‹ Le comte de Lavernie (volume 5)Chapitre 1 sur 9 · Le comte de Lavernie · texte numérisé non relu

Le comte de Lavernie

Pendant que Louvois, qui avait embrasé toute l'Europe pour se donner de l'importance et occuper son maître, travaillait, avec Ténergie que nous lui avons vue, à ruiner par un coup d'État la confédération dont Guillaume III s'était déclaré le chef, ce prince arrivait paisiblement et sans défiance d'Angleterre en Hollande, son pays natal.

Paisiblement n'est peut-être pas tout à fait exact. Une violente tempête avait accueilli sa flotte sur les côtes, et le prince, impatient d'aborder, s'était jeté presque seul dans une cha-

COXTI DI LÀVK&NIB. 3. 1

loupe, au risque de noyer mille fois César et sa fortune, mais enfin il avait abordé.

Guillaume avait alors quarante et un ans. Faible de tempérament, maladif, toussant parfois jusqu'à tomber en syncope, son corps vivait seulement par sa volonté, son visage par la flamme seule de son regard. Quand celte pâle figure, au nez aquilin, aux lèvres pincées, au menton ferme, aux pommettes osseuses apparaissait dans lecalme plat de la vie :

— Voilà un moribond qui cherche le soleil, se disait le passant.

Lorsque ce même visage se montrait dans la mêlée d'un combat, avec une auréole de feu et de fumée, le soldat s'écriait , en voyant son œil flamboyant, ses lèvres frémissantes, ses joues rougies par la fièvre :

— Celui-là est un héros!

Ce grand capitaine, toujours battu par la France, coûta à la France son sang le plus pur et toutes ses richesses ; sans lui, le roi ne se fût pas appelé peut-être Louis le Grand, mais à coup sûr on l'eût nommé Louis le Puissant et Louis l'Heureux. Cependant le roi de France ne dut qu'à lui-même cet ennemi terrible ; son orgueil rencoiilra un égal, et la lutte dura trente ans.

Louis XIV, au plus haut de ses prospérités, avait fait ofl'rir en mariage au jeune prince d'Orange mademoiselle de Blois , la première fille

qu'il avait eue de mademoiselle de la Vallière. Guillaume répondit qu'il était fils de la fille de Charles I", c'est-à-dire d'une fille légitime de roi ; petit-fils de la fille légitime d'un électeur de Brandebourg, c'est-à-dire d'un prince régnant, etque, par conséquent, dans sa famille, les princes avaient l'habitude d'épouser des princesses légitimes, et non des bâtardes.

Jamais Louis XIV ne lui pardonna cette ré- ])onse, et il était logique dans son ressentiment, lui qui fit épouser ses filles adultérines au duc d'Orléans, son neveu , et au petit-fils du grand Condé.

Quoi qu'il en soit, ce fut du roi de France au prince d'Orange une haine que ce dernier essaya vainement d'éteindre par mille retours et soumissions. Puis, quand il eut tout mis en œuvre pour §e réconcilier avec Louis XÏV , sans y parvenir :

— Eh bien ! dit-il, je le forcerai de me donner son estime.

Et il tint cruellement parole.

Guillaume, nommé stathouder des Provinces- Unies, épousa, au lieu d'une bâtarde, la fille du duc d'York , qui régna depuis sous le nom de Jacques II, et comme Jacques II était devenu l'allié de Louis XIV par conformité de religion, Guillaume profita de la haine que l'Angleterre protestante avait conçue contre son roi papiste. II

aida les Anglais à détrôner son beaii-père, et comme il était petit-fils de Charles I", comme sa femme était fille du roi déchu , Guillaume se trouva en mesure de revendiquer à un double titre la couronne d'Angleterre. Il l'obtint par ses habiles négociations, la mérita par la victoire signalée qu'il remporta sur les papistes soutenus par la France à la journée de la Boyne; et fermement assis sur ce trône, appuyé sur la Hollande, qu'il continuait à gouverner avec le titre de stathoudcr, allié de l'Empereur, de l'Espagne, de la Suède et de la Savoie depuis la ligue d*Augsbourg, il put se flatter désormais d'être pour le roi de France un de ces ennemis avec lesquels on compte.

A partir de ce moment, Louvois, qui désirait tant faire la guerre, dut se trouver satisfait. Entre deux lions rugissants d'orgueil et d'ambition qui convoitent la même proie, il n'y a de paix possible que le jour où l'un d'eux est abattu mort aux pieds de l'autre.

C'est pendant le sommeil d'un de ces lions que Louvois amena cent mille hommes sous les murs de Mons. Guillaume ne croyait pas que les Français eussent une armée prête, et lui-même n'en avait pas. Il venait de quitter Londres, laissant comme de coutume la régence à sa femme, et rentrait avec bonheur dans ses chères provinces hollandaises qui lui préparaient un triomphe,

tandis qu'il ne lenr demandait que les bois de sa belle maison de Loo et des sangliers bien méchants.

La Hollande était pour Guillaume, depuis son avènement au trône d'Angleterre, comme une de ces maisons de campagne que les Romains s'étaient bâties par delà la mer. Il venait s'y reposer, se réjouir l'oreille du son de sa langue maternelle, il y trouvait des idées fraîches , et comme en un bain fortifiant il retrempait le poi constitutionnel des trois royaumes dans la république des sept provinces.

C'était là qu'on se régalait de menacer et d'insulter la France, c'était là qu'on imprimait des pamphlets et qu'on fabriquait des manifestes , c'était de là que les réformés , chassés de France si cruellement et si impolitiquement par la révocation de redit de Nantes, rendaient à leur patrie un peu moins de mal qu'ils n'en avaient reçu, mais beaucoup plus que n'en autorise la religion chrétienne, fût-elle autant réformée que possible.

Guillaume, qui se prêtait complaisamment à toutes les familiarités de ses affectionnés Hollandais , ne leur laissait pourtant pas entamer Louis XIV autant qu'ils l'auraient désiré. Louis XIV était la bête terrible, Louvois la bête venimeuse des Hollandais. Guillaume leur abandonnait Louvois et détournait la conversation

— iO -

chaque fois qu'un courtisan essayait une flatterie aux dépens du roi de France. Générosité imitée dailieurs par Louis XIV, qui jamais n'insultait qui que ce fût en paroles, et dont la haine ne descendait jamais à la taquinerie. S'il continuait d'appeler le nouveau roi d'Angleterre M. d'Orange, tandis qu'il appelait Jacques II mon frère, comme il donnait à ce prince une cour, des armées, des millions, tout enfin, en attendant qu'il lui rendît son trône, il payait assez cher le droit de l'appeler Majesté.

L'année précédente, à la bataille de la Boyne, Guillaume avait eu l'épaule elïleurée par un boulet ; le bruit courut qu'il était mort. A Paris les badauds illuminèrent, firent des feux de joie et brûlèrent par les rues force mannequins d'osier qu'ils appelaient des princes d'Orange. En province on chanta des Te Deum,

Mais à Versailles le roi ne s'émut pas. II n'eut pas un sourire, pas un mot qui marquât de la joie. Et cette dignité naturelle lui épargna le regret et le ridicule qu'éprouvèrent tous ces brouillons peureux quand, le lendemain, on apprit que le prince d'Orange se portait à merveille.

Ainsi donc les deux ennemis s'estimaient et se ménageaient l'un l'autre en attendant l'occasion de s'exterminer. Cette guerre grandissait au lieu de s'amoindrir par les questions de personnes.

-^ ii —

Voilà pourquoi nous retrouverons Guillaume un peu sérieux, un peu guindé, parmi le fracas des réjouissances que la ville de la Haye célébrait pour le retour de son stathouder bien-aimé. Guillaume eût bien préféré s'aller perdre dans les bois avec sa meute ; mais la Haye , en habits de fête, avait dressé des arcs de triomphe, la Haye avait fait des vers latins et néerlandais pour Guillaume et contre Louis XIV, la Haye enfin donnait le soir même au stathouder un spectacle après lequel venait un souper.

Peut-être ne dirons-nous pas ce que fut le festin destiné à un roi anglais par la cuisine hollandaise. Ce serait une rude tâche, et l'ombre de Vatel nous écoule peut-être. Mais quant au spectacle, parlons-en ; la France y est pour quelque chose.

Le château royal de la Haye s'élève sur une magnifique pièce d'eau qu'on appelle le Vivier. Les fenêtres se mirent, comme à Venise, dans les flots sombres. Sur ces flots qui recèlent les plus beaux poissons du monde, un théâtre de quatrevingts pieds carrés avait été bâti à la hâte; il représentait quatre royaumes, un sur chaque face : c'étaient l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, et, il faut bien le dire, la France, chimérique apanage que les souverains anglais tiennent à peindre sur leur blason, ne pouvant l'inscrire sur la carte.

Tandis que la foule admirait cet édifice et sa-

luait de ses vivats Guillaume et sa cour installés en face du Vivier sur des gradins de velours, on vit paraître à droite et à gauche du lac deux lions énormes, l'anglais et le batave, qui semblaient marcher sur les flots. Au-dessus d'eux, ou pour mieux dire entre eux, au fond du théâtre, apparut le soleil, un gigantesque soleil de bois avec une large et plate figure hérissée, en guise de perruque, d'une cinquante de rayons que les patriotes artistes hollandais n'avaient qu'à regret couverts de papier doré.

A la vue du soleil, le public poussa une de ces huées sauvages que les hommes devraient laisser aux bêtes féroces lorsqu'elles sont de mauvaise humeur.

Guillaume, sur qui tous les yeux étaient fixés, comme pour lui demander s'il comprenait l'apologue, resta impassible, et rien ne révéla la joie de son cœur, qui tressaillait comme les autres d'orgueil et de courroux national.

Il s'agissait de voir lequel du lion batave ou du lion breton dévorerait le soleil. Or, il n'était dans l'idée de personne, à la Haye, que ces lions et ce soleil fussent venus pour autre chose, ni que ce fût le soleil qui dévorât les lions. Cela se passe pourtant de la sorte en Afrique.

Mais n'oublions pas que nous sommes dans un théâtre, en plein vivier, et que le soleil perd considérablement de sa force quand il est si près

de Tcau et que ses rayons sont de bois et de papier doré.

Les lions ouvraient leur gueule menaçante, le soleil écarquiliait ses gros yeux ovales, la lutte allait s'engager, les grondements populaires dénotaient l'émotion d'un intérêt poussé à son comble.

Mais tout à coup le soleil, tournant sur ses rayons comme une roue sur ses rais, se mit à lancer des flots de feu sur les lions, grâce à mille et mille fusées qui s'enflammaient les unes les autres.

Le peuple garda un silence équivoque, malgré la Sj lendeur du spectacle. Il trouvait que le soleil avait trop d'ardeur, les lions trop de patience, et un grand nombre de zélés crièrent :

— A l'eau le soleil ! à l'eau !

