LA MAISON DU PONT MARIE
Lorsque Gérard et Bclair furent sortis de Saint- Cyr et revenus à Versailles avec Racine et Rubanlel, ils demandèrent à celui-ci ce qu'il comptait faire, puisque la répétition manquée avait dérangé ses plans pour le reste du jour.
— Je ne sais, répliqua le vieux soldat d'un ton chagrin. Il n'y a que moi à qui des malheurs pareils arrivent. Ne croyez-vous pas que ce soit une comédie ?
— Non, dit Racine naïvement, c'est une tragédie, M. le marquis.
— Eh! je ne vous parle pas de votre pièce, M. Racine! s'écria Rubantel de mauvaise hu-
meur. Je vous demande si cette repétition n'a pas manqué par quelque comédie qui se sera jouée entre le roi et les curés, grands et petits, qui se trouvaient-là.
— Peut-être bien, dit Racine aussi triste que Rubantel, et qui ne comprenait pas que le vieux soldat faisait de son exclusion une question toute personnelle.
— J'étais un intrus là dedans, ajouta Rubantel, et l'on s'est empressé de me mettre dehors. Voilà à quoi m'a servi la protection de mon ami M. révéque de Troie. Oh î j'aurais dû me méfier de Sa Grandeur l
— Allons, dit Lavernie en souriant, ne vous en prenez point à ce digne Jaspin, le plus sincère des hommes.
— D'accord, mais enfin Ton m'a mis dehors.
— Et moi aussi, dirent Belair et Gérard.
— Et moi aussi, soupira Racine.
— Oh! vous autres!... grommela Rubantel avec une grimace bouffie de réticences.
— Eh bien, quoi? dit Gérard.
— Eh bien, vous, s'écria le général incapabl»^ de garder ce qu'il avait sur le cœur, vous m'allez souhaiter le bonjour poliment, vous allez continuer à me pousser dehors avec grâce, et quand j'aurai tourné les talons vous rentrerez à Saint- Cyr par quelque petite porte, et la répétition recommencera.
Exclamation des trois autres, protestations de Gérard : rien ne vainquit l'opiniâtre amour-propre du général.
— J'ai un moyen de vous convaincre, hélas ! M. le marquis, dit Racine, reconduisez-moi en voiture chez ma femme, à Paris, vous verrez si je retourne à Saint-Cyr! Que je voudrais, pour l'avenir (ÏAthaliej pouvoir rentrer à Saint-Cyr, mon manuscrit à la main, lorsque vous serez parti ! 3Iais non.
— On va bien se moquer de moi, répliqua Rubantél. Moi qui, sur l'invitation de notre ami Jaspin, avais laissé entendre à quelques personnes que j'allais à Saint Cyr.
— Eh bien, vous y êtes allé.
— Oui ; mais cette répétition?
— Je vous supplie, pour mon propre honneur, 31. le marquis, s'écria Racine, de paraître y avoir assisté.
— Oh! oui..., dirent Gérard et Belair en se serrant la main avec intention, oui, il est de la dernière importance qu'on croie que cette répétition a eu lieu, et que nous y avons tous assisté.
— Moi, je déclare que je rafïirraerai, dit Belair.
— Et moi aussi, assura Gérard.
— Moi, je ne me vanterai pas qu'elle a manqué, murmura le désolé Racine ; mes ennemis auraient trop beau jeu.
— Me voilà donc forcé, dit Rubantel un peu réconcilié avec sa situation, de faire comme vous, et de soutenir que j'ai vu la repétition à'Athalie. C'est mentir, mais puisque me voici à Versailles, jour de Dieu ! je veux mentir comme les autres !
Chacun se mit à rire.
— J'ai encore une idée, continua Rubantel, c'est que je ne pourrai pas même faire ce mensonge-là.
— Pourquoi?
— Parce que je ne connais pas un mot de la pièce, et que j'aurai l'air d'un âne si l'on m'en parle.
— Rien de plus aisé, répliqua Belair; je vais vous apprendre le premier vers. Retenez bien ceci :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel.
Apres avoir lancé ce vcrs-là , vous ferez le mystérieux, et cela vous suffira dans les compagnies.
— II est vrai que ce n'est pas à dédaigner, dit Rubantel. Voyons :
Oui, je viens adorer dans son temple...
— Non pas, non pas! s'écria vivement Racine.
— Si fait, riposta Rubantel.
— Le vers serait faux!.., prenez garde, insista Racine. A mon tour, j'ai une idée : au lieu de citer des vers détachés, dont M. le marquis ne se souviendrait peut-être pas, il fera mieux de venir avec moi, je lui raconterai la pièce et il sera tout à fait instruit.
— Ah ! j'accepte, dit Rubantel. Partons! Venez, Gérard; virtuose, venez!
— Nous connaissons la pièce, répliquèrent les deux jeunes gens.
— J'avais l'intention, dit Racine, de prier M. le marquis d'accepter mon modeste dîner.
— Et moi de vous mener tous dîner à la Pomme-de-Pin, dit Rubantel.
— Impossible, quant à nous, répondirent Gérard et Belair.
Et Gérard, tout bas à l'oreille de Rubantel :
— Emmenez Racine, dit-il.
Tandis que Belair disait tout bas à Racine :
— Emmenez M. de Rubantel.
