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Le comte de Lavernie

A la vue de son ennemie jurée, Louvois, qui avait espéré pouvoir se retirer avant qu'elle arrivât, fit un pas pour reprendre ses papiers et partir.

— Cette femme-là, pensa-t-il, a donc un démon familier qui l'avertit de paraître à point nommé pour m'étre désagréable!

Et déjà il prenait congé, car entre la marquise et lui la guerre était assez déclarée pour autoriser ces sortes de retraites, si brusques qu'elles fussent.

Mais la marquise s'adressant au roi :

COVn DB IATEK5IE. 5. 1

— C'est assez travailler, sire, dit-elle ; notre répétition commence. Il s'agit de décider aujourd'hui si les tragédies sacrées de ce pauvre Racine sont des abominations profanes. Venez écouter et jugez !

Louvois profita de la pause pour saluer et partir; mais madame de Maintenon, toujours souriant :

— On n'exclut point M. le ministre, dit- elle.

Ce sourire fit plus peur à Louvois qu'une tempête; il n'en hâta que plus son départ; mais le roi, ayant repris le portefeuille, tira le malencontreux rapport de police et l'offrit à la marquise en la priant de lire.

— Allons, sire ! s'écria Louvois au désespoir, voilà que Votre Majesté va me susciter de nouvelles difficultés : j'avais tant supplié le roi de ne pas lire cette note!

La marquise lut sans s'étonner.

— Eh bien, madame, dit le roi , qu'y a-t-il de vrai ?

— Au moins, madame se convaincra que je n'y suis pour rien, se hâta de dire Louvois.

— Je ne sais point ce que cela signifie, répliqua la marquise.

— Vous lisez bien le nom de Lavernie?

— Oui, sire, mais je ne comprends pas.

— Et l'absence de M. de Lavernie. l'expliquervous?

— Mais M. de Lavernie n*est pas absent, sire, regardez, le voici.

Elle indiqua du doigt une allée du jardin, où l'on voyait se promener Gérard avec Jaspin ; derrière eux venaient deux autres personnages difficiles à reconnaître sous les chèvrefeuilles et les lilas en fleur.

Le roi se retourna vers Louvois :

— En effet, dit-il, voilà bien M. de Lavernie. La marquise avait déjà fait signe aux quatre

personnages, et ceux-ci s'avançaient à la rencontre du roi qui, lui aussi, marchait machinalement de ce côté.

— Est-ce que Votre Majesté a quelque chose à demander à ce gentilhomme? dit la marquise avec une curiosité naïve.

— Mais oui.

— Approchez, monsieur, s'écria madame de Maintenon.

Gérard s'approcha respectueusement.

Louvois eût donné un million pour être parti dix minutes plus tôt.

— OÙ étiez-vous hier au soir, monsieur? demanda le roi ; vous aviez quitté Versailles?

— Sire, c'est vrai.

— Pourquoi faire?

— Pour chercher quelqu'un dont M. Racine avait besoin.

— M. Racine ?

— II est là, dit vivement Gérard; Votre Majesté voudrait-elle l'interroger?

— M. Racine, appela la marquise, venez! Le poëte accourut à son tour.

— Bonjour, Racine, dit le roi ; qu'avez-vous donc fait hier, pour employer M. de Lavernie?

— Oh ! sire, M. le comte a été pour moi une Providence.

— Bah !... en quoi?

— En ce que, me voyant sans musique pour mes strophes et mes chœurs d'Athalie, ce dont je m'étais plaint devant M. l'évèque de Troie, son ami, M. le comte s'est chargé de me trouver musique et musicien, et m'a procuré Tun et l'autre, au-dessus de tout éloge.

— Voyez-vous cela ! dit le roi. Qu'est-ce que ce musicien?

— Il a un nom tout musical, sire : on l'appelle M. Belair.

— Belair! s'écria le roi stupéfait.

— Belair ! murmura Louvois.

— Un virtuose du premier talent, dit la marquise ; je veux profiler de celte circonstance pour le présenter à Votre Majesté.

— Il est ici?... demanda Louvois à son tour.

— Approchez, M. Belair, dit la marquise. Belair parut, radieux et heau comme le jeune

Apollon épris de Daphné.

— C'est là M. Belair? fit le roi, étourdi de cette présence et de cette présentation.

Louvois étendit les bras comme s'il rendait les armes.

— Eh bien, mais ces prétendus fugitifs sont tous les deux retrouvés, glissa le roi à l'oreille de son ministre.

— Ce qui ne prouve pas, dit Louvois irrité, qu'ils n'aient point disparu cette nuit.

— Qu'avez-vous fait cette nuit, demanda brusquement le roi au musicien ?

Celui-ci baissa modestement les yeux.

— Sire, dit-il, veuillez interroger 31. Racine.

— Alors, répondez. Racine.

— Il est certain, dit le poëte, que M. Belair ne veut point se louer lui-même. Mais je le ferai pour lui. Sire, iM. Belair a fait cette nuit un chefd'œuvre.