Mais quelle revancbe pour les lions! Ce malheureux soleil tournait encore avec ses maigres pétarades, lorsque les deux quadrupèdes, s'enflammant à leur tour, le bombardèrent avec tant de fusées, lui crachèrent tant de serpenteaux, de bombes et de boîtes, qu'ils étouffèrent son petit bruit dans leurs rugissements, son feu dans leurs volcans déchaînés, et, après l'avoir noyé de fumée, le forcèrent à s'aller cacher dans les flots du vivier, où il fut englouti piteusement.

Alors, vingt gerbes d'étoiles lumineuses éclairèrent les faces pâles des cent mille spectateurs 3. 2

qui poussaient des hurlements de joie à déraciner le château et à le faire tomber dans le vivier à côté du soleil de bois.

Puis, tous les yeux allèrent encore chercher uïie approbation ou même un remercîment sur le visage de Guillaume; et, de fait, ce feu , cette fumée, cette canonnade, ces tonnerres d'applaudissements, toute cette joie nationale dont il était à la fois la cause et le but, tout cet enivrement l'avait bien un peu atteint lui-même. Guillaume, touché au cœur, s'inclina pour répondre à ses compatriotes et les remercier sincèrement : le démon de l'orgueil venait de régner sur lui pendant une seconde : Guillaume avait souri à l'allégorie du soleil noyé, lui, l'esprit sauvage qui renvoyait les chanteurs de louanges en leur disant :

— Coquins ! me prenez-vous pour le roi de France ?

Au même instant l'un de ses capitaines familiers entra sous le dais de velours, s'apppioeha du roi Guillaume et lui dit à l'oreille :

— Sire, un Français est en bas (jui apporte , dit-il, une grande nouvelle.

Le roi, que tout le monde regardait encore, ne sourcilla point. Il ne tourna pas seulement vers le capitaine son visage austère, et lui répondit à mi-voix :

— Quel Français?

— Une sorte d'espion, de transfuge, une figure hideuse, un homme écrasé par la fatigue.

— Ah ! d'où vient-il ?

Et le roi regardait toujours les autres feux d'artifice qui couronnaient la mort du soleil.

— De chez M. Louvois, sire.

Guillaume tressaillit comme une harpe dont toutes les cordes sont frôlées par le vent.

— Dans la galerie, dit-il précipitamment. Et, le capitaine parti, Guillaume se leva aux

dernières fusées, salua le peuple en plaçant une main sur son cœur , puis sortit de la tente de velours avec les lords anglais et les nobles hollandais qui formaient sa suite.

Cette brillante assemblée traversa la galerie, au bout de laquelle, dans une salle immense toute resplendissante d'orfèvrerie, de cristaux et de cires parfumées, était le formidable festin dont nous avons juré de ne point décrire les homériques splendeurs.

L'œil des conviés saisit cette perspective dès les premiers pas qu'on fit dans la galerie. Guillaume, lui, ne regarda que dans l'ombre à gauche, et aperçut appuyé, ou, mieux, défaillant, près d'une colonne de marbre, un pauvre diable encore haletant, chauve, décharné, gardé à vue par deux pages, qui observaient en ricanant ses moindres mouvements.

Guillaume avait tant vu d'ennemis en face

qu'il se connaissait en liaines. Cette figure-là ne fit soupçonner ni poianard ni poison, c'était la peur en justaucorps de ratine et en bottes crottées. 11 y avait à travers toutes ces apparences repoussantes certain galbe de soldat qui attira tout d'abord le stathouder.

Sortant brusquement du groupe qui s'acheminait vers la salle du festin on avait dépassé rhomme appuyé à la colonne.

— Passez toujours, messieurs, dit-il, je vous suis.

Et tout droit, tout net, l'œil dilaté, la poitrine ouverte, il marcha vers cet homme.

— Tu es Français? dit-il.

— Oui, sire.

— Tu viens de chez M. de Louvois?

— Oui.

— Tu es soldat?

— Homme d'épée.

— Tu t'appelles?

— De la Goberge.

— Que me veux-tu?

— Vous apporter une nouvelle.

Guillaume recula sans alTectation d'un pas ,

l'œil al taché sur les mains inquiètes de son interlocuteur. Il venait de réfléchir que la bravoure est une belle chose, la générosité une noble vertu, mais que ces deux sublimités ne parent pas un coup de couteau, et que Henri IV, roi brave et

généreux, Henri III, roi généreux et brave, étaient morts tous deux pour n'avoir pas fait à propos ce raisonnement.

— Voyons ta nouvelle? demanda le roi.

— Mons est envahi, dit la Goberge avec la précision d'un Spartiate.

Guillaume frissonna.

— Te moques-tu? dit-il. Envahi... par qui?

— Par nous.

— Combien étes-vous, vous? répliqua vivement Guillaume jouant avec les mots de la Goberge.

— Cent mille, dit celui-ci.

Guillaume, avec un sourire de pitié :

— Si tu veux le faire payer, reprit-il, donnenous-en pour notre argent ; avoue que c'est Louvois qui t'adresse à moi pour troubler ma digestion, pour me faire mourir de peur... avoue rela. et je te donne le double de ce qu'il l'a promis; mais avoue vite, on m'attend pour souper.

La Goberge chancelant et l'œil vitreux :

— Sire. murmura-t-il,je suis plus pressé que vous, j'ai fait cent lieues, je meurs de fatigue et de faim. Je suis venu, chassé par mon maître, et menacé d'une prison éternelle.

— Nous avons un certain Zopyre qui en fit autant pour Darius , murmura ironiquement Guillaume ; seulement celui-là s'était fait couper le nez et les oreilles pour se donner un peu plus

de créance; il ne te manque qu'un œil à toi. Ce n'est pas assez pour me prouver que Louvois, en six semaines et sans bruit, a compose une formidable armée : ce serait un tour de force.

— Vous devriez être accoutume aux siens, dit la Goberge, depuis celui qu'en 1672 vous a joué le facteur Brossmann.

— Brossmann! s'écria Guillaume, ce facteur qui avait acheté toutes mes munitions.

— Précisément.

— Et c'était Louvois qui envoyait ce facteur Brossmann ?

— Louvois était Brossmann lui-même.

— Prouve-le donc !

— C'est moi qui l'accompagnais chez le marchand, à Rotterdam î

Guillaume se mordit les lèvres jusqu'au sang pour essayer de dissimuler toute l'émotion qu'éveilla en lui ce souvenir.

— Alors, tu es venu trahir ici ta patrie ? dit-il k la Goberge.

— Non, pas ma patrie, mais Louvois.

— Et tu certifies... sur ta tête...

— Que Mons est envahi par une armée de cent mille hommes.

— Commandée par...

— Par le roi !

En achevant ces mots qui allumèrent un feu dévorant dans chaque veine de Guillaume , la

Goberge tomba épuisé, à genoux d'abord, puis renverse tout à fait sur la dalle.

Et au même instant, comme pour prouver tout ce que venait de dire le transfuge, un cavalier du Hainaut entra couvert de sueur et de fange, il apportait à Guillaume une lettre du prince de Bergues, gouverneur de Mons.

C'était le cinquième courrier expédié depuis l'arrivée des Français; mais Luxembourg et Boufflers en avaient intercepté quatre.

Guillaume pâlit, déchira la lettre et congédia le cavalier en lui commandant impérieusement le silence.

Il va sans dire que du bout de la galerie les lords et les nobles, avec tous les officiers assemblés, regardaient cette double scène d'un œil aussi curieux que leur estomac était impatient.

Guillaume, ayant dompté l'hydre qui venait de le mordre au cœur :

— Messieurs, dit-il avec tranquillité, voilà un pauvre diable d'officier français qui passe à nous. Il meurt de faim, de froid, de fatigue. On paye mal, à ce qu'il me paraît, les bons services chez le roi très-chrétien. Pages! faites souper cet homme et qu'on le garde à part dans mon cabinet. Quant à nous, messeigneurs et messieurs, à table s'il vous plaît -, j'ai hâte de boire à votre santé.

Guillaume s'assura d'un coup d'oeil que ses

éciiyers emmenaient la Goberge. Il prit place au festin, sous un dais de brocart d'or brodé de pierres précieuses : à sa droite le pensionnaire de la Haye, à sa gauche le comte de Monmouth ; et en s'asseyant, le sourire sur les lèvres, il attira à lui son grand écuyer Owerkerke, et lui dit à l'oreille sans cesser de regarder l'assemblée ;

— Dans une heure, des chevaux, une escorte. Le repas commença. Ce fut une suite de santés

bruyantes à chacune des provinces, puis aux sept ensemble, puis h l'Angleterre , puis à l'Ecosse, puis à rirlande. ensuite aux Trois-Royaumes; enfin à la ruine de ce fameux soleil qui luisait à Versailles : toast accueilli frénétiquement par toute l'assemblée, tandis que Guillaume, rentré en lui-même, mouillait à peine ses lèvres dans le vin et se disait :

— J'ai trop tôt applaudi quand ils ont noyé ce soleil dans le vivier!... Il brille encore et brillera peut-être sur ma tombe.

Une toux sèche et douloureuse gronda au fond de sa poitrine et lui déchira les poumons. Il rloufFa le bruit et la douleur dans sa serviette à fleurs brodées, et pour mieux dissimuler encorr il leva son verre.

Un triple hourra couvrit le sifllcinent de sa toux et son imprécation de rage.

— Comment sauver Mons? pensait Guillaume*, Mons ! la clef des Flandres! Je n'ai pas d'armée...

!> n'ai pas d'argent... Oh! mais j'ai une idée!

F.a joie des nobles convives, excitée par la belle humeur du prince, en était venue h égaler celle des spectateurs plébéiens du Vivier.

Owerkerke reparut et s'approcha de son maître comme pour lui verser du vin :

— Prêts, dit-il.

Guillaume l'attira de nouveau à lui :

— Pas de chevaux, dit-il, un bateau, des relais jusqu'à Rotterdam, et qu'on place le Français au fond de ma cabine.

Owerkerke sortit pour la seconde fois.

— Il me faut un conseil, il me faut quatre millions, pensa Guillaume, je trouverai cela chez mon ami Van Graaft, puisque ce Français, envoyé par la Providence, a connu le facteur Brossmann.

LA MAIflOlf DU BOOMPJBS.

Après le souper, le bal. Guillaume profita du tumulte, prétexta sa fatigue, et, après avoir remercié le pensionnaire et les bourgmestres qui l'avaient conduit à son appartement, il sortit par une porte dérobée, et gagna le quai, s'appuyant sur son écuyer, parce qu'en effet il tombait de lassitude.