Alors le général fit monter le poëte dans son carrosse et reprit avec lui le chemin de Paris, tous les quatre se faisant au départ autant de signes d'intelligence à feux croisés qu'une loge maçonnique en peut dépenser en dix séances.
Lorsque Gérard et Belair furent seuls :
— A nous deux, dit Belair, partons. Cette chère Violette doit être bien inquiète.
— Fort bien, répliqua Gérard, mais je suis encore plus inquiet que Violette. N'oubliez pas que M. de Louvois sait tout, et que si nous ne prenons des précautions inouïes, il saura bientôt la seule cbose qu'il ignore, je l'espère du moins, il saura où nous avons cache Violette.
— J'en tremble, mon ami.
— Raison de plus pour être prudent ; il faut qu'on nous croie à Versailles ou dans les environs ; il faut que l'on nous croie toujours à l'opposé de l'endroit où est Violette. Nous allons commander un dîner quelque part, nous promener en attendant, et cette promenade, nous la ferons au galop, ventre h terre, par des chemins détournés.
— On nous suivra peut-être.
— Peut-être, mais je vais avec vous précisément pour veiller à cela. Vous courrez devant ; moi, l'arrière-garde, je m'arrêterai de temps en temps à cent toises de vous, et je verrai bien si quelqu'un nous suit. Pour nous suivre, il faudra que l'on coure, et malheur à ceux que je verrai courir derrière moi !
— Eh bien, mon bon ami, dit Belair, puisque vous avez des idées pour moi, et que vous acceptez le rôle de Providence, j'abuserai. A cheval ! et partons. Nos chevaux sont au Grand- Monarque, près du réservoir; prenons-les, en commandant le fameux dîner dont vous parliez.
Gérard saisit Bclair par le bras.
— Autre faulc! dit-il; des gens qui vont dîner ne prennent pas leurs chevaux pour se promener. Il faut que nos chevaux restent à l'écurie , de sorte que si l'on nous épie, on ne pourra pas croire que nous nous soyons beaucoup éloignés, nos montures étant à l'écurie.
— Alors nous irons donc à pied à Paris; c'est loin.
— Point du tout, nous allons nous promener du côté des écuries des mousquetaires. J'ai là de bons amis, on nous prêtera deux chevaux, nous sortirons par la petite porte qui donne sur le Cours-la-Reine, nous couperons par les vignes vers Saint-Cloud, nous traverserons le bois de Boulogne, et nous gagnerons le faubourg Saint- Germain. Il faut éviter à tout prix, dans Paris, le quartier de l'hôtel Louvois, où rôdent toujours force espions. Une fois sur la rive gauche de la Seine, nous laissons les chevaux, pour plus de précautions, dans le quartier Saint-Jacques, et nous nous rendons à pied à l'endroit mystérieux. Voilà ce que c'est que d'être officier, mon cher ! On improvise un plan de marche comme vous improvisez une chanson ou une sarabande. En route...
Eclair, ravi, obéit comme un écolier. Il suivit Gérard qui s'acheminait lentement, comme un majestueux promeneur, vers le cabaret du Grand-
Monarque, et qui prit un bon quart d'heure pour commander un dîner composé des mets les plus longs à préparer, tout en exigeant qu'on le fît dîner tout de suite. L'hôtelier le supplia de vouloir bien faire un tour de promenade en attendant; Gérard murmura beaucoup, et finit par consentir, A force de marcher dans les rues en faisant vingt détours, il remarqua qu'on no le suivait point, et entra chez les mousquetaires. Un quart d'heure après, il sortait avec son ami par la petite porte du Cours-la-Rcine, et tous deux montés sur d'excellents chevaux prenaient la route à gauche au petit pas de promenade.
Gérard fit passer devant son compagnon, attendit quelques minutes pour voir si personue ne paraîtrait sur leurs traces, et, n'ayant rien aperçu, baissa la main et prit avec Belair un de ces trots allonges grâce auxquels on fait quatre lieues et demie à l'heure. Le soleil louchait à son déclin. La campagne était calme et parfumée ; les deux cavaliers, observant de marcher au pi lorsqu'ils entraient dans quelque endroit peuple, s'en dédommageaient par un galop enragé sur les chemins déserts.
Ils traversèrent de la sorte le bois où l'ombre commençait à s'épaissir, se jetèrent sur la rive gauche de la Seine, (ju'ils passèrent dans le bac à la hauteur des Invalides, et s'engouffrèrent dans les rues de Paris jusqu'à la place Saint
André-des-Arls.Là ils mirent leurs clievaux dans une hôtellerie sûre où Uclair était connu, et, se secouant pour déroidir leurs jambes, se dirigèrent vers la rivière.
Le soir était venu ; le fleuve, tiédi par les chaleurs des jours précédents, roulait lentement ses eaux d'un vert d'émeraude, que cent baigneurs faisaient écumer sur les sables de Tile Saint- Louis et de l'île Louviers. La foule recherchant la fraîcheur sortait des maisons ou respirait aux fenêtres. Gérard et Belair, pour être moins vus, remontèrent par l'île Saint-Louis, déserte comme toujours, et vinrent descendre au bord de l'eau par la pente de l'abreuvoir du quai Dauphin.
