LA CONSCIENCE ET L'ORGUEIL
La Goberge courut l'espace d'une demi-heure. Où allait-il? Sou cheval lui-même n'en savait rien. Tant que dura le vertige de la peur ou l'agitation qui naît de ce vertige, le maître d'armes pressa les flancs de sa monture, autant pour en activer l'allure que pour se cramponner à la selle. Mais quand la Goberge se trouva éloigné de tout chemin, de toute habitation, quand il ne vit plus derrière lui la fenêtre de Desbuttes et celle de Jaspin, les deux seules éclairées du château, qui semblait le regarder avec ces deux yeux vigilants, alors rassuré, haletant, il desserra ses jambes osseuses, et le cheval, dégagé
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des branches de ce compas, prit le trot dans les terres labourées.
Cependant ce prétendu repos devint un horrible supplice pour la Goberge. La cadence d'un galop rapide berçait assez moelleusemcnt son corps épuisé; mais le trot lui brisa les entrailles, et bientôt un craquement douloureux des chairs delà poitrine lui arracha un cri et un juron dont le diable se serait scandalisé.
Le maître d'armes arrêta son cheval, qui ne demandait pas mieux. Sa blessure, mal cicatrisée, venait de se rouvrir à la surface, et les tissus déchirés laissaient échapper quelques gouttes de sang. Le premier mouvement du coquin fut d'appeler au secours, mais nul ne passait aux environs. Sa dernière pensée fut de regagner le château d'Houdarde, mais comment retrouver la route? comment aussi affronter la colère il(> M. de Lavernie, quand il saurait la mort de son compagnon?
La Goberge était donc là, en plein champ, h deux mains plaquées sur la poitrine : à voir (< spectreaux cheveux rares et à la barbe d'un tlcnii ponce, on eût dit le seigneur chevalier de li Triste Figure, alors que, perdu dans les déserts d' la Manche, il frissonnait aux brises nocturneleur denjandant une aventure.
Seulement, la Goberge n'avait avec lui ni Sancho, ni baume de Oer à bras; il avait encor
moins cet intrépide cœur de l'héroïque insensé; la peur le prit quand il vit couler son sang. Toutes les émotions de la nuit produisirent leur effet en même temps. Fatigué du jeûne, fatigué de la peur pendant l'invasion du château , fatigué de la pesée faite sur la pierre , fatigué de la fuite après l'assassinat, la Goberge se laissa glisser au bas du cheval, dont il passa la bride dans son bras , et il resta étendu dans un sillon que déjà le seigle naissant tapissait d'une moelleuse verdure.
Le cheval brouta ; la Goberge fit tout ce qu'il put pour s'évanouir, afin de ne point penser à sa triste situation et à ses terreurs jusqu'au jour.
Le jour vient de bonne heure au printemps. Les premiers rayons montrèrent au maître d'armes des cuirasses et des piques, puis, derrière, une nuée de valets conduisant des équipages.
La Goberge laissa passer les cavaliers, et lorsqu'il ne vit plus à l'extrémité de son champ de seigle que fourgons et mules suivant la route encaissée, il poussa des cris lamentables , et attira bientôt l'attention de ces valets, qui d'ordinaire sont un peu charitables parce qu'ils sont très-curieux.
Il leur apprit que blessé au service de M. de Louvois, longtemps malade et récemment entré en convalescence, il avait voulu retourner vers
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son maître, mais que le dévouement l'avait abusé sur ses forces. Et là-dessus il montra sa poitrine tachée du peu de sang qui s'y était montré la nuit, et demanda qu'on le menât à la ville prochaine où il prendrait des mesures pour gagner Paris.
Ces gens, sur qui le nom de Louvois fit effet comme sur tout le monde, placèrent la Goberge dans un des fourgons qu'il avait convoité. Ils lui apprirent qu'ils voituraient à Valenciennes les bagages des pages de Sa Majesté; que les pages allant à Valenciennes , il était probable que le roi s'y devait rendre aussi. La Goberge ne put savoir d'eux si M. de Louvois serait du voyage; mais il l'espéra, et ce fut pour lui une bien grande joie mêlée d'une grande appréhension, lorsque aux portes de Valenciennes il apprit que M. de Louvois était arrivé d^ns la nuit.
Il fallut songer à se présenter convenablement; le ministre n'aimait pas les effets dramatiques. Une tenue d'homme qui a couché dans le seigle, une chemise tachée à la poitrine ne lui eussent point agréé. M. de Louvois voulait qu'on le servît proprement. La Goberge s'occupa de sa toilette, et déjeuna sans fierté avec les valets qui lui avaient rendu de si bons offices.
Cependant Louvois infatigable avait tout organisé pendant cette nuit. Il avait apaisé M. de Vendôme tout en lui reprochant son intrusion chez les Auguslines. Il avait visité M. du Maine
et M. de Bouflleps qu'il avait complimentés sur leur charité envers les religieuses. Pour M. du Maine, surtout, Louvois avait été gracieusement courtisan. Le ministre avait à se garder contre la haine de madame de Maintenon, et la neutralité, sinon l'alliance de M. du Maine, lui était indispensable. Cet enfant chéri du roi et de madame de Montespan, cet élève de madame Scarron était l'idole de Louis XIV et de la marquise. Madame de Maintenon surtout, qui n'avait de faiblesse pour rien ni pour personne, eût donné sa vie pour le duc du Maine.
Louvois fit à ce jeune prince bâtard les compliments les plus délicats sur ses bonnes dispositions à devenir un grand administrateur militaire. Moins il en pensait, plus et plusdisertement il en dit. Il se plaignit amèrement de M. de Ruhantel, qu'il finit cependant par excuser avec perfidie en rejetant tout l'odieux de l'abandon des Angustines sur un certain ! avernie , mauvaise tète, nature sans frein, une écume de l'armée de Catinat, lequel Lavernie, déjà cassé pour indiscipline, avait osé reparaître tout exprès, pour se faire surprendre en flagrant délit d'insulte à des religieuses, et de rébellion contre le ministre de la guerre.
M. du Maine, qui n'avait pas été élevé pour rien par madame de Maintenon, et qui à lui seul montrait plus de dévotion qu'il n'en eût fallu à
dix légitimes héritiers du roi très - chrétien , M. du Maine applaudit à M. de Louvois, et M. de Boufflers fit chorus. On tomba d'un commun accord sur ce païen de La vernie : M. du Maine déclara qu'il fallait faire un exemple, M. de Boufflers demanda pourquoi l'exemple n'était pas déjà fait, et Louvois ravi répliqua modestement qu'il avait cru devoir attendre le roi pour statuer, mais que provisoirement il faisait assembler le conseil de guerre.
M. du Maine n'avait jamais fait partie d'un conseil de guerre ; Louvois l'assura que c'était fort curieux ; le jeune duc témoigna le désir de débuter par l'affaire Lavernie, et il ajouta poétiquement que ce devait être une émotion poignante que de prononcer une sentence de mort. Louvois, le voyant ainsi disposé, le nomma président du conseil de guerre assemblé pour juger le crime de Gérard, et il lui adjoignit M. de Boufflers. Le choix du rapporteur était indifférent, leur dit M. du Maine avec un aimable sourire, puisque le rapport venait d'être si bien fait par M. de Louvois.
On se sépara là-dessus : M. du Maine pour aller dormir, M. de Boufflers pour se préparer à marcher le lendemain, Louvois pour activer les opérations de ce conseil de guerre.
Ainsi marchaient les choses, et Ton voit (pielles allaient grand train. Ainsi Louvois avait eu la
chance d'arriver aux portes de Valenciennes assez à temps pour empêcher Gérard de rejoindre la pauvre Antoinette; car c'était bien elle qui, placée par Louvois aux Augustines de cette yille après la mort de madame de Lavernie, avait failli se rencontrer encore avec son amant, tant le hasard servait ces chastes amours, tant rétoile de Louvois les combattait par sa terrible influence !
Ainsi le ministre avait vaincu son ennemi, et sous peu d'heures Gérard allait disparaître; puis Louvois rayerait ce nom de sa mémoire. Il s'était habilement étayé de M. du Maine contre la colère de madame de Maintenon, au cas où celle-ci aurait voulu récriminer sur la fin malheureuse du fils de son ancienne amie, car Louvois se rappelait que madame de Lavernie l'avait menacé de la marquise ; mais quelle apparence que madame de Maintenon eût de la mémoire pour cette famille provinciale? Madame de Maintenon avait trop de choses à penser , et puis, qui se plaindrait à elle? Gérard une fois disparu, Louvois nageait en plein courant d'impunité.
Quant à Antoinette, confinée dans ce couvent où nul ne la connaissait, elle n'avait plus de confidents ni de soutiens. Quand Louvois, après avoir conduit mademoiselle de Savières aux Augustines de Valenciennes, avait voulu se pro-
curer des nouvelles de la Goberge, nul ne savait ce qu'était devenu le maître d'armes. Une trace de sang dans l'avoine, une place ravagée par les pieds des chevaux et le mouvement des combattants, voilà tout ce qu'on avait trouvé au bas du mur des Filles bleues. Et puis, on parlait vaguement d'un marchand coquetier retournant en Flandre, qui aurait ramassé un homme mourant et Taurait emmené dans sa charrette. Le coquetier retrouvé, interrogé par les agents de Louvois, déclara que l'homme n'avait pu souffrir le transport , qu'il avait demandé à être déposé à terre, et qu'il était mort sans doute au fond du fossé dans lequel le coquetier l'avait descendu. Louvois désirait trop vivement d'être débarrassé de la Goberge pour ne pas se contenter d'ui explication qui faisait espérer sa mort. D'ailleurs, s'il eût vécu, depuis si longtemps la Goberge eût donné de ses nouvelles. Dès qu'il ne demandait point d'argent, c'est qu'il était bien mort.
Restait Bclair. Celui-là inquiétait et irritait Louvois. Gérard l'avait soigneusement caché au château de Lavernie, et Louvois, pour oc pas remuer une cendre encore tiède, d'où pouvait jaillir une dangereuse lumière, avait respecte le château depuis la mort de la comtesse. La Ictti de destitution envoyée à Gérard était l'uniqu» projectile qu'il eût ose y lancer pow tromper sa
soif de vengeance. Louvois se réservait de prendre Beiair au premier souffle qui trahirait ce malheureux.
Et comme le musicien allait se trouver abandonné par la mort de Gérard, comme il n'avait })0ur vivre que le bruit de sa guitare, ce bruit l'aurait bien vite dénoncé.