Un bateau léger, plat, assez long pour renfermer une jolie cabine, un entre-pont et une cabine moins élégante, était amarré aux rampes de l'escalier de pierre. C'est le bateau qui sert encore aujourd'hui, en Hollande, pour la navigation sur les canaux. Il ressemble aux anciens coches de Paris

à Auxerre ; seulement, il ne peut tenir que vingt personnes et n'est char^^é ni de bois ni de fer. Les bateaux particuliers sont plus petits et plus légers encore.

Au lieu d'un cheval pour traîner le coche le long des rives, l'écuyer en avait fait atteler deux. Un piqueur à cheval courait devant pour l'aire conserver la droite au bateau du roi et empêcher les chocs et les retards.

Guillaume, couché sur des coussins, une lampe au-dessus de sa tète, travailla toute la nuit sans secousse et sans fatigue. Le bateau glissait moelleusement; aucun bruit, aucun danger. Les chevaux qui trottaient sur le chemin de halage étaient remplacés toutes les cinq lieues par un attelage frais. Maître la Goberge dormit dans la seconde cabine, malgré toutes ses préoccupations. Il n'était pas effrayé d'aller où allait le roi; et d'ailleurs tout avenir lui semblait rose auprès du sort que lui réservait Louvois.

On comprend facilement la fuite de la Goberge. Séron l'avait enfermé provisoirement dans une chambre des étages supérieurs du donjon ; mais cette chambre tirait son jour d'une lucarne, et la Goberge, toujours défiant, avait voulu savoir pourquoi on le logeait si haut et si loin ; en conséquence il avait regardé comme fait toujours le chat qu'on enferme, et de cette lucarue il avait plongé sur la cour intérieure. Tout

à couf) il avait aperçu Jaspin, puis Gérard, puis Rubantel et tous les officiers. Il avait vu aussi Louvois sortir de chez le roi dans un accès de fureur, et Tinstant d'après, effrayant prodige, il avait vu, de son œil vu, Belair aux blonds cheveux embrasser Gérard et Jaspin.

Le plus sot comprend vite quand il s'agit de son intérêt ou de sa vie. La Goberge avait compris, d'après sa stupéfaction, quelle serait la rage de Louvois lorsqu'il apprendrait la résurrection de Belair. On peut se tromper quand on dit avoir écrasé un homme sous une pierre, mais on n'a pas le droit d'annoncer deux coups d'épée qui n'ont laissé aucune trace.

La Goberge connaissait Louvois. Nul homme ne supportait si peu la plaisanterie : toute mystification faite à Louvois aboutissait toujours à quelque échelle de potence ou à quelque porte de cabanon.

La Goberge n'hésita pas, et il eut raison. Déjà un huissier le venait chercher pour parler au ministre ; la colère de Louvois allait choir tout entière sur le misérable. Dès que l'huissier eut signifié l'ordre au maître d'armes, celui-ci prit son chapeau, passa devant, et tandis que l'huissier se tournait pour fermer la porte, la Goberge le poussa dans la cellule, l'y enferma bel et bien , et descendit les degrés quatre à quatre.

Tf Les valets qui l'avaient amené avec eux à Va-

lenciennes lui avaient montré le chemin des écuries. La Goberge connaissait l'écuyer de Louvois et lui demanda un cheval comme cela était arrivé cent fois pour le service secret du ministre, et un quart d'heure après il n'y avait plus de la Goberge.

Où aller? En France? Louvois l'eût rattrapé le jour même. Non, la frontière était a une lieue ; le fugitif traversa les lignes du blocus, vit arrêter les estafettes du prince de Bergues, montra la passe signée Louvois, qui lui servait en toutes ses expéditions ; et voilà comment, de relais en relais, dépensant ce rouleau que lui avait si imprudemment donné le ministre, notre coquin réussit à gagner la Haye, quand partout les courriers de Mons avaient été faits prisonniers.

Maintenant il dort sur un tapis au fond de la cabine du bateau ; à sa droite est le chien Pamphîigus, un molosse qui rêve sanglier ; à sa gauche est le valet de chambre de Guillaume , qui rêve soleil d'artifice, et la Goberge, lui, rêve les saumons à la chair rose de Dordrecht; les florins d'or, moins jaunes que le vin d'Espagne qu'on vend à la buvette de lOurs dans Kcizerslraat, en un mot toutes les délices inconnues au soldat fidèle, et qu'un Iransfuge peut acheter si bon marché, au prix d'une pauvre petite trahison.

Cependant le bateau du roi d'Angleterre glis-

sait toujours sur le canal : et ce n'était plus la lune qui argentait les égratignuresde son sillage, l'aube mélancolique et pâle mirait son blanc manteau dans Tonde. Depuis longtemps déjà l'on avait dépassé Delft, et le jour était grand lorsqu'on passa devant le village d'Overschie, qui baigne dans l'eau ses maisons pittoresques.

Là, auprès d'un coq qui chante et d'un porc qui grogne, un marmot de cinq ans, trempant dans le canal une ficelle armée d'une épingle , péchait fièrement des anguilles. Plus loin, les bœufs accroupis dans l'herbe haute, se levaient pour regarder courir les chevaux du coche ; une belle jeune fille curieuse levait son rideau pour voir et être vue. Et Guillaume passait, enseveli dans ses couvertures, craignant de respirer cet air frais du iliatin, cet air adoré du pays natal.

Enfin le bateau s'arrêta près de la porte du Nord. Rotterdam apparaissait confusément au delà dans le brouillard.

L'écuyer couvrit d'un manteau épais les épaules de son maître. Guillaume fit signe à ses valets de ne point se déranger, mais de ne pas quitter le Français, et, cheminant côte à côte avec Owcrkerke, il se dirigea vers la ville, traversa deux ou trois ponts, et s'arrêta enfin sur le Boompjcs, belle promenade bordée d'arbres immenses, qui longe la Meuse.

Là s'élevait, plus cachée qu'autrefois, puisque

les arbres avaient grandi, la maison de Van Graaft, toute bâtie en marbre et en granit, avec ses vastes fenêtres derrière lesquelles le passant émerveillé ne manquait pas de compter les lampes et les lustres d'or, les vases d'or et les statues d'or et d'argent, perchées sur des meubles massifs dont les entablements sculptés et reluisants leur servaient de piédestaux.

Toutes ces merveilles, à peine dissimulées par de grandes tapisseries formant rideaux, s'étalaient négligemment, le jour et la nuit, sans défense contre les voleurs qu'elles bravaient avec impudence depuis nombre d'années. Il n'était pas non plus défendu à l'œil des oisifs de contempler dans les dressoirs une insolente vaisselle d'or, plats gigantesques, buires longues comme des cigognes, vidrecomes bosselés, cafetières pansues, aiguières incrustées d'onyx et de sardoincs gravées... Mais les voleurs ne songeaient pas à voler tant de richesses.

C'était comme le trésor de la ville. Rotterdam en était fière. (-c million employé comme nous venons de le dire était l'un des cinquante millions que le marchand Vau Graaft avait gagnés dans son commerce, grâce aux bons canons hollandais qui avaient défendu ses navires, grâce aux bons ouvriers hollandais qui avaient débité bois, fer, cuivre et plomb pour charger ses navires.

En volant un plat d'or h mynbcer Van Graaft, on eût commis un crime de lèse-Rotterdam.

Mais ce n'était point pour cette raison que le Crésus défendait si peu ses trésors. Van Graaft possédait cinquante millions ; mais une idée le possédait. Tout cet or qui débordait chez lui de la cave aux combles, sa femme l'avait gagné en fondant sa maison de commerce, et Van Graaft avait tué sa femme !

Nous savons combien elle était belle. Nous connaissons l'histoire douloureuse de cette intelligente et brave créature, que Van Graaft avait surprise après une année d'absence auprès du berceau d'un enfant de quelques mois. Nous l'avons vue, expirante, sauver son enfant que menaçait la fureur jalouse de Van Graaft : tout cela, enveloppé de mystère, était oublié ou plutôt inconnu à Rotterdam. Le vent chasse si vite la fumée d'un coup de pistolet ! la terre a sitôt bu le sang généreux d'une pauvre femme !

Rien ne survivait du légitime assassinat commis par le négociant, rien que cette idée qui le possédait, et cette idée était un remords.

Aussitôt qu'il eut frappé la coupable, il s'enfuit. Lorsqu'il revint dans sa maison, Éléonore était ensevelie, l'enfant avait disparu. Le stathoudcr Guillaume, pour qui Van Graaft en vingt rencontres avait dépensé son argent et sa vie , vint rendre visite h son ami qui lui montra le

portrait d'Éléonore, son siège vide au coin de l'àlre, lin pistolet pendu au mur, sans expliquer par une syllabe cette effrayante pantomime.

Guillaume inclina la léte comme pour dire qu'il comprenait. Il serra la main de Van Graaft, s'assit à la place vide, regarda pendant quelques minutes tourbillonner les étincelles dans le brasier, puis il sortit sans qu'il eût retenti dans la chambre un autre bruit que la respiration du meurtriermuet, et le soupir du prince taciturne.

Depuis, bien des projets de guerre, bien des traités d'alliance, bien des batailles, bien des défaites empêchèrent Guillaume d'aller visiter son bon ami le marchand. Le i)rince d'Orange grandissait à force de luttes et de peines. Van Graaft s'enrichissait sans sortir de son fauteuil. Sa maison avait été mise sur un tel pied par sa femme, que l'or, habitué à couler vers la maison du Boompjes, ne cessait d'y affluer. Pas un sac de florins n'entrait chez Van Graaft sans lui rappeler cette femme : elle lui envoyait tous ces millions du fond de son tombeau.

Jamais aucune révélation ne lui avait fait connaître la vérité : lui même fuyait toute lumière à cet égard. 11 savait qu'un étranger avait vécu assidûment près d'Éléonore pendant un mois. Ou lui avait nommé un riche facteur, ce Brossmann mystérieux qui figurait sur ses livres de commerce pour un payement de six millions. Mais

Brossmann avait disparu, et c'était en vain que Van Graaft le faisait chercher par toute l'Europe. Le fabuleux facteur n'était connu d'aucune maison respectable. Dans les comptoirs d'Afrique, aux Indes, en Chine, nul n'avait trouvé trace de Brossmann, et cette chimère grossissant tous les jours dans le cerveau du malheureux Hollandais, Brossmann était devenu sa monomanie.

La première fois qu'il revit Guillaume, c'était après la bataille de Sencffe, Van Graaft, au lieu de consoler son ami si bien battu par le prince de Condé, lui demanda de s'informer si parmi les morts on ne trouvait pas le nom d'un certain Brossmann.

Guillaume voulut savoir à quel propos on lui adressait cette question. Van Graaft conta ses idées noires. Et le prince d'Orani^efut attendri de voir une si grande passion aboutira une telle folie. A la ligue d'Augsbourg, Van Graaft se fâcha contre son ami.