— Ah! par exemple, voilà qui est fort ! s'écria Louvois.

— N'est-ce pas, monseigneur, que c'est fort, dit naïvement le poëte : dix-sept strophes mises en musique depuis hier au soir, et quelle musique!... les parties copiées et bonnes à étudier ce malin, c'est un vrai tour de force.

— Vous dites que monsieur a composé de la musique cette nuit?

— Dix-se[)t slrophes, oui, monseigneur.

— Vous l'affirmez ?

— Je l'ai vu.

^ Vous avez vu M. Belair cette nuit?

— J'ai fait plus, monseigneur, je l'ai tenu sous clef.

— De mieux en mieux ! gronda Louvois pourpre de dépit.

— Comment, sous clef? demanda madame de Maintenon.

— Oui, madame ; j'étais fou de douleur en songeant qu'on répétait aujourd'hui Alhalie sans les chœurs, faute de musique. M. de Lavernie m'avait promis de m'amener un musicien, et avait amené monsieur. Monsieur s'était engagé à me livrer la musique ce matin. Cet engagement m'a paru téméraire, et pour conjurer toute mauvaise chance, j'ai enfermé mon musicien.

— Où cela? s'écria Louvois exaspéré.

— Mais dans une chambre contiguë à celle où je dormais.

— Et monsieur a travaillé dans celte chambre?

— J'en réponds, dit Lavernie, je ne l'ai pas quitté.

— Et j'ijouterai, dit Racine, que le tour de force a eu lieu, puisque c'est moi qui, ce malin, ai porté à déjeuner à mes deux oiseaux dans la cage ; le rossignol avait pondu dix-sept mélodies, dont, j'espère, Votre Majesté approuvera le ton religieux et suave.

— Qu'en dit M. de Troie? demanda Louvois,

fou de chasrin. M. de Troie ii'était-il pas aussi dans cette fameuse chambre ?

— Non monseigneur, répliqua Jaspin avec candeur; je n'étais point avec ces messieurs, forcé que j'étais d'accomplir un devoir de charité.

— En vérité! dit Louvois, railleur. Quelque sollicitation, peut-être?

— Oui, monseigneur.

— N'est-ce pas auprès de M. de Pontchar- Irain ?

— Précisément, monseigneur.

Le roi et Louvois se regardèrent.

— Et que dcmandiez-vous à Pontchartrain , M. l'évêque? dit Louis XIV.

— La faveur de faire transférer dans une prison plus douce une pauvre femme soumise aux rigueurs de la Bastille.

— Et de quoi vous mêliez-vous? s'écria brutalement Louvois.

— Monseigneur, c'est le devoir d'un prêtre d'être charitable !

— Vous appelez charité la rébellion contre les archers, Tenlèvement d'une prisonnière !

— On l'a enlevée? dit Jaspin avec un éclair joyeux sur les traits; ah! tant mieux, pauvre petite, la \o\\l\ libre !

— Vous entendez, sire! bégaya Louvois dans le triomphe de sa rage ; voilà comment on brave les lois !

— Au fait, dit le monarque à Jaspin, à quel litre celte prisonnière vous intéressait-elle?

— Rien de plus naturel, sire : c'est la femme de mon filleul; c'est moi qui l'ai mariée; voilà pourquoi je sollicitais pour elle M. dePontchartrain; voilà encore pourquoi je me réjouis qu'elle soit libre.

Devant cette angélique candeur, devant cette bonhomie irrésistible, le roi s'adoucit et se dérida soudain. Louvois terrassé roula encore une fois au fond de son piège.

Il prit le rapport du lieutenant de police, le déchira en mille morceaux, qu'il éparpilla dans l'air d'un geste furibond.

— Monsieur, dit-il à Racine stupéfait et tremblant de toute cette scène, vous n'aviez fait encore qu'une comédie, je crois; faites-en d'autres, vous y réussissez à merveille.

— Plait-il, monseigneur? balbutia le poëte effaré.

— Vous aviez la clef de la chambre où travaillait ce musicien à ses dix-sept strophes?

— Oui, monseigneur.

— Aviez-vous aussi la clef des fenêtres?

— Je ne comprends pas, monseigneur.

— Méditez ce moyen dramatique et couchezle dans la première comédie que vous écrirez.

En disant ces mots, Louvois fit une révérence et disparut d'un pas précipité comme une course.

— iô —

— Qu'a donc M. de Louvois? dit la marquise en s'apppochant de l'oreille du roi, ne trouvezvous pas qu'il a les yeux hagards ? Est-ce qu'il deviendrait fou ?

— J'y veillerai , répliqua le roi.

— Allons répéter Jthalie avec les chœurs, s'écria tout haut la marquise.

Belair et Gérard, en voyant s'enfuir le terrible ministre, échangèrent un coup d'œil qui signifiait bien des choses.

— Enfin, dit encore le roi tout bas à la marquise, expliquez-moi l'intérêt qui porta M. de Lavernie à chercher un musicien pour Racine, et à s'enfermer avec ce musicien toute une nuit : c'est de la raélomanie un peu bien étrange.

