‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 11 sur 12 · BOMMAGE D'UNE REINE AU ROI DES ROIS · texte numérisé non relu

BOMMAGE D'UNE REINE AU ROI DES ROIS

Tandis que ce drame se dénouait ainsi par la main de Dieu , dans les bâtiments de la surintendance , le roi, de plus en plus inquiet , et redoutant que Louvois , en son désespoir , ne se portât à quelque extrémité, avait fait appeler Rubantel.

— Monsieur, lui dit-il, la plupart des rois, mes prédécesseurs, ont eu recours, pendant leur règne , au courage et surtout à la loyauté de ceux qu'ils jugeaient être leurs meilleurs serviteurs ; mon père, Louis XIII , employa Vilry contre le maréchal d'Ancre ; mon aïeul, Henri IV, se servit de Praslin contre le comte d'Auvergne

dans l'affaire de Biron. Vous m'allez aujourd'hui rendre un service signalé. Il s'agit d'aller arrêter chez lui M. de Louvois, pour le raener à la Bastille.

Rubantel commença par faire un bond en arrière; mais en voyant l'atlitude résolue du roi, le vieux soldat n'hésila plus.

— J'y vais, sire, répliqua-t-il.

Et il partit.

Cependant le roi , plein de trouble et d'agitation, passa aussitôt chez la marquise; il en voulait finir avec les deux tourments qui ravageaient son esprit et son cœur.

Madame de Mainlenon n'avait pas changé de contenance depuis le départ de Van Graaft et la lecture de celte lettre qu'elle avait brûlée ; elle comprenait le danger, elle devinait ce qu'avait voulu faire Louvois en arrêtant h la fois Jaspin et Gérard; elle pressentait le résultat de leur arrestation, se voyait irrévocablement perdue (le dernier effort de Louvois Tentrainait avec lui dans sa chute) et, dans l'impuissance où elle se trouvait de parer ce coup fatal, elle, le grand , l'inépuisable esprit, elle, l'indomptable courage, trouvait à peine la force de se recommander à Dieu; elle n'avait plus d'espoir qu'en celle bizarre et invraisemblable nouvelle annoncée à Van Graaft par son correspondant mystérieux. Ainsi, dans tout ce qui est sérieux et imposant.

ici-bas, dans tout ce qui est positif et calcule, se glisse toujours, par quelque coin, le burlesque, l'étrange ou l'imprévu.

La marquise attendait, souffrait et se taisait lorsque le roi entra chez elle. A partir de ce moment , elle recommença de sentir les battements de son cœur.

Louis n'avait sur le visage ni colère, ni faiblesse ; il jouait en roi cette partie suprême. Il se préparait à la perdre.

— Madame , dit-il après avoir éloigné de l'appartement tous ceux qui pouvaient gêner son entretien avec la marquise, nous voici arrivés au moment d'une explication décisive. Vous avez vu avec quelle insolente menace le marquis de Louvois est sorti de chez moi. Avant-hier , il demandait deux jours pour vous convaincre d'indignité. Aujourd'hui , ce n'était plus que deux heures qu'il réclamait. Ni l'autre jour, ni aujourd'hui, bien qu'il n'ait encore rien prouvé, cet homme n'a varié dans ses assertions. Aurait-il, en effet, quelque chose à prouver? Vous ne l'avez pas nié vous-même. Vos yeux , votre maintien , votre pâleur, l'enhardissent et me surprennent, moi qui crois pourtant connaître tout votre passé. Or , vous savez que vous êtes ma femme. Il le sait aussi, et beaucoup de gens ne l'ignorent pas. Vous deviez être déclarée hier, vous ne l'avez pas été; quand le serez-vous? M. de Louvois

va-t-il revenir, apportant la preuve que je Tai sommé de fournir? Que deviendrai-je alors? Que devient l'honneur de notre union ? Vous voyez, vous gardez encore le silence ; vous eussiez dû déjà m'interrompre. Je vois que j'ai bien fait, hélas! d'agir comme je viens de le faire.

Elle , plus tremblante encore que le matin , balbutia et réussit à peine à dire :

— Que venez-vous donc de faire , sire?