— Guillaume, lui dit-il, vous allez me fermer toute la France, et je n'y pourrai pas chercher ce Brossmann.

Quand le prince d'Orange fut élu roi d'Angleterre, parmi toutes les lettres de félicitations et d'hommages qu'il reçut à Londres, un paquet carré d'une grosse écriture frappa sa vue et lui apporta comme un parfum néerlandais, une vapeur de Meuse chère à sou souvenir.

C'était une lettre de Van Graaft. Sans doute l'ami du Boompjes adressait comme les autres son tribut affectueux au stathouder devenu roi.

«i Guillaume, écrivait Van Graaft , à présent que vous avez l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande (la France en est, je crois), cherchez-moi, je vous prie, un sieur Brossmann, facteur et négociant. »

Mais cette idée obstinée, cet épouvantable supplice s'était depuis quelque temps compliqué d'une autre torture. Van Graaft songeait à l'enf-jnt que sa femme avait abandonne en mourant. Cet enfant était peut-être mort de faim ou de froid. De faim!... quand il y avait cinquante millions en or dans la cave de sa mère, cinquante millions gagnés par le travail de sa mère, pauvre enfant innocent!...

Et alors. Van Graaft appliquait son visage sur les vitres, il regardait sur le Boompjes, et les paysans voyaient cette figure étrange apparaître au milieu des potiches et des statues d'or comme la tctc immobile etfataled'une divinité japonaise. On le saluait, on lui souriait et il ne répondait pas.

Que regardait-il ainsi durant des heures entières? Ses bateaux qu'on déchargeait presque à si porte? Les chariots pleins de sacs et de lingots qui arrivaient dans sa cour escortés par un garde

de la marine? Non ; il regardait les enfants qui jouaient le long des arbres avec les rognures tombées de ses ballots, et il se demandait si l'enfant d'Êléonore n'allait pas lui apparaître, pâle et pleurant, pour lui demander la charité.

Telle avait été la vie de cet heureux, de ce riche, de ce roi des marchand^^. Dieu lui avait donné la santé. Grand, large et fort, il faisait plier un cheval sous son poids. Sa raison étonnait ceux qui connaissaient sa folie ; sa folie stupéfiait ceux qui tous les jours avaient recours à sa raison. Rotterdam n'aurait jamais eu déjuge de commerce plus clairvoyant et plus instruit ; mais il ne voulait d'autre siège que le sien, dans la crainte de n'avoir plus en face le fauteuil vide d'Éléonore et le portrait et le pistolet pendus à la muraille, qu'il ne quittait pas un instant.

Guillaume connaissait bien cet homme et l'aimait. Van Graaft le traitait si peu en roi ! excepté lorsqu'il s'agissait d'un prêt ou d'une fourniture. Quelle que fut l'heure de son arrivée, Van Graaft le recevait comme s'il l'avait quitté la veille , et reprenait la conversation de l'an ou des ans passés.

Il venait de se lever et congédiait son valet , quand Guillaume entra dans sa chambre, laissant Owerkerke dans la grande salle.

— Bonjour, ami Van Graaft, dit le roi en tendant sa main.

— C'est le roi Guillaume, répliqua lentement et sans manifester la moindre surprise le grave Hollandais qui serra cette main dans les sieimes. Asseyez-vous, Guillaume, vous êtes le bienvenu dans la province.

— Je n'ai pas voulu passer si près de Rotterdam sans vous visiter, maître Van Graaft; vous avez bon visage, il me semble.

— Et vous, mauvais, Guillaume, dit le marchand ; vous ne vous soignez pas, l'air de la Tamise est mauvais pour la toux.

— Il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher , maître. Si l'on pouvait être roi d'Angleterre et habiter à la Haye ou à Rotterdam, je le préférerais; mais, je le répète, vous êtes bien portant, je m'en réjouis.

Le marchand tourna le dos sans façon à son royal visiteur et colla sa face aux vitres. Guillaume s'allongea sur son fauteuil sans paraître y faire attention.

— 11 y a de beaux enfants, dit-on, en Angleterre, reprit Van Graaft en revenant.

— Fort beaux, mais ceux de notre pays les valent, dit le roi.

Et pour cou|)er court à cet ordre d'idées qui le gênait, Guillaume reprit :

— Van Graalt,jc suis venu vous consulter sur une chose.

— Ah ! ah ! quelle chose ?

Et Van Graaft s'assit.

— Je vais être forcé de recommencer la guerre en Flandre.

— Mauvaise affaire. Vous périrez par la guerre. On dit que vous êtes un grand général, j'en suis sûr, moi, car vous avez le génie patient et des- Irucleur ; cependant vous êtes toujours battu.

— L'homme donne la bataille, Dieu donne la victoire, reprit flegmatiquement Guillaume.

— C'est vrai ; mais si vous étiez en paix, Dieu ne donnerait pas la victoire à d'autres.

— Je fais de mon mieux, cependant, dit Guillaume, et l'an passé j'ai réussi.

Il faisait allusion à la bataille de laBoyne, une grande journée, son triomphe.

— Ah ! dit Van Graaft du ton d'un homme à qui l'on apprend quelque chose qu'il ignore ; eh bien, tant mieux... Dites-moi, Guillaume, avezvous tué quelqu'un dans le combat?

-- Mais, peut-être, répliqua Guillaume.

— Ah ! vous n'en êtes pas sûr ! vous ne savez pas! Vous êtes bien heureux, vousl

— Mon ami, dit Guillaume, j'ai dû avoir ce malheur comme presque tous les gens de guerre.

— Oh ! continua Van Graaft en souriant, ce sont des hommes que tuent les gens de guerre , des hommes armés qui se défendent... ce n'est pas comme lorsqu'on tue des femmes... des enfants.

Guillaume sentit le retour de la folie.

— J'ai donc la guerre en perspective, interronipit-ii vivement, une rude guerre que me fait la France.

— Je vous ai dit souvent que vous avez tort , Guillaume, d'entretenir la guerre avec la France. On ne sait pourquoi vous haïssez les Français. Ce sont de bonnes gens.

— Leur prince est mauvais, repartit Guillaume.

— Eh ! Guillaume, y a-t-il un bon prince quelque part? dit naïvement le républicain millionnaire. Croyez-moi, signez vite une longue paix avec les Français, et mettez-y seulement des conditions.

— Lesquelles ?

— La première, c'est qu'on me retrouvera un certain Brossmann...

— Fort bien. Après?

— La seconde, c'est qu'on pendra le seul vrai coquin qu'il y ait en France, le seul auteur de tous les jnaux que souffre l'Europe , votre seul ennemi, Guillaume, car, après tout, il n*est pas le mien. Depuis qu'il nous fait la guerre, je vends pour douze millions de salpêtre et de fer chaque année, au bénéfice d'un cinquième... Et cependant, autrefois, il m'est arrivé en un seul mois de vendre pour six millions à un seul facteur... du temps de ma femme... ce facteur s'appelait Brossmann. Avcz-vous bien souvenir de ma

femme, roi Guillaume? Comme elle était belle!... Vous ne croirez pas une chose, c'est que je voudrais avoir le portrait de son enfant. A présent qu'elle est morte, je n'ai plus de haine. Vous comprenez cela, seigneur?

Et Van Graaft se leva de son fauteuil en suffoquant, et marcha de la fenêtre à la porte jusqu'à ce que le démon du remords eût passé loin de sa tête en faisant siffler ses vipères et ses noires ailes.

Guillaume résigné attendit. Van Graaft revint.

— Je disais donc, reprit-il, que vous ferez la [)aix avec l'Europe, à la condition de faire écarteler Louvois.

— Nous verrons plus tard, dit Guillaume dont le pâle visage s'illumina d'un fugitif sourire. En attendant, ce Louvois nous a jeté cent mille hommes sur Mons, et je pars pour combattre ces cent mille hommes.

L'effort qu'il fit pour en dire si long réveilla sa toux dans sa poitrine.

— Avec quoi ? demanda tranquillement Van Graaft. Vous nous faites tuer beaucoup de Hollandais, Guillaume.

— Je n'ai pas d'armée en ce moment, c'est vrai.

— Oh ! les Français ont beaucoup plus d'enfants (jue nous, soupira le marchand.

— J'ai dix raille Anglais, mais épars, se hâta

COMTB DE L.iVEKÎÏIE. 3. 4

de dire Guillaume, et, avec de l'argent, j'enrôlerai dans la Frise, j'achèterai des munitions. Je mettrai quinze jours à tout cela : Mons tiendra bien un mois.

— Oui, mais vous n'avez pas d'argent : vous coûtez gros aux Sept-Provinces.

— Je paye en gloire, mon maître, et en liberté !

— Oh! c'est vrai, murmura Van Graaft, vous êtes un solide appui pour la Hollande. Enfin, vous venez m'emprunter de l'argent, Guillaume, je vois cela.

— Qualre millions.

— Je ne vous les donnerai pas ; deraamîez-Ies à votre parlement d'Angleterre ; ces gens-là sont trop riches, faites-les dégorger. Moi je ne donnerai plus d'argent que pour la paix, Brossmann, et la mort de Louvois...

— Eh bien ! s'il en est ainsi, repartit le roi en s'accommodant avec un merveilleux sang-froid à la folie de cet homme, nous allons essayer de vous satisfaire.

Et en disant ces mots, il souilla dans un sifflet d'or pendu à son cou.

On entendit se fermer la porte qui donnait sur le Boompjes, et un bruit de pas rapides retentit dans l'escalier.

Owerkerke parut à l'entrée de la chambre.

— Le Français est là, dit-il.

— Quel Français? demanda Van Graaft.

Vous allez voir, répliqua le roi.

La Goberge entra, effaré, ébloui par tout Tor qu'il avait vu dans cette maison.

— Vous comprenez le français, je crois? dit Guillaume à l'oreille de Van Graaft; eh bien! écoutez, je vous prie... La Goberge, te reconnais-lu ici ?

— Oh ! oui, sire.

— Où sommes-nous?

— Dans la maison Van Graaft.

— Dis-moi quel est ce portrait.

— Celui de madame...

— A quel étage était logé ton mi^ître?

— Au rez-de-chaussée, en bas, près du salon.

— Va me chercher un verre d*eau dans sa chambre.

— A l'instant, sire.

Van Graaft, stupéfait, s'était levé pour voir de pins près cet homme qu'il soupçonnait d'être quelque automate merveilleux.

— De quelle chambre voulez-vous parler, et de quel maître? dit-il au roi.

— Du maître que servait cet homme en 1672; de la chambre qu'occupait ici, à cette époque, le facteur Brossmann.