— Nullement, sire, répliqua la marquise : estce que ce n'est pas mademoiselle Van Graaft qui chante le rôle de Salomith? est-ce que le fiancé n'a pas le droit de s'occuper de sa fiancée? M. de Caylus n'en a-t-il pas fait autant pour ma nièce, à l'occasion d'Esther?.., Est-il donc si étrange que M. de Lavernie, qui connaît ce parfait musicien, lait été chercher à la hâte, l'ait amené à Racine, l'ait forcéau travail?on sait les musiciens paresseux ; et enfin peut-on s'étonner qu'il ait passé la nuit à stimuler son ami, dans l'intérêt du rôle de sa fiancée? Vous me direz tout à l'heure, en écoutant mademoiselle Van Graaft, si M. de Lavernie a eu tort.

— Vous avez raison, comme toujours, madame, et ce Louvois est un vilain esprit.

Jaspin soupira béatement. Racine, s'approchant de la marquise :

— Est-ce que j'aurais eu le malheur de déplaire à M. de Louvois? demanda-t-il.

— Qu'importe ! s'écria le roi d'un ton qui marquait toute sa prévention contre Louvois. Qu'il vous suffise de me plaire, M. Racine !

Et comme on était près des bâtiments de Saint- Cyr, la conversation finit là.

Cependant Louvois sauta dans sa calèche, prit avec lui un valet, et lança ses chevaux sur la route de Versailles.

Il n'avait pas été dupe, lui. Il avait bien deviné la manœuvre des deux amis, Jaspin demandant la translation de Violette, Gérard conduisant Belair chez Racine; celui-ci enfermant de bonne foi son musicien ; Belair et Gérard s'échappant par une fenêtre, courant sauver leur prisonnière et revenant au matin dans leur propre prison. Oui, le ministre avait deviné tout cela. Mais comment le prouver et pourquoi le prouver? N'est-il pas de ces secousses qui épuisent un lutteur? de CCS flots opiniâtres qui noient un nageur? Jaspin, Gérard, Belair, Violette, la marquise, étaient l'avant-garde du genre humain ligué contre Louvois. Après eux venait le sorcier de Salon, qui avait conseillé la paix au roi. Der-

rière tout cela venait le roi vieillissant, et ce fantôme odieux de la paix avec son rameau d'olivier qui faisait à Louvois l'effet du goupillon bénit d'un exorciste sur le démon qu'il exorcise.

Comment résister à tant d'ébranlements? Comment balancer ce pouvoir invincible delà femme qui, à cbaque minute, tramait une maille du réseau dans lequel Louvois devait finir par se trouver enveloppé?

Et les chevaux volaient sur la route avec un tel fracas, que le valet, si près de son maître, n'eût pu entendre un mot decequ'il grommelait tout haut.

Arrivé à l'hôtel de la surintendance, à Versailles, Louvois jeta les rênes aux mains de cet homme et monta chez lui. A peine s'aperçut-ii que l'escalier, les vestibules, les antichambres étaient encombrés. Il passa dans son cabinet et se roula en furieux dans ses dépèches et ses notes.

Ses sonnettes appelèrent à la fois tout le monde.

— Qu'on me cherche Desbuttes ! s'écria-t-il en se mettant à son bureau.

Louvois tenait la plume, une plume ailée qui courait sur le papier avec un cri sinistre. Les gros et longs caractères de l'écriture magistrale du ministre noircissaient rapidement les pages entremêlées de chiffres, qu'il puisait avec une effrayante facilité dans un livre ouvert devant lui.

Les secrétaires, debout et oisifs, attendaient de la besogne.

— Un courrier! cria-t-il.

Louvois relut et cacheta lui-même la première dépêche. Une seconde fut expédiée par lui avec la même vitesse. Cette plume frénétique volail, et, à mesure que le papier se chargeait, le fiel s'évaporait du cœur de ce démon, une joie lugubre illuminait son visage. Il mit lui-même la suscription sur cette deuxième missive.

— Autre courrier! cria-l-il encore quand il eut appliqué son large cachet sur la nappe de cire bouillante. Le sieur Desbuttes est il arrive?

— Oui, monseigneur; il attendait dans l'antichambre depuis tantôt.

— Qu'il entre!

Un aide de camp parut.

— Les courriers sont bottés, monseigneur.

— Qu'ils viennent prendre les dépêches de ma main... Sortez tous!

Chacun se retira.

Desbuttes entra pâle et tremblant.

— Ah ! vous voilà, vous! votre fortune dépend de ce que vous m'allez répondre.

— Oh! monseigneur, dit piteusement le petit homme aux jambes torses, elle est bien aventurée ma fortune, s'il est vrai que vous ayez l'intention de lever une taillesur les gens de finance! On ledit.

— Il sait déjà tout! murmura Louvois. Quoi!

des espions, des serpents jusque dans mon porte" feuille

— Est-ce que monseigneur ne fera pas une exception en ma faveur? fit Desbuttes en joignant les mains; je serais ruiné...