— Je viens d'envoyer arrêter M. de Louvois chez lui, repartit le roi; car, s'il sait des choses telles que votre réputation en doive souffrir, une bonne prison l'empêchera de les divulguer, à moins que, déjà, le misérable n'ait pris ses mesures pour que les secrets dont il s'agit survivent à sa disparition , surnagent sur le gouffre où je veux qu'il s'engloutisse.

La marquise debout , fiévreuse , éperdue , commençait à ne plus pouvoir soutenir le regard du roi ; et Louis , à qui rien n'échappait , commençait à frissonner et à ne plus oser regarder la marquise en face ; car, en pareille circonstance, l'homme qui sollicite avec le plus d'ardeur un aveu de culpabilité, tremble toujours de l'obtenir.

Mais, alors, certain démon jaloux souffle aux questions une adresse, aux instances une énergie qui finissent tôt ou tard par extorquer le fatal aveu.

— Voyons, madame, poursuivit le roi inspiré

par ce démon pernicieux , ne trouvez-vous pas qu'il serait indigne de vous et de moi que vos secrets , si vous en aviez , appartinssent à M. de Louvois, et fussent parlai transmis à quelque pamphlétaire, au lieu de tomber dans le cœur de votre ami, de votre époux, de celui seul qui peut vous défendre ou vous venger? Ne songezvous pas que votre silence coupable exposerait le roi à la risce de ses ennemis? Le roi peut vous aider, vous sauver, si vous avez été loyale et sincère avec lui ; mais, peut-être , ne pardonuerait-il pas qu'on l'eût blessé dans sa confiance et dans son légitime orgueil. J'ai pris mes mesures pour vous conserver, en tout cas, les apparences ; ne me rendrez-vous point la pareille, en ce moment de crise où nous sommes arrivés?

La marquise s'agitait comme une lionne dont toute la force s'est épuisée par mille blessures ; sa grande âme luttait contre tant de périls et contre tant de dissimulation. Parfois, elle se disait qu'il faut lever le front jusqu'au moment où la tète tombe ; tantôt elle se trouvait lâche et misérable de ne point se jeter à deux genoux devant le roi , de ne pas tout sauver par un généreux aveu, qui ne perdrait qu'elle-même.

L'état de son âme se trahissait dans son attitude : c'étaient des yeux égarés , une rougeur remplacée par des pâleurs subites , une roideur

de maintien qui s'écroulait tout à coup , comme si le corps allait se prosterner.

Ces combats incompréhensibles entretenaient la défiance du roi, et l'on voyait son front se rembrunir peu à peu. L'orgueil qui l'avait empêché de supplier , se fondait pour faire place à la tendresse inquiète. La marquise n'eût pas résisté à de douces paroles : encore un assaut, elle allait parler, elle était perdue.

Soudain un grand bruit de voix retentit dans le vestibule. Nanon, Manseau, des officiers couraient et criaient péle-méle.

Le roi se leva pour aller vers la porte qui s'ouvrit, et M. de Rubantel parut, tremblant et défait.

— Qu'y a-t-il, monsieur? demanda le roi, et pourquoi revenez-vous si vite ?

— Sire , c'est que M. de Louvois est mort, répliqua le général.

La marquise jeta un cri et releva la tête, en se rappelant la nouvelle apportée deux heures avant à Van Graaft. Le roi sentit un frisson courir dans tout son corps.

— Mort! répéta-t-il, c'est impossible!

— Je l'ai vu sur le parquet de son cabinet, entouré de ses serviteurs ; son médecin l'a voulu saigner, il n'est pas venu de sang. La mort a été instantanée.

— Vous êtes sûr de ce que vous dites? ajouta le roi avec une vive émotion dans la voix.

— Si je n'en eusse été sûr, les ordres de Votre Majesté seraient déjù exécutés.

— En vérité, murmura Louis XIV, c'est mourir bien à propos; mais est-il mort , ainsi , tout seul?

— Sire , il causait avec M. l'évéque de Troie , dans les bras duquel il est tombé.

La marquise tressaillit.

— Sait-on déjà cela? dit le roi.

— Partout , sire ; la nouvelle en court comme la traînée de poudre en une mine.

— Quelle cause assigne-t-on à celte mort?

— Il serait imprudent, sire, de rapporter tous les bruits qui circulent.