Le jour était déjà grand, que Louvois travaillait encore devant ses bougies consumées ; il préparait le rapport du conseil de guerre.
— Que de misères ! pensait-il en relisant rénumération de ses terribles griefs, que d'obstacles mesquins dans la vie d'un grand homme ! Tandis que je mets en branle une machine de guerre qui peut broyer l'Europe, voilà un grain de poussière, un fétu qui se jette dans les rouages, et au lieu d'écrire des ordres pour la marche et l'approvisionnement de cent mille hommes, au lieu de méditer la ruine d'une ville formidable et la défaite d'une armée, me voilà entassant subtilités et mensonges sur ce papier pour me débarrasser d'un homme, d'un ciron qui me gêne!... 0 Descartes, toi qu'on appelle insensé à cause de tes atomes crochus, comme tu avais raison ! comme tout s'enchaîne ! Cojnbien de chaînons invisibles à nos faibles vues rehent l'un à l'autre chacun des grands événements qui nous apparaissent imprévus, isolés , et qui composent la vie des hommes remarquables ! Ainsi
]e premier anneau de celle chaîne a été le facteur Brossmann et le dernier sera le comte de Lavernie. Entre ces deux extrêmes, qui pourrait soupçonner un la Goberge, un Belair, une Antoinette, pauvre fille, hélas! une Éléonore, malheureuse femme; une comtesse de Lavernie, mère sublime? Qui connaîtra Van Graaft, le riche Hollandais, devenu fou, dit-on. sur ses tonnes d'or, Van Graaft que je ne connais pas moi-même? qui connaîtra le misérable Gilbert , ce stupide honnête homme qui sera mort de faim sur un secret que je lui eusse payé si cher? Moi seul aujourd'hui je sais tout cela ! Oh! combien de choses descendent avec un mourant dans l'éternelle nuit! combien des plus importantes! Qui pourra reconstituer jamais cette longue et terrible aventure , depuis l'amour d'Eléonore Van Graaft, que l'histoire appelle : Conquête de la Hollande, iusqu'a l'exécution de Gérard de Lavernie, que la postérité appellera : Siège de Mons?
En disant ces mots, Louvois ne s'aperçut point qu'il était tombé peu à peu dans une douloureuse rêverie. Le choc de ces souvenirs funèbres, de ces ombres gémissantes, tant de remords déchirants avaient fini par entamer le bronze de son cœur. Louvois laissa glisser la plume de ses doigts fatigués, courba sa tête puissante et l'ensevelit dans ses deux mains.
En ce moment, l'ange aime du Seigneur, l'ange
aux ailes sans tache, celui qui verse le baume sur toutes les plaies que le démon a faites, l'ange du pardon planait au-dessus de ce grand coupable, et cherchait à l'attendrir en déroulant devant lui le long cortège de ses victimes : les innocents égorgés ou brûlés dans le Palatinat, les protestants tombés sous le sabre des dragons, les crimes particuliers décorés du nom de moyens comme les crimes publics l'étaient du nom de nécessités.
— Pardonne une fois, disait tout bas le bon ange, et il te sera cent fois pardonné !
— Eh bien ! répondit Louvois à cette supplique mystérieuse, si je pardonnais... si j'ouvrais ma main pour laisser s'échapper ce Lavernie, si je négligeais de l'étendre pour ne pas écraser ce Belair; si j'étais miséricordieux au point de donner Antoinette à Gérard , accepteraient-ils l'un et l'autre?... Lui, l'implacable ennemi dont j'ai tué la mère, et qui tiendrait un de mes secrets!... Elle, l'esprit ulcéré, qui ne me pardonnera jamais son enfance sacrifiée , et qui me maudirait si elle apprenait l'horrible mort de sa mère! . . . Non , pas de pitié! La fatalité qui m'a fait assassiner ces deux femmes me pousse à détruire aujourd'hui leurs enfants!... Oui, Descartes, tout s'enchaîne! Mais toute chaîne peut se rompre, et c'est à moi de choisir les chaînons les plus fragiles pour en avoir plus tôt fini.
Louvois reprit sa plume et posa ses conclusions avec une sorte de fureur. Il appela un aide de camp, et le chargea de porter son rapport au duc du Maine ; en même temps il commanda ses chevaux pour aller surveiller le départ des troupes qu'on dirigeait sur Mons.
Un nouvel aide de camp déposa sur le bureau l'énorme paquet des dépêches quotidiennes. Louvois parcourut les cachets et l'écriture des enveloppes pour choisir les plus intéressantes, et, tout en lisant, prit son verre d'eau de Forges, que chaque matin lui apportait à jeun son premier valet de chambre.
Lorsqu'il remit le verre sur le plateau, il vit que le plateau tremblait, ses yeux remontèrent jusqu'au visage du trembleur, et saisi d'un mystérieux effroi, il reconnut la Goberge qui n'avait pas trouvé de meilleure rentrée que celle-là, et qui, fort connu dans la maison, avait obtenu de remplacer le valet de chambre.
— Ah! monseigneur, murmura le maître d'armes! Ah! mon bon maître...
Et tout en saluant, le borgne put distinguer sur le visage de Louvois cette désobligeante surprise qui signifie ; Je vous croyais mort!
— J'en ai réchappe, dit la Goberge d'un ton doucereux.
— Je le savais, ot je t'attendais , répliqua Louvois qui avait eu le temps de se remettre.
— Ah! monseigneur savait tout ? dit le maître d'armes sans en croire un mot.
— Je sais tout ce que je veux, interrompit le ministre d'un ton sec. Te voilà , tu es guéri?
— Mal!
— Enfin, tu es debout?
— Oui, monseigneur.
— Et tu as besoin d'argent?
La Goberge remua la tête avec un sourire qui remerciait d'avance.
— Tu en auras; cependant, tu ne l'as pas gagné.
La Goberge, cette fois, prit l'attitude d'un triomphateur.
— Monseigneur se trompe, dit-il : seulement, au lieu de gagner mon argent en un coup d'épée, j'en aurai donné deux.
— Plaît-il? dit Louvois étonné; je ne comprends pas bien.
— Voici, monseigneur : la fortune m'avait trahi une fois...
— La fortune a bon dos; c'est ton poignet qui t'a trahi, mon drôle.
— Soit ; mais mon poignet a pris sa revanche. Je rapporte à monseigneur son épée dont je suis indigne , bien que j'aie réparé l'affront qu'elle avait reçu.
— Tu t'expliqueras, je suppose.
— Monseigneur ne comprend pas que j'ai retrouvé Belair?
— Où cela?
— Chez mon ami Desbuttes , un heureux, grâce à vous, monseigneur; un homme qui vient d'acheter un château superbe et qui est devenu millionnaire en bien peu de temps... Ah! qu'il a été bien payé, celui-là, de l'honneur qu'il a eu de servir monseigneur... conjointement avec moi!
Louvois brusquement :
— Eh bien, ce Belair? demanda-t-il.
— Je l'ai attendu sous un balcon où il raclait sa guitare, je l'ai provoqué, nous nous sommes battus, et je l'ai tué.
— Tué... bien tué!... s'écria Louvois avec une explosion de joie.
: — Parfaitement bien tué, monseigneur ; deux coups affreux dans le cœur.
— Eh ! prends garde, dit Louvois en le regardant ironiquemeut ; on revient d'un coup d'ëpée, mons la Goberge. Tu en es la preuve vivante. Voilà un mort de ta façon qui fera quelque jour un revenant.
— Non, monseigneur, j'ai pris mes précautions.
— Ah 1 lesquelles ?
— Après avoir tué l'homme, je lai enterré sous une pierre qui peut peser deux mille livres
1 1 que j*ai laissée choir sur le cadavre d'une hauur de huit pieds environ.
— C'est différent, la Goberge ; ce Belair est un homme mort. Mais Desbuttes, que dira-t-il ? Comment lui expliqueras-tu ce meurtre commis chez lui?
— Tout simplement, monseigneur. Belair était amoureux de sa femme.
— Ce Desbultes est donc marié ? Pourquoi ne m'en a-t-il rien dit?
— Avec une jeune fille que voulait épouser Belair, vous savez, monseigneur, celle 5 qui Belair, hors de France, écrivait toutes ces lettres que vous m'ordonniez de brûler. Or, en ma qualité d'ami de Desbuttes, je veille sur son honneur. J'ai trouvé Belair roucoulant sous le balcon de Violette...
— Violette... oui, je me souviens de ce nom, murmura Louvois. Ainsi Desbuttes ne saura rien et t'aura l'obligation de l'avoir vengé?
— J'y compte, monseigneur.
— Puisque maître Desbuttes est riche, il te fera, je pense, une rente.
L'œil de la Goberge étincela de joie.
— Pour peu que vous l'y engagiez ; oui, monseigneur, oh! daignez l'y engager.
— Ce sera justice, dit Louvois avec distraclion.
Car depuis quelques minutes , il songeait à la 2. 15
complaisance inépuisable du sort envers lui. Tout à l'heure encore, ce Belair l'occupait, le gênait, et voilà que Belair était mort!
— Depuis quand l'as-tu tué ? demanda-t-il ;i la Goberge.
— Cette nuit même, après le départ de M. de Lavernie.
— Comment! ce Lavernie était avec lui clio Desbuttes? Par quel hasard?
— Et avec M. dcRubantel, oui, monseigneur.
— Desbuttes entretient donc des intrigues contre nous ? dit vivement le ministre.
Au lieu de répondre la vérité qui eût justifié le traitant :
— Je ne sais pas, répliqua hypocritement l'infâme jaloux, qui se trouva heureux de jeter un peu de poison dans le netcar de son ami.
— Ah ! ah ! murmura Louvois; c'est bien !
La Goberge vit se froncer les sourcils de son maître.
Voici ce que pensait Louvois :
— Trois hommes me gênaient : luu est mort, l'autre va mourir ; pourquoi le troisième continuerait-il à me gêner?
Et il jeta sur la Goberge un regard oblique, un éclair froid que ce misérable ne comprit point, malheureusement pour Louvois, sinon il fût mort de peur, et lui eût ainsi épargné des frais d'imagination.
UM AGZTZAU ENRAGÉ.
Le ministre continua son muet monologue.
«t II faut que j'envoie si loin ce coquin, pensat-il, qu'il ne me revienne jamais. »
Là-dessus il tira de son coflfre un rouleau de louis d'or et regarda en souriant la Goberge, dont le visage s'épanouit.
— Tiens , lui dit-il , voilà pour l'enterrement de M. Belair. Mais, à présent que tu es payé, travaille , graisse tes bottes , j'ai de l'ouvrage pour toi.
