ménager, puisqu'il le prenait avec cette violence, qui vous parle de mettre dans notre armée l'indiscipline et l'irrévérence? Cela entre-t-il dans mes habitudes, Louvois?
— Dans les vôtres, sire... oh, non!...
— Eh bien, alors, qui donc est le maître de jeter chez moi ce que je n'y mets point? continua Louis XIV avec celte sereine et imposante majesté qui terrifiait tout le monde excepté Louvois.
Cette interpellation était tellement directe que, malgré le danger d'une réponse, Louvois fut contraint de répondre.
Madame de Maintenon coupa tranquillement un bout de laine avec ses ciseaux, et commença une autre fleur dans son canevas.
— Sire, s'écria Louvois, je suis trop franc pour vous cacher que j'ai essuyé aujourd'hui le plus sensible affront et la plus profonde douleur que j'eusse jamais subis.
— Quoi donc? demanda le roi d'un ton presque affectueux.
Madame de Maintenon leva lentement la tête et considéra Louvois de l'air le plus naïf et le plus surpris.
— Sire, poursuivit le ministre emporté malgré lui , un officier de méchante réputation , un de ces mauvais garnements qui se croient tout permis parce qu'ils ont quelque appui en cour, a commis hier, à la face de l'armée, un grave délit contre la discipline et la religion.
— Oh! oh! fit le roi en regardant du côlc de la marquise, qui ne cessa pas de Iravailler.
— Je le répète et le mamtiens, dit Louvois : attentat des plus graves. Je puis, je crois, donner ce nom à une insulte faite à de pauvres religieuses, à un outrage fait au ministre de la
guerre. Eh bien, sire, ce coupable avait été livré par moi à un conseil de guerre, et bien justement condamné; voilà que ce matin, sans me prévenir, sans me consulter, — ce n'est pas pour Votre Majesté que je dis cela, Votre Majesté est trop au-dessus de tous pour avoir besoin de consulter qui que ce soit ; mais je parle pour les imprudents qui ont sollicité de Votre Majesté une grâce si inopportune; — ce matin, dis-je, on a arraché au roi l'ordre d'élargir cet homme, ce criminel, au scandale de toute Tarmée! Et cela un jour d'entrée en campagne, lorsque nous avons l'ennemi en face, quand le succès de l'entreprise dépend de la multiplication de toutes nos forces. Sire, j'oublie un moment la mortification que j'ai essuyée pour ne parler que de votre intérêt et de votre gloire. Votre Majesté n'a besoin que de bons soldats aujourd'hui. Les mauvais gâtent les bons toujours, et celui-là ne peut être qu'un mauvais soldat qui n'a ni religion ni soumission. Voilà pourquoi Votre Majesté n'avait aucun intérêt à conserver vivant rhomme dont je parle, et avait un intérêt immense à l'extirper de son armée comme une plante vénéneuse.
Le roi se tut un moment, après avoir écouté cette énergique mercuriale. Quant à la marquise, Louvois n'eut pas même la satisfaction de la voir émue.
— Ah çà! dit Louis XIV, c'est donc un bien mauvais sujet que ce...
— Lavernie, sire, dit brutalement Louvois.
— Il me semblait pourtant que Catinat me l'avait recommandé comme un brave, et qu'à Staffarde il s'était vaillamment conduit?
— Oh! sire, il est possible que M. Catinat vous ait recommandé ce Lavernie. Catinat, Catinat, mon Dieu! il est souvent homme... et indulgent pour ceux qui le sont.
— Non, répondit froidement Louis XIV. vous vous trompez, Louvois. M. de Catinat est homme moins souvent que nous le sommes tous... et jamais ses recommandations n'ont été complaisantes ; mais enfin il pourrait s'être trompé.
Le roi s'interrompit pour interpeller encore une fois du regard la marquise de Maintenon. Mais. celle-ci assortissait des laines, elle ne vit pas le coup d'œil du roi.
— Enfin, s'écria Louvois qui, pour pousser k bout cette patience désespérante, ne craignit pas même d'employer la calomnie, voilà deux fois que le hasard me fait rencontrer ce Lavernie, et deux fois je le prends en flagrant délit de sacrilège. Il a enlevé, il y a six mois, une religieuse.
— Vous l'affirmez ! s'écria le roi avec colère.
— Je Taffirme..., dit Louvois.
— Si cela est, reprit le roi, pourquoi n'est-il
pas puni? Enfin, voilà de ces choses affreuses... n'est-ce pas, madame ?
La marquise fit un signe affirmatif très-marqué, mais sa physionomie resta calme et pas un mot ne sortit de sa bouche.
— Si cela était, dit le roi dompté par cette inaltérable sérénité de la marquise, on ne m'eût pas demandé la grâce de ce jeune homme. Marquis, vous avez élé induit en erreur. Ce Lavernie n'a pas enlevé une religieuse...
Et le roi, inquiet de la colère de l'un et de la placidité de l'autre, interrogeait l'un et l'autre. Louvois eut peur de s'enferrer.