— Je reiitrecbez moi, dit vivement Louis XIV. A tantôt, madame, en revenant de ma promenade. Songez que vous ne m'avez pas répondu.

— Et que voulez-vous donc que je réponde, sire? balbutia la marquise. J'aurais cru, du moins, que l'offense s'arrêterait à la mort de l'offenseur.

— Vous avez raison ; je demandais une réponse que Dieu vient de faire pour vous. A tantôt! Suivez-moi, M. de Rubanlel!

Quand la marquise, se croyant seule, se retourna pour appuyer , sur le marbre de la cheminée, son front brûlant, elle vit Jaspin debout à l'entrée du cabinet par lequel Nanon l'avait introduit.

Elle s'élança vers lui.

— Où est Gérard ? dit-elle.

— Il vit, madame.

— Vous me l'avez sauvé?

— C'est Dieu, et non moi.

— Quand on vous a arrêté , c'était pour vous faire parler, n'est-ce pas, mon généreux ami?

— Et j'ai parlé, dit Jaspin, sans quoi l'on eût tué Gérard.

— Quoi! Louvois a su...?

— Tout; mais à quoi lui servira ce secret dans la tombe?

— Est-ce bien un secret? demanda sourdement la marquise. Gérard n'a-t-il rien appris?

— Rien !

— Cette voiture fermée qui est arrivée hier ; ce vieux chirurgien de Lavernie...

— Était mort en arrivant. J'ai voulu en avoir la preuve , et Séron vient de me montrer le cadavre dans son cabinet d'anal omie.

— Mort aussi ! ... Deux morts pour me sauver!

— Dieu a l'ait là deux terribles miracles, madame, et vous êtes visiblement protégée par la Providence! Rien, désormais, ne fera plus obstacle à vos destinées. Moi seul . je porte à présent rénorme fardeau du passé ; mais tant de malheurs mont vieilli au point que j'ai perdu la mémoire, en al tendant de perdre la vie !

La marquise serra dans les siennes la main

encore glacée qui avait essuyé le dernier souffle de Louvois.

Le soir était venu. Juillet, tout parfumé, secouait sur Versailles ses chaudes haleines. Le roi se promenait le long de la terrasse, l'esprit libre, l'air dégagé, l'œil attaché presque invariablement, à chaque tour qu'il faisait, sur le bâtiment de la surintendance où reposait le corps, à peine refroidi, de Louvois.

Une foule de courtisans, groupés le long de cette terrasse , s'entretenaient , à voix basse , de tous les détails d'une mort qui changeait la politique de la cour et de l'Europe entière.

On cherchait déjà parmi ses ennemis le nom de l'homme d'État auquel Louis XIV accorderait son héritage.

Depuis que la nouvelle avait circulé , tous les respects, toutes les protestations étaient pour madame de Maintenon. Elle triomphait; son ennemi le plus cruel avait disparu. Partout , on ne parlait plus que de la déclaration imminente de son mariage ; on en fixait le jour, on en commentait les termes. Nul ne songeait à y faire opposition. Sa victoire sur Louvois légitimait tout abus qu'elle eût voulu en faire.

Tandis que, de sa fenêtre, elle regardait le roi aller et venir au milieu d'une cour empressée , deux hommes se présentaient chez elle , et se

disputaient cérémonieusement dans l'antichambre à qui passerait le premier : c'étaient l'archevêque de Paris et le père Lachaise.

M. de Harlay obtint la préférence. Il était arrivé une minute plus tôt que le jésuite.

Le prélat aux archives s'approcha de la marquise, et, après avoir fléchi le genou devant elle :

— Permettez , dit-il, madame , que je sois le premier, de cœur et de bouche . à saluer Votre Majesté reine de France. Et j'espère avoir l'honneur de chanter bientôt, devant l'autel de Notre- Dame, le Ilosanna in excelsis , que l'Église doit aux nouvelles reines.

Il se retira discrètement après avoir prononcé ces paroles. Toutefois, comme la marquise ne lui avait rien répondu, il s'arrêta pour ajouter :

— Votre Majesté daignera -t-elle se souvenir du plus dévoué de ses serviteurs?

Madame de 3Iaintenon se leva et laissa partir le prélat , croyant l'avoir assez payé par un gracieux sourire.