— Un voyage! dit la Goberge refroidi.
— Eh bien , ne les aimes-tu plus ? demanda Louvois.
— Quand je suis en santé, oui, monseigneur; mais je n'y suis pas: ma blessure n'est pas fermée.
— Et tu crois que le grand air te nuirait?
— Je suis sûr qu'il me tuerait , monseigneur. Louvois attacha son regard pénétrant sur la
Goberge.
« Ce butor me devinerait-il? » pensa le ministre.
— Tenez , monseigneur , examinez ma poitrine , se hâta de dire la Goberge , et voyez si je vous mens.
Louvois, frappé d'une idée subite :
— C'est une mauvaise blessure , dit-il vivement , et qui tournerait mal si l'on n'y prenait garde. Oui, mon pauvre la Goberge, tu as besoin de repos.
— N'est-ce pas, monseigneur? murmura le borgne avec effroi.
— Je veux qu'on te soigne comme si lu étais maréchal de France! continua Louvois en frappant sur le timbre pour appeler.
— Appelez mon médecin Séron, dit-il aussitôt à l'aide de camp.
— Monseigneur, que de bontés! s'écria la Goberge suffoqué par la reconnaissance.
Le médecin parut. C'était une de ces sombres ligures de savant ambitieux qui font réfléchir le physiologiste et trembler le malade.
— Scron , dit le ministre, voilà un serviteur
dont la vie m'est précieuse , je vous le confie ; il est blessé , il a été mal guéri ; regardez la blessure.
Séron s'approcha; la Goberge découvrit sa poitrine encore une fois.
— Les chairs ont repris, dit le médecin.
— En dessus , interrompit Louvois ; mais en dessous, au fond, la plaie est encore béante, et la preuve, c'est qu'elle a saigne.
— Ah? (lit le médecin en regardant son maître avec surprise.
— La blessure est très -mauvaise, reprit Louvois qui répondit à ce regard par un autre des plus significatifs.
— Je ne dis pas non, balbutia Séron.
La Goberge frissonna.
— Regardez mieux , Séron , et dites franchement votre avis; monsieur est intrépide et peut entendre la vérité.
Séron feignit de palper avec plus de soin.
— Il est vrai , dit-il, que le coup est profond. Respirez, monsieur, s'il vous plaît.
La Goberge gémit au lieu de respirer.
— C'est dangereux , n'est-ce pas ? ajouta Louvois.
— Grave I dit le médecin d'une voix sépulcrale. Un cri d'angoisse échappa au maître d'armes,
tandis (juc Louvois, donnant une plume à Séron, l'engageait à écrire l'ordonnance.
— Où soignera-ton monsieur ? demanda le médecin.
— Chez lui, répliqua hypocritement Louvois.
— Mais je n'ai point de domicile à Valenciennes, dit la Goberge.
— Ni moi, répondit Louvois. Mais, j'y pense, les hôpitaux que j'ai commandés sont-ils prêts?. . . On y trouvera une chambre pour la Goberge , la meilleure.
Le maître d'armes salua.
— Fort bien , dit Séron.
— La plus tranquille , continua Louvois , la plus éloignée de tout bruit.
— Parfaitement , monseigneur.
— Emmenez donc votre malade , M. Séron ; je crois qu'il touche à un accès de fièvre. Couchez-le, et songez que vous m'en répondez.
— Oui, monseigneur.
— Oh ! monseigneur, merci ! murmura la Goberge, dont les dents s'entre-choquaient réellement d'effroi.
El, plus pressé que Louvois lui-même, il gagna la porte.
Séron snpproc ha de son inailre.
— Au doiijon ! lui dit vite et bas le ministre. Une casemate, un cachot, et le secret le plus absolu ! C'est un coquin à pendre !...
Séron salua respectueusement el sortit der-
rière la Goberge , qui se retourna encore pour dire :
— Merci . mon bon seigneur.
L*aide de camp s'effaça pour les laisser passer et annonça au ministre que M. de Rubantcl attendait une audience.
— Rubantel ! dit Louvois, c'est un bon officier que j'ai un peu rudoyé hier; et d'ailleurs il m'apprendra ce qu'il faisait chez Desbuttes. Pourquoi lui garderais -je rancune de ses liaisons avec Lavernie? Dans une heure ou deux, plus de Lavernie , plus de la Goberge , plus de Belair. Faites entrer M. de Rubantel !
Louvois se replotigea dans sa correspondance, autant pour occuper son temps que pour se donner une contenance à larrivée du général et lui laisser exhaler son premier l'eu. Mais il fut bien étonné , quand , au lieu du pas grave et cadencé de l'officier de cavalerie, il entendit galoper sur son parquet une sorte de créature plus mobile et plus bruyante qu'un cheval échappé.
— Qui va là? dit-il en levant la tète. Quoi! Rubantel, ce n'est pas vous?
— Non, monsieur, c'est moi, repartit la frétillante créature, moi, Jaspin, bien à \otre service.
C'était bien réellement Jaspin , le digne abbé, qui faisait invasion de la sorte dans le cabinet de M. de Louvois.
Celui-ci toisa brutalement le personnage , et
lui trouvant l'air d'un homme sans conséquence :
— Si vous n'êtes pas M. de Rubantel, dit-il, pourquoi entrez-vous chez moi sous son nom?
— Monsieur..., balbutia Jaspin.
— Dites monseigneur, répUqua aigrement Louvois, ou plutôt ne dites rien du tout, et sortez !
— Pardon , monseigneur, j'ignorais comment on vous qualifie. J'en reviens à M. de Rubantel. Tout à l'heure, en arrivant à Valenciennes, je l'ai rencontré; nous nous connaissons, j'ai sauté à son cou, lui au mien, nous avons un peu pleuré tous deux. Nous avons décidé qu'il viendrait vous demander audience, et comme vous ne m'eussiez pas reçu , tandis que vous le recevez lui , il m'a cédé son tour, et me voilà.
— Ah çà ! s'écria Louvois, roulant son œil irrité sous son épais sourcil, est-ce que par hasard vous êtes fou ?
— Pas encore, monseigneur, mais je le deviendrai probablement, si cela dure.
Et Jaspin. sans plus de façon, tira son mouchoir, essuya une larme au bord de ses yeux cl s'assit carrément sur un fauleuil.
Louvois, exaspéré, le saisit brusquement pjii les épaules et le jela plutôt qu'il ne le mit sur ses jambes.
— Allez-vous me dire tout de suite ce qu'il v
a de commun entre vous et M. de Rubantel? demanda-t-il h l'abbé.
— Le désir de sauver un bonime, repartit Jaspin ; un jeune homme dont il est l'ami et moi aussi.
— Quel homme?
— M. le comte de Lavcrnie, monseigneur, que j'ai élevé, dont la famille m'a nourri depuis trente ans, pauvre précepteur ignorant et incommode : le comte de Lavernie, mon cher seigneur, un brave jeune homme innocent, inoffensif, orphelin... dont la mère est morte entre mes bras!
Louvois recula d'un pas ; il devint blême, son cœur battit avec violence : toute la scène du château de Lavernie lui apparut. Il revit cette noble femme expirante, le petit abbé agenouillé, le fils menaçant, le chien , risible défenseur, grondant comme un lionceau. Il revit Antoinette aux mains des archers et le portrait de madame de Maintenon lançant des éclairs du fond de son cadre,
— Je n'en finirai donc jamais avec ce souvenir ! murmura-t-il, tremblant de rage.
Puis, revenant sur Jaspin , agneau qui palpitait devant ce regard d'aigle, il ajouta lentement :
— Je vous reconnais, vous êtes l'abbé qui m'a montré le poing , en me disant que j'étais un monstre.
Jaspin se courba plus bas encore, et ne répondit pas.
— Et de quoi venez-vous me menacer aujourd'hui? dites! poursuivit Louvois avec un accent sinistre.
Jaspin joignit les mains et , relevant la tétc , montra au ministre un visage empreint d'une si poignante douleur, que Louvois eut peur de s'attendrir.
L'abbé fondit en larmes, se laissa tomber à deux genoux , et murmura d'une voix troublée par les sanglots :
— Grâce !
— Je n'ai pas le droit de faire grâce, répondit durement Louvois.
— Monseigneur, c'est vous qui êtes l'offens»'.
— Un ministre représente le roi jusque danl'offense qu'il reçoit pour son maître. C'est le r< que M. de Lavernie a offensé; adressez-vous au roi.
— Mais, monseigneur, répliqua Jaspin, de plus en plus humble et suppliant, c'est vous qui êtes le maître !... Tout se fait par vous! A qui ne commandez-vous pas?
— Vous plaisantez, brave homme.
— C'est vous, poursuivit Tabbé, qui avez déféré M. de Lavernie à un conseil de guerre. C'e^l vous qui déjà l'avez destitué de son grade.
— Eh bien, après?... Si j'ai cassé cet officiel
il est bien cassé ; si je l'ai traduit devant un conseil de guerre , c'est qu'il était coupable. Le conseil est assemblé, faites-lui vos suppliques, s'il est temps encore ; adressez-lui vos doléances, s'il est trop tard.
Jaspin , brisé, cacha son visage dans ses deux mains et pleura bruyamment comme un enfant qui perd courage.
— Mon Dieu! murmura-t-il, mon Dieu, peuton avoir le cœur de voir ainsi pleurer un homme!
En ce moment, l'aide de camp apporta au ministre un paquet de la part du président du conseil de guerre. Louvois rompit le cachet.
Jaspin regarda et écouta de toutes les forces de son corps et de son âme. Son cœur cessa de battre.
— II est trop tard, dit Louvois.
— Trop tard ! s'écria Jaspin en se levant . pourquoi trop tard?
— Parce que l'arrêt vient d'être prononcé, répliqua Louvois , parcourant toujours le message de M. le duc du Maine.
— Et cet arrêt condamne Gérard?
— A la peine de mort.
Jaspin poussa un cri terrible, et ses yeux lancèrent une flamme dont Louvois fut épouvanté. C'était le délire ou le courage qui s'allumait en ces yeux-là.
-- Allez, M. Jaspin, dit-il, allez prier le cou-
seil ; parlez à M. le duc du Maine , qui est fort miséricordieux.
— M. le duc du Maine fera-t-il grâce? interrompit brièvement Jaspin.
— 11 n'en a pas le droit plus que moi.
— Alors pourquoi me dites -vous de l'aller trouver? Pour me congédier, n'est-ce pas?
Louvois haussa les épaules.