— Nous verrons... mcritez-le!

— Je suis prêt, monseigneur.

— Vous allez partir.

— Oui, monseigneur.

— Avec un carrosse.

— J'en ai un.

— Pour Lavernie.

— Ah!...

— Vous rendrez visite à ce chirurgien paralytique dont vous me parlâtes à Mons, et qui sait, «dites-vous, tant de choses.

— Oui, monseigneur.

— Vous lui proposerez de venir à Paris.

— Il refusera.

— Voilà pourquoi je vous ai dit de prendre un carrosse. Vous y jetterez cet homme et l'amènerez ici.

— Mais, monseigneur...

— Sans que personne vous ait vu.

— Oh!

— Sans que personne vous ait soupçonné.

— Monseii^'neur...

— Je vous donne six jours.

— Oh ! monseigneur, cent cinquante lieues !

— Tuez cent cinquante chevaux et obéissez ! L'aide de carap gratta à la porte.

— Les courriers ! dit-ih

Louvois se leva et prit ses dépêches en apercevant ses deux messagers favoris : deux aigles pour le courage, deux hirondelles pour la vitesse.

— Toi, Joliot, dit-il tout bas au premier, à l'armée de Catinat! Ventre à terre î et cinquante louis si tu marches nuit et jour!

Le courrier s'enfuit avec la lettre.

— Toi, Bonfils, dit-il au second, à Bâ!e! au Conseil fédéral! brûle la route I... Cent louis si tu ne mets que trois jours!

Le deuxième courrier s'élança par les degrés.

— Comment, Desbuttes, s'écria Louvois en se retournant, vous n'êtes point déjà à la barrière?... Alerte, alerte !

Et il poussa le financier hors de son cabinet par les épaules.

On entendit rouler un carrosse entre deux galops de cbevaux.

— Ah! dit alors Louvois, ah! mon maître, tu veux faire la paix et chasser ton serviteur. Ingrat!... Ah! tu veux éteindre les incendies; eh bien, lâche d'éteindre celui que Catinat va allumer aux quatre coins de chaque ville du Savoyard ; éteins-le ! Je t'offre pour cela un fleuve de sang, qui coulera de Bàlc à l'autre bout de l'Europe,

Quant à vous, douce maîtresse, vous m*avez fait venir de Salon un sorcier qui a raconté au roi les secrets de sa première épouse. Eh bien, moi, je vais vous en amener un de Lavernie, pour qu'il dise à Sa Majesté les secrets de sa seconde femme.

Guerre au dehors, guerre à Versailles, guerre partout!... C'est bien le moins qu'on garde un pauvre ministre pour tant de guerres!...

PSTXTE AXIPÉTZTZON D'UNE GRANDE PIEGE.

Saint-Cyr était l'œuvre de madame de Maintenon. Cette illustre femme, qui avait souffert avant de devenir reine, voulait laisser sur terre quelque chose de plus qu'un souvenir de sa grandeur; elle prétendit et réussit à y laisser un témoignage de sa reconnaissance envers Dieu qui l'avait élevée. Le remercîment des grandes âmes à la Divinité protectrice s'appelle la charité, et il est rare que la charité ne laisse pas sur son passage des fondations plus solides que la victoire.

Malgré toutes les oppositions, malgré les comptes de Louvois, qui craignait de dépenser trop.

(admirables comptes , il faut bien le dire, puisqu'ils étaient justes) , la marquise bâtit Saint- Cyr, 3Iansard fit les plans. Le travail dura quinze mois et coûta quinze cent mille livres. On reprocha beaucoup à l'architecte d'avoir fait le rezde-chaussée trop bas, d'avoir amené trop d'eau dans la maison, d'avoir placé la porte de l'église derrière des remises et d'avoir réuni les confessionnaux et les orgues. Tous ces déHiuts firent crier. Mais la fondatrice installa son idée et son bienfait quinze mois plus tôt qu'elle n'eût fait avec la perfection. Ces quinze mois de charité rachètent bien des péchés géométriques.

Deux centcinquante jeunes filles de noblesse, toutes appartenant à des fa milles pauvres ou privées de leur chef, recevaient, sous la direction de quatre-vingts dames religieuses ou converses, une éducation à la fois solide et brillante , de sept ans à vingt accomplis.

Les élèves étaient habillées uniformément d'une étamine brune du Mans, avec manteau et jupes pareils. L'été, d'un jupon de toile ccru( jupon de ratine rouge en hiver.

La coiffure se composait d'un bonnet blanc piqué, avec plusieurs rangs de réseau plissés par devant et noués de plusieurs nœuds de rubans , dont la couleur variait suivant la classe dont elles faisaient partie ; il y avait quatre classes ;i Saint-Cyr.

Louis XIV avait permis à celte maison ses livrées h perpétuité ; le régime était simple, doux, plus moral que religieux ; les jeunes filles étaient punies pnr un ruban noir, récompensées par un ruban de feu.