M. de Harlay se retira sans bruit, bien convaincu qu'il venait de faire ce que nul des courtisans n'avait osé encore imaginer , et que son compliment valait bien un chapeau de cardinal.

Mais à peine était-il dehors, que le père Lachaise entra. 11 apportait une boîte assez volumineuse que la marquise ne distingua pas d'abord,

habituée qu'elle était à le voir muni d'un missel in-quarto des plus consciencieux.

— Madame , dit le jésuite , vous voilà enfin parvenue , par la puissance de votre mérite et la grâce de Dieu, au trône de France. Les prières ferventes et les vœux de notre société ne vous ont point fait défaut. Vous êtes la colonne de la religion , vous êtes l'étoile qui dirige toute la France dans les voies du salut. Le roi n'a pu demeurer insensible à nos observations , et tantôt , lorsque la nouvelle de cette mort si subite a frappé toute la cour, Sa Majesté m'a fait la grâce de me dire qu'elle regardait cet événement comme un avis du ciel ; et j'ai répondu qu'en effet , Dieu semblait ainsi punir les calomnies dont vos ennemis vous avaient poursuivie jusqu'au dernier moment. Avec le défunt ministre, ont cessé , comme par enchantement , les pernicieuses influences qui troublaient les intentions du roi à votre égard. Plus d'empêchements, désormais : vous régnerez!

— C'est le roi, dit la marquise, qui vous a tenu ce langage?

— Et autorisé à vous le faire entendre , répondit le père Lachaise.

— Ainsi, le roi élève à lui sa servante?

— A la face du monde, oui, Votre Majesté. Le jésuite, en prononçant ces paroles, tira d'un

riche écria uae merveilleuse couronne d'or et de 5. 21

perles , surmontée d'un diamant magnifique. Il la posa sur la table de la marquise, et lui dit :

— La Société de Jésus supplie Votre Majesté de vouloir bien agréer cet boramage de ses plus dévoués sujets.

Puis, saluant profondément, il se retira.

La marquise demeura seule en face du précieux joyau.

Une flamme pénétrante, jaillissant de toutes les parties de cette couronne , monta insensiblement comme un parfum au cerveau de la nouvelle reine.

— Voilà, se dit-elle, l'apogée des rêves de tout orgueil mortel. Une couronne ! Françoise d'Aubigné, femme de Scarron, toi, à qui un maçon prédit un jour que tu deviendrais reine ; te voilà couronnée, et c'est encore Dieu qui a voulu ccln. Oh! reprit-elle plus bas , Dieu a fait pour moi plus que pour aucune créature terrestre. Dieu s'est fait mon complice; il a daigné s'occuper de sauver ma misérable vanité ; Dieu m'a conduite par la main au milieu des embûches; il a frapp ' de sa foudre le plus acharné de mes ennemis Dieu m'a comblée! Grâce à lui, je lève aujourd'hui les yeux sans rougir, et je vois, vivant dans tout l'éclat de la jeunesse, de la faveur, de la beauté, un fils que peut-être, hier, j'eusse élc assez lâche pour renier , assez vile pour laisser périr , de crainte d'clre compromise par sa vie !

Grâce à votre bonlé, mon Dieu, je retournerai vers vous sans crime... et j'aurai passé sur la terre, sans tache : j'aurai été toute-puissante, j'aurai pu dire : « C'est trop de félicité! » Voilà ce que vous avez fait pour moi ; maintenant, que vais-je faire pour vous? Épouse d'un roi qui n'a jamais pu lire au fond de mon âme, j'oserais m'asseoir sur le trône où s'est assise l'immaculée, la sainte Marie-Thérèse?... Fière de l'impunité, triomphante hypocrite, j'apporterais impudemment en dot , à cette famille de rois , mon déshonneur que Dieu n'a pas voulu révéler ici-bas, parce qu'il se réserve peut-être de le punir plus tard ? Libre et tranquille par sa clémence , je recommencerais uue vie de mensonge et de remords ? Non ! Faisons, à mon tour, quelque chose pour Dieu... Il n'est point permis à la créature de tout posséder sur la terre. Voyons ce que je veux garder, voyons ce que je veux céder; car, en vérité , le souverain Seigneur me laisse faire ma part. Eh bien , je veux avoir le droit d'embrasser mon fils, d'avoir un secret à moi. Je veux ra'attendrir en regardant ce jeune homme , l'aider , le protéger , l'enrichir , le faire monter au dernier degré de la puissance et du bonheur!... Je veux qu'il m'aime comme il aimait sa mère. Je veux m'estimer et m'admirer moi-même à chaque heure, à chaque seconde, en toute chose, et me complaire à regarder mon image au mi-

roir, à analyser chaque détail de mon âme. Voilà des souhaits dignes de la femme que Dieu a bénie; c'est une belle part, elle me suffit; maintenant, faisons celle de Dieu.