— Oh! mais, je ne m'en irai pas ainsi, continua Jaspin.
Louvois frappa du pied.
— Vous risquez gros , mon cher monsieur , dit-il.
— Bah! fit l'abbé avec un geste sublime de mépris et d'abnégation, qu'est-ce que je risque?
— Vous risquez, vous risquez de ne pas vous trouver près de votre ami au moment où il aurait besoin de vous voir... Car vous êtes abbé, je crois?
Jaspin ouvrit des yeux effarés, des lèvres frémissantes.
— Les jugements du conseil de guerre, |0Uisuivit Louvois tranquillement, s'exécutent dans les cinq heures. Restez ici , si bon vous semble. Je vais donner les derniers ordres. Adieu , monsieur Tabbc Jaspin.
Jaspin bondit comme un chat sauvage et barra le passage à Louvois.
— Je vous ai dit h Lavernic, bégaya-t-il d'une voix étranglée , je vous ai dit que vous étiez un monstre. . .
— Eh bien? repartit Louvois intrépide.
— Eh bien , aujourd'hui je vous appelle un scélérat.
— En ma qualité de ministre de la guerre, je ne me mêle point des abbés, répliqua Louvois en raillant ; mais je vous enverrai à l'archevêque de votre diocèse; il vous fera mettre au cachot, M. Jaspin. Adieu.
— Monsieur! s'écria Jaspin ivre de fureur et effrayant à voir, vous allez me signer tout de suite la grâce de M. de Lavernie.
Louvois écarta l'abbé d*un geste de son bras vigoureux.
— M. Louvois, cette grâce! ou je parle î
— Vous parlerez?... que direz-vous? Parlez tant que vous voudrez, que m'importe?
— Cette grâce ! vous dis-je.
Cependant, Louvois avait été sensible à la menace.
— Je vous répète, dit-il, que nul n'a droit de grâce que le roi.
— Eh bien, un sursis à l'exécution jusqu'à ce (jue j'aie vu le roi.
Louvois se mit à rire.
— Oh! scélérat! scélérat! il rit!... s'écria Jaspin en sadressant à Dieu. Eh bien! puisque
tu l'as voulu , va!... tue M. de Lavemie; moi je vais à Versailles!
Louvois fut frappé du ton avec lequel Jaspin prononça ces paroles.
— Tu ne sais donc pas ce que c'est que M. de Lavernie, stupide bourreau? poursuivit Jaspin , dont le visage sïllurainait comme s'exaltaient son âme et son accent. Tu ne devines donc pas?
Louvois prêta tellement l'oreille qu'il n'entendit pas les injures.
— Ah ! tu touches à M. de Lavernie, toi! ah! tu joues ainsi avec les secrets de madame de Maintenon... qui est reine de France I...
Louvois se rapprocha d'un bond et étendit une main vers l'abbé, qui s'enivrait de ses paroles et de sa conviction comme les anciens martyrs.
— Les secrets de madame de Maintenon? s'écria le ministre d'une voix haletante.
— Eh bien , madame de Maintenon te perdra, Louvois!... Aman! fais tomber un cheveu de M. de Lavernie, Esther fera rouler ta tète sur un échafaud !
— Que dites-vous?... demanda Louvois à qui revinrent en mémoire les solennelles menaces de la comtesse.
Et il pressa les mains du pauvre abbé :
— Expliquez-vous!... Ce jeune homme est-il donc si intéressant pour la marquise ?...
Jaspin poussa un éclat de rire qui eût bien
prouvé sa folie , s'il eût été moins terrible. Louvois le comprit ; il entoura d'un bras l'épaule de l'abbé :
— Eh bien, soit ! ce sursis, causons-en, M. Jaspin, dit-il. Asseyez-vous, calmez-vous; tout s'arrange en ce monde , quand tout s'explique, bon Dieu...
— Ne blasphémez pas Dieu ! rugit l'abbé inondé de sueur, et que Louvois assit avec une affectueuse violence.
— La... la!... voyons... prouvez-moi que madame de Maintenon s'intéresse assez à ce jeune homme ; dites-moi ce secret... parlez, mon brave Jaspin ; vous êtes un digne homme , vous défendez vos amis au moins ! j'estime ces caractères-là! je vais vous signer ce sursis... Tenez, je signe, mais parlez, parlez!... sinon je croirai que vous abusiez du nom de la marquise pour me fléchir, et je retirerai le sursis que voilà... Ce secret! ce secret de madame de Maintenon !... Ah ! mais, il faut parler, maître Jaspin ; vous en avez trop dit pour vous arrêter maintenant. L'aveu et le sursis, ou bien j'avance l'heure!
Jaspin, épouvante, ouvrit la bouche pour parler. Soudain un bruit éclatant de cris et de fanfares emplit la place sur laquelle ouvraient les fenêtres du cabinet de Louvois.
— Vive le roi ! cria la foule en débordant sur la place comme une mer mugissante. Vive le roi !
— Le roi? dit Lonvois avec un élan de colère.
— Le roi ! répéta Jaspin en se précipitant vers la fenêtre dans le délire de la joie.
— Le roi et madame de Maintenon ont doublé l'étape et entrent dans Valenciennes , vint dire l'aide de camp à Louvois consterné.
Au nom de la marquise. Jaspin tomba sur ses ger.oux comme un insensé . envoya des baisers vers b; ciel, et, se dégageant des bras de Louvois qui lui tendait le sursis et l'enlaçait comme un serpent afin d'obtenir de lui une parole :
— Madame de Maintenon à Valenciennes ! cria l'abbé en se frayant un passage au milieu des officiers et des serviteurs de Louvois. Ah ! Gérard est sauvé; gardez votre papier, monsieur, je n'en ai plus que faire.
Et le petit lioinme, après avoir embrassé Rubantel en courant, se jeta à corps perdu dans la foule qui bordait les rues sur le passage des carrosses du roi.
— Les secrets de madame de Maintenon!... répéta Louvois en se laissant tomber accablé sur son fauteuil.
nTit.iTs d'un péché de jeunesse.
Les rues étaient encombrées. Cette ville tout ('mue encore du passage de quarante mille hommes, bouleversée par les terreurs des religieuses et les exigences des corps d'élite, respirait à peine depuis deux neures. Car toutes les troupes en étaient sorties grîce à l'infatigable surveillance de Louvois, à son génie organisateur, à sa rude façon de se faire obéir.
Ce n'était plus un niysîère pour personne : l'armée française marchait sur Mons, que les têtes de colonne avaient déjà entourée, quand rarricrcgarde quittait à peine la chaussée de Valencienncs.
On juge de l'effet que produisit l'arrivée suis.
bite de Louis XIV. Le roi n'avait pas commandé d'armée depuis quelque temps. Avec le roi venaient les princes : avec le roi venait madame de Maintenon, qui, reine de fraîche date, ne s'était point encore montrée à ses sujets du nord , comme le faisait si habituellement autrefois madame de Montespan.
Le roi avait dii cacher son arrivée, comme on avait caché celle des troupes. Louvois n'attendait son maître que le lendemain. Un caprice royal , un rien, un frisson de madame de Maintenon, peut être, frisson prophétique, ayant fait doubler la dernière étape, Louis entrait à Valencienncs de jour, au lieu d'y arriver aux flambeaux.
Douze carrosses remplis de grands officiers de la maison s'avançaient lentement par les rues jusqu'à la maison de ville où les logements étaient marqués depuis la veille. Le carrosse du roi chargé de pages, entouré d'écuyers et de gardes, était suivi par le carrosse plus modeste dans le> quel tous les yeux cherchaient avidement la marquise de Maintenon. Sereine et un peu pâle sous ses coiffes, elle était en compagnie de deux dames et d'un maréchal de France ; un écuyer du roi escortait le carrosse, à cheval, et très-attentif près de la portière.
Cette femme dont toute l'Europe parlait sans cesse, et qui venait d'attein(b*e à une si haute for
tune, portait sa grandeur sans fatigue et saos faste. On devinait en elle une âme supérieure à cette fortune même, et la foule qui la dévorait des yeux se taisait, mais non sans admiration ni respect.
Le cortège avançait ; un temps radieux faisait decelte entrée improvisée une entrée triomphale. Les échevins, les gens du bailliage, de la prévôté, du parlement, les chefs de milices, les grands oflSciers encore en séjour dans la ville se hâtaient d'accourir, et leurs escortes particulières, après avoir fait refluer la foule, s allaient joindre à la grande escorte comme les affluents au fleuve.
Tant que les cloches sonnaient, que le canon tonnait, que les cris éclataient, Louvois, caché derrière un rideau , voyait, se rongeait le cœur et dardait sur madame de 3Iaintenon des regards qui l'eussent pulvérisée, si la pensée d'uu ennemi tuait à distance comme une bombe.
Cependant, le premier carrosse de ce cortège, qui était entré dans Valenciennes dix minutes avant les autres, renfermait deux femmes et un homme , qui se firent conduire directement à une entrée basse de l'hôtel de ville, où ils mirent pied à terre.
L'homme descendit le premier; il était vêtu simplement, portait l'épée et tenait sous son bras un petit coffret d'ébènc incrusté d'argent. Nous
connaissons cette figure pour l'avoir vue chez madame de Maintenon, à Versailles, un soir que la marquise soupait en attendant M. de Harlay.
C'était le maître d'hôtel de madame de Maintenon, un fort poli et fort honnête homme.
Manseau offrit son bras à une vieille personne, aussi noir coiffée que la marquise, aussi pincée, aussi roide, aussi prude de démarche et de visage; pincée sans circonspection , roide sans austérité, montrant vingt deux dents avec lesquelles un fabricant d'ivoircrie en eût fait facilement soixante-quatre comme celles de la marquise, c'était la camériste singeant sa maîtresse, c'était mademoiselle Nanon Balbien, la puissance des puissances.
Mademoiselle Nanon mit le bout de ses doigts sur le bras de Manseau, tourna et retourna chastement ses grandes jupes que le carrosse avait fripées. Elle baissa les yeux pour ne pas voir tous ces hommes qui la regardaient descendre de carrosse, et se rengorgea béatement quand clic entendit quelques imbéciles murmurer ri son oreille :
— N'est-ce point là madame de Maintenon -'
Telle était en effet, la prétention de mademoiselle Balbien, qui, sans les fréquentes ad mon ( talions de la marquise, eût copié plus exactement, c'est-à-dire plus ridiculement encore cet illustre modèle.
Et du reste, comment l'orgueil n'eût- il pas tourné cette faible tête? Comment ce pauvre reflet ne se fût-il pas figuré être lumière? Comment ma viie Bal bien n'eût-elle pas cru être un fragment de madame Scarron?