C'était au milieu de ces jeunes enfants ou de ces grandes filles prêtes à entrer dans le monde, dotées d'un esprit et d'une raison comme elles l'étaient d'un douaire, que la marquise venait chaque jour s'enfermer, fuyant le monde qu'elle n'avait pu réformer, et s'appliquant à en créer un de sa façon , selon son intelligence et son cœur.

Saint-Cyr était devenu le rendez-vous de tous les grands prélats, de tous les humbles prêtres, instituteurs par la science ou par l'exemple, et la marquise avait longtemps flotté entre le désir inspiré au roi par quelques fanatiques, de fonder une pépinière de religieuses austères, et l'instinct qui la poussait, elle, à former de bonnes mères de famille pour cette noblesse à laquelle un si incertain avenir était réservé.

Aussi ne négligeait-elle jamais de mêler à ses leçons quelques-unes de ces fleurs qui éclosent dans les sentiers du monde, poésie, musique, et peinture. Admirable écrivain, la marquise, dont le style dit toujours ce qu'il veut dire, ne dédaignait pas d'apprendre à ses élèves quelque chose de plus que la sèche grammaire; de même

qu'elle leur enseignflit quelque chose de plus que le strict c.iléchisme.

Voilà ce qu'était Saint-Cyr, lorsque Racine y fut appelé pour faire représenter la tragédie d'Esther. Eslher, partie de Saint-Cyr, fit le tour de l'Europe. C'était la première fois qu'une communauté religieuse portait bonheur au théâtre.

Après Eslher vint Athalie, et nous avons vu comment madame de Maintenon, pour effacer le bruit de la première pièce, malgré l'auteur qui en eût demandé plus encore, avait convoqué un petit aréopage de gens religieux, droits et dévoués à son institution, pour lui donner un avis sincère et, plus encore, une garantie qui consacrât indéfiniment son droit à la propagation d'une éducation comme elle l'entendait, c'est-àdire mondaine pour l'esprit et religieuse pour le cœur.

Louis XIV, qui avait de sa main rédigé un plan et des constitutions pour Saint-Cyr, arrivait fort intéressé dans cette discussion de son œuvre.

Quant à la marquise, nous verrons peut-être combien la réunion des juges avait pour elle d'objets divers et d'intérêts opposés.

On vit donc entrer dans l'une des salles du premier étage, le roi, la marquise et l'auteur d'Atlialie, suivis à distance de Jaspin et d Bclair.

Ce dernier surtout se dissimula de son mieux derrière des pupitres disposés pour la répétition. Gérard, placé, par une faveur inouïe, derrière l'estrade de la maîtresse, au bas de laquelle devait s'asseoir le roi , fît un muet salutà Rubantel, que Jaspin avait eu le crédit de faire placer sous une tapisserie, dans un endroit couvert, où les regards du roi n'eussent pu Taller rencontrer.

Le roi avait trouvé dans la salle une de ces sociétés qu'il aimait à voir au sortir de ses campagnes. L'or des broderies et des cuirasses, les panaches, les armes fulgurantes, avaient-elles fatigué ses yeux, il se reposait l'àme et la vue sur les figures calmes, sur les habits sombres et uniformes des gens d'Eglise. Calme trompeur sans doute, simplicité menteuse, trop souvent : mais, excepté Dieu, quel homme et quelle chose ne mentent point aux rois !

Louis XiV trouva donc réunis : son confesseur le père Lachaise , Tarchevéque de Paris, M. de Harlay,et quelques autres ecclésiastiques.

Tandis qu'il s'entretenait avec eux, madame de Maintenon visitait les pupitres et questionnait ses élèves actrices dans le cabinet voisin. Racine relisait fiévreusement son manuscrit, avec la crainte d'y trouver des allusions dangereuses ou des situations profanes. Gérard, de sa place, guettait l'arrivée des actrices. Belair corrigeait 5. 3

sur les cahiers les fautes qu'une copie rapide y avait pu oublier.

Entre le roi et les ecclésiastiques, Tentretien préliminaire prit d'abord beaucoup d'importance. Jaspin, sur un signe de la marquise, s'approcha.

Ilétait fort mal à l'aise, le digne homme, et le roi questionnant un nouveau venu n'était pas toujours encourageant. Mais lorsqu'on est évêque dans le diocèse de Troie, et qu'on a Homère pour paroissien, l'on se doit de marcher tête haute à l'assaut des propositions théologiques, comme le soldat qui vient d'être élevé h un grade se doit d'affronter sans hésitation le poste le plus périlleux.

Il y avait dans le groupe noir un honnête ecclésiastique, supérieur des lazaristes, M. Durand, farouche ennemi, de bonne foi. des spectacles en général et de la tragédie en particulier. Il y en avait un autre, 31. Hébert, curé de Versailles : ces deux prêtres se consultaient du regard depuis le commencement de lu séance.