Là ils prirent un bateau qu'ils louèrent pour s'aller baigner, disaient-ils, jusqu'au port de la Râpée. Mais, tournant la rivière à la pointe, entre les deux îles, ils allèrent rapidement aborder au port Saint-Paul. Là, Belair mit pied à terre, courut faire des provisions dans la rue Saint- Antoine, acheta poulets rôtis, pains, vins de Bourgogne, gâteaux et fraises, rapporta le tout à son bateau, dans lequel Gérard l'attendait, et la nuit était tout à fait close lorsqu'ils redescendirent le fleuve vers le pont Marie, dont les maisons gothiques commençaient à s'éclairer.
La tranquillité était revenue ; les baigneurs, rentrés chez eux, soupaicnt; çà et là, peut-être
entendait-on le bruit de quelques couvercles de bois retombant sur les boutiques à poisson où les mariniers venaient de puiser la carpe ou l'anguille destinée au cabaret voisin. Gérard attacha son bateau à la troisième pile du pont Marie en amont, sous l'une des rares maisons qui surplombaient.
Belair, qui regardait de tous ses yeux, entrevit à une fenêtre au-dessus de sa tête une ombre chérie qui disparut avec un cri joyeux et revint bientôt pour laisser glisser dans le bateau même une échelle de cordes dont l'extrémité supérieure était solidement fixée aux crampons de fer de la fenêtre.
Gérard, le premier, grimpa lestement les dix échelons, et Belair, après lui, léger comme un écureuil, vint tomber aux pieds de Violette, qui l'étreignit d'un bras en pleurant de joie tandis qu'elle serrait la main de Lavernie.
— Eh ! bon Dieu ! s'écria Gérard pour couper court à l'attendrissement, nous avons oublié notre souper dans le bateau.
— Oh ! que non pas! dit Belair; je n*ai rien oublié!... Vous allez voir.
Et, en ramenant à lui Téchclle de cordes, il moata le panier aux provisions avec tous les ménagements dus aux bouteilles, dont les bouchons effleuraient parfois rareté vive de la pile du pont.
Lorsque les premiers moments d'émotion et de félicitations mutuelles furent passés, tandis que Violette, aidée par Belair qui épluchait les fraises, dressait son couvert et allumait des bougies dans un vieux candélabre de cuivre qui avait éclairé les sabbats de quelque synagogue, Gérard parcourait des yeux la chambre et les objets qui l'environnaient.
— Ohl... que c'est triste! n'est-ce pas? dit Violette.
— C'est triste peut-être, répliqua Gérard, mais c'est sûr!... Songez que le pont Marie a eu deux arches emportées, il y a trente-trois ans par la crue des eaux, qu'il a péri ce jour-là une trentaine de personnes dont deux notaires, ce qui a imprimé un effroi notable aux Parisiens, et mal noté à tout jamais le pont Marie. Aussi, depuis ce sinistre événement, les maisons qui y sont restées n'onl-elles été habitées que par leurs propriétaires.
— Tout au plus, dit Violette ; car le mien déménage le soir. Tout à Iheure il a fait son paquet, a fermé sa boutique et est parti; je suis toute seule dans la maison. > '-lunis^^mA
En disant ces mots, Violette frissonna. Un regard tendre, un baiser de Belair lui rendirent l'assurance. * • - • ■
— Ma bonne- Vfôléltey dit-if, Votre propriétaire est un vieux juif, orfèvre de son métier,
qui nous a loue cette maison, dans laquelle il n'habite pas la nuit, par délicatesse sans doute.
— N'exagérons pas, dit Gérard, madame finirait par ne plus nous croire. Non; ce juif s'en va le soir parce qu'il a peur des voleurs. Le paquet qu'il emporte, c'est la menue joaillerie d'argent qu'il vend dans sa petite boutique, ouverte le jour, aux paysans, qui viennent de Charenton, de Villejuif, apporter leurs fruits et leurs légumes à Paris.
— S'il s'en va le soir, c'est donc que la maison n'est pas sûre ! s'écria Violette.
— Pour un vieillard qui aurait de l'argent chez lui, c'est possible; mais cette précaution même qu'il a de partir avec son trésor, tous les soirs, éloigne infailliblement les voleurs de la maison. Sinon ils y songeraient; vous avez vu par notre exemple qu'on y peut entrer par les fenêtres du côté de la rivière. Ne craignez rien : pourvu que votre retraite soit ignorée de tous, voilà tout ce qu'il vous faut. Sur la solidité de cette masure, n'ayez pas d'inquiétude; elle durera plus longtemps que nous et servira encore de nid à bien des tourterelles effarouchées. Quant aux terreurs nocturnes qui naîtraient pour vous de la solitude, cli bien ! mais cela regarde Belair ; il est le maître de vous rassurer.
Violette rougit et devint si belle, et le musicien la regarda si tendrement, que Gérard lui alla baiser la main en disant :
— Il vous rassurera, j'en réponds.
Bientôt on se mit à table. Cette petite chambre était tapissée d'une vieille tenture de Bruges, à feuillages, qui, sur la muraille, faisait encore son effet; un large lit à grands rideaux de damas vert meublait le fond ; deux grands fauteuils de cuir fauve, à pieds torses, emboîtaient la cheminée dans leurs bras énormes. Sur une étagère moderne, assez propre, s'étalaient quelques livres dépareillés. Un large vase de Chine, à figures grotesques, renfermait une brassée de lilas que la jeune femme avait su se procurer, bien qu'elle n'eût pas mis le pied hors de la maison.