Nanon voulait bien admettre que Louis XIV ne l'eût pas épousée. N'était-ce pas assez de modestie de sa part? Elle laissait le roi sans partage à sa maîtresse, mais seulement le roi. Quant aux princes, quant aux ambassadeurs, quant aux ministres, quant à la cour entière, tout cela était à elles deux, puisque tout cela se donnait à elles deux.
Et certes, jamais la maîtresse ne reçut et n'exigea autant d'hommages que la suivante. .\insi madame de Maintenon avait-elle eu l'esprit do faire respecter jusqu'à ses humbles commencements. Mais mademoiselle Balbien, semblable à Tàne chargé de reliques, aimait mieux croire qu'on l'adorait que de rapporter à la véritable idole les cantiques et l'encens.
Otte fière personne entra donc par une des faces latérales de la maison de ville, où les maréchaux de logis et les fourriers du roi vinrent la recevoir et lui indiquer le logement de la marquise.
Car. dans les voyages, madame de Maintenon affectait de loger séparément comme une simple dame du palais , et son service arrivait toujours
h la destination avant celui du roi , afin que toutes choses étant préparées bien à l'avance, elle fût la première installée et en mesure de recevoir iramédiaten)ent le roi sans aucune trace des embarras ou du désordre d'un voyage.
C'est à cela que mademoiselle Balbien daignait s'employer d'ordinaire lorsqu'elle consentait à supporter les fatigues d'un déplacement. Elle connaissait les habitudes et les besoins si simples de sa maîtresse : une chambre bien rangée, des étoflFes sombres pour tentures , ia petite table pour elle avec un fauteuil du côté du lit, une autre table avec un fauteuil en face pour le roi, quelques faïences ou émaux bleu et blanc qu'elle affectionnait, avec des fleurs odorantes, bien que le roi eût les odeurs en exécration ; mais il les sup})ortait chez la marquise.
Puis, à l'arrivée, un bouillon et une aile de poulet les jours gras, une lasse de lait et des biscuits les jours maigres, et avant tout une bougie allumée pour cacheter des lettres, car la vie de la marquise se passait à cacheter des lettres quand elle ne lisait pas celles d'autrui.
Jamais mademoiselle Balbien n'accomplissait ou plutôt ne faisait accomplir son œuvre sans soupirer, gémir, se plaindre de douleurs de reins, et se faire soigner, chemin faisant, par Jes femmes de chambre. A elle le premier consommé, ou le premier sirop, qu'elle savourait
lentement, assise sur le fauteuil où se devait asseoir la maîtresse, accoudée sur la table où la maîtresse allait appuyer ses coudes.
Et madame de Maintcnon, qui plusieurs fois l'avait surprise prenant ainsi ses ébats, au grand scandale de quelques zélés, s'était contentée de dire en souriant, que sa bonne Nanon lui essayait une chambre neuve.
Ce jour-là quand les officiers de service eurent présenté leurs respects à mademoiselle Balbien, et qu'elle eut distribué le blâme ou l'éloge, après qu'elle se fut un peu querellée avec Manseau, qui ne lui avait p.is fait préparer son potage, et dont la froide patience, plus cruelle qu'un mauvais procédé, irritait la vieille demoiselle, ma mie Balbien fit ranger la chambre de sa maîtresse, et visita le passage qui, suivant l'usage, aboutissait de cette chambre aux appartements du roi.
Mais à Valenciennes, les fourriers n'avaient pu mettre les deux logements de niveau. Un escalier sombre et étroit les séparait. C'était désolant, mais irréparable. Mademoiselle Balbien, qui s'était heurtée aux premières marches, poussa des exclamations sans fin, et, n'ayant plus sous la main les fourriers, se mit à larder Manseau en répétant :
— Jamais le roi ne pourra descendre par là chez nous.
— iOC —
— Vous lui éclairerez, mademoiselle, repartit flegmatiquement le maître d'hôtel en dressant sa collation sur la petite table.
— Éclairer!... en plein jour!... comme c'est ridicule! dit ma mie Balbien.
— Sa Majesté songera que nous sommes en province, mademoiselle.
Nanon haussa les épaules.
— Oh ! d'ailleurs, grommela-t-elle, que disais-je en plein jour! il sera nuit fermée quand vous aurez fini votre service, au train dont vous y allez!
— 11 est inutile que je sois prêt d'avance, mademoiselle, répliqua Manseau du même ton poli; un bouillon froid n'est bon que pour le rhume.
Et il continua d'essuyer la porcelaine de Chine avec le soin le plus minutieux.
Mademoiselle Balbien se dénienait furieusement.
— Vous savez, dit-elle, qu'aujourd'hui, nous; avons tout au plus un quart d'heure d'avance. .
— Le roi et madame sont au grand degré a recevoir les compliments, repartit Manseau tranquillement. II y en a pour une demi-heure de compliments à Valenciennes. Les gens y sont éloquents.
Et le maître d'hôtel plaça près de l'assiette et de la jatte le service de vermeil enfermé dans son cadenas doublé de satin amarante.
Madame de Maintenon, depuis son mariage, avait le cadenas, comme une reine.
Mademoiselle Balbien, n'ayant plus rien à répliquer, s'apitoya sur elle-même.
— Voilà qui est heureux! s'écria-t-elle , une demi-heure de harangues !... et je meurs de besoin , et personne ici ne songe à moi.
— Que ne le disiez-vous, mademoiselle? repartit Manseau imperturbablement, je me serais empressé de vous faire servir. Seulement, je ne puis deviner. Voulez-vous diner tout à fait ou seulement vous rafraîchir?
— Que prend madame?
— Une soupe au riz, des becfigues.
— Eh bien, M. Manseau, je prendrai la même chose, s'il vous plaît.
— Mademoiselle, il n'y a de becfigues que pour madame , répondit le maître d'hôtel ; madame mange si peu î mais nous vous trouverons des mauviettes.
Et Manseau , ayant fini de dresser le couvert, se préparait à sortir quand madame de Maintenon apparut au seuil de son appartement.
Elle était entourée de courtisans, d'évêques, d'officiers généraux ; elle avait les mains pleines de placets, et souriait à deux ou trois supérieures des principaux couvents de la ville, qui étaient venues saluer en sa personne la supérieure générale de tous les couvents de France.
COMTE DE I.4VEEKIE. 2. 17
Lorsqu'elle eut, sur son palier, passé une sorte de revue de tout ce monde, elle salua et congédia, selon son habitude, après avoir assigné quelques audiences.
Alors , cette foule s'éloigna, et la marquise rentra toute seule chez elle, où Nanon et Manseau l'attendaient, l'un dans la première chambre, l'autre dans la seconde.
En traversant la première, qui était une sorte de grande antichambre richement tapissée de^ vieilles tentures de Bruges, la marquise demanda par quel endroit son appartement communiqunl» avec celui du roi.
Manseau indiqua l'escalier dont nous avons parlé, la marquise y jeta un coup dœil indifférent, et, de cette première chambre, passa dans la seconde qui était la sienne, celle-là où Manseau avait dressé la table et le couvert.
Il y laissa pénétrer sa maîtresse que deux femmes attendaient avec une toilette fraîche.
— Nanon, dit-ellc, je ne recevrai personne avant deux heures, veille à ce qu'on ne me trou ble point. Personne, entends- tu bien?
Nanon ferma la porte et sortit pour aller prendre à roffiee son potage et ses mauviettes.
Mais elle n'avait pas fait trois pas dans celte antichambre, qu'un fracas épouvantable se fit entendre dans les montées sonores, quelque chose de lourd roula de marche eu marche, enfonça la
porte de Tescalier, et une sorte d'énorme pelote noire et grise s'étant développée comme un hérisson et dressée sur deux pattes, mademoiselle Balbien vit en face d'elle un petit homme moitié rose, moitié pâle, qui s'écria les bras étendus :
— Madame de Maintenon, s'il vous plaît? C'était encore notre ami Jaspin.
Nanon poussa trois cris de jeune fille effrayée
et se réfugia derrière un paravent; au même
^ moment entrèrent dans l'antichambre un huissier
du roi et un gendarme de service, qui crièrent
tout haletants :
— Où est-il? où est-il?
— Le voici! cria Nanon en désignant l'intrus, qui se frottait les genoux tout effaré.
— Merci, mademoiselle Nanon, dit l'huissier, qui allongea la main vers sa proie.
— Nanon ! répéta Jaspin qui d'un bond se dégagea des mains de l'huissier, et accourut regarder en face la vieille fille. Nanon Balbien !
— Eh bien! Après? répliqua celle-ci.
— Nanon qui était servante de madame Scarron! Nanon que... Nanon qui...
— Ah çà ! avez-vous fini de dévisager ainsi mademoiselle ? s'écria l'huissier, qui se fit aider du factionnaire. Est-ce pour cela que vous vous êtes ainsi introduit chez le roi?... Fouillonsle!...
— Mais, en vérité, c'est elle! s'écria Jaspin;
je la reconnais !... Et vous, Nanon, reconnaissezmoi donc!...
— Monsieur ! fit la vieille demoiselle troublée par je ne sais quel vague souvenir.
— En 1660, sur la route de Lorraine.
— Monsieur !
— Un petit précepteur tout joufflu, tout rose, qui cherchait condition...
— Mais, monsieur...
— Tandis que vous alliez attendre votre maîtresse alors en voyage.
— Oh! monsieur...
— J'avais vingt-quatre ans , vous en aviez...
— Assez !
— Mademoiselle Nanon me reconnaît ! s'écria Jaspin aux deux hommes; lâchez-moi !
— Est-ce vrai, mademoiselle? dirent ceux-ci un peu étonnés.
Nanon hésitait encore.
— Je suis votre compère... Jaspin !... le petit Jaspin! ajouta l'abbé d'une voix qui fit tressaillir la vieille fille.
— Oui, oui, dit-elle, suffoquée. Retirezvous, messieurs.
Les deux gardiens saluèrent et partirent.
— Ah! enfin, dit Jaspin, qui respira tout à fait. Nanon, éperdue, se cachait le visage dans ses
mains, comme si le plafond menaçait de lui choir sur la tcte.
— Vite, lui dit l'abbc, conduisez-moi à ma- (1 »mc la marquise.
— Mais c'est impossible.
— Rien n'est impossible, belle Nanon.
— Madame attend le roi.
— Le roi attendra.
— Mais que dire à madame?
— Que je suis votre ami...