Le roi qui lut dans leurs yeux leur hésitation, et qui savait lire, s'empressa de déclarer, croyant les mettre à l'aise, que Ton allait enteudred'abord cet ouvrage, bien que l'esprit tout moral et tout religieux de l'auteur fût rassurant, pour juger de Topporlunité d'une récréation, que rien dans

les règlements ne semblait devoir interdire aux demoiselles de Saint-Cyr.

En disant ces mots, le roi s'installa dans son fauteuil , comme décidé à soutenir une argumentation solide de commodo et incommodo spectaculorum.

Déjà le monarque agaçait de l'œil et provoquait au combat les sombres champions qu'il supposait avoir aiguisé leur dialectique. Appel au confesseur, appel à Tarcbevêque, appel à ce nouveau foudre d'éloquence, qu'on avait nommé évêque de Troie, appel enfin au curé et au lazariste ; le manuscrit tremblait aux mains du pauvre Racine.

Mais les deux opposants, M. Durand et M. Hébert, saluant avec un respect tout guindé, déclarèrent que, ne reconnaissant point la possibilité d'une exhibition dramatique quelconque, ils préféraient ne pas chagriner le roi par des discussions qui pouvaient entraver les plaisirs de la marquise. Ils se réservaient, dirent-ils, d'écrire loyalement leur façon de penser, que sans doute ils ne se sentaient pas l'éloquence nécessaire pour faire triompher en présence d'un tribunal imposant comme celui du roi, et devant des adversaires redoutables comme M. l'évèque de Troie, qui s'annonçait, dit-on, favorable aux représentations de Saint-Cyr.

Le roi, fort surpris et inquiet, se leva. Le père

Lachaise, au lieu de le prier de se rasseoir et de forcer la discussion sur l'heure, consulta un regard de Tarchevêque, qui enchaîna sa langue. Le père Lachaise se tut. Jaspin aussi. Ce fut heureux surtout pour ce dernier, qui se donnait, depuis quelques minutes, beaucoup de peine pour chercher les moyens de fuir honorablement le combat.

Les deux opposants, après leur prolégomène, firent une deuxième révérence et se retirèrent, trop heureux d'échapper au terrible Jaspin- Augustin-Chrysostôme .

La marquise désolée essaya vainement de les retenir.

— Madame, lui dit tout bas Tarchevêque, je vous supplie de n'en rien faire.

Alors le roi, craignant de paraître, en restant, choisir, parmi les adversaires, alors qu'ils ne s'étaient pas donné la peine de discuter, le roi, si timoré en matière religieuse , se tourna vei»s la marquise.

— 11 me paraît, dit-il, madame, qu'on n'est pas encore assis sur un terrain nivelé. Nos guides ne savent point s'y diriger eux-mêmes, comment nous hasarderions-nous? Quant h moi, je déclare que j'attendrai.

— Oh ! sire, s'écria Racine, si Votre Majesté eut seulement écouté le premier acte 1

— Ces admirables chœurs de M. Belair.... dit Jaspin timidement.

— Composés cette nuit, dit la marquise, et que nos filles chantent merveilleusement bien après trois heures seulement d'étude.

Le roi regardait toujours fuir le lazariste et le curé. Plus on insistait pour le faire demeurer, plus il se souhaitait dehors. Il croyait voir partir les anges et tremblait de rester en société des démons. S'étant soulagé par quelques mots polis à Racine, par quelques gracieusetés à la marquise, il retourna vivement à Versailles.

On voyait par le cabinet ouvert à deux battants les belles jeunes filles, déjà installées à leur pupitre, et Antoinette, adossée tristement au chambranle de la porte, cherchait en vain dans la salle Gérard qui la dévorait des yeux et ne pouvait se faire voir d'elle sous peine de prouver à priori, en se démasquant, combien c'est chose profane, au couvent, que le théâtre, et à quel point les lazaristes et les curés ont raison lorsqu'ils prohibent les tragédies jouées par des filles.

Le roi parti , la marquise ordonna aussitôt à M. de Lavernie, de fermer cette porte du cabinet. Le jeune homme sortit de sa cachette et obéit avec un soupir : joie et chagrin ; il allait être vu de sa fiancée au moment même où il la séparait de lui.

Mais on ne manque point assez de génie quand on aime, pour oublier qu'une porte se tire par

Je dehors comme par l'intérieur, et lorsque les doigts s'appliquent sur le dehors ils semblent appeler le frôlement d'une main secourable, qui, (le l'autre côté, peut aider à refermer cette porte.

C'est ce qui ne manqua point d'arriver. Aussitôt qu'Antoinette eut aperçu Gérard, elle laissa voler vers lui son cœur avec son regard ; leurs yeux se croisèrent dans ce court moment, leurs mains se rencontrèrent sur la froide serrure, et ce bonheur immense ne coûta pas un remords à la conscience de madame de Maintenon, puisqu'elle ne voulut pas même voir leur sourire.