Gérard inquiet demanda d'où venaient ces fleurs, et si Violette avait commis quelque imprudence pour les avoir.
— Serait-ce une galanterie du propriétaire ? demanda le musicien.
— Non, dit Violette, je m'étais oubliée à la fenêtre qui donne sur l'eau; des bateaux descendaient la rivière chargés déjeunes gens heureux qui revenaient en chantant, avec leurs maîtresses inondées de fleurs ; ils m'ont vue triste, penchée sur l'appui de la fenêtre. En vérité, je crois que je pleurais. Une de ces femmes me regardait depuis longtemps tandis que leur bateau glissait;
elle a parlé bas à sion amant ^ et ceiui-ci a pris ee beau bouquet, Ta fiché dnns sa longue gaffe, et me l'a tendu au moment où k barque passait sous l'arche. J'ai saisi le bouquet, bien joyeuse et bien reconnaissante, le bateau a disparu. Je n'ai plus rien vu; leurs chansons même se sont éteintes sous la profondeur de la noire arcade. Voilà comment me sont venues ces belles fleurs qui ont apporté en ma prison la joie, l'espérance et un souvenir de printemi)s que je m puis savourer comme les autres, et qui pourtant sera peut-être mon dernier printemps.
En disant ces mots, Violette passa son bras autour du eou de Belair et se mita pleurer.
— Oh ! notre amie, dit Gérard attendri, voulez-vous donc me rendre amcres ces belles fraises et inodores ces beaux lilas et ces narcisses embaumés? Écoutez-moi, écouler-moi bien, et vous verrez que l'avenir est tout rose et tout miel. Vous verrez que celle noire maison du pont Marie est l'antichambre d'un paradis que nous vous réservons, si vous êtes courageuse et prudente.
— Oh! parlez, parlez, dit la jeune femme en essuyant ses larmes, et tandis que vous parlerez, permettez-moi de tenir dans les miennes votre main et celle de Belair. (iClle-ci me donnera le courage, celle-là m'inspirera la prudence. Parlez !
C'était un tableau charmant bien digne de
Miéris ou de Van Ostade que cette réunion de trois figures si poétiques, si brillantes de jeunesse, si variées de tons et d'expressions. Le candélabre de l'orfèvre juif, suspendu à la solive grossièremeht sculptée, éclairait toute la chambre d'une douce lueur ; sur la table, le vin riait en rubis dans les verres à longue tige ; les fraises purpurines s'élevaient amoncelées sur un plateau de faïence craquelée à fleurs. Au-dessus des convives se penchaient les rameaux alourdis des lilas; Violette avait raison, le parfum de la jeunesse, de la vie, de l'amour, le printemps enfin était entré dans cette noire demeure.
Gérard, tenant la main de Violette comme elle le lui avait demande, releva d'un regard le front courbé de Belair, que les dernières paroles de sa maîtresse avaient assombri malgré lui, et reprenant lui-même avec vigueur la conversation qui tournait trop à l'élégie : ifi'no'jq fr> 'yilii;;
— Pourquoi, chers amis, dit-il, vous épouvanter de l'avenir? Consultez mon exemple ; aije été assez maltraité par la fortune! Ai-je subi des chances désastreuses ! Combien de fois n'aije pas couru risque de mourir, ou, ce qui est équivalent pour moi, d'être séparé d'Antoinette ! Cependant tout nuage a fini par se dissiper. Je touche au but. Mes ennemis lassés rampent à mes pieds. Je sais bien qu'autour de moi rayonne une protection angélique; mais, cette protec-
tion, ne Tavez-vous pas ac([iiise, puisque je Tai? N'est-ce pas à elle déjà que nous devons de tenir ici Violette , qu'attendait une captivité peutêtre éternelle dans la Bastille?
— C'est vrai, murmura Belair.
Violette secoua la tête.
— Doutez-vous encore? demanda Gérard.
— Oui, je doute : l'ennemi qui me poursuit n'est pas de ceux qu'on fatigue ou qu'on trompe longtemps.
— Je vous assure, dit Gérard, qu'il est bien las en ce moment et aussi trompé qu'on peut l'être. Madame de Maintenon le tient sous ses pieds ; voyez s'il a osé me faire poursuivre, moi, ou même Belair, bien qu'il ait dû apprendre que nous vous avons enlevée aux archers, bien qu'il en ait parlé au roi ; car enfin le roi nous a interrogés à ce sujet, et nous avoas dû nous défendre en prouvant un alibij comme on dit au parlement. Eh bien, Louvois qui a mordu tant de fois sur ma pauvre personne, a fini par reconnaître que je suis doublé de chêne et d'airain, qu'il perdrait ses dents, et il y renonce.
— Oh ! quant à vous, s'écria Violette, je ne crains rien ; oui, vous serez désormais à l'abri de la persécution ; mais moi, moi qui sais le secret de cet homme...
— Son secret!...
— Ne vous souvient-il plus de mon entrevue avec lui à Mons, des mots mystérieux que je lui ai glissés à Toreille, de l'effet magique de ces mots? Eh! monsieur, croyez-vous par hasard que je doive mon arrestation à cette plainte formée contre moi par M. Desbuttes?