— C'est lui ou un ami à lui, dit-il, qui a commis ce rapt. Un autre drôle...
— Si c'est un ami à lui, réphqua Louis soulagé, ce n'est pas lui. A-t-on puni ce ravisseur ?
— 11 est mort.
— Dieu a fait justice, murmura le roi, n'y pensons plus.
— Mais pensons à la discipline, sire, à la nécessité qui nous est imposée d'être sans miséricorde pour les infractions au service. Supprimons, supprimons les mauvais soldats!... et ce Lavernie en est un, je le répète, ajouta-t-il avec rage.
— Louvois, interrompit le roi, modérez-vous. Ce Lavernie avait pour père un des meilleurs serviteurs que j'aie jamais eus. Il a été tué sous mes
yeux, à Maestricht, après avoir fait des prodiges, — avec Catinat, tenez, — c'est au père de votre Lavernic que j'avais confié le soin de faire démolir les fortifications d'Orange. Quant à la mère... une sainte... une amie d'enfance de madame... Et Louis montra de la main madame de Maintenon qui, cette fois, leva la tète et éblouit Louvois d'un coup d'œil limpide et net comme un éclair d'épée.
— Ah !... balbutia le ministre, je comprends pourquoi madame aura demandé la grâce de ce jeune homme.
— Ce n'est pas madame la marquise, répliqua vivement le roi. Elle ignorait absolument que Lavernic fût condamné. Elle ne l'a su qu'après. C'est M. le duc du Maine qui m'est venu trouver, et qui m'a fait signer.
— M. le duc du Maine, dit Louvois en grinçant des dents, a pris là une terrible responsabilité.
— Vous comprenez, mon cher, répliqua sèchement le roi, que M. du Maine, présidant pour la première fois un conseil de guerre, ne pouvait en cette occasion charger sa conscience de la mort d'un homme. Il est mon fils, et lorsqu'un fils de roi prononce sa première sentence de mort, cela équivaut pour le condamné à la rencontre qu'il ferait du carrosse d'un roi sur le chemin du supplice.
Louvois enfonça ses ongles dans ses mains : en se choisissant un prince pour instrument de vengeance, il avait voulu la force et n'avait pas prévu la clémence.
Mais pour ne pas pousser plus loin un débat dont le roi commençait à se fatiguer, pour ne pas non plus abandonner la partie à son ennemie, dont le triomphe muet le mettait au désespoir, Louvois, s'cssuyant le visage et adoucissant sa voix :
— Sire, dit-il, Votre Majesté fait bien tout ce qu'elle fait, et les sentiments de M. le duc du Maine sont tout à fait chrétiens. Je fais donc bon marché de tout ce qui me concerne en cette affaire, j'oublie mon outrage, qu'il n'en soit plus question ; mais je ne puis renoncer de même aux grands principes de subordination et de piété qui font la force de vos armées. Il ne faut pas, sire, que l'homme à qui vous avez daigné sauver la vie, affronte insolemment tous les regards et se glorifie d'une grâce qui après tout est une tache, puisqu'il n'y a pas de grâce sans qu'il y ait eu châtiment. En un mot, je demande formellement à Votre Majesté que M. de Laveruie soit exilé, temporairement, si l'on veut, afin que sa présence ne soit plus un scandale et une pierre d'achoppement pour l'armée qui a été témoin de son crime.
A cette nouvelle attaque si rudement faite, le
roi rougit; madame de Maintenon le regarda sans affectation, et inclina de nouveau la tête.
— Pardieu ! pensa Louvois, il me semble que je les gène !
— En tout ceci , reprit le roi après un court silence, vous me paraissez exagéré, Louvois. Ne confondons jamais les fautes avec les crimes, et gardons-nous de décourager le repentir par nos implacables rancunes. J'ai pour cette occasion un système tout à fait opposé au vôtre, et cela est si vrai, que M. le duc du Maine m'ayant fait observer que M. de Lavernie, s'il n'entrait pas en campagne, serait réduit à retourner chez lui sous le poids d'une grâce infamante, ainsi que vous disiez, que ce garçon avait du cœur, qu'il était capable d'en mourir, et que de cette façon je perdrais un bon soldat, j'ai compris ce raisonnement et fait passer le comte de Lavernie, des dragons où il était, aux chevau-légcrs, sous Rubantel, qui est un solide et pointilleux officier. Ainsi, Louvois, c'est à ma requête qu'il vous faut céder. Vous expédierez le brevet ce soir même à M. de Lavernie et il ira rejoindre aussitôt son corps devant Mons.
Le visage de Louvois, de rouge qu'il était d'abord, devint violet. Quand le roi eut Uni de parler, il frappa du poing sur la table, et dans un transport de rage qui touchait au délire, il s'écria :
— Jamais ! jamais !
Le roi se leva ému, l'œil brillant. La marquise repoussa légèremeul son fauteuil et regarda cette scène avec son calme exaspérant.
— Vous souffrez, M. de Louvois, dit le roi avec son grand air royal.
Le ministre revint à lui. Le sang redescendit au cœur.
