‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 12 sur 12 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Depuis sa chute et son évanouissement, Belair, ramené chez Lavernie, n'avait pas recouvré l'intelligence.

Toutes ces arrestations de ses amis lui avaient para la suite de l'enlèvement de Violette , et il s'attendait lui-même à tomber au pouvoir de cet ennemi redoutable dont le fantôme avait tant de fois troublé ses rêves d'amour et de poésie.

Le corps brisé , l'àme absente , il était couché sur un vaste fauteuil près de la fenêtre. Auprès de lui, Gérard s'empressait en vain; ni caresses, ni soins, n'éveillaient en lui le souvenir de cette amitié si ardente pour laquelle il eût, hier, donné sa vie.

Un seul refrain , monotone et incolore reflet du bonheur passé , frémissait sur les lèvres du pâle jeune homme :

Ombre qui naviguez vers la rive infernale, Olez-raoi vos ennuis, On laissez-moi, sur la barque fatale.

Vous suivre dans Thorreur des infernales nuits

C'était ce chant de Lulli, que le pauvre Bclair avait joué sur la guitare , devant le balcon de sa maîtresse , à Houdarde , et qui avait ouvert le cœur et la fenêtre de Violette. Amour, couché aux pieds du musicien , accompagnait cette mélodie lugubre d'un douloureux gémissement.

Jaspin entra sur la pointe du pied dans la chambre; Bclair, toujours murmurant, ne le regarda seulement point.

— Eh bien , dit Gérard, qui emmena Tévéque dans l'embrasure de la porte, a-t-on des nouvelles ?

— Oh! mon ami!... dit tristement Jaspin. Mais, d'abord, comment va le malade? qu'en pense 31. Fagon?

— M. Fagon Ta examiné : c'en est fait, a-t-il dit, de l'esprit, à la moindre secousse. Peut-être même le malheur est-il consommé déjà. Quant au corps, il pourrait survivre. Mais, Violette?

— La pauvre Violette , répondit Jaspin à voix basse , n'est ni dans les prisons , ni dans les cou-

vents, ni sur les routes ; ce scélérat de Desbuttes l'aura enlevée et cachée. Le lieutenant de police a fait chercher partout, excepté...

— Prenez garde , on dirait que Belair écoute. Non. Continuez.

— Excepte quelque part où ni l'un ni l'autre nous n'avions osé penser qu'elle put être.

Gérard, avec un signe d'intelligence :

— Oh! je comprends, dit-il.

— Eh bien, c'est là que le lieutenant de police fera chercher... et il doit ra'envoyer prévenir, aussitôt qu'il aura découvert quelque chose.

Gérard et Jaspin se serrèrent la main et se turent. 3Ianseau arrivait avec une lettre de la marquise. Elle mandait les deux amis près d'elle, à six heures le lendemain matin, dans les jardins de Saint-Cyr.

Le lendemain , Van Graaft attendait la marquise dans ces mêmes jardins de Saint-Cyr, où elle lui avait assigné une audience après la messe.

A la place de madame de Maintenon , il vit s'avancer, par les allées fleuries, une noble et belle figure de jeune fdle , vêtue de blanc , et souriante sous les épais bandeaux de sa noire chevelure.

Antoinette vint prendre la main de Van Graaft et la baisa respectueusement. Le Hollandais se laissa faire avec son flegme accoutumé.

— Vous n'avez donc plus le costume des demoiselles deSaint-Cyr? demanda-t-il.

— Non , monsieur. Madame a voulu que ce matin je prisse les habits que vous me voyez. Madame est venue, m'a fait habiller dans sa chambre, et m'a donné ces belles dentelles que voici, en disant qu'elles vous plairaient, puisqu'elles sont de votre pays.

Antoinette n'avait pas quitté la main de Van Graaft. Une émotion profonde monta peu à peu de la main jusqu'au cœur.