— Je raffirme, dit Belair, et je me réserve d'en dire mon sentiment à ce coquin.
— Erreur! erreur! continua la jeune femme; j'ai eu le temps de réfléchir, à la Bastille, et je me suis convaincue que la plainte en adultère ne fut pour Louvois qu'un prétexte à lui fourni par son âme damnée Desbuttes. Le maître et le valet ont pactisé pour cette infamie. Arrêtée pour le compte de M. de Louvois, j'eusse pu crier la vérité, j'eusse pu raconter ce que je sais. Si étouffé que soit le cri d'une prisonnière, il s'en exhale toujours quelque chose au dehors, ne fût-ce qu'un soupir, ne fût-ce qu'un murmure! Mais, arrêtée pour un crime que les lois punissent justement, femme sans honneur, surprise en fuite avec un amant, que dire?... A qui m'en prendre? Comment faire remonter jusqu'au ministre une accusation, quand je suis coupable!...
— Mais vous n'étiez pas en fuite ! s'écria Belair: ce Desbuttes vous avait priée de l'attendre à son passage dans Paris.
— La preuve, où est-elle ? Cependant, j'étais
a Paris iavec vous, et, d'ailleurs, vous savez bien que nous devions passer en Angleterre ?
— Violette a raison, dit Gérard, et si elle sait réellement un des secrets du ministre, elle fait bien, non pas de trembler, puisque nous sommes là pour la défendre, mais de prendre ses précautions et de se défier. Il est fâcheux qu'elle ne puisse nous le dire, ce secret, afin que nous tenions nous-mêmes en échec M. de Louvois.
— Vous le saurez, dit Violette, ou du moins vous saurez tout ce que mon père m'en a appris, et que je tremblais moi-même de me rappeler. Au siège de Maestricht, un berceau fut apporté on ne sait comment à M. de Louvois, au seuil de sa tente, devant laquelle mon père était de garde. Il a vu le berceau, il a entendu l'exclamation de Louvois, et c'est à ce malheureux berceau qu'il a dû les persécutions de toute sa vie. /•'»>']> •>.)-Jm on ^l'ir.
— Eh !' mDtt'amii s*ëcrfâ Gérard tout à coup en saisissant la main de Bclair, ce berceau... apporté en 1673... celte paternité si étrange de Van Graaft... cette haine, ou plutôt cette terreur que Louvois a toujours éprouvée pour Antoinette... ce nom de Savières qu'on lui faisait porter, quand aujourd'hui ou l'appelle Van Graaft...
— Oui, répliqua Bclair en Tintcrrompant et avec un doigt sur ses lèvres; oui, il y a là un
mystère que Louvois tâtt étouffer à tout prix; mais, ma chère Violette, ît .1 transpiré déjà,: malgré lui. Mademoiselle Antoinette de Savièrcs est la fille reconnue de M. Van Graaft. Louvois a perdu tous ses droits sur cette jeune fille, que son père a réclamée. Qui sait si votre révélation apprendrait quelque chose à madame de Maintenon et au roi? Non, ne craignez plus. M. Van Graaft, en venant à Saint-Guislain réclamer sa fille, Vous â débarrassée de toute; la responsabilité du secret découvert.
— Eh bien, moi, interrompit Gérard à son tour, je ne le crois pas. Peut-être M. de Louvois accuse-t-il Violette d'avoir appris h Van Graaft lui-même cette histoire du berceau de Maestricht; peut-être ne poursuit-il plus Violette par crainte qu'elle ne parle, mais par rage de ce qu'elle a parlé. En un mot, comme dit à peu près notre ami Racine dans son Àthalie que vous avez si lestement mise en musique : Je crains Louvois, cher Belair, et j'ai encore d'autres craintes. Enfermons-la donc ici, cette chère petite amie ; veillons sur elle assidûment pendant quelques jours. Cela vous sera facile, à vous, mon virtuose ; car vous pouvez ne pas la quitter.
— Mais il aura disparu, s'écria Violette, et si on le cherche et qu'on ne le trouve pas, on aura des soupçons qui pourront aboutir à une découverte .
— Non, répliqua Gérard, attendu qu'à la première mention qui sera faite de notre ami, j'accours le prévenir et le chercher. Je sais le chemin, Dieu merci ! On entre chez vous par Tair, la terre et l'eau, puis, tandis qu'on s'occupe là-bas d'Athalie, on oubliera Violette. 3Ioi, j'aurai obtenu pour elle un sauf-conduit, on trouvera un carrosse parmi ceux qui vont chercher à Valencienncs les clfets de voyage que, par bonheur, madame de Maintenon y a laissés. Ce carrosse inviolable, notre petite amie l'occupera. J'aurai fait donner à Belair quelque mission pour rechercher de la belle musique d'orgue en Flandre. Les deux voyageurs se retrouveront à Gand ou à Anvers , et les voilà sauvés pour tout le règne de M. de Louvois. Or , ce ne sera pas long , attendu que je flaire pour cet homme quelque disgrâce prochaine. Entre nous, le ciel doit cette revanche à tous les malheureux qui ont souffert par lui.