Van Graaft poussa un cri terrible et s'élança vers la Goberge, qui revenait avec l'aiguière et le gobelet.

— Tu as servi le facteur Brossmann?... dit-il d'une voix sourde.

— Réponds! commanda le roi, qui vit hésiter la Goberge, comme s'il craignait d'être tombé dans un piège.

— Oui, monsieur.

— Tu sais où il est, alors ? Tu vas me le dire. Le maître d'armes interrogea le roi d'un regard suppliant.

— Réponds ! dit encore Guillaume.

— Il est à Mons.

— J'y vais! s'écria le marchand.

— Attendez, mon ami, dit flegraatiqucmeni Guillaume; vous feriez peut-être un voyage inutile.

— Pourquoi?

— Parce que, depuis si longtemps, il est possible que cet homme ne s'appelle plus Brossmann.

— Comment donc s'appellerait-il, sire?

— Réponds ! dit Guillaume à la Goberge,

— Il s'appelle le marquis de Louvois, répliqua le maître d'armes, tout épouvanté de l'efFet qu'a vaient produit sa présence et ses paroles.

A l'instant même le visage tic Van Graaft chaii gca comme s'il eût quitté un masque : ces yen^ égarés devinrent fixes, ce teint apoplectique <1< vint ])ale.

— Sire, dit-il, vous êtes un grand prince et un grand esprit. Vous venez de me faire com-

prendre pourquoi je ne trouvais pas cet homme, et vous avez cliassc de mon cerveau le fantôme qui lobscdait... Va-t'en, Français, et prends pour te payer le premier vase d'or que tu rencontreras sur ton passage.

La Goberge se précipita, radieux, hors delà ' bnmbre.

— Guillaume, reprit Van Graaft, vous ne me demandiez pas assez pour faire la guerre à Louvois. Nous sommes deux maintenant : je vais vous donner huit millions. Votre Majesté part probablement pour Mons?

— Sur-le-champ, mon allié.

— Et moi aussi. Oui, Talliance est faite ; la maison de Nassau et la maison Van Graaft ; le génie et la haine, le fer et l'or !

— Partons ! dit Guillaume après avoir vidé son verre.

L'ABBATE DE SAIMT-OniSLAIM.

Louvois avait porté sur les opérations du siège toute sa rage mal assouvie en des escarmouches particulières.

A côté de ce génie ardent travaillait un génie patient et infatigable : Vauban numérotait les pierres de la citadelle pour les démolir une à une.

Quand l'armée assiégeante eut occupé ses lignes et que le roi avec son frère et son neveu eurent vaillamment reconnu la place en plein jour, à portée du mousquet, la circonvallation terminée, la tmnchée s'ouvrit vers la porte Berlairaont et fut poussée avec tant de rapidité qu'en une nuit

les travailleurs avancèrent de douze cents toises. Or on avait ouvert deux tranchées, comme si l'on voulait faire simultanément deux attaques ; et les terrassiers des deux ouvrages, rivalisant de zèle, arrivèrent les uns et les autres au même point : il y eut donc deux mille quatre cents toises de tranchée faites en huit heures, sans compter les galeries de communication entre les deux ouvrages.

Le roi passa cette première nuit à regarder les travaux. Louvois distribuait des éloges et des épigrammes. Il semblait , quand on le voyait aller de la tranchée Berlaimont à Tautre, brandissant sa canne et frappant du pied le sol ébranlé par les pioches, il semblait qu'il eût voulu dévorer toute la terre qui le séparait d'un duel corps à corps avec la ville.

Les batteries françaises se construisaient. Cependant Mons n'îivait pas encore tiré un coup de mousquet, elle semblait prêter l'oreille dans l'ombre et attendre une égratiguure h sa chair, comme si les travailleurs français n'eussent encore fait (jue chatouiller son épidermc.

Mois an point du jour, alors que l'œil put distinguer les silhouettes mobiles des pionniers et des ingénieurs qui se relayaient par escouades, un tonnerre d'explosion se fit entendre sur la gauche de la tranchée de Berlaimont, et cinq ou six mineurs chancelèrent et roulèrent avec leur

i.cllc, arrosant la terre du premier sang français que ce siège eût vu répandre.

On aperçut alors le moulin d'Hion, tout candide et tout inofTensiC la veille, qui, pendant que les Français cheminaient avec la tranchée, s'était empli de chasseurs de Hainaut, excellents tireurs.

Ceux-ci, profitant de la nuit, s'étaient coulés jusque-là pour observer d'inspection, et la tranchée, si incroyablement avancée, les avait surpris, enfermés, mais dans une position tellement avantageuse, que, du haut de ce moulin, ils plongeaient parallèlement dans le passage des travailleurs et les visaient à coup sûr.

La première pièce française ouvrit alors son feu sur le moulin, et, à partir de ce moment, l'air n'eut plus une minute de tranquillité.

Louvois revint en se frottant les mains au quartier du roi, à l'abbaye de Bethléem ; la ville tirait de toutes parts sur les batteries assiégeantes, et le camp français se couronnait d'un nuage de fumée qui devait lui servir d'auréole jusqu'à la fin du siège.

Ce fut alors que disparurent les curieux et les curieuses, et les gens de cour désintéressés qui ne voulaient rien avoir à démêler avec les projectiles.

Ce fut alors que parurent les vivandiers, les traînards et les paysans, dont l'industrie était

d'aller ramasser ou déterrer les boulets ennemis qu*i!s venaient vendre aux postes français.

Aux premiers coups de canon, le roi fit ses adieux à madame de Maintenon, qui n'attendait que ce sanglant signal pour prendre congé.

Le roi voulait que la marquise allât demeurer à Valenciennes.

— Il serait possible, dit-il, que les ennemis fissent une ou deux armées pour inquiéter la mienne. Je ne voudrais pas que vous eussiez rembarras de vous trouver entre les boulets d'un siège et ceux d'une bataille. Dans une bonne ville, vous serez à l'abri de toute insulte et de toute inquiétude.

— Puis-je avoir en ce moment d'autres inquié tudes que celles que vous me donnez ? repartit la marquise. Je veux, au contraire, être à portée d'avoir des nouvelles de Votre Majesté, et comme je suis quelque peu capitaine, à force d'avoir fréquenté le premier homme de guerre de ce temps-ci, j'ai choisi pour moi un quartier général.

Le roi salua, sans s'étonner du compliment.

— Où cela? dit-il.

— A Saint-Guislain.

— Mais c'est démantelé, c'est un village sans fossés.

— Il y a une abbaye fort bien bâtie et des plus calmes, au milieu d'un bois ; puis la petite

rivière de Haine tourne autour. Voyez-la d'ici, sire, c'est à deux lieues, la route est tracée par vos troupes ; regardez comiiie les arbres bourgeonnent et cachent déjà les pignons aigus des bâtiments de l'abbaye.

— Mais, objecta le roi, Saint-Guislain est un couvent d'hommes de ce pays : allez-vous donc vous placer chez nos ennemis ?

— Non, sire, repartit la marquise, le couvent dont je vous parle n'est pas à Saint-Guislain même, il est dans les bois. Les Clarisses de ce couvent, que j'appelle toujours Saint-Guislain, ont déménagé à l'approche «le nos troupes. Elles sont allées à Bruxelles, tandis que M. de Louvois a eu l'heureuse idée de mettre provisoirement à leur place, dans ce couvent, les Augustines qui s'étaient si fort épouvantées h Valencicnnes.

— Fort bien. Sercz-vous logée convenablement, madame?

— A merveille, sire, à ce que m'ont dit déjà mes éclaireurs.

— Ah ! vous avez des éclaireurs, marquise ?

— Nécessairement, sire, puisque j'ai un quartier général.

— C'est juste. Eh bien! madame, veillez avec soin sur vous, dit le roi avec émotion, vous êtes mon espoir le plus cher.

— Et vous, sire, répliqua la marquise d'une voix troublée, veillez sur votre personne et ne

vous exposez point en jeune homme, comme avant-hier pour la reconnaissance de cette place... Vous êtes l'unique espoir de la patrie et de la religion. Quant à moi, que tout le monde redoute ou jalouse, si je vous perdais...

Un enrouement pareil à un sanglot éteignit les derniers mots delà marquise. Le roi, fort attendri, lui prit les mains, qu'il serra tendrement dans les siennes.

Et ces adieux, qui eussent peut-être fait rire un pamphlétaire, ne manquaient ni de grandeur ni d'intérêt. Elle était touchante et nohle l'amitié de ces deux époux. Il y avait l'étoffe d'un grand homme dans ce grand roi. Et dans celte femme, n'y avait-il pas plus que l'étoffe d'une reine ?

Au moment de se quitter, lorsque déjà la marquise était dans !a chaise à porteurs, on vit passer sur des civières les premiers morts ou hlcsses que Vauhan faisait porter à l'hôpital.

Elle pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes, et attirant doucement à elle le roi qui envoyait une poignée d'or à ces malheureux ;

— A quel corps appartiennent ces pauvres victimes? demanda-t-elle.

— Grenadiers, pionniers, répliqua le roi.

— L'infanterie seule est engagée, je crois, dans les tranchées, n'est-ce pas, sire?

— Oui, madame ; pourquoi ?

— Pour rien, sire... En quelle occasion cra- |)loic-t-on la cavalerie, alors?

— Oh ! toujours. Comme il est rare que dans ua siège il y ait combat en campagne, si ce n'est

i>ur repousser des sorties ou écarter des renlorts qui arriveraient, la cavalerie met pied à leirc et combat comme les fantassins... Vous intéressez-vous à quelque cavalier?

— Oubliez-vous que M. le duc du Maine comiiande la cavalerie? dit vivement la marquise.

— Soyez tranquille, madame, dit le roi avec un sourire, nous ménagerons votre élève : c'est notre intérêt.

La marquise soupira et rentra dans sa chaise. Le roi fit signe aux porteurs de se mettre en marche. Mais ils durent rester sur place, pour laisser passer un gros de cavaliers rouges, qui revenaient au bruit du canon.

— Vous ne me demanderez pas qui sont ceuxci, madame, dit le roi, vous les connaissez.

— Les chevau-légers, je crois, répliqua-t-elle en rougissant légèrement.

— Qui reviennent du fourrage et que le canon attire... Pauvres enfants! dit le roi avec mélancolie, courcz-y, au canon, il vous joindra un jour ou l'autre.

La marquise cacha son visage sous ses coiffes : elle venait de reconnaître Gérard parmi ces brillants gentilshommes à qui le roi promettait ce 3. 5

lugubre destin ; Gérard, pour qui elle s'inquiétait au moment même où le roi venait de parler.

11 était si beau, si droit, il saluait avec une grâce si douce et si fine, son cheval noir remportait si vite ! Elle soupira et sa chaise partit pour Saint-Guislain.