— Avez-vous un peu pensé à ce nouvel habit si blanc et si frais? dit Van Graaft, et vous êtes -vous demandé pourquoi il remplaçait l'autre?

— Non, monsieur.

— Quoi qu'il en soit, interrompit-il brusquement, vous êtes belle de la sorte.

— Et... vous m'aimez? demanda Antoinette d'un ton plein de caresse.

— Assurément!...

Il se détourna.

— Non!... s'écria -t-elle, vous ne m'aimez pas! Oh! pourquoi, monsieur? dit la jeune fille en joignant les mains. Sans doute , vous m'avez trop peu connue. Mais si vous saviez tout ce qu'il y a dans mon cœur de respect et de dévouement pour vous ! Si vous saviez combien je sens que je pourrais vous rendre heureux! Oh ! je fondrai

cette glace sous laquelle je suis sùre de trouver un cœur digne du mien !

Et, en disant ces mots, elle passa un de ses bras si beaux , si frais , autour du cou de Van Graaft, qui s'inclina, maigre lui, sous cette douce pression .

— Mademoiselle, répondit-il avec une voix tremblante.

— Que vous ai-je fait? poursuivit Antoinette. Si vous voulez ne pas me traiter comme une enfant aimée, pourquoi m*avez-vous appelée votre enfant?

Il tressaillit.

— Ne valait-il pas mieux me laisser ce que j'étais, une orpheline abandonnée, confiée aux soins de Dieu seul? Vous paraissez, vous faites entendre à mon oreille ce mot divin : un père ! .. . et vous vous détournez après. Ah 1 monsieur, puisque j'ai perdu ma mère , reui placez-la du moins auprès de moi ! Vous auriez le droit d'exiger que je n'aimasse rien au monde autant que vous !

Il la regarda en souriant avec mélancolie.

— Jamais vous ne m'aviez parlé de votre mère, murmura-t-il , de votre mère qui ne peut plus vous voir... belle comme vous êtes !

— Oh! monsieur, vous vous trompez, répliqua la jeune fille, ma mère me voit. De là-haut, ajouta-t-elle en montrant le ciel d'azur, une mère

regarde encore son enfant, et je vous assure qu'elle m'envoie des caresses que je sens et qui me pénètrent le cœur.

— Eh bien donc, répondit Van Graaft remué par cette voix persuasive, votre mère vous verra bien heureuse aujourd'hui, car vous allez vous marier dans une heure, et voici M. de Lavernie qui vient vous chercher.

Antoinette poussa un cri de joie et se jeta dans les bras de Van Graaft.

Une 'heure après, dans la chapelle de Saint- Cyr, Gérard et Antoinette, dont le contrat de mariage avait été signé le matin parle roi, s'engageaient devant Dieu pour la vie.

Jaspin, agenouillé près de la marquise, à trois pas de mademoiselle Balbien, priait de toute son âme. On lui avait offert de bénir lui-même ce mariage. Nanon lui avait fait présent d'un rochet magnifiquement brodé pour cette cérémonie; mais il avait répondu qu'un évcquc de Troie n*est presque pas un évêque, et que, d'ailleurs , il ne savait dire la messe que dans la petite chapelle de Lavernie.

L'aumônier de Saint-Cyr officiait donc, et toute la maison de la marquise assistai! •• !'^ ''^rémonie.

Le pauvre Belair, toujours délirant, n'avait pu quitter la chambre.

Rubantel, choisi par Gérard, représentait

pour lui un père , et le digne vétéran songeait, en regardant cette touchante solennité, que lui aussi marierait bientôt une fille, et qu'il eût bien désiré pour elle un mari comme le comte Gérard.

Pendant l'exhortation que l'officiant adressait aux deux époux, Van Graaft et la marquise, placés parallèlement derrière Gérard et Antoinette, échangèrent un regard qui résumait tout ce passé mystérieux et sombre.