— Vous m'étourdissez avec tous ces secrets, avec toutes ces intrigues, dit Violette; je me compare, moi, pauvre femme, à ces petites mouches aux ailes dorées qui tombent dans une toile que les araignées d'automne tendent le long des treilles, je m'agite et m'y prends de plus en plus, et il me semble voir le monstre me regarder du fond de sa caverne, et fourbir
ses faux et ses scies pour me haeher en petits morceaux.
— Belair vous contera tous ces secrets que vous ignorez, ma chère. Employez à cela, si bon vous semble, le temps que vous allez passer ensemble. Moi, je n'ai plus à vous adresser qu'une question, car il m'est resté une vague inquiétude sur deux points confus de notre conversation dans ma tente à Mons, quand j'étais aux arrêts.
— Lesquels? demanda Belair.
— Vous m'avez dit, ce me semble, que vous étiez appelé en Angleterre où une position brillante vous était offerte près du roi Guillaume.
— Assurément, dit Violette, et c'est cela qui nous avait décidés à passer en Angleterre.
— Ah ! gardez-vous-en bien, s'écria Gérard, ce ne peut être qu'un piège qu'on vous tendait.
— Qui donc?
— Je ne sais; mais cherchez bien parmi vos ennemis.
— Je n'en ai pas, dit Belair.
— Où est la lettre qu'on vous écrivait alors?
— Elle a été prise avec mes papiers et mes bijoux par le commissaire, répondit Violette.
— Oh ! malheureux ! dit Gérard, ne devinezvous pas qu'en pleine guerre avec le roi Guillaume, votre projet de passer à son service est
un crime detrahison, et que Louyois, s'il a cette lettre, peut faire tomber votre tête sur un échafaud!
Violette, frissonnant, se jeta dans les bras de Bêlai r.
— Heureusement, je suis là, continua Gérard, et je vous la garantis, cette charmante tète. Mais, avouez que Thomme, l'inconnu qui vous a écrit celte, lettre çt que vous appeliez un ami, n'est peut-être que Louvois lui-même, s'il a voulu vous perdre tous deux, ou bien Desbuttes, s'il cherchait à se venger... ou bien...
— Ou bien, dit lentement Belair, un autre scélérat, un homme que j'ai failli tuer et qui ne m'oubliera pas, tandis que moi je l'oubliais.
— La Goberge 1 s'écria Violette.
— La Goberge, qui est passé en Hollande pour trahir Louvois.
— Vous avez raison, dit Gérard. C'est bon, le piège est éventé ; nous saurons nous en garantir.
— Ce la Goberge , continua Belair, qui, à Houdardc, m'a fait tomber cette énorme pierre sur la tète.
— Cet ami intime de M. DcsbuUcs, ajouta Violette, celui qui la aidé dans ses coquineries de jeunesse.
— J'arrive au Desbuttes, interrompit Gérard; vous savez que je tiens ce misérable parla crainte
qu'il aura de désobliger son parrain. Nous lui ferons donc lever, sur sa signature, tout embarras, toute poursuite; il se désistera, on obtiendra une dissolution du mariage.
— Qui est nul ! s'écria Belair.
— Oh ! oui, affirma Violette en rougissant.
— Eh bien ! mes amis, reprit Gérard triomphant et épanoui par la joie, ne voilà-t-il pas votre ciel dégagé? Où voyez-vous un nuage? Plus de Louvois, pour vous du moins; plus de Desbuttes, plus de la Goberge; la liberté sur une terre étrangère, en attendant votre prochain rappel, votre union indissoluble : car je lis dans les yeux de Belair qu'il rédige en lui-même son contrat de mariage avec Violette.
— C'est signé! s'écria le jeune homme avec un regard chargé d'amour.
— Soyons donc tous heureux, reconnaissants, et remercions notre ange gardien, qui est au ciel, et notre ange protecteur, qui est sur la terre, Raphaël, Gabriel, ou tout autre que nous adorons là-haut sans le connaître, et, ici-bas^ madame de Maintenon, notre protectrice et notre amie. Je bois à son bonheur, à sa gloire, à son repos, et Dieu, qui m'entend, sait qu'il n'entre dans mon souhait ni intérêt ni calcul. Â elle ma vie, jusqu'à la dernière goutte de mon sang, puisqu'elle m'a donné Antoinette, puisqu'elle m'a sauvé de la mort et de l'opprobre, puisqu'elle
— Game conserve mes amis ! Quoi ! Violette, Violette, vous pleurez !
— C'est peut-être de joie, dit la jeune femme, car je sens que mon cœur déborde. Ce ne peut être que de joie! puisque entre vous deux, mon époux et mon ami, il n'est point de péril pour moi, pas plus que de douleur possible.
— Violette, s'écria Belair, voilà une de vos larmes, une perle tombée dans votre verre, buvons-la tous trois pour partager le mauvais sort qu'elle nous présage.
— De grand cœur, s'écria Gérard en étendant la main pour prendre le verre de la jeune femme.
— Non! non ! répliqua Violette en le repoussant avec un accent profond et presque sombre; ne mêlez point votre fortune à la mienne. De votre côté tout est riant, vermeil; tout est noir et lugubre du notre. A vous, dit-elle à Belair, à vous, mon fiancé, mon clier amour, à vous le droit de partager mes peines, puisque vous avez partagé toutes mes joies, buvez!