— Vous voulez donc jne déshonorer?
— Allons donc!
— Nanon ! demanda la marquise de l'autre chambre , qu'est-ce que tout ce bruit que j'entends?
Nanon joignit les mains avec angoisse.
— Elle est là! cria Jaspin en se précipitant vers la porte.
— Vous me perdez 1 gémit Nanon, s'accrochant lui pour l'arrêter, mais il se dégagea et passa.
— Ah çà , vraiment qu'y a-t-il ? dit madame (le Maintenon, dont une femme de chambre venait d'ouvrir la porte.
Nanon faillit s'évanouir.
— Madame..., murmura Jaspin en s'avançant gracieusement.
— Que veut cet homme? demanda la marquise stupéfaite.
— Une audience, répliqua Jaspin.
— Et mes ordres, Nanon? dit la marquise avec sévérité.
Le regard de Jaspin fouetta si vertement la vieille fille immobile, qu'elle s'élança près du fauteuil de sa maîtresse et lui dit :
— M. l'abbé Jaspin I
Puis, après ce coup d'État, elle regarda l'abbe à son tour, implorant sa discrétion, qu'il lui promit par un ajffectueux sourire.
— Péché maudit! soupira la vieille fille avc( désespoir, en fermant la porte sur la marquise et sur Jaspin.
— Heureux péché! murmura l'abbé.
LES sscRxrrs de oxadame de maintenon.
Mais Jaspin, qui avait tant désire cette audience de madame de Maintenon, ne fut pas médiocrement embarrassé lorsqu'il se vit en face d'elle.
C'est qu'elle n'était pas de ces femmes qu'on regarde facilement; ses grands yeux fixes, impénétrables, lançaient une flamme rayonnante à laquelle un aigle se fût brûlé ! Et Jaspin n'était qu'un pauvre papillon bien obscur.
Et d'ailleurs, quand il eût osé la regarder, cette femme illustre, ce n'était pas tout. Il fallait oser lui parler. Etait-ce bien facile de lui dire ce qu'avait à lui dire Jaspin?
Il baissa la tête ; son cœur débordait. Tant de
douleurs y bouillonnaient si tumultueusement que l'éruption était prochaine. Mais quand on parle aux grands, c'est la première parole qui est importante. Ils n'entendent souvent que celle-là.
— Eh bien, monsieur? dit la marquise lorsqu'elle fut un peu remise de l'étrange présentation que Nanon lui avait faite. Mademoiselle Balbien vous a conduit à moi, ce doit être pour quelque objet de conséquence?
Jaspin n*eut que la force de faire un signe d'assentiment.
— Dans l'intérêt de l'Église, sans doute ? continua la marquise.
Jaspin eût donné un an de sa vie pour trouver une phrase ; mais il régnait dans ses idées trop de confusion pour qu'une idée sortît seule et nette.
La marquise, un peu impatiente, ajouta sèchement :
— Hâtez-vous, monsieur, mon temps est pris.
Jaspin leva les yeux et osa regarder. Ce n'était plus cette figure jeune et charmante du portrait qu'il connaissait si bien et dont il voulait faire dorer le cadre, c'était un visage austère et froid, toujours beau sans doute, mais auquel manquait le rayon vivifiant d'un sourire. Oh î si madame de Maintenon eût souri, Jaspin se fût jeté à ses genoux et lui eût tout dit.
Mais l'inflexible beauté de cette figure antique lui fit peur, le glaça : il avait en face de lui une reine, il présenta un placet.
— Madame, murmura-t-il, je venais demander à votre... — il allait dire majesté, peut-être eût-il gâté les affaires — à votre bonté la grâce d'un pauvre jeune homme condamné.
La marquise fronça le sourcil et se leva. Elle ne s'attendait point h cette requête banale... Les façons bizarres de Nanon, le mystère et la violence de cette introduction de Jaspin, lui avaient promis autre chose.
Elle fit deux pas avec la roideur d'une statue et répondit laconiquement :
— J'ai l'habitude de ne point me mêler des affaires de la justice.
Et sa main acheva la phrase ; cette belle main (lisait adieu à Jaspin.
— Ce jeune homme s'appelle Lavernie ! s'écria l'abbé rendu à lui-même par le danger de la situation.
La marquise tressaillit, Jaspin s'en aperçut et baissa aussitôt les yeux.
Madame dcMaintenon. d'une voix calme, mais avec une attention profonde :
— Quel Lavernie? demanda -t-elle.
— Lavernie en Argonne, dit Jaspin tout bas. L'émotion de la marquise ne se révéla cette
fois que par un regard ; mais ce regard alla fouil-
1er jusqu'au fond du cœur de Jaspin. tilt- se lut pendant une minute, qui sulïit à eettc âme profonde pour absorber, pour éteindre tout le tumulte et tout le feu de ses pensées ; et la surface resta paisible et sereine, comme celle des flots qui viennent d'engloutir un navire en flammes.
— Monsieur, reprit-elle, vous m'avez entendue, je ne puis rien.
Jaspin, s'approchant au lieu de prendre congé comme elle s'y attendait :
— Mais, madame, dit-il doucement, vous ne vous rappelez donc pas la comtesse de Lavernie?
Une secousse nerveuse plissa le front pur de la marquise.
— Parfaitement, dit-elle avec calme.
— Une amie... quelle amie!... s'écria Jaspin en joignant ses mains et en regardant le ciel avec une ineffable expression de tendresse et de regret.
— C'est vrai, répondit la marquise en tressaillant de nouveau sans pouvoir se vaincre.
Et cependant Jaspin la regardait; toute troublée, elle ajouta vivement :
— Vous venez en son nom pour me demander de m'intéresser àce jeuncliomnip^ nui rtcs-vous? comment êtes-vous entré ici ?
— Je suis le précepteur du comte Gérard, madame...
— Pourquoi madame de Lavernie n'cst-elle |toint venue elle-même? pourquoi n'a-t-clle pas i\u moins écrit? Ne me négiige-t-ellc pas un peu... quand il s'agit de son fils, surtout ?
— Elle est morte, madame! répondit le digne ;il)bé, que cette parole et son émotion achevèrent (le suffoquer.
Les yeux de la marquise s'enflammèrent. Jaspin avait bien épié sur son visage l'effet de cette révélation.
-- Morte! s'écria-t-elle. Depuis quand?
— Ilélas ! madame, depuis le mois d'août.
— Et quand donc a été condamné ce jeune homme?
— Hier.
— Hier!... Et vous venez aujourd'hui à moi... Pourquoi à moi de prélcrence, à moi qui n'ai de pouvoir que par mes prières? se hâta de dire madame de Maintenon, dont le regard ne cessait d'inlerroger l'âme et les traits de Jaspin.
— Je suis venu à vous, madame, répondit-il sans se troubler, parce que souvent j'ai entendu madame de Lavernie parler de la tendre amitié (jui vous unissait à elle dans sa jeunesse, parce 'jue l'arrêt qui vient d'être prononcé contre M. Gérard de Lavernie doit être exécuté sous deux heures, et que le ciel, si miséricordieux, vous a envoyée ce matin à Valenciennes.
A mesure que l'abbé parlait, il voyait s'effacer
le pli profond que l'inquiétude avait d'abord creusé sur le front de la marquise. Il se sentait regardé avec des yeux plus doux. Cette pesante influence de deux yeux si clairvoyants dans leur défiance se dissipait peu à peu; et, en effet, la marquise se crut assez forte pour pouvoir inter roger.
— Ainsi , dit-elle, cette digne comtesse quitté le monde... sans un souvenir pour moi ?
— En mourant, madame, sa pensée vous a légué le comte Gérard : voilà pourquoi je \ou^ supplie aujourd'hui de le sauver.
— Qu'a-l-il fait ?
— Il a déplu à M. de Louvois.
— Ah ! seulement?
— Cela suffit, madame.
— Non pas pour justifier un arrêt de mort. Il y a eu infraction à la discipline, insubordination, peut-être. M. le marquis de Louvois est sévère, et il a raison ; néanmoins, je vais parler... je solliciterai...
— Madame, je vous expliquerais bien la conduite et l'innocence du comte Gérard ; mais le temps presse. Ce matin, le conseil de guerre a prononcé. M. de Louvois, que j'ai vu et à qui j'ai parlé, m'a quitté furieux.
— Furieux de quoi?
— De la confiance qu'il m'a vue... des menaces que je lui ai faites.
— Confiance en qui? demanda la marquise rappelée à ses inquiétudes.
— En vous, madame.
— Vous avez parlé de moi à M. de Louvois, s'écria madame de Mainlenon avec plus d'agitation qu'elle n'en avait encore fait paraître, vous avez menacé M. de Louvois à cause de moi... à propos de madame de Lavernie et de son fils...
— Sans doute, madame, repartit simplement Jaspin , je ne pouvais pas faire autrement. M. de Louvois me refusait la grâce du comte, bien qu'il sût les rapports d'amitié qui vous unissent à la famille de Lavernie; j'ai donc menacé M. de Louvois d'un pouvoir supérieur au sien.
— Mais, interrompit la marquise avec autant de colère que de crainte, vous avez eu grandement tort, monsieur. Que j'aie eu, comme vous dites, des rapports d'amitié avec la famille dont il s'agit, cela ne regarde en rien le ministre... et puis, moi je n'ai pas de pouvoir, je n'ai de supériorité sur personne, je n'entre jamais en lutte avec les ministres du roi, qui sont les interprètes ou les exécuteurs de ses volontés. Si vous avez fait cela, monsieur, je vous désavoue, je vous blâme.
Jaspin devint pâle. Il venait de lancer une bien malheureuse parole.
— Que dirait-elle, mon Dieu, pensa-t-il, si elle savait combien il s'en est peu fallu que je ne
livrasse tout son secret à M. de Louvois. Je croyais pouvoir compter, bégaya-t-il, que vous n'abandonneriez pas M. de Lavernie.
— Et pourquoi cela, monsieur? s'écria la marquise emportée.
— En mémoire de sa mère , répliqua Jaspin.