Lorsque tout fut terminé, le Hollandais, s'approchant de la jeune comtesse, lui prit la main, et lui dit de sa voix austère :

— Je vous bénis ! je fais des vœux pour que vous viviez heureuse. Croyez que je vous aime autant que je puis aimer. Pendant la cérémonie de votre mariage, j'ai constamment pensé à voire mère, et, en effet, je crois qu'elle vous regardait du haut des cieux. Il m'a semblé qu'elle me souriait à moi-même en m'ordonnant de vous embrasser. Je vous embrasse.

Il prit Antoinette dans ses bras et l'y retint longuement avec un serrement de cœur qui se trahissait sur son visage pâle.

— Maintenant, ajoula-t-il, je pars. J'ai là-bas un ami auquel je me dois. Lorsque la guerre sera terminée, j'espère que M. de Lavernie m'amènera ma fille.

Gérard s'inclina sans répondre,

— Embrassez votre femme , dit Van Graaft , 5. 22

que j'aie ce spectacle toujours présent à la pensée. La marquise serra convulsivement la main de Jaspin et s'approcha du Hollandais pour recevoir ses adieux.

— Voici , lui dit-elle, pour le roi Guillaume, une réponse que je vous prie de lui remettre à votre arrivée. Je l'eusse fait porter par M. de Lavernie , sans la guerre qui divise encore les deux nations. Veuillez vous en charger, comme aussi de tous mes respects et de ma reconnaissance éternelle pour Sa Majesté.

Van Graaft s'achemina vers son carrosse qui attendait dans la cour de Saint-Cyr.

— Adieu, dit-il d'une voix émue. Où logera ma fille? Car j'ai à lui envoyer aussi son présent de noces.

Ces mots firent pâlir la marquise. Ils lui rappelaient ce terrible présent de Guillaume , avec lequel on avait peut-être tué Louvois.

— Ce second carrosse que vous voyez, dit Gérard , attend votre fille et son époux. Antoinette et moi, nous passerons le reste de la saison au château de Lavernie. Là aussi , tous deux , nous avions une mère, la plus tendre, la meilleure des mères , car clic a donné sa vie pour défendre notre bonheur !

— C'estvrai!... répondit la marquise troublée; il ne faut ni accuser ni oublier les morts I

Gérard s'agenouilla devant elle en lui disant :

— Oh ! madame , vous à qui je dois plus que )a vie, vous qui avez été pour moi une providence, permettez-moi de vous remercier au nom de ma mère...

— Oui , mon fils, répliqua la marquise en le relevant.

Ces mots firent frissonner Jaspin. La marquise les prononça d'une voix vibrante, en remerciant Dieu par un regard plein d'une joie ineffable.

— Oh!... murmura Tévèque, au bras duquel s'appuyait madame de Maintenon , qui nous eût dit jamais que ces deux syllabes sortiraient de votre bouche sans soulever ici une tempête?

— J'ai acheté le droit de les prononcer, répliqua-t-elle tout bas.

Puis, s'interrompant :

— Et monseigneur l'évèque, ne va-t-il point aussi à Lavernie ?

— Pas encore, madame, dit Gérard. Il faut qu'il tarde de quelques jours pour emmener avec lui notre pauvre Belair, souffrant et désolé. Là-bas, nous le guérirons en l'aimant!

— Je gagnerai Lavernie à petites journées avec notre malade, ajouta Jaspin, Laissons partir devant les gens heureux.

Les deux carrosses s'éloignèrent. Au premier relais, Van Graaft et Gérard prirent, l'un la route de Flandre, l'autre celle de Champagne. Van Graaft, en quittant sa fille, lui dit naïvement :

— Je suis sûr, maintenant, que je vous aimerai. Au revoir!

II arriva bientôt à sa maison du Boompjes, où tout l'attendait dans l'ordre le plus parfait. Son premier mot fut pour demander s'il n'était pas venu un homme réclamer le payement d'une dette de cinq cent mille livres.