Peut-être devinera-ton pourquoi la marquise avait choisi le séjour de cette abbaye. Depuis que Jaspin lui avait parlé à Valenciennes, madame de Maintenon s'étonnait de l'état bizarre de son âme. Jamais cet esprit vaste n'avait manqué d'embrasser tout son horizon. Dans les circonstances difficiles, elle pouvait à bon droit revendiquer le coup d'oeil du grand capitaine; nulle perspective ne lui échappait. Aux premiers mots de Jaspin, elle avait senti rimmense échec porté à son ambition par cette résurrection menaçante d'un passé qu'elle avait le droit de croire enseveli. L'abbé, malgré sa douceur et sa réserve, lui avait paru un ennemi terrible, un tyran. Gérard, malgré son ignorance et son désintéressement, l'épouvantait comme un écueil contre lequel devait se briser son étonnante fortune. Depuis toutes ces révélations, la marquise n'avait pas dormi; elle se sentait soupçonnée par Louvois, tenue par Jaspin, gênée par Gérard ; et pourtant, malgré sa prudence et sa perspicacité, un sentiment inconnu, incompréhensible, s'était glissé dans sou àme et montait jusqu'à son cer-

veau qu'il troublait. C'était une confiance plus forte que le danger, une indifférence pour le monde plus forte que l'ambition ; c'était la joie ineffable d'avoir à nourrir au plus profond de ses entrailles une tendresse que nul ne savait, et qui n'était ni une trabison envers quelqu'un, ni une offense envers Dieu, comme sont la [)lupart des affections cachées de ce monde ; c'était aussi le réveil d'une âme qui s'était crue morte, parce qu'elle avait tué autour d'elle tout sentiment terrestre. Trop àiijée pour l'amour, trop noble pour l'avarice, trop supérieure pour l'orgueil, elle exagérait la dévotion autant pour se faire pardonner de Dieu son ambition, le seul péché qu'elle daignât commettre, que pour se consoler des revers qu'essuierait cette ambition. Et voilà que tout à coup cette âme desséchée se sentait fleurir mystérieusement un cœur.

Cependant, nous l'avons dit, la marquise ne dormait plus, était-ce seulement par crainte? Non, Toeil de l'aigle ne se trompe point. 11 discerne le milan de la colombe. Jaspin n'était pas un conlident dont l'infidélité fût à craindre. Jaspin avait porté trente ans son secret, et sans le danger qui avait menacé la vie de Gérard, Jaspin l'eût emporté, ce secret, dans le pauvre petit tombeau qui l'attendait à Lavernie. Il n'eût rien lévélé même à !a marquise pour faire avoir à son protégé un de ces hochets qu'on ap-

pelle grade, charge ou pension. FA puis, Jaspin (lisait avoir tout appris de la comtesse au lit de la mort; il était prêtre, et madame de Maintenon croyait au secret de la confession. On voit donc que si elle avait perdu le sommeil depuis la révélation de Jaspin, c'est que le bonheur d'aimer quelque chose empêche aussi bien de dormir que le malheur de redouter quelqu'un.

La marquise avait eu un double but en choisissant pour quartier général l'abbaye de Saint- Guislain : connaître cette* intéressante jeune fille dont Jaspin lui avait raconté Thistoire, l'arracher à Louvois, qu'elle soupçonnait seulement de la poursuivre d'un amour criminel, et convaincre ainsi son ennemi d'une mauvaise action en h\sant une action agréable au Seigneur.

Car, il faut bien le dire, la tactique de Louvois avait réussi. Nul n'avait pénétré la naissance d'Antoinette. La Goberge lui-même l'ignorait; il pouvait croire à une recrudescence de jeunesse chez cet homme austère. Ceux-là se cachent avec bien plus de soin que les autres, puisqu'ils ont besoin de paraître vertueux, tandis que les mondains cherchent seulement à cacher leurs vices. Comment madame de Maintenon eût-elle deviné le motif des persécutions de Louvois, et pourquoi, les connaissant, se fût-elle refusé la joie de les divulguer en temps opportun ? Est-ce si peu de chose qu'une revanche bien prise? Et puisque la

.engeance est un morceau de roi, madame de Maintonon n'ctait-elle pas reine?

(>n verra peut-être aussi que la marquise, en ' rapprochant d'Antoinette, n'espérait pas seulement déplaire à Louvois. II y avait désormais place en cette grande âme pour des sentiments plus humains.

Elle arriva pensive au monastère. Toute la campagne qu'elle avait traversée lui avait offert un navrant spectacle. Les marais, débordés par suite de la rupture des digues, les bois coupes pour que le canon ne trouvât pas d'obstacles, les paysans en pleurs, les cavaliers rôdant et pillant, les loups à figure d'homme cherchant pâture et dévorant les faibles, telles furent les lugubres images que laissa derrière elle la marquise, en passant sous la voûte profonde qui servait d'entrée au couvent de Saint-Guislain.

Nous avons dit que partout, en France, les supérieures de congrégations adoraient madame de Maintenon comme leur chef suprême : c'est dire la réception qui lui fut faite à Saint-Guislain. Tout ce que le couvent put offrir de ressources pour distraire et choyer une si noble hôtesse fut mis en usage par les Augustines. La belle vue des bois, l'appartement tapissé, les musiques sacrées, la société des plus savantes et des plus sages furent les récréations du premier jour de retraite. Après quoi la marquise se fit

prësenter au parloir les religieuses qu'elle n'avait point encore vues.

Toutes furent admises à saluer Madame, c'est ainsi qu'on appelait cette reine ; la marquise savait dire un mot agréable à chaque agréable figure, sans éveiller dans ces cerveaux fragiles l'orgueil qui conseille si mal dans la solitude, car il conseille d'abord l'ennui.

Avec la liste des qualités ou des défauts, la supérieure disait les noms de chaque pensionnaire. Madame de Maintenon fut bien surprise lorsqu'elle s'aperçut que la liste était épuisée sans que le nom qu'elle attendait eût été prononcé.

— Voilà donc toute la communauté? dit-elle à la supérieure.

— Oui, madame, répliqua celle-ci en fermant son registre.

La marquise la regarda d'un air de surprise

— Vous avez bien encore quelques religieuses, ajouta-t-elle, soit malades, soit en congé?

— Malades... j'en ai trois.

— Ah !... Leurs noms?

La supérieure nomma ces trois malades et ne fit aucune mention de mademoiselle de Savières.

— Et les congés? demanda li manjuise de plus en plus étonnée.

— Mesdemoiselles de Vcrdavenne, d'Alboin, de Cérisy, de Hcddcrbrand.

— Rien que quatre?

— Oui, madame.

— Voilà qui est étrange, murmura la marquise, qui baissa la tète pour réfléchir, et qui trouva bientôt une idée. Le terrain était fertile.

La supérieure semblait être embarrassée. Elle n'avait pas vu sans effroi toutes ces questions de la marquise; une femme, une abbesse, peut n'avoir pas le génie d'une femme d'Etat, mais elle a une finesse à elle. Si ce n'est point une arme offensive, c'est un bouclier suffisant. La supérieure changea donc aussi respectueusement, mais aussi vite qu'elle put, cette conversation semée d'épines. Elle parla des jardins, des bâtiments, des belles sources, d'une bibliothèque curieuse, des tableaux, qui sont toujours remarquables en Flandre.

La marquise la laissa dire, puis, tout à coup :

— C'est étrange, en vérité! reprit-elle comme si elle se fût parlé à elle-même.

Il n'y avait pas à reculer , la supérieure fut forcée de demander à Madame ce qu'il y avait d'étrange à Saint-Guislain.

— Je vais vous le dire, ma mère. Il m'avait été assuré par quelqu'un, mais ce quelqu'un s'est trompé, que vous aviez ici, aux Augustines, une demoiselle... Son nom m'échappe... aidez-moi donc...

La supérieure rougit jusque derrière son voile

blanc. La marquise la dévorait de son rrgord insoutenable. Elle ajouta :

— Jamais je ne trouverai ce nom, si vous ne m^aidcz pas.

— C'est que... j'ignore absolument.

— Ah! vous ignorez..., dit madame de Maintenon avec un si majestueux étonnement que la supérieure décontenancée ne sut pas trouver une parole. Vous ignorez ce qu'est devenue une de vos pensionnaires... mademoiselle... ah ! son nom me revient, mademoiselle Antoinette de Savières...

La supérieure, chancelant et courbant la Icte, voulut encore protester qu'elle ignorait.

— Si je pouvais supposer que l'on me trom[)e, lorsqu'on me devrait répondre si naturellement, riposta la marquise en se levant, je quitterais à l'instant cette maison...

— Madame, s'écria la supérieure en joignant les mains avec désespoir, pardonnez-moi, j'avais des ordres.

— Des ordres! de qui, madame?

— Mais...

— De qui? vous dis-jel... de Tarchevêque du diocèse peut-être?... C'est bien, je lui parlerai.

— Oh! non, madame, non ;dcs ordres de M. le marquis de Louvois.

— En vérité, répliqua la marquise, M. de

Louvois donne des ordres aux supérieures de maisons religieuses ! de quel droit?

— Hélas! madame, je ne sais.

— Des ordres pour qu'on me eaclic les religieuses que je veux voir! ajouta la marquise en ^Vl^nant d'être irritée.

— Ces ordres ne vous coneernent pas, ma- <lame, puisque M. de Louvois ne pouvait prévoir que vous nous feriez l'honneur d'une visite.

— Alors je ne comprends plus. Pourquoi me laisser voir tout le monde, excepté cette jeune fdle?

— J'ignore...

— Vous ignorez trop de choses, madame, dit sèchement la marquise, dans un poste où vous ne devez rien ignorer. Quoi ! Tune de mes amies, en mourant, me recommande une enfant qui d'abord était aux Filles bleues de Mézières, c'est bien cela, n'est-ce pas?

— Oui, madame, dit piteusement la supérieure.

— Et qui ensuite a été amenée aux Augustines de Valencienncs... vers le mois d'août de l'an dernier... Je pense ne pas me tromper.

— Non, madame.

— De Valencienncs, la communauté s'est transportée ici, rien de mieux; mais h Valencienncs j'eusse vu mademoiselle de Savières, je crois : pourquoi me la refusez-vous ici ?

— Par suite de ce malheureux ordre, madame.

— Qui vous a été donné récemment donc?

— II y a trois jours, Je lendemain de l'arrivée

— Par M. de Louvois?

- Oui, madame.

— Et pourquoi?...

— Oh! madame, il y aurait bien à dire ; la jeune personne est difficile à conduire.

— Vraiment? Dissipée, peut-être, folle?

— Au contraire ! triste jusqu'à la mort; il faut la faire surveiller jour et nuit. Tout d'abord, elle a voulu s'enfuir de la maison.