Les filles parties, le roi dehors, la scène changea étrangement de face, aux yeux de l'observateur. Racine, Gérard et Belair furent congédiés, ainsi que Rubantel, avec une rapidité qu'ils ne pouvaient comprendre; la marquise fixa un nouveau rendez-vous : poëte , musicien et fiancé prirent congé, Tun le cœur gros, Rubantel dépilé d'avoir manqué le spectacle, les autres sournoisement allègres à mesure qu'ils s'éloignaient.

La marquise recommanda de loin à Belair (\<' se tenir prêt et de venir quelquefois pour s< leçons j h Racine, d'avoir bon courage; à Gérard de prendre patience. Jaspin, qui se préparait à les suivre, fut arrêté tout net par un restez ! qui n'eût pas déparé le sortez! de Bajazet, s'il eût été adressé à Racine.

— Oui, restez! ajouta la marquise, ces messieurs parleront volontiers devant vous, M. l'évéquc.

Et h peine les profanes étaient-ils exclus du temple, que la scène changea encore d'aspect. L'archevêque, que la présence de Jaspin gênait hien un peu, alla pourtant fermer les portes, emmena le père Lachaise au milieu même de la chambre, et, s'adressant à madame de Maintenon, tandis que Jaspin restait ébahi de ses préparatifs mystérieux :

— Madame, dit-il, en saccadant chaque mot comme s'il craignait de faire entendre deux paroles de suite, nous avons eu l'honneur, le père Lachaise et moi, de vous prier de nous ménager cette entrevue secrète pour vous annoncer une lettre de notre saint-père le pape. Notre saintpère a pris conseil de sa cour et consulté les souveraines intelligences qui dirigent la plupart des cours européennes ; voici, autant que vous en pourrez juger, sa réponse littérale, tracée en chiffres, dans la dépêche qui nous est parvenue. Permettez que je vous la transmette, ayant médité depuis tantôt chaque caractère du message, de concert avec le révérend père Lachaise, que j'en prends à témoin.

Le confesseur du roi lit un signe d'assentiment.

— Que vais-je entendre? se dit Jaspin, petit

comme un atome en face de ce conciliabule qui prenait toutes les allures d'une conspiration de cour. M. de Harlay tira un épais papier des profondeurs de sa poche de velours : ses archives, comme on sait.

— J'écoute , messieurs, dit la marquise fort calme en apparence, bien que le sang eût tout à fait abandonné ses joues pour affluer au cœur avec impétuosité.

— Madame, dit l'archevêque, qui n'était plus cet écervelé oublieux que nous avons vu, mais un rusé diplomate, riche d'une mémoire à cent compartiments, notre saint-pcre voit avec douleur la guerre qui déchire l'Europe et divise les princes chrétiens. Assurément, le principal auteur de celte guerre, le prince d'Orange, n'est point catholique, et l'intérêt apparent de l'Eglise serait qu'on le poursuivît jusqu'à sa ruine; mais il réunit aujourd'hui deux couronnes, et peut faire durer si longtemps la lutte, qu'elle devienne fatale aux catholiques qui la soutiendront. Notre saint-père pense donc qu'il vaudrait mieux essayer de la paix, et vous supplie d'intercéder auprès du roi pour l'obtenir.

Telle est la première partie de sa lettre ; voici maintenant la seconde. Permettez-moi , madame, de garder le silence, pour laisser la parole au confesseur do Sa Majesté. Il s'agit de scrupules trop délicali pour être traites par une

personne aussi étrangère que je le suis à la confiance du roi.

— Parlez donc, monsieur, dit brièvement la marquise au père Lachaise.

— Madame, dit le jésuite, notre saint-père voit avec douleur la position mixte et fausse où se trouve le roi, à la face de toute l'Europe, depuis ce mariage clandestin que votre désintéressement refuse de publier comme il devrait l'être. La paix revenue en Europe, notre saint-père estime que le bon exemple doit être donné par le roi très-chrétien, fils aîné de l'Eglise; et il vous adjure en conséquence de faire déclarer au plustôtce mariage, assuré que vous serez, dit-il, et c'est écrit de son assentiment et de celui de deux des princes souverains les plus considérables, qui sont Sa Majesté Guillaume III, roi d'Angleterre, et le duc de Savoie, reconnaissants tous deux des bons ofïîccs que vous avez perpétuellement rendus à la cause de la pacification générale. Notre saint-père ne doute pas que vous ne vous empressiez de faire cesser tout schisme, toute guerre et tout scandale, par une prompte exécution de la loi naturelle et religieuse, puisque vous êtes déjà la femme du roi, de fait et devant Dieu.

La marquise baissa la tête , incapable de porter, sans fléchir, cette fortune que le ciel envoyait une seconde fois à sa noble ambition.

— C'est pourquoi, reprit Tarchevêque, nous supplions Votre Majesté d'obtempérer au désir de notre saint-père, et d'en finir avec la guerre qui ronge la prospérité de ce royaume, et avec la calomnie qui ronge toute la splendeur de votre renommée.

Elle releva son front pensif et pâle.