Le caissier répliqua qu'il n'avait rien vu ni entendu de pareil ; et Van Graaft commençait à s'étonner, quand on lui annonça que quelqu'un l'attendait dans sa chambre. Il monta. Les cinq cent mille livres en or étaient toujours alignées sur la table.

Un homme se chauffait, en plein mois de juillet , toussant et courbé , lisant des dépêches en chiffres. Cet homme se retourna à l'arrivée de Van Graaft et lui tendit la main.

— Bonjour, Guillaume, dit le Hollandais. Ce n'est pas vous que je m'attendais à trouver ici.

— Qui donc?

— Un créancier... Mais laissons cela. Vous toussez bien fort.

— Oui. Et vous, au contraire, vous sembicz rajeuni; vous êtes heureux, n'est-ce pas?

— Je crois que oui.

— Asseyez-vous un peu. J'ai su votre arrivée prochaine , et j'ai voulu causer avec vous tout d'abord. Comment vont les gens de Versailles? Ce pauvre Louvois est donc mort?

— Oui , dit lugubrement Van Graaft en lui remettant la lettre de la marquise.

Le roi la lut et murmura :

— Cette femme méritait pourtant d'être reine.

Puis il ajouta :

— Louvois aussi était un homme de grand génie. Le roi a fait là une grosse perte. Nous mènerons plus commodément la guerre, désormais. De quoi donc est-il mort si vite ? D'une apoplexie, dit-on.

— Oui.

— A propos, ajouta Guillaume, vous êtes un homme bien négligent. Van Granft!

— Moi? pourquoi?

— Oui, vous laissez traîner vos billets de caisse çà et là. Comment! ma police arrête, l'autre jour, un espion français qui se cachait à Rotterdam , et Ton trouve sur lui ceci , une fausse signature, assurément... Regardez!

Van Graaft reconnut le bon de cinq cent mille livres qu'avait emporté si malheureusement La Goberge.

— Ce bon ! dit-il, eh bien, mais il est dû.

— Non, répliqua froidement Guillaume, il est acquitté... C'était fort imprudent, poursuivit le roi, de laisser un papier pareil dans les mains du premier venu. Savez-vous bien que l'on eût pu dire que vous aviez fait assassiner Louvois?

Le monde est si méchant , Van Graaft ! Moi , j'ai toujours pris le papier.

En disant ces mots, Guillaume brûlait, par petites bandes déchirées , le fameux billet qui avait porté malheur à tant de monde.

— Mais le porteur, dit Van Graaft , il réclamera?

— Non, dit Guillaume, il ne réclamera pas. C'était un espion, peut-être pis; je l'ai fait pendre. Si vous avez quelques remords de conscience, eh bien, employez vos florins à soulager d'honnêtes gens.

— Vous pourriez bien avoir raison , dit Van Graaft ; d'ailleurs, j'ai une fille à doter.

Et, tandis que le roi continuait à se chaulTer, il s'approcha du portrait d'ÉIéonore, jeta par une fenêtre le pistolet si longtemps accroché au-dessous de ce portrait, et, ayant détaché le cadre, l'enveloppa , le cloua lui-même dans une caisse , et écrivit cette adresse :

« A ma fille Antoinette, comtesse de Lavernie, ma seule et unique héritière. »

Le pauvre Belair ne revit jamais Lavernie. Pendant le mariage de Gérard , une lettre du lieutenant de police était arrivée chez Jaspin. Lorsque i'évêque revint de Saint-Cyr, il trouva Belair étendu sur le parquet, cette lettre ouverte

à la main. L'affreuse révélation avait tué l'amant de Violette. Jaspin retourna seul, avec son compagnon Amour, près de ses enfants à Lavernie, et , s'agenouillant devant le tombeau de la noble comtesse :

— J'ai tenu, dit-il , madame, ce que je vous avais promis. Dormez en paix ! Il est heureux, et vous êtes toujours sa mère !

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