— A quel propos?

Elle refuse de faire ses vœux.

— Vous l'y forcez donc?

— Ce n'est pas moi.

— C'est M. de Louvois peut-être? dit la marquise avec ironie, car elle ne pouvait prêter au marquis cette idée de mettre en religion une fille qu'il voulait séduire.

— Oui, madame, c'est lui, murmura la supérieure dans l'embarras le plus douloureux ; mai> par grâce, madame, ne dites pas que je vous ai instruite.

— Craii;iiez-vous M. de Louvois plus que moi? répondit la marquise; vous auriez tort. Allons, je veux entin comprendre, et pour cela

il faut que je parle à la pensionnaire. Menez-moi sur le-chanjp près de cette jeune fille.

Et madame de Maintenon fit un pas pour sortir du parloir.

— Madame!... s'écria ia supérieure en l'arrêtant, attendez, de grâce ; je vous l'amènerai.

— Non, j'aime mieux vous suivre.

— Impossible, madame.

— Comment?

— Dans l'endroit où elle est...

— Vous finirez par m'irriter ! s'écria la marquise.

La supérieure tomba prosternée, les mains suppliantes.

— Madame... madame... cette pensionnaire, depuis le soir de notre sortie de Valenciennes, a perdu toute raison. Elle a voulu dix fois se précipiter par les fenêtres. Ce matin le bruit du canon Ta rendue comme furieuse, et nous l'avons mise... à la pénitence.

La marquise fit un mouvement d'effroi.

— Soit, dit-elle sévèrement, j'irai lavoir, fût-ce au cachot. Passez devant, je vous suis!

La supérieure s'inclina en pleurant et s'achemina vers le jardin.

Nous avons dit que Saint-Guislain est environné de marais et de bois. Le jardin du couvent situé hors de la ville, au milieu de ces marécages boisés, offrait le plus pittoresque et le plus char-

— cornant coup d'œil au poëte, au peintre et au pêcheur. Un étang, formé du trop-plein du marais, entretenait au milieu de ces beaux arbres la fraîcheur et la vie. Mais cette nature un peu sombre, un peu humide, ne devait pas charmer autant les jeunes esprits des pensionnaires.

La marquise suivit la supérieure sur les allées d'abord sablées, puis moussues et sinueuses de ce beau jardin. Elles arrivèrent à un petit bâtiment en forme de tourelle , dont les murailles disparaissaient complètement sous les houblons et les vignes vierges. A peine eût-on distingué une porte sous les impénétrables rideaux de verdure qui se balançaient devant cette tourelle, et d'où partaient à chaque mouvement de la supérieure des oiseaux effarouchés qui battaient à grands coups d'ailes ces réseaux de lianes cl de feuillages.

— Vous n'êtes pas ici depuis longtemps, dit la marquise et vous avez découvert la pénitence. Je croyais les Augustines soumises à une règle plus douce.

— Madame, songez donc au malheur qui nous menaçait si cette jeune fille se fût enfuie ou tuée !...

— Partout on peut garder une pensionnaire, dans sa cellule, dans une chambre... quatre femmessufliseiit, je crois, pour cnsurvciller une... Il n'est pas besoin pour cela de sombres mu-

railles, de cachots humides, d'oubliettes... Ceci en est une véritable, madame... Voyez, vous ne réussissez pas même à ouvrir la porte... Ah! madame, si c'est ainsi que vous voulez faire aimer le Seigneur à de pauvres filles mondaines... Elle n'acheva pas , la porte s'ouvrit.

— Madame, répliqua humblement la supérieure, nous ne voulions pas que l'exemple et les discours de cette pensionnaire donnassent un scandale aux autres. Savez-vous, madame , qu'elle prononce des noms, qu'elle raconte des scènes profanes, et qu'elle avoue...

— Quoi?...

— Qu'elle aime quelqu'un! dit tout bas la supérieure en se signant avec effroi.

Madame de Maintenon ne prit pas la peine de cacher son méprisant sourire et la compassion que lui avaient inspirée ces paroles. Quant à la pudibonde supérieure, elle se signa encore une fois, en se demandant si la noble visiteuse n'était point en ce moment sous quelque pernicieuse influence, et s'il était possible que tant de tolérance coupable habitât sous les coiffes de la véritable madame de Maintenon.

Lorsqu'elle eut poussé encore deux portes et descendu quelques degrés, elle ouvrit un petit volet avec une clef pour donner un peu de jour à une chambre ovale dallée, dont les nmrailles revêtues de ciment luisant offraient les vestiges

de mauvaises peintures des plus lugubres scènes de la Passion. Alors elle demanda respectueusement à la marquise s'il lui plairait d'attendre sur un des escabeaux de chêne qui meublaient ce parloir étrange.

— Non, j'irai jusqu'au bout, répliqua madame de Maintenon ; je veux entrer dans Tendroit même où vous avez eu l'aiTreux courage ou la condamnable poltronnerie d'enfermer cette pauvre fille. Est-ce un m-|)ace? ouvrez ; est-ce un sépulcre? ouvrez encore î

Un cri de joie doux comme celui d'une colombe avait déjà répondu h ces paroles, et quand la supérieure éperdue eut encore tiré les verrous d'une lourde porte qui fermait un cabinet sombre et glacé, la marquise se trouva en présence d'une jeune fille qui vint tomber à ses genoux en s'écriant :

— Soyez bénie, qui que vous soyez , pour les paroles que je viens d'entendre! Peut-être êtesvous puissante, madame, vous devant qui les prisons s'ouvrent ainsi. Mais assurément vous êtes bonne. Soyez bénie, au nom du Seigneur !

La marquise releva cette enfant, la prit par la main et l'emmena bien vite hors de tous ces murs, de toutes ces grilles, de tout ce froid ; elle choisit dans le jardin un banc sous le ciel découvert, au grand soleil , et d'une voix calme, mais

dont la supérieure comprit toute la menace cachée :

— Retournez au parloir, madame, dit-elle, et veuillez me laisser seule un moment ici.

La supérieure fit la révérence et partit avec des gémissements étouffés.

Cependant la marquise regardait fixement et avec un intérêt qui n'excluait pas l'appréciation, cette figure pâle et baignée de larmes, ce corps frissonnant et toute cette merveilleuse beauté que tant de douleurs n'avaient pu flétrir. Elle laissa la jeune fille sangloter et trembler, parce que, dans le rire ou dans les larmes, le caractère apparaît sans déguisement et s'écrit sur le visage.

Antoinette eut bientôt honte de pleurer ainsi.

— Pardonnez-moi, madame, dit-elle en étrcignant son cœur de ses deux mains pour y refouler les soupirs et les pleurs, je suis faible, et je pleure de joie et de reconnaissance comme d'autres pleureraient de chagrin.

— Vous êtes mademoiselle de Savières? demanda la marquise en pressant doucement les deux mains d'Antoinette, qui se crispaient dans les dernières convulsions de la crise.

— Oui, madame.

— On m'a dit de vous beaucoup de mal , mademoiselle, et je voudrais en penser beaucoup de bien. Parlez-moi sincèrement devant Dieu,

qui vous apparaît plus visiblement peut-être du milieu de cet azur que du fond de votre prison ; dites-moi la vérité, sans passion et sans défiance. Je vais vous montrer l'exemple de la sincérité. J'ai quelque crédit en France; Dieu m'a donné le pouvoir de protéger ceux qui souffrent, et de punir ceux qui outragent la religion. Le hasard m'a conduite en ce couvent, et j'y veux loger pendant quelques jours. J'ai appris qu'une religieuse était dans la pénitence pour quelque faute grave, j'ai exigé qu'on vous montrât à moi. Nous voici bien seules; expliquez-moi votre conduite, ctrappelez-vous que Dieu vous entend! Quant à moi, on m'appelle la marquise deMaintenon.

Antoinette, avec un élan qui révélait tout» son âme si énergique et si aimante :

— L'ennemie de M. de Louvois, s'écria-t-clle, oh! je suis sauvée!

Alors, sans donner le temps à la marquise de repousser cette étrange allégation, mademoiselle de Savières lui raconta sa vie, ses souffrances, ses craintes ; elle ne déguisa rien, ne s'excusa de rien, et, tantôt assombrie par ses souvenirs, tantôt rayonnante d'espérances, elle acheva d'émouvoir son juge si austère, en lui prouvant qu'elle disait la vérité.

«t Ce n'est pas par amour que Louvois la persécute, se dit la marquise; il y a là un mystère que j'éclaircirai. »

Lorsque Antoinette eut déroulé le tableau lamentable de son enfance, et qu'elle fut venue à Gérard, au lieu de roui];ir et de balbutier comme une pensionnaire, elle avoua sans détour cette subite amitié née d'une rencontre qu'elle n'hésita pas à attribuer à son bon ange, comme l'un des rares bonheurs qui lui fussent échus dans sa vie.

— Mon enfant, dit la marquise un peu blessée, il faut renoncer à l'idée que les anges se feraient vos confidents d'amour. Cette pensée n'est pas chrétienne.

— Pourquoi ? demanda la jeune fille avec son irrésistible candeur. Les anges ne veulent-ils pas qu'on aime? Peut-on ne pas aimer? OfFense-t-on Dieu en aimant?

La marquise ne voulut pas entamer avec cette pauvre Augustinc les sublimes discussions du quiétisme et de l'amour pur. Elle se sentait entraînée malgré elle à son rôle de mère ; clic se souvenait qu'on peut aimer.

— Ma fille, dit-elle, c'est une amitié généreuse, sans doute, que vous a offerte M. de Lavernie ; mais puisque vous êtes destinée à servir Dieu, vous ne devez pas conserver d'afifection supérieure à celle-là.

— Voilà que vous me parlez comme tout le monde! s'écria la jeune fille avec un douloureux étonnement. Quoi! vous me connaissez, vous savez tout, et vous me conseillez le cloître?

— Ma chère enfant, je vous connais moins en ce moment que je ne croyais vous connaître tout à Theure. Cet acharnement de M. de Louvois à vous cacher, je l'attribuais d'abord...

— A quoi ? dit curieusement Antoinette.

La marquise se tut, elle aima mieux plonger son regard scrutateur dans le regard limpide de la jeune fille. Elle croyait sentir l'innocence et la pureté de cette âme. Pourquoi troubler cette ignorance sans nuage, en y jetant une révélation imprudente? Pour troubler l'eau transparente d'une source, il suffît d'un caillou qu'on y laisse tomber.

— Enfin j dit-elle une dernière fois, pour essayer de se donner une solution, vous vous êtes demandé ce que M. de Louvois voulait faire de vous, et de quel droit il vous persécutait de la sorte?

— Je le lui ai demandé à lui-même.

— Qu'a-t-il répondu?