Belair saisit le verre de sa maîtresse et but la moitié du vin et de cette larme fatale.
Violette ])ut lentement le reste et lança Je gobelet dans la rivière par la fenêtre ouverte.
Gérard, dominé malgré sa force d'âme par rétrange idée qui venait d'inspirer Violette, la crut voir en ce moment pâle comme un fantôme ; Belair aussi lui parut avoir pris la teinte sinistre
d'un spectre. Ces deux êtres si chers se tenaient par la main comme deux ombres d'amis qu'on a perdus et qu'on revoit en songe.
Il secoua cette vision et ces idées navrantes, baisa les mains glacées de Violette, embrassa tendrement Belair, et déploya toutes les ressources de son esprit libre et enjoué pour effacer jusqu'aux moindres impressions de cette scène douloureuse. Mais le coup était porté. Tous trois n'avaient plus le sourire que sur les lèvres et se sentaient touchés au cœur.
Après avoir essayé d'égarer la conversation par mille détails frivoles, Gérard la ramena au positif.
— Nous disons donc, reprit-il, que dans sept à huit jours nous allons ouvrir nos ailes et nous envoler par delà les mers.
— Oui, répondit Violette, c'est cela.
— Violette ne pourra pas descendre comme nous par l'échelle de cordes, continua Gérard, elle sortira tout simplement par la porte de l'orfèvre. Nous l'attendrons avec un carrosse qui arrivera au moment même où elle paraîtra. Puis, par le faubourg Saint-Antoine, nous gagnerons le carrosse de la marquise qui attendra, lui, à la Villette, et tout est sauvé.
— Admirable plan !
— Jusque-là, continua Gérard, pas une imprudence. Ne vous montrez pas même à la fe-
nétre de la rivière, comme vous avez fait ce soir.
— Je le promets.
— La maison est sûre et n'a pas d'autre issue que le pont?
— Je ne crois pas.
— Pas de voisinage? Vous occupez bien toute la maison ?
— Non, répliqua Violette, il y a encore deux chambres au-dessous, derrière la boutique de l'orfèvre.
— Pourquoi ne pas les avoir louées ? demanda Gérard.
— Je n'y ai pas songé, répondit Belair.
— Et moi j'y ai pensé ce matin en voyant le vieux propriétaire, dit Violette.
— Eh bien?
— Eh bien, au moment où je lui ai demande ces deux chambres, il venait de les louer.
— A qui ?
— A un voyageur, m'a-t-il dit, à une sorte d'officier qui passe et ne restera pas huit jours à Paris.
— Ce n'est pas dangereux, dit Belair.
— Je l'espère, répondit Gérard. Où sont-elles ces chambres ?
— Au-dessous de la mienne. Tantôt j'y ai entendu du bruit, on nettoyait sans doute pour recevoir le nouveau locataire.
— On entend donc ce qui se passe dans ces chambres?
— Oui, en appuyant l'oreille sur le plancher du cabinet que voici.
— Belair, vous pourriez surveiller en cas de besoin ; mais attendez donc, est-ce que je n'entends pas... ?
— Quoi?
— On dirait le bruit d'un meuble qu'on heurte.
Tous prêtèrent Toreille. Le bruit cessa.
— Faisons une ronde, dit Gérard ; c'est de bonne guerre. Explorons les localités.
II prit une bougie dans le candélabre, et commença son investigation. Belair et Violette le suivaient, appuyés l'un sur l'autre.
Auprès de la chambre de Violette était ce cabinet noir dont elle avait parlé. Il était à peine éclairé par une lucarne du côté de la rivière.
L'escalier tortueux, roide et haut, descendait de la chambre de Violette au rez-de-chaussée, c'est-à-dire aux deux chambres occupées par le nouveau locataire, et séparées par un palier de la petite boutique de l'orfèvre. Gérard voulut explorer jusqu'à l'escalier, pour se convaincre que la jeune femme était bien en sûreté chez elle • l'escalier était percé d'une fenêtre oblongue donnant aussi sur l'eau.
— Peut-être, dit Gérard en remontant, y au-
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rait-il quelque inconvénient à ce voisinage si Belair ne vous gardait pas chaque nuit, si vous sortiez par le même escalier que ce locataire, et si, enfin vous deviez habiter cette maison plus de huit jours. Mais, comme vous ne bougerez pas de votre chambre, vous le jurez!... n'est-ce pas? comme vous ne serez jamais seule aux heures dangereuses, je vous trouve plus en sûreté ici que le roi ne Test chez lui à Versailles.
— Réjouissons-nous donc! dit Violette lorsque Gérard eut replacé la bougie dans le candélabre.
Gérard ferma les verrous de la porte ; ils étaient d'une énormité rassurante.
— Je les ferme, dit-il, parce que vous ne sortirez plus, et que moi, pour sortir, j'ai un autre chemin. Attachez l'échelle, mon ami.
— Vous partez déjà?
— Et ce pauvre dîner qui refroidit à Versailles ! s'écria-t-il en riant, et, ce qui est plus grave, mon service demain matin à sept heures! et cette autre nécessité d'être à Versailles pour qu'on ne me cherche point à Paris.
— Peut-être vous eussiez dû partir par la porte du pont, dit Violette ; ces échelons qui aboutissent à la rivière m'épouvantent.