— II n'est pas d'amitié qui force le devoir, M. l'abbé. Si toutes les personnes qui m'ont élc amies se targuaient de cette amitié lorsqu'elles ont offensé le roi ou les lois, pour venir menacer de moi les ministres, on verrait d'étranges choses. Oh! non, monsieur, il n'en sera pas ainsi; la protection dont le roi daigne m'honorer me rend circonspecte au lieu de me donner de l'audace. Plus Sa Majesté m'accorde de conflance, plus je tâche d'en mériter. Quiconque outrage les lois est mon ennemi, et j'abandonne un coupable sans regrets, sans remords, sans souvenir d'une amitié, que d'ailleurs son crime dénoue. Je dirai moi-même à M. de Louvois, continua-t-elle en frissonnant d'une secrète épouvante, je lui dirai mes principes à cet égard. Ainsi, M. l'abbé, ne comptez plus sur moi. J'eusse agi peut-être efficacement pour sauver le fils d'une ancienne amie; mais puisque vous avez été me compic mettre et vous coraprometlrc vous-même, pr< nez que nous n'ayons rien dit l'un et l'autro. Ahî monsieur, mon cœur saigne; mais je suis surprise qu'un homme de votre âge et de votre
caractère ait commis une pareille inconvenance; les gens d'Eglise, monsieur, doivent être patients 1 humbles. Adieu , monsieur.
Jaspin, après avoir laissé passer la tempête sur ses épaules courbées, voulut essayer de voir s'il ne restait pas au ciel un peu de cet azur qui promet le calme et le soleil.
«i Elle a raison, se dit-il; encore un peu de jiatience et d'humilité. Je suis le plus fort, et d'un mot je l'écraserai; soyons patient et humble ; ménageons-la ! »
— Enfin, madame, reprit Tabbé d'une voix suppliante, vous ne perdrez pas, par la faute du pauvre Jaspin, un homme généreux et innocent qui porte le nom de Lavernie.
— Portàt-il le nom d'Aubigné, fût-il mon frère, monsieur, je ne le perdrai point, non, mais je le laisserai à la justice.
A ces paroles émanées d'une volonté inflexible, et qui lui étaient tout espoir, l'abbé lança -ur la marquise un regard ferme et menaçant, éclair contre éclair, réponse vigoureuse du fer nu fer quand deux épées se choquent. -
« Elle l'a voulu, murmura-t-il ; à son tour de (rembler et de demander grâce. »
— Madame, dit Jaspin d'une voix tremblante, mais sans peur cette fois, peut-être pourriezvous écouter votre amour pour la justice et négliger la charité chrétienne, s'il s'agissait d'une
circonstance ordinaire; mais ici, madame, vous êtes en face d'une exception.
La marquise leva fièrement la tête, étonnée de cette audace et de cette résurrection du pauvre esprit qu'elle avait vu si bas.
— Il ne s'agit pas, je le répèle, madame, d'un fils de famille qui s'est rendu coupable et que vous abandonnez aux lois, Il ne s'agit pas d'une amie qui vous lègue son fils et dont vous foulez aux pieds la mémoire et la volonté dernière. M. de Lavernie n'est point seulement un fils de famille ou le fils d'une amie...
— Et qu'est-il donc?... balbutia madame de Maintenon qu'un serpent mystérieux mordit subitement au cœur.
Jaspin garda un moment le silence, en apparence pour reprendre haleine et s'essuyer le visage, mais au fond pour dompter sa colère et imposer le calme et l'ordre à sa parole, dont il n'était plus le maître.
— Répondez , monsieur , répondez donc ! dit la marquise en s'avançant presque tremblante.
— Vous n'ignorez point, madame, repartit lentement l'abbé, que la comtesse de Lavernie avait deux fils, deux jumeaux ; vous ne l'ignorez point, vous qui étiez de ses amies.
La marquise pâlit, se redressa ou plutôt recula, et d'une voix étouffée :
— Je le sais, imirmura-t-elle, et l'un d'eux st mort, n'est-ce pas ?
— Oui, madame, l'un d'eux est mort. Mais il y a autre chose que certainement vous ne savez pas, sans quoi je vous eusse trouvée plus douce et plus miséricordieuse, vous qui régnez sur le monde par votre beauté comme par voire génie !
La marquise sentit que ses yeux vacillaient, que Jaspin la dominait avec la simple et touchante fixité de son regard honnête; elle étendit la main vers son fauteuil dont elle serra convulsivement le dossier.
— Écoutez, lui dit l'abbé, écoutez une douloureuse histoire, abaissez votre regard des hauteurs où vous planez sur les misères de celte terre, apprenez ce que souffrent ici-bas les mères qui ne sont pas reines, les reines qui ne sont pas mères !
La marquise n'y put tenir plus longtemps ; épouvantée, elle s'écria :
— Mais qu'allez-vous me dire, monsieur ? L'abbé craignit de trop laisser voir sa pensée
et son triomphe.
— Quelque chose qui ne vous regarde pas, sans doute, madame, mais que vous entendrez avec intérêt, puisque c'est un secret que madame de Lavernie, votre amie si dévouée, m'a confié au lit de la mort.
— Un secret ayant rapport à qui ? demanda madame de Maintenon, pâle et fiévreuse.
— A la naissance de ces jumeaux, répliqua froidement Jaspin.
La marquise tomba glacée , atterrée, sur son fauteuil. Jaspin, sans avoir rien perdu de l'effet qu'avait produit son pieux mensonge, leva les yeux au ciel comme pour s'excuser devant Dieu; puis, courbant de nouveau la tête, afln de se recueillir et de ne point risquer une parole :
— Vous avez connu, dit-il, madame, le tendre amour qui unissait M. de Lavernie à sa femme. Ils s'étaient retirés du monde, de ce brillant et splcndide monde parisien que fuient les pauvres s'ils ne veulent devenir envieux, et les gens qui s'aiment s'ils ne veulent devenir jaloux et cesser de s'aimer. L'amour de ces deux nobles créatures avait été inspiré par Dieu, béni par Dieu. Tous deux le gardèrent avec religion, comme nous entretenons, nous autres prêtres, dans nos chapelles, une lampe consacrée au Seigneur. Ils s'étaient mariés en 1660, avant la paix des Pyrénées, et retires en leur domaine de Lavernie. Le comte fut bientôt appelé par le roi, qui connaissait sa fidélité. On lui donna une mission importante en Provence, où il s'ngissait de démanteler la citadelle de Marseille et celle d'Orange. M. de Lavernie commandait là un corps de troupes qui séjourna jusqu'après rexécution
complète des ordres du roi. Pardonnez-moi ce verbiage, madame, je remonte un peu haut; mais je suis vieux, moi, et me souviens de loin.
il fallait voir comment la marquise écoutait ce prétendu verbiage, avec quels yeux elle dévorait le narrateur !
— Continuez, murmura-t-elle en froissant de ses doigts la dentelle de ses manchettes.
— Madame la comtesse, poursuivit Jaspin, était près d'accoucher lorsque son mari partit pour la Provence, et ce fut une violente douleur pour tous deux que l'absence du comte en un pareil moment. Mais je vous l'ai dit, madame, Dieu bénissait leur union, et, le 26 août 1660, le propre jour de l'entrée à Paris du roi et de la nouvelle reine, la comtesse donna naissance à un fils.
L'abbé avait prononcé lentement et comme en affectant de leur donner de la valeur ces derniers mots qui firent un spectre de la marquise.
— Vous vous trompez , monsieur, bégayat-clle en se cramponnant au fauteuil. C'est à deux enfants que madame de Lavernie donna le jour.
Et ici, un effrayant silence de quelques secon-: des permit à Jaspin d'entrevoir le visage défait, l'attitude bouleversée de madame de Maintenon.
— Je ne me trompe point, répliqua- t-il, puisque c'est là le secret dont je voulais vous faire part, madame* J'étais arrivé le matin même dans ce canton, moi pauvre prêtre étudiant, joyeux comme l'oiseau que Dieu nourrit tous les jours, et je cherchais une éducation à faire : bien qu'ignorant , j'espérais en savoir toujours plus qu'un enfant. J'avais vingt-cinq ans, madame, et une figure honnête : j'avais dépensé, deux ou trois jours avant, trop mondainement, j'en demande pardon à Dieu^ mes trois derniers écus; j'étais à jeun depuis la veille ; je me hasardai d'aller au château. Madame de Lavernie était encore debout : c'était le matin, je m'en souviens toujours, et elle n'accoucha que le soir. Si vous saviez, madame , comme elle était belle, malgré la pâleur de ses premières souffrances, comme son sourire était doux, comme cette jeune femme promettait une noble mère ! . . .
Ici l'abbé sentit sa poitrine soulevée par un sanglot déchirant. Il cacha son visage dans ses mains, et la marquise vit glisser entre ses doigts de grosses larmes. Elle appuya une main sur sa poitrine ; on eût entendu battre son cœur.
— Pardon encore, dit Jaspin ; mais c'était une femme, vous le savez, qu'on ne pouvait regarder sans se sentir l'envie de lui sourire, et je ne pourrai jamais penser à elle sans avoir envie de la pleurer. Eh bien, ce jour-là je lui deman-
dai si elle ne voudrait pas me trouver une place de précepteur ; je lui dis que je serais dévoué, fidèle, honnête, et que j'avais grand'faim.
« — Je n'ai pas encore d'enfant , répliqua la jeune comtesse avec sa voix charmante; mais j'en aurai bientôt, aujourd'hui peut-être. Priez Dieu que ce soit un fils, M. l'abbé, priez avec ferveur ; mon mari serait si heureux d'avoir un fils !... Et alors vous seriez son précepteur.
« Oh! madame, connue je priai! Comme j'étais sûr d'être exaucé en priant Dieu pour un de ses anges ! Tout le jour, je restai en prière, et vers minuit, comme je guettais pour avoir des nouvelles, auprès du pont, hors du château, vous savez... Pardon! s'écria vivement Jaspin, j'oubliais que vous ne connaissez peut-être point Lavernie ; comme je guettais , dis-je , je vis sortir à cheval le chirurgien qu'on avait été chercher à la ville voisine, et qui s'en retournait après l'opération accomplie.
«t — Eh bien ? lui criai-je tout ému. «c — Eh bien ! répliqua-t-il, M. le comte de Lavernie vient d'avoir un fils !
«t Et il partit au galop, me laissant transporté de joie; il avait dit : « wn fils, » et le lendemain, quand j'eus fait offrir à madame la comtesse mes respects et mes félicitations, — j'étais en bas dans le vestibule, — j'entendis sa voix sonore qui disait :
«( — Remerciez M. l'abbé, dites-lui que j'ai deux fils et qu'il aura deux élèves. »
— Deux fils?.. . vous voyez bien, deux jumeaux murmura madame de Maintenon avec un accent et une hâte que Jaspin ne voulut point remarquer. Le fait est, continua-t-elle, que, dans 1 nuit, après le départ de ce chirurgien, la comtesse avait été saisie de douleurs nouvelles, et qu'un second fils lui était né. Voilà du moins c qu'elle m'a écrit... J'avais la lettre...