— Que j'étais religieuse ou destinée h l'être , que ma fuite du couvent était un crime; qnr lui ministre du roi , une fois instruit de ce crime. il devait le châtier et y mettre obstacle.

— El voilà tout ?

— Tout; sauf les colères, les menaces, et cet abandon pire que la mort, auquel je suis condamnée.

— Mais , vous avez voyagé avec lui de Mëzières à Valenciennes. Que vous a-t-il dit?

— J'étais dans un carrosse ferme ; il suivait à cheval. Je frissonnais chaque fois que cette figure terrible s'encadrait dans la portière, et lui semblait redouter aussi mon regard. Oh ! il sentait bien toute ma haine depuis que je l'avais vu tuer ainsi, au château de Lavernie, entre mes bras, la noble protectrice qu'un moment j'espérais d'appeler ma mère ! Car la comtesse de Lavernie est morte plutôt que de me conseiller d'entrer en religion 1 ajouta Antoinette avec un accent de reproche si charmant et si délicat que madame de Maintenon lui reprit les mains qu'elle caressa dans les siennes en murmurant :

— Incompréhensible... Oui , ce Louvois est plus sombre que l'enfer... Voyons, reprit-elle tout à coup , contez-moi maintenant vos espérances ; si vous refusez de vous consacrer à Dieu, avez-vous quelque autre recours?

— J'aime M. de Lavernie, dit fermement Antoinette.

— Mais voilà longtemps, ce me semble, que vous devez douter de son affection.

— Je n'en douterai jamais.

— Je crains de vous affliger, ma fille, mais enfin je vous dois la vérité en retour de votre confiance. Celui qui s'appuie sur les cœurs humains tombe souvent abandonné. Dieu seul est fidèle à ceux qui l'aiment.

— M. de Lavernie sera aussi fidèle que Dieu.

— Enfant ! dit la marquise émue. Depuis tant de jours que vous êtes séparés...

— Chaque jour j'ai tendu les bras vers lui ; ma prière et mes vœux ont été le trouver chaque jour.

— Les hommes oublient !...

— Les hommes, peut-être... lui, non...

D'ailleurs, je sais bien qu'il ne m'a pas oubliée; l'autre soir il m'est apparu, il m'a devinée. Un cri lui est échappé; je l'ai entendu, ce cri. Tenez, madame, il vibre encore dans mon cœur. Si M. de Lavernie m'avait oubliée , il n'eût pas crié si douloureusement ; et puis vous ne le connaissez pas , sans quoi vous n'auriez qu'à regarder ses yeux pour apprécier son âme. C'est un air à la fois doux et fort, un calme dans les traits, une chaleur de cœur... J'ai eu confiance en lui dès le premier regard que nous avons échangé, de même que je vous ai aimée aussitôt que je vous ai vue. Et voyez, madame, h quel point j'ai cette foi dans l'âme, cet amour dans le cœur, cette image dans les yeux, voyez comme je confonds dans cette pensée tout ce que je trouve ailleurs de noble et de bon , puisque tout à l'heure, en vous apercevant je me suis figuré que je le voyais, et qu'en ce moment encore, où vous me souriez, je crois le voir sourire.-

— Vous êtes une charmante enfant, dit la

marquise, secrètement heureuse de cette allusion h une si dangereuse ressemblance , je vous prouverai à quel point vous m'avez su intéresser ; croyez-moi , ne vous enthousiasmez point. Peutêtre M. de Lavernie mérite-t-il toute votre estime, toute votre confiance, mais songez combien il est loin...

— Loin!... Oh! non pas, madame! s'écria la jeune fille saisissant avec une adresse merveilleuse la capitulation qu'on lui accordait. M. de Lavernie ne peut être loin, puisque l'autre soir il était à Valenciennes et que nous sommes à Saint-Guislain. L'armée française marche sur Mons; M. de Lavernie fait partie de l'armée et Mons est à deux lieues d'ici.

— Soit, ma fille. M. de Lavernie est avec cette armée, répliqua la marquise en songeant combien de malheurs avaient menacé depuis trois jours ces pauvres enfants. Mais un officier est bien exposé dans un siège, et toute la confiance que vous mettez en votre ami , un coup de mousquet peut l'anéantir.

A ce moment, comme pour donner raison à la marquise, une formidable explosion ébranla le ciel dans la direction de Mons.

Les deux femmes pâlirent et involontairement se pressèrent les mains.

Antoinette reprit courage la première, et ses yeux rayonnèrent.

— J*ai aussi pensé à cela , dil-ellc ; j'y ai pensé ce matin dès les premiers coups de canon. Je me suis dit qu'une de ces décharges que j'entendais avait peut-être coûté la vie à celui que j'aime ; la folie s'est emparée de moi , j'ai tout oublié. Je voulais courir à Mons. Les religieuses m'ont arrêtée sur le balcon d'où j'allais me précipiter ; c'est alors qu'elles m'ont renfermée dans cette prison où je n'entendais plus rien ; mais que m'importait le bruit du canon ou le silence? Ma résolution était prise. J'eusse appris bientôt la mort de M. de Lavernie; croyez-lc bien, madame, car il ne mourra pas sans me faire parvenir ses adieux, et alors...

— Alors ? dit la marquise.

— Eh bien, madame, je mourrai aussi !

— Malheureuse enfant ! Dieu ne le permet pas!

— Je suis orpheline, je suis abandonnée; je serai païenne si Dieu m'envoie ce malheur, je croirai que c'est lui aussi qui m'inspire le désespoir.

— Vous blasphémez, ma fille... vous défiez le ciel !

— Oh! non. Je me défends contre l'infortune. Toute celle résignation, toute celte obéissance que vous me voyez, me sont venues depuis que j'ai eu pris ma résolution. Pendant longtemps , j'ai attendu sans murmurer, parce que M. de Laver-

nie ne pouvait savoir en quel endroit Ton m'avait enfermée. Je me disais toujours que Dieu révélerait à mon ami le nom de ce couvent. Que de mortelles heures j'ai passées! Enfin, je m'étais fixé une limite, je m'étais donné un mois pour attendre et souffrir. La veille du jour où ce mois expirait, j'ai vu à Valenciennes M. de Lavernie qui m'a vue aussi. Qu'on appelle cela le hasard, je l'appelle Dieu, et j'ai confiance. Eh bien! voilà trois jours que le comte Gérard a retrouvé mes traces ; il doit me chercher; il doit savoir maintenant mon arrivée à Saint-Guislain. Son service le retient peut-être, peut-être aussi est-il blessé, peut être est-il mort! Je me suis donné huit jours pour attendre, madame : si dans huit jours je n'ai pas de ses nouvelles, s'il n'a pas écrit ou fait écrire, ou envoyé M. Belair, vous savez... mon autre ami, ce brave jeune homme dont je vous ai parlé... qui escalade les murailles et tue les géants pour me défendre ; si, vous dis-je, les huit jours s'écoulent sans me rien apporter de nouveau, c'est que M. de Lavernie est mort ou qu'il m'a oubliée, comme vous m'en menaciez tout à l'heure. Dès ce moment je n'aurai plus rien à faire en ce monde, et j'en sortirai,

— Oh ! vous m'épouvantez, s'écria la marquise en se levant pour embrasser Antoinette : vous prétendez m'aimer, avoir confiance en moi, et vous parlez ainsi !

— Il faut que je vous aime bien , allez , madame, répliqua la jeune fille avec un triste sourire, il faut que je me fie bien à vous, pour vous ouvrir ainsi mon cœur !

— Mais vous ne réfléchissez pas que les lettres ne parviennent point ici, que les hommes n'y entrent pas, que toutes les murailles ne sont pas comme cette terrasse des buis dont vous me parliez tout à l'heure, et que M. de Lavernie peut n'avoir plus sous la main un dévoué comme Belair. Cependant le siège continue ; cet officier est occupé le jour et la nuit, il pense à vous sans pouvoir vous le faire connaître. Huit jours, dix, quinze peut-être s'écouleront ainsi... et vous commettriez le crime devant Dieu de détruire sa créature, vous feriez à votre ami ce mortel chagrin de le quitter à jamais!... Que dis-je? vous lui rendriez odieux votre souvenir, car il se reprocherait une mort dont seule vous seriez coupable !... Allons, allons, cela ne se fera pas. Je ne le veux point, je vous le défends. Je vous réponds de vous-même; attendez, soufTrcz...

espérez !

— Répondez-moi de lui alors, madame, et promettez-moi que je le reverrai, repartit la jeune fille avec une voix si douce que la marquise fut plus attendrie par cette prière mondaine qu'elle ne Teût été par une résignation passive.

— Promettez-moi de ne pas faire une démarche, de ne pas pousser un soupir d'impatience, de ne pas former un dessein quelconque sans m'avoir revue et consultée. Oh! jeune fille, promettez-moi cela d'abord, car c'est moi qui dicte des conditions aux autres et n'en subis jamais.

— Madame , chère et illustre protectrice, je me mets devant vous à deux genoux , et je vous dis, les mains jointes : Veillez sur moi, sauvezmoi, laissez-moi aimer; je promets tout le reste.

La marquise appuya ses lèvres sur le front de cette enfant, puis revint à la maison avec elle , une main sur son épaule. La supérieure attendait de loin, dans les angoisses : elle faillit s'évanouir lorsqu'elle aperçut Antoinette et la marquise dans cette familiarité.

Cependant madame de Maintenon congédia la jeune fille avec un gracieux sourire, en lui disant :

— Allez, mademoiselle, reprenez votre place au milieu de ces dames ; vos explications sont parfaites, et tout est oublié.

Antoinette fit une longue et respectueuse révérence, puis disparut parmi les religieuses qui s'empressaient à l'envi autour de la nouvelle favorite.

Madame de Maintenon fut brève et froide avec la supérieure , déclara qu'elle prenait sur elle tout ce qui concernait mademoiselle deSavières,

COMTE DE lAVERNIE. 3. 7

et fit appeler Nanon pour retourner à son appartement.

Soudain un courrier se présenta devant l'abbaye avec grand bruit et bien escorté ; il apportait à madame de Maintenon une lettre du roi ainsi conçue :

" Madame, le moulin d'Hion a été brillamment enlevé par les grenadiers et les chevaulégers. Ces derniers surtout n'ont pas perdu un seul liomnie. C'est noire première affaire sérieuse. C'est une victoire. Ne la fétcrez-vous point avec nous?

«c Louis. »

— Certes, oui! répliqua tout bas la marquise, qui rougit de plaisir et baisa la lettre. Rafraîcbissez-vous, courrier, et attendez un moment; vous allez rendre au roi ma réponse.

Puis se tournant vers le groupe de religieuses, où son œil cherclia Antoinette :

— Pauvre enfant, se dit elle , tu vas voir si je liens ma promesse !

Page 1