— Oui , pardonnez-moi , sire , j'ai eu un éblouisseiuent... j'ai tant travaillé toute cette nuit... mes idées ne sont pas bien nettes... je souffre...
— C'est ce que je me disais, repartit le roi. Eh bien, allez vous remettre, Louvois... je ferai expédier le brevet par quelqu'un de mes secrétaires.
— Oui, sire, bégaya Louvois, qui abrégea les saluls et partit la mort dans le cœur.
— Qu'il est colère ! dit le roi après son départ. -- Voyez donc, sire, repartit la marquise eu
élevant son canevas jusqu'aux yeux du roi, ma fleur de lis est achevée. J'ai bien travaillé, j'espère!
— Admirable, marquise. Mais, dites-moi, malgré les accusations de Louvois, vous voyez que j'ai tenu ferme, et que je m'en suis rapporté uniquement à ce que m'a dit M. du Maine... Mais ce Lavernie est un bon sujet, n'est-ce pas? Vous vous portez caution pour lui ?
— Sire, il est d'un sang qui ne peut mentir. Quant à la haine de M. de Louvois pour ce jeune homme, je vous l'expliquerai plus tard, et vous comprendrez.
— Il suffit, marquise. Mais regardez donc un peu Louvois traverser la cour; comme il vaî... Il s'arrête pour lire une dépêche qu'on lui remet. Eh ! vraiment, \\ se cabre ; qui aperçoit-il là? bon Dieu! Un abbé... deux hommes qui s'embrassent... un petit chien aboie après lui... Ah ! il prend le mors aux dents !
Et le roi se mit à sourire, car il ne riait jamais. Quant à Louvois, il ne riait guère ; son espion avait couru après le sénéchal et lui avait arraché la lettre de Jaspin à Bclair ; puis, l'ayant rapportée, il attendait que le ministre revînt de chez le roi pour la lui remettre.
Cependant, le sénéchal effaré s'était mis h galoper vers Houdarde et avait rencontré, à cent toises de Valenciennes, Belair et Violette amenés là par l'inquiétude et le désir d'avoir plus tôt des nouvelles. Desbuttes les suivait de loin, tremblant aussi, mais pour d'autres motifs. Le sénéchal leur avait conté la violence dont il venait d'être l'objet. Belair ne s'était plus laissé retenir, il avait couru désespéré à Valenciennes. C'était alors que Louvois, sortant de chez le roi, avait trouvé l'espion qui l'attendait avec la lettre.
— Une lettre de Jaspin à ce Belair qui est
mort! s'écria Louvois. Est-ce un rêve? Non, ce scélérat de la Goberge m'aura menti. Cependant son assurance, les détails qu'il m'a donnés? Oh ! je vais l'envoyer chercher par Séron, il faudra bien qu'il me prouve ses deux coups d'épée et la chute de sa grosse pierre.
Tout à coup Belair, débouchant sur la place, avait aperçu Gérard et Jaspin causant ensemble de leur bonheur; il avait poussé un cri et s'était jeté dans les bras de son ami.
Ce cri avait réveillé Louvois, qui voyait devant lui vivant et mieux groupé que jamais ce trio d'hommes dont il croyait, une demi-heure avant, être délivré pour toujours.
Amour, comme s'il eût reconnu un ennemi, jappait furieusement aux jambes du ministre, et ce dernier, selon l'expression du roi, prit le mors aux dents en s'écriant :
— C'est à en devenir fou!
Le bruit de sa course et son exclamation firent tourner la tête aux trois amis. Belair, épouvanté, se serrant contre Gérard, murmura :
— Louvois! je suis perdu.
— Oui, dit Gérard, mettons-nous en sûreté le plus possible.
— Perdu ! répliqua Jaspin d'un air de protection ! ne suis-je pas là?
Et prenant sous le bras ses protégés, il les promena tranquillement par la place.
— Ah çà, mais, se dirent les deux jeunes gens émerveillés, qu'est-ce donc que ce Jaspin?
Soudain Manseau s'approchant de Gérard lui remit une large enveloppe à son adresse. Gérard, au premier coup d'oeil, poussa un cri de joie et devint pâle. C'était le brevet de lieutenant aux chevau-légers, une fortune.
Involontairement il leva la tête, comme on fait pour remercier Dieu d'un grand bonheur. Une ombre s'effaça aussitôt d'une des fenélres qui regardaient sur cette cour.
— A qui dois-je ce nouveau bienfait? sécria Gérard.
— Encore à votre mère, répliqua l'abbé d'une voix attendrie. Elle veille sur vous de là-haut, M. Gérard.
Gérard plia le genou et baisa le précieux brevet.
— C'est égal, dit Belair, qui avait épié du regard lé triomphant Jaspin, je commence h croire que le roi de France ne s'appelle pas Louis XIV .
— Comment donc s appelle-t-il ? répliqua vivement l'abbé in(|uiet, parce qu'il crut qu'on faisait allusion au pouvoir de la marquise.
— II s'appelle Jaspin l*'^dit Belair en embrassant joyeusement le brave homme.
Jaspin ne s'offensa pas de la supposition.