— Songez donc, chère petite amie, qu'il faut reconduire le bateau; et puis, l'eau est tiède. D'ailleurs, vous l'avez dit, ma bonne fortune est à toute épreuve.
Il embrassa encore ses amis. Il remarqua que Violette, si doucement chaste et discrète avec lui, l'étreignait avec ce tendre regret qu'on met involontairement dans un dernier adieu.
Déjà il avait éteint les bougies, il était hors de la fenêtre, sur les échelons.
— Rentrez, dit-il à voix basse, rentrez. Vous, Belair, j'ai réfléchi, ne restez pas absent trop longtemps de Versailles ; revenez-y, si vous pouvez, demain, de bonne heure. Je laisserai, ce soir, votre cheval à l'hôtellerie. Adieu, rentrez ; pour ne pas attirer l'attention du dehors, je secouerai l'échelle trois fois quand il sera temps que vous la retiriez à vous.
En effet, il étendit le pied pour descendre; mais, à ce moment, il aperçut en bas un homme qui venait de descendre comme lui par la fenêtre de l'escalier, et qui, tout occupé à démarrer son bateau et à faire le moins de bruit possible, n'avait pas regardé au-dessus de sa télé.
— Tiens ! pensa Gérard, en s'effaçant pour n'être pas vu, le locataire d'en bas était chez lui; c'est lui que j'ai entendu. Ah! il préfère aussi ce chemin-là ! Laissons-le passer.
L'homme, en deux coups d'aviron, disparut sous l'arche.
— Faut-il prévenir mes amis? se dit Gérard. Non. Violette n'est déjà que trop inquiète. Mais
je veux savoir a quoi m'en tenir sur cet homme. Suivons-le.
Gérard , après avoir secoué trois fois l'échelle, détacha rapidement son bateau et força de rames pour rattraperTinconnu. Mais celui-ci avait déjà abordé au quai des Ormes. Gérard, sans le perdre de vue, vint s'échouer au plus près sur la rive, tira le bateau sur le sable, pour ne pas perdre de temps à l'amarrer ; puis il s'élança sur les traces de son mystérieux voisin.
Cet homme suivit les quais et traversa Paris dans la direction du Palais-Royal.
Gérard observait de loin à chaque lumière la haute taille de l'inconnu ; le mauvais manteau dans lequel il se drapait malgré la saison, la longue cpéc qui lui battait les jambes et le large chapeau abattu sur son visage.
— Laide tournure, pensa Lavernie.
L'homme se dirigea vers la rue de Richelieu,
et Gérard frissonna en le voyant continuer à s'approcher de l'hôtel de Louvois situé dans cette rue, et s'arrêter dans la rue Colbert, sous l'arcade sombre en face de l'iiôtel du ministre de la guerre.
— Plus de doute, se dit Lavernie, le voisin de Violette est un espion!
L'homme, à chaque passage de piétons attardés dans la rue déserte, s'agenouillait et scm-
blait mendier; puis, les passants éloignés, il se relevait et continuait de guetter en face.
— II attend quelque supérieur pour faire son rapport, pensa Gérard.
A la fin, le jeune homme n'y tint plus : il attacha son mouchoir sous son chapeau pour s'en couvrir le visage comme d'un masque, et s'approcha.
L'homme se courba selon son habitude, en grommelant quelques paroles.
— Levez-vous, dit Gérard irrité, je veux voir votre visage.
Et il jeta par terre le chapeau de cet homme.
Celui-ci se releva d'un bond en cachant sa tête avec son manteau ; puis, ayant renfoncé son chapeau sur ses yeux :
— Pourquoi vous cachez-vous vous-même ?
répliqua-t-il.
Et il mit répéc à la main pour empêcher Gérard d'approcher de nouveau.
Celui-ci l'imita. L'inconnu tomba en garde dans toutes les règles de l'art.
— Oh! oh! pensa Gérard, j'ai affaire à une lame. Et il prit ses mesures pour croiser avantageusement le fer.
Aussitôt, par la rue Neuve-des-Petits-Champs, accourut à grand bruit un piqueur à cheval tenant un flambeau et précédant un carrosse qui avançait rapidement.
— La porte ! criait de loin cet homme dont les deux combattants reconnurent la livrée.
La porte de l'hôtel Louvois s'ouvrit aussitôt.
— M, de Louvois! murmura l'inconnu épouvanté en fuyant à toutes jambes par la rue de Richelieu.
— Louvois, se dit Gérard, Louvois qui me croit à Versailles ! Rengainons.
Et il fit retraite par la rue Colbert.
— C'est égal, se disait-il, je donnerais beaucoup pour comprendre comment cet inconnu vient en face de l'hôtel Louvois et se sauve quand M. de Louvois arrive. Je donnerais encore plus pour avoir vu son visage... Mais, patience ! je le retrouverai. Dieu merci ! Je connais son adresse. En attendant, j'ai la preuve qu'il n'est pas espion de Louvois, sans quoi il ne se fût pas sauvé à l'approche de son maître.
Ainsi rassuré sur le compte de ses amis, Gérard ajourna tout commentaire, alla chercher son cheval à rhôtellerie de la rue Saint-Andrédes-Arls, et regagna Versailles, par irhe belle nuit tiède et sans étoiles.