La marquise , l'œil étincelant du feu de son inspiration sublime, fit trois pas vers la couronne qui dormait , radieuse , sur le velours de sa table.

Elle réleva lentement dans ses deux mains tremblantes, et, s'agenouillant devant son crucifix d'ivoire :

— Dieu éternel , Dieu bon , Dieu des rois , dit-elle , recevez l'hommage du présent le plus noble, le plus éclatant qu'une créature humaine vous puisse offrir. Je vous consacre cette couronne, et vous supplie de l'accepter, trouvant que vous avez été pour moi trop magnifique sur la terre, et vous conjurant d'échanger ce trop de gloire contre un peu de votre miséricorde au ciel.

Elle déposa la couronne sur la tête de mort sculptée au bas de la croix du Sauveur , et s'abîma en pleurant dans les joies profondes de la prière.

Le roi était venu avec quelques courtisans ; il entra dans la chambre, et attendit respectueusement que la marquise se fût interrompue.

Cependant ses yeux s'étaient portés sur cette couronne splendide. Il crut que la nouvelle reine remerciait Dieu de l'avoir ainsi élevée , et

ses actions de grâces lui parurent, sans doute, un peu prématurées.

— Madame , dit-il d'une voix incertaine , les couronnes ne sont-elles point assez périssables, sans qu'on les place sur une tête de mort? Vous vous faites à vous-même un bien triste présage.

— Sire , répondit-elle , c'est ce que l'on pourrait dire si j'étais reine.

— Ne l'étes-vous point ? et ne méritez-vous pas de l'être ?

— Non , sire. Je suis votre femme, c'est un honneur déjà trop grand pour moi. Je n'en ai jamais ambitionné, je n'en accepterai jamais d'autre. Cette couronne, ainsi placée, sire, c'est l'emblème de ma royauté, morte à jamais. Accordez-moi la grâce de n'y plus faire allusion. Je viens de jurer à Dieu que je mourrai marquise de Maintenon, femme inconnue , humble sujette de Votre Majesté. N'avons-nous pas été heureux ainsi? Dieu n'a-t il pas béni cette union? Je répète mon serment , sire , dit-elle en étendant sa main vers l'image du Christ ; c'est mon époux, ce n'est pas un roi que j'aime.

— Oh ! oui , marquise ! s'écria le roi avec une joie égoïste qu'il ne put maîtriser, vous m'aimez sincèrement, je le vois bien et je vous en remercie.

Elle s'inclina , tandis qu'il lui baisait la main, et Dieu seul entendit le soupir qu'elle étouffa entre ses lèvres.

Puis, tout à coup :

— J'ai seulement, non pas une compensation, mais une grâce à vous demander, sire.

— Parlez ! madame.

— M. de Louvois était mon ennemi; mais il est mort à votre service ; et , sans doute , le désespoir qu'il a ressenti de la violente scène de ce matin n'aura pas peu contribué à sa fin terrible.

— Eh bien, madame?

— Sire, il sera grand , il sera juste de ne pas étendre votre colère au delà d'un tombeau. Vous avez puni un coupable , mais il vous reste à récompenser de grands services. Récompensez donc le père dans la personne d'un fils innocent. Donnez à M. de Barbezieux l'héritage de M. de Louvois; nomracz-le votre ministre!

— Un si jeune homme?

— J'ai droit de joyeux avènement, sire!... et ma conscience parle !...

— Au fait, répliqua le roi , j'avais formé le père... je formerai le fils. Votre demande est accordée. Madame, vous êtes une généreuse ennemie, on l'avouera.

— C'est encore se venger , murmura la marquise en regardant à la dérobée sa couronne perdue.

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