— Madame, repartit gravement Jaspin, vous oubliez toujours que vous ne savez, vous comme tout le monde, que ce dont la comtesse a voulu faire part à tout le monde. Il y a un secret, souvenez-vous-en, seul je lésais, et le voici...
— Mais pourquoi, s'écria la marquise qui se leva, en proie au plus grand trouble, pourquoi , monsieur, me racontez-vous à moi... un secret... que Dieu vous ordonne de taire , puisqu'il vous a été révélé, dites-vous, au tribunal de la pénitence ?
— Parce qu'en le révélant, madame, j'espèn sauver la vie d'un homme, et que Dieu n'a jamais ordonné au confesseur de laisser mourir une créature qu'il peut sauver î
La marquise en ce moment offrait Tiiiiage la plus effrayante du désespoir et de l'effroi. On la voyait combattre comme dans une ngonie, contre le désir d'arrêter avec un mot les
révélations de Jaspin. Ce mot errait sur ses lèvres; puis, tout à coup, le ressort puissant de cette âme se tendait pour une lutte nouvelle.
«t Jusqu'où sait-il? se demandait la marquise, peut-être ne sait-il pas tout, attendons ! n
Jaspin, le simple cœur si peu capable de se défendre en toute autre circonstance contre le génie de la marquise, saisissait cependant chaque fluctuation de son âme et la suivait dans tous ses mouvements comme le pécheur voit au fond de la mer s'agiter sourdement dans les dernières convulsions sa proie harponnée et garrottée aux flancs de la barque.
La marquise jeta autour d'elle un coup d'œil défiant.
— Ce que personne n'a su, reprit Jaspin en baissant la voix, c'est que la comtesse de La vernie avait reçu le jour même de ses couches un message mystérieux qui lui demandait une entrevue à la petite porte de son parc. Elle trouva là une ancienne et bien chère amie à elle, une victime de ce monde brillant où toutes deux avaient vécu. Cette femme venait de quitter Paris précipitamment pour cacher à tous les yeux une grossesse qu'elle ne pouvait attribuer à son mari. Fière jusque dans sa faute, indomptable en son malheur, elle ne s'était pas même confiée à son mant à qui. plus encore peut-être qu'atout autre, elle avait caché sa situation. Elle s'était
rappelé seulement une ancienne amie, la comtesse de Lavernie , si heureuse et si pure; elle la fit mander et s*ouvrit à elle dans son désespoir. De vrai, madame, interrompit Jaspin, qui appliqua son mouchoir sur son visage pour ne pas voir madame de Maintenon combattre avec son flacon une défaillance inévitable, la comtesse était la consolatrice des affligés, la providence des malheureux, vaillante et ingénieuse dans ses charités !
« — Je suis perdue et déshonorée, lui dit la pauvre femme fugitive, je ne survivrai pas à mon opprobre qui va éclater. Dans quelques heures je vais être mère; après, je me réfugierai dans les bras de la mort. Veillez sur mon enfant, et Dieu vous en récompensera. Je ne réclame de vous qu'un pardon pour mon âme, le silence et l'oubli pour mon corps !
a La comtesse comprit tout le malheur de cell<' femme, dont elle connaissait la volonté altière :
• — Vous nemourrezpas, lui dit-elle. Mon ma ri est absent, je prendrai votre enfant avec celui que Dieu va me donner ; je les élèverai ensemble comme deux jumeaux, et nul ne saura jam^) > votre secret, tant que vous ne m'en aurez p; dégagée vous-même. Venez d'abord avec moi, j vous dirai ce qu'il faut faire ; et souvenez-voiiqu'on ne doit jamais désespérer, tant qu'on a près de soi un cœur généreux, car une amie
fidèle remplace Dieu aux jours d'épreuve. » La marquise laissa tomber sa têle en arrière sur l'écusson sculpté du fauteuil. Jaspin reprit vivement :
— Tout s'exécuta comme la comtesse l'avait voulu. La pauvre fugitive donna le jour à un fils dans le pavillon de chasse perdu au fond du bois. Et presque à la même heure, madame de Lavernie, qui avait fait placer son lit dans le grand salon , au rez-de-chaussée, la digne comtesse embrassa son fils, à elle, un enfant né au milieu de la joie de toute sa maison. Puis, quand le chirurgien fut parti, et que la comtesse eut renvoyé tout le monde... la nuit était tiède, l'air parfumé entrait par les fenêtres ouvertes... alors, d'après un signal convenu entre elle et son amie, cette dernière apporta son enfant au château, le mit dans les bras de la comtesse, et disparut dans les parterres. Voilà comment, madame, le lendemain, deux jumeaux dormaient sur le lit de madame de Lavernie; vous le savez maintenant aussi bien que moi.
Un sanglot trop longtemps contenu s'élança du cœur de la marquise ; elle tourna vers Jaspin ses beaux yeux dilatés par la douleur et la crainte, et d'une voix étouffée :
— Oui, dit-elle, la femme qui a fait cela était un ange... Mnis l'autre mère, M. l'abbé, celle que la comtesse avait ainsi sauvée, vous la connaissez,
n'est-ce pas? Madame de Lavernie vous a dit son nom ?...
— Jamais , madame, répliqua Jaspin en la regardant fixement; et si je vous ai dit le secret, c'est pour que vous m'aidiez à la retrouver...
— A quoi bon? dit impétueusement In ni-ii quise.
— Oh ! madame, parce que cette femme est peut-être puissante, et qu'elle saura, si je la découvre, sauver Gérard de Lavernie... puisque vous ne pouvez rien pour lui.
— Vous ne la retrouverez pas, M. l'abbé, dit la marquise d'un ton pénétré, et d'ailleurs ce serait inutile, car ce nouveau trait que vous m'avez appris de la générosité de la comtesse lève tous mes scrupules ; c'est à moi de veiller sur son fil je m'en chargerai désormais.
— Oh! non, répliqua Jaspin en secouant la tête ; je ne suis pas au bout de ma tâche. Vous chercherez avec moi cette dame inconnue ; vous la chercherez encore plus avidement que moi même quand je vous aurai conté l'autre partie de ce secret, dont vous ne savez encore que la moitié.
— Grand Dieu ! s'écria la marquise.
— Vous avez appris, madame, qu'un des deux jumeaux est mort...
— Oui...
— Vous savez que la comtesse venait de perdre son mari au siège de Maestricht, et qu'il ne lui restait plus pour soutien, pour affection, pour espoir, que ce dernier des jumeaux, mes deux élèves ?
— Sans doute, eh bien?
— « Eh bien ! se dit la comtesse, comme c'est moi qui ai élevé cet enfant, comme nul ne l'aimera autant que moi, il ne serait pas juste que l'on vînt me l'enlever par un caprice. D'ailleurs, qui saura jamais s'il n'est pas le fruit de mes entrailles?... Le sait-il lui-même?... Non!.., C'est Dieu qui m'avait envoyé ce second fils, il est bien à moi, je le garde. »
— Mais , monsieur , demanda la marquise d'une voix qui n'avait plus rien d'humain , quel est donc celui des deux jumeaux qui est mort ?
— C'était le fils de la comtesse, répliqua Jaspin.
— En sorte que celui qui survit?... balbutia madame de Maintenon en tremblant de tous ses membres.
— Celui qui survit, répondit Jaspin en s'approchant de la marquise pour lui soufller au visage ces terribles paroles, celui qu'on appelle le comte Gérard de Lavernie, le malheureux enfant que M. de Louvois va tuer dans quelques heures, c'est le fils que l'inconnue avait déposé
entre les bras de la comtesse, et dont je viens vous prier, madame, de m'aider à retrouver la mère pour qu'elle le sauve au moins de l'échafaud !
— La preuve ! la preuve ! s'écria madame de Maintenon, ivre à la fois de désespoir et de remords.
— Tenez, madame, dit l'abbé en tirant de son sein une miniature qu'il tendit à la marquise, voici le portrait de Gérard, vous voyez bien qu'il ne ressemble pas à M. de Lavernie... Et puis quand il va passer pour mourir, regardez-le un peu lui-même, quelque chose me dit qu'il ressemble à sa véritable mère ; peut-être alors le reconnaîtrez-vous !
En disant ces paroles, et tandis que la marquise dévorait ce portrait, Jaspin à bout de forces tomba sur ses genoux, la marquise le releva des deux mains ; pour la première fois ces yeux de bronze laissaient tomber des larmes.
Bientôt l'éclair reparut dans son regard.
— Vous dites, s'écria-t-elle, qu'il a été jui; par un conseil de guerre ?
— Présidé par M. le duc du Maine.
— Oh! le ciel soit loué! ... Mais Louvois, est-co qu'il sait...?
— Rien... j'allais parler quand vous êtes entrée à Valenciennes.
La marquise frissonna.
— Que croit-il, enfin, depuis que vous Tavez iicnacé?
— Que vous défendrez peut être le fils d'une ancienne amie.
— Si je le défendrai!... jusqu'à la mort!
Et madame de Maintenon saisit une mante, des coiffes, erra comme en délire, et tout à coup, se souvenant, elle s'arrêta devant Jaspin, et lui prenant les mains pour le bien regarder en face :
— Et lui? demanda-t-elle , que sait-il?
— Il sait que sa mère est morte, répondit Jaspin qui soutint loy«ilement ce regard, il sait que rien ne lui reste plus au monde , et s'attend à mourir, ainsi qu'il me l'a écrit ce matin ; voici sa lettre ; lisez , madame.
La marquise lut cette lettre aussi avidement qu'elle avait regardé le portrait, serra cnergiqucraent d'une main la main de Jaspin, et lui montra de l'autre le crucifix appendu à la tapisserie.
Jaspin fit un signe de croix lent et solennel ; ce fut toute sa réponse.
Au moment où la marquise allait se précipiter hors de sa chambre, Nanon gratta timidement à la porte.
— M. le duc du Maine, dit-elle, demande à présenter ses respects à madame.
— Qu'il entre ! s'écria la marquise. M. Fabbé, allez trouver M. de Lavernie. Dans deux heures
il aura de mes nouvelles ; ensuite, revenez, je vous attendrai ici !...
Jaspin hébété, fou de joie, se heurta lourdement aux meubles, s'engouffra en sortant dans une tapisserie, embrassa dans la deuxième chambre la vieille fille qui courbait la tête et baissait les yeux. Elle poussa un petit cri, il s'élança dehors en se donnant comme une phalène dans tous les courtisans dorés, lumineux, qui encombraient le vestibule.