— Messieurs, dit-elle, cette paix que vous me demandez, nuit et jour je travaille à Tacquérir. Je prie Dieu, je supplie le roi, je tends la main à tous ceux qui, comme moi, désirent le bien de l'État, le repos de l'humanité. Mais j'ai un adversaire, toujours terrassé, toujours renaissant. En vain le ciel fait-il des miracles, comme celui de Salon, par exemple, pour éclairer le roi, comme ma rencontre avec le roi Guillaume à Saint-Guislain, pour concilier des inimitiés réputées implacables : l'adversaire dont je vous parle efface l'effet de chaque miracle; il veut la guerre, il la fait, il la fera. Prenez garde, messieurs, j'ai déjà reculé, moi, devant cette terrible tâche, personne ne m'y ayant aidée. Notre sainlpcre lui-même échouerait. Vous qui m'apportez son message, et qui me conseillez de faire la paix en Europe, m'apportez -vous les moyens d'y parvenir?

Jaspin, à ces paroles, trembla de voir jaillir du parquet l'ombre irritée du redoutable Louvois.

L'archevêque, regardant de tous les côtés, trahit par sa pantomime effrayée son refus de choisir une franche attitude.

Le jésuite, lui, prit courageusement la sienne.

— Voici, dit-il, ce que j'apporte, moi qui obéirai toujours sans biaiser à notre saint-père et à ma conscience. A partir de ce soir, j'instruirai le roi du danger que court son àme dans cette voie oblique. Peut-être ne ferai-je que répéter les avis salutaires apportés au roi par le visionnaire de Salon-, mais enfin, je les appuierai de toute mon autorité. Je pousserai le roi à déclarer son mariage, et je m'engage à cesser de diriger sa conscience, s'il ne s'engage à reconnaître publiquement sa femme. Voilà , dis-je, mon contingent; j'ajouterai que toute la société de Jésus marche derrière ma parole.

— Merci, mon père, dit la marquise en saluant avec un regard lumineux de reconnaissance la promesse si fermement accentuée du père Lachaise. Et vous, monseigneur, que ferezvous?

L'archevêque, une seconde fois interpellé avec cette vigueur, n'osa plus tergiverser.

— C'est, dit-il, je le déclare, un choix à faire entre madame de Maintenon et M. de Louvois.

Et il s'arrêta pour ébaucher un timide sourire.

— Mais le maréchal de Salon a-t-il commencé l'œuvre? pouvons-nous continuer utilement?

— Le saisje, monsieur ? répliqua fièrement la marquise.

— Eh bien, madame, le choix peut-il être douteux? dit M. de Harlay en couvrant son ambiguïté d'une révérence.

— Vous avez entendu, M. l'évéque, dit la marquise à Jaspin, vous êtes témoin.

Jaspin comprit alors pourquoi on l'avait fait rester.

— Alors, reprit le père Lachaise, vous ne me démentirez point? quoi qu'il arrive, en un mot, vous acceptez, madame?

— De votre main, oui, mon père!

— Eh bien, j'aurai l'honneur, madame, de vous appeler, avant deux jours, Votre Majesté.

L'archevêque sentit la cruelle leçon que le jésuite venait de lui faire , à lui , qui prononçait si cavalièrement, si hypocritement peut-être, le mot avant d'avoir osé attaquer la chose.

— Oh! j'ai l'avance sur vous , mon révérend père, dilil en grimaçant un second sourire.

Et il fourrait déjà la lettre du pape dans sa terrible culotte.

La marquise voulut bien lui faire l'honneur de supposer qu'il agissait avec distraction.

— Monseigneur, dit-elle, pardon ; je ne voudrais pas que vous perdissiez encore ce papier-là j

veuillez me le remettre ou le donner au père Lachaise.

M. de Harlay s'empressa de donner le bref à la marquise.

Et comme le jésuite scellait encore son engagement d'un regard clair et loyal, l'archevêque aima mieux baisser les yeux et mettre une main sur son cœur.

— A demain, dit le père Lachaise.

— A demain, répliqua la marquise.

— A toujours, minauda le prélat.

Tous deux sourirent.

La marquise retenant Jospin :

— Eh bien, dit-elle, monsieur, vous trailé-je en amie, et me livré-je honnêtement à vous? Êtes- vous bien maintenant mon confesseur ?

— Oh ! madame ! répliqua le digne homme ens'agenouillant, comptez sur moi, malgré tout, quel que soit le péril qui me menace ! Il n'est rien que je préfère à vous, en ce monde... Pardon, il y a quelqu'un.

— Gérard, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— Je vous le permets, dit-elle avec un sourire. Oui, sacrifiez-moi à lui; mais une fois reine, croyez-vous que je ne saurai pas le défendre? Après-demain, il est sauvé. A propos, que pense votre probité du jésuite et de l'archevêque qui sortent de chez moi ?

COMTE DE LAVKRXIE. 5, 4

— Que c'est l'archevêque qui est le jésuite, et qu'il a encore plus peur que moi de 31. de Louvois, répliqua Jaspin.

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